AM 418 FREE

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ÉDITO

Une nouvelle indépendance par Zyad Limam

Un soldat français sur la base opérationnelle de Gao.

Maghreb

LE MALI FACE À SON DESTIN GĂ©opolitique

La Tunisie cÎté lumiÚres

ÉlĂ©ments positifs et rĂ©jouissants malgrĂ© une crise multiforme

TRANSFORMONS L’AFRIQUE !

La pandémie de Covid-19 doit ouvrir la voie à des changements profonds, à une rupture

avec les modÚles anciens, à une renaissance tournée vers le progrÚs et la jeunesse.

Angélique

Kidjo

« J’aime la vie simple »

Yamina Benguigui

« RĂ©aliser un film, c’est lever un tabou »

Dalila Dalléas

Bouzar « L’art a toujours fait partie de ma vie »

+ LE DOCUMENT

« Noir ou blanc. Choisis ton camp »

UNE NOUVELLE INDÉPENDANCE Ă©dito

La lutte contre le Covid-19 est loin d’ĂȘtre finie, et dans le monde, et tout particuliĂšrement en Afrique. Le continent, qui a su faire preuve de rĂ©silience et de responsabilitĂ© depuis mars 2020, reste phĂ©nomĂ©nalement fragile devant la pandĂ©mie. L’économie a Ă©tĂ© touchĂ©e de plein fouet. Une troisiĂšme vague, alimentĂ©e par le variant Delta, est en cours, notamment en Afrique australe et en Afrique de l’Est. De nouveaux variants « africains » peuvent Ă©merger. Le taux de vaccination reste dĂ©sespĂ©rĂ©ment bas : moins d e 2 % d es Africains auront Ă©tĂ© vaccinĂ©s Ă  la date de cet Ă©dito. La lutte contre la pandĂ©mie, la lutte pour vacciner au plus vite le plus grand nombre, la lutte pour sĂ©curiser les approvisionnements, mobiliser les ressources internes et externes restent essentielles, primordiales. Le pire danger serait une forme de complaisance, d’un « finalement ce n’est pas si grave », de toute façon « c’est une maladie de riches, ou de Blancs
 ».

Une Afrique avec un Covid durablement endĂ©mique se retrouverait sur le cĂŽtĂ© de l’humanitĂ©, en marge des formidables mutations qui se dessinent.

Tout Ă©vĂ©nement de cette ampleur, guerre massive ou Ă©pidĂ©mie globale, a toujours eu un effet profondĂ©ment transformateur sur l’humanitĂ©. Le Covid bouleversera nos habitudes de vivre, de vivre ensemble, de travail et de production. Des milliards d’ĂȘtres humains ont acceptĂ© et acceptent encore de formidables contraintes dans leur vie quotidienne et intime. De nouveaux modes de communication Ă©mergent. La numĂ©risation va prendre une ampleur encore plus envahissante, pour le meilleur et pour le pire. Psychiquement, notre faiblesse d’ĂȘtres humains, la vanitĂ© des frontiĂšres, les limites du modĂšle « capitalistico-technologique » sont apparues, bĂ©antes, dĂ©stabilisatrices. Quelque chose de plus encourageant, qui relĂšve d’une forme encore « fƓtale » de conscience humaine collective, apparaĂźt. Nous sommes tous dans la mĂȘme barque planĂ©taire


L’Afrique doit s’inscrire dans ce mouvement de changement, de renouvellement. Le Covid a soulignĂ© Ă  quel point le modĂšle « postcolonial » Ă©tait rapiĂ©cĂ©, usĂ©. À quel point nous avons besoin de modernitĂ©. À quel

point nos dĂ©bats politico-politiciens sont dĂ©passĂ©s par le vertige des dĂ©fis auxquels nous devons faire face. Et Ă  quel point nous devons construire une vĂ©ritable indĂ©pendance basĂ©e sur la croissance, le dĂ©veloppement, l’accroissement des richesses collectives, l’inclusivitĂ© sociale, le dĂ©veloppement massif des nouvelles technologies, de l’éducation, la formation
 À quel point nous devons trouver la clĂ© de notre indĂ©pendance financiĂšre, en proposant d’abord les bons projets, en pesant plus lourds sur les dĂ©bats stratĂ©giques, en aidant nos entrepreneurs Ă  crĂ©er des richesses, en diversifiant nos productions, en ouvrant le marchĂ© intĂ©rieur continental, en gĂ©nĂ©rant des ressources domestiques (avec une imposition juste, voir pages 76-79). Et en luttant contre la fraude, l’évasion des capitaux, en investissant nous-mĂȘmes, chez nous dans notre avenir.

L’Afrique doit aussi prendre le leadership sur le dĂ©bat essentiel, celui du dĂ©veloppement durable et de la lutte contre le rĂ©chauffement climatique. Nous avons un formidable capital naturel, un trĂ©sor (eau, soleil, forĂȘts, terres arables, espace
) qu’il nous faut Ă  la fois protĂ©ger et mettre en valeur. Nous avons un rĂŽle Ă  prendre dans cette bataille essentielle pour le futur de l’humanitĂ©. Une carte Ă  jouer. Une proximitĂ© avec notre environnement, sur lequel nous pourrions nous appuyer. Et les sources de financement dans ce domaine sont multiples. Il faut sortir cette question des ministĂšres Ă  peine dotĂ©s, des discours convenus, et la placer au cƓur de nos stratĂ©gies de dĂ©veloppement.

Cet effort historique, cette nouvelle indĂ©pendance, cette « renaissance » (pour reprendre un terme Ă  la mode il y a dĂ©jĂ  une bonne vingtaine d’annĂ©es), ce dĂ©passement collectif, nous le devons Ă  cette formidable jeunesse montante, Ă  ces centaines de millions de nouveaux Africains, premiĂšres victimes sociales du Covid, en recherche d’une perspective, d’un Ă©lan, pour investir leur Ă©nergie, leur crĂ©ativitĂ©. Les tentations destructrices sont toujours possibles. Alors qu’ils sont la force de l’Afrique en devenir [Ă  lire pages 28-35, notre dossier « Transformons l’Afrique »] ■

N°418 JUILLET 2021

3 ÉDITO

Une nouvelle indépendance par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN El Anatsui en sa Conciergerie

24 PARCOURS

Jean d’AmĂ©rique par Astrid Krivian

27 C’EST COMMENT ? Tourisme Ă  domicile par Emmanuelle PontiĂ©

72 LE DOCUMENT

« Noir ou blanc. Choisis ton camp » par Alexandra Fisch

90 VINGT QUESTIONS À


Yousra Mansour par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

28 Transformons l’Afrique ! par CĂ©dric Gouverneur et Zyad Limam

36 La Tunisie cÎté lumiÚres par Frida Dahmani

46 Le Mali face à son destin par Cédric Gouverneur

56 Yamina Benguigui : « RĂ©aliser un film, c’est lever un tabou » par Astrid Krivian

62 AngĂ©lique Kidjo : « J’aime la vie simple » par Sophie Rosemont

68 Dalila DallĂ©as Bouzar : « L’art a toujours fait partie de ma vie » par Fouzia Marouf

P.28

Afrique Magazine est interdit de diffusion en AlgĂ©rie depuis mai 2018. Une dĂ©cision sans aucune justification. Cette grande nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) Ă  exercer une mesure de censure d’un autre temps Le maintien de cette interdiction pĂ©nalise nos lecteurs algĂ©riens avant tout, au moment oĂč le pays s’engage dans un grand mouvement de renouvellement. Nos amis algĂ©riens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

76 Les Africains n’échapperont pas Ă  l’impĂŽt

80 Nigeria Air va en fi n pouvoir décoller

81 Le Cameroun sous tension

82 Le Maroc en quĂȘte d’un nouveau souffle

84 CĂŽte d’Ivoire : vers la fi n des dĂ©lestages ? par Jean-Michel Meyer

VIVRE MIEUX

86 Vitamines : dĂ©mĂȘler le vrai du faux

87 De la propolis contre le Covid-19

88 Comment bien choisir sa brosse à dents électrique

89 Prise de poids : les impacts sur l’organisme par Annick Beaucousin et Julie Gilles

FONDÉ EN 1983 (37e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

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Amanda Rougier PHOTO arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani, Catherine Faye, Alexandra Fisch, Glez, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont, Arnaud Salvat.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed RÉDACTRICE EN CHEF avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

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ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

EL ANATSUI EN SA CONCIERGERIE

Aprùs quarante-cinq ans de carriùre, l’ARTISTE GHANÉEN investit pour la premiùre fois Paris avec une exposition personnelle.

IL AURA FALLU ATTENDRE la Saison Africa2020 pour qu’El Anatsui, mondialement respectĂ© et connu, ait sa premiĂšre exposition personnelle en France. Mais son installation au cƓur de l’un des monuments les plus beaux et symboliques de Paris, la Conciergerie, sur invitation du Centre des monuments nationaux, fait presque oublier l’attente. « En quĂȘte de libertĂ© » est une exposition poĂ©tique et intime créée sur mesure pour ce lieu historique. Ses Ă©lĂ©ments entrent en rĂ©sonance avec les voĂ»tes mĂ©diĂ©vales et les grandes cheminĂ©es du lieu, jouant avec la lumiĂšre naturelle et l’éclairage artificiel pour donner vie Ă  une atmosphĂšre tamisĂ©e et onirique. Notre regard se pose sur les six sculptures mĂ©talliques, composĂ©es de capsules de bouteilles et de canettes de soda, ou sur les deux riviĂšres qui mĂȘlent textile et projection vidĂ©o, clin d’Ɠil Ă  la Seine. Une installation Ă  arpenter et Ă  s’approprier, qui invite Ă  mĂ©diter sur le temps qui s’écoule, ou simplement un lieu dans lequel s’immerger pour se sentir bien et apaisĂ©s. Libres. ■ Luisa Nannipieri

« EN QUÊTE DE LIBERTÉ », Conciergerie, Paris (France), jusqu’au 14 novembre. paris-conciergerie.fr

Les cheminĂ©es de l’immense salle accueillent les sculptures du plasticien.

Ousmane SembĂšne, Ă  gauche, et Samba Gadjigo, Ă  droite.

CLASSIQUE

SOUNDS

À Ă©couter maintenant !

Cedric Burnside

I Be Trying, Single Lock Records

SEMBÈNE INTERNATIONAL !

Le CINÉASTE SÉNÉGALAIS est l’objet d’un documentaire richement illustrĂ© qui sort en mĂȘme temps que la version restaurĂ©e de son chef-d’Ɠuvre, Le Mandat.

QUATORZE ANS APRÈS SA DISPARITION, Ousmane SembĂšne reste plus que jamais « le pĂšre du cinĂ©ma africain », expression qu’il rĂ©futait par ailleurs. En 2015, un documentaire sĂ©nĂ©galo-amĂ©ricain lui rendait hommage, mais sa diffusion Ă©tait restĂ©e cantonnĂ©e aux festivals. Le voici enfin en salles, Ă  l’occasion de la ressortie en version restaurĂ©e de son classique, Le Mandat, qui nous plonge au cƓur du Dakar de 1968 : dans cette fable tragi-comique, un homme tente d’obtenir auprĂšs de l’administration le droit de toucher un mandat envoyĂ© par son neveu balayeur Ă  Paris – de quoi l’aider Ă  nourrir ses sept enfants et ses deux Ă©pouses, qu’il prend pour ses domestiques. Un bonheur de mise en scĂšne, aux couleurs flamboyantes. Le documentaire soigne lui aussi sa forme avec d’élĂ©gantes transitions animĂ©es qui introduisent chaque chapitre retraçant la carriĂšre et l’impact international de celui qui disait : « Si les Africains ne racontent pas leurs propres histoires, l’Afrique va bientĂŽt disparaĂźtre. » Les deux rĂ©alisateurs (sĂ©nĂ©galais et amĂ©ricain) mĂȘlent archives et tĂ©moignages dans un salutaire et passionnant rappel des faits d’armes du cinĂ©aste : il Ă©tait contre la colonisation, le racisme, l’excision, ou les dĂ©rives de la religion musulmane. Sans pour autant oublier les zones d’ombre de cet homme au caractĂšre ombrageux
 PĂšre du cinĂ©ma africain peut-ĂȘtre, mais absent pour ses enfants – mĂȘme si son fils Alain confie finalement devant la camĂ©ra qu’il avait fini par devenir comme un ami. ■ Jean-Marie Chazeau SEMBÈNE ! (SĂ©nĂ©gal, États-Unis), de Samba Gadjigo et Jason Silverman. En salles (et en DVD/Blu-ray pour Le Mandat).

D’abord connu pour son impressionnant jeu de batterie, Cedric Burnside, petit-fils du lĂ©gendaire bluesman R. L. Burnside et fils du batteur Calvin Jackson, rĂ©invente le Mississippi hill country blues depuis son premier album solo, paru il y a trois ans. Nouvelle dĂ©monstration ici, qui remonte aux racines africaines tout en cultivant des riffs typiquement sudistes
 Bref, du rythme, de l’élĂ©gance et une authenticitĂ© palpable !

Fixi & Nicolas Giraud

Tempo Tempo ! A Tony Allen Celebration, La Familia/L’Autre Distribution/Idol

Si le petit-fils de Tony Allen, Tunji, s’est joint Ă  l’enregistrement de ce disque hommage, c’est qu’il connaissait la loyautĂ© de Fixi et de Nicolas Giraud, compagnons du lĂ©gendaire batteur pendant prĂšs de vingt-cinq ans. C’est lui qui les a formĂ©s, et s’ils ont chacun ƓuvrĂ© avec d’autres, de Keziah Jones Ă  Manu Dibango, ils ont continuĂ© Ă  suivre son tempo. AprĂšs sa mort brutale, en avril 2020, ils ont composĂ© autour des enregistrements de ses batteries et invitĂ© Fatai Rolling Dollar, MaĂŻa Barouh ou encore Ayo Nefretiti. Une vĂ©ritable cĂ©lĂ©bration.

Dobet Gnahoré

Couleur, Cumbancha

EnregistrĂ© durant la pandĂ©mie sanitaire de 2020, ce bien nommĂ© Couleur tĂ©moigne de l’énergie de la chanteuse ivoirienne, couronnĂ©e d’un Grammy Award en 2010, et qui, une fois encore, dĂ©fend la cause des femmes comme celle de la terre africaine. Rythmes relevĂ©s, instrumentation gracieuse, exploration afropop : Dobet GnahorĂ© n’oublie pas d’oĂč elle vient, mais sait renouveler sa grammaire musicale. Une rĂ©ussite. ■ Sophie Rosemont

INTERVIEW

ANTHONY JOSEPH Le pouvoir des mots

Le poĂšte et musicien originaire de TRINIDAD revient avec un album aussi groovy qu’engagĂ©.

AM : En quoi la mort de George Floyd a influencé votre opus ?

Anthony Joseph : Si la mort d’un homme noir aux États-Unis Ă©tait chose banale, sa diffusion, massive, ne l’était pas. Nuit aprĂšs nuit, des gens descendaient dans la rue, et le mouvement Black Lives Matter a pris une ampleur inattendue et rĂ©confortante. Pour affronter un systĂšme aussi oppressif, il ne faut pas avoir peur d’ĂȘtre vindicatif. On ne peut pas nĂ©gocier avec les racistes, qui se nourrissent d’une lutte de pouvoir. LĂ  oĂč j’ai grandi, Ă  Trinidad, tout le monde Ă©tait noir, je n’ai donc pas subi le racisme comme d’autres. Au Royaume-Uni, en revanche, j’ai dĂ©couvert un racisme institutionnalisĂ©, du systĂšme financier Ă  celui des classes. C’est la part la plus violente du capitalisme, et donc de l’individualisme. Sur « Swing Praxis », vous mettez en lumiĂšre la pluralitĂ© de la musique noire, qui a pu aussi bien ĂȘtre un refuge qu’un outil politique
 Oui, depuis longtemps. Quand on regarde un tableau, on rĂ©flĂ©chit. Mais une chanson te chope immĂ©diatement, c’est une forme d’art trĂšs directe
 La musique a ce pouvoir de fĂ©dĂ©rer les gens. Pas besoin d’ĂȘtre noir pour aimer Fela Kuti, par exemple ! Son impact

a Ă©tĂ© musical mais aussi politique, sur le sol amĂ©ricain comme en Afrique. Beaucoup de jeunes artistes apprennent de personnalitĂ©s comme lui, qui brisent les frontiĂšres. En quoi votre Ɠuvre tĂ©moigne Ă  la fois de l’influence du spoken word, façon Gil Scott-Heron, et de la poĂ©sie caribĂ©enne ?

ANTHONY JOSEPH, The Rich Are Only Defeated When Running For Their Lives, Heavenly Sweetness.

Bien que rĂ©volutionnaire, Scott-Heron possĂ©dait une vulnĂ©rabilitĂ©, une sentimentalitĂ© qui a inspirĂ© tout le monde, des poĂštes aux rappeurs. Moi compris, mais je ne l’ai dĂ©couvert qu’autour de mes 20 ans. Et j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire Ă  12 ! Dans les CaraĂŻbes, nous bĂ©nĂ©ficions d’une grande tradition orale. Parmi ceux qui m’ont influencĂ©, il y a Mighty Sparrow, Lord Kitchener, Linton Kwesi Johnson, Mighty Shadow, et beaucoup de reggae men des annĂ©es 1970 comme Big Youth et Leroy Sibbles. J’ai toujours Ă©tĂ© marquĂ© par un personnage griot du carnaval de Trinidad, le Midnight Robber, qui se lance chaque soir dans de complexes et Ă©lĂ©gants discours
 « Language » rend, elle, hommage au poĂšte jamaĂŻcain Anthony McNeill
 Comme Edward Kamau Brathwaite, il a essayĂ© de forger une esthĂ©tique panafricaine expĂ©rimentale hors des carcans europĂ©ens. Le principe Ă©tait de dĂ©crire ce qu’était sa vie dans les CaraĂŻbes, de mettre en valeur la culture noire.

De Frantz Fanon à Aimé Césaire, le langage est un outil précieux
 Comme dans votre musique, finalement ?

Absolument. Kamau, qui s’était fixĂ© pour mission d’élaborer un nĂ©o-crĂ©ole, disait : « OĂč est-on plus esclave que dans le langage ? » On a voulu contrĂŽler la maniĂšre dont on parlait, dont nous Ă©tions nommĂ©s, et aujourd’hui, nous devons pleinement le maĂźtriser. ■

Propos recueillis par Sophie Rosemont

ON EN PARLE

MUSIQUE

Mehdi Haddab et Hamdi Benani

La perpétuelle expérimentation

Nuba Nova est l’occasion de cĂ©lĂ©brer le talent du maĂźtre du MALOUF ALGÉRIEN rĂ©cemment disparu.

LE 21 SEPTEMBRE 2020, l’un des plus grands reprĂ©sentants du malouf, Hamdi Benani, nous quittait, emportĂ© par le Covid-19. En plus de cinq dĂ©cennies de carriĂšre, il avait rĂ©inventĂ© les codes de cette musique classique algĂ©rienne, notamment en l’habillant de basse, de batterie et mĂȘme de guitare Ă©lectrique ! Peu avant son dĂ©cĂšs, il avait rencontrĂ© et sympathisĂ© avec l’un de ses compatriotes, le virtuose du oud Ă©lectrique Mehdi Haddab. Ensemble, ils ont enregistrĂ© Nuba Nova, riche de 10 morceaux qui cultivent le patrimoine arabo-andalou tout en lui insufflant une fraĂźcheur contemporaine. Quand le malouf visite pop et blues, ressuscitant la dextĂ©ritĂ© des musiciens d’antan, de Constantine Ă  Cordoue
 c’est forcĂ©ment trĂšs beau. ■ S.R. HAMDI BENANI ET MEHDI HADDAB (AVEC SPEED CARAVAN), Nuba Nova, Buda Musique/Believe/Socadisc.

HISTOIRE

D’UNE POIGNE DE FER

AprĂšs plus de 30 romans sur le Moyen-Orient, Gilbert SinouĂ© nous emmĂšne au Maroc au XVIIe siĂšcle. ON LE SURNOMME LE ROI-SOLEIL MAROCAIN. Durant son demi-siĂšcle de rĂšgne, cet homme hors du commun a rĂ©ussi l’impossible : unifier son royaume et Ă©tendre son territoire. Pourtant, en plus de luttes internes, Moulay IsmaĂŻl, sultan et commandeur des croyants, a dĂ» faire face Ă  l’hĂ©gĂ©monie de pays europĂ©ens, tels l’Espagne, le Portugal ou l’Angleterre, prĂȘts Ă  s’approprier cette terre. En arabe, on appelle la rĂ©gion « Jzirat al maghreb ». Et en français, l’« Ăźle du Couchant ». D’oĂč le titre du nouvel ouvrage de l’écrivain et scĂ©nariste franco-Ă©gyptien, dont le talent de conteur ne cesse de mettre en lumiĂšre les hĂ©ros de l’histoire. Ce premier volume d’une trilogie – qui se terminera en 1912, Ă  l’heure du protectorat – dĂ©bute avec l’intronisation de Moulay IsmaĂŻl le 10 avril 1672. L’histoire nous est contĂ©e Ă  travers le regard d’un Français, Casimir Giordano, mĂ©decin personnel du sultan. Une mise Ă  distance efficace. ■ C.F. GILBERT SINOUÉ, L’Île du couchant, Gallimard, 304 pages, 20 €

LITTÉRATURE

L’Égyptien Naguib Mahfouz (1911-2006) Ă©tait un Ă©crivain prolifique.

FEU SACRÉ

Paru en arabe en 1983, ce roman initiatique de NAGUIB MAHFOUZ interroge le sens de

la vie.

LE TITRE DE SON OUVRAGE rappelle le cĂ©lĂšbre voyage d’Ibn BattĂ»ta (1304-1368/1377). Mais contrairement Ă  l’audacieux explorateur marocain, Naguib Mahfouz n’a pas bougĂ© du Caire. Le Voyage d’Ibn Fattouma est un voyage intĂ©rieur, dans le temps, Ă  travers les pĂ©rĂ©grinations de son hĂ©ros fictif, depuis les premiĂšres civilisations jusqu’à l’époque contemporaine. Musulman rĂ©voltĂ© par la corruption qui rĂšgne dans son pays et encouragĂ© par son prĂ©cepteur et maĂźtre spirituel, Ibn Fattouma dĂ©cide de partir Ă  la recherche d’une citĂ© lointaine rĂ©putĂ©e vertueuse, DĂąr al-Gabal, la Demeure de la Montagne. Personne ne l’a encore visitĂ©e. DĂšs lors, embarquĂ© dans une caravane de commerçants, il entreprend un long pĂ©riple Ă  travers cinq pays. Chaque État traversĂ© figurant une Ă©tape de l’histoire de l’humanitĂ©, en mĂȘme temps qu’un systĂšme social, et symbolisant la libertĂ©, le capitalisme ou encore l’oppression. « Que cherches-tu voyageur ? Quels sentiments bouillonnent-ils en toi ? », Ă©crit l’auteur de plus de 50 romans et recueils de nouvelles et prix Nobel de littĂ©rature en 1988. Au-delĂ  de l’identification et du dĂ©doublement de l’ĂȘtre, il y a indĂ©niablement une intention de confĂ©rer Ă  ce court roman non seulement une dimension didactique, philosophique et religieuse, mais Ă©galement une portĂ©e sociologique. Sans oublier d’interroger les rĂȘves que chacun porte en soi. « Que cherche l’ĂȘtre humain ? Est-ce le mĂȘme rĂȘve ou y a-t-il autant de rĂȘves que de contrĂ©es et de patries ? La perfection se trouve-t-elle vraiment Ă  DĂąr al-Gabal ? » Il est passionnant de cheminer dans les contrĂ©es intimes de l’enfant de KhĂąn al-Khalili, quartier populaire du vieux Caire, devenu monstre sacrĂ© de la littĂ©rature. Ici, l’écrivain aux lunettes noires, auteur des mĂ©morables Impasse des deux palais, Le Jardin du passĂ© ou encore La Belle du Caire, propose une fable existentielle. Loin des descriptions de la vie cairote, truffĂ©es de satire politique et de personnages truculents, il nous mĂšne sur le chemin d’une rĂ©flexion sans fin. ■ C.F. NAGUIB MAHFOUZ, Le Voyage d’Ibn Fattouma, Actes Sud, 144 pages, 16 €

D’HOMME À HOMME

Le destin hors du commun d’un individu a priori ordinaire, plongĂ© dans la tourmente de l’histoire contemporaine. QUI SAVAIT que le commandant Massoud avait eu un garde du corps russe ? L’histoire est suffisamment surprenante pour que Jean-Pierre PĂ©cau nous entraĂźne sur les traces de ce soldat de l’ex-URSS en pleine guerre d’Afghanistan. NikolaĂŻ Bystrov, rĂ©quisitionnĂ© en 1983, Ă  19 ans, intĂšgre les forces spĂ©ciales et devient un redoutable tireur d’élite. Lors d’une patrouille dans un village, il tombe dans une embuscade, est fait prisonnier par les moudjahidines, puis vendu aux hommes de Massoud. Au fil des jours, il Ă©pouse la cause afghane et gagne la confiance du chef, au point de devenir l’un de ses fidĂšles et son garde du corps dĂ©vouĂ©, lui sauvant la vie Ă  plusieurs reprises. Une aventure humaine hors du commun, portĂ©e par un rĂ©cit documentĂ©. OĂč l’ñpretĂ© des paysages et les atrocitĂ©s de la guĂ©rilla renforcent la singularitĂ© de deux personnalitĂ©s que tout semble opposer. En apparence. ■ C.F.

JEAN-PIERRE PÉCAU ET RENATO ARLEM, Le Garde du corps de Massoud, Delcourt, 60 pages, 15,50 €

BEAU LIVRE

JARDIN DES MERVEILLES

Une ode aux agrumes, pour cĂ©lĂ©brer l’étĂ© et l’impĂ©tuositĂ© d’un horticulteur amateur. TOUT COMMENCE avec J. C. Volkamer (1644-1720), marchand de Nuremberg fou d’agrumes. Il fait ainsi venir des plants d’Italie, d’Afrique du Nord et du Cap de Bonne-EspĂ©rance. Citrons, cĂ©drats, bergamotes, rien ne manque Ă  ce festival botanique. Il ne s’arrĂȘte pas lĂ  et commande Ă  une Ă©quipe de graveurs sur cuivre 256 planches de 170 espĂšces pour illustrer un traitĂ© en deux volumes. Trois siĂšcles plus tard, Taschen livre un ouvrage Ă  couper le souffle, publiĂ© Ă  5 000 exemplaires. Sous la couverture en tissu imprimĂ©, gravures Ă©clatantes, reproductions rares colorĂ©es Ă  la main et narration captivante ravivent une Ă©poque oĂč ces fruits doux-amers Ă©taient vraiment exotiques. Un tĂ©moignage sensuel et historique sur leur arrivĂ©e dans le nord des Alpes. ■ C.F. J. C. VOLKAMER, The Book of Citrus Fruits, Taschen, 384 pages, 125 €

OARLEM LGd
JEANPIERREPÉC

night-club,

Le premier numéro, avec en couverture les Lutteurs, du sculpteur sénégalais Ousmane Sow.

« REVUE NOIRE : UNE HISTOIRE D’ARTS CONTEMPORAINS AFRICAINS », Les Abattoirs, Toulouse (France), jusqu’au 29 aoĂ»t. lesabattoirs.org

EXPO

TOUT UN ART

Une sĂ©lection d’Ɠuvres et un panorama de 300 photographies, en Ă©cho aux 34 numĂ©ros de l’audacieuse REVUE NOIRE, publiĂ©e de 1991 Ă  2000.

DÈS LE PREMIER NUMÉRO, paru le 1er mai 1991, avec en couverture les Lutteurs, du sculpteur Ousmane Sow, le trimestriel audacieux Revue noire, publiĂ© en français et en anglais, et diffusĂ© en Europe, en Afrique, en AmĂ©rique et en Asie, crĂ©e le buzz. Un pari fou pour rendre compte de la modernitĂ© et de la crĂ©ativitĂ© du continent et dĂ©passer les notions de post-colonialisme. C’est cette mĂȘme sculpture de l’artiste sĂ©nĂ©galais qui accueille trente ans plus tard les visiteurs Ă  l’entrĂ©e des Abattoirs. L’objectif de l’exposition ? Faire (re)dĂ©couvrir une scĂšne artistique foisonnante, riche et pluridisciplinaire, d’Alex Agbaglo Acolatse Ă  HervĂ© Yamguen, en passant par Samuel Fosso ou Seydou KeĂŻta. En mixant des crĂ©ations signĂ©es de plasticiens connus du grand public et d’autres d’artistes plus confidentiels, comme le Mauricien Ennri Kums. Une maniĂšre de prendre le relais de la revue iconique, disparue en 2000. Car, bien plus qu’une publication, celle-ci rĂ©vĂ©la une reprĂ©sentation artistique peu connue en Occident et touchant toutes les formes d’expressions. ■ C.F.

La Petite Danse, Mustapha Dimé, 1995.
Fétiche, Pascale Marthine Tayou, 2014.
Au
Philippe Koudjina, Niamey, vers 1970.

PORTRAIT

MEHDI KERKOUCHE Le casseur de codes

À 35 ans, cet artiste

PLURIDISCIPLINAIRE redonne du souffle à la création.

LES CONFINEMENTS successifs n’auront pas eu raison de lui. Jamais il n’a cessĂ© de se rĂ©pĂ©ter la maxime de la prodigieuse chorĂ©graphe Pina Bausch : « Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus. » PortĂ© par cette Ă©nergie, en pleine pandĂ©mie, le jeune metteur en scĂšne a postĂ© sur Instagram une vidĂ©o, devenue virale, montrant des danseurs en mouvement, chacun depuis chez soi. Il ne s’attendait pas Ă  ce que cette publication l’amĂšne si loin.

Joint par la directrice de la danse de l’OpĂ©ra national de Paris, AurĂ©lie

Dupont, Mehdi Kerkouche, venu du monde du hip-hop, a Ă©tĂ© invitĂ© Ă  signer une piĂšce pour la compagnie lĂ©gendaire. Un rĂȘve d’enfant. Qui a germĂ© en banlieue parisienne, dans une famille algĂ©rienne, oĂč sa mĂšre, voyant en lui une volontĂ© singuliĂšre, lui a donnĂ© les moyens de se rĂ©aliser. Son parcours est fulgurant. Du cinĂ©ma aux dĂ©filĂ©s, en passant par la publicitĂ©, il coache des artistes de tous horizons, comme Christine and the Queens. Et gĂšre les mises en scĂšne de grands Ă©vĂ©nements culturels. En 2017, il monte la compagnie EMKA, pour laquelle il chorĂ©graphie Dabkeh, du nom d’une danse traditionnelle au Moyen-Orient, qu’il dĂ©structure en mode hip-hop. Aujourd’hui, que ce soit Ă  l’opĂ©ra ou sur les rĂ©seaux sociaux, ce passeur, influencĂ© par ses origines berbĂšres, crĂ©e des ponts entre danse contemporaine et ballet classique. ■ C.F.

FILM UNE FEMME DEBOUT

Dans son deuxiĂšme long-mĂ©trage, HAFSIA HERZI fait le portrait lumineux d’une mĂšre maghrĂ©bine des quartiers nord de Marseille.

« LES ENFANTS, ils nous bouffent notre vie », confie Nora, qui abrite sa famille dans une citĂ© HLM marseillaise dĂ©glinguĂ©e. Plus de mari, un grand fils en prison, un autre collĂ© Ă  ses jeux vidĂ©o, une fille avec un enfant, une belle-fille et son ado
 Pour nourrir tout ce petit monde, Nora part Ă  l’aube Ă  l’aĂ©roport pour nettoyer des avions, puis s’occupe d’une vieille dame et de sa maison. Mais la chronique n’est pas misĂ©rabiliste. DerriĂšre la camĂ©ra, Hafsia Herzi est en immersion dans un milieu qu’elle connaĂźt bien. Comme dans son premier film en tant que rĂ©alisatrice (Tu mĂ©rites un amour, en 2019) et ceux d’Abdellatif Kechiche (qui l’a fait jouer dans La Graine et le Mulet, en 2007), les dialogues assurent le spectacle. Accent marseillais, embrouilles : ça se coupe la parole, ça rit, ça s’engueule
 Avec au centre, cette femme droite et bienveillante

FESTIVAL

DerriĂšre la camĂ©ra, l’actrice est en immersion dans un milieu qu’elle connaĂźt bien.

qui, comme pour les autres personnages, n’est pas incarnĂ©e par une comĂ©dienne professionnelle. Authentique, sa douceur mĂ©lancolique mais dĂ©terminĂ©e rayonne. Un superbe hommage Ă  bien des mamans. ■ J.-M.C.

BONNE MÈRE (France), d’Hafsia Herzi. Avec Halima Benhamed, Sabrina Benhamed, Justine GrĂ©gory. En salles.

UNE PALME D’OR POUR L’AFRIQUE ?

Deux chances (sur 24) pour le continent cette annĂ©e, sous le regard du jury de Spike Lee ! HUIT ANS aprĂšs Grigris, le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun retrouve la compĂ©tition officielle avec Lingui, et Nabil Ayouch concourt pour la premiĂšre fois pour la Palme d’or avec Haut et fort – le dernier film marocain en compĂ©tition remontant Ă  1962 ! Cannes se donne aussi une touche Ă©colo avec le docu d’AĂŻssa MaĂŻga rĂ©alisĂ© au Niger : Marcher sur l’eau. À noter dans les sĂ©lections parallĂšles, La Femme du fossoyeur, tournĂ© Ă  Djibouti par le Finlandais Khadar Ayderus Ahmed (nĂ© Ă  Mogadiscio) est sĂ©lectionnĂ© dans la Semaine de la critique, laquelle sera clĂŽturĂ©e par le nouveau film de la Tunisienne Leyla Bouzid : Une histoire d’amour et de dĂ©sir. Comme une dĂ©finition du cinĂ©ma. ■ J.-M.C.

74E FESTIVAL DE CANNES (France), du 6 au 17 juillet. festival-cannes.com

BLUES

R’N’B

CAUTIOUS CLAY Le Soul Brother

Son premier album, Deadpan Love, dĂ©montre UN TALENT qui sait jongler entre musique et comĂ©die, scĂšne indie et mainstream. À suivre !

CE N’EST QUE SON PREMIER ALBUM studio, et pourtant il est dĂ©jĂ  trĂšs attendu. À son compteur, plus de 100 000 disques vendus et 200 millions de streams. Not bad
 NĂ© Joshua Karpeh il y a vingt-huit ans dans l’Ohio, ce chanteur Ă  la voix haut perchĂ©e et multi-instrumentiste accompli (d’abord flĂ»tiste) s’est fait remarquer sur la scĂšne de Brooklyn avec une poignĂ©e d’EP. Ils ont attirĂ© l’attention de Taylor Swift ou de John Mayer, qui lui ont demandĂ© de l’aide. Sur ce trĂšs rĂ©ussi Deadpan Love, Cautious Clay collabore avec la crĂšme des songwriters anglo-saxons, de Tobias Jesso Jr. Ă  Daniel Nigro, en passant par Ammar Malik, et propose un duo au rappeur de Chicago Saba. De « High Risk Travel » Ă  « Bump Stock », les 14 titres cultivent un R’n’B dont les Ă©chos hip-hop ne dĂ©rangent guĂšre la richesse instrumentale et sa recherche sonore. ■ S.R. CAUTIOUS CLAY, Deadpan Love, The Orchard.

NINA SIMONE ET ETTA JAMES Divas sur scĂšne

Le MONTREUX JAZZ FESTIVAL édite des live emblématiques de sa programmation. Honneur aux dames avec deux reines de la musique noire américaine.

C’EST AVEC LE LABEL BMG que le cĂ©lĂšbre festival suisse lance la collection de disques « The Montreux Years », afin de faire valoir un corpus exceptionnel de performances scĂ©niques. Nina Simone y a jouĂ© cinq fois entre 1968 et 1990, et y a repris « Ne me quitte pas » ou « No Woman No Cry », incarnĂ© avec l’engagement qu’on lui connaĂźt. C’est Ă©galement sur trois dĂ©cennies qu’Etta James est montĂ©e sur la scĂšne de Montreux : son premier passage, en 1975, Ă©tait aussi sa premiĂšre apparition europĂ©enne. Des frissons dans le dos quand on Ă©coute « I’d Rather Go Blind »  Nina et Etta : deux voix de diamant, des Ă©nergies Ă©lectriques et des idoles pour les gĂ©nĂ©rations de chanteuses qui ont suivi. ■ S.R.

Nina Simone : The Montreux Years et Etta James : The Montreux Years, BMG/Montreux Jazz Festival.

Ci-contre, Au bord du réel, Jean-Christian Bourcart.

Ci-dessous, Vigne, Ketuta Alexi-Meskhishvili, 2021 (série Ornements géorgiens).

« LES RENCONTRES

D’ARLES » (France), jusqu’au 26 septembre. rencontres-arles.com/fr

Ci-dessus, Nyadhour, Elevated, Dana Scruggs, Vallée de la Mo rt, Californie, 2019.

Ci-contre, Shaun Oliver, Pieter Hugo, Le Cap, 2011 (série Kin)

PHOTOS

IDENTITÉS MOUVANTES À ARLES

Une INVITATION AU VOYAGE et un rendez-vous incontournable, qui s’inscrit dans le cadre de la Saison Africa2020.

SI L’ÉDITION 2020 des Rencontres d’Arles n’a pu se tenir, cet observatoire privilĂ©giĂ© de la crĂ©ation photographique sera, en 2021, composĂ© d’une vingtaine d’expositions dans la ville et plusieurs lieux de la rĂ©gion Provence-Alpes-CĂŽte d’Azur. Reflet des Ă©volutions sociĂ©tales que cet art n’a de cesse de documenter, il met en lumiĂšre, cette annĂ©e, les questions de genres et d’identitĂ©s. Une rĂ©flexion sur la reprĂ©sentation est abordĂ©e par l’exposition « The New Black Vanguard », qui cĂ©lĂšbre celle des corps noirs dans leur diversitĂ©, Ă  la croisĂ©e de l’hybridation des disciplines entre art, mode et culture. Expressions et constructions individuelles et collectives, regards multiples sur le monde trouvent Ă©galement un Ă©cho dans l’introspection Ă  laquelle se livre le Sud-Africain Pieter Hugo dans l’expo « Être prĂ©sent ». Des regards venus d’Afrique, mais aussi du Soudan, du Chili, et d’ailleurs. ■ C.F.

Tahar Rahim est trÚs juste dans ce rÎle éprouvant.

THRILLER

LE SOURIRE DE GUANTÁNAMO

Un film grand public qui rend justice Ă  un Mauritanien torturĂ© et enfermĂ© Ă  tort durant quatorze ans dans les GEÔLES DE L’ARMÉE AMÉRICAINE Ă  Cuba.

THE MAURITANIAN (titre original de ce thriller trĂšs politique), c’est Mohamedou Ould Salahi. Deux mois aprĂšs le 11 septembre 2001, soupçonnĂ© d’appartenir Ă  Al-QaĂŻda et d’avoir commanditĂ© l’attentat contre le World Trade Center, il est arrĂȘtĂ© dans sa famille (les scĂšnes ont rĂ©ellement Ă©tĂ© tournĂ©es Ă  Nouakchott), puis transfĂ©rĂ© en Jordanie, en Afghanistan, et au camp de GuantĂĄnamo, Ă  Cuba. Il n’a aucun lien avec les islamistes mais sera torturĂ© Ă  tel point qu’il avouera tout ce qu’on lui dira
 Tahar Rahim, dans ce rĂŽle Ă©prouvant, donne toute la mesure de la sensibilitĂ©, l’humilitĂ© et l’humour de cet homme, dont on dĂ©couvre le vrai visage lors du gĂ©nĂ©rique de fin, souriant et chantant en Ă©coutant du Bob Dylan ! Car Mohamedou Ould Salahi, innocent, est sorti de cette Ă©preuve de quatorze ans sans perdre son humanitĂ©, quand, face Ă  lui, tout Ă©tait fait pour la nier. GrĂące Ă  sa force de caractĂšre, sa foi, son recours Ă  l’écriture et l’aide d’une avocate amĂ©ricaine

(Jodie Foster, implacable), dĂ©terminĂ©e Ă  dĂ©noncer une dĂ©tention illĂ©gitime. CĂŽtĂ© Pentagone, c’est un militaire chrĂ©tien conservateur qui va peu Ă  peu comprendre que ses aveux ont Ă©tĂ© obtenus sous la torture et ne valent rien. Mais George W. Bush et Donald Rumsfeld veulent un coupable. L’armĂ©e ne reconnaĂźtra jamais son erreur, mĂȘme sous Barack Obama. On pĂ©nĂštre ainsi au cƓur d’une justice d’exception, dans la base amĂ©ricaine de GuantĂĄnamo (reconstituĂ©e en Afrique du Sud).

RĂ©alisĂ© par le Britannique Kevin Macdonald – dont le biopic sur le dictateur ougandais Idi Amin Dada, Le Dernier Roi d’Écosse, avait valu un oscar Ă  Forest Whitaker –, ce film dĂ©nonce efficacement les reniements de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine. Pour mieux souligner l’extraordinaire personnalitĂ© d’un Mauritanien qui a tout pardonnĂ©. ■ J.-M.C. DÉSIGNÉ COUPABLE (Royaume-Uni), de Kevin Macdonald. Avec Tahar Rahim, Jodie Foster, Benedict Cumberbatch. En salles.

INTERVIEW

Mamadou Dia, cinéaste du réel

Ce journaliste sĂ©nĂ©galais sort son premier film, Le PĂšre de Nafi, qui raconte l’affront entre deux frĂšres dans un village en proie Ă  l’extrĂ©misme religieux. Un regard empreint de justesse sur la complexitĂ© des liens familiaux, l’instrumentalisation de la foi, les aspirations de la jeunesse.

AM : Comment avez-vous imaginĂ© cette histoire familiale, au sein d’un village menacĂ© par le fondamentalisme ?

Mamadou Dia : En tant que journaliste, j’ai fait face Ă  l’extrĂ©misme religieux lors de mes reportages au Mali, au Burkina Faso, au Nigeria
 Tous ces pays ont Ă©tĂ© pris de court. Pourtant, en regardant de plus prĂšs, on observait des signes avant-coureurs, mais ils n’ont pas Ă©tĂ© relayĂ©s, considĂ©rĂ©s : des institutions religieuses au financement opaque sortaient de terre, le comportement et le langage des personnes changeaient, l’interdiction de la musique, du football
 Mais tant que les extrĂ©mistes ne nous atteignent pas directement, on se croit Ă  l’abri. Au SĂ©nĂ©gal, les mariages dits communautaires, qui unissent deux familles, ont encore cours. Le clan familial joue un rĂŽle trĂšs important, la communautĂ© doit se souder. Donc quand elle est touchĂ©e, tout change dans le pays. Je me suis demandĂ© quelle serait l’issue si un extrĂ©miste essayait de corrompre ce lien. Pour imposer sa doctrine, mon personnage, Ousmane, profite du manque d’action de l’État dans l’intĂ©rieur du pays, de son discrĂ©dit auprĂšs de la population. Il n’est jamais filmĂ© comme un danger. Souvent, on pense que la menace vient de l’extĂ©rieur, des Ă©trangers, des migrants
 Or, ici, il est au cƓur de la famille. La violence n’est pas seulement visible, graphique : elle est aussi dans ces plans oĂč les protagonistes sont cernĂ©s, leurs visages emprisonnĂ©s dans un cercle vicieux. Vous venez du journalisme. Pourquoi avoir choisi la fiction pour aborder ce thĂšme ?

la libertĂ© de se projeter, de dĂ©peindre une menace qui n’est pas encore tangible dans le rĂ©el. Elle voyage beaucoup plus que les actualitĂ©s et ouvre des dĂ©bats. C’était important d’ancrer l’histoire Ă  Matam, mon village natal. AprĂšs la projection lĂ -bas, nous avons longuement Ă©changĂ© avec le public. OĂč avez-vous appris le mĂ©tier de rĂ©alisateur ?

J’ai Ă©tudiĂ© Ă  la Tisch School of the Arts, Ă  New York. J’ai appris qu’un cinĂ©aste doit maĂźtriser la technique, savoir quel objectif utiliser, quelle valeur de plan, quel grain d’image
 J’adore ! Ma classe rĂ©unissait plus de 20 nationalitĂ©s diffĂ©rentes : tant d’histoires, d’expĂ©riences Ă  raconter ! Ces divers regards sur mes productions Ă©taient trĂšs constructifs. Je me suis constituĂ© ma bande d’amis, avec qui je travaille depuis : mon chef opĂ©rateur, mon monteur, mon producteur. Être dans un lieu oĂč les gens rĂȘvent de cinĂ©ma est essentiel. C’est ce qui manque parfois. Le SĂ©nĂ©gal regorge de talents, mais il est trĂšs difficile d’obtenir les financements, le soutien. MĂȘme si plusieurs projets voient le jour, tel le Centre Yennenga, dĂ©diĂ© au cinĂ©ma, créé par le rĂ©alisateur Alain Gomis. Que vous a conseillĂ© Spike Lee, l’un de vos professeurs ?

En gĂ©nĂ©ral, les mĂ©dias jouent sur les attentes du public. J’ai travaillĂ© pour des agences de presse : certaines ne s’intĂ©ressent qu’aux sujets nĂ©gatifs (coups d’État, Ă©pidĂ©mies
), d’autres aux success-stories uniquement. Or, les choses sont plus nuancĂ©es, et la fiction permet cet angle. Elle donne

De ne jamais puiser dans mes Ă©conomies pour produire un film. Mais mĂȘme s’il a raison, je n’ai pas le luxe de suivre cette rĂšgle ! Malcolm X est le premier film que j’ai vu, enfant, sur grand Ă©cran – un drap blanc accrochĂ© au mur de l’école. J’ai alors pris conscience de l’existence du rĂ©alisateur derriĂšre la toile. Je lui ai racontĂ© cette anecdote, et il m’a donnĂ© l’autorisation d’utiliser les voix et l’affiche de son Ɠuvre pour mon court-mĂ©trage

Samedi CinĂ©ma. Nous avons des affinitĂ©s, il est trĂšs gentil, entier, direct. Un jour, dĂ©couragĂ©, je lui ai dit : « C’est trĂšs difficile de faire des films ! » Il m’a rĂ©pondu : « Mais qu’est-ce qui est facile ? » ■ Propos recueillis par Astrid Krivian

Le PÚre de Nafi est sorti en salles le 9 juin.

FOLK SHUNGUDZO Chanteuse aux mille vies

À 31 ans, l’AmĂ©ricano-ZimbabwĂ©enne sort son premier ALBUM au titre Ă©loquent.

C’EST ALICIA KEYS qui l’a remarquĂ©e lorsqu’elle Ă©tait Ă©tudiante Ă  l’universitĂ© Stanford. Puis Jessie Ware ou Yuna ont fait appel Ă  ses talents de songwriteuse. Aujourd’hui, Alexandra Govere, alias Shungudzo, sort un premier album remarquablement orchestrĂ© et chantĂ©, et s’impose comme une folkeuse contemporaine : « Et pourtant, Ă  cause de la couleur de ma peau, j’ai dĂ» me battre pour que l’on l’accepte ! Ma mĂšre, qui a grandi en AmĂ©rique, adore la musique folk. Des artistes comme Bob Dylan, Crosby, Stills, Nash and Young ou encore Tracy Chapman ont Ă©tĂ© mes premiers amours, pour leur engagement liĂ© Ă  leur poĂ©sie. » Ainsi, sa musique est « sociopolitique », singuliĂšre et engagĂ©e : « Qu’ils soient contre le gouvernement, la mĂ©tĂ©o, leurs partenaires amoureux, leurs corps qui se dĂ©tĂ©riorent dans le miroir, les humains sont intrinsĂšquement des protestataires, explique-t-elle. La plupart d’entre nous sont mĂȘme nĂ©s en pleurant ! Cela effraie presque les gens de s’affirmer activistes, alors que c’est l’une des choses les plus naturelles que nous puissions faire. » D’oĂč I’m Not A Mother, But I Have Children, un album nourri de protest songs, qui rappelle Ă  quel point nos vies valent plus que ce que nous proposent nos gouvernements. NĂ©e Ă  Hawaii en 1990, Shungudzo a grandi entre deux continents, l’Afrique et l’AmĂ©rique du Nord, et a cofondĂ© jeune adolescente une association venant en aide aux enfants orphelins Ă  cause du sida. En 1999, elle a Ă©tĂ© la premiĂšre gymnaste noire Ă  reprĂ©senter le Zimbabwe aux All-Africa Games. Une expĂ©rience qui l’influence encore en tant qu’artiste : « J’y ai vĂ©cu la concurrence et le racisme, mais le sport m’a appris la discipline et la volontĂ© de persister malgrĂ© les Ă©checs. À la fois dans l’art et dans la vie, j’en ai gardĂ© l’idĂ©e que chaque obstacle est une opportunitĂ©. Je pleure beaucoup quand je me plante. Mais je me lĂšve et rĂ©essaye ! » Bien qu’installĂ©e Ă  Los Angeles, elle n’a pas oubliĂ© ses racines africaines : « Les annĂ©es que j’ai passĂ©es au Zimbabwe m’ont permis de dĂ©velopper mes boussoles morales, spirituelles et crĂ©atives, mes guides les plus fiables tout au long de ma vie. MĂȘme quand je les ai ignorĂ©es, elles ne se sont jamais trompĂ©es. » ■ S.R.

SHUNGUDZO, I’m Not A Mother, But I Have Children, BMG.

Les bandes tissées qui rehaussent certains kimonos de la ligne « Humaine » ont été confectionnées par des artisanes béninoises.

MODE

Les Ă©toffes s’intĂšgrent discrĂštement Ă  des piĂšces modernes e n  lin, soie ou coton.

TOUCOULOR, L’ÉTHIQUE AVANT TOUT

Une marque ÉCORESPONSABLE ET ENGAGÉE Ă  destination des femmes dĂ©terminĂ©es.

LANCÉE EN 2019 par la Parisienne Amy Lee

Djougari, Toucoulor est une marque Ă©thique et engagĂ©e, pensĂ©e pour les citadines modernes qui aiment les coupes travaillĂ©es et affichent leur style dans les dĂ©tails. Le nom de la marque rend hommage aux Toucouleurs, un peuple d’Afrique de l’Ouest, connus pour leur mixitĂ© et leur ouverture d’esprit. Mais aussi aux origines de la styliste et notamment Ă  sa grand-mĂšre peule, qu’elle n’a connue qu’à travers les rĂ©cits de son pĂšre. La dĂ©couverte de cette femme forte et indĂ©pendante, loin des clichĂ©s, a Ă©tĂ© pour elle une rĂ©vĂ©lation qui l’a poussĂ©e Ă  entreprendre un voyage initiatique au Mali et au SĂ©nĂ©gal.

C’est lĂ  qu’est nĂ©e l’idĂ©e de Toucoulor. Depuis, Amy Lee Djougari, qui vient de signer sa cinquiĂšme collection, baptisĂ©e « Humaine », travaille entre Paris et le continent pour rĂ©habiliter les savoir-faire en perdition et les tissus traditionnels. Teints, tissĂ©s

et cousus par des artisans africains, ceux-ci s’intĂšgrent discrĂštement Ă  des piĂšces modernes et confortables. « Je travaille avec des matiĂšres naturelles ou nobles, Ă  partir de chutes de crĂ©ateurs parisiens, comme Balenciaga ou Yves Saint Laurent », prĂ©cise la designeuse. Une dĂ©marche Ă©coresponsable qui valorise d’autant plus les insertions en bogolan ou en lĂ©pi.

Les bandes tissĂ©es qui rehaussent certains kimonos ont par exemple Ă©tĂ© confectionnĂ©es par des artisanes bĂ©ninoises. Dans sa variante Ă  manches longues, en lin blanc et coton, ou en tant que surchemise, dĂ©clinĂ©e en version marine ou ocra, le kimono est l’une des piĂšces phares de la collection Ă©tĂ©. Dans laquelle on retrouve aussi des robes et des chemises aux manches bouffantes. Sans oublier des tailleurs et des vestes souples aux coupes larges et rĂ©solues. En somme, la garde-robe idĂ©ale d’une femme affranchie et rĂ©siliente. toucoulor.com ■ L.N.

Jacquie Créations, la joie de vivre

Toute la VARIÉTÉ DU SAVOIR-FAIRE de l’Afrique de l’Ouest en un label.

NÉE EN 2004 Ă  LomĂ© sous le nom de Jacquie Bijoux, la marque de la designeuse togolaise Jacquie Atandji a connu un succĂšs retentissant. En quelques annĂ©es, celle qui a commencĂ© par crĂ©er des bijoux originaux et des sacs en wax Ă  partir de chutes de tissus a tellement Ă©largi ses collections qu’elle a dĂ» changer le nom de l’entreprise. Aujourd’hui, elle vend sur Internet et dans deux boutiques vĂȘtements, accessoires et petits meubles uniques, rĂ©alisĂ©s Ă  partir d’une grande variĂ©tĂ© de matĂ©riaux, sous le nom de Jacquie CrĂ©ations au Togo, et depuis 2017, sous celui d’Ethnic Chic au SĂ©nĂ©gal. PassionnĂ©e par son travail, la styliste dessine elle-mĂȘme la plupart de ses produits, notamment les bijoux en corne et os ciselĂ©s par un Ă©bĂ©niste Ă  LomĂ©, puis s’appuie sur le travail d’une vingtaine d’artisans spĂ©cialisĂ©s pour les rĂ©aliser. Les objets en bronze sont par exemple forgĂ©s au Burkina, la maroquinerie vient du SĂ©nĂ©gal et les batiks sont imprimĂ©s au Ghana. À peu prĂšs tous les deux mois, cette incorrigible voyageuse fait le tour des ateliers afin de veiller au processus de production. Et de trouver de nouvelles idĂ©es pour ses crĂ©ations, colorĂ©es et joyeuses comme l’Afrique. jacquiecreations.com ■ L.N.

RETOUR À LA NORMALE, ENFIN !

Mabrouk s’est spĂ©cialisĂ© dans la cuisine juive tunisienne contemporaine.

Réserver une table est un petit plaisir qui a encore plus de saveur depuis la fin des restrictions sanitaires parisiennes. DEUX ADRESSES pour se régaler.

DEPUIS LA RÉOUVERTURE des restaurants, chez Mabrouk, un spot en plein Paris dĂ©diĂ© Ă  la cuisine juive tunisienne contemporaine, l’équipe a lancĂ© un brunch colorĂ© composĂ© de pancakes Ă  la fleur d’oranger, merguez grillĂ©es, halla perdue Ă  la pistache, briques au thon ou au bƓuf, et mĂȘme une salade de kale pour les plus tendance. L’adresse idĂ©ale

pour bien commencer le dimanche en sirotant une infusion Ă  base de miel, jus de citron, gingembre et menthe fraĂźche, que l’on soit attablĂ©s Ă  la terrasse de couleur bleu ciel, comme la mĂ©dina de Sousse, ou assis Ă  l’intĂ©rieur sur les banquettes en tissu grattĂ©, entourĂ©s de tapis d’Orient suspendus et de mosaĂŻques murales turquoises, comme la faĂŻence artisanale.

es t  le restaurant

africain le p lus grand de la capitale.

On quitte l’ambiance solaire du Mabrouk pour plonger dans l’atmosphĂšre sophistiquĂ©e du restaurant africain le plus grand de la capitale, au cƓur du 2e arrondissement.

La cĂ©lĂšbre Villa Maasai peut compter sur un bar lounge et un dĂ©licieux bar Ă  cocktails et, surtout, sur une carte gastronomique panafricaine trĂšs sĂ©duisante. De grands classiques tels que le mafĂ©, le yassa, le ndolĂ© ou le thiĂ©boudienne sont Ă  savourer dans un dĂ©cor qui mĂ©lange architecture nĂ©oclassique et habillage ethnique. Chaque soir, l’établissement sort le grand jeu avec des spectacles et concerts en live, qui animent l’ambiance et Ă©gayent le public. Une expĂ©rience qui sĂ©duit tous les sens. ■ L.N. Mabrouk, 64 rue RĂ©aumur, 75003 Paris. mabrouk-paris.fr Villa Maasai, 9 boulevard des Italiens, 75002 Paris. villamaasai.fr

Villa Maasai

HASHIM SARKIS, COMMISSAIRE DE LA 17E BIENNALE DE VENISE

« Les projets africains OUVRENT LES YEUX au public »

JUSQU’AU 21 NOVEMBRE, Venise accueille la 17e Biennale d’architecture. Une Ă©dition intitulĂ©e « How Will We Live Together? », qui interroge sur les problĂšmes de notre sociĂ©tĂ©. Parmi les 112 participants de 46 pays, on retrouve beaucoup de jeunes cabinets africains, comme Atelier Masomi (Niger) ou Cave_Bureau (Kenya). Nous avons rencontrĂ© le commissaire de l’évĂ©nement, Hashim Sarkis, architecte libanais et professeur au MIT.

AM : Mis Ă  part l’Égypte, les pays africains n’ont pas de pavillons nationaux cette annĂ©e. Quelle est la place du continent ?

Hashim Sarkis : Le problĂšme des financements a pesĂ© Ă©normĂ©ment, et en effet, malheureusement, beaucoup de pays n’ont pas pu participer. Mais je tenais Ă  ce que l’Afrique ait une place importante, parce qu’on y retrouve toutes les problĂ©matiques dont l’on parle : le climat, les migrations, les polarisations politiques et Ă©conomiques
 Les sections « Among Diverse Beings » et « As One Planet » s’ouvrent avec deux projets du continent, car je pense vraiment qu’ils ouvrent les yeux du public sur le passĂ© et le futur. Mais on parle aussi d’Addis-Abeba dans la sĂ©rie d’études hors concours « Co-Habitat », et pas mal d’autres projets abordent la question des migrations sur le continent. Étant moi-mĂȘme rĂ©fugiĂ©, je crois que vivre en transition aujourd’hui est devenu

une condition normale. C’est la nouvelle citoyennetĂ©, et il faut reconcevoir les espaces sous ce jour. Les invitĂ©s ne sont pas forcĂ©ment trĂšs connus et beaucoup sont jeunes. Comment les avez-vous sĂ©lectionnĂ©s ?

Cette Ă©dition part d’un questionnement, mais on voulait surtout prĂ©senter des solutions, des idĂ©es innovantes. Et ce sont les citoyens qui vont les trouver, nous proposer de nouvelles façons de vivre ensemble. C’est ce que je cherchais quand j’ai choisi les participants, et j’ai trouvĂ© beaucoup de jeunes avec des idĂ©es formidables, qui mĂ©langent artisanat et nouvelles technologies. Ils ont apportĂ© des projets inattendus. Peju Alatise (Niger) est plasticienne et poĂšte, Paula Nascimento (Angola) et Mpho Matsipa (Afrique du Sud) effectuent des recherches dans les domaines de l’urbanisme et de la mobilité  C’est une biennale trĂšs artistique, et il se trouve que la plupart des invitĂ©s africains sont des femmes. Est-ce un choix ou un hasard ?

Les deux [rires] ! On a veillĂ© Ă  ce que tous les ateliers soient menĂ©s ou coanimĂ©s par une femme, et environ les deux tiers des invitĂ©s sont des femmes. On ne voit pas encore une majoritĂ© de femmes Ă  la tĂȘte des cabinets, mais ça avance tout doucement. Mon but Ă©tait de prĂ©senter des idĂ©es qui parlent d’un futur diffĂ©rent, et il se trouve tout simplement que les Africaines ont beaucoup d’idĂ©es innovantes. ■ Propos recueillis par Luisa Nannipieri

Alasiri: Doors for Concealment or Revelation, Peju Alatise, 2020.

Jean d’AmĂ©rique

JEUNE ÉTOILE DES LETTRES HAÏTIENNES,

le poĂšte publie son premier roman, un rĂ©cit foudroyant qui raconte la vie d’une ado dans les bas-fonds de Port-au-Prince. par Astrid Krivian

«M

e voici, rĂ©cit des abysses en quĂȘte d’un asile au bout des lettres. [...] Un alphabet de volcans, de mots rouges, de mots blessĂ©s par le feu des violences. » Ainsi parle TĂȘte FĂȘlĂ©e, hĂ©roĂŻne de Soleil Ă  coudre, qui « remue le ciel du verbe » pour Ă©crire des lettres Ă  son amoureuse. Dans un quartier dĂ©favorisĂ© de la capitale haĂŻtienne, l’adolescente affronte l’adversitĂ© et tente de survivre dans un environnement pĂ©tri de violence et de cruautĂ©. L’écriture est ici un souffle salutaire, une quĂȘte de lumiĂšre, mĂ©taphore de la dĂ©marche de l’auteur. Ce qui ne nous tue pas, nous rend peut-ĂȘtre plus poĂšte, avance-t-il : « Je viens des bas-fonds. C’est grĂące Ă  la poĂ©sie que j’existe. Elle m’a sorti d’une spirale de violence. À travers elle, je cherche une fenĂȘtre, un espoir oĂč je peux agir contre les ombres, les tĂ©nĂšbres. Un espace oĂč je peux faire entendre le chant blessĂ© du monde. » Dans ce roman, cartographie sociale et politique d’HaĂŻti, la voix de son personnage fait rĂ©sonner celle de son peuple. « MalgrĂ© la pauvretĂ©, la prĂ©caritĂ©, l’absence totale de l’État, les HaĂŻtiens ont toujours trouvĂ© un moyen de construire leur vie. »

Cet orfĂšvre des mots, qui taille ses puissants « stupĂ©fiants images », pour citer Aragon, dans la brutalitĂ© du monde, Ă©crit dans un français irriguĂ© par l’imaginaire et la musique du crĂ©ole. Sa boussole ? Une citation de Sony Labou Tansi : « On n’est Ă©crivain qu’à condition d’ĂȘtre poĂšte. »

NĂ© en HaĂŻti Ă  CĂŽtes-de-Fer en 1994, il dĂ©couvre le rap Ă  11 ans, Ă  son arrivĂ©e Ă  Port-au-Prince. FascinĂ© par cette musique au verbe brut, qui fait Ă©cho Ă  sa rĂ©alitĂ© sociale, il jette ses premiers textes sur le papier et les dĂ©clame sur scĂšne. Au lycĂ©e, grĂące Ă  ses professeurs, il entre vĂ©ritablement dans « le bain des mots », bouleversĂ© par ses lectures de FrankĂ©tienne, Mahmoud Darwich, Kateb Yacine, RenĂ© Depestre


Mais sa famille ne voit pas d’un bon Ɠil ses choix de vie, de ses dreadlocks Ă  ses Ă©tudes : philosophie Ă  l’École normale supĂ©rieure, ethnologie et psychologie Ă  la facultĂ©. « Mes parents sont des chrĂ©tiens trĂšs conservateurs. Je ne me reconnaissais pas dans ces dogmes. Les mouvements sociaux de gauche Ă©tant frĂ©quents Ă  l’universitĂ©, ils me disaient que j’allais finir dans la rue avec une balle dans le crĂąne. » Ils le mettent Ă  la porte Ă  ses 18 ans. Cette rupture difficile nourrit son Ă©criture. « Je voulais me battre contre ces situations extrĂȘmes. Une voix souterraine, qui cherche Ă  contrer les discriminations, les injustices, traverse mon Ɠuvre. »

Dans un acte de naissance artistique, Jean se choisit un patronyme : « d’AmĂ©rique ». « Un symbole d’ouverture, de voyage. » Ses trois recueils (il signe le premier, Petite fleur du ghetto, en 2015) et sa piĂšce de théùtre CathĂ©drale des cochons seront presque tous primĂ©s. DĂ©diĂ©e « aux accusĂ©s de poĂ©sie », cette derniĂšre est le long cri d’un poĂšte dĂ©tenu par un rĂ©gime autoritaire, portĂ© par la force de son art qui brise les barreaux. Dans un pays oĂč la poĂ©sie, « veine qui fait respirer la littĂ©rature », est trĂšs estimĂ©e, il a fondĂ© le festival Transe PoĂ©tique Ă  Port-au-Prince, pour faire entendre les nouveaux talents. Aujourd’hui, il partage sa vie entre son Ăźle natale, Paris et Bruxelles : « Je garde une branche de mon arbre dans ces diffĂ©rents lieux ». ■

Soleil Ă  coudre, Actes Sud.

«Une voix souterraine, qui cherche Ă  contrer les injustices, traverse mon Ɠuvre.»

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TOURISME À DOMICILE

Alors voilĂ , les vacances arrivent ! Chouette ! Je vois dĂ©jĂ  les Africains fortunĂ©s rĂȘver de leurs destinations habituelles : DubaĂŻ, Paris, New York, Marrakech
 Et se rĂ©jouir Ă  l’idĂ©e de ne rien faire, loin des tracasseries locales du quotidien, des sollicitations incessantes de la famille proche ou Ă©loignĂ©e, des rĂ©unions politiques interminables ou des chĂ©ries toujours plus capricieuses. Eh bien, justement, et si cette annĂ©e, on changeait de braquet ?

En 2021, malgrĂ© quelques efforts rĂ©alisĂ©s par les pays touristiques qui allĂšgent un peu les restrictions dues Ă  la pandĂ©mie mondiale que l’on n’a plus besoin de nommer, globalement, le voyage restera un vaste casse-tĂȘte chinois ! La valse des tests PCR et des quarantaines continue de s’imposer, notamment pour les Africains voyageurs, qu’ils aient envie de quitter leur continent ou mĂȘme de se dĂ©placer dans un pays voisin. Du coup, pourquoi ne pas vous essayer cette annĂ©e Ă  la dĂ©couverte de votre propre pays et aller enfin visiter en masse les richesses culturelles ou naturelles, dont vos contrĂ©es regorgent, et que vous ne connaissez finalement qu’à travers les rĂ©cits que vous entendez quand vous Ă©changez avec un Ă©tranger qui paye cher pour venir voir les chutes de la LobĂ©, lĂ©zarder sur la plage de la Somone, s’enfoncer en pays pygmĂ©e, ou remonter vos fleuves en pirogue gĂ©ante ?

Bref, un peu de tourisme intĂ©rieur, Ă  la conquĂȘte des joyaux nationaux, risquerait de plus vous Ă©pater que de dormir dans une chambre d’hĂŽtel au 18e étage d’un building quelconque. Accessoirement, ça coĂ»te moins cher. Mieux, ça donne un coup de fouet gĂ©ant aux industries locales de locations de bungalows, de vĂ©hicules tout-terrain, de guides formĂ©s et de bien d’autres secteurs exsangues depuis l’avĂšnement du Covid-19.

On parle bien de dĂ©couvrir d’autres rĂ©gions, d’autres cultures, d’autres ethnies que la vĂŽtre. Car aller au sempiternel village oĂč vous avez construit une maison secondaire ne vous coupera pas du harcĂšlement familial et des centaines de soucis Ă  rĂ©soudre qui vous y attendent. Cette annĂ©e, allez, un peu de curiositĂ© sur votre pays et les cultures de vos congĂ©nĂšres. Ça changera. Et paradoxalement, ça vous reposera encore plus l’esprit. On prend le pari ? Essayez. ■

AM vous a offert les premiĂšres pages de notre parution de Juillet

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