Le Monde

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L'édile de la capitale toscane en appelle au gouvernement italien pour relancer l'activité ENTRETIEN ROME - correspondant

epuis la fin du XIIIe siècle, c'est dans les murs de l'ancien Palazzo della Signoria (aujourd'hui Palazzo Vecchio) que sont gérées les affaires de Florence. Presque seul au coeur de ce gigantesque palais déserté, visité chaque jour, habituellement, par des milliers de touristes, le maire de la cité toscane, Dario Nardella,a accordé un entretien au Monde, dans son sublime bureau décoré de fresques à la gloire des Médicis, pour évoquer les conséquences de la pandémie et les pistes pour que Florence, et avec elle les grandes villes d'art italiennes, trouve les moyens d'une nouvelle renaissance. Le 3 juin,le gouvernement Conte a rétabli les liaisons interrégionales et rouvert les frontières nationales, permettant,en théorie,le redémarrage du tourisme. Vu depuis votre ville, l'activité est-elle vraiment en train de repartir? Ça commence,très doucement. Ces derniers jours, dans le centre, j'ai vu quelques touristes. La Galerie des Offices a rouvert, de même que l'Accademia (où est exposé le David de Michel-Ange), les musées nationaux rouvrent les uns après les autres,la plupart des églises sont de nouveau accessibles aux visites, avec toutes les limitations imposées par la sécurité... A l'aéroport, le trafic repart également. Le 4 juin a atterri le premier vol Air France venu de Paris depuis près de trois mois. C'est très important pour le tourisme, mais aussi pour d'autres activités liées à l'export, en particulier la mode et le luxe, très implantés dans la région. Evidemment,pouvoir se pro-

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mener dans votre ville dans ces conditions est une chance incroyable, mais en tant que maire,quel genre de sentiments cela vous inspire-t-il? C'est un mélange de beauté et de désolation. Derrière ce calme, il y a de la tristesse, de la souffrance, des morts. Nous avons eu 172 décès dans la ville (pour 400000 habitants), ce qui, en proportion,est moins que Milan, mais plus que Rome.La situation s'est améliorée, et nous n'avons presque plus de nouveaux cas depuis plusieurs semaines. Pour l'économie, et surtout le tourisme, c'est terrible. Le PIB de l'agglomération fiorentine est estimé à 35 milliards d'euros, et le tourisme représente 15 % de ce chiffre — nous avons recensé 14 millions de visites l'an passé. Mais cette activité est très concentrée dans le centre de la ville. Et là, l'économie souffre terriblement. C'est pour cette raison que nous faisons tout pour encourager les gens à revenir. Si tout va bien, nous espérons récupérer 3o % de notre activité touristique d'ici à la fin de l'année. Mais nous savons que nous ne retrouverons pas de niveaux importants avant 2021. Comment comptez-vous faire revenir les touristes, sans pour autant revenir au tourisme de masse ? Nous avions commencé à mener une réflexion avant la crise, mais c'est vrai que le virus a tout démultiplié, rendant l'urgence encore plus urgente... Nous venons de présenter un plan «Rinsace Firenze »(« Florence renaît »), qui affronte le thème de l'« overtourisme », comme disent les Anglo-Saxons. Ces dernières semaines, nous avons décidé de bloquer l'entrée du centre aux bus touristiques. Pour une ville comme Florence, c'est une révo-

lution. On en avait en moyenne 36o par jour, ce trafic rapporte 18 millions d'euros par an à la ville! Cette mesure entrera en vigueur au cours de l'été. L'autre défi est d'essayer de faire revenir dans le centre des activités qui l'ont déserté depuis les années 1980-1990.Les bureaux,les sièges sociaux,les résidents. Et en ce qui concerne les locations touristiques d'appartements? Nous ne disposons pas, en Italie, d'un cadre légal qui permette de les contenir, comme à Paris. Nous voudrions mettre un plafond aux tarifs des locations touristiques, mais on doit avancer par décrets locaux, qui sont très facilement contestables. Pour l'heure, il n'y a pas d'autre loi que celle du marché. Votre crainte est-elle de basculer dans une situation de dépendance absolue, à la vénitienne ? Ce que nous avons constaté avec le confinement, c'est que certains quartiers, notamment l'Oltrarno, sont encore occupés par des jeunes, des familles. En revanche, le centre historique était à 100 % vide durant le confinement. En dehors du tourisme, quel secteur a été,ici, le plus touché ? C'est incontestablement la mode. Ce que le grand public ne sait pas, c'est qúau niveau de la production textile, la capitale italienne n'est pas Milan, mais Florence!Une marque comme Gucci a toute sa production à Florence, comme de nombreuses marques du groupe LVMH. Le marché chinois, qui représentait l'essentiel de notre croissance, s'est complètement arrêté. Dans ce contexte,quelle serait l'urgence absolue pour votre ville ?

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«C'EST L'ENSEMBLE DE NOTRE CLASSE MOYENNE QUI RISQUE DE GLISSER DANS UNE GRANDE PRÉCARITÉ ET QUE NOUS DEVONS RIDER» Dans cette crise, les villes les plus internationales sont celles qui souffrent le plus. Florence, Milan ou Venise. Le gouvernement s'est engagé à hauteur de 7 milliards, mais nous n'avons reçu, pour l'heure, que 10 millions d'euros.De notre côté, nous avons supprimé, pour cette année, la taxe d'occupation de l'espace public(les terrasses des bars et des restaurants), nous avons suspendu le paiement de la taxe pour le ramassage des ordures. Nous n'encaissons plus la taxe de séjour (48 millions d'euros sur notre budget prévisionnel) — cette année,nous n'avons pour l'heure encaissé que 2 millions, en janvier. C'est ce que nous avons fait savoir, en tant que maires de Milan, de Rome, de Venise, de Florence et de Naples: si les villes s'effondrent, c'est l'image du pays tout entier qui s'effondrera. Comment la population traverse-t-elle cette période? Nous sommes sortis de l'urgence sanitaire pour entrer dans l'urgence sociale. La colère sociale est très forte et l'inquiétude perceptible. C'est l'ensemble de notre classe moyenne qui risque de glisser dans des situations de grande précarité et que nous devons aider. Mais je suis convaincu que la ville repartira de plus belle, parce qu'on perçoit bien que les étrangers ont l'envie de revenir ici. Il faut donner de l'envie, de l'enthousiasme. C'est aussi pour ça que nous avons décidé, ces derniers mois, de proposer la candidature de notre ville pour le départ d'une des prochaines éditions du tour de France... Au fond je suis optimiste, nous nous relèverons. Il faut juste que l'Etat nous donne les moyens de passer ce moment terrible.• PROPOS RECUEILLIS PAR JEROME GAUTHERET

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