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« ALLAH

N’A RIEN À FAIRE DANS

MA CLASSE »

« ALLAH

N’A RIEN À FAIRE DANS

MA CLASSE »

EnquĂȘte sur la solitude des profs face Ă  la montĂ©e de l’islamisme

« Je ne rĂȘve pas d’un monde oĂč la religion n’aurait plus sa place, mais d’un monde oĂč le besoin de spiritualitĂ© serait dissociĂ© du besoin d’appartenance. »
AMIN MAALOUF, LES IDENTITÉS MEURTRIÈRES.

SOMMAIRE

De Kaboul Ă  Bamako

â€ș Florence

« Les valeurs du libre examen, ça représentait quelque chose ! » 123

08. Des profs entrent en résistance 131

â€ș Nathalie

« Elle a hurlĂ© quand j’ai parlĂ© de pĂ©nis » 141

â€ș Madeleine, Justine, Olivier, Jean-Louis

« Ne pas croire est impossible » 147

09. Neutralité ou laïcité ? 153

10. La laïcité, un débat de vieux ? 167

â€ș Hakima, AdĂšle, Émilie


« Merci à la Belgique » 171

11. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde » 177

Postface 185 Remerciements

AVANT-PROPOS

Lorsque nous avons commencĂ© Ă  recueillir la parole des enseignants qui font face Ă  la pression islamiste dans leurs classes, c’est leur sentiment de solitude qui nous a d’abord frappĂ©s. Les profs sont dĂ©semparĂ©s et inquiets Ă  l’idĂ©e de parler de ce qu’ils vivent derriĂšre les portes fermĂ©es de leurs classes : le refus de certains Ă©lĂšves d’apprendre au nom de la religion, la contestation des rĂšglements au nom de la religion, le prosĂ©lytisme Ă  peine dissimulĂ© de certains professeurs
 Les menaces verbales et physiques qui transforment parfois la classe en terrain de guĂ©rilla. MĂȘme cela, ils hĂ©sitent Ă  le raconter.

Est-ce la peur d’affronter la question islamiste ? Est-ce la culpabilitĂ© de briser un tabou ? Est-ce la peur d’ĂȘtre contestĂ©s par certains Ă©lĂšves ? La crainte d’ĂȘtre dĂ©savouĂ©s par la hiĂ©rarchie ? Le dĂ©pit de ne pas ĂȘtre entendus par les reprĂ©sentants politiques et syndicaux ? Les professeurs tĂ©moignent tous d’un sentiment d’abandon, de dĂ©couragement et d’inquiĂ©tude alors qu’ils ont, en mĂȘme temps, conscience de vivre quelque chose de vital, d’essentiel Ă  faire connaĂźtre.

À peine avions-nous recueilli nos premiers tĂ©moignages que le tĂ©lĂ©phone s’est mis Ă  sonner pour en apporter d’autres,

et d’autres encore. En se confiant, les enseignants sont sortis de leur isolement et ils ont invitĂ© leurs collĂšgues Ă  oser prendre la parole. Trop longtemps retenue, cette parole a cherchĂ© Ă  restituer des annĂ©es de situations humiliantes, voire offensantes qu’ils ne pensaient plus pouvoir partager. Pendant deux mois, notre bureau s’est transformĂ© en un lieu de confidences chargĂ©es d’émotions, de colĂšre, de tristesse et aussi de gratitude pour notre Ă©coute, Ă©motions dont nous ne savions pas trĂšs bien que faire.

Un doute planait toujours : ces tĂ©moignages Ă©taient-ils suffisamment Ă©tayĂ©s et rĂ©currents pour en faire le sujet d’un livre ? N’étaient-ils pas le reflet d’évĂ©nements marginaux montĂ©s en Ă©pingle, comme l’assurent certains responsables politiques ou syndicaux ? La rĂ©currence des mĂȘmes mots, des mĂȘmes thĂšmes, des mĂȘmes situations rapportĂ©s par ces enseignants a confirmĂ© le poids et la rĂ©alitĂ© d’une pression islamiste sur l’école. Ce livre nous a dĂšs lors semblĂ© opportun. Nous voulions comprendre ce qu’il se passe dans nos Ă©coles. Nous voulions contribuer Ă  briser le silence dont souffrent les professeurs et porter leurs voix parce que nous pensons que les difficultĂ©s auxquelles ils sont confrontĂ©s sont aussi celles de toute la sociĂ©tĂ© et mettent en pĂ©ril sa cohĂ©sion.

Mais nous avions encore besoin d’une Ă©valuation de l’ampleur du phĂ©nomĂšne Ă  l’échelle de l’ensemble des Ă©tablissements scolaires. Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e en Flandre par le rĂ©seau de l’enseignement officiel a appuyĂ© la pertinence de notre projet. Selon cette Ă©tude publiĂ©e en novembre 2023, le nombre de signalements, de propos et de comportements radicaux des Ă©lĂšves est passĂ© de trois ou quatre par an en 2019 Ă  trois ou quatre par jour en 2023. En France, le phĂ©nomĂšne de violence et de remise en question des enseignements est

mesurĂ© et Ă©valuĂ© Ă  partir des plaintes traitĂ©es par la mĂ©diatrice de l’Éducation nationale et de l’enseignement supĂ©rieur. Dans le dernier rapport publiĂ© le 16 juillet 2024, la mĂ©diatrice, Catherine Becchetti-Bizot explique que les professeurs font face Ă  des contestations liĂ©es Ă  la laĂŻcitĂ©, Ă  la citoyennetĂ©, aux valeurs de la RĂ©publique, Ă  l’enseignement de la sexualitĂ© et de la mixitĂ©.

Selon la derniĂšre Ă©tude de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) consacrĂ©e aux enseignants confrontĂ©s Ă  l’expression du fait religieux Ă  l’école, prĂšs de six professeurs sur dix en France ont dĂ©clarĂ© en 2023 avoir connu au moins une contestation de cours dans leur carriĂšre ; la moitiĂ© de ces contestations se sont produites aprĂšs septembre 2021. Ce qui est contesté n’est pas seulement l’enseignement d’une discipline mais surtout l’enseignement des valeurs portĂ©es par nos sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques : la libertĂ© de conscience, l’émancipation individuelle, l’usage de la raison critique


Et en Belgique francophone ? Il n’existe aucune Ă©tude de ce type.

Un dernier Ă©vĂ©nement est venu indirectement nous conforter dans notre dĂ©marche : le succĂšs du film Amal : un esprit libre, du rĂ©alisateur belgo-marocain Jawad Rhalib, qui s’est fait connaĂźtre par le bouche-Ă -oreille. Il est restĂ© trois mois Ă  l’affiche. Un succĂšs exceptionnel. Le film parle d’une professeure qui fait face Ă  une classe passĂ©e sous l’emprise d’un professeur de religion islamique et des consĂ©quences violentes qui s’ensuivent. Un coup de poing dans la perception idĂ©alisĂ©e que nous avons du monde de l’enseignement.

En tant que journalistes, notre objectif n’était pas d’écrire un livre de sociologue ou de politologue. Il n’était pas non plus de parler de toutes les Ă©coles, mais de nous rendre au

cƓur de celles qui sont traversĂ©es par ces tensions. C’est en tant qu’investigateurs de terrain, ouverts Ă  ce qui n’ose pas toujours se dire, qui n’est pas forcĂ©ment visible, que nous avons Ă©coutĂ© des dizaines de tĂ©moins. Ils ont bien voulu raconter leur expĂ©rience de professeurs dĂ©bordĂ©s, malmenĂ©s, abandonnĂ©s et contestĂ©s.

Les faits qu’ils rapportent peuvent paraĂźtre anodins : des Ă©lĂšves qui ne veulent pas entrer dans une cathĂ©drale, d’autres qui font bloc et qui refusent le contenu de certains cours, d’autres encore qui insultent, oppressent leurs condisciples
 sans que la direction ne rĂ©agisse. Pourrait-il ne s’agir que d’adolescents turbulents qui ne savent pas ce qu’ils font ? Non. Les enseignants, pour la plupart gĂ©nĂ©reux, attentionnĂ©s, investis dans leur mĂ©tier de transmission, ont bien perçu l’idĂ©ologie fondamentaliste qui pousse et façonne ces comportements.

Nous avons interviewĂ© des chefs d’établissement, des reprĂ©sentants syndicaux, entendu des politiques
 Mais notre prioritĂ© Ă©tait la parole des enseignants. Ce sont eux qui sont les plus vulnĂ©rables, mais aussi les plus lucides face Ă  ce qu’il se passe sur le front de l’école et au sein de leurs classes. Plus d’un a retenu ses larmes Ă  l’évocation d’un souvenir prĂ©cis. Une enseignante nous a mĂȘme dit : « Vous ne vous rendez pas compte ! Cela fait plusieurs jours que je prĂ©pare ce que j’ai Ă  vous raconter, que je n’en dors plus, parce que je veux ĂȘtre honnĂȘte, ni trop en colĂšre ni trop complaisante. »

Pour comprendre cette extrĂȘme sensibilitĂ©, il faut se rendre compte des risques pris par ces professeurs. La majoritĂ© d’entre eux ont insistĂ© pour garder l’anonymat. Les Ă©tablissements ne pouvaient pas ĂȘtre nommĂ©s, les directions non plus. Leurs propres noms devaient le plus souvent ĂȘtre modifiĂ©s.

Par peur de perdre leur emploi, bien sĂ»r, mais aussi par peur de la pression islamiste. Il y a les menaces glissĂ©es dans la boĂźte aux lettres, les insultes profĂ©rĂ©es en rue ou mĂȘme en classe, les gestes violents, le harcĂšlement sur les rĂ©seaux sociaux. Et parfois, l’atteinte Ă  la vie comme l’ont vĂ©cu Samuel Paty et Dominique Bernard en France. Imaginez que vous ĂȘtes prof et que vous avez peur de vos Ă©lĂšves... C’est de cela que parle plus d’un tĂ©moin.

L’enseignement est depuis trĂšs longtemps au cƓur de la stratĂ©gie des mouvements islamistes. Ceux-ci savent trĂšs bien que l’école est le lieu oĂč l’on forme les esprits de demain et c’est pour cela qu’ils la combattent. Ils rejettent le principe de laĂŻcitĂ© ou de neutralitĂ© arrimĂ© au modĂšle occidental de l’école. Ils rejettent l’apprentissage du doute, la confrontation des idĂ©es, la singularitĂ© des individus. Ils rejettent le principe d’égalitĂ© entre les femmes et les hommes. Ceci a Ă©tĂ© abondamment documentĂ©.

Leur stratĂ©gie, ces derniĂšres annĂ©es, s’est transformĂ©e. AprĂšs avoir promu un islam violent avec la figure du djihadiste, les mouvements islamistes poussent leurs pions au sein des dĂ©mocraties et Ă©tendent leur influence aux lieux de travail, aux partis politiques, aux organisations syndicales, Ă  l’administration et surtout aux Ă©coles.

L’entrisme des mouvements islamistes dans le monde de l’enseignement se fait Ă  bas bruit. Cette rĂ©alitĂ© est mĂ©connue. Les services de renseignement en France et en Belgique le mentionnent dĂ©sormais dans leurs rapports, mais ces informations restent confidentielles. À l’exception de tragĂ©dies comme les deux assassinats de professeurs en France, il ne suscite pas de prise de conscience collective. Au contraire, son Ă©vocation provoque la rĂ©probation et dĂ©clenche de vives

rĂ©actions, dont le soupçon de faire le jeu de l’extrĂȘme droite. Pour y rĂ©pondre, nous reprenons les mots d’une intervention en avril 2024 sur France Inter de Iannis Roder, professeur agrĂ©gĂ© d’histoire dans un collĂšge de Seine-Saint-Denis : « Si on offre Ă  l’extrĂȘme droite l’exclusivitĂ© du rĂ©el, on lui laisse le rĂ©el. Or, ce sont des questions de sociĂ©tĂ© et d’avenir. »

Dans la foulĂ©e de ce soupçon surgit aussi l’accusation d’islamophobie. Nous ne visons pas l’islam, mais nous mettons en lumiĂšre le phĂ©nomĂšne de l’islamisme. Nous laissons aux islamologues et docteurs de la foi le soin de montrer Ă  quel point l’islamisme est une façon de vivre l’islam. En revanche, nous revendiquons la libertĂ© de critiquer toute religion quand elle se mue en idĂ©ologie et tente de s’imposer comme seul modĂšle de pensĂ©e.

D’autres nous opposeront le modĂšle anglo-saxon pour justifier « des accommodements raisonnables » et des signes comme le port du voile Ă  l’école. Cette vision anglo-saxonne de la libertĂ© religieuse consiste Ă  assouplir la rĂšgle gĂ©nĂ©rale pour rĂ©pondre aux demandes des minoritĂ©s. Nos sociĂ©tĂ©s ne s’inscrivent pas dans la lignĂ©e de ce modĂšle. Nous mettons en garde contre le morcellement de la cohĂ©sion socioculturelle, encouragĂ©e par le wokisme, qui lĂ©gitime tout ce qui vient des minoritĂ©s, qu’elles soient violentes ou non, voilĂ©es ou non, simplement parce qu’elles seraient discriminĂ©es.

Enfin, avec cette parole sur un sujet sensible, nous apportons une voix Ă  toutes ces femmes et ces hommes de la communautĂ© musulmane qui aspirent Ă  vivre leur foi ou Ă  vivre en dehors de la foi sans devoir subir ce carcan islamiste et la pression communautaire. La parole des enseignants issus de cette communautĂ© n’en est que plus courageuse et prĂ©cieuse.

Il ne faut pas oublier que la stratĂ©gie islamiste vise d’abord le monde musulman tout entier. Les populations immigrĂ©es de culture musulmane en Europe ne forment qu’une partie des populations touchĂ©es par cette idĂ©ologie fondamentaliste. Mais une partie importante, car, dans leur dessein messianique, les thĂ©oriciens islamistes n’ont jamais cachĂ© leur objectif : dĂ©stabiliser les dĂ©mocraties occidentales, empĂȘcher l’intĂ©gration des musulmans en Europe et leur adhĂ©sion Ă  son histoire, Ă  ses valeurs, Ă  ses modes de vie et de gouvernement et Ă  ce qui compte le plus pour l’avenir : l’école.

KAMEL

« Je n’ai pas peur »

« Je n’ai pas peur ! J’ai connu la dĂ©cennie noire dans mon pays. » Kamel est nĂ© sur l’autre rive de la MĂ©diterranĂ©e. Ses parents ont fui la terreur des groupes islamiques armĂ©s et la rĂ©pression de l’État algĂ©rien. Il a grandi en France oĂč il a suivi un parcours scolaire exemplaire. Il est devenu ingĂ©nieur puis, aprĂšs sa thĂšse de doctorat en physique, le hasard l’a menĂ© vers une universitĂ© belge oĂč un poste de chercheur lui a Ă©tĂ© proposĂ©. Un statut prĂ©caire auquel il a fini par renoncer aprĂšs la naissance de son premier enfant : il a alors choisi le mĂ©tier de professeur de sciences. Il a d’abord enseignĂ© dans une Ă©cole secondaire puis a Ă©tĂ© engagĂ© dans une Ă©cole supĂ©rieure liĂ©geoise oĂč sont formĂ©s les professeurs de demain.

Nous le rencontrons pour la premiĂšre fois dans une petite brasserie du centre de la capitale, en compagnie de ses collĂšgues de combat, ceux qui dĂ©fendent les principes de laĂŻcitĂ© et de neutralitĂ© dans l’espace scolaire. Les uns et les autres nous racontent leur quotidien dans leurs Ă©tablissements respectifs de Bruxelles et de Wallonie. Ils ont mille souvenirs, mille anecdotes, mille indignations Ă  partager. Ils ont envie de

tĂ©moigner de leur profond amour pour ce mĂ©tier, mais aussi du doute et de l’angoisse qui aujourd’hui les submergent.

La deuxiĂšme fois que nous rencontrons Kamel, son visage a changĂ©. Nous nous sommes donnĂ© rendez-vous dans un endroit plus discret. Kamel sort d’une enveloppe une lettre un peu froissĂ©e et nous la donne Ă  lire : « Madame, nous sommes plusieurs Ă  nous inquiĂ©ter du comportement inappropriĂ© de votre Ă©poux qui attaque frontalement et ouvertement les principes de notre sociĂ©tĂ© et de notre religion, si sacrĂ©e. À plusieurs reprises, il s’en est pris ouvertement et a critiquĂ© des Ă©tudiants qui, sans faire de mal Ă  personne, ont eu le malheur de prier discrĂštement. Son entourage professionnel, proche du judaĂŻsme et de la franc-maçonnerie, qu’il suit aveuglĂ©ment par ailleurs, exerce une trĂšs mauvaise influence sur lui. Il a rĂ©ellement intĂ©rĂȘt Ă  se calmer, car il porte atteinte Ă  notre communautĂ©. »

L’enveloppe anonyme, destinĂ©e Ă  son Ă©pouse, a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e dans la boĂźte aux lettres de sa maison. AprĂšs un silence, ses yeux se mouillent, il dit et rĂ©pĂšte Ă  voix basse : « Je n’ai pas peur
 Pas pour moi, mais oui, j’ai peur pour ma femme et mes enfants. Ils savent oĂč nous habitons
 Je n’oublie pas le visage des deux professeurs français. »

Kamel ne sait pas qui sont les auteurs de cette lettre de menaces. Il envisage toutes les hypothÚses, y compris celle de collÚgues qui ne partagent pas ses convictions. Dans les jours qui ont précédé le dépÎt de la lettre, Kamel a découvert une salle de priÚre clandestine dans son école. Il a dénoncé ce manquement au rÚglement.

Kamel enseigne les sciences. Ses Ă©tudiants devront Ă  leur tour enseigner ce qu’ils ont appris en biologie ou en physique Ă  des Ă©lĂšves du secondaire. Il n’est pas simple de donner des

« Je n’ai pas peur »

cours de sciences pures Ă  des Ă©tudiants qui remettent en cause certaines thĂ©ories scientifiques ! Deux semaines auparavant, alors que le cours portait sur le clonage animal, les Ă©tudiants ont manifestĂ© leur dĂ©sapprobation parce que « c’était contre la nature. » Quelques semaines plus tĂŽt, lorsqu’il a expliquĂ© ce qu’était une PMA, une assistance mĂ©dicale Ă  la procrĂ©ation assistĂ©e, l’un des Ă©tudiants s’est Ă©crié : « On n’est pas des homosexuels ! »

« Le dĂ©bat que j’essaie de mener dans la classe pour dĂ©construire les idĂ©es reçues et nourrir leurs rĂ©flexions », explique Kamel, « se limite Ă  quelques phrases sentencieuses. Impossible d’aller au-delà
 Pendant les cours, ils Ă©coutent ou font mine d’écouter. Pendant les examens, ils reproduisent mes leçons. Mais aprĂšs ? J’ai bien peur qu’ils Ă©vacuent ces connaissances. »

Son dĂ©couragement est perceptible. « Depuis une dizaine d’annĂ©es, le poids du conservatisme religieux a imprĂ©gnĂ© profondĂ©ment la gĂ©nĂ©ration des jeunes garçons et filles musulmans nĂ©s avec le siĂšcle. L’un des Ă©lĂšves m’a confiĂ© Ă  l’issue d’un cours : “Cela nous choque de voir un professeur musulman aborder ces questions.” Le manque de dĂ©bat, de disparitĂ© de points de vue me pĂšse. Nous avons construit des Ă©coles ghettos sans mixitĂ© culturelle. Dans la plupart de mes classes, 90 % des Ă©tudiants sont belges d’origine marocaine. Demain, ils auront la responsabilitĂ© d’enseigner. »

ADELINE

« Je ne tiendrai pas cinq ans de plus »

Les phrases s’enchaĂźnent. Adeline est une jeune institutrice, une jeune femme volubile. Elle utilise des mots, des expressions Ă  l’image de sa forte personnalitĂ©. Elle reconnaĂźt s’ĂȘtre parfois emportĂ©e face Ă  certains collĂšgues ou Ă  sa hiĂ©rarchie. « Je me suis pris la rĂ©alitĂ© en pleine tronche. Je tiens le coup parce que je sĂšme des graines et que cela marche, mais je ne tiendrai pas cinq ans de plus, Ă  cause de ce climat pesant qui pousse les enseignants Ă  faire le dos rond. Le seul soulagement, c’est quand je suis en classe avec les enfants : ils sont encore petits. Je me suis mieux formĂ©e pour ĂȘtre moins sanguine. » Au fil des annĂ©es, Adeline a appris Ă  jongler avec cette dualitĂ©, celle d’une Ă©cole Ă  la fois protectrice pour les enfants et miroir du monde qui l’entoure. Son Ă©cole, en particulier, en est l’illustration. « Ce que je vis avec mes Ă©lĂšves est difficilement racontable
 Ce sont des petites choses
 Il faut ĂȘtre attentive Ă  ce qui est cachĂ©, secret, particuliĂšrement Ă  l’égard des petites filles. Par exemple, les complimenter, leur dire qu’elles sont coquettes parce qu’on ne le leur dit pas assez ou pas souvent Ă  la maison. »

Adeline cultive et assume sa proximitĂ© avec ses Ă©lĂšves. Ils ont 10 ou 11 ans. La moitiĂ© vit dans de vraies conditions de pauvretĂ©. « Un tiers des Ă©lĂšves sont des “cas sociaux” avec des problĂšmes d’éducation, de santĂ© et parfois de violence intrafamiliale. En plus, faute de moyens, on nous impose des enfants qui nĂ©cessiteraient un encadrement spĂ©cifique. Il y a aussi les primo-arrivants. L’école est devenue progressivement un ghetto. Et au dĂ©but, je n’ai pas voulu voir les changements de comportements, l’intrusion du fait religieux. »

Ce n’est qu’il y a huit ans qu’Adeline a commencĂ© Ă  en percevoir les consĂ©quences. «  On a commencĂ© Ă  perdre les Ă©lĂšves “belgo-belges”. Je me souviens du cas de GrĂ©goire, un petit garçon qui suivait des cours de danse et qui subissait les moqueries et les quolibets de ses condisciples. Il a bien fait de s’en aller. Aujourd’hui, GrĂ©goire Ă©tudie dans une prestigieuse Ă©cole de danse londonienne. »

Adeline est confrontĂ©e aux prĂ©mices du communautarisme. Il pousse dans l’esprit des enfants qui en viennent Ă  se diffĂ©rencier constamment par leurs origines ou leur religion. « Pour les exercices et les travaux collectifs, je dois constituer les groupes sinon les plus minoritaires ou solitaires, les petits Ukrainiens ou Polonais, sont rejetĂ©s. Dans la cour de rĂ©crĂ©ation, combien de fois n’ai-je pas dĂ» intervenir parce que j’entendais “sale Belge, sale flamand, sale Polonais, sale juif” ! Je ne laisse pas passer cela. J’interviens seule ou avec des collĂšgues, dont le professeur de religion islamique, pour faire comprendre que cela ne se fait pas. Mais la confiance des enfants, en l’absence de camaraderie, se dĂ©lite. Certains enfants supplient leurs parents de les changer d’école. »

Parfois, Adeline s’interroge, se demande oĂč commence et oĂč s’arrĂȘte sa responsabilitĂ©. « Les vacances sont aussi une

« Je ne tiendrai pas cinq ans de plus »

source de prĂ©occupation, d’abord parce que la plupart des enfants ne quittent pas leur quartier. Ensuite parce que certaines familles, originaires d’Afrique de l’Ouest, retournent au pays et emmĂšnent leurs fillettes pour leur faire subir l’excision. À la veille des vacances, je rappelle la loi aux mamans de ces petites filles. En vain, parfois. Elles ne comprennent pas. »

L’enseignante est confrontĂ©e tous les jours aux interrogations, aux inquiĂ©tudes des enfants qui sont tĂ©tanisĂ©s par la peur de Dieu, la peur de commettre un pĂ©chĂ©. Adeline se souvient d’une boĂźte Ă  tartine qui s’est ouverte et a laissĂ© tomber une tranche de jambon sur la boĂźte de petits Ă©lĂšves de confession musulmane. « Les enfants ont hurlĂ©. Cela a pris une ampleur dingue. Les parents sont intervenus le lendemain pour se plaindre. Ils ont obtenu gain de cause. On ne pouvait plus mĂ©langer les boĂźtes des uns et des autres. On a dĂ» construire des casiers diffĂ©renciĂ©s. J’ai dĂ» consoler une petite fille Ă  la cantine moquĂ©e parce qu’elle mangeait du porc : “C’est dĂ©gueulasse ce que tu bouffes”, lui ont dit les garçons. » Adeline s’arrĂȘte un instant de parler, nous regarde et dit : « Ça, je le vis comme une violence. »

Les assassinats de Samuel Paty en 2020 et de Dominique Bernard en 2023 ont profondĂ©ment changĂ© le regard d’Adeline sur son mĂ©tier et sa responsabilitĂ© d’enseignante. « Les autres profs n’en parlaient pas. Ils Ă©taient mal Ă  l’aise. Je n’ai pas acceptĂ© leur frilositĂ©. Je n’ai pas acceptĂ© les recommandations de la direction de ne pas en faire trop. Je n’ai pas acceptĂ© le silence des syndicats. Moi, j’ai osĂ©. J’y ai consacrĂ© un cours en m’appuyant sur le Journal des enfants qui est une rĂ©fĂ©rence dans l’enseignement de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles. Des parents ont portĂ© plainte  »

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9782390253013 by Uitgeverij Lannoo - Issuu