Nana
ÉMILE ZOLA


LECTURES CLE EN FRANÇAIS FACILE
Nana
Émile Zola
Adapté en français facile par Françoise Claustres
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Crédits photographiques :
Couverture : Fonds LAROUSSE ; p. 3 : BIS / Ph. Coll. Archives Larbor
Direction éditoriale : Béatrice Rego
Marketing : Thierry Lucas
Édition : Virginie Poitrasson
Couverture : Fernando San Martin
Mise en page : Isabelle Vacher
Illustrations : Conrado Giusti
Enregistrement : Blynd
© Cle International 2025
92 Avenue de France 75013 Paris contact@cle-inter.com
Dépôt légal : octobre 2025
Code éditeur : 35898
ISBN : 978-209-039868-7

émile zola, né en 1840, est un grand écrivain du xixe siècle.
Plusieurs de ses livres sont célèbres, déjà de son vivant : Germinal, L’Assommoir, Nana… Souvent, ils se terminent mal : les héros perdent leur travail, deviennent pauvres, se mettent à boire, tombent malades…
Zola était aussi journaliste. Il a défendu le capitaine Dreyfus, un juif accusé de trahison, dans un article célèbre, paru dans le journal L’Aurore en 1898 : « J’accuse… ! ». Le capitaine Dreyfus a été reconnu innocent quelques années plus tard. Zola est mort en 1902. En 1908, il est entré au Panthéon, le monument parisien où sont enterrés les grands personnages de la France.
Les Rougon-Macquart
Zola a écrit la série des Rougon-Macquart, qui raconte la vie d’une famille sous le Second Empire (1852-1870). Dans vingt livres, Zola décrit de manière précise et scientifique (« naturaliste ») la société de son époque (ouvriers, commerçants, artistes, prêtres, nobles, bourgeois…). Il veut peindre les hommes comme ils sont : leur folie, leurs passions. Il veut aussi montrer que les gens sont déterminés par leur hérédité, leur condition sociale. Or tous les Rougon ont la passion de l’argent et tous les Macquart celle de l’alcool. Voilà pourquoi, souvent, la vie de ses héros se termine mal. Mais pas seulement la vie des pauvres gens : celle aussi des bourgeois et des nobles, qui vivent selon lui dans une société corrompue1, celle du Second Empire.
1. Immorale, salie.
Nana est un roman très célèbre de Zola paru en 1880. Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau, les héros du livre L’Assommoir. Elle grandit entre un père alcoolique et une mère partagée entre son mari et son amant. Très jeune, elle tombe dans la prostitution. Son enfance et sa jeunesse sont racontés dans L’Assommoir. Le célèbre peintre français Édouard Manet l’a peinte en 1877 (cf. Peinture en couverture).
Quand le roman Nana commence, elle débute au théâtre. Elle joue et chante très mal, mais séduit tous les hommes – les jeunes, les vieux, les riches – qui vont peu à peu tout perdre pour elle. Comment tout cela va-t-il finir ?
Les mots ou expressions suivis d'un astérisque* dans le texte sont expliqués dans le Vocabulaire, page 56.
La signification du roman
Quand Nana paraît, les critiques sont scandalisés. Cette fille est vulgaire, choquante. Mais qui est vraiment Nana et qu’a voulu faire Zola ?
Nana est une femme qui veut être libre, aimer qui elle veut. Elle aime l’argent, mais finalement, s’ennuie. Elle rêve de plaisirs simples, d’une petite vie tranquille avec l’homme qu’elle aime, mais rien ne se passe comme prévu. Alors elle retourne auprès des hommes riches, qu’elle détruit les uns après les autres, sans méchanceté, un peu par jeu.
Zola dit qu’elle venge les pauvres comme elle (elle vient d’une famille très pauvre) en séduisant et en ruinant les riches. À travers elle, il critique une société corrompue. Les riches eux aussi ont des vices* : les femmes trompent leur mari, les hommes trichent au jeu…
Le roman raconte les trois dernières années de sa vie, qui correspondent aux trois dernières années du Second Empire : c’est un symbole. Quand Nana meurt, l’empire meurt.
La Blonde Vénus 1
Àneuf heures, le théâtre des Variétés était encore vide. Deux jeunes gens arrivent.
– La Blonde Vénus sera l’événement de l’année.
On en parle depuis six mois, dit le plus âgé nommé Fauchery.
– Et Nana, la nouvelle comédienne qui joue Vénus, tu la connais ? demande Hector.
– Allons, bon ! Ça recommence ! crie Fauchery. Depuis ce matin, on ne me parle que d’elle. Tiens, voici Bordenave, le directeur.
– J’ai ouvert ce matin Le Figaro2. Vous ne m’avez pas fait d’article, dit Bordenave.
– Attendez ! répond Fauchery. Il faut que je connaisse votre Nana, avant de parler d’elle.
Puis il lui présente son cousin, Hector de la Faloise.
– On m’a dit que Nana avait une voix délicieuse, dit la Faloise.
– Elle ! s’écrie le directeur. Une vraie seringue3 ! La Faloise ne comprend pas. Il continue.
– Je sais que votre théâtre…
– Dites mon bordel4, dit Bordenave.
– Si votre Nana chante ou joue mal, vous aurez un four5, dit Fauchery.
2. Journal français.
3. Chanter comme une seringue : expression familière signifiant chanter faux.
4. Endroit avec des prostituées* : Bordenave dit ça car ses comédiennes ont toutes un homme riche pour protecteur.
5. Un four, au théâtre, signifie un échec.
– Un four ! crie le directeur. Est-ce qu’une femme a besoin de savoir jouer et chanter ? Nana a autre chose. Tu verras, toute la salle tirera la langue. Tiens ! Mignon et Steiner.
Mignon, le mari de la comédienne Rose, traînait à son bras le banquier Steiner, le protecteur* de sa femme.
Arrivé près d’eux, Mignon murmure, en montrant un jeune homme qui passe :
– L’amant* de Nana.
Fauchery le connaissait : il s’appelait Daguenet. Une femme arrivait en compagnie d’un homme très bien habillé.
– Le comte Xavier de Vandeuvres, dit Fauchery à l’oreille de la Faloise.
Dans la salle, Fauchery et la Faloise observaient les spectateurs. Mignon et Steiner étaient ensemble. Près de Daguenet, un jeune homme, de dix-sept ans au plus, échappé d’un collège, ouvrait ses beaux yeux très grands.
Tout à coup, la Faloise salue des personnes. Fauchery est surpris.
Tu connais le comte Muffat de Beuville ?
– Oui, répond Hector. Les Muffat ont une maison près de la nôtre. Je vais souvent chez eux. Le comte est avec sa femme et son beau-père, le marquis de Chouard.
– Tu me présenteras pendant un entracte, dit Fauchery.
Derrière eux, on criait « Silence ! ». Le premier acte de La Blonde Vénus se passait dans l’Olympe. Rose Mignon venait d’entrer. Elle jouait la déesse Diane, qui se plaignait de son mari Mars, en train de la lâcher pour Vénus. Vulcain arrivait, furieux, demandant sa femme Vénus, partie depuis trois jours. Vulcain était joué par Fontan, un comique. Une voix de femme dit, très fort : « Ah ! Qu’il est laid ! » Les gens riaient.
À ce moment, les nuages, au fond, s’écartent, et Vénus apparaît. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, commence à chanter : Lorsque Vénus rôde6 le soir…
On se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie ? Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse. On commençait à siffler lorsqu’une voix de jeune coq crie : – Très chic !
C’était l’échappé du collège, enflammé par Nana. Daguenet, son voisin, l’examinait avec un sourire. Le public riait, ne pensant plus à siffler. Les messieurs en gants blancs, séduits par Nana, applaudissaient. Nana, en voyant rire la salle, s’était mise à rire. La gaieté redoublait.
Nana continue à chanter : À minuit, c’est Vénus qui passe…
Elle se balançait, ne sachant faire que ça. Les hommes braquaient7 leurs jumelles de théâtre. Des applaudissements éclataient. À l’entracte, on parlait surtout de Nana.
Le décor du second acte était une surprise. La bande des dieux était sur terre, dans un bal. Ils s’étaient déguisés pour qu’on ne les reconnaisse pas. C’était très drôle. Vulcain, en garçon chic, habillé de jaune, courait après Vénus, qui arrivait en Poissarde8. Nana était si blanche et si grasse, si nature dans ce personnage, que la salle était ravie.
À l’entracte, la Faloise dit :
– Il faut que j’aille saluer la comtesse Muffat.
6. Traîne, flâne, se promène.
7. Tournaient leurs jumelles de théâtre (lunettes grossissantes) vers Nana pour bien la voir.
8. Vendeuse de marché vulgaire.
La Faloise présente son cousin au comte Muffat de Beuville, qui se montre très froid. Mais, au nom de Fauchery, la comtesse lève la tête, et elle complimente le journaliste sur ses articles du Figaro. Personne ne parle de la pièce ou de Nana. Le comte dit simplement, pour expliquer leur présence, que son beau-père aime le théâtre.
À l’autre bout de la salle, une fille de dix-huit ans se tenait immobile devant un verre vide. Sous les frisures de ses beaux cheveux blonds, elle ressemblait à une vierge*.
– Tiens, voici Satin, murmure Fauchery. Une prostituée du boulevard.
La pièce reprenait. Cette fois, la scène se passait dans une grotte du mont Etna. Diane était seule, puis Vénus arrivait. Personne ne riait plus. Nana était nue. C’était Vénus naissant des flots, n’ayant pour voile que ses cheveux. Et lorsque Nana levait les bras, on apercevait les poils d’or de ses aisselles. Nana souriait toujours, mais d’un sourire de mangeuse d’hommes.
À ce moment-là, une ouvreuse jette deux énormes bouquets de fleurs blanches sur la scène, envoyés par Steiner à Rose et Nana. Diane quitte la scène furieuse. Vénus presque nue appelle Mars auprès d’elle et l’enlace : jamais encore on n’avait osé une scène de séduction aussi chaude. Peu à peu, Nana avait pris possession du public. Fauchery regardait les spectateurs : la passion* soulevait l’échappé du collège de son fauteuil ; le comte de Vandeuvres, très pâle, avait les lèvres pincées ; le gros Steiner avait du mal à respirer ; le comte Muffat avait le visage plein de taches rouges ; et, près de lui, dans l’ombre, les yeux du marquis de Chouard étaient devenus deux yeux de chat.
La pièce était terminée. Les spectateurs, debout, criaient : « Nana ! Nana ! »
Le lendemain, à dix heures, Nana dormait encore. Elle vivait au second étage d’une grande maison neuve. Un riche marchand de Moscou, venu passer un hiver à Paris, l’y avait installée.
Quand Nana se réveille, elle parle avec Zoé, sa femme de chambre, du succès de la veille. Puis elles discutent plus sérieusement. Nana devait trois loyers, le propriétaire parlait de les jeter dehors. Et il y avait plein de créanciers9 qui attendaient leur argent. Mais le gros chagrin de Nana était son petit Louis, un enfant qu’elle avait eu à seize ans et qui était chez une nourrice. Cette femme voulait trois cents francs pour rendre Louis. Nana voulait mettre le petit chez sa tante, Mme Lerat.
– Ce succès ne me donne pas trois cents francs, répétait Nana.
On entend la sonnerie de la porte d’entrée. Zoé revient :
– Madame Tricon.
– Je l’avais oubliée… Faites entrer.
Zoé fait entrer une vieille dame, qui ne s’assoit même pas.
– J’ai quelqu’un pour vous, aujourd’hui. Vingt louis10. Voulez-vous ?
– Oui. À quelle heure ?
– À trois heures. Affaire conclue ?
– Affaire conclue.
Un peu plus tard, Zoé fait entrer Mme Lerat, puis le coiffeur.
– Madame n’a peut-être pas lu les journaux… Il y a un très bon article dans Le Figaro, dit le coiffeur.
9. Personnes à qui on doit de l’argent.
10. Argent de l’époque.
C’était un papier de Fauchery, écrit après le spectacle, méchant pour l’artiste et admiratif pour la femme.
– Bon, il faut que je sorte, dit Nana, quelques heures plus tard.
Elle part. On sonne.
– Qui est-ce ? demande Mme Lerat.
– Oh ! personne, répond Zoé, un petit jeune homme. Je voulais le renvoyer, mais il est si joli, sans un poil de barbe, avec ses yeux bleus et sa figure de fille, que je l’ai mis dans une petite pièce. Il a un énorme bouquet de fleurs.
On sonne à nouveau. Quand Zoé revient, elle dit, en baissant la voix :
– Steiner ! Celui-là, je l’ai mis dans le petit salon.
À quatre heures, on apporte deux bouquets de fleurs et on sonne plusieurs fois. Puis Nana revient.
– Tu as l’argent ? demande la tante.
– Évidemment, répond Nana. Tiens : trois cents francs à la nourrice, cinquante francs pour ton voyage. Je garde cinquante francs.
– Madame, il y a du monde qui attend, dit Zoé.
Et elle donne en premier le nom du banquier. Nana fait la grimace.
– Je ne recevrai personne. Jetez tout le monde dehors, dit Nana.
La sonnerie lui coupe la parole. Zoé revient et dit avec autorité :
– J’ai répondu que madame recevait. Ces messieurs sont dans le salon.
Nana se lève, énervée. Mais les noms du marquis de Chouard et du comte la calment. Elle se dirige vers le salon. Les deux hommes saluent et s’assoient.

– Madame, dit gravement le comte Muffat, nous venons pour nos pauvres.
– Quand nous avons appris qu’une grande artiste habitait cette maison, ajoute le marquis, nous nous sommes permis de venir lui demander de l’aide. Ah ! madame, quelle misère : des enfants sans pain, des femmes malades…
– Les pauvres gens ! crie Nana.
Son peignoir ouvert laissait voir son cou pendant que ses genoux dessinaient, sous le mince tissu, la rondeur de la cuisse. Un peu de sang monte aux joues du marquis. Le comte Muffat baisse les yeux.
Comme Nana se levait, on sonne à la porte. Encore un ! Ça ne finirait pas.
– Pour vos pauvres, dit Nana en revenant avec dix grosses pièces d’argent.
Le comte prend les cinquante francs, mais une pièce reste dans la main de Nana, et il doit la ramasser sur la peau même de la jeune femme. Il frissonne11.
– Voilà, messieurs, dit-elle. Une autre fois, j’espère donner davantage.
Ils saluent et sortent. Zoé avait mis des gens partout.
– Vous allez tous les renvoyer, dit Nana.
– Monsieur Steiner aussi ?
– Certainement, répond Nana. Si je veux l’avoir, le meilleur moyen est encore de le mettre à la porte.
Quelque temps plus tard, pensant être seule, Nana entre dans une pièce et tombe sur un petit jeune homme. Il était assis, bien tranquille, l’air très sage, avec un énorme bouquet sur les genoux.
– Ah ! Mon Dieu ! crie-t-elle. Il y en a encore un là-dedans ! 11. Tremble.
Le petit jeune homme, en l’apercevant, se lève, tout rouge. Sa jeunesse, ses fleurs, touchent Nana, qui rit :
– C’est pour moi ces fleurs ?
– Oui.
– Donne-les donc, idiot !
La veille, il était au théâtre. C’était l’échappé du collège qui était à côté de Daguenet. Il avait dix-sept ans et s’appellait Georges Hugon.
On sonne. Zoé entre, en disant :
– Il en arrive toujours.
Quand, un peu plus tard, Zoé fait entrer Labordette, Nana se sent mieux. Ce bon Labordette ! Il ne demandait rien, lui. C’était l’ami des femmes, dont il arrangeait les petites affaires.
– Filons, dit Nana.
Justement, Zoé rentrait, criant :
– Madame, je ne peux plus ouvrir… Il y a une queue dans l’escalier.
Une queue dans l’escalier !
On donnait la trente-quatrième représentation de La Blonde Vénus. Le premier acte venait de finir. Les comédiens discutaient.
– Le prince est arrivé. Il vient pour la troisième fois. Quelle chance elle a cette Nana !
Mais tous se taisent, car une grande fille venait d’arriver : Satin, une ancienne amie de pension de Nana, qui l’emmenait partout.
– Dites donc, connaissez-vous le monsieur qui est à côté du prince ? demande une comédienne.
– C’est le comte Muffat, répond Fauchery, qui vient d’arriver avec Mignon.
– Nous connaissons son beau-père, dit Rose. Le marquis de Chouard, chez qui je suis allée chanter. Il est aussi dans la salle.
– Et Steiner ? demande Mignon.
– Il est parti hier pour le Loiret. Il a acheté là-bas une maison pour Nana, dit Fauchery.
Steiner était devenu le protecteur de Nana.
Le prince arrive, grand, fort, la barbe blonde, la peau rose. Derrière lui, le comte Muffat et le marquis de Chouard. Bordenave les emmène voir Nana.
– Si Son Altesse veut bien entrer…
On entend un cri de femme surprise. Nana, nue jusqu’à la ceinture, se sauve derrière un rideau.
– N’entrez pas !
– Ne soyez pas une enfant. Ces messieurs savent comment une femme est faite. Ils ne vous mangeront pas, dit Bordenave.
– Mais ce n’est pas sûr, dit le prince.
– Je vous demande pardon, messieurs, dit Nana en écartant le rideau, mais j’ai été surprise. Nana, oubliant qu’elle était en pantalon, jouait la grande dame, la déesse Vénus.
– Messieurs, vous permettez, demande Nana, qui commence à maquiller ses bras et son visage pour le troisième acte.
Le prince s’assoit sur le divan avec le marquis de Chouard. Le comte Muffat reste debout. Bordenave sort.
Le comte Muffat n’avait pas encore ouvert les lèvres. Il avait grandi, vieilli, sans connaître les plaisirs de la chair*,
très croyant. Et, brusquement, on le jetait dans cette loge12 d’actrice, devant cette fille nue. Il croyait au diable. Nana était le diable, avec ses rires, sa poitrine et ses fesses. Mais il saurait se défendre.
La figure et les bras de Nana étaient prêts. Pour finir, elle ajoute, avec le doigt, deux larges traits rouges sur les lèvres. Puis elle va derrière le rideau et revient.
Le prince, les yeux à demi clos, regardait les lignes de sa gorge, pendant que le marquis de Chouard hochait de la tête. Muffat, pour ne plus voir, regardait le tapis.
– Eh bien ! J’y vais, dit-elle.
Et, nue, après avoir porté les deux mains à sa chevelure, elle entre en scène.
Au milieu du grand silence, un soupir profond, une lointaine rumeur de la foule montait. Chaque soir, c’était la même chose à l’entrée de Vénus.
L’acte était terminé. Nana revenait.
Le prince retourne dans la salle, où Bordenave l’attend. Alors, seul avec Nana, cédant à une poussée de colère et de désir, Muffat court derrière elle ; et, au moment où elle entre dans sa loge, il lui embrasse la nuque. Quand elle reconnaît le comte, elle sourit :
– Oh ! Vous m’avez fait peur, dit-elle simplement.
Son sourire était adorable. Mais elle ne pouvait pas, ni le soir, ni le lendemain. D’ailleurs, même si elle avait pu, elle se serait fait désirer.
– Vous savez, je suis propriétaire dans un village où vous allez quelquefois. Bébé m’a dit ça, le petit Georges Hugon, vous le connaissez ? Venez donc me voir là-bas, dit Nana.
12. Petite pièce dans un théâtre pour un comédien : il s’y habille, s’y maquille
Le comte, honteux de ce qu’il avait fait, la salue, en lui promettant de venir la voir. Puis il s’éloigne, marchant dans un rêve. Il rejoint le prince lorsqu’il entend Satin crier :
–
En voilà un vieux sale ! Fichez-moi la paix13 !
C’était le marquis de Chouard, qui s’était jeté sur Satin. Muffat était seul sur le trottoir. Le prince venait de faire monter Nana dans sa voiture. Tout combat avait cessé en lui. Un flot de vie nouvelle noyait ses idées et ses croyances. Il aurait tout vendu pour l’avoir une heure, le soir même.
13. Laissez-moi tranquille !
Le comte Muffat 2
Le comte muffat, accompagné de sa femme Sabine et de sa fille Estelle, était arrivé aux Fondettes, où Mme Hugon, qui s’y trouvait seule avec son fils Georges, les avait invités à venir passer huit jours.
– J’attends du monde, dit-elle. D’abord, deux messieurs que Georges a invités, messieurs Fauchery et Daguenet. Puis le comte de Vandeuvres.
On sert le café. Le nom de Steiner est prononcé.
– En voilà un vilain homme ! dit Mme Hugon. Il a acheté une maison pour une actrice, à une heure d’ici ! Le pays est choqué…
Georges baisse le nez dans sa tasse.
– Est-ce que M. Steiner n’est pas avec cette Nana ? dit la comtesse.
– Nana, c’est bien ça, une horreur ! crie Mme Hugon. On l’attend ici. Je sais tout par le jardinier.
Georges, en sortant de table, dit qu’il a très mal à la tête. Vers quatre heures, il monte se coucher jusqu’au lendemain. Mais le soir, il ouvre la fenêtre et s’aide d’une gouttière pour descendre.
Steiner avait acheté une maison de campagne à Nana au mois de mai et Nana avait décidé qu’elle irait le 15 septembre. Un après-midi, elle avait promis à Muffat, à qui elle résistait, d’être gentille avec lui là-bas ; et elle lui avait indiqué la date du 15. Mais le 12, elle avait eu envie de partir pour être tranquille deux jours.
La voiture de Nana était arrivée devant sa maison. Sans enlever son chapeau, elle court visiter. Du grenier, elle regarde le jardin.
– C’est plein de choux ! Et de salades ! Viens vite, Zoé.
La pluie tombait. Elle ouvre son ombrelle14 et cueille des fraises, les mains trempées. Quand elle se relève, elle croit voir une ombre.
– Une bête ! crie-t-elle.
Mais c’était un homme, et elle l’avait reconnu.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu savais donc mon arrivée par le jardinier ? Oh ! Cet enfant ! Et il est mouillé !
– Tu sais, dit Georges, je me cachais, parce que j’avais peur que tu me grondes, comme à Paris, quand je suis venu te voir sans être attendu.
Elle rit. Ils rentrent. Elle demande qu’on allume un feu dans sa chambre. Puis elle lui fait enlever ses vêtements et mettre les siens. Dix minutes plus tard, elle revient en robe de chambre.
– Oh ! Comme il est mignon en petite femme !
Ils mangent comme des ogres, en camarades qui ne se gênent pas. Mais il se faisait tard, elle voulait renvoyer le petit chez lui, qui répétait qu’il avait le temps. Zoé était montée se coucher. Ils étaient seuls.
Nana se lève pour ouvrir la fenêtre. Georges s’approche, prend Nana par la taille et lui met sur le cou de petits baisers.
– Non, laisse-moi, je ne veux pas… Ce serait très vilain, à ton âge. Oh ! C’est mal, dit-elle, après un dernier effort. Et elle tombe en vierge dans les bras de cet enfant.
14. Une ombrelle ressemble à un parapluie, mais sert normalement à se protéger du soleil.
Le lendemain, aux Fondettes, il y avait beaucoup de monde. Une première voiture avait amené Fauchery et Daguenet ; et, derrière eux, venait d’arriver le comte de Vandeuvres. Georges descend un peu pâle. On voit alors entrer le marquis de Chouard.
– C’est donc un rendez-vous, ce matin ? Que se passet-il ? dit Mme Hugon.
Fauchery se trouvait près de la comtesse Sabine, qui le surprenait par sa gaieté.
– J’ai une nouvelle voisine que vous devez connaître, dit Mme Hugon. Une certaine Nana.
Vandeuvres joue la surprise.
– Comment ! La maison de Nana est près d’ici !
Fauchery et Daguenet jouent aussi la surprise. Le marquis de Chouard mange sans paraître comprendre.
– Cette personne est arrivée hier soir. J’ai appris ça ce matin par le jardinier.
Tous ces messieurs lèvent la tête. Nana était arrivée ! Ils ne l’attendaient que le lendemain. Muffat ne comprenait pas. Il avait une promesse pour le 15. Pourquoi était-elle arrivée deux jours plus tôt ? Il irait chez elle, le soir même, après le dîner.
On finissait de manger. Fauchery était de plus en plus troublé par les rires de la comtesse Sabine.
Le soir, le comte sort du parc. Georges s’enfuit derrière lui. Il arrive chez Nana, avec des larmes plein les yeux. Ah ! Il avait compris, le vieux venait pour un rendez-vous. Nana, étonnée de cette scène de jalousie, le prend dans ses bras.
– Monte vite te cacher dans ma chambre et attends-moi.
Georges lui saute au cou. C’était donc vrai, elle l’aimait un peu ! Alors, comme hier ?
LECTURES CLE
EN FRANÇAIS FACILE
NANA
Émile Zola
Dans le Paris du Second Empire, Nana, « cocotte » sans scrupule et comédienne sans talent ruine ceux qui la désirent : le banquier Steiner, le capitaine Hugon…, tous seront séduits et conduits au désespoir par la «Vénus blonde», qui après une période de gloire, sombre progressivement dans la misère. En décrivant l’ascension puis la chute d’une courtisane, Zola peint la corruption d’une société bourgeoise proche de la débâcle.

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