Quand le ballon et le micro remplacentlemicroscope
Dans une cour d’école de Kénitra, un professeur de physique demandeàsesélèves:«Quiparmi vous veut devenir chercheur ? » Silence gêné. Puis les réponses fusent : « Footballeur ! », « Rappeuse!»,«IngénieurenFrance !»Àpeineunemaintimideselève pourmurmurer«médecin».
Cette scène illustre un constat brutal : la jeunesse marocaine ne rêve pas de science Elle rêve de gloire sportive, de buzz musical, parfoisd’émigration Maisrarement d’unavenirdansleslaboratoiresde Casablanca, Marrakech ou Benguerir
Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire collectif, la science ne paie pas, n’inspire pas, ne fait pas rêver Les chercheurs marocains sont invisibles, leurs récits absents, leurs visages méconnus Le ballon de Hakimi et le micro de Toto brillent mille fois plus fort que le microscoped’unjeunedoctorant
Une question d’imaginaire avant tout
On aurait tort de réduire ce désintérêt à un simple calcul économique ou scolaire. Bien sûr, les salaires modestes des doctorants, les programmes lourds et théoriques, ou la bureaucratie académique découragent. Mais le problème est plus profond : c’est l’imaginaire collectif qui est orphelin
les jeunes n’ont pas de héros scientifiques à admirer Ils connaissent Mbappé et ElGrandeToto, mais pas Rachid Yazami, inventeur des batteries lithium-ion ; ni Rajaâ Cherkaoui El Moursli, pionnière de la physique nucléaire au Maroc ; ni Merieme Chadid, astrophysicienne qui a planté le drapeau marocain en Antarctique.
La science existe, mais elle est invisible Or, ce qui n’est pas raconté n’existepasdansl’imaginaire
Uneurgencenationale
Cette situation n’est pas seulement une curiosité sociologique, c’est un enjeu stratégique Car le Maroc a besoin de sa jeunesse scientifique pouraffronterlesdéfisdedemain: Réussir sa transition énergétique et numérique
Assurer sa souveraineté technologique face aux puissances mondiales.
Lutter contre l’obscurantisme, les fakenewsetladésinformation. Transformer son économie en valorisant la recherche et l’innovation.
Silesjeunescontinuentdetournerle dos à la science, le pays risque de rester simple consommateur de technologies importées. Le rêve collectif sera toujours ailleurs, jamais ici.
Desracinesmultiples
Ce numéro spécial montre que ce désamour pour la science a desracinesmultiples:
Culturelles:lafamillevaloriseles métiers “sûrs” (médecin, avocat, ingénieur), pas la recherche incertaine
Institutionnelles : l’école décourage la curiosité, réduit la scienceàdesformulesparcœur, prive les élèves d’expériences concrètes.
Médiatiques : la télévision et la presse ignorent les chercheurs, qui restent confinés dans des colloques.
Économiques : le chercheur est perçu comme pauvre, le footballeurcommeriche
Pourtant, tout n’est pas sombre. Les jeunes Marocains sont curieux, connectés, avides de savoir. Ils passent des heures sur YouTube et TikTok,oùlasciencemondialecirculedéjàsous forme de capsules ludiques. Ils s’enthousiasment pour le foot et le rap, qui peuvent devenir des portes d’entrée vers la physique, la biomécanique, l’acoustique. Ils regardent vers la diaspora scientifique, preuve que des Marocains réussissent à la NASA, au CERN,danslesgrandesindustries
Ce numéro spécial ne se contente pas de dresserunconstat Ilproposeunparcoursen20 articles, pour explorer toutes les facettes du problèmeettouteslespistesdesolutions: Pourquoilasciencen’inspirepaslajeunesse
Comment l’école et les laboratoires découragentouinvisibilisent
Comment le foot, le rap et la pop culture peuventdeveniralliés
Comment mobiliser la diaspora, les femmes, le numérique
Comment la science peut lutter contre l’obscurantismeetdevenirunenjeucitoyen
Certains articles s 'accompagnent d’encadrés, de portraits ou d’infographies, pour incarner les idéesetdonneràvoirautantqu’àlire.
Uneambition:réenchanterlacuriosité
Notre ambition n’est pas de culpabiliser la jeunesse, ni de pointer du doigt les familles ou lesinstitutions C’estdemontrerqu’unautrerécit estpossible
Unrécitoùunballonpeutexpliquerlaphysique
Où un beat de rap révèle la mathématique du rythme Où une chercheuse marocaine devient héroïne nationale Où TikTok ne diffuse pas que des danses, mais aussi des expériences scientifiques
Un récit où la science cesse d’être une matière sèche, pour devenir une aventure, une culture, unefierté
Unegénérationàconvaincre
La jeunesse marocaine est une chance immense. Elle est connectée, ouverte, imaginative. Mais elle a besoin de modèles,derécits,d’espacespourtransformersacuriositéen vocation
C’est à nous journalistes, enseignants, chercheurs, responsables politiques de lui donner ces clés Si nous échouons,ellecontinueraàrêverailleurs Sinousréussissons, elle transformera le Maroc en pays producteur de savoirs et d’innovations
Fairedelascienceunrêvecollectif
Ce numéro spécial est une invitation Une invitation à voir la sciencenonpascommeunluxe,maiscommeunenécessité Nonpascommeunedisciplineréservéeaux“meilleurs”,mais commeuneculturecommune
Car un pays qui ne raconte pas sa science se condamne à l’oubli Et un pays qui fait de la science un rêve partagé se prépareunavenirdesouverainetéetdedignité
Alors posons la question : voulons-nous que nos enfants continuentàrêverd’êtrefootballeursàBarceloneourappeurs à Paris ? Ou voulons-nous qu’ils puissent aussi rêver d’être chercheursàBenguerir,astrophysiciennesàRabat,inventeurs àCasablanca?
Le choix est devant nous. Ce numéro spécial en explore les chemins.Ànousdelesemprunter.
Ce numéro spécial de notre magazine consacré à la jeunesse marocaine et à la scienceparaîtdansunmoment symbolique : l’élection de M. Driss Louaradi à la présidence mondiale du Mouvement International pour les Loisirs Scientifiques et Techniques (MILSET). C’est une nouvelle dont nous devons collectivementnousféliciter.Elle consacre le parcours d’un Marocain passionné par l’éducation, l’innovation et la vulgarisation scientifique, reconnu désormais à l’échelle internationale.
Sonexpérienceetsonexpertise sont un atout majeur, non seulement pour la jeunesse mondiale, mais surtout pour la jeunesse marocaine. Nous comptonsbeaucoupsurluipour porter haut l’ambition d’une politique scientifique qui parle aux jeunes, qui transforme leur curiosité en vocation, et qui replace la science au cœur de notreprojetnational.
Car le constat est clair : nos enfants rêvent davantage de ballonsdefootballoudemicros derapquedemicroscopesetde laboratoires. Ce n’est pas qu’ils soient indifférents à la science, mais qu’ils n’en voient ni les visages, ni les récits, ni les perspectives. Dans une société saturée de modèles sportifs et artistiques,lascienceestrestée troplongtempsinvisible.
C’est précisément ce que l’action de M Louaradi et des institutions comme le MILSET peut contribuer à changer Inspirer les politiques publiques, encourager l’école à devenir un lieu d’expériences plutôt que de récitations, pousser les médias à donner une place régulière aux chercheurs, inciter les entreprises à investirdansl’innovation:voilàlesconditionsd’untournantdécisif.
Aveccenuméro,nousvoulonsprolongercesouffle.Montrerpourquoilajeunesse marocaine se détourne de la science, mais aussi comment elle pourrait s’y é ili M l iè l fi i i ibl l l l i
L’élection de Driss Louaradi nous rappelle une évidence : le Maroc n’est pas absent de la scène scientifiquemondiale.Sestalents rayonnent déjà, ici et ailleurs. À nous de transformer cet élan en rêve collectif. Car une jeunesse qui croit à la science est une jeunessequicroitensonavenir.
Driss Louaradi a obtenu un doctorat en Sciences de la Terre, de l’UniversitéDiderot-ParisVII IlaétéexpertinternationaldelaCulture Scientifique et Technique, auprès de nombreuses institutions gouvernementalesetorganisationsnationalesetinternationales. Il a assuré la formation à la démarche expérimentale de centaines d’animateursetd’enseignants,enFrance,auMarocetauMoyen-Orient Ila étéenseignantdeSVTdurant8ansdansleréseaudel’AEFEetjusqu’en2025 auLycéeJacquesChiracàRabat
Il totalise plus de 35 années d’expérience dans le domaine de la vulgarisationscientifique,delamuséographieetlejournalismescientifique Il a travaillé à la Cités des Sciences et de l’Industrie à Paris et l’Association Française des Petits Débrouillards Il a dirigé le service éducatif du « forum desSciences»àVilleneuved’Ascq,leplusgrandcentrerégionaldeCST,en FranceetlesPetitsDébrouillardsIle-de-France Cetteexpérienceaétéreconnueàl’échelleinternationaleparsonélectionle 2 octobre 2025 à Abou Dhabi, comme président du MILSET, l’une des plus importantesorganisationsdeloisirscientifiqueettechniqueauMonde
Ilmilitepourlacréationdecentresetdesmuséesrégionauxpourladiffusion de la culture scientifique et technique et la valorisation et la protection du patrimoine matériel et immatériel. C’est dans cet esprit qu’il a créé « l’Écomusée d’Ahfir : les Racines de l’Avenir » ainsi que le musée de l'Abeille VivanteàRabat,lepremiermuséeencyclopédiquesurl’abeilleetlemielau monde.
Il est membre du comité de rédaction JOSE (Journal Of Science Engagement) et du Laboratoire des Sources Alternatives de l’Histoire du Maroc à l’Institut des Sciences Archéologiques et du Patrimoine où il a enseignélamuséologiedurantlesdeuxdernièresannées
Le MILSET (Mouvement international pour le Loisir Scientifique et Technique) a été fondé par des représentants de cinq organisations internationales etdequaranteetuneassociationsnationalesissues devingtpays.Lorsdesoncongrèsfondateur,en1987, il s’est fixé pour objectif de contribuer au développement scientifique et technique, de diffuser la culture scientifique auprès des jeunes, de sensibiliser les citoyens à la protection de l’environnement et au développement durable. Le MILSETutiliselasciencecommeunpuissantlevierde progrès et de développement, ainsi que comme langageuniverselfavorisantledialogueinterculturel etlapaixdanslemonde.
Le siège social du MILSET est situé au prestigieux
Observatoire du Pic du Midi, un site scientifique et historiqued’exception,actuellementinscritsurlaliste indicative en vue de son classement au Patrimoine mondialdel’humanité.
La 19ᵉ édition de l’Exposcience Internationale – ESI 2025
La19ᵉéditiondel’ExposcienceInternationale(ESI2025)s’est tenue à Abou Dhabi, aux Émirats-Arabes-Unis, du 27 septembreau3octobre2025.
Crééen1987parleMILSET,cetévénementmondialarassembléplusde2400jeunesinnovateurs, âgés de 9 à 25 ans, représentant 46 pays, qui ont présenté plus de 800 projets scientifiques et techniques.
En complément de l’exposition principale, le programme comprenait des ateliers interactifs, des conférences,desdébatscitoyensentrejeunes(YouthCitizenConference),descongrèsdeleaders (Leader’s Congress) ainsi que des visites de centres culturels, de monuments et de musées, favorisant les échanges interculturels, la créativité et la coopération internationale entre les participants.
Jesuistrèshonoréparcettenouvelle mission et je profite de cette tribune pour remercierlesmembresduComitéExécutifdu MILSET de m’avoir fait confiance, en choisissant le projet que je leur ai présenté pour les quatre années à venir. Je remercie également l’Assemblée Générale qui a confirmé ce choix en ratifiant cette élection. Le Maroc a toujours été présent au sein du MILSET, grâce aux actions menées par les associations Bouregreg et Ribat El Fath dans le domaine de la science et la jeunesse Mohamed Ben Abdenbi ancien dirigeant de l’ONHYM a été pendant longtemps membre duComitéExécutifduMILSET
Personnellement, je ressens un sentiment mêlé de fierté et de reconnaissance envers tousceuxquim’ontguidéetservid’exemple, de par leur engagement, leur humanisme et leur volonté de défendre le projet d’une société rationaliste, respectueuse de la Nature et de l’Homme Une pensée particulière aux fondateurs du MILSET JeanClaudeGuiraudon,etFeuAdnanAl-Meerque Dieuaitsonâme
J’ai également conscience de l’immense responsabilité qui m’incombe Mais un tel travail ne peut être l’œuvre d’une seule personne. J’attends beaucoup de soutien de mes collègues au Comité Exécutif, de mon réseauquiregorgedepersonnesdévouéesà la cause de la jeunesse et de la science. Je compteaussisurlesoutiendemonpaysque jereprésenteauseinduMILSET. Nousauronsdenombreuxchantiersàmettre enœuvre.Cesnouveauxdéfisàrelevernous stimulent et nous poussent à être créatifs, à inventer à agir. Notre objectif premier est d’impliquer la jeunesse pour construire un scénario souhaitable, favorisant le progrès socialetlevivreensemble
Jesuistrèshonoréparcettenouvellemissionetjeprofitede cettetribunepourremercierlesmembresduComitéExécutifduMILSET dem’avoirfaitconfiance,enchoisissantleprojetquejeleuraiprésenté pour les quatre années à venir Je remercie également l’Assemblée Généralequiaconfirmécechoixenratifiantcetteélection LeMaroca toujours été présent au sein du MILSET, grâce aux actions menées par les associations Bouregreg et Ribat El Fath dans le domaine de la science et la jeunesse Mohamed Ben Abdenbi ancien dirigeant de l’ONHYM a été pendant longtemps membre du Comité Exécutif du MILSET.
Personnellement, je ressens un sentiment mêlé de fierté et de reconnaissanceenverstousceuxquim’ontguidéetservid’exemple,de par leur engagement, leur humanisme et leur volonté de défendre le projet d’une société rationaliste, respectueuse de la Nature et de l’Homme. Une pensée particulière aux fondateurs du MILSET JeanClaudeGuiraudon,etFeuAdnanAl-MeerqueDieuaitsonâme. J’aiégalementconsciencedel’immenseresponsabilitéquim’incombe. Maisunteltravailnepeutêtrel’œuvred’uneseulepersonne.J’attends beaucoup de soutien de mes collègues au Comité Exécutif, de mon réseauquiregorgedepersonnesdévouéesàlacausedelajeunesseet de la science Je compte aussi sur le soutien de mon pays que je représenteauseinduMILSET
Nousauronsdenombreuxchantiersàmettreenœuvre Cesnouveaux défisàrelevernousstimulentetnouspoussentàêtrecréatifs,àinventer àagir Notreobjectifpremierestd’impliquerlajeunessepourconstruire un scénario souhaitable, favorisant le progrès social et le vivre ensemble mondededemain:unmonderésilient,écologique,créatif,fondésurle dialogue interculturel et garantissant un équilibre harmonieux avec la nature,lastabilitéetlapaix
LesétudesinternationalesTIMSSetPISA sont sans appel. Elles révèlent des difficultés persistantes dans la maîtrise des compétences scientifiques et mathématiques. Pour PISA 2022, seuls 18 % des élèves atteignent le niveau minimal en mathématiques et 25 % en sciences.Pour le TIMSS 2023, les élèves marocains ont obtenu environ 390 points en mathématiquesetensciences,bienendessous de la moyenne internationale (500) A titre d’exemple la Corée du Sud qui avait un niveau dedéveloppementhumainéquivalentàceluidu Maroc dans les années soixante, obtient un scorede596,parmilesplusélevésaumonde
Nous savons maintenant ce qu’il nous reste à faire C’est de la qualité de l’enseignement des sciences dans le cadre formel et informel des résultats obtenus par nos élèves que dépendra le niveau de développement scientifique, technologiqueetindustrieldenotrepays,carles élèves d’aujourd’hui sont les chercheurs, les médecins et les ingénieurs de demain Ce sont ces résultats qui garantiront le développement socio-économiquedontabesoinleMaroc Inverser cette tendance commence par une formation de qualité de enseignants, ainsi que par la modernisation des ressources et des méthodes pédagogiques Généraliser la démarche expérimentale en développant chez les élèves le sens de l’observation, le raisonnement hypothético-déductif, et l’esprit analytique est devenu plus que nécessaire. Apprendreparcœursescoursdesciencesetles réciter sans comprendre est l’une des causes desmauvaisrésultatsdesélèvesmarocainsen science.
La valorisation du statut et de la rémunération des enseignants, est pour moi une nécessité absolue Enretourl’Étatexigeraunengagement sans faille des enseignants à l’instar des « enseignants-samouraï » au Japon qui à partir de1868marquantledébutdel’èreMEJI,l’èrede la lumière et des progrès, ont fait basculer le Japon,enquelquesdécennies,d’unpaysfermé àlascienceoccidentale,peudéveloppéaurang de la deuxième puissance économique du monde
C’est une question fondamentale Les réformes des systèmes éducatifs seules ne suffisent pas quand on voit que nosenfants,selonlesétudesdel’OCDE,passent,auminimum,en moyenne86%deleurtempséveilléhorsdel’école:surplusde5 800heureséveillées/an,5000heuressedéroulentendehorsde l’école,pourseulement800heuresd’enseignement
Occuper le temps de loisirs de nos jeunes d’une manière intelligente par des clubs scientifiques, des visites de musées interactifs, la participation à des camps et des festivals scientifiques, représente un levier essentiel pour renforcer les compétences et susciter des vocations. Ces activités jouent un rôledéterminantdansl’améliorationdesrésultatsdenosélèves en sciences et leur permettent d’aimer et choisir des filières scientifiques.DesorganisationscommeleMILSET,lesmuséeset lescentresdecuturesscientifiquesettechniquespeuventjouent unrôledéterminantdanscetteévolution.
Les ministères en charge des secteurs de l’éducation, de la jeunesseetdelaculture,auraienttoutintérêtàmettreenplace unepolitiquedecréationdecentresdeculturesscientifiqueset techniques, de centres de culture scientifique et technique régionauxetnationaux,afindesoutenirlesréformeséducatives C’est un facteur clef de leur réussite Ce projet mis en place permettra de créer des milliers d’emplois-jeunes, qui dans un cercle vertueux, vont contribuer à l’amélioration du système
Vousavezraison.Leverreàmoitiévideestaussiàmoitiéplein. A titre d’exemple, deux étudiants du Groupe Scolaire Jacques Chirac ontremporté,récemment,leprixdesOlympiadesdeChimieenFrance, parmi 350 candidats. Les deux élèves sont des enfants d’enseignants issus de la classe moyenne, qui ont bénéficié d’un environnement favorableàleurépanouissementetàleurréussite.
UnautreexempleestceluiMeriemeHadid,enseignante-chercheuseen astronomie à l’université Nice-Sophia-Antipolis. Issue d’une famille modeste de Casablanca (père forgeron, mère au foyer) ne l’a pas empêchéderéussirdansledomainedelarecherchescientifique
On peut aussi citer les milliers de jeunes Marocains qui occupent des postes stratégiques dans les plus grands groupes et les plus grands laboratoiresenEuropeetpartoutdansleMonde,ainsiqueceuxadmis dans les écoles les plus sélectives comme l’École Polytechnique, HarvardouleMIT Cesexemplesprouventque,lorsquelavolontéetles moyens sont réunis, les jeunes et chercheurs marocains réussissent brillamment
Un dernier exemple, à une tout autre échelle : l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine l’INSAP, qui enchaine des découvertes avec une ampleur et une fréquence inédite, à portée universelle:LeMarocterred’originedupremierHomosapiens(300000 ans)etdupremiercollierdel’humanité(150000ans),lepremierusage médicinal d’une plante comme anesthésiant pour pratiquer la première trépanation au monde il y’a plus de 12 000 nans La publication de ces découvertes dans les plus prestigieuses revues internationales comme « Nature » , « Science » et « Proceedings of the NationalAcademyofSciences»deWashingtonmontrequ’àforcede volonté et de travail, les chercheurs peuvent obtenir des résultats exceptionnels.
Abdeljalil Bouzouggar, directeur de l’INSAP, est classé, selon l’index AD Scientificdespublications,premierchercheurenarchéologieàl’Institut Max Planck en Allemagne, où il est chercheur associé, et dixième en Allemagne dans sa discipline. Lui, comme l’INSAP, créé par la défunte Joudia Hassar Benslimane - une femme de science qui mérite les hommagesqueDieuaitsonâme-sont«madeinMoroccco».
Touscesexemplesprouventqueletravail,ladéterminationetlesérieux peuventengendrerdegrandschangements Quandonveut,onpeut L’exempledeMadameJoudiaHassarBenslimanemérited’êtreconnue et célébré par tous les marocains et particulièrement les femmes
Donner son nom à une grande artère du quartier Al-Irfane ouen ou créer un prix scientifique en son honneur, à décerner à la femme scientifiquelaplusbrillantedel’annéeestlamoindredeschoses
Lesexemplesetlessymbolespeuventaussiparticiperàlamarchedu progrèsenservantdemodèle,enstimulantle«désirmimétique»cher à René Girard : nos désirs ne naissent pas spontanément mais nous désironscequedésirenotremodèleauquelons’identifie
LerôleduMILSETestdecontribueràoffrir aux jeunes du monde entier une éducation formelleetnonformelledequalitéquiimpacte positivementlessociétés
Au Maroc comme ailleurs, l‘histoire des pays développés nous livre un message clair : c’est endéveloppantchezlesjeunescitoyensl’esprit critique et la pensée rationnelle, en les encourageant à pratiquer des activités scientifiques, que naît une société de la connaissance et du progrès. C’est une condition sine qua non. D’où l’importance de renforcer la place des mathématiques et des sciences dans les programmes éducatifs à l’écolecommehorsdel’école.
Quant à la désinformation et aux théories complotistes, elles peuvent être qualifiées de cancer. Elles constituent un terreau fertile pour l’extrémisme et la violence Nous traversons certainement l’une des périodes les plus critiques de l’histoire humaine Internet est un outil formidable, une bibliothèque qui recèle des ressources infinies, mais il peut aussi être undangerenpropageantlesfaussesnouvelles, lesdiscourshaineux,oulesappelsàladivision etàlaguerrecivile
Nous disposons pourtant d’un vaccin : La scienceetl’espritcritiquequ’elledéveloppe Un scientifique est doté de capacités d’analyse et d’outilsméthodologiquesquiluipermettentde distinguer le vrai du faux, la science d’une croyancesansfondement
Nos programmes et nos actions au sein du MILSET combattent les théories complotistes et antiscience Ils donnent aux jeunes les outils pour affronter la dure réalité d’un monde de plusenplusincertain,deplusenpluscomplexe, de plus en plus violent. Nous les accompagnonspourqu’ilspuissentinventerle Mondededemain.
C’estunexercicedifficilequede résumer en quelques phrases les grandes évolutions humaines. Les premièrescivilisationsnéesenChineet au Moyen-Orient sont le fruit de la capacité des peuples à observer la nature et le ciel, de les décrire et les mesurer avec méthode. L’invention du papier en Chine, inspirée des nids de guêpes, fut une découverte majeure L’inventiondel’astrolabeparlesarabes fut le fruit de leur connexion permanente avec le ciel Plus de la moitié (65%) des étoiles officiellement nommées par les astronomes portent unnomarabe,unbelhéritagedel’âge d’or, de « quand les sciences parlaient arabe » Galilée, Newton et Descartes ont inventé la science moderne qui a abouti aux découvertes scientifiques et technologiques qu’on connait Pasteur a percé le monde invisible des
En regardant l’histoire, la dynamique que connaît aujourd’hui le Maroc, malgré les difficultés, peut conduire à des transformations profondesetrapides.Jesuisprofondémentconvaincuquecepaysaux racines millénaires, alliant modernité et traditions, foi et raison, peut devenir l’« El Andalous du XXIᵉ siècle » , sous l’aile protectrice de Sa MajestéleRoiMohamedVI.Cequiaétépossibleilyaplusdehuitsiècles reste possible aujourd’hui. Le Grand Commentaire, l’œuvre monumentale d’Ibn Rochd (Averroès), né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakechen1198,futd’abordcommandéeparlecalifealmohadeAbû Ya‘qûbYûsuf(1138-1184),passionnédephilosophieetdesciences Cette œuvrea«initiél’Occidentàlaraison,àsonusageprofane,enunmotà lascience» Elleacontribuéàlarationalisationdelapenséemédiévale, à l’origine de la révolution scientifique et des Lumières en Europe, quelques siècles plus tard C’est dans ce pays, dans ce creuset, qu’est néelaquintessencedel’espritd’Averroès LeMaroc,entantqu’héritierde ces temps glorieux et de ces origines multiculturelles, possède un potentielimmense,commeentémoignel’histoiredessciencesetdela philosophie
Pourquel’espritscientifiques’enracine dans une société, la culture scientifique et te imprégner le peuple En d’autres termes, e popularisée afin de toucher le plus grand citoyens, jeunes et moins jeunes Paradoxaleme arabo-musulmann’ajamaisconnud’averroïste d’Averroès ont été critiquées et interdites rationalisme Les jeunes esprits n’avaient pas écrits
Uneautreillustrationdesdégâtsquepeutcaus nousvientdeChineduXVesiècle Lesmandarin diffusiondessciencesetdestechniquesparceq traditionalistesparprincipe,ilsenseignaientsurt littéraire et confucéenne, et se méfiaient des technologiques qui pouvaient bouleverser l établi.
L’Europe, elle, a choisi le chemin inverse en en Révolution scientifique et industrielle notamme redécouverte de l’œuvre d’Aristote et d’Ibn Roc del’arabeaulatindèslafinduXIIesiècleenAnd les historiens de la pensée médiévale s’accor averroïstesontjouéunrôledéterminantdansl’é sociétéoccidentaleversunesociétérationaliste la civilisation occidentale que l’on connait La savoirsàtraverslesencyclopédies,lessociétés musées, les cabinets de curiosités, ont joué un dansl’essaimagedelaculturescientifiqueette popularisationdelascience
L’appel au changement et les revendications p jeunesse portent sur une meilleure rationali sociétémarocaine,pouraméliorerlessystèmes desantéetgarantirdéveloppementsocio-écon représente en réalité une formidable opportun une rupture, en impliquant cette jeunesse da sociétal d’envergure où la science, les l’environnement et l’IA joueraient un rôle conjonction ne peut que renforcer le rôle q endosse désormais au sein du MILSET Mais Maroc,notremissionestdecréerdessynergies Maghreb,enAfrique,dansleMondeArabeet,plu à travers les cinq continents, afin de construir fondé sur la science, le dialogue interculture fraternité,lacoopérationetlerespectdelaplanè
Dans les cours de lycée, dans les ruelles des quartiers populaires ou même dans les conversations de salon, une même phrase revient : “Mon fils sera un grand footballeur, inchallah.” Le ballon de football, rond, brillant,omniprésent,incarnel’ascenseursocialleplus rapide, le plus visible et le plus célébré par la société marocainecontemporaine.Faceàlui,lemicroscopedu chercheur reste un objet froid, austère, invisible aux yeuxdesjeunes.
Pourquoi, dans l’imaginaire collectif marocain, le rêve d’EinsteinoudeMarieCurien’a-t-ilpaslemêmeéclat queceluid’AchrafHakimioud’OussamaTannane?La réponse, complexe, mêle culture, économie, médiatisationethistoire.
Unimaginairesaturéparlefootball
LeMarocestunpaysdefootball Laqualificationhéroïque desLionsdel’AtlasauMondial2022auQataragravéun mythe collectif : celui d’une équipe issue des quartiers populaires devenue demi-finaliste mondiale Hakimi, Ziyech, Boufal ou Yassine Bounou incarnent ce rêve Les enfants s’identifient à eux car leur succès semble reproductible : un ballon, une rue, un terrain vague suffiraient,croit-on,àouvrirlavoieverslagloire
Les médias amplifient cette fascination : retransmissions massives de matchs, talk-shows sportifs quotidiens, une économiedufootquipèsedesmilliards Lesfootballeurs deviennent des marques, des égéries publicitaires, des influenceurs Leurvieprivée,leursvoitures,leursmaisons, leursmariages,toutestscrutéetmisenscène Résultat: unmodèleuniqueoccupetoutl’espacesymbolique À l’inverse, combien de Marocains connaissent le nom d’un scientifique marocain contemporain ? Peu Et ceux quiexistent–ingénieursàlaNASA,chercheursenIAouen biotechnologie – ne bénéficient d’aucune vitrine médiatiquenationale.
Lacélébritécontrelalenteur
La science demande du temps, de la patience et une longueformation.Pourdevenirchercheur,ilfautsouvent dixannéesd’étudespost-bac,desdoctorats,
des publications, des concours. Les récompenses arrivent tard, rarement spectaculaires, et le succès n’est pas garanti.
Lefoot,àl’inverse,offredestrajectoiresfulgurantes:à18ou 19ans,unjoueurpeutdéjàsigneruncontratprofessionnel, devenirricheetmédiatisé.Lamusiqueetlerapoffrentune promesse similaire : la viralité d’une vidéo peut, en quelques semaines, propulser un artiste au-devant de la scène.
Cette opposition est cruelle pour la science : lente, exigeante, parfois ingrate Elle l’est encore plus dans un pays où l’ascenseur social est souvent perçu comme bloqué, et où la jeunesse cherche des raccourcis pour échapperauchômageouàlaprécarité
L’absencederécitshéroïques
Le Maroc a pourtant connu ses grands savants à travers l’histoire:IbnBattuta,cartographeetexplorateur,ouencore Al-Idrissi,géographedegénie,quidessinaitdéjàlemonde au XIIe siècle Mais dans les manuels scolaires comme dans les médias actuels, ces figures restent des notes de basdepage
Aucunrécithéroïquemodernen’estconstruitautourdela science On ne célèbre pas un ingénieur qui conçoit un satelliteouunechercheusequidéveloppeunvaccin Leurs réussitesrestentconfinéesàdescerclesacadémiquesou àladiaspora Lascience,fautedemiseenrécit,nedevient pasrêve
Or,commel’expliquentlessociologuesdelaculture,lerêve est toujours une histoire. On ne rêve pas de science en chiffres,onrêvedescienceenvisages,endestinsincarnés. Ce qui manque au Maroc, ce sont ces visages visibles, médiatisés, ca l’imaginaireco
Lerôledesfamilles
Dans les familles marocaines, le discours est révélateur. Les parents encouragent volontiers leursenfantsà“réussirdanslavie”àtraversla médecine, le droit ou l’ingénierie, métiers stables et respectés. Mais peu envisagent la recherche scientifique comme une voie d’ascension.
Pourquoi?Parcequelarechercheestassociée àlaprécarité,àl’exilforcéversl’étranger,àdes salaires modestes Beaucoup de doctorants marocains témoignent d’un manque de reconnaissance, d’une bureaucratie étouffante, d’un financement insuffisant Les parents, rationnels, préfèrent donc miser sur des professions visibles, rémunératrices, rapides Le rêve du foot ou du rap, même s’il reste statistiquementimprobable,paraîtplusexaltant quelalenteurd’unparcoursscientifique
Lesconséquencesd’undéséquilibre
Ce déséquilibre a un coût Quand une société investit son imaginaire collectif dans des modèles de divertissement (sport, musique, showbiz), elle réduit la part des rêves tournés vers l’innovation, la recherche et la créativité scientifique Celapeutentraînerunepénuriede vocations, une fuite des talents et un retard technologiquedurable
La jeunesse marocaine est brillante : les élèves marocains qui participent aux olympiades internationales en mathématiques ou en physiquereviennentsouventavecdesprix.Mais ces succès restent discrets, non relayés, sans capital symbolique. Le pays applaudit un but marqué à la CAN, mais ignore une médaille scientifique.
Commentrééquilibrerl’imaginaire?
Ilnes’agitpasdenierlerôledusportoudela musique,quisontdespassionslégitimesetdes carrières réelles Il s’agit d’élargir le champ du rêve Pourcela,troispistesapparaissent:
Raconter la science comme une aventure humaine : donner des visages, raconter des histoires de chercheurs marocains, les médiatiserautantqu’unjoueurdefoot
Créer des événements populaires de science : festivals,compétitions,muséesinteractifs,clubs scientifiques, qui rendent la science visible et attractive
Valoriser économiquement les carrières scientifiques : montrer que la recherche peut aussi générer des emplois, des startups, de l’innovationrentable
Réhabiliterl’étoile
dulabo
Le rêve est un capital immatériel puissant. Aujourd’hui, il est accaparé par le foot, la musique et les réseaux sociaux. Mais il peut être élargi. Si la société marocaine investit dans des récits scientifiques, dans des figures héroïques et dans des espaces de médiation, alors la jeunesse pourra réapprendre à rêver d’astrophysique, de médecine, de biotechnologieoud’intelligenceartificielle. Le ballon de foot n’écrasera pas toujours l’étoile du labo. Encore faut-il qu’on ose faire briller cette étoile, au même titre que les projecteursdesstades
Sur les écrans marocains, le rappeur perce en trente secondes, l’ingénieur s’éclipse en silence. L’algorithme applauditlapunchline,pasleprototype.Résultat:pour unado,l’équationparaîtévidente unmilliondevues> unbrevet.Cen’estpasqu’unequestiondegoûts:c’est unsystèmedeproductiondevisibilitéqui,aujourd’hui, valoriselespectacleaudétrimentdelaconnaissance. Décryptaged’unemachineculturelle…etpistespourla hacker.
Lafabriquealgorithmiquedu“désir”
Les plateformes ont un objectif simple : maximiser le tempspassé Ellessurvalorisentdonclescontenusàforte rétention émotionnelle rythme, musique, visages expressifs, narration courte, cliffhangers. Le rap coche toutes les cases : codes visuels clairs, sons accrocheurs, formatsrépétables,communautéactive.Lascience,elle, se présente souvent comme un exposé linéaire, “face caméra”, peu monté, sans musique ni arc narratif. En langage plateforme : faible taux de complétion, donc moins de diffusion, donc moins d’abonnés. Le cercle est vicieux:moinsontevoit,moinsonteverra.
L’économie de l’attention : qui capte la monnaie culturelle?
Unrappeurinstalleunemarquepersonnelle:esthétique, gimmicks,storytellingbiographique(“d’oùjeviens”,“oùje vais”) Chaque sortie est un événement monétisable (streams, showcases, deals) L’ingénieur, lui, n’a pas appris à convertir sa compétence en récit public ; sa “valeur” reste cantonnée au bureau d’études La société lui reconnaît de l’utilité, pas de la désirabilité Or, pour la jeunesse,ladésirabilitéestlamonnaiereine
Ajoute une asymétrie : l’écosystème rap dispose d’intermédiaires rôdés (labels, beatmakers, studios, médias urbains, influenceurs) L’écosystème science médiatique est embryonnaire : peu de producteurs, peu de formats “prêts réseaux”, aucune “école du vulgarisateur”, rareté des partenariats entre labos et créateurs.Lescartessontmarquéesd’entrée.
On rêve ce qu’on voit Le Maroc offre des récits héroïques pour le sport et la musique stades pleins, cérémonies, top trends , très peu pour la science Même lorsqu’un projetlocalestremarquable(robotiquelycéenne,biotechs, spatial, énergies), il est raconté en communiqués arides, loin du rythme et des codes des plateformes La même avancée, filmée en format documentaire nerveux, soustitrée,chapitrée,cadréeen“mini-saga”,peutdevenirvirale La matière première n’est pas le problème ; la mise en scènel’est
Pourquoi c’est un enjeu public (pas un caprice d’influence)
Derrière la bataille de la visibilité, il y a l’orientation des vocations et donc la souveraineté technologique. Si l’imaginaire collectif n’associe pas prestige, fun et reconnaissance à la science, les talents bifurquent vers d’autreshorizons.Onperddeschercheurs,desingénieurs, des techniciens et l’on importe des solutions au lieu de les créer. La visibilité n’est pas cosmétique, elle est stratégique:ellefaçonnelesrêves,doncl’avenir.
Ce qui marche déjà (ailleurs… et chez nous quandons’ymet)
La narration courte en série Plutôt que des vidéos de 8 minutes, des “saisons” de 8 x 45 secondes : un concept = un épisode, un cliffhanger,uncall-to-curiosity.
Le “maker entertainment”. Laboratoires, fablabsetclassestransformésenplateauxde micro-expériences : l’expérience prime, les résultatssurprennent,lemontagerythme.
L’hybridationculturepop Science+musique= décryptagedeseffetssonores,acoustiquedes studios, IA musicale Science + sport = biomécaniquedestirs,dataducoaching
Lesvisages Un“host”récurrent,identifiable,qui incarne la communauté et ses codes charismepédagogique>titreacadémique
Quand des enseignants marocains ou des clubs de robotique adoptent ces codes, leurs comptes explosent La bonne nouvelle : la barrière n’est pas l’intérêt du public, mais la forme
Le talon d’Achille du monde scientifique : la pudeurmédiatique
Beaucoup de chercheurs voient la mise en scènecommeunetrahisondelarigueur C’est l’inverse : une bonne mise en récit est une pédagogie On ne demande pas d’aplatir le savoir,maisdeledécouper,delescénariseret de l’incarner. L’absence de story ne protège paslacomplexité;ellelarendinvisible.
Autre frein : l’idée que “les chiffres parlent d’eux-mêmes”. Sur TikTok et Insta, ils chuchotent. Ce qui parle, c’est un visage qui raconte, une main qui montre, un plan qui surprend,unepromessequitient.
Pland’attaque:comment“rendrel’ingénieur bankable”sanstrahirlascience Écrire pour l’algorithme, penser pour le cerveau
Objectif final : convertir la curiosité en pratique. Chaque vidéo doit pointer vers une action : atelier, club, MOOC, concours, porte ouverte, stage d’été. Le like est un début ; l’inscription est la victoire. À moyen terme, on mesure l’impact:plusd’élèvesenoptionsscientifiques,plusdefillesenSTEM,plusdeprojetssoumisàdesexposciences,plus destagesenlabo.Lavisibilitédevientpipeline.
Forcerlaporte durêve
Aujourd’hui, un rappeur “vaut” plus qu’un ingénieur sur Instagram parce que l’algorithme rémunère la forme, pas l’effort ; le récit, pas le CV. La solution n’est pas de moraliser les jeunes ni de dénigrer la culture urbaine.C’estd’apprendreàraconter la science avec les mêmes armes : rythme, visages, arc narratif, rendezvous, émotion Quand l’ingénieur devientunconteur,lascience
DanslesconversationsdejeunesMarocains,quandon demande : “Qui t’inspire ?”, les réponses tournent souvent autour de footballeurs, rappeurs ou influenceurs.Hakimi,Ziyech,ElGrandeToto,ouencore des figures mondiales comme Cristiano Ronaldo ou Travis Scott. Mais combien de noms de scientifiques marocains sortent spontanément ? Presque aucun. Là est le cœur du problème : le Maroc n’a pas encore construitde“hérosscientifiques”visiblesetdésirables, capablesderivaliserdansl’imaginairecollectifavecles icônesdusportoudelamusique.
Pourtant, ces figures existent. Elles travaillent dans l’ombre, souvent à l’étranger, parfois dans des laboratoiresnationaux,maisellesn’ontpasencoretrouvé la caisse de résonance médiatique qui transformerait leurréussiteenrécitpopulaire.Cetarticleleurredonnela paroleettentedecomprendrepourquoileMarocpeineà transformersesscientifiquesenmodèlesinspirants.
Lespionniersinvisibles
Le Maroc a fourni au monde des chercheurs brillants, dans des disciplines allant de l’astrophysique à la biotechnologie OnpourraitciterRachidYazami,inventeur de l’anode en graphite des batteries lithium-ion, une découverte qui a révolutionné l’électronique mondiale Yazami est reconnu par la communauté scientifique internationale, a reçu des prix prestigieux, mais reste inconnu du grand public marocain Combien de jeunes Marocainssaventqueleursmartphonefonctionnegrâce àl’inventiond’uncompatriote?
Dans le spatial, la diaspora brille également Kamal Oudrhiri, ingénieur à la NASA, a participé à plusieurs missionsversMarsetàdesprojetsd’explorationspatiale majeurs Des noms comme celui-ci devraient être affichés sur les murs des écoles, célébrés comme on célèbre les athlètes Mais ils ne font que rarement l’objet d’articlesgrandpublicoud’émissionsTV
Ces chercheurs et ingénieurs incarnent pourtant exactement cequimanque:unmodèled’excellencescientifiquemarocain, tangible,humain,inspirant
Pourquoi ces modèles restent dans l’ombre ?Trois raisons principalesexpliquentcetteinvisibilité:
Undéficitdecommunicationscientifique.
AuMaroc,lessuccèsscientifiquesnesontpasmédiatisés Les médias généralistes privilégient la politique, le sport et la culturemusicale Lesrubriquesscienceexistentrarement,etla vulgarisationscientifiqueestquasiabsente
Unproblèmedeproximité.
Beaucoup de ces figures travaillent à l’étranger Leur réussite est perçue comme “hors sol”, inaccessible pour un jeune de Rabat, Fès ou Agadir Il manque des modèles enracinés localement,visiblesdanslasociétémarocaine
Unimaginairecollectiffaçonnéailleurs.
Dans le monde anglo-saxon, Elon Musk, Steve Jobs ou Mae Jemison(premièreastronauteafro-américaine)sontdevenus desmythesvivantsparcequeleurshistoiresontétéracontées comme des sagas, reprises par les médias, le cinéma, les biographies. Le Maroc n’a pas encore construit ces récits autourdesesproprestalents.
Lesraresrécitspopulaires
Il existe tout de même des initiatives ponctuelles. La presse a parfois relayé les exploits d’équipes de robotique lycéenne marocainesquiontbrillélorsdecompétitionsinternationales Des jeunes filles de lycées publics ont remporté des prix d’innovation en ingénierie Ces victoires montrent qu’il y a un vivier, une énergie Mais faute de relais médiatiques durables, ellesdisparaissentaussivitequ’ellesapparaissent Imagine-t-on un instant si la demi-finale du Mondial 2022 avait été traitée en une simple brève dans un journal local ? C’est le sort réservé aux succès scientifiques marocains : un éclair,puisl’oubli
Lerôledeladiaspora
La diaspora marocaine, estimée à plus de 5 millions de personnes, est un trésor de talents scientifiques Du Canada à la France, des États-Unis au Golfe, des chercheursmarocainspublient,innovent,créent.Certains dirigent des laboratoires, déposent des brevets, enseignentdansdesuniversitésprestigieuses.Pourtant,le lienaveclajeunessemarocainedupaysrestefragile.Les conférencespubliques,lesprogrammesdementorat,les interventions médiatiques de ces figures sont rares. Or, leur visibilité pourrait transformer l’imaginaire des jeunes générations.
Créerune“galeriedeshérosscientifiques”
Sil’onveutquelesjeunesMarocainsrêventdescience,il faut des visages Des personnalités à la fois exceptionnelles et accessibles, qui montrent qu’on peut être marocain et briller mondialement dans des disciplines exigeantes Une idée simple pourrait être développée:unegalerienationaledeshérosscientifiques marocains, sous forme d’exposition permanente, de contenusnumériques,decampagnesdanslesécoles
Chaque enfant devrait connaître au moins dix noms de scientifiques marocains, comme il connaît dix noms de footballeurs Non pas par patriotisme vide, mais pour élargirlechampdespossibles
Lebesoind’unstorytellingadapté
Un modèle n’est pas seulement une personne, c’est une histoire Pour transformer un chercheur en source d’inspiration,ilfautraconter: sonenfance,sesdifficultés,seséchecs, lemomentoùlapassionaprisledessus, lecheminparcourumalgrélesobstacles, lesimpactsconcretsdesontravailsurlequotidiendes gens.
MaeJemisonn’estpasseulementconnuepouravoirvolé dans l’espace. Elle est connue parce qu’on a raconté qu’elle était une enfant fascinée par Star Trek, qu’elle a surmonté des discriminations raciales et de genre, et qu’elleafinalementatteintsonrêve.C’estcetypederécit quimanqueauMaroc
Lesmodèlesdedemain:misersurlesjeunes
Il ne s’agit pas uniquement de célébrer les grands savantsdéjàconfirmés Lesmodèlesdedemainpeuvent être de jeunes étudiants, de jeunes chercheurs qui innovent dans les biotechs, les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle En mettant en lumière ces trajectoires dès le départ, on peut créer une génération de scientifiques visibles, qui parlent la même langue culturelle que les jeunes, qui utilisent les mêmes réseaux sociaux, qui savent transformer une expérience de laboratoireenvidéovirale
redonnerdes visagesàla science
La science ne manque pas de talents marocains. Elle manque de récits, de symboles, de vitrines. Si l’on veut que la jeunesse marocaine rêve d’inventer, d’explorer,decréer,ilfautquedesfigures scientifiques soient placées au centre de l’imaginaire collectif. Célébrer un but est légitime, mais célébrer une découverte l’esttoutautant.
Les“ElonMuskmarocains”existentdéjà.Ils attendentsimplementquelepaysdécide delesreconnaître,delesraconter,etd’en faire des phares pour les générations futures.Carunrêven’existequelorsqu’on luidonneunvisage
L’HOMME DERRIÈRE VOS BATTERIES
Né à Fès en 1953, Rachid Yazami a changé la face du monde sans que la plupart des Marocains le sachent C’est lui qui, au début des années 1980, a inventé l’anode en graphite des batterieslithium-ion Grâceàcettedécouverte,nostéléphones, ordinateurs portables et voitures électriques fonctionnent aujourd’hui.
Installé à Singapour, Yazami a reçu en 2014 le prestigieux prix Charles Stark Draper, l’équivalent d’un Nobel de l’ingénierie. Pourtant,auMaroc,sonnomresteconfidentiel.Nisestravaux,ni son parcours n’ont été racontés comme une saga nationale. Il illustre parfaitement ce paradoxe : nous utilisons tous les jours son invention, mais nous ignorons le visage de son créateur. Rachid Yazami est un modèle de rigueur, de patience et de créativité scientifique. Un héros discret qu’il serait temps de célébrer
QuandlaNASAfaitatterrirunroversurMars,unMarocainn’est jamaisloin KamalOudrhiri,originairedeRabat,estingénieuren télécommunications spatiales Il a travaillé sur plusieurs missions emblématiques : Mars Exploration Rover, Juno (vers Jupiter),ouencorelesprojetsdenavigationinterplanétaire
À la NASA depuis plus de vingt ans, il est devenu un rouage essentieldelaconquêtespatialemoderne Pourtant,raressont les Marocains qui connaissent son nom Pour les jeunes passionnés d’astrono extraordinaire : celui dansl’institutionscie histoire montre que Américains ou aux E marocain
LA SCIENTIFIQUE DEVENUE
LE MAROCAIN DE LANASA
m Kadri est une figure atypique : une scientifique ocaine devenue capitaine d’industrie mondiale mistedeformation,elleestaujourd’huiPDGdugroupe ay, un géant de la chimie basé en Belgique Avant elleaoccupédespostesdedirectiondansplusieurs inationales, toujours en mettant son expertise ntifiqueauservicedelastratégie.
mme,Marocaine,scientifique,etdésormaisdirigeante diale:sonparcoursbriseplusieursplafondsdeverre fois. Elle prouve qu’une formation scientifique peut er bien au-delà du laboratoire, jusque dans les eils d’administration des plus grandes entreprises. lesjeunesMarocainesenparticulier,IlhamKadriest sourced’inspirationpuissante:elleincarnel’idéeque cience est aussi une voie d’émancipation, de ershipetderayonnementinternational
Tu veux être chercheur ? Mais ça ne nourrit pas son homme !” Combien d’adolescents marocains ont entendu cette phrase autour de la table familiale ? Au Maroc, les choix d’orientation ne relèvent pas uniquementdelapassionoudesaptitudesscolaires.Ils s’inscrivent dans un univers de représentations collectives où la réussite est souvent mesurée en prestige immédiat, en stabilité sociale ou en visibilité publique. Dans ce contexte, la science se heurte à un mur culturel : celui d’une famille qui rêve d’ascension rapide pour ses enfants, pas d’un chemin long et incertaindanslarecherche.
Lafamillecommepremiermoteurdecarrière
Dans la culture marocaine, la famille joue un rôle déterminantdansleschoixdevie Ellen’estpasunsimple spectateur : elle oriente, conseille, parfois impose Le statutsocialdel’enfantrejaillitsurl’honneurcollectif C’est pourquoi certaines professions sont survalorisées : médecin,avocat,ingénieur symbolesderéussitesolide etdereconnaissancesociale
À l’inverse, les métiers de la recherche, de l’université ou du laboratoire n’ont pas ce lustre immédiat Ils sont perçus comme précaires, mal rémunérés, éloignés des projecteurs Pourunparent,poussersonenfantversune carrière de chercheur revient à l’exposer à une vie de frustrations.
Lerêvecourtcontrelerêvelong
Lerêvedefootballeurouderappeurincarnelatrajectoire rapide:quelquesannéesd’effortspeuvent silachance sourit se traduire par la célébrité et la richesse. Même improbable,cetteperspectivefascinecarelleprometun raccourci.
La science, au contraire, demande de la patience : dix années d’études, des doctorats, des concours La reconnaissance arrive tard, et souvent dans l’ombre Le chercheur ne remplit pas un stade ; il publie dans une revue que personne, dans la famille, ne lit Résultat : la carrière scientifique n’est pas interprétée comme un “rêve”,maiscommeunegalèreprolongée
L’argentetlasécuritécommeobsessions
Beaucoup de familles marocaines ont une obsession légitime:assureràleursenfantsunesécuritématérielle
Dansuncontexteoùlechômagedesdiplômésestélevé,où l’avenir paraît incertain, le choix rationnel est de pousser les jeunes vers des filières dites “rentables” Médecine, pharmacie,ingénierie,business Larecherche,elle,n’apparaît pascommeunegarantie
Un doctorant marocain gagne souvent un revenu modeste, parfois dépendant de bourses précaires À l’inverse, un ingénieur débutant dans une entreprise privée peut prétendreàunsalaireconfortabledèssapremièreannée La comparaison est cruelle et alimente le discours parental : “Pourquoi perdre dix ans de ta vie dans des études qui ne paientpas?”
L’absencedemodèlesmédiatisés
La perception familiale ne naît pas dans le vide. Elle est nourrie par la société et les médias. Quand une famille voit HakimiacheterunevillaenEspagne,ouunrappeursignerun contrat publicitaire, elle intègre ce récit comme norme de réussite. Mais quand un chercheur marocain décroche un prixinternational,l’événementnetraversepaslesécransde télévisionnilesfilsInstagram.
L’absence de modèles médiatisés renforce donc le scepticismedesparents:“Regardeautourdetoi,quiaréussi danslarecherche?”Sansrécitsvisibles,lascienceresteun cheminobscur
Lescontradictions:prestigeacadémiquevs.précaritésociale Ilexistenéanmoinsunetensionparadoxale:danslediscours,les familles respectent profondément le savoir et les diplômes Un “Docteur” est honoré, invité aux mariages, consulté dans les débats Maiscerespectsymboliquenesuffitpasàcompenserla réalité matérielle Un docteur respecté mais sans stabilité financière reste une source d’angoisse pour une famille qui attenddesesenfantsqu’ilsportentlefoyer
Le prestige académique, au Maroc, ne se convertit pas automatiquementenascensionsociale.Etc’estcedécalagequi freinelesvocations.
Témoignages:entrepassionetcompromis
Ahmed, 23 ans, raconte : “J’ai toujours rêvé de devenir astrophysicien.Maismonpèrem’adit:‘Àquoiçasertderegarder lesétoilessitunepeuxpaspayertonpain?’Alorsj’aichoisiune écoled’ingénieur.Jegardel’astronomiecommehobby.”
Sara, 21 ans, brillante en biologie, voulait s’inscrire en thèse Sa mèrel’aconvaincuedepasserlesconcoursdepharmacie:“Au moinstuaurasunmétierstable”Elleconfie:“Jesaisquej’aurais pu faire de la recherche, mais je ne voulais pas décevoir ma famille”
Fait intéressant : les familles qui ont des proches à l’étranger perçoivent la recherche différemment Un cousin devenu professeur au Canada, une tante travaillant à l’université en France : ces exemples concrets prouvent qu’une carrière scientifiquepeutmeneràunevieconfortable Maislàencore,le messageimpliciteestbrutal:“Situveuxfairedelascience,ilfaut partir”
Cela nourrit l’idée que la recherche est une porte de sortie, pas une voie d’avenir au Maroc Un signal désastreux pour l’imaginairecollectif
Silesfamillesvoientqueleschercheursontdesrevenusstables, des carrières claires, des opportunités locales, elles encouragerontleursenfants.
Créerdesrécitsmédiatiquesforts.
Montrer à la télévision, sur Instagram et TikTok, des jeunes chercheursmarocainsquiréussissent,quivoyagent,quiinnovent, quitransformentlasociété
Impliquerlesfamillesdanslesprojetsscientifiques.
Les clubs de science, les expositions, les foires scientifiques peuvent devenir des lieux où parents et enfants découvrent ensemblelavaleurdelarecherche
CHANGERLERÊVE FAMILIAL
La famille marocaine n’est pas ennemie de la science Elle veut simplement le meilleur pour ses enfants, dans un contexte où le chômage, la précarité et l’instabilité économique inquiètent Si la société parvient à donner à la science une valeur économique, symbolique et médiatique claire, les familles deviendront les premières alliées de cetteréorientation.
Alors,peut-êtrequ’unjour,àtable,au lieu de dire “Mon fils sera footballeur”, un père dira fièrement : “Ma fille sera astrophysicienne”. Le rêve familial aura changé de cap, et avec lui, l’avenird’unpays
INFOGRAPHIE SCIENCEOU ASCENSIONRAPIDE
Chômagedesjeunesdiplômés
Taux de chômage des 15–24 ans au Maroc : 36–37 % (2024)
Taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur:≈19%
En comparaison, le chômage global national tourne autourde13%
Dansuneclassedephysique-chimied’unlycéepublic de Casablanca, un professeur trace une équation au tableau.Lesélèvesrecopientmécaniquement,certains baillent,d’autresgriffonnentdansleurcahier.Quandon leur demande ce qu’ils retiennent, beaucoup avouent ne pas comprendre. L’un lâche, fataliste : « De toute façon,çanesertqu’àavoirlamoyenne.»Cettescène banaleillustreunproblèmeprofond:auMaroc,l’école nenourritpaslacuriositéscientifique,ellelabride.
Lascience,matièredesanctionplusquedepassion
Pour beaucoup d’élèves, les mathématiques et les sciences physiques sont vécues comme des obstacles scolaires, synonymes de stress et de notes éliminatoires
On apprend à résoudre des équations comme on apprendrait à franchir une haie : par répétition, sans plaisir Lessciencesdelavieetdelaterre(SVT),elles,sont souventréduitesàdelonguespagesdedéfinitionsetde schémasàmémoriser
Résultat : au lieu de stimuler la curiosité naturelle des enfants car un enfant est spontanément curieux du monde qui l’entoure , l’école transforme la science en corvée académique La passion est remplacée par la peurdel’échec
Des programmes lourds, théoriques et peu contextualisés
Le contenu des manuels est souvent critiqué pour son abstraction Les exemples pratiques sont rares, les expériences de laboratoire presque inexistantes Dans certains collèges ruraux, il n’y a même pas de salle de scienceséquipée.
Les enseignants eux-mêmes se plaignent d’un programme “trop chargé” qui les pousse à “finir le syllabus” au détriment d’une pédagogie active. « Nous n’avonspasletempsd’expliqueroud’expérimenter,ilfaut couvrir le programme pour les examens » , témoigne un professeurdeSVT.Cettelogiquetransformelascienceen marathon de définitions à avaler, sans lien avec la vie réelle
L’obsessiondesexamens
Le système éducatif marocain reste centré sur les examens et concours Les matières scientifiques deviennentalorsdesfiltres,dessassélectifspouraccéder aux filières “prestigieuses” (médecine, ingénierie, pharmacie) Danscecontexte,
l’élève ne cherche pas à comprendre mais à obtenir une note.
Cetteapprocheparlasanctionécraseladimensioncréative et exploratoire de la science. On n’ose plus poser de questions, de peur d’être jugé. La curiosité, au lieu d’être valorisée, est perçue comme une perte de temps face au bachotage.
Le manque de formation des enseignants à la pédagogie active
Les professeurs de sciences marocains sont souvent des passionnés de leur discipline Mais beaucoup n’ont pas été formés à la pédagogie moderne Leur enseignement reste frontal:coursmagistral,exercices,correction
La pédagogie active qui consiste à faire manipuler les élèves,àlesmettreenprojet,àstimulerlaréflexioncollective estrare Parmanquedemoyens,maisaussiparmanque de formation continue « Nous avons appris à enseigner commenousavonsétéenseignés»,confieuneenseignante demathématiques
Quandl’écoledécouragelesfilles
Les sciences souffrent aussi de biais de genre Au collège, fillesetgarçonsmontrentunintérêtsimilaire Maisaulycée, beaucoup de jeunes filles abandonnent les filières scientifiques, découragées par les stéréotypes familiaux ou sociaux Lesparentsestimentparfoisquecesparcourssont tropexigeants,“plusadaptésauxgarçons”
Cedécrochagefémininprivelepaysdetalentsscientifiques considérables Pourtant, dans les rares cas où les filles sont encouragées,ellesréussissentbrillammentetfigurentparmi lesmeilleuresélèvesdesfilièresscientifiques.
Lesexceptionsquiprouventlarègle
Ilexistenéanmoinsdesoasispédagogiques.Certainesécolesprivéesinvestissentdansdeslaboratoiresmodernes.Des établissements comme l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Benguerir expérimentent des approches actives, avec beaucoup de pratique et de projets. Des clubs scientifiques lycéens, souvent soutenus par des ONG, permettentauxjeunesdeparticiperàdesconcoursinternationauxderobotiqueoud’astronomie.
Cesinitiativesmontrentquelapassionpeutrenaîtrequandl’environnements’yprête.Maisellesrestentl’exception.La majoritédesélèvesmarocainsnevoitjamaisunmicroscopeenétatdemarcheniuneexpériencedechimieréussieen classe
Lepoidsdesinégalitésterritoriales
Dans les zones rurales ou défavorisées, la situation est encore plus critique Classes surchargées, manque de professeurs spécialisés, absence de matériel : la science est enseignée dans des conditions minimales, parfois sans aucuneexpériencepratique
Décourager la curiosité scientifique, c’est donc affaiblir l’esprit critique de toute une génération Or, une société sans espritcritiqueestvulnérableàlamanipulationetàl’obscurantisme
Au Maroc, la science scolaire n’échoue pas par manque de talents,maisparmanqued’inspiration.Lesenfantssontcurieux parnature,maisl’écolelespousseàvoirlasciencecommeun fardeauplutôtqu’uneaventure
Réformer cette pédagogie, investir dans les laboratoires et raconterlasciencecommeunehistoirepassionnante:voilàce quipourraittransformerlaperceptiondesjeunes.Uneécolequi découragelacuriositéformedestechniciensdociles.Uneécole quilastimuleformedescitoyenséclairés
DanslescouloirsduMAScIR(MoroccanFoundation forAdvancedScience,InnovationandResearch),les jeunes chercheurs planchent sur des kits de diagnostic biomédical. Au CNESTEN, à Maâmora, d’autres étudient la radioactivité pour assurer la sûreté nucléaire. À Benguerir, l’Université Mohammed VI Polytechnique héberge un supercalculateur classé parmi les plus puissants d’Afrique. Autant de lieux où se joue, chaque jour, une part de l’avenir scientifique du pays. Pourtant, combiendeMarocainsenconnaissentl’existence? Combiendejeunespeuventciterneserait-cequ’un seulnomdechercheurlocal?
La réalité est brutale : les laboratoires marocains existent, ils produisent, mais ils restent invisibles Invisibles dans les médias, invisibles dans la culture populaire, invisibles dans l’imaginaire collectif. Pourquoi,etsurtout,avecquellesconséquences?
Unescienceconfinéeauxcerclesexperts
Le Maroc dispose de structures scientifiques solides. Desthèsessesoutiennentchaqueannée,desbrevets sont déposés, des prototypes voient le jour. Mais ces réussites circulent surtout dans des circuits fermés : publications académiques, colloques spécialisés, rapports institutionnels Le grand public n’y a pas accès,oun’encomprendpaslelangage Contrairementausportouàlamusique,lasciencene bénéficiepasderelaisdevulgarisation Résultat:elle reste perçue comme une affaire d’élite, opaque et lointaine Dans une société où les rêves se construisentsurcequiestvisible,l’invisibilitééquivaut àl’inexistence
Lesmédias,grandsabsentsdelavulgarisation
Lesjournauxetlestélévisionsmarocainesconsacrent peud’espaceàlascience Lesportremplitdespages quotidiennes,lamusiquealimentedestalk-shows,les faits divers défilent en boucle Mais la recherche scientifique ? Au mieux, une brève occasionnelle, un communiqué réécrit, rarement un reportage en profondeur
Ce désintérêt n’est pas propre au Maroc : partout dans le monde, la science peine à rivaliser avec le spectacle. Mais certains pays ont investi dans la vulgarisation : chaînes YouTube publiques, magazines spécialisés, festivals. Chez nous,lasciencerestedansl’ombre,fautedeformatsadaptés.
Unecommunicationinstitutionnelletropfroide
Quandunlaboratoiremarocainpublieuncommuniqué,leton estsouventtechnique,austère,destinéàsespairs Lesvisages des chercheurs sont absents, leurs histoires personnelles gommées Or,lepublics’attacheauxrécits,pasauxchiffres
Un kit de diagnostic homologué par l’Africa CDC est une réussite majeure, mais raconté en jargon administratif, il ne suscite ni émotion ni désir Là où il faudrait des images, des interviewsvivantes,desvidéospédagogiques,onsecontente d’unPDF Lasciencenemanquepasdematière,ellemanque derécit
Lecerclevicieuxdel’invisibilité
Cette invisibilité a un effet pervers : faute de reconnaissance publique,leschercheurseux-mêmesintègrentqu’ilsn’ontpas vocation à devenir des figures médiatiques Ils se replient sur leur travail, évitent les médias, se méfient de la communication Résultat:lecercleserenforce Àl’inverse,dansdespayscommelaFranceoulesÉtats-Unis, certains scientifiques deviennent des “stars” médiatiques : astrophysiciensinvitésàlatélévision,vulgarisateurssuivispar des millions de jeunes. Ces figures nourrissent l’imaginaire collectif et suscitent des vocations Au Maroc elles manquent cruellement
Lapeurdelasimplification
Beaucoup de chercheurs craignent que la vulgarisationtrahisselacomplexitédeleurtravail “On nepeutpasexpliquerunmodèlemathématiqueen30 secondesdetélévision”,disent-ils.Cetteprudenceest légitime, mais elle devient paralysante. Expliquer simplementn’estpasdéformer:c’esttraduire. Si la science reste réservée aux initiés, elle ne deviendrajamaisunrêvecollectif.L’enjeun’estpasde tout dire, mais de dire l’essentiel, de façon claire et captivante.
Lesinitiativesquimontrentlavoie
Quelquesexpériencesexistent:
Des clubs de robotique lycéenne qui publient leurs aventuressurlesréseauxsociaux
Des chercheurs marocains de la diaspora qui interviennent dans des podcasts ou des conférences TEDx
On admire Hakimi parce qu’on le voit marquer, El Grande Toto parce qu’on l’entend chanter, mais qui admireunbiologisteinconnu?
Cette absence de modèles visibles détourne des milliers d’élèves des carrières scientifiques. Sans visages,pasderêves.Sansrêves,pasdevocations.
Commentrendreleschercheursvisibles?
Troispistespeuventchangerladonne:
Créer des formats médiatiques populaires. Une émission TV hebdomadaire dédiée à la science marocaine,descapsulesTikTokouYouTubeavecdes chercheursquiexpliquentsimplementleurtravail,des portraitsdanslapresse
Former les chercheurs à la prise de parole Offrir des formations à la communication, encourager les doctorants à vulgariser leurs travaux, valoriser les enseignantscapablesderaconterlascience
Donner un statut aux vulgarisateurs Considérer la médiation scientifique comme un métier à part entière, avec reconnaissance institutionnelle et financements
DEL’OMBRE ÀLALUMIÈRE
Les laboratoires marocains ne sont pas absents, ils sont invisibles. Et dans une époque où la visibilité façonne l’imaginaire, l’invisibilité équivaut à l’effacement. Il ne s’agit pas de transformer les chercheurs en influenceurs superficiels, mais en figures publiques capables de parler à la jeunesse.
Le Maroc a besoin de ses scientifiques, pas seulement pour inventer et innover, mais aussi pour inspirer La science ne brillera dans l’imaginaire collectif que lorsqu’on osera montrer ses visages, ses histoires et ses victoires Faire sortir les chercheurs de l’ombre n’est pas un luxe : c’estuneurgencenationale.
Dansl’imaginairecollectifmarocain,lechercheurestun savant pauvre, enfermé dans son bureau, entouré de pilesdelivresjaunis,peinantàjoindrelesdeuxbouts.À l’inverse,lefootballeurestriche,flamboyant,roulanten bolide de luxe à 22 ans. Le rappeur, lui, signe des contrats publicitaires après quelques millions de vues sur YouTube. Cette opposition nourrit une perception profondément ancrée : la science ne paie pas, le spectaclepaie.Maisest-cevraimentlaréalité?
Uneperceptionquipèselourd
Pour les familles marocaines, le revenu reste un critère essentiel dans le choix d’orientation des enfants La médecine,ledroit,l’ingénieriesontvaloriséscarilsoffrent une stabilité salariale La recherche, au contraire, souffre d’une réputation de précarité Ce cliché est renforcé par les témoignages de doctorants qui survivent avec des boursesinsuffisantes,parfoisirrégulières
L’idée est donc simple : choisir la science, c’est choisir la galère Etcetteperceptionsuffitàdétournerbeaucoupde jeunesbrillantsdecarrièresscientifiques
Leschiffresdelaréalité:undifférentielécrasant
Un doctorant marocain perçoit souvent entre 3 000 et 5 000dirhamsparmoissousformedebourse,quandelle existe Un jeune chercheur débutant dans une université publique peut gagner 6 000 à 8 000 dirhams, rarement plus
Àtitredecomparaison:
Un ingénieur fraîchement diplômé dans le secteur privé démarreà10000–15000dirhams.
Un médecin en secteur public touche 12 000–14 000 dirhams,plusencoredansleprivé.
Un joueur de football professionnel dans la Botola Pro peut atteindre 50 000–100 000 dirhams par mois, sans compterlesprimes.
Un rappeur ayant percé sur YouTube peut générer, en droits et concerts, plusieurs centaines de milliers de dirhamsparan
Face à ces écarts, la science semble disqualifiée avant mêmedecommencerlapartie
Lavaleurdifféréedelarecherche
Ilexistepourtantuncontre-argument:larechercheproduit unevaleuréconomiqueimmense,maisdifférée.Lesbatteries lithium-ion, utilisées dans des milliards de téléphones et voitures électriques, reposent sur les travaux de Rachid Yazami, un chercheur marocain. Son invention génère des milliards de dollars dans le monde. Mais Yazami lui-même n’a pas touché une fortune comparable à celle d’un footballeurdehautniveau.
Lascienceenrichitlessociétésavantd’enrichirlesindividus. Elle génère des industries, des emplois, des brevets, mais rarement des fortunes personnelles immédiates D’où le décalage entre la perception de pauvreté et la richesse réellequ’ellecrée,maisaubénéficecollectif
Quandlasciencepaie…ailleurs
Danscertainspays,larechercheesttrèsbienrémunérée Aux États-Unis,unchercheurconfirmédansleprivépeuttoucher des salaires à six chiffres En Europe, des programmes financés par l’Union européenne assurent des revenus confortables aux doctorants Dans les grands laboratoires pharmaceutiques ou les entreprises de deeptech, les scientifiquesdeviennentdescadressupérieursbienpayés Leproblèmen’estdoncpasquelasciencenepaiepas,mais qu’elle paie peu au Maroc Faute d’un écosystème économique et industriel qui valorise les chercheurs, les talents marocains partent à l’étranger La diaspora scientifiquevitconfortablement;lepaysd’origine,lui,garde l’imageduchercheurpauvre
Leprixdel’invisibilité
Cetteperceptionauncoûtsymbolique:elledétruitl’attrait de la science auprès des jeunes. Pourquoi choisir un chemin difficile, long, mal payé, quand d’autres options promettentplusvitelasécuritéoulagloire?L’imaginairede pauvreté du chercheur nourrit le cercle vicieux du désintérêt
Mais ce cliché est aussi dangereux politiquement Car il alimentel’idéequelascienceestunluxeréservéauxpays riches, pas une priorité nationale C’est oublier que la recherche est une condition de souveraineté : sans chercheurs,leMarocdépenddetechnologiesimportéeset restevulnérable
Lesnouveauxmodèleséconomiquesdelascience
Pour briser ce cercle, il faut montrer que la science peut aussiêtrerentable Troisleviersexistent:
Les startups deeptech Des jeunes chercheurs peuvent transformer leurs découvertes en entreprises innovantes, créer de l’emploi et générer de la richesse L’UM6P et ses incubateurscommencentàpousserdanscesens
Les brevets et la propriété intellectuelle Trop souvent négligés, ils peuvent devenir une source de revenus importantepourleschercheursetleursinstitutions
Les partenariats public-privé Quand la recherche répond directement à un besoin industriel (agriculture, énergie, santé),elledevientunmoteuréconomique,passeulement académique.
Lerôledel’Étatetdesmédias
Changerlaperceptionsupposedeuxactionssimultanées:
Revaloriserlessalairesetbourses.Undoctorantquisurvità peine est un contre-signal dramatique. L’État doit montrer qu’il croit à la science en finançant correctement ses chercheurs
Raconter les réussites Les médias doivent montrer les chercheurs marocains qui innovent, les brevets déposés, lesstartupslancées Tantquecesrécitsresterontabsents, lasciencesemblerastérileetpauvre
Unequestiond’équitésymbolique
Lasociétémarocaineadmirelégitimementsesfootballeurs etsesmusiciens Maiselledoitapprendreàadmireraussi sesscientifiques Lareconnaissancesocialeestuneforme de rémunération symbolique, aussi importante que le salaire Quand un chercheur qui invente un kit biomédical sauvant des vies est ignoré, alors qu’un rappeur est invité enprimetime,lemessageenvoyéàlajeunesseestclair:le talentscientifiquenevautpaslapeine
dépasserlemytheduchercheurpauvre
Oui, la recherche au Maroc souffre d’un sousfinancementchronique,etleschercheurssontloin des rémunérations d’autres professions. Mais réduire la science à l’image du savant pauvre est unecaricaturedangereuse.
Lascienceestuninvestissementcollectifquipaieà longterme Ellepeutaussiêtreunmoteurindividuel de réussite, si le pays construit les bons écosystèmes Le vrai problème n’est pas que la science ne paie pas, c’est que nous n’avons pas encoreapprisàlavaloriser
Un jour, peut-être, un jeune Marocain dira à sa famille : “Je veux être chercheur, parce que c’est une carrière qui me fera vivre dignement et qui changera le monde” Ce jour-là, le mythe du chercheurpauvreauraenfindisparu
DansunecourdelycéeàMarrakech,unprofesseur dephysiquesortunballon.Surprisedesélèves:ce n’est pas pour jouer, mais pour expérimenter. « Regardez la trajectoire quand je frappe le ballon aveceffet»,explique-t-il.Puisilajouteautableau: loi de Bernoulli. Le silence se transforme en attention. D’un coup, la physique prend sens. Le ballon n’est plus seulement objet de jeu, mais vecteurdeconnaissance.
Cetexempleillustreuneidéesimplemaispuissante :lefootball,passionnationale,peutdevenirunoutil pédagogique pour enseigner la science. Plutôt que des’opposeraurêvesportifdesjeunes,pourquoine pas l’utiliser pour les initier à la physique, à la biomécanique et même aux mathématiques appliquées?
Quandlatrajectoired’unballonracontelaphysique
La mécanique du ballon est un laboratoire à ciel ouvert. Un tir “avec effet” illustre la force de Magnus, qui explique pourquoi le ballon courbe dans l’air. La vitesse d’un tir peut être mesurée pour calculer l’énergiecinétique.Lahauteurd’uncoupfrancpermet derevisiterleséquationsdumouvementparabolique
En liant ces phénomènes à des gestes familiers dribbler,tirer,centrer ,lesenseignantstransforment des formules abstraites en expériences vécues L’élève comprend qu’il pratique la physique sans le savoir,chaquefoisqu’iljoueaufoot
Labiomécaniqueducorpsenaction
Au-delà du ballon, le corps du joueur est un terrain d’étude Comment un sprinteur accélère-t-il en dix mètres ? Quelle puissance musculaire permet à un joueur de sauter pour marquer de la tête ? Quelle coordination explique le contrôle d’une balle en mouvement?
La biomécanique décompose ces gestes : angles, forces, impulsions, dissipation d’énergie En classe, analyser une vidéo de Cristiano Ronaldo sautant à plusdedeuxmètresdehautdevientunprétextepour introduire la notion de centre de gravité Un penalty arrêtéparungardienillustrelesréflexes,letempsde réactionetlesloisdumouvement.
Le football moderne regorge de statistiques : vitesse moyenne d’un joueur, distance parcourue, taux de réussite des passes, xG (expectedgoals) Cesdonnéessontuntrésorpédagogiquepour initierlesélèvesàl’analysequantitative
Plutôtqued’apprendrelesprobabilitésavecdesdés,pourquoine pascalculerleschancesqu’unpenaltysoitmarquéselonl’angle de tir ? Plutôt que d’étudier les moyennes sur des tableaux abstraits, pourquoi ne pas analyser les performances d’une équipeauMondial?
La data footballistique, omniprésente sur les réseaux sociaux et dans les applications sportives, peut être réutilisée en salle de classepourancrerlesmathématiquesdanslaculturedesjeunes
Desexpériencesquimarquentlesesprits
Dansplusieurspays,desprogrammeséducatifsontdéjàexploré cette approche. En Angleterre, des cours de sciences intègrent l’analysevidéodematchspourenseignerlaphysique.EnEspagne, certaines écoles utilisent des capteurs installés sur des ballons pourmesurerlavitesseetl’effet.
AuMaroc,desenseignantsinnovantsorganisentdéjàdesateliers oùlesélèvescalculentl’angleoptimald’untiraubutoumesurent le temps de réaction d’un gardien avec un chronomètre. Ces expériences transforment la salle de classe en terrain de jeu scientifique
Dépasserlefoot:lesportcommelaboratoireglobal
Si le football est le plus populaire, d’autres sports offrent aussi des opportunités pédagogiques. L’athlétisme pour la cinématique, le basket pour la géométrie des trajectoires, la natation pour la mécaniquedesfluides,lecyclismepourlesloisdel’énergieetdela friction.
MaisauMaroc,lefootballrestelacléd’entréelaplusefficace.C’estle langageuniverselquiparleauxjeunesdetouteslesclassessociales, de toutes les régions C’est donc le sport idéal pour réenchanter la sciencescolaire
Lesrésistancesdusystèmeéducatif
Pourtant,cetteapprocheseheurteàdesobstacles
Les programmes scolaires sont rigides, centrés sur lesexamens,laissantpeudeplaceàlapédagogie active Les enseignants manquent souvent de formation pour intégrer des expériences pratiques
Le matériel (ballons, capteurs, logiciels d’analyse) n’estpastoujoursdisponible
Il faudrait donc une volonté institutionnelle claire : adapter les manuels, former les enseignants, financer les projets pilotes Sans cela, l’idée restera marginale, réservée à quelques professeurs passionnés
Unleviercultureletpsychologique
L’intérêt de cette pédagogie dépasse la simple transmission de savoirs Elle envoie un message puissant : la science n’est pas étrangère au quotidien des jeunes, elle fait partie de leurs passions.Ellenes’opposepasaurêvesportif,ellele prolonge.
En liant science et foot, on change l’imaginaire. On montrequ’onpeutaimerHakimietNewton,quetirer unpenalty,c’estaussipratiquerlaphysique.Etque la curiosité scientifique peut naître d’un geste populaire.
Quandlerêveseretourne
Un jeune qui rêve de devenir footballeur professionnel n’y arrivera probablement pas : les statistiques sont implacables, seuls quelques élus percent Mais si, dans sa quête de performance sportive, il découvre les sciences du sport, il peut devenir kinésithérapeute, ingénieur biomédical, préparateurphysique,chercheurenbiomécanique En transformant le rêve impossible en vocation réaliste, la science devient une porte de sortie positive Le football, qui semblait détourner la jeunessedelascience,peutdevenirunalliépourla ramenerverselle
TIRERLASCIENCE DESTRIBUNESAUX CLASSES
LeMarocadorelefoot,c’estuneévidence Maisaulieudevoir cecultecommeunobstacle,pourquoinepasenfaireunlevier pédagogique ? Enseigner la physique avec un ballon, la biomécaniqueavecuntirdepenalty,lesprobabilitésavecune séancedetirsaubut.
Plutôt que d’opposer les rêves footballeur ou scientifique , onpeutlesréconcilier.Leballonn’écrasepaslascience,ilpeut lapropulser.Encorefaut-ilquel’écoleosesortirdutableaunoir pourentrersurleterrain.
Un jour, peut-être, un professeur lancera un ballon dans chaque salle de classe, et la curiosité scientifique rebondira aveclui.
ÀKénitra,dansunlycéepublicunpeuvieilli,lesélèvesdedeuxièmeannéesciencesexpérimentalesattendaient comme d’habitude une séance de mécanique. Leur professeur, M. El Idrissi, a surpris tout le monde : au lieu d’ouvrirsonmanuel,ilestarrivéavecunballondefootballsouslebras.
«Aujourd’hui,onnevapasécrired’abord,onvajouer»,a-t-illancé.Lesélèves,mi-amusés,mi-intrigués,l’ontregardé dribblerjusqu’autableau.D’untirsec,ilaenvoyéleballoncontrelemur.«Voilàuneexpériencesurl’énergiecinétique : plus la vitesse est grande, plus l’impact est fort. » Les élèves ont ri, mais certains ont immédiatement sorti leur téléphonepourfilmer.
Depuis, M. El Idrissi multiplie les démonstrations : il explique les trajectoires paraboliques avec des coups francs simulésdanslacour,ilmesurelavitessed’unballonavecunesimpleapplicationmobile,ilparledeforcedefriction en analysant les crampons des joueurs « Mes élèves n’oublient plus les formules, parce qu’elles leur parlent de quelquechosequ’ilsviventtouslesjours»,dit-il
Ceprofesseurn’estpasunestardesréseauxsociaux, maisilaréussiunexploitrare:transformerlascience en spectacle vivant. Ses élèves ne regardent plus la physique comme une punition, mais comme une clé pourcomprendrecequ’ilsaimentdéjà.
Dans un studio de Casablanca, un jeune beatmaker ajuste un filtre sonore sur son logiciel de production. Derrière son écran, les ondes s’affichent en couleurs vives,découpéesenfréquences.Àsescôtés,unrappeur s’entraînesuruntexte.Lerésultatseraunmorceauqui, peut-être,feradesmillionsdevuessurYouTube.Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que chaque son, chaque rythme, chaque autotune repose sur des principes scientifiques précis : acoustique, mathématiques,physiqueduson,etmêmeintelligence artificielle.
Le rap est souvent vu comme une affaire de rue, d’improvisationetdecréativitébrute.Pourtant,ilestaussi une discipline profondément technologique. Derrière le flow,ilyadeséquations.Derrièrelebeat,desalgorithmes. De quoi montrer aux jeunes Marocains que leur passion musicalepeutêtreuneported’entréeverslascience
Laphysiqueduson:unescienceenmouvement
Chaquenote,chaquerythmeestunevibration Quandun rappeur crie dans un micro, ses cordes vocales mettent l’airenoscillation Cesvibrationssontcaptées,amplifiées, filtrées La fréquence détermine la hauteur du son, l’amplitudesapuissance
Le fameux “boom boom” de la grosse caisse n’est pas qu’un bruit : c’est une onde de basse fréquence qui fait vibrer les murs Le “tss tss” du hi-hat, lui, repose sur des fréquences aigües rapides Les beatmakers jouent avec ces paramètres physiques comme un scientifique manipulesesvariablesenlaboratoire
Ainsi, écouter du rap, c’est déjà vivre une expérience de physiqueappliquée maissanslesavoir
Mathématiquesdurythme:letempocommeéquation
Un morceau de rap repose sur des mesures précises : 4/4, 16 temps, 90 ou 120 BPM (battements par minute). Cesstructuressontdesfractions,desdivisionsdutemps. Le rappeur sculpte ses phrases pour qu’elles s’inscrivent exactementdanscescadresmathématiques.
Les flows rapides de certains artistes impressionnent parce qu’ils exploitent au maximum cette arithmétique rythmique Ils enchaînent des syllabes à la milliseconde près, synchronisés sur le métronome numérique Le rap devient alors une démonstration vivante de précision mathématique
L’électroniquederrièrelebeat
Autrefois, les beats étaient produits avec des boîtes à rythmes(RolandTR-808,MPC) Aujourd’hui,ilssontcrééspar ordinateur via des logiciels (FL Studio, Ableton, Logic) Ces programmes utilisent la synthèse sonore, une technique scientifiquequigénèreartificiellementdessonsenmodifiant leursparamètresphysiques
Un son de basse est une onde sinusoïdale, un clap est une superposition d’ondes, un autotune est une transformation numérique des fréquences vocales Les beatmakers manipulent des oscillateurs, des filtres, des enveloppes : autant de concepts qu’on retrouve en physique et en mathématiquesappliquées.
L’intelligenceartificielleentredanslestudio
Depuis peu, l’IA s’invite dans la création musicale. Des algorithmes peuvent générer des beats, ajuster des mélodies, proposer des paroles. Des startups marocaines expérimentent déjà avec ces outils, qui transforment le rôle duproducteur
Pour un jeune passionné de rap, comprendre l’IA musicale, c’est aussi découvrir le machine learning, les réseaux neuronaux, l’analyse de données En bref, plonger dans l’informatique la plus avancée La musique devient un prétexte ludique pour explorer le numérique et l’algorithmique
Quandlasciencesecachedanslesparoles
Lerapmarocainparlesouventdelaviequotidienne,desluttessociales,delaréussite.Maisilpeutaussiintégrer des références scientifiques. Aux États-Unis, certains rappeurs citent Einstein ou parlent de “quantum physics” dans leurs textes. Rien n’empêche qu’au Maroc, des artistes introduisent dans leur écriture des images issues de la science transformantuncoupletenleçondéguisée.
La culture pop a toujours été un vecteur de transmission de savoirs. Le rap peut jouer ce rôle si la communauté scientifiques’yintéresseetcollaboreaveclesartistes
Pourquoic’estunenjeupédagogique
AuMaroc,desmilliersdejeunespassentdesheuresàproduiredesbeats,àécriredestextes,àpublierdesvidéos Si l’écoleparvientàreliercettepratiqueàlascience,ellepeuttransformerunepassionenvocation
Exemple : un atelier de rap dans un lycée pourrait servir à enseigner la physique du son, l’informatique musicale, la théorie des probabilités appliquées aux samples Les jeunes découvriraient que ce qu’ils aiment déjà est traversé de conceptsscientifiques
Quelques initiatives existent déjà : des beatmakers marocains utilisent les réseaux sociaux pour expliquer leurs techniquesdeproduction,montrantainsiquederrièrechaquemorceauilyadesheuresd’expérimentationscientifique
Certains clubs de jeunes intègrent la MAO (musique assistée par ordinateur) comme activité éducative. Mais ces démarchesrestentmarginales.
Il faudrait un soutien institutionnel pour en faire un mouvement structuré : intégrer la MAO dans des programmes scolaires,financerdesateliersoùscienceetmusiquedialoguent,inviterdesrappeursàcollaboreravecdesprofesseurs.
Le rap et la science semblent appartenir à deux mondes distincts. L’un incarne la rue, la spontanéité, la création populaire. L’autre représente l’académie, la rigueur, le savoir élitiste Pourtant, derrière les apparences,ilspartagentunlangagecommun:celui desvibrations,desnombres,desalgorithmes
Raconter cette histoire, c’est montrer aux jeunes
Marocains que leur passion musicale n’est pas une fuitedelascience,maisuneentréeverselle Dubeat au byte, il n’y a qu’un pas Encore faut-il que l’école, lesmédiasetlesinstitutionsosentlefranchir
Peut-être qu’un jour, un adolescent qui rêve de devenir rappeur découvrira, en programmant un beat,qu’ilestdéjàunpetitscientifiqueenherbe.Etce jour-là,lascienceauratrouvéunenouvellescène
À19ans,Yassine,aliasYNZ,passesesnuits dans un petit studio bricolé au fond de sa chambre à Rabat. Son ordinateur, un micro d’entrée de gamme et un logiciel piraté de production musicale suffisent à créer des beats qui circulent déjà sur SoundCloud et TikTok.
Ce qu’il ignore encore, c’est qu’il fait de la science sans le savoir. « Quand je règle l’autotune, j’ajuste la fréquence. Quand je compresse un kick, je joue sur l’amplitude. Quandjecalemesvoixsur90BPM,c’estdes mathspures»,dit-ilenriant.
Yassine explique qu’il a toujours été nul en physique au lycée. Mais depuis qu’il produit du son, il s’est mis à chercher sur YouTube destutorielsquiparlentd’ondes,dedécibels, de Hertz. « Avant, pour moi c’était des formules incompréhensibles. Maintenant, je saiscequeçaveutdire:sijemontetropla fréquence,çacasselesoreilles;sijebaisse, çadevientsourd.»
Ce jeune beatmaker incarne une vérité simple:lasciencesecachedanslesgestes quotidiensdelacréationmusicale.Àtravers lui, on comprend que le studio de rap peut être aussi un laboratoire, et que chaque morceau est une petite leçon d’acoustique appliquée.
À Houston, une ingénieure marocaine participe au développement de satellites d’observation de la Terre À Montréal,unprofesseurmarocainmènedesrecherchesde pointesurl’intelligenceartificielle.ÀParis,unechercheuseen biologiemoléculaire,néeàCasablanca,publiedanslesplus grandesrevuesscientifiques.DelaCalifornieàl’Allemagne, du Golfe aux laboratoires asiatiques, les Marocains brillent danslasciencemondiale.
Et pourtant, dans leur pays d’origine, leurs noms restent largement inconnus. La diaspora scientifique marocaine existe, foisonne, rayonne… mais elle le fait ailleurs. La questions’impose:pourquoicescerveauxs’épanouissentilsàl’étranger,etpourquoileMarocpeine-t-ilàleuroffrirun terrainfertile?
Unediasporainvisibleaugrandpublic
Selon les estimations, plusieurs milliers de chercheurs marocains travaillent dans les universités et centres de recherche étrangers On les retrouve dans des institutions prestigieusescommeleCNRSenFrance,laNASAauxÉtatsUnis, ou encore des laboratoires pharmaceutiques en Suisse
Maisqui,auMaroc,connaîtleursnoms?Contrairementaux footballeurs expatriés qui deviennent des héros médiatiques, les chercheurs marocains de la diaspora évoluent dans l’ombre Leur succès n’est pas raconté, leurs parcours ne sont pas célébrés Résultat : la jeunesse marocainenelesvoitpascommedesmodèlespossibles
Les conditions matérielles. À l’étranger, les chercheurs bénéficient de financements stables, d’équipements modernes et de salaires compétitifs. Au Maroc, les laboratoiressouffrentdemanquedemoyens.
La reconnaissance professionnelle. Dans les pays développés,larechercheestconsidéréecommeunmoteur stratégique de développement. Les chercheurs y sont valorisés.AuMaroc,ilspeinentàobtenirlareconnaissance deleurrôlesocial.
Les opportunités de carrière. Les perspectives de progression sont plus claires à l’étranger : post-docs, bourses,collaborationsinternationales AuMaroc,beaucoup dejeuneschercheursseheurtentàunebureaucratielourde etàunsystèmeacadémiquerigide
Desréussiteséclatantes…ailleurs
LecasdeKamalOudrhiri,ingénieurmarocainàlaNASA, est emblématique : il a contribué à plusieurs missions spatiales majeures, dont l’exploration de Mars. Mais peu de Marocains savent qu’un compatriote joue un rôle clé danslaconquêtedel’espace.
Autre exemple : Ilham Kadri, scientifique marocaine devenue PDG du géant chimique Solvay. Elle est aujourd’hui une des femmes les plus influentes du secteurindustrielmondial.MaisauMaroc,sonnomreste confidentiel.
Ces parcours prouvent que les Marocains ont les capacités d’exceller au plus haut niveau scientifique et technologique Maisfautedeconditionsfavorables,ilsle fontsousd’autresdrapeaux
L’exil,fatalitéouchoixrationnel?
Loind’êtreunrejetdupays,cetexilestsouventunchoix rationnel “Je voulais simplement travailler dans de bonnesconditions,avecdumatérielmoderne AuMaroc, je n’aurais pas pu avancer”, confie une chercheuse en physiqueinstalléeàLyon
Pourbeaucoup,l’émigrationn’estpasunefuitemaisune nécessité IlsgardentunlienfortavecleMaroc,rêventd’y revenir, mais savent que leurs projets scientifiques ne pourraient pas y voir le jour Cette situation nourrit une frustration double : pour le pays, qui perd ses talents ; pour les chercheurs, qui se sentent éloignés de leur sociétéd’origine
Quandladiasporas’organise
Ces dernières années, des associations et réseaux de chercheurs marocains de la diaspora ont émergé Ils cherchent à créer des passerelles : mentorat pour les étudiants, conférences au Maroc, partenariats entre laboratoires
Maiscesinitiativesrestentponctuelles,noncoordonnéesparunestratégienationale Lepotentielesténorme:sile Maroc parvenait à mobiliser cette diaspora, il pourrait accélérer son développement scientifique de manière spectaculaire
Cequefontlesautrespays
LaChine,l’IndeouencorelaCoréeduSudontlongtempssouffertdefuitedescerveaux Maisellesontsucréerdes politiques de retour ou de coopération actives Bourses attractives, laboratoires modernes, postes universitaires prestigieux:ellesonttransformél’exodeencapital
Pourquoi le Maroc ne pourrait-il pas s’inspirer de ces modèles ? Plutôt que de considérer la diaspora comme une perte,ilfaudraitlavoircommeuneressourceexterne,uneextensiondel’écosystèmescientifiquenational
Commentreconnecterladiaspora?
Troispistesapparaissent:
Créer une plateforme nationale des chercheurs marocains à l’étranger. Un répertoire vivant, qui recense leurs domaines,leurspublications,leursprojets.
Faciliter les collaborations. Bourses de recherche partagées, cofinancement de projets, accueil de chercheurs en visite.
Au-delà des collaborations, la diaspora est une source d’inspiration Savoir qu’un compatriote travaille à la NASA, dirigeunemultinationaleoupubliedansNature,c’estouvrirlechampdespossiblespourlesjeunes
Ladiasporascientifiquemarocainen’estpas une perte irrémédiable, mais une richesse encore mal exploitée. Le défi n’est pas de “retenir” à tout prix les cerveaux, mais de construire des passerelles, de créer un écosystème où la circulation des savoirs profiteaupays
Si le Maroc parvient à reconnecter ses chercheurs expatriés, à valoriser leurs parcours et à inspirer sa jeunesse, il transformeraunexodeenmoteur Cejour-là, ladiasporascientifiqueneseraplusunefuite, maisunpont.
FEMMESSCIENTIFIQUES: LESHÉROÏNESDEL’OMBRE
Dansl’imaginairecollectifmarocain,lesfiguresderéussitefémininesontsouventassociéesàlachanson,aucinéma, ausportouàl’entrepreneuriat.Maisrarementàlascience.Pourtant,derrièrelesportesclosesdeslaboratoires,des Marocaines portent haut les couleurs du pays. Elles étudient l’infiniment petit, explorent le ciel, innovent dans l’industrie, enseignent aux générations futures. Invisibles dans les médias, elles incarnent pourtant des modèles puissantspourlesjeunesfillesquicherchentàseprojeter.
Unhéritageinvisible
L’histoirescientifiquemarocainen’estpasexemptedefiguresféminines Maisellesn’ontjamaisétécélébréesàlahauteur de leur contribution Dans un pays où les stéréotypes de genre persistent, la recherche scientifique est souvent perçue commeunterritoiremasculin Lesraresfemmesquis’yaventurentdoiventmultiplierleseffortspoursefaireuneplace Malgrécela,ellesexistent,ellesréussissent,etellestracentdescheminsinspirants
Professeure émérite à l’Université Mohammed V de Rabat, Rajaâ Cherkao l’unedesplusgrandesphysiciennesmarocaines Elleaparticipéauproje quiapermisdeconfirmerl’existencedubosondeHiggs unedesdécou duXXIesiècle
Elle a formé des générations d’étudiants et reste une figure respectée académique. Pourtant, combien de jeunes Marocains connaissent son n société où un but marqué par Hakimi fait la une, une scientifique qui c découvertehistoriquerestelargementignoréedugrandpublic.
MeriemeChadid:l’astrophysiciennedudésertblanc
NéeàCasablanca,MeriemeChadidestuneastrophysiciennequiadirigédesexpéditions en Antarctique pour installer des télescopes et étudier les étoiles Elle est l’une des rares femmesaumondeàavoirmenédesmissionsscientifiquesdanscecontinenthostile
Son parcours est hors norme : elle symbolise la curiosité sans frontières, la ténacité face aux conditions extrêmes Elle montre qu’une Marocaine peut explorer le ciel depuis les endroits les plus reculés de la planète Mais là encore, son récit reste marginal dans les médiasnationaux
IlhamKadri:delascienceauleadershipmondial
Chimiste de formation, Ilham Kadri est aujourd’hui PDG de Solvay, un géant de la chimie baséenBelgique Elleestl’unedesfemmeslesplusinfluentesdel’industriemondiale Son parcoursillustreuneautrevoie:celledelascientifiquedevenuedirigeante,capabled’allier expertisetechniqueetvisionstratégique
Cesréussitesnedoiventpasmasquerlesdifficultés que rencontrent les femmes dans la recherche scientifique au Maroc. Les stéréotypes de genre restentpuissants:lesfillessontparfoisdécouragées par leurs familles d’embrasser des filières jugées “tropdifficiles”ou“pasféminines”.
Dans les laboratoires, elles affrontent des plafonds deverre,descarrièresralenties,unereconnaissance moindre que leurs homologues masculins Beaucoup abandonnent en chemin, faute de soutieninstitutionneletsocial
Lepoidsdelaculturefamiliale
Les familles marocaines encouragent leurs filles à réussir, mais souvent dans des filières considérées comme “sûres” : médecine, pharmacie, droit La recherche scientifique est perçue comme trop incertaine,tropexigeante Certainesjeunesfemmes brillantespréfèrentdoncsetournerversdesmétiers plusvaloriséssocialement
Pourtant, quand elles osent franchir le pas, elles montrent qu’elles peuvent rivaliser avec les meilleurs,auMaroccommeàl’international
Pourquoiellessontessentielles
Mettre en avant les femmes scientifiques, ce n’est passeulementunequestiond’égalité.C’estunenjeu de société. Les recherches montrent que les jeunes filles s’identifient plus facilement quand elles voient desmodèlesfémininsdansleurdomaine.Sansces figures, elles intègrent inconsciemment que la science“n’estpaspourelles”.
Montrer que des Marocaines ont contribué à des découvertes majeures, qu’elles dirigent des entreprises,qu’ellesexplorentl’univers,c’estouvrirla voieàtouteunegénération
Quefairepourchangerladonne?
Troislevierssontessentiels:
Visibiliser les parcours Des documentaires, des portraitsdanslesmédias,desconférencesdansles lycéesetuniversités
Créer des réseaux de mentorat Relier les jeunes étudiantes à des chercheuses expérimentées, pour briserl’isolement
Valoriser la recherche féminine Prix, bourses et financements spécifiques peuvent encourager plus defillesàresterdansleparcoursscientifique
DESHÉROÏNES ÀRÉVÉLER
Les femmes scientifiques marocaines ne sont pas des exceptions. Elles sont les héroïnes silencieuses d’une histoire qui reste à écrire au grand jour Leur invisibilité est une perte pour la société entière : elle prive les jeunes filles de modèles et réduit l’imaginaire collectif de la nation.
Raconter leurs histoires, c’est élargir le champ des possibles C’est montrer qu’une Marocaine peutdécouvriruneparticule,dirigeruntélescope oupiloterunemultinationale
Le Maroc n’a pas seulement besoin de ses chercheurs.Ilabesoindeseschercheuses.Etila surtout besoin de les rendre visibles, pour que leur lumière inspire d’autres femmes à entrer danslelaboratoireetàyrester
Dans l’imaginaire collectif marocain, la science est sérieuse, austère, enfermée dans des salles de classe ou deslaboratoires.Maisdoit-ellel’être?Pourquoinepasla raconter comme une aventure, une histoire pleine de rebondissements, une culture populaire au même titre que la musique, le cinéma ou le sport ? Transformer la scienceen“popculture”pourraitêtrelaclépourséduirela jeunesseetenfaireunrêvecollectif.
Lascienceennuyeuse?Unclichépersistant
Beaucoup de jeunes associent la science scolaire à des coursinterminablesdephysique,deséquationsopaquesou des pages à apprendre par cœur Loin de stimuler la curiosité,cetteapprocheaconstruitl’imaged’unediscipline froideetélitiste
Pourtant, la science est partout dans la vie quotidienne : dans un smartphone, dans un match de foot, dans un clip de rap, dans un réseau social Le problème n’est pas la scienceelle-même,maislamanièredontelleestracontée
Lesrecettesdelapopculture
La pop culture repose sur des ingrédients simples : des histoires, des héros, des images fortes, des émotions Le cinémaasessuper-héros,lamusiqueasesicônes,lesport aseslégendes Lascience,elle,atropsouventseschiffreset sesgraphiques
Mais dès qu’on la traduit en récits, elle devient captivante Pourquoi la saga de la conquête spatiale fascine-t-elle autant ? Parce qu’elle a des visages (Neil Armstrong, ThomasPesquet),desimagesiconiques(lepassurlaLune), des intrigues (la rivalité USA/URSS) Rien n’empêche de raconterlarecherchemarocainedelamêmefaçon.
Festivals,BD,cinéma:desformatspopulaires
Plusieurs formats peuvent être mobilisés pour rendre la science“pop”:
Les festivals : à l’image des concerts, un grand festival de science peut mêler démonstrations, expériences, concerts, expositionsinteractives.
La bande dessinée : raconter l’histoire d’un chercheur marocainenBDseraitunemanièreefficacedetoucherles jeuneslecteurs
Le cinéma et les séries : des documentaires créatifs, mais aussi des fictions inspirées de découvertes réelles, pourraient placer la science au cœur de l’imaginaire collectif
La science peut investir tous les formats déjà familiers à lajeunesse.
Lavulgarisationcommeart
Danslemonde,certainsvulgarisateurssontdevenusdes célébrités : Neil deGrasse Tyson, Bill Nye, ou encore des YouTubeursscientifiquessuivispardesmillionsdejeunes. Ils prouvent que la science peut être racontée avec humour,passion,pédagogie.
AuMaroc,peudefiguresjouentcerôle.Lesenseignants passionnés existent, mais ils n’ont pas la visibilité ni le soutien pour devenir des “stars” Pourtant, c’est exactement ce dont la jeunesse a besoin : des conteurs quitraduisentlacomplexitéenrécitsaccessibles
Scienceetmusique:unealliancepossible
Pourquoinepasimaginerunrapsurlaphysiquequantique,unechansonquiexpliquelestrousnoirsoulesvirus?Dans d’autres pays, des artistes ont déjà tenté l’expérience Ces hybridations surprenantes créent un double effet : elles dédramatisentlascienceetlarapprochentdelaculturejeune
Un festival marocain de “science et hip-hop” aurait sans doute plus d’impact sur les vocations que dix colloques académiques
Lerôledesinstitutions
Pour que la science devienne “pop”, il faut aussi un soutien institutionnel Les universités, les ministères, les fondations doiventfinancerdesformatsdemédiationscientifiquemodernes Leschercheursdoiventêtreencouragésàvulgariser leurstravaux,sanscraindred’êtrejugés
La médiation scientifique doit être considérée comme un métier à part entière, avec ses compétences, ses financements,sareconnaissance
Le manque de formation Les chercheurs n’apprennent pas à raconter, les journalistes n’apprennent pas toujours la science.
Le poids de la tradition académique. Le prestige est encore mesuré au nombre de publications, pas à la capacité d’inspirerlegrandpublic.
Quandlasciencedevientspectacle
Certaines initiatives locales montrent la voie : des clubs scolaires qui organisent des expositions interactives, des associations qui montent des spectacles scientifiques pour enfants, des universités qui ouvrent leurs laboratoires au public.
La science marocaine ne manque pas de matière,ellemanquederécit.Pourséduirela jeunesse,ilfautpasserdeséquationsfroides aux histoires vivantes, des graphiques aux images, des colloques fermés aux festivals ouverts
La “pop science” marocaine n’existe pas encore, mais elle est possible. Et si on osait raconter la découverte d’un chercheur marocain comme on raconte un but d’Hakimi ou un hit d’El Grande Toto ? La science sortirait de l’ombre et entrerait enfin danslaculturepopulaire.
Dans les librairies marocaines, on trouve des rayons entiers de littérature, de poésie, de philosophie Les chaînes de télévision diffusent concerts, feuilletons et débats politiques
Mais où est la science ? Invisible, marginale, reléguée aux publications spécialisées ou aux colloques académiques
Pourquoi cette équation science = culture paraît-elle encoreétrangeauMaroc,alorsqu’ailleurselleestévidente? Etcommentlafaireentrerdanslecœurdelasociété?
Unevisionutilitaristedelascience
Au Maroc, la science est souvent réduite à sa fonction utilitaire : un outil pour obtenir un diplôme, un métier, une carrière stable On l’étudie pour “réussir” et non pour comprendrelemonde Elleestperçuecommeunediscipline scolaire,pascommeuneaventureculturelle
Résultat : une fois les études terminées, la majorité des Marocains n’a plus aucun rapport à la science On lit un roman,onécoutedelamusique,maisonnelitpasunessai scientifique ou ne visite pas une exposition de physique par plaisir
Ailleurs,uneévidence
Dans d’autres pays, la science est pleinement intégrée à la culture Les musées scientifiques sont aussi visités que les musées d’art Les festivals de science attirent des foules comparables à des concerts Des vulgarisateurs deviennent desfigurespopulaires,invitésdanslestalk-shows EnFrance,laFêtedelaScienceexistedepuisplusde30ans Au Royaume-Uni, le Royal Institution organise des conférencespubliquesdepuisleXIXᵉsiècle AuxÉtats-Unis,la NASAdiffusesesmissionscommedesévénementsculturels PourquoileMarocnepourrait-ilpasfairedemême?
L’obstacledesreprésentations
Le problème n’est pas seulement institutionnel, il est aussi symbolique. Beaucoup de Marocains considèrent la science comme“froide”,“ennuyeuse”,“tropcompliquée”.Ellen’apas l’aura poétique de la littérature ni l’énergie festive de la musique.
Cette représentation découle de décennies d’enseignement scolaire qui a présenté la science comme une série de formulesàapprendre,plutôtquecommeuneculturevivante Onaéteintlacuriositéaulieudel’allumer
Lafractureentreéliteetsociété
La science est vue comme le domaine d’une élite : chercheurs,professeurs,ingénieurs Ellen’estpasperçue commeunepratiquecollective Cettefracturenourritune distance:“Lascience,cen’estpaspourmoi,c’estpourles savants”
Or, la culture scientifique devrait être partagée par tous, commeunpatrimoinecommun.Sanscela,lasociétése prived’unoutildecompréhensioncritiquedumonde.
Quand l’absence de culture scientifique devient dangereuse
Ne pas considérer la science comme une culture, c’est laisser la porte ouverte à l’obscurantisme et aux fake news.LapandémiedeCovid-19enadonnéunexemple brutal:faceàl’absencedeculturescientifique,unepartie de la population a succombé aux rumeurs, aux théories complotistes,auxfaussescures
Une société sans culture scientifique est une société vulnérable, manipulable La science n’est pas un luxe, c’estuneconditiondeliberté
Desinitiativestimidesmaisprometteuses
Le Maroc n’est pas totalement dépourvu Le Centre des sciences de Casablanca organise des activités pour les jeunes. Des associations animent des clubs scientifiques dans les écoles. L’Université Mohammed VI Polytechnique multiplie les initiatives de médiation. Mais ces efforts restent isolés, sans stratégienationale. Ilmanqueunepolitiqueculturelledelascience, aussiambitieusequecelleducinémaoudela musique
Scienceetpatrimoine:unlienàrenouer
Le Maroc a pourtant une histoire scientifique riche Lessavantsandalous,lesastronomesde Fès, les cartographes d’Essaouira Le pays a étéuncentredesavoirauMoyenÂge Maisce patrimoine est peu valorisé Qui, aujourd’hui, connaîtlestravauxd’Al-Idrissioud’IbnBattuta sousl’anglescientifique?
Réhabiliter ce passé, c’est aussi donner à la science une profondeur culturelle marocaine, etmontrerqu’ellefaitpartiedenotreidentité
Comment faire entrer la science dans la culturepopulaire?
Des festivals grand public Un “Festival international des sciences de Rabat” pourrait rassembler chercheurs, artistes et citoyens dansunformatfestif
Desmuséesinteractifs.CommeleLouvreoule MoMA pour l’art, des musées de science attractifs doivent devenir des lieux incontournables.
Des séries et films. Mettre en scène des scientifiques marocains, passés et présents, dans des documentaires et fictions accessibles
Un espace médiatique dédié Chroniques télé et radio régulières, magazines scientifiques populaires, vulgarisation sur les réseaux sociaux
UNPARI CULTUREL
Le Maroc ne manque pas de chercheurs, ni de jeunes curieux Il manque d’une vision culturelle de la science. Tant qu’elle sera perçue comme une matière scolaire et non comme une aventurecollective,elleresteramarginale Raconter la science autrement, créer des lieux, des récits, des événements qui la mettent au cœurdelaviesociale,voilàlepari Cen’estpas un détail : c’est une condition pour que la jeunesseassocielascienceàunrêve,pasàune contrainte
Le jour où les Marocains visiteront un musée de science comme ils vont à un concert, le jour où une conférence scientifique fera salle comble comme un match de foot, on pourra dire que l’équationestenfinposée:science=culture
LASCIENCECOMMEBOUCLIER CONTREL’OBSCURANTISME
Sur les réseaux sociaux, une vidéo virale affirme que boire de l’eaucitronnéeguérittouteslesmaladies.Unautrepostprétend que les éclipses lunaires annoncent des catastrophes. Ces rumeurs circulent à une vitesse fulgurante, partagées, commentées, crues. Face à elles, peu de voix scientifiques se lèvent pour expliquer, démonter, rassurer. Résultat : l’absence deculturescientifiquelaisselechamplibreàl’obscurantisme. LeMaroc,commebeaucoupdepays,estconfrontéàcedilemme :commentprotégersajeunessecontrelesfaussescroyances,les complots et les superstitions ? La réponse tient en un mot : science.Paslascienceréservéeauxlaboratoires,maislascience comme culture commune, arme citoyenne contre la manipulation.
Quandl’ignorancedevientvulnérabilité
L’histoire récente en offre des exemples frappants Pendant la pandémie de Covid-19, des théories complotistes ont prospéré : pucesélectroniquesdanslesvaccins,virusinventéenlaboratoire, remèdes miracles Ces croyances n’étaient pas seulement des anecdotes : elles ont influencé des comportements, retardé des campagnes de vaccination, semé la méfiance envers les institutions
Le manque de culture scientifique transforme l’ignorance en vulnérabilité Sansoutilspourcomprendrelesbasesdelabiologie, del’épidémiologieoudelastatistique,beaucoupdecitoyensse réfugientdanslesexplicationslesplussimples mêmefausses
L’obscurantisme,uneconstantehistorique
L’obscurantismen’estpasnouveau Danstouteslesépoques,ila prospéré là où la science et l’éducation étaient absentes Au Maroc, certaines croyances persistent encore : amulettes pour guérir, astrologie pour prévoir l’avenir, charlatans qui prétendent soignerparmagie
Ces pratiques ne sont pas seulement inoffensives. Elles entretiennent une mentalité qui détourne de la recherche rationnelle,quifragiliselasociétéfaceauxdéfismodernes:santé publique,environnement,technologies.
Apprendre à un enfant que la Terre tourne autour du Soleil, ce n’estpasseulementtransmettreunsavoir:c’estluienseignerque les évidences trompent parfois, que la vérité demande des preuves
Lerôledesécoles:encoretroplimité
L’école marocaine transmet des connaissances scientifiques, mais rarement la démarche scientifique Les élèves apprennent par cœur des formules, sans expérimenter, sans questionner Cette pédagogie favorise la passivité plutôt que l’espritcritique.
Ilfaudraitunenseignementquivaloriselaquestion autantquelaréponse,quiincitelesélèvesàvérifier, àdouter,àtester.C’estenforgeantcesréflexesque l’école peut vacciner les jeunes contre l’obscurantisme.
Les médias : entre silence et sensationnalisme
Les médias marocains jouent un rôle ambivalent D’un côté, ils manquent de vulgarisation scientifique régulière De l’autre,certainsrelaientsansvérification des rumeurs pseudo-scientifiques, par goûtdusensationnel
Sans journalistes spécialisés, sans espaces dédiés, la science reste marginale Or, elle devrait occuper la mêmeplacequelapolitiqueoulesport: un rendez-vous quotidien, accessible, attractif
Lasociétécivile,unacteurclé
Des associations comme Science et Développement ou des clubs scientifiques universitaires tentent de combler le vide Elles organisent des ateliers, des expositions, des débats
Mais leurs moyens sont limités, leurs actionspeurelayées.
Si elles étaient soutenues par les institutions, elles pourraient devenir des remparts puissants contre la désinformation.
L’exempledeladiaspora
La diaspora scientifique marocaine, installée dans les grandes universités mondiales, peut aussi jouer un rôle. Beaucoup de chercheurs marocains à l’étranger se disent prêts à intervenir, à vulgariser, à participer à des programmeséducatifs Maisilfautcréer des canaux de connexion, des plateformes qui facilitent leur contribution
Des outils modernes pour un combat ancien
L’obscurantisme se diffuse aujourd’hui via TikTok, Facebook, WhatsApp Il faut donc utiliser les mêmes canaux pour y répondre Des capsules vidéo claires, des podcasts courts, des infographies virales peuvent démonter une rumeur enquelquessecondes À condition de former une nouvelle générationdevulgarisateursmarocains, capablesdeparlerlalanguedesjeunes, demêlerhumouretrigueur.
L’obscurantisme prospère sur l’ignorance, la peur et la crédulité. La science n’est pas une panacée, mais elle est le meilleur bouclierdontunesociétédisposepourrésister AuMaroc,investirdanslaculturescientifiquen’estpasseulement une question d’innovation économique : c’est une question de démocratieetdeliberté.Unejeunessequicomprendlaméthode scientifique est une jeunesse moins manipulable, plus critique, pluscréative
Le jour où les Marocains considéreront une conférence scientifique avec le même intérêt qu’un talk-show sensationnaliste,lejouroùunerumeurWhatsAppseradémontée par un simple réflexe d’esprit critique, alors le pays aura fait un pasdécisif
Au Maroc, le mot “start-up” évoque souvent des applications mobiles, des plateformes de livraison ou des projets fintech. Maisailleursdanslemonde,unautremodèleémerge:celuides start-up scientifiques, ou deeptech. Ces jeunes entreprises naissent directement dans les laboratoires, transforment des découvertesscientifiquesenproduits,etdeviennentparfoisdes géantsmondiaux.
Et si le Maroc choisissait cette voie ? Et si, au lieu de rêver seulementdefootouderap,lajeunessemarocainerêvaitaussi d’inventer une nouvelle batterie, un vaccin, une technologie spatialemadeinMorocco?
Qu’est-cequ’unestart-upscientifique?
Une start-up scientifique n’est pas une simple application Elle repose sur une découverte fondamentale ou une technologie complexe : nanomatériaux, biotechnologies, intelligence artificielle,énergiesrenouvelables,santénumérique.
Leur point commun : elles exigent du temps, de la recherche et une équipe scientifique solide. Contrairement aux start-up classiques,ellesnemisentpassurun“buzz”rapide,maissurdes innovationscapablesdetransformerdurablementunsecteur.
Lepotentielmarocain:untrésorcaché
LeMarocdisposedéjàd’unvivierprometteur:
Les universités qui produisent chaque année des milliers de doctorantsensciencesettechnologies.
Les laboratoires publics et privés, comme l’UM6P à Benguerir, MAScIR à Rabat ou l’Université Cadi Ayyad à Marrakech, où naissentdesrecherchesappliquées
La diaspora scientifique, riche en savoir-faire et en réseaux internationaux.
Le potentiel est là, mais il reste largement inexploité Faute d’écosystème favorable, beaucoup de projets meurent dans les tiroirsous’exilentàl’étranger
Réduire la dépendance technologique Aujourd’hui, le pays importe la majorité de ses solutions médicales, industrielles ou numériques Développersesproprestechnologies,c’estrenforcer sasouveraineté
Créer de l’emploi qualifié Chaque start-up scientifique génère des emplois à haute valeur ajoutée : ingénieurs, techniciens, designers,communicants Inspirerlajeunesse VoirunjeuneMarocaincréeruneinnovation mondiale peut devenir un récit collectif aussi puissant qu’un but deHakimi.
Lesobstaclesactuels
Financement insuffisant. Les investisseurs préfèrent les projets rapides et peu risqués (applications, ecommerce). Les start-up scientifiques nécessitent descapitauxpatients.
Bureaucratielourde.Déposerunbrevet,monterune entreprise innovante ou importer du matériel de rechercheestsouventunparcoursducombattant
Manque d’incubateurs spécialisés Peu de structures accompagnent les chercheurs pour transformer leurs découvertes en entreprises viables
Dessignauxpositifs
Malgré ces obstacles, des initiatives voient le jour L’UM6Palancéunincubateurdestart-updeeptech MAScIR a développé des kits de diagnostic et travaillesurdessolutionsbiomédicaleslocales Des concours comme le Moroccan Start-up Cup commencent à récompenser l’innovation scientifique
Ces signaux montrent que le Maroc n’est pas condamné à rester simple consommateur : il peut devenirproducteur
Raconterl’innovationcommeunrêve
Pourquelesjeuness’approprientcemodèle,ilfautle transformerenrécit Lesstart-upscientifiquesdoivent être médiatisées comme des aventures humaines : des étudiants qui transforment une idée en produit, quirencontrentdeséchecs,quifinissentparpercer. Danslesmédias,onsuitdéjàleparcoursderappeurs ou de footballeurs. Pourquoi pas celui d’un jeune chercheurquilanceunebiotechouuneentreprisede robotique?
Lerôledesuniversitésetdesprofesseurs
Les enseignants et encadrants doivent encourager leurs étudiants à penser “innovation” plutôt que seulement “publication” Une thèse peut devenir une entreprise, un projet de fin d’études peut déboucher surunbrevet
Mais cela exige un changement de mentalité : valoriser l’entrepreneuriat scientifique autant que la carrièreacadémique
Quand le rêve devient possible : exemples internationaux
Ces exemples montrent qu’une petite équipe de chercheurs motivés peut bouleverser un secteur entier.
Cequ’ilfaudraitauMaroc
Un fonds national de deeptech. Un mécanisme de financement patient pour soutenir des projets scientifiquesambitieux.
Des incubateurs spécialisés Des structures où chercheurs et entrepreneurs collaborent avec accès àdumatérieldepointe
Une stratégie médiatique Donner de la visibilité aux jeunes innovateurs, pour en faire des modèles inspirants
Un pont avec la diaspora Permettre aux chercheurs marocains à l’étranger de co-fonder des start-up locales
DURÊVE INDIVIDUELAU RÊVECOLLECTIF
Aujourd’hui, les jeunes Marocains rêvent de devenir footballeurs, rappeurs ou influenceurs. Demain, ils pourraient rêver de devenir inventeurs, innovateurs, créateurs de technologies Mais pour cela, il faut un écosystème, des financements, des récits inspirants.
Les start-up scientifiques ne sont pas un luxe : elles sont une nécessité pour l’avenir économique,socialetcultureldupays
Le jour où un adolescent de Fès ou de Tétouan dira:“Jeveuxcréerlaprochainegrandebiotech marocaine”, le Maroc aura franchi une étape décisive. Car à ce moment-là, l’innovation sera devenueunrêvecollectif
SCIENCEETFOI: DIALOGUEOU CONFRONTATION?
Dans une mosquée de Fès, un imam explique un verset sur la création du monde. Dans une salle de classe de Rabat, un professeur de biologie détaille la théorie de l’évolution. Ces deux discours coexistent, mais rarement se rencontrent. Pour beaucoup, science et foi apparaissent comme deux univers séparés, parfois en conflit, parfois en parallèle. Mais doivent-ils forcéments’opposer?
Unfauxdilemmehérité
L’idée que science et foi seraient en confrontation permanente est largementhéritéededébatsoccidentaux,marquésparl’histoiredu christianisme et de la science moderne Au Maroc, la situation est différente L’islam,danssatradition,asouventvalorisélarecherche du savoir Le Coran lui-même multiplie les appels à observer, réfléchir,comprendrelemonde
Historiquement, les savants musulmans d’Ibn Sina à Ibn Rushd, d’Al-Khwarizmi à Ibn al-Haytham étaient à la fois croyants et scientifiques. Pour eux, étudier la nature revenait à approfondir la compréhensiondelacréationdivine.
Quandlasciencebousculelacroyance
Celadit,certainssujetscréentdestensions.Lathéoriedel’évolution estencoremalacceptéedansdenombreuxmilieux,carellesemble contredire une lecture littérale de la création. La cosmologie moderne, qui parle d’un univers en expansion depuis 13,8 milliards d’années,interpellelesinterprétationstraditionnellesdutemps
Ces frictions révèlent un problème : l’absence de dialogue entre le discoursreligieuxpopulaireetlediscoursscientifique Plutôtquede s’éclairer,ilss’ignorentous’opposent
Quandlafoinourritlacuriosité
Pour beaucoup de chercheurs musulmans, la foi n’est pas un frein, mais une source d’élan Observer l’univers, décrypter ses lois, c’est prolonger un acte de contemplation spirituelle La curiosité scientifiquedevientunprolongementdelaquêtespirituelle
Siscienceetfoisontprésentéescommeantagonistes,lasociétéen sort affaiblie Les croyants rejettent la science par peur qu’elle nie leur identité Les scientifiques rejettent la foi comme superstition Cette polarisation profite aux extrêmes : d’un côté, l’obscurantisme religieux ; de l’autre, un scientisme arrogant qui prétend tout expliquer.
Or,nil’unnil’autrenecorrespondàlaréalité La science a ses limites, la foi a son rôle Leur opposition absolue est une caricature qui bloquelaréflexion
Lerôledesinstitutionséducatives
L’école marocaine peut jouer un rôle central dans ce dialogue Elle doit enseigner les sciences modernes avec rigueur, mais aussi expliquer comment elles coexistent avec la tradition intellectuelle islamique Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais de montrer que différentes approches du réel peuvent dialoguer
UnélèvepeutapprendrelathéorieduBigBang tout en étudiant les versets coraniques qui parlent de la création non pas comme
Les médias, un terrain à conquérir
Les médias marocains donnent rarement la parole à des vulgarisateurs capables de lier science et foi Pourtant, ce dialogue intéresse profondément lajeunesse,quichercheàconcilier identitéspirituelleetmodernité
Des émissions, des podcasts, des débats pourraient ouvrir ce chantier : montrer qu’un scientifique peut être croyant, qu’un religieux peut valoriser la science Cela permettrait de désamorcer les caricatures et d’offrir un espace de réflexion serein.
L’expérienced’autrespays
DansdespayscommelaMalaisie ou l’Indonésie, des programmes éducatifs intègrent explicitement ledialogueentrescienceetislam.
En Occident, certaines universités proposent des cours de “science and religion studies”, où les étudiants explorent les points de tension et les espaces de convergence
LeMarocpourraits’inspirerdeces expériences pour inventer sa propre approche, enracinée dans sacultureetouvertesurlemonde
Science et foi face aux défis modernes
Aujourd’hui, les grands défis mondiaux climat, intelligence artificielle, bioéthique exigent une réflexion à la fois scientifique et morale La science seule ne dit pascequ’ilestjustedefaire;lafoi seuleneditpascommentlefaire
Leur dialogue devient donc essentiel.
Par exemple : les manipulations génétiques posent des questions éthiques que la science ne peut trancher seule. La foi, en dialogue avec la raison, peut contribuer à éclairer les limites et les responsabilités.
LeMarocn’apasàchoisirentrescienceetfoi Ilpeutinventerunevoie où les deux dialoguent La science comme exploration du monde matériel,lafoicommeboussoledesens.
Plutôt que d’opposer l’imam et le professeur de biologie, il faut les mettre autour d’une même table, pour construire une pédagogie du dialogue Lajeunessemarocaineabesoindesavoirqu’ellepeutêtreà lafoiscroyanteetscientifique,curieuseetspirituelle
DansuneclassedelycéedeCasablanca,quandondemandeaux élèvescequ’ilsveulentdevenir,lesréponsesfusent:footballeuren Europe, chanteuse à Dubaï, ingénieur au Canada, médecin en France. Presque aucun ne dit : “Chercheur au Maroc.” Cet échantillonn’estpasanecdotique.Ilreflèteunphénomènemassif: lesrêvesdesjeunesMarocainss’écriventailleurs,rarementici.
Lemiroirdéformantdesréseauxsociaux
Lesréseauxsociauxnourrissentunimaginaireglobalisé SurTikToket Instagram,lesjeunesvoientdesinfluenceursàDubaï,desrappeurs à Los Angeles, des chercheurs qui brillent dans les laboratoires européens Lemondeentierdéfiledansleurpoche,maisrarementle Maroc y apparaît comme un lieu de réussite scientifique ou technologique
Résultat : les horizons désirables se déplacent Le rêve n’est pas de réussirici,maisdes’exilerpourréussirlà-bas.
Depuis des décennies, l’émigration est vue comme un signe de réussite “Il est parti en France” est perçu comme un accomplissement Dans les familles, le départ est valorisé, presque glorifié Celafaçonnel’imaginairedesjeunes:réussir,c’estquitter Même ceux qui ne partiront jamais nourrissent ce rêve La réussite localeestvuecommeuneconsolation,pascommeunidéal
L’écolecommecaissederésonance
Lesystèmeéducatiflui-mêmeentretientcetteculture Lesmeilleurs élèves sont souvent encouragés à poursuivre leurs études à l’étranger, dans des universités européennes ou nord-américaines
Cette pédagogie renforce l’idée que la science sérieuse se fait ailleurs LeMarocapparaîtcommeunlieudeconsommation,pasde production
Quand l’imaginaire nourrit la fuite descerveaux
Ce déficit de récits locaux a des conséquencesdirectes:lafuitedes cerveaux Chaque année, des milliers d’ingénieurs, de médecins, de chercheurs marocains partent travailler à l’étranger Ils ne quittent pas seulement pour de meilleures conditions matérielles, mais aussi parce que l’imaginaire dominant leur dit : “C’est là-bas que ça se passe”
Lesconséquencesculturelles
Quand une jeunesse ne rêve pas localement, elle s’éloigne symboliquementdesonpays.Ellene s’y projette pas, ne s’y investit pas, attend de lui peu de choses. L’imaginaire devient un facteur d’exil intérieur. Même ceux qui restent vivent avec l’idée qu’ils auraient pu, qu’ilsauraientdû,partir.
Comment reconstruire un imaginairenationaldelascience?
Créer des récits locaux
Documentaires, séries, BD, portraits de scientifiques marocains Raconter des histoires de réussite ancrées danslepays
Valoriser les réussites nationales
Quand un laboratoire marocain innove, quand un chercheur local dépose un brevet, il faut en faire un événementmédiatique
Mobiliserleshérosvisibles Commele foot l’a fait avec les Lions de l’Atlas, il faut des figures scientifiques capables de devenir des modèles collectifs.
Intégrer l’histoire scientifique marocaine.Rappelerauxjeunesqu’ils héritent d’une tradition intellectuelle riche,qu’ilspeuventprolonger.
Lerôledesinstitutionsculturelles
Le cinéma, la télévision, la littérature peuvent jouer un rôle clé Une série sur un jeune inventeur marocain, un film sur la vie d’un chercheur, une émission qui raconte la science locale pourraient transformer l’imaginaire
De même, les festivals de science doivent être pensés comme des événements culturels, pas académiques Ils doivent émerveiller, divertir,inspirer
RÉAPPRENDREÀ RÊVERICI
Le Maroc n’est pas condamné à voir ses enfants rêver d’ailleurs.Maispourinverserlatendance,ilfautunerévolution culturelle : apprendre à raconter nos propres réussites, à montrerquel’avenirpeutaussis’écrireici
Un enfant qui rêve de devenir astrophysicien doit pouvoir imaginer son futur non pas seulement à Paris ou à Boston, maisaussiàRabat,àBenguerirouàMarrakech.
L’imaginaireestuneforcepuissante:ilorienteleschoix,nourrit les ambitions, façonne les trajectoires Reconstruire un imaginairenationaldelascience,c’estpeut-êtreleplusgrand défiduMarocmoderne
Lejouroùlesenfantsdirontfièrement“Jeveuxinventerici”et non “Je veux partir là-bas”, le pays aura gagné bien plus qu’une bataille économique. Il aura gagné une bataille culturelle,celledelaconfianceensoi
Un adolescent de Tétouan apprend la physique quantique sur TikTok Une jeune fille de Marrakech découvre les mystères de l’astrophysique grâce à une chaîne YouTube égyptienne À défaut detrouverlasciencedansleursmanuelsouàlatélévisionnationale, lesjeunesMarocainssetournentverslenumérique YouTube,TikTok, Instagram : ces plateformes sont devenues les nouveaux amphithéâtres de la curiosité Mais au Maroc, l’offre locale reste maigre
Lascienceimportéeàl’écran
Quand on parcourt YouTube, on trouve une multitude de vulgarisateurs arabes, français, anglais De AsapSCIENCE à Kurzgesagt, de chaînes arabes comme Ibrahim El-Fiqi ou Ezzat Ibrahim, l’offre est riche et accessible Mais du côté marocain, les chaînes de vulgarisation scientifique restent rares, peu visibles et souventsous-financées.
Au Maroc, quelques jeunes s’y essaient : expériences de chimie maison, petites explications sur l’espace, anecdotes scientifiques Mais faute de soutien, ces initiatives restent isolées et peinent à atteindre une audience massive Pourtant, TikTok est l’espace privilégié des 15–24 ans : c’est là que la bataille de la curiosité scientifiquesejoue
YouTube,lelaboratoiredelavulgarisationlongue
YouTube permet d’aller plus loin Des vidéos de 10, 20, 30 minutes explorent des thèmes complexes avec rigueur et créativité Des chaînes comme Scilabus (France) ou Veritasium (États-Unis) montrentcommentallierpédagogieetspectacle
Un équivalent marocain, racontant les découvertes locales, les laboratoires nationaux, les figures de la diaspora, pourrait combler unvideimmense Maisilfautdutemps,desmoyens,unestratégie éditoriale
LesobstaclesspécifiquesauMaroc Manquedefinancement Produiredesvidéosde qualité coûte cher (caméras, montage, graphisme) La publicité en ligne rapporte peu, décourageantlescréateurs
Absence de formation Peu de vulgarisateurs savent allier rigueur scientifique et narration attractive
Scepticisme culturel Certains estiment que la science est trop “sérieuse” pour être racontée demanièreludique,cequifreinelesinitiatives
Manque de visibilité médiatique Les créateurs scientifiques locaux ne bénéficient pas des relaisdelatélévisionoudelapresse.
Lesopportunitésimmenses
Le numérique, pourtant, offre au Maroc une chance historique : il abolit les barrières. Un jeune de Fès peut publier une vidéo sur TikTok et atteindre en quelques jours des milliers de spectateurs Une chaîne YouTube marocaine pourrait séduire toute la francophonie et le mondearabe
Lavulgarisationscientifiquedigitalepermetde contournerleslimitesdesmanuelsscolaireset d’injecter la science dans le quotidien des jeunes,surlesplateformesqu’ilsutilisentdéjà
Quandlasciencedevientvirale
L’exemple international montre que la science peut devenir virale Des expériences simples, des anecdotes surprenantes, des démonstrations visuelles captivent les jeunes publics Au Maroc, imagine-t-on une vidéo montrant la fabrication d’un instrument astronomique traditionnel de Fès, ou une expériencedechimieliéeàl’agriculturelocale?
Ces récits, enracinés dans la culture marocaine, pourraient avoir un impact bien plusfortquedescontenusimportés.
Lerôledesinstitutionsetsponsors
Les universités, les fondations, les entreprises marocainespourraientsoutenirfinancièrement des vulgarisateurs locaux, en échange de visibilité. Les ministères pourraient lancer des concours “YouTubers scientifiques”, stimuler desincubateursdecontenunumérique
Plutôt que de financer uniquement des colloques fermés, il est temps d’investir dans desformatsquiparlentàlajeunesse
Former une génération de conteurs scientifiques
La vulgarisation n’est pas seulement une compétence individuelle C’est un savoir-faire qu’onpeutenseigner:commentsimplifiersans trahir, comment capter l’attention en 15 secondes, comment transformer un concept abstraitenimage
Le Maroc pourrait créer des programmes de formation pour ses doctorants et étudiants en sciences, afin qu’ils deviennent aussi de bons communicateurs Ces jeunes pourraient ensuite devenir les “influenceurs scientifiques” quelepaysattend.
Dans les débats politiques marocains, la science occuperarementlascène Onyparled’emploi,de santé,d’éducation,d’infrastructures,maisrarement de recherche, d’innovation ou de culture scientifique Pourtant,derrièrechacundecessujets se cache une dimension scientifique cruciale La question est simple : la jeunesse marocaine, passionnée de technologie et connectée au monde, peut-elle imposer la science comme prioritépolitique?
Lascience,grandeabsentedesdiscours
Lors des campagnes électorales, rares sont les candidats qui évoquent la recherche scientifique
Les programmes promettent des routes, des hôpitaux, des emplois, mais peu parlent de laboratoires, de brevets ou de vulgarisation scientifique.Lascienceestperçuecommeunluxe, pascommeunleviercentraldedéveloppement. Ce silence est révélateur d’un problème plus profond : une vision politique à court terme, qui privilégie l’immédiat sur l’investissement stratégique.
Unejeunesseconnectéemaisignorée
La jeunesse marocaine, elle, vit déjà dans un monde scientifique : smartphones, intelligence artificielle, réseaux sociaux, biotechnologies Elle apprend sur YouTube, suit des vulgarisateurs étrangers,s’intéresseàlaconquêtespatialeouaux nouvellesénergies
Mais ses attentes ne sont pas relayées politiquement Aucun parti ne porte la voix d’une générationquivoitdanslasciencenonseulement une carrière, mais aussi une manière de comprendreetdetransformerlemonde
Quandlapolitiqueignorelarecherche
Ce désintérêt a des conséquences concrètes
Faute de budgets conséquents, les universités peinent à financer des projets de recherche ambitieux Faute de politiques publiques volontaristes, la fuite des cerveaux se poursuit
L’absence de science dans le discours politique privelepaysd’unmoteurstratégique.
Lajeunessepeut-elleinverserlatendance?
L’histoire montre que oui Dans plusieurs pays, les mouvements étudiants ont imposé des priorités nouvelles : environnement, égalité,démocratie Pourquoipaslascience?
Silajeunessemarocaine,aujourd’huitrèsmobiliséesurlesréseaux sociaux,décidaitdeporterlaquestionscientifiquecommeunenjeu citoyen, elle pourrait changer l’agenda Campagnes en ligne, collectifsdevulgarisation,débatspublics:lesoutilsexistent
Scienceetemploi:unlevierdécisif
L’argumentéconomiquepeutmobiliser Beaucoupdejeunesvoient la science comme un domaine abstrait Pourtant, l’innovation scientifique est un moteur d’emploi : start-up deeptech, énergies renouvelables,biotech,intelligenceartificielle
Quelquessignesmontrentque la jeunesse marocaine s’empare timidement de la question:
Des clubs universitaires organisent des débats sur l’IA etl’éthique.
Des jeunes chercheurs créent desstart-upinnovantes
Des collectifs lancent des initiatives de vulgarisation scientifique sur YouTube ou TikTok
Ces signaux restent marginaux, mais ils prouvent qu’un mouvement est possible
Quandscienceetpolitiquese rencontrentailleurs
En Europe, la question climatiqueaimposélascience dans le débat politique grâce à la mobilisation des jeunes
Aux États-Unis, des étudiants militent pour plus de financement de la recherche
EnAfriqueduSud,descollectifs de jeunes chercheurs ont influencé les politiques publiquesdesanté.
Le Maroc pourrait s’inspirer de ces exemples pour construire unmouvementcitoyenquifait de la science un enjeu électoral.
Lerôledesinstitutions
Lespartispolitiquesmarocains doivent comprendre que parlerdescience,cen’estpas parler d’un secteur isolé C’est parler d’éducation, d’économie, de souveraineté, deculture Lajeunessepeutles y pousser, à condition de se structurer, d’exiger des engagements concrets, de voteraveclascienceentête
VERSUNAGENDA
SCIENTIFIQUECITOYEN
La jeunesse marocaine ne manque pas d’intelligence ni de curiosité. Ce qui lui manque, c’est un cadre politique qui valorise la science comme levier central dedéveloppement
Changer cette donne suppose une mobilisation : transformer la science en revendication citoyenne, exigerdespartisdesprogrammesclairs,fairepression parlevoteetparlesréseaux
Un jour, peut-être, un débat électoral verra un candidat interrogé sur ses propositions pour la recherche scientifique, et il devra répondre, car les jeunes l’auront imposé. Ce jour-là, la science ne sera plusabsentedelapolitique.Elleseradevenueunsujet citoyen Et la jeunesse marocaine aura prouvé qu’elle pouvait,parsavoixetsonvote,changerladonne
VERSUNPACTE NATIONAL POURLACULTURE SCIENTIFIQUE
Au Maroc, les débats politiques parlent souvent d’emploi,desanté,d’éducation,d’infrastructures Mais un mot reste trop rare : science Pourtant, sans recherche, sans innovation, sans curiosité partagée, aucundecesdéfisnepourraêtredurablementrelevé. Sil’onveutquelajeunessemarocainecessederêver seulement de football ou de rap et s’ouvre aussi à la recherche et à l’innovation, il faut aller plus loin qu’un simpleappel.Ilfautunpactenationalpourlaculture scientifique.
Pourquoiunpacte?
Parce que la science ne peut plus être laissée à quelques chercheurs passionnés ou à quelques institutions isolées Elle doit devenir une priorité collective,inscritedansunevisionpartagéeparl’État, l’école,lesmédias,lesentreprisesetlasociétécivile Un pacte, c’est une promesse mutuelle : le pays s’engage à valoriser la science, et les jeunes s’engagent à la considérer comme une voie de rêve, pasunecorvée
Troispiliersindispensables
L’écolecommesocle
L’école doit enseigner la curiosité, pas seulement les formules Les programmes doivent intégrer plus d’expériences pratiques, de projets collaboratifs, de clubs scientifiques Un pacte national devrait garantir unlaboratoirefonctionneldanschaqueétablissement secondaired’icidixans
Lesmédiascommeamplificateurs
Les médias doivent consacrer autant d’espace à la science qu’au sport. Cela suppose la création de magazines, d’émissions télévisées, de capsules numériques qui racontent la science de manière attractive.
Lesinstitutionscommegarantes
L’État doit augmenter significativement le budget de la recherche et créer des mécanismes de financement pour les start-up scientifiques. Les entreprises doivent investir dans l’innovation locale Lesuniversitésdoiventencouragerlavulgarisation
Unejeunesseaucentre
Unpactenationalpourlaculturescientifiquedoitmettre la jeunesse au cœur Pas comme spectateurs, mais commeacteurs Lesjeunesdoiventêtreimpliquésdans la conception des programmes, invités à produire du contenuscientifiquesurlesréseaux,encouragésàcréer desclubsetassociations.
Lerôledeladiaspora La diaspora scientifique marocaine est une ressource immense. Elle peut apporter expertise, mentorat, financements. Un pacte national devrait inclure un mécanisme de connexion systématique avec les chercheurs marocains à l’étranger, pour qu’ils contribuent activement au développement scientifique du pays
Lesbénéficesattendus
Un tel pacte ne serait pas une dépense, mais un investissement Ilpermettraitde:
Réduire la fuite des cerveaux en donnantdesperspectiveslocales
Créer des emplois qualifiés grâce àl’innovation
Renforcer la souveraineté technologiqueduMaroc
Luttercontrel’obscurantismeetles fakenews
Inspirer une génération qui verrait enfinlasciencecommeunhorizon désirable.
Lesconditionsdusuccès
Volonté politique claire. Sans un engagement ferme de l’État, le pacteresteraitunslogan.
Partagedesresponsabilités École, médias, entreprises et société civiledoiventêtreimpliqués
Mesure des progrès Fixer des objectifs concrets : part du PIB dédiéeàlarecherche,nombrede clubs scientifiques, visibilité médiatiquedeschercheurs
Unappelsymbolique
Unpactenationalnedoitpasêtre seulementuntexteadministratif Il doit être un geste symbolique, comparable au “contrat social” d’un pays Pourquoi ne pas l’annoncer lors d’un grand événement une Fête de la science, une Exposcience nationale, un sommet réunissant chercheurs, politiques, artistes et jeunes?
Un moment qui marque l’imaginaire collectif et dit clairement : la science fait désormais partie de notre avenir commun.
Le Maroc ne manque pas de talents ni de ressources Il manque d’un récit partagé et d’un engagement collectif. Le pacte national pour la culture scientifique serait ce récit. Il dirait à la jeunesse : “Vous pouvez rêverd’êtrechercheurcommevousrêvezd’êtrefootballeur.”
Lejouroùcepacteseraadopté,leslaboratoiresneserontplusinvisibles, les chercheurs ne seront plus ignorés, et la science deviendra une culturevivante
En célébrant l’élection de Driss Louaradi à la présidence du MILSET, nous affirmons une conviction : le Maroc a déjà les talents pour briller dans la science mondiale. Ce qu’il lui manque, ce n’est ni l’intelligence ni l’audace, mais un récit collectifetunevolontépolitiqueclaire.
Cenumérospécialavouludresserunconstatetouvrirdespistes.Del’écoleauxlaboratoires,des réseaux sociaux aux politiques publiques, il nous appartient de transformer la curiosité de nos jeunesenvocationdurable