Le Bal du comte d'Orgel

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LECTURES CLE

EN FRANÇAIS FACILE

Le Bal du comte d’Orgel

Raymond Radiguet

Le Bal du comte d’Orgel

Adapté en français facile par Françoise

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Crédits photographiques :

Couverture : © LaMarK Adobestock ; page 53 : © Erica Guilane-Nachez Adobestock

Direction éditoriale : Béatrice Rego

Marketing : Thierry Lucas

Édition : Marie-Charlotte Serio

Couverture : Fernando San Martin

Mise en page : Isabelle Vacher

Illustrations : Conrado Giusti

Enregistrement : Blynd

© Cle International 2025 92, Avenue de France – 75013 Paris contact@cle-inter.com

Dépôt légal : novembre 2025

Code éditeur : 35897

ISBN : 978-209-039867-0

L’auteur

Raymond Radiguet (1903-1923) est un écrivain français du début du xxe siècle.

C’est un enfant prodige1, comme le poète Rimbaud. Tous deux ont publié très tôt, le premier des romans, le second des poèmes. Tous deux ont eu une carrière courte. Tous deux ont été célèbres très tôt.

Raymond Radiguet a écrit à dix-huit ans Le Diable au corps (publié en 1923) qui est devenu un film en 1947. On y voit un jeune lycéen séduire une femme plus âgée que lui, mariée, pendant la Première Guerre mondiale. Il est aussi l’auteur du Bal du comte d’Orgel, paru après sa mort. Ce roman est une version moderne de La Princesse de Clèves, écrit par Mme de La Fayette au xviie siècle. Le Bal du comte d’Orgel est un roman psychologique. Radiguet, qui avait à peine vingt ans, a su décrire et analyser les sentiments de ses personnages. Le célèbre poète Jean Cocteau, qui était son ami, dira de lui dans une préface au Bal du comte d’Orgel : « On s’effraye d’un enfant de vingt ans qui publierait un livre qu’on ne peut écrire à cet âge. »

Raymond Radiguet est mort à vingt ans de la fièvre typhoïde.

1. Précoce, doué pour son jeune âge.

Le livre

Le livre se passe dans les Années folles, après la Première Guerre mondiale (1914-1918). Les Français sont heureux, ils s’amusent, dansent, rient.

Mahaut d’Orgel aime follement son mari, le comte d’Orgel. Le comte, lui, a beaucoup d’amitié pour sa femme, qu’il prend pour de l’amour. François de Séryeuse, un jeune homme de bonne famille, devient l’ami du couple. Le trio est inséparable.

Très vite, Mahaut et François sont attirés l’un vers l’autre. Ils tombent amoureux.

Mahaut va tout faire pour résister à cet amour. Elle va écrire à la mère de François pour que cette dernière demande à son fils de ne plus la voir. Mais comme elle pense que cela ne va pas marcher, elle va aller plus loin…

Sera-ce suffisant ?

Ce roman psychologique analyse avec finesse les sentiments des différents personnages.

Les mots ou expressions suivis d'un astérisque* dans le texte sont expliqués dans le Vocabulaire, page 55.

La rencontre 1

La comtesse d’oRgel appartenait à la célèbre maison des Grimoard de la Verberie.

Le roi Louis XIII voulait affaiblir le pouvoir des nobles2. Le chef de la maison des Grimoard de l’époque, furieux, avait quitté la France. Les Grimoard s’étaient installés à la Martinique.

Les Grimoard étaient devenus très connus. Quand on arrivait sur l’île, on allait les voir. C’est ce qu’avait fait Gaspard Tascher de la Pagerie, un lointain cousin. Le mariage d’un Grimoard avec une demoiselle Tascher avait resserré les liens entre les deux familles. Les années avaient passé. Un jour, la jeune Marie Josèphe Tascher était partie pour la France et s’était mariée avec un Beauharnais. Puis Joséphine3 avait quitté son mari. Un scandale ! Les Grimoard avaient continué à lui parler. Elle leur avait appris qu’il y avait la révolution en France et qu’on coupait la tête des nobles.

De leur île, les Grimoard avaient observé la France. Cette révolution les amusait. Quoi de plus drôle, par exemple, que le remariage de leur petite cousine Joséphine avec un général Bonaparte ! Ils n’avaient plus ri quand l’Empire était arrivé. Tout le monde pouvait avoir un titre de noblesse !

2. Ducs, princes, comtes…

3. Marie Josèphe Tasher, dite Joséphine de Beauharnais, a épousé en secondes noces le général Bonaparte, qui deviendra Napoléon Ier. Napoléon, qui adorait Joséphine, devenue impératrice, la répudiera (forme de divorce) parce qu’elle ne lui avait pas donné d’enfants. On appelle la période où Napoléon règne l’Empire.

Mahaut, à sa naissance, avait été accueillie sans enthousiasme4.

Mme Grimoard attendait un autre enfant, et espérait un garçon, lorsqu’un cataclysme5 avait détruit la ville de Saint-Pierre. L’île lui inspirait désormais de l’horreur. Elle refusait d’y rester. Les Grimoard étaient donc partis pour la France en 1902. Le domaine de la Verberie était à vendre. Le marquis l’avait acheté.

Mme Grimoard avait donné le jour à un garçon mort-né. Elle ne pouvait plus avoir d’enfant. Mahaut, cette petite fille si pleine de vie, la dérangeait.

Mahaut grandissait comme une plante sauvage. Elle trouvait de la tendresse auprès de la vieille servante noire Marie. À dix-huit ans, elle avait épousé le comte

Anne d’Orgel, un assez beau nom. Elle aimait follement son mari qui, en retour, lui témoignait une très grande amitié qu’il prenait pour de l’amour. Marie trouvait le comte d’Orgel trop vieux, mais elle était entrée chez les d’Orgel pour rester avec la comtesse.

Le comte Anne d’Orgel avait trente ans. Avec l’aide de Mahaut, il avait redonné de l’éclat6 à la maison des Orgel qui se trouvait à Paris.

Parmi les gens qu’ils recevaient, il y avait Paul Robin, un jeune diplomate. Pour lui, c’était une chance d’être reçu dans certaines maisons ; et la plus grande chance était d’aller chez les Orgel. Son meilleur ami était François de Séryeuse, à qui il reprochait secrètement de ne pas profiter

4. Grande joie.

5. Catastrophe comme un tremblement de terre.

6. Redonné de la beauté, donné envie aux gens de venir chez eux.

de sa particule7. Paul fréquentait plusieurs personnes, mais il ne mélangeait pas les gens et était secret. « Je dîne chez des gens », répondait-il quand François l’interrogeait sur sa soirée. François Séryeuse, lui, était très insouciant. Il avait vingt ans. Malgré son âge et son oisiveté8, les gens l’aimaient bien.

Le samedi 7 février 1920, les deux amis sont au cirque Médrano.

Le spectacle commence. Paul cherche des visages qu’il connaît dans le public. Soudain, il sursaute. Un couple entre. L’homme, avec son gant, fait un petit bonjour à Paul.

– C’est bien le comte d’Orgel ? demande François.

– Oui, répond Paul, assez fier.

– Avec qui est-il ? Sa femme ?

– Oui, c’est Mahaut d’Orgel.

À l’entracte, Paul file comme un voleur à la recherche des Orgel, qu’il souhaite voir, seul. Séryeuse, lui, pousse la porte des clowns Fratellini.

Pour rien au monde, M. et Mme d’Orgel n’auraient pas été dire bonjour aux clowns. Quand le comte voit entrer Séryeuse, il le reconnaît aussitôt. Il reconnaissait tout le monde, même s’il ne l’avait vu qu’une fois. Il se tourne vers sa femme : « M. de Séryeuse ne semble pas nous connaître aussi bien que nous le connaissons. » Mahaut n’avait jamais entendu ce nom, mais elle connaissait les manèges9 de son mari.

7. Particule : de, d’ (marque des nobles)

8. Fait de ne rien faire.

9. Habitudes

– J’ai souvent demandé à Robin d’organiser quelque chose, dit le comte à François. Je le soupçonne de ne pas vous en avoir parlé.

Venant de voir François avec Paul, dont il connaissait les habitudes, il mentait comme l’amabilité* sait mentir.

Tous les trois rient des cachotteries10 de Robin. On décide de se moquer de lui. Anne d’Orgel et François vont lui faire croire qu’ils se connaissent depuis longtemps.

Anne d’Orgel emmène François visiter l’écurie du cirque. De temps en temps, quand il sentait qu’elle ne pouvait pas le voir, François jetait un coup d’œil sur Mme d’Orgel. Il la trouvait belle, méprisante et distraite. Distraite, elle l’était : rien ne pouvait la distraire11 de son amour pour son mari.

Une sonnette annonce la fin de l’entracte. François pense avec mélancolie* qu’il doit se séparer des Orgel, et retrouver Paul. Mais Anne propose de changer quelqu’un de place pour « rester ensemble ». La plaisanterie sera encore plus drôle. Anne dit un mot à l’ouvreuse et cette dernière déplace deux spectateurs.

Mécontent* d’avoir manqué les Orgel, Paul grognait contre François à cause de son retard. Quand il voit le trio, il n’en croit pas ses yeux.

Quand ils sortent du cirque, Anne d’Orgel dit à François : – Vous venez avec nous au dancing de Robinson.

Sa femme le regarde avec surprise.

On ne pouvait être qu’à trois dans la voiture des Orgel. Paul, qui ne veut pas manquer une fête, monte à côté du chauffeur. Ce geste signifiait qu’il connaissait si bien les Orgel qu’il pouvait prendre la plus mauvaise place.

François s’assoit entre les époux.

10. Petits secrets.

11. Lui faire penser à autre chose qu’à

– Êtes-vous déjà allé à Robinson ? demande Mahaut.

François de Séryeuse avait souvent entendu parler de ce village par de vieilles personnes, amies de sa famille. Mais les Forbach lui avaient parlé du Robinson de leur jeunesse, et François imaginait un lieu champêtre où de très vieilles gens se promenaient sur des ânes.

Mais l’année qui a suivi la fin de la Première Guerre mondiale, on a commencé à aller danser en banlieue parisienne. Par exemple à Robinson.

La voiture s’arrête :

– Sommes-nous arrivés ? demande François, qui ne connaît pas la route.

On n’était qu’à la porte d’Orléans. Des automobiles attendaient de repartir ; la foule les regardait. Depuis qu’on dansait à Robinson, les braves gens de Montrouge venaient admirer le beau monde à la porte d’Orléans. Les gens collaient leur nez contre les vitres des véhicules pour bien voir les propriétaires. Ce soir-là, il y avait foule.

Anne d’Orgel se penche à la fenêtre de sa voiture.

– C’est Hortense ! dit-il à Mahaut. Sa voiture est en panne.

Sous un bec de gaz, en robe du soir, une couronne sur la tête, la princesse d’Austerlitz dirigeait les travaux de son mécanicien, riait, parlait à la foule. Elle était avec une Américaine, Mrs Wayne.

La princesse d’Austerlitz est magnifique. Arrièrepetite-fille d’un maréchal de l’Empire, elle avait épousé le descendant d’un autre maréchal. Tout le monde l’appelait Hortense. Elle était l’amie de tout le monde, car elle était la bonté même. Mais à cause de la liberté de ses mœurs*, certaines maisons ne l’aimaient pas. François connaissait Hortense et l’appréciait*.

Dans la foule, seul un grand bonhomme ne montre pas de sympathie envers la princesse. Mais les murmures de la foule lui font comprendre qu’il ne doit pas insister. Il critique alors le mécanicien. La princesse lui crie :

– Dis donc, fainéant12, si tu nous aidais au lieu de critiquer !

La foule applaudit la princesse. Le grand bonhomme traverse la foule, se glisse sous l’auto et la répare rapidement.

– Donnez donc un verre de porto à Monsieur, dit Hortense au mécanicien.

On sort du coffre de la voiture une bouteille et des verres. La foule applaudit.

– Allons, hop, en route ! crie-t-elle.

Les voitures repartent.

L’auto des Orgel entre dans la cour du dancing, derrière la voiture de la princesse. Un homme ouvre la porte et court au-devant de la princesse.

La musique joue. François de Séryeuse aimait ce bruit qui lui permettait de se taire. Il se tourne vers Mme d’Orgel, sans penser qu’il lui sourit.

– Mirza ! Voici Mirza ! s’écrie la princesse.

En effet, un Persan, cousin du Shah, que l’on appelle Mirza, arrivait. Mirza n’avait pas de harem et son unique femme était morte. Il collectionnait les automobiles et adorait la politique. On trouvait qu’il avait le sens du plaisir. Pourquoi ? Parce que si un endroit était triste, Mirza s’en allait.

Mirza appréciait François de Séryeuse. François aussi. 12. Faignant, personne qui ne fait rien.

Son arrivée secoue les gens. Personne n’avait pensé à danser. On danse. François de Séryeuse ne dansait pas. Il regrettait de ne pouvoir étreindre Mme d’Orgel.

Un couple qui danse montre son degré d’entente. L’harmonie des gestes du comte et de la comtesse d’Orgel montrait un accord que donne l’amour ou l’habitude.

François voyait en face de lui un couple tendrement uni. Cette union lui faisait plaisir. Il éprouvait un sentiment différent de ceux dont il avait l’habitude. Chez lui la jalousie précédait l’amour. Pas aujourd’hui. François avait autant de plaisir à voir Mme d’Orgel danser avec son mari que s’il avait dansé avec elle. Il les regardait, ne répondant pas à Hester Wayne.

Pour se reposer de la danse, le comte préparait des mélanges de boisson, qui tenaient plus de la sorcellerie que de l’art du barman.

Mrs Wayne s’était assise à côté de François. Il aurait préféré être seul.

Reprenant le mot « sorcellerie » prononcé par quelqu’un, après les mélanges d’Anne d’Orgel, Mrs Wayne parle à François du philtre d’amour bu par Tristan et Yseult, dans l’espoir de lui faire comprendre qu’il lui plaît.

François de Séryeuse se réveille. Que racontait-elle ?

– Il faudra que je fasse votre buste13, dit-elle après un silence.

– Vous sculptez ? demande François, qui écoute à moitié.

Pensait-elle faire suivre ses séances de sculpture d’autres séances ?

13. Sculpture de la tête et de la partie supérieure du corps d’une personne sans les bras.

Hester Wayne demande un crayon et montre à François comment, avec deux huit dessinés côte à côte, on obtient deux cœurs renversés. L’orchestre arrête de jouer. Mme d’Orgel s’assoit à côté de François. Elle voit les deux cœurs dessinés sur la nappe. Elle lève des yeux interrogateurs.

– Mrs Wayne me montre un de ses tours de magie, dit François.

Quand Mahaut comprend que ces cœurs sont formés de chiffres, elle trouve l’idée charmante et pense : « Cette danse m’a fait perdre la tête. Comment ai-je pu croire que ce jeune homme dessinait des cœurs ! » Puis elle sort un miroir de son sac et se regarde. Sans doute voit-elle une heure tardive sur son visage, car elle se lève. Il est temps de partir.

– Vous devez être serrés, dit Hester Wayne à Mme d’Orgel. Hortense et moi pouvons prendre quelqu’un avec nous.

Son regard vers François montrait qu’elle préférerait que François monte avec elles, et non Paul.

Paul fait un rapide calcul. Fallait-il laisser son ami seul avec les Orgel ou avec Mrs Wayne ? Il était fâché de ce qui s’est passé au cirque. Il croit se venger et ennuyer son ami en prenant sa place dans la voiture d’Hortense. Il le sauve.

Dans la voiture, Anne d’Orgel dit à François :

– De quoi avez-vous bien pu parler avec Hester Wayne ? François était étonné de cette question. Mais il était content car la question du comte lui permet de s’expliquer devant Mahaut.

– C’est simple. J’étais le seul à ne pas danser et elle m’a tenu compagnie.

– C’est vrai, dit Anne à sa femme. Ce pauvre ! Nous l’emmenons à Robinson, et il ne danse pas !

François ne répond rien. Il n’avait pas dansé, mais il avait bu le philtre d’amour.

– Pourquoi ne viendriez-vous pas déjeuner bientôt, dit le comte. Après-demain, par exemple ?

Le surlendemain François n’était pas libre.

– Demain alors !

François accepte. Ce mouvement spontané lui gagne le cœur du comte.

Premiers émois* 2

Tu es RentRé bien tard, dit Mme Forbach à François le lendemain matin. Elle et son fils Adolphe habitaient depuis trente ans le rez-de-chaussée d’une vieille maison de l’île SaintLouis à Paris. Mme Forbach avait soixante-quinze ans. Elle était aveugle. Son fils Adolphe était hydrocéphale14.

François de Séryeuse apportait sa jeunesse dans cette maison. Dès qu’il avait eu un âge qui lui permettait de sortir, Mme de Séryeuse, qui vivait à Chantilly, avait eu une idée : lui avoir une chambre chez les Forbach. Elle leur donnait de l’argent pour le logement et les repas de son fils.

Mme Forbach avait été mariée en 1850 au Prussien von Forbach, un alcoolique, collectionneur de virgules. Il comptait le nombre de virgules d’une édition de Dante15. Le total n’était jamais le même.

Ce matin, François était si joyeux de sa rencontre de la veille qu’il avait envie d’en parler et de raconter le bal à Robinson.

Robinson éveillait en Mme Forbach une foule de souvenirs. Elle vivait de souvenirs. Parfois François, assis à côté d’elle, regardait un album plein de photographies de M. de Séryeuse. Sa mère les lui cachait. Son père avait été officier de marine. Il était mort en mer et Mme de Séryeuse

14. Personne qui a une tête anormalement grosse. 15. Dante est l’auteur italien de la Divine comédie.

ne voulait pas donner envie à son fils de faire le même métier que son père.

« Comme je me serais entendu avec lui », soupirait François. Son fils trouvait sa mère distante. Mme de Séryeuse adorait son fils, mais elle avait été veuve à vingt ans, et elle avait eu peur de donner une éducation féminine à son fils. Alors, elle avait refoulé ses élans*.

À peine assis, le comte d’Orgel s’était lancé dans un monologue.

François, d’habitude, aimait assez les bavards, parce qu’ils permettaient de se taire. Cette fois, il était énervé car il ne pouvait placer un mot. Dès qu’il ouvrait la bouche, Anne s’exclamait, riait, la tête renversée. « Je n’aurais jamais pensé être si drôle », pensait François.

François de Séryeuse trouvait que le comte d’Orgel ressemblait au portrait que faisaient de lui ceux qui ne l’aimaient pas.

Alors, quand ils s’installent dans le salon, François cherche une excuse pour partir le plus tôt possible. Mais un feu de bois brûle dans le salon. La cheminée réveille chez Séryeuse des souvenirs de campagne. Il parle. Il parle simplement. Cette simplicité choque le comte d’Orgel. Le visage de Mme d’Orgel, par contre, se met à vivre. Elle ouvre les narines, respire profondément. Elle desserre les lèvres. Tous deux parlent de la campagne.

François, pour profiter du feu, approche son fauteuil de la cheminée et pose sa tasse de café sur la banquette où est assise Mme d’Orgel. Anne, assis par terre, se tait.

Que se passait-il ? Pour la première fois de sa vie, Anne d’Orgel était spectateur. Et pour la première fois, Anne d’Orgel voyait sa femme autrement. Elle lui plaisait davantage, comme si elle avait été la femme d’un autre.

– Quel dommage, Anne, que vous n’ayez pas les mêmes goûts que moi, dit Mme d’Orgel.

Aussitôt elle se calme. Pourtant ces paroles avaient du sens. La différence entre Anne et Mahaut était profonde.

Le téléphone sonne. Anne se lève et décroche le téléphone. C’est Paul Robin.

– Il y a quelqu’un qui veut vous parler, dit Anne, en tirant François par la manche.

« Toi ! c’est toi ! », murmure Paul, dès qu’il entend la voix de Séryeuse. Encore avec les Orgel ! se disait-il. Que veut dire cette histoire ? Il faut que je sache. « Peux-tu dîner avec moi ? Je voudrais te parler. J’aimerais te voir », dit-il au téléphone. François de Séryeuse accepte. « Surtout ne raccroche pas, il faut que je parle à Monsieur d’Orgel. »

Anne reprend le téléphone. Paul prétend avoir une chose urgente à dire aux Orgel. Peut-il venir tout de suite ?

– Ce pauvre Paul, notre petite plaisanterie d’hier soir l’a troublé, dit Anne en raccrochant le téléphone.

– Je sors, dit Mahaut.

Anne était très étonné de cette décision inattendue.

– Mais vous savez bien que l’automobile n’est pas là !

– J’ai envie de marcher. D’ailleurs, j’avais complètement oublié tante Anna. Elle m’en voudrait.

Anne d’Orgel ouvre de grands yeux, comme on lève les bras au ciel. Son visage signifiait : « Ma femme est folle, je ne sais pas ce qu’elle a, ni pourquoi elle ment. »

Mahaut tend la main à François et sort. Au coin de la rue, Paul se retourne sur Mme d’Orgel. Il entre. Il a gardé

son manteau comme un commissaire de police. Il trouve l’absence de Mme d’Orgel étrange.

– Je ne fais qu’entrer et sortir, dit-il.

– Mais cela ne valait pas la peine de venir, dit Anne un peu moqueur, après un mensonge de Paul. Où allez-vous dîner ? demande-t-il aux deux amis. Nous restons chez nous, mais peut-être pourrions-nous vous rejoindre après dîner.

Le soir, François arrive le premier au rendez-vous. On lui apprend qu’il y a eu un coup de téléphone : le comte d’Orgel regrettait de ne pouvoir venir après dîner, et demandait à M. de Séryeuse de lui téléphoner le lendemain matin. En effet, une fois Mme d’Orgel revenue de sa promenade, et devant son bonheur à l’idée d’une soirée en tête à tête avec lui, le comte n’avait pas osé lui parler de la soirée et avait téléphoné pour décommander.

Ce soir-là, les deux époux ne s’étaient pas beaucoup parlé. Anne d’Orgel n’était à l’aise que dans des pièces pleines de gens.

Paul et François, eux, parlent beaucoup. Mais Paul n’ose pas poser des questions à son ami au sujet des Orgel. Alors il raconte son retour en voiture entre la princesse d’Austerlitz et l’Américaine.

– Elle n’a jamais voulu nous dire ce que tu avais fait ou raconté, mais elle ne t’emporte pas au paradis16.

François sourit. Amusé par cette histoire, il lui raconte comment il a fait la connaissance d’Orgel, chez des clowns. Paul respire. 16. Elle ne lui veut pas du bien.

François prend le dernier train pour Champigny. Il monte dans un compartiment occupé par une famille de braves gens, qui rentrent du spectacle. Le petit garçon, très fier d’avoir les billets, les laissait dépasser au revers de sa manche. Le chef de la famille tenait d’une main un chapeau d’une forme ancienne qu’il caressait de l’autre main.

– Tu n’as pas perdu les billets, Toto ? demandait-il de temps en temps. Ce sont des billets de première classe !

La dame et sa grande fille, honteuses du brave homme à cause de la présence de François, se plongent dans le programme du spectacle et secouent la tête quand les enfants crient. François est gêné. Alors que l’homme admire la pièce et les acteurs, elles critiquent : « Un acteur ne savait pas son rôle… » Des connaisseuses doivent se plaindre, pensaient-elles.

La famille descend à Nogent-sur-Marne.

Bouleversé par la scène du train, François s’interrogeait. Il pensait à sa mère. Est-ce que je ne suis comme ces femmes du train ? se demandait-il. Il se reprochait de ne pas la mêler à sa vie, comme s’il avait honte d’elle. Ses réflexions l’amènent à un aveu : il souhaite faire connaître Mme d’Orgel à sa mère.

Au réveil, la première pensée de François avait été pour sa mère.

Mme de Séryeuse était sortie et devait rentrer pour déjeuner. François essayait de se distraire. Il lisait, écrivait, fumait…

Tout à coup il sursaute. Qui donc venait de lui dire qu’il n’avait pas encore pensé à Mme d’Orgel ? « Et pourquoi y

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EN FRANÇAIS FACILE

LE BAL DU COMTE D’ORGEL

Raymond Radiguet

Dans le Paris élégant des années 1920, François de Séryeuse tombe amoureux de Mahaut d’Orgel, une femme mariée. Entre les bals, les dîners et les apparences, un lien profond se crée entre eux.

Mais dans ce monde où tout doit rester caché, leurs sentiments sont contrariés par le poids des conventions et du silence.

MOTS

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GRANDS ADOS ET ADULTES

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Code éditeur : 35897

ISBN : 978-209-039867-0

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