Myren Duval Pablo dans les bois
chapitre 1
Il est 3 h 20, j’ai cours demain, la lumière est allumée dans leur chambre, ça s’annonce compliqué. J’abandonne mes chaussures sur le paillasson, monte l’escalier sur la pointe des pieds, évite l’avant-dernière marche par réflexe et passe en apnée devant leur porte. Leurs voix sont tendues, elles vacillent jusqu’à moi. Je recule – manœuvre audacieuse si l’on considère mon état – et m’appuie contre le mur.
J’entends ma mère affirmer qu’elle sait ce qu’elle dit et mon père affirmer le contraire, elle crie : « Je sais reconnaître les peaux d’hommes ! » Et lui : « Lesquelles !? Lesquelles !!!? Vas-y, je t’écoute !! »
Elle hurle qu’elle s’en va, que puisqu’ils en sont là, elle part. J’hésite entre courir jusqu’à ma chambre et me cacher dans la salle de bain, trop tard, elle est devant moi, les yeux embués :
– Oh Pablo ! J’espère que tu comprendras mon grand.
Elle essuie ses larmes, me serre dans ses bras et répète :
– J’espère que tu comprendras.
– Je comprendrai quoi ?
Elle me regarde, m’embrasse, me dit de prendre soin de moi et descend l’escalier avant de le remonter en courant :
– Tu peux venir avec moi Pablo tu sais.
– Venir où ?
Elle me serre de nouveau dans ses bras, s’en va. J’entends la porte s’ouvrir et se refermer, puis le moteur de sa voiture, puis plus rien. Je jette un œil dans leur chambre, il est couché sur le côté, son dos frémit, sa respiration se brise.
Je reste un instant les bras ballants, je lui proposerais bien un verre mais j’ai déjà la nausée, je lance :
– Ça va ?
Pas de réponse.
– Ça va papa ?
– Oui oui.
Je saisis la poignée, tire lentement la porte, elle claque, mes capacités motrices sont éméchées, j’avance dans le couloir, entre dans ma
chambre, branche mon portable et appelle ma mère, en vain. Je lui envoie un message.
Je m’allonge et me demande ce qu’il vient de se passer.
Le plafond n’est pas d’aplomb, les murs non plus, je déteste cette sensation, je me redresse, attrape la corbeille sous mon bureau, vomis.
C’est à cause des mélanges.
Coca, whisky, et une mère qui se tire au milieu de la nuit.
chapitre 2
Je mélange tout ce qui traîne, flocons, eau, lait, miel, fruits, dans le bol et dans le micro-ondes. Comme j’ai les yeux à moitié fermés, il peut aussi se glisser un cafard ou un os de poulet.
– Salut Pablo, ça va ? Tu es rentré tard, non ? Alors, ce concert ?
J’ai envie de lui dire que j’ai mal au crâne et j’ai envie de lui rappeler qu’on ne parle pas le matin, mais.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé cette nuit ?
– J’ai regardé un documentaire sur l’humus, intéressant. C’était en allemand, sous-titré mais comme je somnolais, j’ai raté des informations. Ses semelles grincent, les portes de placard aussi.
– Je parlais de maman.
Il secoue le café, il secoue le percolateur, il secoue tout, il me rend fou.
– Elle est partie.
– Ça j’avais compris, je veux savoir pourquoi.
Il pilonne le sucre contre les parois de sa tasse.
– Tu lui demanderas.
Il se lève, quitte la cuisine et me laisse là avec mon bol, ma question et ma gueule de bois.
Je monte prendre mon sac et sors, il est tôt, je m’installe au volant de sa voiture et donne un coup de klaxon pour le lui faire savoir.
Aïe, râle mon crâne.
J’allume la radio, j’éteins la radio.
Je fouille dans la boîte à gants, une sucette, un taxi, une serviette, un sapeur-pompier, des madeleines, une moitié de mouche, une laisse, une pomme de pin, quel bordel, une boussole, n’importe quoi, et, tout au fond… un révolver ! Mon père a un flingue !
Oui. À eau.
S’il se fait carjacker, il pourra arroser les méchants.
Toujours pas de père en vue, je remplis le constat d’accident.
limace
chapitre 3
– Waow, c’était quoi ?
– Ton pneu contre la bordure.
– Ah bon ?! C’est moi qui ai fait ça ?
– Non non Pablo, c’est le trottoir qui a bougé.
Je lance un regard sur ma droite, il remet de l’ordre dans la boîte à gants, il a la barbe tourmentée et les cheveux poussiéreux, il a l’air vieux.
– Concentre-toi sur la route, on va finir dans le ravin.
– Il n’y a pas de ravin. Et excuse-moi d’avoir du mal à me concentrer ce matin !
– C’est sûr que de se coucher à 4 heures, ça n’aide pas.
– C’est sûr que je parlais de ça.
Je me gare n’importe comment devant le lycée, laisse la portière ouverte et me dirige vers l’entrée.
– Bonne journée Pablo !
Je lui adresse un vague signe de la main et rejoins mes potes qui attendent l’ouverture du portail.
– Ce n’est pas avec ta mère que tu fais la conduite accompagnée d’habitude ?
Je regarde Ada un court instant avant de réagir : – Si, mais elle est partie. Chez le médecin. J’aurais dû l’accompagner, j’ai mal aux cheveux, dis-je en l’attrapant par les épaules pour lui souffler : je te raconterai.
Le portail s’ouvre en grinçant des dents, Hari fait tourner son cendrier de poche, l’insupportable nouvelle sonnerie retentit – montée/descente au xylophone. Nous tirons nos dernières lattes et nous dirigeons, sans la moindre précipitation, vers les salles de classe.