Le Chevalier Des Touches
JULES BARBEY D’AUREVILLY

Le Chevalier Des Touches
Jules BarBey d’aurevilly
Adapté en français facile par Françoise Claustres
Retrouvez l’audio : •sur l’espace digital lectures-cle-francais-facile.cle-international.com •ou en scannant le QR Code ci-dessous

Crédits photographiques :
Couverture : © Emilio Ereza Adobestock
Page 3 : © PWB Images / Alamy Banque D’Images
Page 54 : © DR Jacques Destouches (1780-1858) : illustration de sa capture, 9 février 1799, Le Blanc / Champollion, gravure ancienne
Direction éditoriale : Béatrice Rego
Marketing : Thierry Lucas
Édition : Marie-Charlotte Serio
Couverture : Fernando San Martin
Mise en page : Isabelle Vacher
Illustrations : Conrado Giusti
Enregistrement : Blynd
© Cle International 2025 92, Avenue de France – 75013 Paris contact@cle-inter.com
Dépôt légal : octobre 2025
Code éditeur : 178215
ISBN : 978-209-039748-2
Tables des matières

L’auteur
Jules BarBey d’aurevilly est un écrivain français du xixe siècle. Il naît en 1808 en Normandie, une région au nord-ouest de la France, bordée par la mer. Sa famille est une famille catholique d’aristocrates. Son oncle, disciple des philosophes du xviiie siècle, est un docteur qui ne croit pas en Dieu et rejette la monarchie. Il s’occupe de l’éducation du jeune Barbey de 1816 à 1825. Influencé par cet oncle, Barbey rejette la monarchie et la religion et s’oppose à sa famille. Vers 1829, il monte à Paris et devient un dandy. Un dandy est un homme qui porte des vêtements très soignés et refuse les règles de la société. Barbey écrira d’ailleurs un livre sur un dandy anglais très célèbre : George Brummel (1778-1840). Barbey dépense toute sa fortune en menant une vie de dandy. Pour gagner de l’argent, il écrit dans les journaux. En 1846, il revient au catholicisme et aux idées d’avant la Révolution. En 1856, il se réconcilie avec sa famille et retourne en Normandie.
Il a écrit plusieurs livres : Une vieille maîtresse en 1851, Le Chevalier Des Touches en 1864 et un recueil de nouvelles en 1874, Les Diaboliques1. Détestant la modernité, il préfère Balzac et Stendhal à Hugo et Zola. Il est ami avec Baudelaire, l’auteur du recueil de poésies Les Fleurs du mal. Il meurt en 1889.
1. Dans la mĂŞme collection.
Le livre
Le Chevalier Des Touches est un roman paru dans les journaux en 1863 et publié en livre en 1864. Il raconte en la romançant une partie de la vie d’un personnage qui a réellement existé : Jacques Destouches (1780-1858).
Barbey le rencontrera à la fin de sa vie, en 1856. Un abbé, un soir, en Normandie, aperçoit un revenant : le chevalier Des Touches, un héros de la Chouannerie, la guerre qui a opposé les royalistes (les Blancs) aux républicains (les Bleus) pendant la Révolution française (cf. annexe). L’abbé se rend chez des amis, étonnés comme lui par cette rencontre avec un homme qu’ils croient mort. La sœur de l’abbé va alors raconter l’histoire de ce héros, sa libération par douze royalistes et sa terrible vengeance. Mais le chevalier Des Touches est-il toujours vivant ? Et pourquoi la belle Aimée rougissait-elle quand on parlait de lui ?
Les mots ou expressions suivis d'un astérisque* dans le texte sont expliqués dans le Vocabulaire, page 55.
Un petit cercle2 d’amis 1
On était dans les dernières années de la Restauration*. Huit heures et demie venaient de sonner au clocher de l’église de l’aristocratique petite ville de Valognes. Le bruit de deux sabots troublait le silence de la place des Capucins, déserte et morne3. On était en décembre. La pluie qui était tombée ce jour-là et les habitudes des gens expliquaient la solitude de la place des Capucins et l’étonnement du villageois, qui, derrière ses volets fermés, entendait ces deux sabots.
Les sabots qu’on entendait avaient sans doute réveillé des chiens, car on a commencé à entendre de longs hurlements par-dessus les murs de la cour. Ces hurlements pouvaient impressionner l’homme aux sabots qui marchait sous son parapluie, luttant contre le vent. De plus, tout à coup, la lanterne4 qu’il tenait sous son parapluie incliné s’était éteinte. Et ce n’était pas le vent qui l’avait soufflée, mais une haleine ! L’homme avait levé sa lanterne et vu quelque chose d’horrible. C’est à ce moment-là que les chiens avaient hurlé. Ils hurlaient encore quand une petite sonnette a tinté5 à la première porte de la rue des Carmélites, et quand la personne aux sabots est entrée, mais sans sabots, dans le salon des demoiselles de Touffedelys, qui l’attendaient pour leur causerie6 du soir.
2. Ici, groupe.
3. Triste.
4. Lampe.
5. Sonné.
6. Discussion. Causer : discuter, parler.
– J’ai entendu votre voiture, l’abbé, a dit la plus jeune des Touffedelys, mademoiselle Sainte.
Elle répétait la plaisanterie de l’abbé, qui disait « voiture » quand il parlait de ses sabots.
L’abbé, qui avait enlevé une longue veste, mise pardessus son habit noir, était entré dans le petit salon en faisant craquer ses souliers, qu’il portait sous ses sabots.
Même s’il avait eu très peur dehors, il n’était ni plus pâle ni plus rouge que d’habitude. Après avoir enlevé un gant à sa main droite, il a offert deux doigts de cette main aux quatre personnes qui étaient là autour de la cheminée.
– Il se passe quelque chose, mon frère ! a dit une femme. Vous n’êtes pas comme d’habitude, ce soir !
– Il y a, a répondu l’abbé d’une voix grave, que, tout à l’heure, j’aurais pu avoir peur.
Sa sœur l’a regardé sans le croire, mais mademoiselle de Touffedelys, qui, elle, avait facilement peur, a dit :
– Sainte-Marie ! Qu’y a-t-il ? Avez-vous vu l’âme du Père
Gardien des Capucins7 ? Les chiens de M. de Mesnilhouseau hurlent ce soir comme quand elle est là …
– Pourquoi dites-vous cela, ma sœur ? a lancé Ursule de Touffedelys l’aînée. Vous savez bien que l’abbé, qui est allé en Angleterre, ne croit pas aux revenants8.
– Et pourtant, j’ai vu un revenant, a répondu l’abbé. Oui, mademoiselle, oui, ma sœur, oui, Fierdrap, je viens de voir un revenant… inattendu, effrayant, mais réel ! Je l’ai vu comme je vous vois tous, comme je vois ce fauteuil et cette lampe…
7. Du religieux qui garde le couvent (et qui est mort).
8. FantĂ´me.

Tout le monde le regardait et buvait9 ses paroles, sauf le baron de Fierdrap, qui croyait Ă une plaisanterie.
Les deux demoiselles de Touffedelys avaient été belles. La Révolution leur avait tout pris : famille, fortune ! Elle ne leur avait laissé que leurs têtes, mais blanchies. Orphelines, quand la Révolution avait éclaté, les deux Touffedelys n’avaient pas émigré*. Elles étaient restées, comme beaucoup de nobles, en Normandie. Vêtues toujours des mêmes couleurs, se ressemblant beaucoup, de la même taille et de la même voix, elles s’aimaient : mademoiselle
Sainte avait refusé un beau mariage parce que mademoiselle Ursule, sa sœur, ne trouvait pas de fiancé.
Ce soir-là , comme d’habitude, elles avaient dans leur salon une de leurs amies, qui travaillait à la plus étonnante tapisserie. Elle s’était arrêtée à l’arrivée de son frère, l’abbé. Cette femme était laide et tranchait par sa brusquerie10 avec la délicatesse des deux sœurs.
Le baron de Fierdrap était assis, les jambes croisées, une main sous sa cuisse. C’était un homme de petite taille, mais fort comme un vieux loup. Il avait offert ses services à l’armée de Condé*. Quand l’armée de Condé avait été licenciée, le baron de Fierdrap était allé en Angleterre puis il était revenu en France. Il habitait une petite maison et n’avait pour domestique qu’une vieille femme qui venait parfois balayer. Elle ne faisait pas son lit car il n’en avait pas : il couchait dans un hamac qu’il avait rapporté d’Angleterre. Il se nourrissait de sa pêche. Toutes les rivières du pays le connaissaient. Ce soir-là , comme presque tous les soirs lorsqu’il se trouvait à Valognes, il était allé passer la soirée
9. Boire les paroles de quelqu’un, c’est l’écouter très attentivement car on est très intéressé par ce qu’il dit.
10. Fait d’être brusque, brutal.
chez les demoiselles de Touffedelys. Il avait apporté sa boîte à thé et sa théière, souvenirs d’Angleterre. L’abbé qui venait d’entrer osait seul toucher au thé du baron de Fierdrap. Lui aussi, comme l’avait dit mademoiselle Ursule de Touffedelys, était allé en Angleterre.
L’abbé était un homme de la même race que le baron, mais il le dominait, comme M. de Fierdrap dominait ces demoiselles de Touffedelys et la sœur de l’abbé. L’abbé était l’aigle11 de ce petit cercle d’amis. Il vivait dans une petite maison, décorée avec goût. Le bleu de ses yeux était d’un bleu fantastique et la prunelle de ce bleu était très large : quand on avait vu ses yeux, on ne pouvait plus les oublier. Ce soir-là , ils pétillaient encore plus que d’habitude en regardant les trois femmes. Il portait un habit noir, une cravate blanche. Ses cheveux, fins et blancs, roulés et gonflés, tombaient sur le col de son habit.
– Eh bien, l’abbé, lui a dit le baron, nous diras-tu quel revenant tu as vu, en traversant tout à l’heure la place du village ?
– Ris autant que tu voudras, Fierdrap, lui a répondu l’abbé, mais c’est sérieux. Le revenant que j’ai vu était… le chevalier Des Touches !
– Le chevalier Des Touches ! ont crié les deux demoiselles de Touffedelys.
– Le chevalier Des Touches ! a dit M. de Fierdrap à son tour, en décroisant ses jambes, comme un homme surpris. Si tu l’as vu, l’abbé, c’est un vrai revenant, celui-là ! Car le chevalier Des Touches, après sa libération par les Douze, est mort, quelques années plus tard, des suites d’un coup d’épée.
11. le chef, le personnage principal.
– Je le croyais comme toi, Fierdrap ! a répondu l’abbé de Percy, qui regardait les trois dames, surprises par ce nom de Des Touches, l’un des héros de leur jeunesse. Oui, je croyais qu’il était mort… mais je viens de le voir sur la place des Capucins, et même de l’entendre, car il m’a parlé ! En sortant de la rue Siquet, quand j’ai tourné au coin de la place, j’ai senti une main qui m’a saisi le bras avec violence et j’ai vu un visage… plus laid que le mien ! Un visage abîmé, barbu, blanchi, qui m’a crié d’une voix rauque : « Je suis le chevalier Des Touches. Ce sont des ingrats, vous êtes d’accord ? » Je l’ai bien reconnu malgré les années. J’allais lui parler, l’interroger… quand, d’un souffle, il a éteint ma lanterne et il est parti dans la pluie, le vent et l’obscurité. Il doit être fou. Mais quand il m’a parlé d’ingrats, j’ai compris de qui il parlait.
– Ah ! mon frère ! a crié sa sœur.
Mademoiselle de Percy avait fait partie de la Chouannerie*. Elle avait plus d’une fois, sous des vêtements d’homme, servi d’officier ou de courrier aux différents chefs. Elle était, disait-on, aussi courageuse qu’un homme.
– Je ne suis plus qu’une vieille fille, inutile maintenant, a-t-elle dit, mais je mourrai fidèle à nos maîtres. Je ne veux pas entendre du mal12 sur eux.
– Tu vaux mieux qu’eux et que nous, Percy ! a dit l’abbé.
Il appelait toujours sa sœur par son nom de Percy, comme si elle avait été un homme !
La sœur de l’abbé s’est levée bruyamment. Elle marchait dans le salon, les mains derrière le dos, comme un homme :
– Le chevalier Des Touches à Valognes ! a-t-elle dit. Et pourquoi pas ? Après tout, ce n’est pas impossible ! Pauvre 12. Dire du mal, entendre du mal sur : mal signifie ici choses méchantes, paroles méchantes.
chevalier ! Il ne sait pas que vous, les Touffedelys, vous n’avez plus votre château de Touffedelys, notre ancien quartier général*, et que vous êtes devenues des dames de Valognes, chez qui un de ses sauveurs vient faire de la tapisserie tous les soirs !
– Que dites-vous là , mademoiselle de Percy ? a demandé le baron de Fierdrap.
– Ah ! bien oui ! tu ne sais pas cela, toi, Fierdrap ! a répondu l’abbé ; mais, ma sœur, que tu vois là , est un des sauveurs de Des Touches ! Elle a fait partie, pendant que nous chassions le renard en Angleterre, de la célèbre expédition des Douze qui l’a libéré.
– Vraiment ! a dit M. de Fierdrap. Alors permettez-moi de baiser votre vaillante main, car je ne le savais pas ! Il s’est levé et est allé vers mademoiselle de Percy. Puis il lui a pris la main, et il l’a baisé avec un sentiment chevaleresque13.
– Ma sœur, a dit l’abbé, pourquoi ne raconteriez-vous pas cette histoire à Fierdrap ?
– Je le veux bien, mon frère, a répondu mademoiselle de Percy, mais il est neuf heures et mademoiselle Aimée va bientôt arriver : c’est son heure. Or comment raconter devant elle l’enlèvement de Des Touches où est mort son fiancé ? Même si elle est un peu sourde, elle pourrait entendre.
Au même moment, la sonnette de la porte a tinté. Et celle qu’ils appelaient mademoiselle Aimée a ouvert la porte et est entrée. Tout le petit cercle s’est levé.
– Ne vous dérangez donc pas, a dit une voix fraîche. Je ne suis pas mouillée, le couvent est si près !
13. Avec le sentiment d’un chevalier : un sentiment noble.
– Aimée, vous êtes imprudente, a dit très fort mademoiselle de Percy (c’était un essai ; l’entendraitelle ?). Vous allez être malade ; car, en venant, si vous n’avez pas eu la pluie, vous avez eu le vent, mon amour !
Aimée, après avoir jeté son manteau au dos d’une chaise, a répondu :
– Pardon, mademoiselle, car je crois que vous me parliez ; mais ce soir, Madame est dans sa tour, au plus haut de sa tour.
Mot poétique et enfantin qu’elle avait trouvé et qu’elle répétait les jours où sa surdité était complète.
– Ce qui veut dire qu’elle est sourde comme un pot14, a dit l’abbé d’un ton ironique.
– Vous êtes tous debout ! a ajouté Aimée. Vous m’avez autorisée à venir travailler près de vous chaque soir, car voici le mois où je ne peux rester chez moi toute seule, quand la nuit est tombée… Mais je regretterai d’être venue si je vois que je vous dérange… Avec une fille comme moi, il faut faire comme si je n’étais pas là .
Mais ce n’était pas facile de faire ce qu’elle disait là car, dans la vie, cette femme, cette sourde, cette Aimée, ne pouvait passer inaperçue. Oui, elle était charmante, même si, hélas ! elle avait vieilli ! Elle avait été d’une beauté célèbre. Aimée Isabelle de Spens, qu’on appelait si simplement mademoiselle Aimée, avait perdu son fiancé au moment où, devenue pauvre à cause de la Révolution, elle cousait elle-même sa petite robe de noces ; et même, on ajoutait tout bas qu’elle avait fait de cette robe inutile le suaire15 de son malheureux fiancé…
14. Sourde comme un pot : expression française qui signifie complètement sourde.
15. Tissu dans lequel on enveloppe un mort.
Le petit cercle qui venait de s’ouvrir pour elle s’était refermé autour de la cheminée. Mademoiselle Sainte de Touffedelys s’était assise auprès de sa sœur. La nouvelle arrivée, installée dans le canapé de mademoiselle Sainte, avait sorti la broderie commencée chez elle et dit :
– Causez entre vous et oubliez-moi.
– Et à présent, ma chère Percy, a dit mademoiselle Ursule, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez sans crainte.
– Oui, a répondu l’abbé, mais, ma sœur, vous devriez vous arrêter de parler quand elle lèvera la tête de son ouvrage, car les sourds voient le son sur les lèvres, et les mots leur arrivent par les yeux.
Mademoiselle de Percy a mis sa tapisserie dans sa corbeille, et, tenant ses ciseaux, elle a commencé son récit.

Les Douze 2
Àl’époque, la guerre de la Vendée* était malheureusement finie. Je vais vous rappeler ce qui se passait vers la fin de 1799. Jamais, depuis la mort du roi et de la reine*, et depuis la guerre civile qui avait divisé la France, nous n’avions été, nous les royalistes*, plus abattus16. Heureusement, des hommes traversaient de nuit la mer et allaient chercher, en Angleterre, des lettres pour les rapporter en France. Parmi eux, il y avait un homme très courageux : le chevalier Des Touches. Il avait une beauté presque féminine, avec son teint blanc et ses beaux cheveux blonds ! Cette délicate figure d’ange ne me charmait pas beaucoup. Mais sous cette peau fine, il y avait un cœur de chêne et des muscles très puissants… Un jour, j’ai vu le chevalier, qu’on avait traité de chouan* avec insolence, se battre avec quatre paysans. Il a tordu leurs bâtons dans ses charmantes mains comme si c’étaient des roseaux17 ! Un autre jour, pris à la cravate par un gendarme, taillé en Hercule, il a saisi le pouce de cet homme entre ses petites dents et l’a coupé net tout en s’échappant d’un bond. Depuis ce jour-là , je l’avoue, je trouvais sa beauté moins féminine ! Depuis ce jour-là aussi, j’avais appris à le connaître, au château de Touffedelys, où nous avions notre quartier général. C’était un assez grand manoir qui pouvait cacher une troupe nombreuse et dont les environs18 étaient couverts
16. Tristes, désespérés.
17. Longue plante fine qui pousse au bord de l’eau.
18. Les alentours, les endroits, les lieux autour.
de grands bois. Situé près d’une côte difficile d’accès, le château de Touffedelys était parfait pour ces guerres à moitié éteintes que nous essayions de rallumer ! Toutes les personnes qui voulaient continuer cette malheureuse guerre interrompue se réunissaient dans ce fidèle château de Touffedelys ! Les chefs y venaient déguisés. Afin de ne pas attirer les soupçons, le château, qui n’avait plus que deux châtelaines peu inquiétantes pour la République*, abritait quelques femmes dont souvent, les pères, les maris ou les frères avaient émigré. Ces femmes, en voici quatre, monsieur de Fierdrap…
Et des ciseaux qu’elle tenait, mademoiselle de Percy a montré les deux Touffedelys, mademoiselle Aimée et enfin elle-même, en retournant la pointe de ses ciseaux vers elle.
– Les demoiselles de Touffedelys très aimées des gens de leurs terres, Aimée et moi, nous ne filions pas nos quenouilles de lin19. Les temps où l’on brodait dans la salle à manger du château n’existaient plus…
Vous voyez Sainte de Touffedelys dans son canapé ? Aujourd’hui, elle ne traverserait pas la place des Capucins à minuit… Eh bien, Sainte de Touffedelys (n’est-ce pas, Sainte ?) venait seule avec moi, la nuit, par les plus mauvais temps, porter sur cette côte isolée et dangereuse des lettres au chevalier Des Touches. Déguisé en pêcheur, dans un canot fait de trois planches, sans voile, il traversait une mer dangereuse pour se rendre en Angleterre. Pour réussir avec un tel canot, il fallait être plus qu’un marin ! On disait qu’il charmait les vagues. Il aurait dû vingt fois mourir dans ces terribles passages ! Et dans le combat, c’était un des chouans les plus redoutables. C’est la guêpe ! disaient les Bleus* 19. Une quenouille est un instrument ancien utilisé pour filer de la laine, du lin…

quand ils voyaient cette taille fine comme celle d’une femme. Tirez à la guêpe ! Mais la guêpe s’envolait toujours ! Il était chouan, mais il ne ressemblait pas aux autres chouans. Ses compagnons n’avaient pas seulement Dieu et le roi dans leur cœur. Comme les chevaliers d’autrefois, ils avaient tous ou presque tous une dame dans leurs pensées. Mais pas le chevalier Des Touches ! Les femmes du château l’intéressaient fort peu même si elles étaient belles. Je ne parle pas de moi. Je parle de ces demoiselles de Touffedelys. Je parle surtout pour Aimée de Spens qui était la plus jeune de nous. Elle avait seize ans quand nous en avions trente. C’était une enfant, mais tellement belle, monsieur de Fierdrap, qu’à part le chevalier Des Touches, tous les hommes l’aimaient ! Du moins les onze gentilshommes de l’expédition des Douze, puisque le douzième est une femme, moi.
– Quoi ! Ils l’ont aimée tous les onze ! a crié le baron.
– Oui, tous, baron ! a répondu mademoiselle de Percy. Aimée de Spens, qui était orpheline, habitait Touffedelys depuis quelque temps quand elle y a vu un jeune homme inconnu qu’elle a aimé, et dont nous avons toujours ignoré le vrai nom, le pays et les aventures. Aujourd’hui, elle ne vit que dans sa pensée, que dans ses souvenirs.
C’est le chevalier Des Touches qui a amené cet inconnu, resté pour nous un inconnu, au château de Touffedelys. Aimée connaissait le chevalier. Elle l’avait vu plusieurs fois chez une de ses tantes. Aimée avait retrouvé le chevalier à Touffedelys, et moi je pensais qu’elle l’aimait. Quand le chevalier était là , j’avais en effet remarqué que son front devenait rouge et que ses paupières baissées tremblaient. Mais elle ne l’aimait pas.
Vous souvenez-vous du jour où le chevalier est arrivé avec cet inconnu, Ursule ? Nous étions dans le grand salon. Vous
et Aimée déchiriez des tissus et moi je fondais des balles. Tout à coup, ils sont entrés. Le chevalier Des Touches nous a dit que son compagnon était un gentilhomme qui avait longtemps fait la guerre sous le nom de M. Jacques, qu’on lui donnait encore. Après avoir échappé aux Bleus, il s’était réfugié en Angleterre, où on l’avait chargé d’une mission. Voilà pourquoi il était venu en France dans le canot de Des Touches.
M. Jacques est allé voir l’homme qu’il devait voir et il est revenu quelque temps après à Touffedelys, grièvement blessé… Il a dû rester à Touffedelys. Ses blessures étaient nombreuses. Nous avons pu les compter, car nous les avons pansées20 de nos mains de demoiselles ! Il n’y avait pas de chirurgiens au château de Touffedelys ; il n’y avait que des chirurgiennes. J’étais la chirurgienne en chef. On m’appelait « le Major ». Je me rappelle que, quand j’ai vu le corps de M. Jacques, j’ai regardé mon groupe d’aides et je leur ai dit, en montrant le blessé : « Si nous le sauvons, ce sera un beau bijou pour celle qui voudra se le passer autour du cou, mesdemoiselles ! » Elles ont toutes ri, mais Aimée est restée silencieuse. Elle avait rougi. Elle rougit aussi pour Des Touches ! ai-je pensé. Laquelle de ces deux rougeurs est l’amour ?
Je n’aurais pour ma part jamais pu aimer ce M. Jacques ! Il était mélancolique. Je n’aime pas les hommes mélancoliques. Je les trouve moins hommes que les autres hommes. Que voulez-vous ? J’aime les héros de bonne humeur.
– C’est vrai, a dit alors mademoiselle Ursule, qu’il n’était pas très aimable, ce M. Jacques. Il était triste. Mais on 20. Posé des pansements sur une blessure.
disait qu’il avait des raisons pour l’être. Vous savez bien, Percy, qu’on disait qu’il était un commandeur de Malte21…
– Oui, a répondu mademoiselle de Percy, on le disait. Il a dû souffrir cruellement quand il est devenu amoureux de cette Aimée, car les chevaliers de Malte doivent rester célibataires. Mais nous n’avons jamais su si cette histoire de chevalier de Malte était vraie ! Certes, le jour où Aimée nous a appris qu’elle était fiancée, en disant « Ma chère Ursule, je vous en prie, donnez des fraises à mon fiancé ! », il est devenu tout pâle. Il aurait dû être heureux qu’elle dise ça, mais il est devenu tout blanc. Pourtant c’était un homme courageux puisque lorsque Des Touches était emprisonné à Avranches, il est entré dans la prison, y a mis le feu et n’est sorti que quand tout avait brûlé !
– Comment, à Avranches ? a dit le baron de Fierdrap étonné. Mais vous avez délivré Des Touches à Coutances, mademoiselle !
– Vous étiez en Angleterre en ce temps-là , vous et mon frère, a répondu Percy. Vous n’avez pas tout su : avant d’être emprisonné à Coutances, on a emprisonné le chevalier à Avranches, et on l’a transféré à Coutances parce que nous avions tenté de brûler la prison d’Avranches.
C’était donc vers la fin de l’année 1799, a repris l’historienne du chevalier Des Touches. Il y avait plusieurs mois que M. Jacques était avec nous, à peu près guéri, mais faible et souffrant encore de ses blessures. Pendant ce temps, Des Touches était passé peut-être vingt fois de Normandie en Angleterre et d’Angleterre en Normandie. Plus il allait et venait, plus il devait faire attention ; car
21. L’ordre des Maltes regroupe des laïcs catholiques qui défendent les pauvres.
LECTURES CLE
EN FRANÇAIS FACILE
LE CHEVALIER DES TOUCHES
Jules Barbey d’Aurevilly
Les exploits d’un noble chouan, capturé puis libéré par ses compagnons royalistes illustrent, sur fond de récit d’épisodes de la chouannerie normande, la fidélité à une cause perdue, celle du royalisme après la Révolution française.
Audio disponible sur lectures.cle-francais-facile.cle-international.com ISBN : 978-209-039748-2 Code éditeur : 178215
