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Illustration de couverture : © Germain Barthélémy © Éditions du Rouergue, 2026
Jean-François Chabas
peau de pierre
chapitre 1
Je me prénomme Callum et j’appartiens au clan Macdonald of Tain. J’ai vu le jour le 13 avril 1851, à Inverness, la plus belle et la plus grande ville des Highlands, au nord de l’Écosse, mais depuis j’ai beaucoup voyagé. Cela fait de longues années que je n’ai revu mon pays et si l’envie me prenait de remettre le pied sur ces terres, j’y serais tué. Les Macdonald of Tain sont très puissants mais ceux à qui j’ai causé du tort le sont tout autant, et le pardon ne coule pas dans nos veines, à nous autres des Highlands. En vieillissant, j’ai compris que, comme tous les humains, je traverse la vie à la façon d’une poussière météorique. Je ne suis guère intéressant. Aussi n’est-ce pas de moi que je veux parler, mais de ce que j’ai rencontré au cours des années qui ont suivi mon départ d’Inverness. Cela en revanche est tout à fait extraordinaire et, avant de continuer mon récit, je demande aux lecteurs de croire en ma bonne foi. Les événements dont j’ai été témoin semblent si invraisemblables qu’ils contrarient tout ce qui nous a été appris.
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chapitre 2
Rien ne sert de regretter, dit-on. Ce qui est fait ne peut être défait. Il ne se passe pourtant pas un jour sans que je me reproche mes actes. Sans cesse je les revis, et je reconstruis en esprit un monde où je n’aurais jamais fauté. À dix-sept ans, j’étais un beau garçon aux longues boucles brunes et aux yeux émeraude. J’avais la taille mince, les épaules larges, et j’étais très grand, surtout si l’on me comparait aux Highlanders de l’époque, qui étaient pour la plupart des hommes trapus. J’avais hérité de mon grand-père, Alastair Macdonald of Tain, des mains immenses aux doigts forts et épais. Comme ceux de mon clan je portais le kilt et je glissais le matin, dans ma chaussette droite, le sgian-dubh, notre couteau plat. J’arborais sur ma tête le bonnet balmoral agrémenté d’une plume. Je me croyais irrésistible. À la vérité je l’étais, ce qui est une malédiction pour un très jeune homme, et le plus sûr moyen de le rendre imbécile. Les filles cédaient à mon sourire, pourquoi aurais-je dû me retenir ? J’imaginais que celles qui croisaient ma route étaient
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chanceuses. Ce n’était pas seulement présomptueux, mais aussi imprudent : je vivais dans des lieux, et à une époque, où il ne faisait pas bon courtiser sans réfléchir. – Callum, tu es un pauvre idiot, me disait Morag, ma mère. Non seulement tu causes du tort, mais tu finiras la panse trouée par un frère ou par un père. – Je ne vois pas de quoi tu veux parler, répondais-je. – Si, tu le vois très bien, crétin. Les choses étaient pourtant plus compliquées. Morag éprouvait de la fierté. Elle me tenait un discours sévère sur ma conduite avec les filles, mais elle était flattée de mes capacités. Quant à mon père, il se moquait de tout. Diarmid Macdonald of Tain n’avait jamais eu d’yeux que pour ses bouteilles d’uisge beatha, son cher scotch whisky. Il était saoul du matin au soir ; son fils aurait pu faire la cour à Belzébuth qu’il ne s’en serait pas inquiété. Catriona était la cadette du clan Maclean. Elle avait la peau brune, ce qui n’était guère commun chez nous, et des cheveux d’un blond très clair. Ses yeux étaient bleu profond. L’on disait qu’elle avait hérité cette apparence d’ancêtres vikings venus guerroyer sur nos terres, il y avait des siècles. Sans doute lui avaient-ils également laissé une part de leurs manières : Catriona était farouche, mais aussi brutale. Les garçons se cassaient le nez sur elle, et ce n’est pas dit au sens figuré. Elle avait seize ans ; elle terrifiait les jeunes mâles de la région, traçant sa route à pas décidés, les poings serrés, à travers les landes et les ruelles d’Inverness. Il me la fallait.
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J’étais un séducteur, c’est entendu, mais je n’avais pas de pouvoirs magiques. Essayer de coucher avec Catriona Maclean était un sérieux défi. Et puis je n’étais pas de ces garçons qui forcent un baiser. Je désirais que les filles s’offrent spontanément. On trouve chez les Casanova du monde entier ce trait de caractère : ils sont protéiformes. Au gré des circonstances et de l’objet de leur chasse, ils s’adaptent, comme la pieuvre qui change de couleur et d’allure selon les fonds marins qu’elle côtoie. Lorsque le temps des plaisirs a passé, les voilà épuisés par tous les rôles qu’ils ont dû jouer. Mais à dix-sept ans j’avais déjà compris qu’il faudrait autre chose que deux beaux yeux et une plume au bonnet pour faire chuter la citadelle qu’était Catriona. J’ai observé la cadette des Maclean pendant des semaines, paraissant toujours la croiser par accident. Tout ce que j’ai pu découvrir sur elle, je l’ai inscrit dans ma tête ; aujourd’hui encore, soixante-deux ans après, je m’en souviens avec une grande précision. Catriona Maclean aimait une plante des marais aux beaux pétales jaunes appelée Narthécie brise-os, dont elle cueillait des bouquets. Quand elle pensait qu’on ne la voyait pas, elle se mouchait dans ses doigts et se penchait vers les herbes pour s’y essuyer la main. Elle portait très souvent du rouge et elle levait sans cesse la tête vers le ciel, comme si l’on s’adressait à elle depuis les nues. Elle était solitaire. Imprévisible et fantasque, elle dissimulait sa bonté comme si elle en avait honte. Je l’ai vue un jour aider un charretier à remettre en place une roue de son véhicule, dans une immense flaque de vase, au bord
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de la river Ness. Elle s’en est trouvée couverte de limon, de la tête aux pieds. L’homme avait eu beau protester, elle l’avait forcé à accepter son assistance et elle riait, ses dents blanches ressortant dans son visage éclaboussé, tandis que, caché derrière un bosquet, je l’observais. Il m’a fallu six mois pour la vaincre, ce qui, pour moi, était un siècle. J’ai fait ce que je pouvais faire de pire : je n’ai pas provoqué d’attirance chez l’adolescente par mon physique avantageux, je n’ai pas joué de mon sourire ni laissé entrevoir mes muscles d’athlète, puisque je savais qu’avec cette fille ce serait peine perdue. J’avais eu le temps d’observer les approches catastrophiques de mes rivaux. Catriona n’était pas avide de cela. Elle se suffisait à elle-même, et je crois que les jeux de séduction la dérangeaient. Elle était intelligente, vive même, mais elle rejetait le sexe avec indifférence. La nature, ses animaux, ses plantes, l’humeur changeante des vents violents des Highlands, voilà ce qui plaisait à la fille des Maclean. Si je n’avais pas été aussi plein de moi-même, j’aurais respecté cela. Mais je me suis raconté que je rendrais un service à Catriona en l’attirant dans mon monde, qui était selon moi celui du véritable plaisir. Si cette fille l’ignorait encore, c’était juste qu’elle n’y avait pas goûté. Pour arriver à mes fins, j’ai donc joué la gentillesse. J’en suis venu à me persuader moi-même ; quand la cadette des Maclean m’a laissé lui donner un premier baiser, je me sentais le cœur aussi pur que celui d’un agneau. Il y a eu de nouveaux baisers, de nouveaux serments et, parfois, à la fin d’une étreinte, l’ombre d’un remords me traversait tout de même.
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J’ai tenu quelques mois avant de me lasser. Ç’avait toujours été ainsi : à peine avais-je touché un sein que je pensais déjà à ceux qui m’attendaient… Catriona Maclean s’est pendue. La veille elle m’avait dit : – Je ne comprends pas. Nous nous aimons, n’est-ce pas vrai ? – Oui… bien sûr, avais-je répondu, gêné, avec un peu de ressentiment contre celle qui rendait tout si embarrassant. – Oui, ou non ? avait demandé Catriona d’une voix forte, en se redressant sur un coude et en couvrant sa poitrine de sa chemise. – Eh bien… tu sais. Son visage avait pâli ; la peau brune était devenue jaune. La fille des Maclean s’était mise à haleter, comme l’un des chiens de chasse de mon père après une poursuite trop longue. J’avais trouvé ça laid, ce qui m’avait encouragé à continuer : – … Tu sais très bien. Comment pourrais-je oublier l’expression qu’elle avait eue ? – Pourquoi as-tu fait cela ? avait-elle fini par demander. Je voyais qu’elle s’efforçait de comprendre. – Callum… avait-elle encore murmuré. Puis sa figure avait paru se déchirer. Elle avait enfilé ses vêtements à la hâte et elle s’était enfuie. J’avais éprouvé un profond soulagement. Je m’étais attendu à des cris, à des coups, mais non, cette fille savait se tenir.
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Elle avait compris. Je l’avais trouvée très bien. Peutêtre même un jour reviendrais-je vers elle, lorsque je me serais lassé des autres.