Julie Deliquet et ses héroïnes du quotidien. La danse vaporeuse de Rachid Ouramdane.
08 C dans l’air Étretat, un mythe au MBA.
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Escapades alpines
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Lettres & Ratures L’écriture, pour résister.
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Bêtes de Scènes
ABONNEMENT 7 NUM./AN = 35 EUR. arkuchi #54
janvier • février 2026
Magazine gratuit
Toutes les 6 semaines
Édité par La Plume d’icKar
S.A.S. au capital de 1 000 € 18 rue Belfort 69004 Lyon
Diffusion plus de 450 lieux Lyon, Métropole & Rhône-Alpes
Flaine béton et arty ! 14
18
FoKus La nature rêvée d’Alexis Pichot.
20 À la Moulinette Manœuvre, 100% cuir !
Tchekhov à l’affiche • Circa • Chloé Dabert • Tiago Rodrigues • Soa Ratsifandrihana • Pétrole • Nathalie Béasse • David Geselson • Sans faire de bruit.
30 ADN Laurence Loutre-Barbier.
32 Hors Champ Quand la comédie déraille...
33 Street Musée
34 Popote(s) & Jugeote
sommaire édito...
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Direction de la publication
Rédaction en chef
Anne Huguet - 06 13 07 06 97
Secrétariat de rédaction Emmanuelle Babe Illustration de couverture Alexis Pichot
Ont participé à ce numéro Martin Barnier, Blandine Dauvilaire, Nadège Druzkowski, Émiland Griès, Marco Jéru, Valérie LegrainDoussau, La Clandestine, Trina Mounier, Ponia & Jackson , Florence Roux, Gallia Valette-Pilenko
Aprés un numéro #50 exceptionnel cet été, ArKuchi démarre 2026 en trombe avec du neuf. Surprise et joie de la découverte avec une maquette toute repimpée ! On vous rassure, la culture, à son sens le plus large, a toujours la part belle dans nos pages.
Culture ?
L’ensemble des connaissances, des croyances, des valeurs, des normes, des traditions, des arts, des langues, des modes de vie et des pratiques sociales.
Donc vive la culture… autrement ! Alors on ose les pas de côté et les partis pris (notre marque de fabrique assumée !) pour vous partager images, envies, coups de cœur, dadas, trouvailles, et tout ce qui nous inspire et nous fait vibrer. En attendant, on vous souhaite le meilleur pour 2026 et un maximum de plaisir avec ArKuchi !
PEFC 2A
dans le rétro...
IL Y EST QUESTION DE LIBERTÉ, D’EXIL, DE SOLITUDE. SENSIBLE ET VIBRANT. LA BELLE SURPRISE DE DÉCEMBRE. À LA RENAISSANCE.
MINA KAVANI NOUS ENTRAÎNE, DE TÉHÉRAN À PARIS, DANS SES SOUVENIRS, SES CAUCHEMARS, SES PASSIONS, SES FANTASMES.
DANS I’M DERANGED, L’IRANIENNE
ACTU
BRÛLANTE
En plein
cœur
Sumé, le son d’une révolution est un docu vibrant d’actualité sur Sumé, éphémère groupe de rock groenlandais des seventies, engagé pour l’autonomie de son territoire (sous domination danoise). Aussi politique que poétique. Pour 2€ sur tënk. www.on-tenk.com/fr
> 17 JAN. Théâtre des Célestins
Dans L’Inhabitante (vue à La Célestine), petites gens, SDF, prostitué(e)s, zonarde racontent la reconstruction de Confluence. Maxime Mansion montre leur vie brutale, leurs rêves sans espoir et leur indéfectible solidarité. Une pièce parfaitement maîtrisée avec une Jules bluffante et une bande-son impeccable.
Gorgonà,MachoDancer, Hedwig and the Angry Inch, etc. # 100 films # 30 lieux 04 > 12 MARS
Temporalités
Le plasticien Rodrigue Glombard accroche une quarantaine d’œuvres à Brignais. Peintures, dessins, installations « interrogent la manière dont le temps s’accumule, se répète et se transforme. » À vos agendas.
18 FÉV > 08 MARS Espace Guy de Chauliac • Brignais
Ballet à franges
HIP-HOP, DIABOLO, CONTEMPORAIN, MIME, STAND-UP : PHILIPPE LAFEUILLE MÉLANGE LES GENRES ET DÉPOUSSIÈRE FOLLEMENT LE BALLET. EN MINI-TUTUS OU EN COSTUMES À POILS, LES QUATRE DANSEURS FOUS DE A4 ENCHAÎNENT LEUR PARTITION EFFRÉNÉE QUI REVIGORE. LE PUBLIC EN REDEMANDE !
Le Polaris • 26. fév. L’Aqueduc • 27 fév. Théâtre Jean Carmet, Mornant • 18 mars le Briscope
Anne Huguet • Trina Mounier
Et hop là, la p’tite sélecta de concerts à piocher, à kiffer selon affinités. Dans le désordre : John Lydon et son Public Image Limited still alive (05/06), le trip-hop bidouillé du génial Tricky (28/05), les boom-bap de mister Maloke et ses Muppets (26/03), la beauté des mélopées de Bachar Mar-Khalifé (29/04), le proto-punk-garage de Osees (03/07), la belle voix de Lusaint (31/03), le rock décomplexé de Bandit Bandit (07/05) ou encore la synth-pop délirante de Forever Pavot (03/04)… On aime ça !
21 > 27 JAN.
Le festival Télérama (28 e ) revient avec les meilleurs films de 2025. Joachim Trier, Brady Corbet, Jafar Panahi, mais aussi le road-trip hallucinant Sirāt ou Nino de Pauline Loquès. Ce premier film à fleur de peau suit les errances parisiennes d’un jeune homme atteint d’un cancer… Une réflexion sur soi et sur la vie. À partir de 4€, partout en France.
> 24 JAN. Galerie Em’Arts 8 rue de la Poulaillerie
Vite, ça se termine.
Une vingtaine de street-artistes du coin ou pas ont crayonné, découpé, collé, bombé, graffé sur des bouts de carton. Expo-vente.
dans les oreilles
Don’t feel right Nick Cave, Warren Ellis Marlene
Amanda Acevedo, Mick Harvey Shoe Size
Kid Kapichi
RATTRAPAGE
> 22 JAN. MC2M 21 rue Auguste-Comte, Lyon 2
Derniers jours pour admirer des croquis originaux du grand Yves Saint Laurent , quelques bijoux et des portraits signés Jeanloup Sieff et même Irving Penn. Expo-vente pour les plus addicts.
À CHAUD
Fan de... mode
MISOGYNE, VRAIMENT ? Benoît Lambert monte
Les Femmes savantes, pièce mal comprise de Molière. Ce fut, selon lui, « un jeu de massacre écritavecdesacteurspourdesacteurs,et surtout des actrices ». Création.
20 > 31.01 • La Comédie de Saint-Étienne (42)
HISTOIRE DE FAMILLE La petite dans la grande
Histoire avec 4211 km ou « la distance entre Paris et Téhéran ». Cette pièce sur l’exil et la transmission nous plonge dans l’épopée de la famille Faradhi, des années 1970 à aujourd’hui.
Un témoignage fort.
22.01 • Le Briscope • Brignais
30.01 • Le Polaris • Corbas
03.02 • Théâtre de Villefranche
FORCÉMENT COUPABLE Tous les mystères de l’âme humaine décortiqués dans L’Amante anglaise d’après Marguerite Duras ou le portrait d’une criminelle interprétée par Sandrine Bonnaire. Un théâtre mental tout entier au service du texte.
29 > 30.01 • Théâtre de Bourg-en-Bresse (01)
31.01 • Théâtre Théo Argence • Saint-Priest
SAINT-VALENTIN Le 14 février, on balance entre le trublion Peter Doherty et ses ballades mélancoliques ou la folk délicate du duo Cocoon à l’AOL (quand même) pour défendre son 5e opus. Et toi, tu fais quoi ?!
Cocoon • Auditorium de Lyon
Peter Doherty • Transbordeur
ANATOMIE D’UN COUPLE Quel plaisir de retrouver Christophe Perton et ses mises en scène impeccables. Quand il plonge dans l’œuvre du cinéaste Ingmar Bergman pour porter au plateau Scènesdelavieconjugale avec Stanislas Nordey et Romane Bohringer, on se réjouit !
25.02 • Théâtre de Villefranche
... dans le viseur
Femmes en première ligne
Après Welfare, largement inspiré du film documentaire de Frederick Wiseman, Julie Deliquet poursuit la mise en théâtre d’une œuvre artistique sur un thème d’actualité, mais elle modifie son inspiration en adaptant un texte écrit. Et quel texte ! La guerren’apasunvisagedefemme valut à Svetlana Alexievitch, journaliste biélorusse née en Ukraine, le prix Nobel de littérature il y a dix ans.
Comment avez-vous fait tenir en deux heures et demie de spectacle un texte de 400 pages, reprenant plusieurs années de témoignages ? Comment le rendezvous vivant et cohérent ?
JULIE DELIQUET Je n’ai jamais un projet d’avance mais il y a toujours quelque chose d’assez embryonnaire dans le spectacle que je travaille qui annonce un prolongement. Je ne voulais pas une œuvre française, mais plutôt européenne, étant très affectée par le fait qu’on allait fêter le 82e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale au moment où deux guerres majeures se déroulent à Gaza et en Ukraine. Puis j’ai découvert La guerre n’a pas un visage de femme, une œuvre de jeunesse de Svetlana Alexievitch qui permet de sortir de l’ombre et de réinterroger une partie de notre passé. Lorsque 800 000 femmes se sont volontairement engagées dans
l’Armée rouge au moment de l’invasion de l’Union soviétique par les Allemands, animées par la nécessité de lutter contre le nazisme.
Nous travaillons toujours à trois avec Julie André et Florence Seyvos, sur l’adaptation d’une œuvre qui a déjà été transformée par un acte artistique fort. C’est très différent de la fiction. Nous avons étudié les 400 pages dans leur intégralité, réfléchi à ce qui résonne aujourd’hui, aux sujets problématiques avec l’invasion en Ukraine – et aux réinterprétations possibles de Poutine –, mais aussi aux manques du texte, concernant les viols notamment, sur lesquels j’ai questionné Svetlana. Elle m’en a expliqué la raison : à l’époque, elle était très jeune et n’avait pas osé évoquer cela. Elle m’a donné carte blanche pour ouvrir des champs de réflexion de ce côté. Donc, non seulement nous avons
étudié les 400 pages mais nous sommes allées gratter ailleurs pour parler du corps, de l’engagement, des crimes sexuels… Même la matière qu’on abandonne a fait partie du travail.
Comment travaillez-vous avec vos interprètes ?
JD Chaque actrice a "reçu une figure" – pilote de chasse ou brancardière – et des fragments de texte. Chacune ignorait ce que jouait l’autre et ne l’a découvert que pendant les répétitions. Ces fragments ne veulent rien dire tant qu’ils n’entrent pas en contact avec la partenaire de jeu. Leur problème n’était pas « comment je vais jouer » mais « quand et pourquoi je vais prendre la parole ». Le spectacle de théâtre n’est pas la même expérience que celle du livre. Il demande un travail d’adresse dans lequel l’oralité doit retrouver une certaine sauvagerie,
à la une
Texte Trina Mounier
LA GUERRE N’A PAS UN VISAGE DE FEMME
01 > 31 JAN.
Théâtre des Célestins Lyon 2 04 > 05 FÉV.
Comédie de Saint-Étienne (42)
25 > 26 FÉV.
Malraux Scène nationale de Chambéry (73)
une sorte d’imperfection. Les actrices n’ont pas l’ordre du texte pendant la représentation, elles le composent en direct. Chaque soir, la partition est différente, donnant une impression de présent et de réel. Le texte est écrit, mais c’est l’articulation qui fait l’objet d’une improvisation, introduisant une grande
DES HÉROÏNES DU QUOTIDIEN
QUI FONT UN ACTE POLITIQUE FORT
fragilité comme quand ces femmes ont été amenées à prendre la parole après quarante ans de silence. La notion de troupe est capitale pour donner corps à ces femmes qui vont parler ensemble mais ne se reverront jamais : cachées dans une cuisine communautaire soviétique, ni militantes ni spécialistes, elle sont des héroïnes du quotidien qui font un acte politique fort. •
DANS LES LIMBES
25 > 28 FÉV. Maison de la danse Lyon 8 maisondeladanse.com
03 > 04 MARS MC2: Grenoble (38) mc2grenoble.fr
Depuis ses débuts, Rachid Ouramdane, l’actuel directeur du théâtre national de Chaillot, convoque ses souvenirs personnels pour les transformer en sujets universels. Il collabore depuis maintenant quelques années avec des circassiens voltigeurs. La rencontre s’est faite en 2019 pour Möbius à l’initiative de la compagnie XY et, désormais, c’est lui qui choisit de travailler avec des acrobates. Ainsi dans sa dernière production Contre-nature, il met sur le plateau dix interprètes, danseurs et circassiens confondus. Le chorégraphe approfondit sa recherche « autour du geste aérien et une façon de faire corps, de travailler ensemble et de réaliser des choses que nous ne sommes pas capables de faire seul ». Il part d’une expérience personnelle fondatrice, la disparition prématurée de son frère cadet, pour la transcender dans un spectacle magistral, si l’on en croit les critiques parisiennes (création en 2024 à Chaillot). Avec trois fidèles collaborateurs, Jean-Baptiste Julien à la musique, Sylvain Giraudeau à la scénographie et les images de Jean-Camille Goimard – chorégraphe et vidéaste lyonnais, qu’il avait rencontré quand il était codirecteur du CCN de Grenoble –, il déploie son univers éthéré et sensible, explorant les airs avec précision, rigueur et poésie. Se dessinent dans l’espace des figures qui apparaissent et disparaissent, qui volent au ras du sol ou se projettent dans les hauteurs. Rachid Ouramdane conjugue ici son nouveau goût pour les « artistes de l’aérien », comme il les appelle, avec ce qui a fait sa griffe depuis ses débuts de chorégraphe, celle d’un artiste mêlant problématiques sociétales et intimes. Un intime qui raconte « lacomplexitédespersonnes,leurdiversité. Surtout, prendre acte du fait qu’elles sont tout le temps en transformation, que nous ne sommes que des êtres impossibles à saisir», selon ses propres mots.
CLAUDE MONET, ÉTRETAT,L’AIGUILLEETLAPORTED’AVAL,1885. COLLECTION PARTICULIÈRE.
Étretat plein cadre
Une expo avec pour objet les falaises d’Étretat, il fallait oser ! Le musée des Beaux-Arts de Lyon l’a fait, pour notre plus grand plaisir. Cet accrochage réunit pas moins de 150 œuvres autour du paysage emblématique (dont la fameuse Manneporte), de l’inconnu Alexandre Jean Noël (qui fut le premier peintre à les représenter en 1786, pour le compte d’un marchand d’huîtres) au photographe allemand Elger Esser, en passant par Gustave Courbet, Claude Monet et Henri Matisse. Cet illustre trio donne son sous-titre à l’exposition, qui fait aussi la part belle aux tout aussi passionnants Camille Corot, Eugène Delacroix ou Félix Vallotton. Le parcours du visiteur s’ouvre par un panoramique des fameuses falaises crayeuses vues de la mer – désormais inaccessibles au public à cause de l’érosion et du surtourisme –avant de plonger dans ses représentations picturales. Au XVIIIe siècle, Étretat est un petit village de pêcheurs comme les autres avant de devenir un véritable Barbizon normand, ses côtes étant considérées comme dangereuses avant l’avènement du romantisme. C’est sans doute le peintre et aquarelliste Eugène Isabey (1803-1886) qui commence à forger le mythe,
à la une
y trouvant des sujets d’études sur le motif pour enrichir ses compositions personnelles. Mais l’histoire retiendra surtout son élève, Eugène Le Poittevin (1806-1870) qui fait construire, à Étretat, un atelier donnant sur la mer, puis plus tard une villa. L’atelier est occupé ensuite par Gustave Courbet (1819-1877) lorsqu’il s’installe dans le village, devenu entretemps une station balnéaire. C’est là qu’il va trouver l’inspiration de sa fameuse série Vagues, dont trois tableaux sont présentés dans Étretat,par-delà les falaises. L’un d’eux est un fleuron des collections du musée, à l’instar du tableau de Claude Monet, Étretat,meragitée (1883). Ce dernier trône dans l’expo au côté de celui du musée de Montserrat, Étretat,lafalaisedelaported’Avalpargros temps, prêté pour l’occasion et qui reprend à peu de choses près le même cadrage. On pourra aussi s’extasier sur d’autres toiles, notamment celles prêtées par le MET de New York ou le musée de Philadelphie dans lesquelles éclatent le talent de coloriste de l’un des fondateurs de l’impressionnisme et son obsession des séries. Plus loin, le visiteur découvre huit œuvres que Matisse a peintes lors de deux séjours en 1920, assez éloignées de sa production habituelle, dont une splendide peinture presque abstraite, Étretat,leslaveuses et les stupéfiants Chiens de mer. •
> 01 MARS Musée des Beaux-Arts de Lyon mba-lyon.fr
Bâtie ex nihilo dans les années 1960, Flaine déroule son domaine skiable aux vues imprenables sur le massif du Mont-Blanc. Née du geste architectural de Marcel Breuer, la station est conçue, dès son origine, comme une cité des arts à la montagne.
Textes Nadège Druzkowski et Émiland Griès
En Haute-Savoie, l’art de la glisse ne s’invite pas seul. Il s’intègre aux visions artistiques de l’architecte Marcel Breuer et du couple d’esthètes et collectionneurs, les Boissonnas, qui ont créé, à la montagne, un musée à ciel ouvert.
SPORT ET CULTURE AU SOMMET
Immanquable à Flaine Forum, au cœur de la station, la tête de femme géante signée Picasso, véritable sculpturemât, se dresse comme un totem dans le paysage. À quelques pas, Le Boqueteau des 7 arbres, l’œuvre monumentale d’entrelacs noirs et blancs stylisés de Jean Dubuffet, inventeur de l’art brut, interpelle. Ou encore les Trois Hexagones polychromes de Victor Vasarely, qui pointent sur le toit de la Galerie marchande. Ce spécialiste de l’art optique, Hongrois comme Marcel Breuer, rend hommage au Bauhaus, école d’art allemande où enseigna l’architecte, en reprenant les codes des couleurs primaires. Un parcours d’une douzaine d’œuvres jalonne ainsi la station, des Arbres brûlés de Philippe Pastor à la Fontaine de glace de Carl Nesjar en passant par les Faisceaux de Davos Hanich ou les Empreintes de cordes de Vera Cardot.
Le ton est donné. On vient à Flaine l’hiver pour le ski – et plus récemment (changement climatique oblige) l’été pour ses randonnées. Mais l’art moderne et contemporain fait partie intégrante de l’identité de la station. Une vision culturelle que l’on doit à Éric et Sylvie Boissonnas. Lui, ingénieur géophysicien mais aussi mélomane et skieur, épouse la fille de Conrad Schlumberger, héritière d’une colossale fortune familiale industrielle. Au début du XXe siècle, les recherches de son père et de son oncle ont en effet révolutionné la prospection minière et l’exploitation des gisements de pétrole dans le monde entier. Installé aux ÉtatsUnis après la Seconde Guerre mondiale, le couple se passionne pour l’architecture, le design et l’art moderne.
Leur maison de New Canaan (Connecticut) construite par Philip Johnson est voisine de celle de Marcel Breuer avec qui ils se lient d’amitié. Ils reviennent en France au début des années 1960 et se lancent dans le projet fou de bâtir leur propre station. Le site de Flaine – de flainoz, « oreiller » en patois savoyard –, sorte de grand coussin naturel posé entre les montagnes, est alors isolé et inaccessible. Il a été découvert quelques années plus tôt par deux skieurs chevronnés, dont l’architecte genevois Gérard Chervaz qui fut le premier à s’intéresser à son aménagement. Marcel Breuer, rapidement sollicité par le couple, conçoit la station comme une œuvre totale : ainsi ses cinq remarquables cheminées – celle de l’hôtel Le Flaine est d’ailleurs classée monument historique –, sont des sculptures de béton à part entière. Sylvie Boissonnas s’investit, quant à elle, dans la décoration intérieure des hôtels et de la chapelle œcuménique. Les œuvres de Buraglio, Simon Hantaï et Bernard Piffaretti y font écho au mobilier dessiné par Marcel Breuer. Dès 1970, elle crée le centre d’art de Flaine. Jusqu’en 1995, date à laquelle le couple se retire de l’animation de la station, elle organise plus de soixante-dix expositions avec de grands noms, comme Henri Cartier-Bresson, Erró, Max Ernst, Simon Hantaï, Gloria Friedmann, Sophie Calle… Si les expositions sont désormais de moindre envergure, le Centre d’art perpétue cette vocation au gré d’expositions d’art contemporain, de résidences d’artistes et de collaborations avec l’école d’art d’Annecy. •
Texte Nadège Druzkowski
escapades alpines
FLAINE, C’EST BÉTON !
Dans les Alpes françaises, les stations de ski ne déclinent pas toutes le vocabulaire architectural habituel du traditionnel chalet, avec toitures en pente à larges débords, volumes trapus et façades en bois sur soubassement de pierres. Flaine est l’emblématique exemple du refus du pittoresque montagnard. Elle fait partie des aménagements des Trente Glorieuses d’une France qui parie sur son or blanc pour développer le tourisme.
Sylvie et Éric Boissonnas, le couple fondateur de la station, résument en une phrase leur credo : « C’est ainsiquenousestvenuel’idée en1959decréerquelqueparten France, un prototype d’urbanisme, d’architecture et de design, pour lequellarentabilitéimmédiate serait subordonnée aux choix esthétiquesetaurespectde l’environnement. »
Ces deux passionnés autant d’alpinisme que d’art moderne, dont ils seront les mécènes éclairés tout au long de leur vie, confient la maîtrise d’œuvre de leur projet à l’architecte et designer américain d’origine hongroise Marcel Breuer (1902 – 1981). L’homme, formé à l’école allemande du Bauhaus, a fui les persécutions nazies en émigrant
aux États-Unis, où les Boissonnas font sa connaissance. Il est le concepteur d’une œuvre architecturale internationale majeure, comme le Palais de l’Unesco à Paris avec Zehrfuss (lire AKC#52), le Whitney Museum à New York et de grands standards du mobilier, telle la chaise tubulaire Kandinsky, une icône du design toujours éditée.
Sortie de terre ex nihilo entre 1960 et 1976 dans un site très isolé, la station de ski, dont ils sont les promoteurs, est constituée de plusieurs groupes de bâtiments. Chacun implanté sur un plateau est séparé des autres par de hautes falaises de calcaire. L’architecte y affiche un brutalisme sans concession, à la hauteur de la rudesse de la haute montagne. Les parallélépipèdes simples et allongés projettent dans le paysage de
Texte Émiland Griès
longues lignes horizontales, contrastant volontairement avec le relief tourmenté environnant. À la minéralité chaotique des sommets, il répond par celle aussi lisse que possible du béton brut préfabriqué. Tombé amoureux du site dès sa première visite en hélicoptère (il s’écrie à cette occasion : « Quel site admirable !Commentnepaslegâter ! »), il place un des immeubles emblématiques de la station dans un spectaculaire et vertigineux porte-à-faux au-dessus du vide, rendant ainsi, à sa manière, un hommage appuyé au relief et à la verticalité, essence même de la montagne. Autre hommage de sa part, cette fois-ci à la lumière vive et pure du soleil qui frappe les cimes : les façades parfaitement tramées de ses immeubles sont taillées en pointe de diamant, dont les facettes
biseautées accrochent les rayons solaires, dans un jeu d’ombres variant tout au long de la journée.
Breuer ne se résume en effet pas uniquement à l’architecture rationnelle : Il sait également inventer des formes complexes, libres et sculpturales, telles les cheminées des salons de ses hôtels ou la chapelle œcuménique de la station, exempte de toute orthogonalité. Flaine est l’une des quatorze stations du plan neige lancé par l’État dans les années soixante, qui vise à aménager la montagne et à populariser les sports d’hiver. Conçue à l’américaine avec des techniques de pointe comme la préfabrication, elle s’affiche telle une œuvre totale et sans compromis, à l’identité assumée, vitrine de la modernité montant à l’assaut de tous les territoires, même les plus hostiles. •
En 2024, la chanteuse Solann nous sortait de la torpeur avec Petit corps et Rome, évoquant de sa voix douce et à mots brûlants l’anorexie et les violences sexistes. En tournée avec Si on sombre ce sera beau, elle confirme son talent pour l’introspection et les contes tragiques, bercés de ukulélé, d’accents électro et de culture arménienne. Cette vieille âme de 26 ans, encapsulée dans une silhouette fluette, profite de ce premier album pour parler de transmission (Marcher droit), chanter l’amour (Appelle-moisorcière), parler de l’indicible (Les draps) et tenter de rassurer sa mère (Mayrig), avec lucidité et poésie. Sa vaillance nous chavire. Radiant-Bellevue Caluire radiant-bellevue.fr
06.02.2026 | 20H30
[ EB ]
Trublion du théâtre de rue – on se souvient en 2012 de sa comédie musicale sur le Christ en BMX aux Invites de Villeurbanne avec Les Têtes de vainqueurs –, Didier Super a entamé une carrière de chanteur au début des années 2000. Les titres des morceaux parlent d’eux-mêmes : Àbaslesgensquibossent, Y en a marredespauvres,Rienàfoutre,Bâtarddevégan… Le garçon, accompagné de trois chanteuses pour cette tournée, carbure à la provocation et n’épargne personne. On se délecte de cette outrance… avec la légère angoisse de penser à ce que cet huluberlu révèle en chacun de nous.
Les Abattoirs Bourgoin-Jallieu (38) lesabattoirs.fr
JUSQU'AU 22 FÉVRIER
Pigments et pixels
[ GV-P ]
Avec sa dernière expo, Regarder, révéler. Dialogues entre peinture & photographie, le musée Paul Dini convie à une conversation entre les générations et les techniques. Quelque cent-cinquante œuvres sont accrochées dans l’ancienne halle aux grains, explorant les relations entre les deux disciplines, dans un parcours divisé en trois grandes parties et neuf sous-parties. On y croise des noms connus et d’autres moins, des artistes du XIXe siècle à nos jours et de singulières correspondances entre les œuvres. À l’instar du Nu assis sur un canapé de Suzanne Valadon installé à proximité des tirages de Anne-Sophie Emard, ou des images étranges d’Yveline Loiseur, qu’on a appréciée à La BF15 en avril dernier. De somptueuses vues de Lyon par le célèbre duo Blanc & Demilly voisinent avec les compositions singulières de Delphine Balley. On y découvre des peintures de Irène Desvignes, de Patrice Mortier ou de Jean-Marc Cerino, mais aussi des autochromes Lumière, une toile d’Émilie Charmy et d’autres belles découvertes.
Musée Paul Dini Villefranche/Saône musee-paul-dini.com
06.02.26 | 20H30
SPLEEN DU QUOTIDIEN
[ AH ]
Dans la série darkwave et hymnes nihilistes, on mise sur Gwendoline, duo rennais qui transmute en quatuor sur scène. Ils reviennent à Lyon nous ambiancer avec leur mal de vivre, leurs textes en français désenchantés et leurs complaintes minimalistes fédératrices. « Rien à foutre ». Avec eux, on est sûr de se prendre une bonne dose de shlgwave, « la vie c’est dur, putain ». Gwendoline vend du rêve, entre PMU, barres d’immeubles, Meetic, clubs de vacances et vie de loose ! « J’ai rêvé d’être riche. » Et fait chanter et danser les clubs, à coups de synthpop bien bricolée, de chanterparler à deux voix, de refrains-slogans assez terribles et d’une poésie brute de décoffrage. « Rendez-vous au PMU à huit heures du matin », qu’ils disent, et au Marché Gare, surtout !
Marché Gare Lyon 2 marchegare.fr
06.02.26 | 20H30
REBEL PARTY
[ AH ]
Sainté et Le Fil démarrent fort l’année 2026 avec une grosse affiche punk rock, réunissant 3 groupes et 3 styles qui continuent de faire des émules. On ne présente plus Les Sheriff, le combo montpelliérain a mis Les 2 doigts dans la prise dans les eighties et depuis, À coupdebattledebase-ball, il joue pied au plancher un punk’n’roll jubilatoire qui vous attrape avec ses refrains scandés, J’aime jouer avec le feu, et ne vous lâche plus. Nefaispascettetête-là ! Sur scène, ça pogote, ça lève le poing et on en sort avec la banane. Pour faire monter la mayonnaise (à gogo !)? Les Québécois de Vulgaires Machins et les Lyonnais de Not Scientists, forts d’un indie-punk (punk-wave diront d’aucuns) énergique et bien foutu. 3, 2, 1… Zéro, prêt(e)s ?
Le Fil Saint-Étienne (42) le-fil.com
JUSQU'AU 1er MARS Nos amies
Le joli musée des Ursulines, logé dans un ancien couvent du XVIIe siècle en plein cœur de Mâcon, présente plusieurs œuvres de Alain Pouillet à l’occasion de ses 50 ans de carrière. Mine, encre, aquarelle, gouache : de nombreuses techniques graphiques sont utilisées pour représenter toute une faune sauvage sous forme de séries, saisis dans une posture frontale d’observation interrogative ou bien esquissés, fuyant le danger que représente l’Homme. Une irrépressible et intense vitalité se dégage de ces grands formats, qu’on approche de si près qu’on ressent toute l’énergie des coups de brosses et de pinceaux. Une ode à la nature qui nous côtoie en toute discrétion, au mieux sans qu’on s’en aperçoive, au pire que l’on dérange, voire tyrannise. Le musée propose également des collections permanentes qui valent le détour, comme ses salles dédiées aux recherches archéologiques locales dans une scénographie de qualité, ou celles présentant le parcours artistique et politique de la grande figure du coin qu’est le poète Lamartine. Une escapade bourguignonne qui vaut le coup ! Musée des Ursulines Mâcon (71) macon.fr
Quatre dates françaises annoncées pour les bad boys ricains de Ho99o9 (prononcez « Horror ») qui s’offrent une virée lyonnaise. On connait la virulence de ce duo très énervé, composé de theOGM et Yeti Bones. Leur force ? Le live où ils explosent les décibels et les genres, beuglant comme personne leur colère d’un monde gangréné par les trafics et la violence sur des bandesson distordues et salement traficotées. Quelque part entre Bad Brains, Rage Against The Machine, The Prodigy voire Motörhead, à leur chercher de lointains cousins. Belles réf’, on l’avoue, avec phrasé rap, pulsation hardcore et posture punk comme fil conducteur. Ça cogne, ça hurle, ça vrille pour balancer une sauce sonore quasi apocalyptique, qui bouffe à tous les râteliers (électro mutante, indus, metalcore, hip-hop expérimental, gangsta rap…). Show devant, attention les oreilles !
Marché Gare Lyon 2 marchegare.fr
JUSQU'AU 08 MARS
Choc des esthétiques
[ EG ]
L’extraordinaire monastère du XVIe siècle de Brou reçoit Incarnations, sélection d’œuvres prêtées par le macLYON sur le thème du corps humain. L’art contemporain côtoie le gothique flamboyant de l’édifice, essaimant dans les trois cloîtres et les salles conventuelles qui servent de musée des Beaux-Arts à la capitale bressane. La démarche a le mérite et le courage de la confrontation : œuvres conceptuelles versus spectaculaire dentelle de pierre courant sur les voûtes nervurées et les tombeaux des ducs de Savoie, explosion de couleurs des vitraux, finesse des tableaux des maîtres flamands exposés dans le musée. Le résultat est parfois très réussi – telles ces quatre statues polychromes de chefs africains de Sunday Jack Akpan, fièrement assises dans la nef immaculée de l’église –, parfois un peu moins. On laissera le visiteur juge, chacun y trouvant son compte à la fin.
Monastère royal de Brou Bourg-en-Bresse (01) monastere-de-brou.fr
27.02.26 |19H
SYMPHONIE MÉDITATIVE
[ GV-P ]
La Trinité invite la violoniste Clara Levy sur un projet un peu fou : la rencontre entre Hildegard von Bingen (1098-1179) et Pauline Oliveros (1932-2016). Intitulé 13 Visions, ce concert mêle la musique monodique médiévale de la religieuse visionnaire allemande et les partitions de l’accordéoniste américaine, figure du minimalisme et du deep listening. Parce que « leurs musiques partagent des points communs comme la dimension méditative, le rapport à l’improvisation, l’importance de la voix et une grande proximité avec la Nature », selon la musicienne improvisatrice. Après Superspectives en 2022, sa puissance de jeu devrait prendre une autre dimension dans l’ancienne chapelle baroque.
La Trinité
Lyon 2 trinitelyon.com
JEAN ROSSET, TÊTECREUSEN°3,1970
JUSQU'À
Par-delà l’éternité
[ BD ]
À la manière d’une rétrospective, Étienne Brulefert investit Le Loft avec une cinquantaine d’œuvres, souvent monumentales, dont beaucoup n’ont jamais été exposées. L’éternité ne dure pas si longtemps est une réflexion sur la nature humaine, l’insouciance de l’enfance face à la mort, et l’évolution de la condition féminine. Peintures, estampes, sculptures… l’artiste sédimente son travail par couches, superpose des typographies de différentes époques, capture des traces sur les murs, ou dessine sur des feuillets de livres anciens pour questionner notre rapport aux croyances. L’émotion est décuplée par la maîtrise des polyptyques, avec lesquels il tutoie le sacré en lettres d’or et de pourpre. L’ensemble attise le feu de notre humanité pour nous faire réfléchir. Et ça marche.
Le Loft 4-40 4 rue de la Quarantaine, Lyon 5 Insta @focusmeeting
03.03.26 | 20H30
TOUT LÀ-HAUT
[ EB ]
La formule est éculée, mais elle s’impose avec Austra : Katie Stelmanis dans le civil est avant tout une sacrée voix, et dans tous les sens du terme. Et pour cause : chanteuse lyrique, voilà le destin dont elle rêvait dans ses jeunes années à Toronto. Quinze ans à bosser les vocalises et le piano ont donné naissance à cette artiste qui ravit d’abord par son timbre lumineux. Avec la découverte de Radiohead, Björk et autres Nine Inch Nails, le virage vers l’électro s’opère dès son premier opus, Feel it break (2011). Dans Chin Up Buttercup (le cinquième et dernier-né), elle prend encore plaisir à tordre sa voix, portant avec élégance le deuil d’une rupture. Mélodique, harmonieuse, l’electro dark de la Canadienne n’hésite cependant pas à flirter avec l’eurotrance pour nous jeter sur la piste et conjurer le spleen ! L’Épicerie Moderne Feyzin epiceriemoderne.com
VANITÉAUXCERISES
JUSQU'AU 15 MARS Fluxus
au féminin
[ GV-P ]
L’artiste américaine Alison Knowles est morte à 92 ans, juste avant l’ouverture de sa rétrospective au musée d’art moderne de Saint-Étienne (MAMC+), à laquelle elle a participé. Cette première grande exposition en France d’une centaine de pièces rend hommage à son œuvre, sur plus de soixante ans. Première figure féminine du mouvement Fluxus, pionnière des livres d’artistes et performeuse, Alison Knowles a eu également une production picturale intense. L’accrochage du MAMC+ rend compte de ce foisonnement, et de manière chronologique : il s’ouvre sur la documentation de la performance The Identical Lunch, réalisée de 1967 à 1969, des festivals Fluxus auxquels elle a participé – dont Wiesbaden en 1962. Puis on découvre ses pièces sonores, ses sérigraphies et autres expérimentations imprimées, ainsi que des sculptures créées à partir de rebuts.
Sa grande installation Celebration Red (Hommage to Each Red Thing) est à découvrir dans la Galaxie Fluxus, un parcours autour d’œuvres du mouvement issues des collections du musée.
MAMC+ Saint-Étienne (42) mamc.saint-etienne.fr
du live des expos
@alexis_pichot
FOKUS nature profonde
alexispichot.com
du lieu –, c’est une autre facette de son travail que l’on découvre. Avec le projet Résurgence, il mêle l’engagement pour l’environnement à la création d’images à partir de paysages naturels. Il y a du plasticien en lui pour produire du beau et du captivant, rien d’étonnant de la part de cet ancien décorateur d’intérieur qui a exercé pendant dix ans à Paris.
Texte Emmanuelle Babe • Photos Alexis Pichot
J’AIME CONFRONTER LES RÉELS
De ces années, il a gardé le flair pour saisir « les volumes, les matières, les couleurs » au gré de ses déambulations photographiques. Elles ont commencé en 2013, sous la forme d’explorations nocturnes dans les villes, les friches industrielles. Il découvre alors la magie du temps de pose long et sa palette d’effets : cinq minutes de temps de pose font du mobilier urbain un brasier ou enflamment une montée d’escaliers (Révolutionparisienne). Une immersion dans la forêt de Fontainebleau, que connaît bien ce grimpeur longiligne, l’encourage à se « confronter à ce milieu naturel. Ici, je sens s’ouvrir tous mes sens ». L’expérience produit Marche céleste, une série de mises en scène d’arbres et de roches illuminés. Alexis Pichot utilise du matériel d’éclairage, dont des drones, pour créer ses tableaux merveilleux, dans tous les sens du terme : « Commedansunstudio,jemodèleledécornaturelpourexprimermon onirisme. » La méthode est appliquée pour Résurgence, qui documente la lutte contre le chantier de l’A69 par les "écureuil·les", ces militants qui occupent les arbres pour empêcher leur abattage. Le photographe passe plusieurs mois parmi eux. « Tout était réuni :monamourdupaysageetmonsouhaitdem’engagerpourlaprotectionde la nature. » Là encore, ses images nocturnes se dessinent à la lampe frontale, à l’éclat de la lune, l’intensité d’un foyer. Lorsque le site est évacué puis rasé, en septembre 2024, Alexis Pichot simule « la montée de l’âme d’un chêne » par un trait de lumière filant vers les étoiles… Résurgence est le second volet de la trilogie consacrée aux arbres que le photographe développe depuis Les Gisants (sur l’abattage de platanes le long de la RN7) en 2022. Il est ainsi sur le point d'achever sa stupéfiante et dernière série, Rêve primaire: ou comment rêver la forêt des Vosges à travers la vision d’un pollinisateur, capable de percevoir les rayons ultraviolets. Porté à la fois par une « envie de féerie » et sa rencontre avec le botaniste Francis Hallé (disparu en fin d'année), Alexis Pichot confronte ainsi les réels en travaillant, toujours de nuit, les réactions chimiques produites par la lumière. À l'arrivée, de véritables tableaux tels des fonds sous-marins ou des paysages lunaires. Magique !
INSPIRATIONS
Sarah Moon, Hiroshi Sugimoto, Todd Hido, Mary Ellen Mark, Georges de La Tour…
Manœuvre balance !
L’éternel enfant du rock monte pour la première fois sur scène, à 71 ans. Accompagné de Yarol Poupaud, l’ex-boss de la rédaction de Rock & Folk raconte des décennies de musique. Avec 450 interviews au compteur, anecdotes garanties.
PREMIER TEE-SHIRT DE GROUPE ?
BLUE ÖYSTER CULT.
OFFERT PAR LE GROUPE HIMSELF !
VOTRE MADELEINE DE PROUST ?
THE EQUALS, UN GROUPE DE NOIRS ET DE BLANCS. MON PREMIER 45 TOURS, J’AVAIS 14 ANS.
L’INTERVIEW QUI VOUS MANQUE ?
JIM MORRISON. LE SEUL QUI A ESSAYÉ D’ÊTRE UN POÈTE ROCK.
QUELLE CHANSON POUR LANCER UN KARAOKÉ ?
JOHNNY, BIEN SÛR ! GABRIELLE OU FILS DE PERSONNE.
DERNIER ARTISTE ÉCOUTÉ EN BOUCLE ?
CEUX DONT JE N’AI PAS TOUJOURS PAS COMPRIS LE GÉNIE ! JE DIRAIS JIMMY HENDRIX…
UN MOT POUR QUALIFIER VOTRE CARRIÈRE ?
JOURNALISTE. POUR TOUJOURS.
VOTRE IDOLE EN SECRET ?
MICK JAGGER, OU RINGO STARR. DES ÊTRES SUPÉRIEURS ! À 21 ANS, J’ÉTAIS ÉPERDU D’ADMIRATION…
LE GROUPE DONT VOUS AURIEZ
FAIT PARTIE ?
LES ROLLING STONES ! J’AURAIS ÉTÉ LEUR DISCRET PIANISTE, JUSTE POUR LES VOIR BOSSER.
LA CHANSON QUI REMONTE LE MORAL ? IL Y EN A BEAUCOUP ! A CERTAIN GIRL DES YARBIRDS.
LA CHANSON JOUÉE À VOS FUNÉRAILLES... LET IT BE. ÇA CLÔT L’EXERCICE.
À la fois antidote et antisèche, lieu du témoignage, du souvenir et de l’esprit, la littérature résiste à tout. Dans l’Ukraine en guerre, elle ouvre des brèches dans les murs et soigne ses mots face au Mal, pour permettre à un peuple de respirer sa langue, conserver sa culture, panser ses plaies et rester digne. Tour d’horizon d’une scène littéraire en lutte…
«Quelle connerie, la guerre ! » On a beau savoir avec Prévert et Céline qu’elle est une calamité et le signe d’une humanité diminuée, de tous temps elle sévit, et rarement en autant d’endroits qu’aujourd’hui. En maints pays, le budget des Armées flambe et personne, pour sûr, n’en sortira indemne. Parmi les répugnantes barbaries d’États (ces machinesà-broyer-leurs-peuples en menant guerres et en rasant cultures), la Russie poutinienne se distingue. Autocratie fondée sur une économie belliciste, elle a réécrit son histoire, embrigadé sa jeunesse, mis son peuple au pas (ou au goulag) pour envahir ses cousins voisins. Ainsi, depuis 2014 et a fortiori depuis 2022, force est pour les Ukrainiens de s’armer de courage afin de résister aux incessants assauts fomentés par le gang criminel du Kremlin.
De Svetlana Alexievitch, prix Nobel en 2015 dont La Guerre n’a pas un visage de femme sera mis en scène aux Célestins en janvier par Julie Deliquet (lire P6) à Sofia Andrukhovych (Tout ce qui est humain et Amadoca, récemment joué au TNP sous la houlette de Jules Audry), les écrivains ne sont pas en reste pour soutenir l’effort de guerre. À l’instar d’Andreï Kourkov (Journal d’une invasion, Notre guerre quotidienne) annoncé en avril prochain à Quais du Polar, ils documentent les combats, scrutent les traumas et les cicatrices mémorielles laissés par le conflit, relatent la mobilisation exemplaire d’un peuple qui s’est
soudé pour se défendre et qui apprend à vivre entre bombardements et enterrements, dans une peur et un deuil permanents, une résilience forcée. Certains interviennent sur le théâtre même des opérations, comme Anastasia Fomitchova qui, à trente ans à peine, a abandonné ses études et sa vie parisienne pour rejoindre la résistance ukrainienne. Dans Volia (« liberté, volonté » en ukrainien), prix Malraux 2025 de la littérature engagée, elle évoque avec un réalisme crû et poignant son engagement volontaire en tant qu’infirmière près des lignes de front. Côté russe, la dissidence condamnée à l’exil se fait aussi entendre, de Vladimir Sorokine (Journéed’unopritchnik) à Ludmila Oulitskaïa (L’Échelle deJacob) en passant par Mikhaïl Chichkine qui, avec Le Bateau de marbre blanc, se demande à quoi sert la littérature si elle n’a pas pu empêcher l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Et s’il est bien un genre propice à la révolte, une arme de résistance pour un horizon de paix et d’espoir, un remède pour guérir les plus grandes souffrances, c’est bien en poésie que la littérature se bat. Établie sous la direction de Volodymyr Tymchuk, Ukraine, la Poésie en Guerre réunit cent poèmes de cent auteurs pour dévoiler un panorama instantané des cent premiers jours de la résistance ukrainienne, et témoigner du désir de vivre des Ukrainiens. Un appel déchirant pour nous dire de ne pas oublier cette guerre épouvantable qui gronde à nos frontières, ce «paysqu’onenchaîne», selon les mots de Joseph Kessel, et ce peuple qu’on tue. •
bêtes de scènes
Tchekhov for ever
On n’en finit pas de redécouvrir Tchekhov. Pas de saison dont il est absent, pas de metteur en scène qui ne s’y réfère, pas de grand interprète qui ne soit heureux d’incarner l’un de ses personnages.
Cette saison nous gâte ! Le TNP présente Ivanov (création 2026) dans une mise en scène de Jean-François Sivadier pour dix comédiens, dont Nicolas Bouchaud et Norah Krief qui comptent au rang de ses fidèles. Tandis que Les Célestins offrent une version argentine de La Mouette (1896) montée par le grand metteur en scène de Buenos Aires, Guillermo Cacace, avec cinq actrices et une scénographie minimaliste de très grande proximité. Quelques mots sur ces deux pièces qui figurent parmi les grandes "comédies" de l’auteur russe. Ivanov – sa première pièce écrite en une petite dizaine de jours (1887) – est le prototype des personnages de Tchekhov : doté de grandes ambitions, ce propriétaire terrien n’en a pas les moyens et notamment il lui est impossible d’emmener en Crimée sa femme Anna Petrovna, atteinte de phtisie, pour y suivre une cure capable de la soigner. Homme épris de son épouse, il ne supporte pas la maladie qui l’affaiblit et décide d’épouser une jeune femme… Deux manifestations d’une impuissance douloureuse à se réaliser qu’on retrouvera dans d’autres de ses œuvres.
Gaviota, « mouette » en espagnol, rêve d’être actrice et ne le sera pas, de même qu’elle échouera dans ses amours, telle une mouette qui trouve la paix dans la nature et se meurt dans la vraie vie. Dans la mise en scène de Guillermo Cacace, pas de décor : juste une table autour de laquelle sont réunis cinq femmes qui joueront tous les rôles ainsi que le petit nombre de spectateurs invités dans l’intimité de la création à boire un peu de vin et à écouter ces chimères qui nous sont si proches. Là encore, il est question de désenchantement, signe de la faillite de la volonté. Pour comprendre Tchekhov, il est utile de se rappeler qu’il était médecin et que pour lui les maux du corps sont les symptômes d’une pathologie plus générale, plus essentielle, plus "ordinaire". Il a puisé dans son expérience et dans sa propre vie les éléments de ses fictions : il était phtisique et désargenté ; son épouse Olga était elle-même actrice… Ainsi, les metteurs en scène, à l’instar de Jean-François Sivadier et Guillermo Cacace, n’en finissent-ils pas de le lire et d’en proposer des versions à la fois personnelles et universelles… •
Texte Trina Mounier
Totalement à crocs
La compagnie Circa est de retour à Lyon avec Wolf, spectacle inédit dont l’esthétique s’annonce féroce et primitive. De quoi réjouir les fans de Yaron Lifschitz, audacieux directeur de cette troupe australienne qui réinvente le cirque contemporain depuis 2004, en pulvérisant les limites de la discipline. Aux fioritures qui pourraient entraver le regard, l’artiste préfère l’épure, les gestes ciselés et les prouesses physiques, qui rapprochent les corps et génèrent
Un ange passe, survolté. La troupe escalade ensuite le Sacre du printemps, avec l’Orchestre national de Lyon, et déploie son vocabulaire circassien à la manière d’une chorégraphie… C’est gonflé et réussi. Puis Lifschitz se rapproche de l’Opéra national de Lyon, pour adapter l’opéra-tango Maria de Buenos Aires de Astor Piazzolla. La rencontre s’avère fertile. Cette fois, la compagnie Circa sort les crocs au Radiant avec sa dernière création : Wolf. Un spectacle fougueux, porté par les rythmes primitifs de DJ Ori Lichtik, où la nature sauvage du loup contamine la meute de circassiens… pour notre plus grand plaisir. • 06 > 07 FÉV.
MATIÈRE BRÛLANTE
[ TRINA MOUNIER ]
l’énergie. Les Lyonnais se souviennent encore du premier shoot d’émotions reçu aux Nuits de Fourvière, en 2013, avec Opus, quand les acrobates de Circa et le Quatuor Debussy ont rendu un hommage virtuose à Chostakovitch. Quelle beauté, quelle intensité ! Le spectacle, ovationné, a fait le tour du monde. Circa remet le couvert l’année suivante avec Beyond, dans un troublant cabinet de curiosités où les femmes dégomment les clichés, en bandant les muscles avec sensualité.
Sylvain Creuzevault agit comme un aimant sur un public qui ne recule pas devant la difficulté. Il faut en effet une certaine forme de courage pour affronter un spectacle de presque quatre heures. Et qui promet de donner du grain à moudre aux spectateurs : pas de pièce, pas de véritable intrigue, pas de personnages dans ce Pétrole tiré du dernier roman inachevé de Pasolini, encore à l’état de notes et dont une partie a disparu lors de son assassinat. Comme le titre l’indique, il s’agit de cet or noir qui était déjà au centre des grandes manœuvres du capitalisme industriel. Il s’agit surtout de Pasolini dont la mémoire hante le spectacle. Creuzevault n’aime rien tant que la politique. Il dissèque avec passion comment va le monde, comment il se défait. Le théâtre est sa maison, son outil et sa force. Son exigence artistique est à la hauteur de ses passions : les comédiens sont magnifiques, la musique, la scénographie, la vidéo nous transportent vers ces années de plomb si terribles, vers les Brigades rouges, l’assassinat d’Aldo Moro… On en sort éreinté, mais plus intelligent !
Après LeFirmament, Chloé Dabert met en scène Marie Stuart du romantique allemand Friedrich von Schiller avec son actrice fétiche, Bénédicte Cerutti.
Vous renouez avec le théâtre en costumes… Pourquoi ce choix de Schiller alors que plus personne ne parle de lui aujourd’hui ?
CHLOÉ DABERT Je suis tombée sur cette pièce dont je ne savais rien. Que Schiller soit presque inconnu en France me donnait beaucoup de liberté, bien plus que de monter un texte contemporain. L’impression d’être la première, moi, ça me va ! Je n’étais pas encombrée par des imaginaires antérieurs. Et c’est vrai que j’aime les beaux rôles de femmes. Par ailleurs, Le Firmament m’a fait découvrir des métiers avec lesquels on ne travaille pas habituellement. J’avais très envie de poursuivre cette collaboration avec l’artisanat du théâtre, sur les costumes, les perruques, les accessoires, la machinerie. Il n’y a pas de vidéo dans Marie Stuart. Pierre Nouvel, avec qui j’ai fait une dizaine de spectacles, a créé pour cette pièce un décor très contemporain dans lequel seuls les costumes et le mobilier datent l’histoire. Les décors suggèrent afin que les imaginaires fonctionnent à plein et mettent par opposition les costumes en valeur. C’est le
titre qui m’a attirée, puis la pièce elle-même, un super scénario dans lequel Schiller fait preuve d’une grande liberté : il mélange les époques, déplace des événements venus d’ailleurs. Ça reste une fiction et c’est ça qui m’a plu. Ensuite, l’histoire m’a happée.
Parlez-nous de votre rapport avec vos interprètes. CD J’ai vraiment l’esprit de troupe. Si en plus les comédiens avec qui je travaille se glissent dans les rôles, c’est parfait. Je n’en finis pas de découvrir Bénédicte Cerruti ou Sébastien Éveno. Quand on a fait plusieurs spectacles ensemble, ça va plus vite, car la relation se construit sur le temps. Bénédicte est une grande tragédienne qui sait jouer des classiques comme réussir dans le registre de la comédie. En amont, j’accorde une grande place à la distribution, je fais se rencontrer des énergies différentes qui déjà, entre elles, racontent quelque chose. Et je m’adapte au texte, au rythme des personnages, aux interprètes. Je ne travaille pas toute seule dans mon coin, c’est assez collégial. Et je me laisse surprendre par ce qui se passe au plateau. •
Théâtre de la Renaissance Oullins-Pierre-Bénite maisondeladanse.com theatrelarenaissance.com
La mémoire dans la peau
Créée en 2024 à Bruxelles, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, Fampitaha, fampita, fampitàna (« la comparaison, la transmission, la rivalité » en malgache) est la première œuvre de groupe de la jeune chorégraphe Soa Ratsifandrihana. La pièce propose de plonger aux racines de chacun des quatre interprètes – deux danseuses (dont Soa elle-même), un danseur et un musicien polyinstrumentiste – pour se réapproprier leurs corps et leurs récits. Seconde partie d’un diptyque composé également de la pièce radiophonique Rouge Cratère,Fampitaha [...] réinvente les histoires de jeunes gens issus de la diaspora insulaire (Madagascar, les Caraïbes) pour construire une altérité nouvelle où les corps parlent et chantent et montre comment il est possible de se réapproprier un imaginaire à la faveur d’une vision décolonisée. Danseuse et chorégraphe franco-malgache passée par le Conservatoire de Paris, interprète de James Thierrée, Salia Sanou, Boris Charmatz et Anne Teresa de Keersmaeker, Soa Ratsifandrihana s’intéresse de près à l’histoire et à la décolonisation, mais également au décloisonnement des arts. Et cette pièce en fait la brillante démonstration. En entremêlant les récits, les mouvements et les rythmes, les quatre interprètes complices émancipent nos regards et donnent à voir d’autres possibles, d’autres points de vue. Et réparent leur propre mémoire. •
post-scriptum
SILENCE, ÇA JOUE
LA SAGA DE L’ADN
EN SUSPENSION
] Sans faire de bruit est une étonnante pièce documentaire. Créé par Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, ce solo raconte, grâce à un minutieux travail de synchronisation labiale, un drame familial joué par Louve elle-même. Un drame qu’elle a vécu personnellement, celui d’une mère qui devient sourde un beau matin. À partir d’enregistrements, la comédienne donne vie à tous les personnages ; elle reprend en play-back les intonations, les souffles, les rires correspondant à des émotions, des mouvements, une rythmique. Ainsi naît sous nos yeux une tragédie singulière qui devient une histoire universelle. Un savant jeu avec les objets et une partition millimétrée transforment le spectacle en une étonnante expérience sensorielle, drôle et touchante. Une proposition originale qui a reçu le prix du Jury du festival Impatience 2024.
[ GV-P
[ GV-P ] Il paraît que les Européens ont (presque) tous au moins 2 % d’ADN néandertalien. Pas étonnant que David Geselson , brillant comédien chez Tiago Rodrigues mais aussi metteur en scène et auteur, ait décidé de se pencher sur le sujet. En s’inspirant de différents ouvrages, dont Néandertal. À la recherche des génomes perdus de Svante Pääbo, le prix Nobel de médecine 2022, il tricote, avec Neandertal (IN, Avignon 2023), un récit où s’entremêlent données scientifiques et histoires d’amour, intime et grande Histoire. Six interprètes donnent vie à la recherche de nos origines, celle des peuples et de leurs migrations. David Geselson en profite pour faire voler en éclats tous les discours sans fondement qui pullulent en ce moment sur la pureté de la race, alors qu’il n’en existe qu’une seule, la race humaine, justement. Et même s’il faut le mériter (ça dure 2h25), ça fait du bien ! 24 fév. > 01 mars • Théâtre des Célestins
[ TM ] Voilà deux occasions de (re)découvrir Nathalie Béasse, artiste singulière qui a ses inconditionnels. La Machinerie de Vénissieux présente Le bruit des arbres qui tombent et Bonlieu Scène nationale, Tout semblait immobile. Deux spectacles étranges qui emmènent loin d’ici et maintenant. Nathalie Béasse (qui vient des BeauxArts) séduit par le charme de ses créations, leur forme hybride très contemporaine, sans parole, à la fois danse, cirque, musique et surtout théâtre. Le spectacle avance par association d’idées, souvent bizarres, parfois inquiétantes. IInutile de chercher du sens à ces longues rêveries, il faut juste se laisser aller. Mais rien de douceâtre pour autant, les idées et images s’entrechoquent, provoquant des émotions inattendues, le sourire et le rire aussi car l’humour n’est jamais loin. Le bruit des arbres qui tombent • 26 > 27. fév. • La Machinerie • Vénissieux Tout semblait immobile • 03 > 05. fév. • Bonlieu Scène nationale • Annecy (74)
Texte Gallia Valette-Pilenko
Trina Mounier • Gallia
Valette-Pilenko
LE POIDS DES MOTS
27 > 31 JAN. TXR - Théâtre de la Croix-Rousse Lyon 4 croix-rousse.com
ByHeart de Tiago Rodrigues est enfin présenté au théâtre de la Croix-Rousse. Sa directrice
Courtney Geraghty a été marquée par cette pièce qui a fait le tour du monde depuis 2013.
Pourquoi teniez-vous à programmer ByHeart au théâtre de la Croix-Rousse ?
COURTNEY GERAGHTY J’ai découvert By Heart en 2016 au théâtre de la Bastille, c’était la première fois que je voyais le travail de Tiago Rodrigues. C’est un spectacle très simple et très délicat qui m’a beaucoup accompagnée par la suite. On y repense, on le trimballe avec soi dans sa vie de tous les jours, il réapparaît par moment dans votre tête... Pour moi, c’est un critère important de programmation. Ça fait cinq ans qu’on essaie de l’accueillir, mais comme Tiago Rodrigues y est seul en scène et qu’il a été nommé directeur du Festival d’Avignon, il est très pris. Je suis ravie de ne pas avoir lâché car il nous accorde une semaine entière !
Quel est le sujet de la pièce ?
CG Tiago Rodrigues livre un récit sur sa grand-mère qui lui a demandé de choisir le dernier texte qu’elle apprendrait par cœur, puisqu’elle allait devenir aveugle. Tiago partage avec le public cette quête du texte qu’il doit choisir, dans une expérience qui devient un peu collective, puisque dix personnes sont invitées à monter sur scène. L’histoire de sa grand-mère, qui est personnelle et émouvante, va rejoindre la question de la lutte contre la censure et l’obscurantisme. C’est simple et d’une portée totalement universelle, comme presque tout ce que fait Tiago, il touche des endroits à la fois intimes et politiques, c’est vraiment très fort. By Heart est un spectacle qui défend la liberté d’expression, tout comme le théâtre de la Croix-Rousse qui souhaite aller vers une société plus juste et plus inclusive, il a toute sa place chez nous. •
Photographe, poétesse, éditrice et créatrice des pompes funèbres alternatives Noir Clair, Laurence Loutre-Barbier n’entre pas dans les cases. Elle se laisse guider par son goût du large, de rencontrer des êtres « de l’autre côté du grillage ».
Texte Florence Roux
«Jesuisnéeversvingtans.Pour moi êtrevivante,c’estseprendre enmaindespiedsàlatête… », affirme Laurence Loutre-Barbier.
La quinquagénaire se remémore tout de même « une enfance normale » à Lyon, avec ses parents et sa sœur, l’école, la flûte traversière et les copines. « Mais cequim’intéressait,c’étaitdefoutrele camp, de prendre le large », résume-t-elle. Ce qu’elle fait. Après une prépa et une expérience au pair, Laurence fait mille et un boulots et, surtout, rencontre un garçon schizophrène. « Avec lui qui ne parlait pas normalement,j’aicommencéàparlernormalement, dans une vraie connexion d’âme à âme. Il a été un filsurréalisteetmagique,uneformed’éducationà laviequioffraitunegrandeplaceàl’insouciance et à l’irrationnel. » Elle auto-édite pendant sept ans Clou production, de petits ouvrages où elle mêle textes et photos très inspirés par cet homme qu’elle appelait Clou, et «dontchaquemouvementétait un actedecréationperformative ».
L’artiste photographie comme on rencontre. Dans une autre expérience de la marge, elle croise des Roms de Roumanie qu’elle photographie, puis suit pendant vingt ans, d’un terrain à l’autre. Plus tard, encore, elle devient amie de Jean-Pierre Verdier, clochard magnifique, poète et peintre des rues lyonnaises dont elle tire le portrait, qu’elle emmène jusqu’en Inde et auquel elle consacre un livre, après sa mort en 2021. Parallèlement, Laurence mène aussi une longue aventure dans l’édition. Celle-ci s’est engagée en 1995 au sein de la Réunion des musées nationaux –Grand Palais et se poursuit encore aujourd’hui avec Gilles Fage au sein de la maison d’édition éponyme. À la naissance de son fils Zéphyr, elle s’interroge sur ces lieux de vie et de mort que sont les hôpitaux. « J’avais trente-trois ans et je n’avais jamais vu de défunt. » Pendant deux ans, elle fréquente un funérarium où elle toilette et photographie les corps, écrit des textes. Elle fait ensuite une « formation de croque-mort », travaille deux ou trois ans avec un entrepreneur de pompes funèbres, puis décide, en 2018, de créer sa propre maison funéraire, Noir Clair, pour accompagner les vivants et leurs morts à sa manière, avec des rituels personnalisés. Elle est attachée à un accompagnement individualisé, tenant compte de la personnalité du défunt et de la demande de la famille. Il peut s’agir d’accompagner un homme dans la toilette de sa femme, de prendre une photo de la main alors que le corps n’est pas visible, de décorer un cercueil avec les enfants ou encore d’éditer un livre autour de la personne partie... Enfin, il y a cinq ans, l’éditrice crée la collection Dilaceratio Corporis, soit 27 ouvrages autour de la mort écrits par des chercheurs, historiens, médecins ou thanatopracteurs. « Plein de questions se posent, tout levivantestquandmêmemisenmouvement avec cette mort. C’est sans fin. » •
Dualité
L’INCROYABLEFEMMEDESNEIGES, SÉBASTIEN BEDBEDER
Il est des films qui aiment glisser d’un registre à l’autre et déjouer nos attentes. Trois œuvres récentes s’y emploient brillamment : elles s’ouvrent comme des comédies, badinent avec le burlesque puis basculent dans le drame ou le thriller. Un film, deux genres.
On commence avec Blanche Gardin qui, dans L’Incroyable Femme des neiges, retrouve son irrésistible personnage dépressif, à la fois désarmant et hilarant.
Coline Morel, exploratrice bipolaire et spécialiste du pôle Nord, voit sa vie déraper : son compagnon la quitte, elle est licenciée pour « ivresse, harcèlement et séquestration ». En pleine débâcle, elle retourne vivre dans la maison familiale du Jura auprès de ses deux frères – un Philippe Katerine lunaire et un Bastien Bouillon méconnaissable. Elle s’essaie à la pédagogie auprès d’une classe de maternelle. Traumatisme garanti pour les enfants ! Et l’une des scènes les plus drôles du film. Puis le récit déraille. La voilà réfugiée au Groenland pour préparer son ultime voyage, entourée par des Inuits. La comédie se transforme en une réflexion autour de la mort et de son accompagnement. Changement de continent et d’ambiance avec Tarik Saleh. Le cinéaste égyptosuédois s’est fait remarquer avec Le Caire confidentiel (2017) puis La Conspiration du Caire (2022). Il boucle sa trilogie avec LesAiglesdelaRépublique et une intrigue qu’il situe au Caire. Tourné en Turquie
et en partie financé par la France, le film adopte d’abord les codes d’une satire politique mordante. Georges Fahmy (joué par le grand Fares Fares), star de cinéma égyptien, est contraint d’incarner le président Sissi dans un biopic à sa gloire. Les péripéties comiques, dans lesquelles s’embourbe notre héros – dont une scène d’anthologie dans une pharmacie –, ne sont qu’un prélude. À mesure que l’intrigue se densifie, les ressorts de la comédie dévoilent une réalité plus inquiétante : manipulations, surveillance généralisée, coups tordus institutionnels… Le film se mue en thriller politique féroce et imprévisible. Retour en France, et à Paris, dans les années 1980, avec le dernier film de Stéphane Demoustier, qui relate la construction de l’arche de la Défense. L’Inconnu de la Grande Arche démarre par une scène burlesque : lorsque le président Mitterrand (un Michel Fau souverain) souhaite rencontrer le lauréat du concours pour l’aménagement de la Défense, personne ne retrouve trace du Danois au nom imprononçable. Johan Otto von Spreckelsen, architecte visionnaire, est en effet un parfait inconnu qui n’a construit que sa maison et quatre églises. Quand il débarque à Paris, en costumesandales, avec sa femme, pour réaliser
l’œuvre de sa vie – son gigantesque Cube, bientôt rebaptisé arche de la Défense –le récit semble voué à la comédie. Mais le projet colossal vire doucement au drame pour son concepteur dont l’idéalisme et la marginalité sont percutés par les intrigues politiques et les contraintes budgétaires. La trajectoire du Danois glisse subtilement vers la tragédie. À travers ces trois films, un même geste se dessine : utiliser la comédie comme porte d’entrée vers des zones plus sombres, plus sérieuses. Qu’ils fassent vaciller une exploratrice, un acteur incrédule ou un architecte trop romantique, ces cinéastes rappellent que les genres cinématographiques ne sont jamais étanches. •
Les chicons, ça vous connaît ?! C ’ est le nom que l’on donne à l’endive dans le Chnord. Mais, attention, entre la bellote * lovée dans son jambon à la béchamel et la craquante en salade avec son bleu et ses noix, y’a tout un monde. Celui de notre recette, pardi, où l’amertume légère se conjugue au gourmand du chèvre frais et au croquant d’un crumble de graines... Ça salive, hein ? Top, alors, on s’y met, les biloutes * ! Dépose les chicons dodus dans une poêle, p’tit filet d’huile d’olive et thym à gogo, avant de faire roustir * à feu ardent. Zou, c’est parti pour 5 minutes de galipettes et de roulades. La gym, ça fait suer et ça te les colore, tes chicons. Parfait. Feu baissé, on sale, on poivre avant de mouiller avec d’lau * (mais pas beaucoup, hein, un fond), on couvre et ça mijote encore 10 minutes pour être al dente. Hop là, on met la chauffe au four (190°). Mais cafouille * pas ! Dans une autre païelle * , à feu moyen, jette en vrac graines et amandes et remue tout doux. Les graines de courge chantonnent et font de petit pops ? Bascule tout dans un bol et écrase grossièrement. Mmmhh, le parfum des graines légèrement torréfiées te montent à la tête, mais fais pas ta badoule * ! Enfin, dans un plat, aligne les chicons et dézippe-les sur la longueur (mais pas en entier, un peu comme un sandwich) puis rhabille-les d’une belle tranche de chèvre frais. Faut encore que tu touilles le tahin à ton méli-mélo de graines, et hop sur les endives pour le make-up final. Ça file au four 15 petites minutes avant de finir dans la gamelle * . À table les biloutes et les quinquins * !
*Patois chti –Dans l’ordre (beau/belle), (l’ami), (rôtir), (l’eau), (se mélanger les pinceaux), (poêle), (la fofolle), (l’assiette), (les enfants)
4 BELLES ENDIVES 1 FROMAGE DE CHÈVRE FRAIS 1 CÀS DE THYM 1 CÀS D’AMANDES 2 CÀS DE GRAINES DE COURGE 1 CÀC DE GRAINES DE SÉSAME 1 CÀC DE GRAINES DE TOURNESOL 1 CÀC DE GRAINES DE LIN 1 CÀS DE TAHIN SEL, POIVRE, HUILE D’OLIVE
1. Secondaires pour prendre congé. 2. Exhalaison. 3. Évitez de le perdre, surtout dans sa face ! Peuple du Haut-Danube. 4. Peu recommandable avec un mauvais coton. A valeur exclamative s’il est juste ! 5. Ennui. Comme témoin ? Bon chauffeur en Égypte. 6. Centre de Londres. Bistrot ou de ligne. 7. Garde en réserve. 8. Que d’eau, que d’eau pour ce roi athénien ! Rendis moins dense. 9. Victorienne ou glaciaire à durée variable. Miction impossible. 10. Très réfléchi, ce personnel. Suivies de très près.
Verticalement
A. Rendues plus solides. B. Troubles du cœur et des sens. Géant vorace. C. Un type de société qui ne prend pas trop de risques. Dernier repas bouleversé. D. Hésitante.
E. Possible alternative de référendum chez Poutine. Ensemble de règles et cérémonials. Possède ou paresseux. F. Abrège le discours. Souverains cruels et despotiques. G. Fait partie de la famille. Désire. H. Vola aussi bien que son copain Nungesser. Étang proche de la rade. I. Insérera son scion. Ça fait mal ? J. Comme certaines majorités.