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Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu sur les deux joues. On échangea des riens durant quelques minutes, puis le père envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les portes et revint en disant :
« Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?
— Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne m'aime plus!
— Qu'est-ce que ça me fait?
— Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonnée ; il est parti pour la Russie sans même me dire adieu, enlevant… je me trompe… enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! cette Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres!
— J'entends bien ; mais quel est le service que vous réclamez de moi? Espérez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot de son manque de goût et le ramener au bercail dont vous êtes la brebis blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rôles, mais je vous déclare d'avance que je n'apprendrai jamais celui-là.
— Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur ; je le déteste!
— Vous en avez le droit ; seulement rappelez-vous de temps à autre qu'il est le père de vos enfants.
— Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, monsieur! Mes diamants, mes émeraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur!
— Pourquoi le laissiez-vous jouer?
— Il aimait le jeu par-dessus tout ; je ne venais qu'ensuite.
— Il fallait prendre plus d'empire sur lui.
— Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, dites si je n'étais pas le modèle des femmes aimantes?
— Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été aimé.
— Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants sur la paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? Un avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite?
— Les avocats ne donnent jamais tort à leurs clients ; mais si vous parlez des juges, je vous réponds qu'en cette affaire ils seraient tous avec Bréchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant, il fallait vous y prendre plus tôt. Vous lui donnez un croc-enjambe à votre première rencontre, et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière vous pour vous aider et vous servir!
— J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain qui m'écrivait!
— Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que, s'il était mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous.
— Mais l'honneur serait sauf.
— L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je vous en prie.
— Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas suffisamment à plaindre!
— Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir être plainte par moi! Je comprends que vous demandiez des consolations à Dieu, au pape et même au sultan de Constantinople ; mais demander que votre mari pleure avec vous la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus ange que la nature ne l'a fait.
— Pardonnez-moi : vous avez raison ; j'étais folle. Avec tout cela, que voulez-vous que je devienne?
— Ce qu'il vous plaira.
— C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais à Paris.
— Le train direct vous y met en cinq heures ; mais pourquoi Paris plutôt que Rouen, Tours ou Poitiers?
— Parce que je n'ai plus de ressources…
— Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre nous, qu'est-ce qui vous reste?
— Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille.
— Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée ; mais vousmême, vous en avez perdu l'habitude à coup sûr.
— Je m'y remettrai.
— Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois dans le temps?
— Vingt francs, quelquefois trente.
— Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la somme que vous dépensiez jadis en une demi-journée?
— Pourquoi pas?
— Ceci, madame, est trop beau pour être sincère.
— En autres termes, je vais à Paris pour me vendre?
— Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'élève et que j'aime.
— Ils ont du bonheur, eux!
— Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont charmants pour moi, ces pauvres petits.
— Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas?
— C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien.
— Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?
— C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez souvent pour qu'elle me soit pardonnée.
— Comme s'il y avait du pardon ici-bas!
— Quelquefois, pour ceux qui se repentent.
— Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais?
— C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.
— Seriez-vous clément et doux pour la pauvre créature déchue? Lui tendriez-vous les deux mains comme Jésus à la femme adultère?
— Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?
— Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, sinon pour les malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et vous me croyez plus bas tombée que je ne suis.
— C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que sous les mauvais côtés ; mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prêt à vous rendre justice. Voyons : si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous êtes à peu près décidée, faute de mieux, à réintégrer le domicile conjugal?
— Je sais que vous ne me devez rien, mais…
— Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me tenir compagnie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire de police. Et moi, quand vous vous promeniez à cent lieues d'ici, j'avais le droit de vous prier à souper par l'entremise des gendarmes. Je n'en ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre ; mais rien ne vous oblige à payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne sommes pas légalement séparés, vous êtes donc légalement chez vous, ôtez votre chapeau ; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme Jean-Pierre, que nous avons deux mille écus d'appointements pour tout potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu? »
Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.
« Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez de dix années ; vous me ramenez à notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, grâce à Dieu, il n'y a plus personne entre nous! » En même temps elle ouvrit les bras.
« Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va pas si loin! »
La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et leur dit :
« Embrassez votre bonne mère ; elle rentre chez nous pour la vie! »
Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses malles ; elle en avait dix-sept au chemin de fer. « Je m'en charge, dit l'infâme ; donnez-moi seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.
« Une personne qui revient à la vie honnête prie M. le directeur de l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes débris de son passé.
— Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à quoi ressembleraije? » Son mari lui montra par la fenêtre une femme de petit employé, très-simple et très-gentille :
« Tâchez de ressembler à cette jeune dame que tout le monde aime et respecte ici : elle fait ses chapeaux et ses robes ellemême. »
Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie ne se fit qu'un chapeau et la moitié d'une robe : le goût du travail ne revient pas à ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de confiance à l'usine ; le mari était garde-chef des magasins avec mille écus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué comme un chien à l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander où son ancien teneur de livres avait trouvé trois enfants tout venus.
Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la vie modeste et monotone que son mari lui avait imposée. Elle ne rendit aucun service, elle resta fidèle à son désœuvrement au milieu d'une population laborieuse qui comptait maintenant mille individus des deux sexes ; mais elle sut se tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les agitations de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de repos. Elle se levait tard, s'habillait rarement, sortait à peine et lisait en robe de chambre tous les romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait reprendre un semblant de ressort : il y eut des semaines de coquetterie où elle battit en brèche le cœur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre était si tranquille, il poursuivait si
stoïquement les travaux de son métier et l'éducation des enfants, que madame abandonnait bientôt la partie et se replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui manquaient. Son mari l'observait du coin de l'œil, et sondait avec une curiosité philosophique le vide de cette âme. Le soir venu, l'infâme se disait en regagnant sa chambre : Voilà encore une journée où la pauvre diablesse n'a pas fait de mal ; mais je veux être grillé comme un marron si elle a marché d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement et sa nourriture, sans prendre plus de goût à ce métier-là qu'à tout autre. Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti?
Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries, il levait les épaules et disait plus tristement encore : O nature!
Cependant, comme il avait le calme, la sécurité, la considération et une forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premières rides de madame et les premières moustaches de Léon ; mais il était écrit que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au malheur.
Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur repas frugal ; le père levait les stores de toile peinte qui fermaient la salle à manger : il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de colère et sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut lentement pour voir ce qui arrivait ; elle n'aperçut que le dos de son mari et quatre bras qui gesticulaient au seuil de la porte charretière ; au même instant, tout disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnaître son Bréchot.
C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que jamais. Sa toilette était celle d'un gentlemanélégant et riche ; l'éclat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre disaient qu'il n'avait pas jeûné.
Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un fétu.
« Réponds! réponds! lui cria-t-il ; que viens-tu chercher ici?
— Mon pardon.
— Je te pardonne à la condition que tu t'en iras tout de suite.
— Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plantée là sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes à déjeuner. Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner, le sais-tu, toi?
— Je m'en moque!
— Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc! Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle de moi?… Ah çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de mes enfants! Combien m'en reste-t-il?
— Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites ; c'est pourquoi tu vas déguerpir à l'instant, sans les voir… Tu les laissais traîner, tes enfants, je les ai ramassés…
— J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que j'aime! Maintenant j'ai de l'argent ; les Russes m'ont payé. Tu ne connais pas l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles m'ont porté bonheur ; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami.
— Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tâche d'oublier le chemin de ma maison.
— Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut?
— Je le prends comme il me plaît, et si vous n'êtes pas content, libre à vous de retourner à votre auberge.
— Une auberge! l'Hôtel d'Europe, où j'ai dîné comme chez les dieux! Ah! Jean-Pierre! tu t'égares! tu as perdu la notion du bien et
du mal. Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce qu'alors… oui alors… nous boirions ensemble, mon vieux. »
En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme, qui reçut en plein visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-cœur ; mais, surmontant aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par les épaules, le regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et résolu :
« Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur que tu es! Les enfants sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de leurs yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus à un seul homme trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple de mille personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux. »
Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre, et il se dirigea sur Rastoul, qui se tenait en observation tout près de là.
« Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là? C'est un fou dangereux, je vous le recommande.
— L'empoignerai-je, monsieur?
— Empêchez-le seulement d'entrer chez nous.
— Compris… »
Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas du front contre le dévouement de Rastoul. Il se laissa promener par son humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens, frappa aux portes, cassa des vitres et répéta cent fois entre ses dents :
« Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi c'est chez moi! »
Vers minuit, il commençait à mettre un air sur ces gracieuses paroles, et il éprouva le besoin de les chanter à Gautripon. Cette lucidité spéciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant
les tas de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux Trois-Croix. La porte était bien close et le mur d'enceinte assez haut ; cependant, à l'aide d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crête inhospitalière où les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui firent un médiocre accueil. L'idée fixe qui le possédait tint bon contre les écorchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il eut la vague perception d'une ligne droite déterminée par trois points dont le deuxième était le guidon de l'arme et le troisième sa propre tête. L'instinct de conservation le poussa à se jeter en arrière, et il le fit si précipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice, il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde, et comme la pensée se meut plus vite que les corps graves, il eut le temps de faire un certain nombre de réflexions. Par exemple, il comprit comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins jusqu'à cent. Puis il se demanda si ce voyage aérien durerait éternellement ; puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger à l'infini ; une bouffée de Beaumarchais lui traversa la mémoire ; il se rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait à son affaire ; puis il cessa de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage qui les enfermait s'étant ouverte au contact du sol.
En cette occasion, Bréchot se montra plus discret qu'il ne l'avait été de toute sa vie : il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si tranquille qu'à première vue ils le jugèrent plus que malade. On le porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord annoncèrent le lendemain qu'un homme de trente à trente-cinq ans, bien couvert et porteur de divers papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé au pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. « La présence de valeurs importantes dans ses poches exclut l'idée d'un crime ; l'absence de toute arme ne permet pas de supposer un suicide ; quelques traces de dégradation visibles au sommet du mur feraient croire à un accident ; il a la tête fendue ; on désespère de le sauver, et la justice informe. »
Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, selon l'usage. Tandis que l'Hôtel d'Europe faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs habitants de Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de fer. Les petits journaux de Paris évoquaient les mille souvenirs que Léon avait semés par la ville ; ils ne se privaient pas de conter la mystérieuse aventure qui avait motivé son éclipse trois ans plus tôt ; ils citaient en toutes lettres le nom et les prénoms de l'infâme et introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyées en province, attirèrent les yeux sur l'usine des Trois-Croix ; les malins bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement que le jeune homme n'avait pas escaladé un mur à minuit pour admirer le paysage ; on dénombra les jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la profession de courtier d'assurance ; à ce titre, il s'était présenté de nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait éconduit : il croyait donc avoir un double affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre homme, distrait par ses émotions, passait devant le café Bourgard, et il lui cria : Gautripon!… L'autre, sans y penser, tourna la tête ; plus de vingt désœuvrés enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.
Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence triomphale des Trois-Croix se liguèrent contre le mari d'Émilie ; on mit en fermentation les ateliers voisins ; il y eut un commencement de charivari, interrompu par le bâton de Rastoul et de quelques braves qui faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien, Jean-Pierre y avait mis bon ordre ; mais la première fois qu'il relâcha sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti accoururent à la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le premier décida qu'il fallait s'éloigner.
« Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris pour n'être plus infâme, mais Lille n'est pas assez loin… Allons! il faut quitter la place et chercher un pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne soit
pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette terre de Naples qui vous rapportait si peu?
— Hélas! oui ; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au delà de Salerne, un vrai pays de sauvages!
— Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civilisés. On devient trop vertueux en France, voyez-vous!
— Mais vous ne savez pas l'italien?
— Que si!
— L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils parlent un patois mélangé d'espagnol.
— Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.
— Je vous l'avais bien dit, mon oncle : il sait tout!
— L'agriculture aussi peut-être?
— En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu théoriquement, comme autrefois la filature.
— Peste! cela serait trop beau… Et vous auriez la fantaisie de remplacer mon intendant?
— J'aimerais mieux vous servir de métayer, si vous n'aviez pas peur de me prendre à l'essai.
— Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est le nom de ma bicoque ; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos conditions par la poste : elles sont acceptées dès aujourd'hui. S'il y a quelques avances à faire, ditesle : vous avez tellement arrondi ma fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec vous.
— Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il vous ruinera de la même façon qu'aux Trois-Croix! »
A quinze jours de là, le paquebot des messageries débarqua sur le quai de Naples une famille française que personne n'attendait, que personne ne reconnut, que les oisifs du port remarquèrent fort
peu malgré les grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment rare des trois enfants. Le père était un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et droit, d'une physionomie intelligente et résolue, mais il avait les cheveux presque tout blancs ; ses six dernières années comptaient double.
La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcitée qu'à l'ordinaire : un roi terrible venait de mourir, un jeune homme inconnu lui succédait ; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait autour de ce trône, qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversèrent ce grand remue-ménage sans s'émouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages à l'auberge, et se mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le quatrième jour il arrivait par des chemins affreux à ce joli petit village de Castelmonte, où il comptait vivre et mourir.
Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, même en rêve. La voiture venait de dépasser la petite garnison d'Acquanera, occupée par soixante hommes de pied ; on avait pris un guide et trois chevaux de renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de rocher nu, une route indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir une véritable oasis. C'était une large terrasse carrément assise à mi-côte. Un palais contemporain de Versailles se dessinait au premier plan ; sur la droite et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues séculaires ; on découvrait au fond un parc épais et sombre comme les bois sacrés de l'antique Italie. La terrasse du château descendait en pente douce jusqu'à une sorte de rempart naturel étayé d'énormes contre-forts, entre lesquels s'échappaient trois cascades écumantes.
La montagne était haute et fière ; au-dessus du château, les vignes et les champs d'oliviers s'élevaient par étages jusqu'à la lisière d'un vieux bois de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de
toute sorte où l'eau des trois cascades, savamment distribuée, serpentait en filets d'argent.
A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris d'admiration, la rêveuse Émilie secouait sa torpeur ; Gautripon se frottait les yeux : il lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui réservât ce paradis terrestre.
« C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds le long du voiturin.
— Oui, Excellence.
— Mais le village?
— Vous le verrez quand nous y serons ; il est autour du palais.
— Et ce palais, à qui est-il?
— Au seigneur.
— Quel seigneur?
— On ne le connaît pas ; c'est le comte de Fusti ou un autre.
— Mais qui est-ce qui habite là dedans?
— L'intendant, don Angelone.
— C'est incroyable ; nous serions là chez nous? Enfin, fouette cocher! Nous verrons bien. »
Ils cheminèrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils croyaient toucher du doigt. L'air était d'une transparence et d'une élasticité merveilleuses ; on voyait un troupeau de chèvres à deux lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés, et l'on entendait sonner leurs clochettes. La route était toujours mauvaise, comme celles qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil ; mais elle avait été savamment conduite à mi-côte par les ingénieurs français de 1807. Une inscription mal effacée laissait encore apercevoir les noms de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito.
On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruinés et sans toiture, qui avaient dû former la grande avenue. Huit rangs de vieux ormes noueux s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard
s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on voyait une ligne de petites maisons uniformes dont chacune portait l'écusson des Fusti, deux bâtons (fustes) d'argent sur champ de gueules et la devise hostibus! Quelques femmes, entourées d'une multitude d'enfants, prenaient le frais sur leurs portes ; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui revenaient des champs, la pioche sur l'épaule, un bouquet de roses au chapeau.
Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un portail magnifique où trente bêtes à cornes défilaient pour le moment sous l'œil d'un jeune bouvier à cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres du palais étaient toutes fermées par des volets, ou complétement ouvertes, sans vitres ni châssis. La cour intérieure n'avait rien de remarquable que deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants, s'éparpillèrent à la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas. Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte à fresque, où il y avait pour tout meuble un établi de menuisier. Il fut bientôt rejoint par le guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile de l'intendant. Tout le monde s'y porta ; c'était une agréable maisonnette tapissée de jasmins et de passiflores ; elle avait dû servir à quelque jardinier avant la décadence du château.
Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en révérences et en étonnements. Gautripon ne lui était annoncé que de la veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme était une façon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant, souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la Fontaine, allongea la table en un tour de main ; une vieille cuisinière barbue apporta coup sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme fiasque de vin noir sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effrontés.
Il avait pris pour devise : rien d'inutile. Réfugié dans cet aimable pavillon, il laissa le palais se délabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs le bâtiment était tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu deux fortunes princières. La décadence datait d'un siècle et plus ; le dernier seigneur de Castelmonte n'était qu'un arrière petit bâtard de l'illustre famille qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes en assommant sous le bâton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaïeul du jeune surnuméraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Maître Angelone n'était pas homme à dépenser un sou pour la gloire : il aimait mieux ruiner son prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en vantait plaisamment.
« Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à Jean-Pierre ; il n'y a plus que des os à ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans à courir en moyenne ; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à M. Dempoque. Quant à la réserve des bois, vignes et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai tiré ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez rien à frire. Avouez franchement que j'aurais été fou de faire le généreux. M'en aurait-on su gré? L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon ami ni mon concitoyen ; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de m'écrire. Si j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le droit de me faire enfermer!
— Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre place, s'il n'y avait plus rien à prendre?
— Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de pays ; mais ma fortune est faite : j'ai gagné en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je voulais. Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus à Naples. C'est le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux fils honorablement établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans la police. Ah! ah! »
Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquiétude ; il se dit que l'homme le plus effronté n'étalait pas sa scélératesse pour le simple plaisir de récolter le mépris.
« Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi n'a pas prévus, c'est sans doute pour en cacher d'autres. »
En effet, quand maître Angelone eut fait le tour du domaine avec le nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montré les limites extrêmes, dont l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il exploitait luimême et les champs loués aux paysans, Gautripon lia connaissance avec les plus anciens fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement ses malles, et voici ce qu'il découvrit.
Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du propriétaire était du quart en 1835, à l'arrivée de don Angelone, et les trois quarts donnés à ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait à l'aise autour du palais délabré. On respectait les bois, on ménageait la terre, on bénissait le généreux seigneur, et on lui apportait tous les ans, à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua dès le début ; mais comme le seigneur, mieux renseigné, pouvait la réclamer d'un jour à l'autre, maître Angelone imagina de refuser la dîme, par grandeur, sans élever le prix des fermages : seulement il réduisit par degrés à l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa réserve s'accrut d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de M. Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les trois quarts du domaine et les fermiers qui végétaient misérablement sur le reste. Tous les terrains de première qualité avaient passé dans son empire ; les pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, les mûriers et les oliviers à lui ; il faisait cultiver sa réserve par des mercenaires, et les colons de Castelmonte, parqués en terre ingrate et taxés comme au beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient pour Angelone moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en comptait soixantequatre à louer.
Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, Gautripon confessa les fermiers un à un, descendit aux détails, inscrivit tout, et dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il se vit armé de toutes pièces, il convoqua tous les hommes
de Castelmonte, et fit savoir à maître Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement avec eux. L'accusé comparut plus mort que vif et tremblant d'être mis en pièces, mais Jean-Pierre le rassura d'un mot.
« J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il ; je ne souffrirai pas qu'on vous maltraite en ma présence ; il me répugnerait même de vous faire condamner en justice, quoique les galériens de Naples soient de petits anges auprès de vous. Je demande seulement que vous rendiez de bonne grâce une partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à ces braves gens-ci. On connaît approximativement le chiffre de vos rapines ; vous vous êtes vanté devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est donc au moins sept cent mille francs que vous emportez.
— Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin ; presque tout est placé à Naples.
— Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons quittance. »
Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort ; il demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête, et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient ; cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda.
Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées ; M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences, d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut dépensé en travaux d'utilité commune : on mit à neuf la route d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation ; M. Gautripon bâtit un moulin,
un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile ; il fit venir un maître d'école.
Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve ; il déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce salutaire exemple à ses enfants. La main-d'œuvre manquait un peu, comme partout ; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction ; le village se repeupla en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement nomades ; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.
De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des Villes-de-Saxe, l'ancien caissier des Trois-Croix continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres ; il appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes ; il reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées ; il s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés ; il se trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus irréprochables par l'injustice des éléments : la grande mère a parfois des caprices de maîtresse ; il faut souffrir et persévérer en culture comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de dire : J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes dédaignent en
paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer ; mais surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un sentiment filial : pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde.
Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les dorures de l'hôtel Gautripon : ils avaient bien d'autres richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau. La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets athlétiques.
L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les champs, dans les bois ; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la métaphysique a fait tant de sots commentaires.
Quelquefois il avait en poche un ouvrage moins large et moins complet, l'Odyssée par exemple ou le poëme de Lucrèce ; Orlando Furioso, les Fables de la Fontaine, Gil Blas, Paul et Virginie, ou
quelque noble pastorale de George Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la petite Émilie recevait la même éducation que ses frères.
« Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon ; il faut donc la tailler sur le même patron que les hommes : sinon, gare à l'étoffe ou gare à la doublure! »
Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle, vaillante et chaste comme Diane ; sa voix, un peu grave sans rudesse, allait au cœur ; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les airs les plus connus ; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité.
Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval ; les scholars de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme humaniste ; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux ; sa famille adorait en lui je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un cœur ailé, qu'on me passe le mot : j'ai vu des cœurs à quatre pattes et j'en ai touché du pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure les plus beaux traits de ses trois auteurs ; mais il tenait surtout de l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait mélancoliquement en a parte : « Je saurai désormais comment les vierges enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est le plus pur symbole de l'éducation. »
Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de lecture à portée pour amuser son désœuvrement. Elle se faisait bien envoyer ce qu'on imprimait à Paris ; mais la littérature à
passions était en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son cœur à une place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de rhumatismes ; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870, dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint plus aux soupirs étouffés, aux œillades timides, aux déclarations vagues ; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles : par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se défendre.
Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie ; l'œil brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu ; la bouche s'entr'ouvrait pour un sourire… comment dirais-je? appétissant. Un homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur. Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses os.
« Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de honte?… Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-
seulement j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas! »
Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces effets terribles ; souvent aussi l'on porte à son compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en sanglotant :
« Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie ta sœur, ton jeune frère et… ta mère. Vous resterez à Castelmonte, vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent, vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton frère et à ta sœur avant le temps. Tu trouveras des instructions là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien ; je la fie à votre dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la ; rappelez-vous l'exemple que je vous ai donné.
— Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre tous les hommes!
— Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble ; mais je ne me plains pas : j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la terre ; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi ; ma tâche est faite. Toi, mon Léon, je te bénis.
Souviens-toi, tant que tu vivras, de préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard… pour qui encore? Oui, pour ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux! »