9782728938926 L'urgence de l'amour

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Pùre François Potez L’Urgence de l’amour

HOMÉLIES DU CARÊME ET DE PÂQUES

Pùre François Potez L’Urgence de l’amour

HOMÉLIES DU CARÊME ET DE PÂQUES

Direction : Guillaume Arnaud

Direction éditoriale : Sophie Cluzel

Direction artistique : ThérÚse Jauze

Édition : Vincent Morch, assistĂ© de Victoire de Certaines

Direction de fabrication : Thierry Dubus

Fabrication : Maëlle Le Guen-Lamande

Mise en pages : Pixellence

© Mame, Paris, 2026 www.mameeditions.com

ISBN : 978-2-7289-3892-6

MDS : MM38926

Tous droits réservés pour tous pays.

INTRODUCTION

Un carĂȘme dans les fleurs

C’est de ma mùre que je tiens cela : il y a deux façons de faire dans un jardin.

Il y a ceux qui sont obsĂ©dĂ©s par les mauvaises herbes : ils passent leur temps Ă  essayer de les Ă©radiquer. Au bout du compte, les meilleurs obtiennent un jardin impeccable – et ils en sont trĂšs fiers. Tout est au cordeau, sans une herbe sauvage. Mais il n’y a pas une fleur : ils n’ont pas eu le temps de s’en occuper.

Et puis il y a ceux qui sont passionnĂ©s de fleurs. Ils passent leur vie Ă  les soigner. Au passage, ils arrachent une mauvaise herbe, bien sĂ»r. Mais ils n’en font pas une affaire : ce qui les intĂ©resse, c’est de faire fleurir les massifs et de faire porter du fruit aux arbres du jardin. Et, au bout du compte, il y a tellement de fleurs qu’il n’y a plus de place pour les mauvaises herbes.

J’en ai assez de ces carĂȘmes qui ne servent Ă  rien. Tout y est nĂ©gatif : on passe la premiĂšre moitiĂ© du carĂȘme Ă  dĂ©tecter son dĂ©faut dominant (vous ne le savez pas encore, depuis le temps ?), et l’autre moitiĂ© à essayer de l’éradiquer. Peine perdue : nous mourrons tous avec notre dĂ©faut dominant ! Les dĂ©fauts ne diminuent pas avec l’ñge, ils augmentent. Heureusement, c’est la mĂȘme chose pour les qualitĂ©s ! Savoir, donc, si les qualitĂ©s vont croĂźtre plus vite que les dĂ©fauts, voilĂ  la vraie question
 C’est une affaire de tactique et de regard. « Il y a un temps pour arracher et un

temps pour planter », dit QohĂ©leth (Qo 3, 2), mais, le plus important, c’est la rĂ©colte ! « C’est moi qui vous ai choisis et Ă©tablis, dit JĂ©sus, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16).

Je voudrais donc vous proposer un carĂȘme dans les fleurs
 Oh, bien sĂ»r, il y a un peu de nettoyage Ă  prĂ©voir ! Il faut le faire de bon cƓur, et joyeusement. Mais il faut surtout se rappeler que le but n’est pas d’avoir un jardin bien propre, mais un jardin bien fleuri ! On le voit Ă  l’avance, on l’imagine, on en rĂȘve. Il faut se lancer dans le carĂȘme les yeux et le cƓur fixĂ©s sur l’allĂ©luia pascal : comment vais-je le chanter cette annĂ©e ?

JeĂ»ner, c’est tailler. Pourquoi taille-t-on un rosier ?

Pour trois raisons : la taille stimule et ravigote ; elle domestique la plante et lui donne une jolie forme ; et, enfin, elle lui garantit une bonne santĂ© en lui redonnant de l’air et de la lumiĂšre. Il faut y aller gĂ©nĂ©reusement avec les plus forts, et tout doucement avec les plus fragiles.

Prier, c’est soigner, nourrir la terre, donner de l’engrais, mettre un tuteur Ă  ce rosier encore fragile, accrocher Ă  un fil la branche indisciplinĂ©e de ce rosier grimpant
 Il faut y passer du temps. Une heure le dimanche ne suffit pas : il faut aller au jardin dĂšs qu’on a un moment. Un peu tous les jours :

le jardinier passionné voudrait y passer sa vie ! Mais, surtout, surtout, il faut de la gratuité, de la générosité.

Ça, c’est l’aumĂŽne : on donne des fleurs et des fruits Ă  tout le monde, largement, sans compter. Chez ma mĂšre, il y avait toujours un bouquet dans la chambre, mĂȘme quand on ne venait que pour une nuit. MĂȘme en hiver. Et s’il n’y a plus de fleurs, il y a toujours un sourire Ă  donner.

Au travail, donc ! Quelles sont les fleurs que je vais cultiver pendant ce carĂȘme ? Quelles sont les qualitĂ©s, les talents, que Dieu m’a donnĂ©s et dont il attend de beaux fruits ? Pour ce qui est de la taille, Ă  chacun de voir : on a l’embarras du choix, dans ces vies trop encombrĂ©es. La priĂšre, l’aumĂŽne ? La paroisse a un large panel de propositions pour ceux qui se demandent oĂč et quoi faire. Des dĂ©chets Ă  porter au fumier ? Le prĂȘtre est lĂ  et vous attend pour le sacrement de la rĂ©conciliation. Quant au sourire, pas besoin de conseil : tout est permis, et mĂȘme recommandĂ© !

Ah, je sais ! Je m’adresse Ă  des paroissiens qui n’ont pas tous la chance d’avoir un jardin
 Alors j’ai une proposition Ă  vous faire : chaque cellule paroissiale d’évangĂ©lisation est un beau jardin. Ils sont diffĂ©rents, Ă  chacun son originalitĂ©. On n’y est pas trop regardant pour les mauvaises herbes, et on y soigne les fleurs avec humilitĂ©, grande joie et vraie dĂ©licatesse. Et si

on allait y faire un petit stage pendant le carĂȘme ? Les portes en sont grandes ouvertes et je vous le promets, vous ne le regretterez pas !

De tout cƓur, je vous souhaite un beau et saint carĂȘme, au jardin !

PÚre François Potez, curé, le 18 février 2018.

5 Mercredi des Cendres

« Retire-toi dans la piĂšce la plus retirĂ©e, ferme la porte et prie ton PĂšre qui est prĂ©sent dans le secret »

(Mt 6, 6)

Vous serez tous d’accord pour dire que la situation est grave : la situation est grave dans le monde, grave dans notre pays, grave dans l’Église. Oui, trùs grave. Partout.

Est-elle plus grave aujourd’hui que quand le pĂ©chĂ© est entrĂ© dans le monde ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il y a danger, non pas seulement pour nous, ici, mais pour toute l’humanité : la violence explose pour un rien, les foules sont manipulĂ©es comme jamais, le plus faible est mis de cĂŽtĂ© et la loi du plus fort domine. Mais ce que je sais aussi, c’est que la seule rĂ©ponse qui vaille dans les difficultĂ©s de notre temps, c’est la saintetĂ© des chrĂ©tiens !

Bien sĂ»r, il faut chercher des rĂ©ponses adĂ©quates pour les questions Ă©conomiques, politiques ou diplomatiques. Mais, au-delĂ  de tout cela, la seule rĂ©ponse possible, c’est une saintetĂ© plus grande chez les chrĂ©tiens. De la mĂȘme façon que la seule rĂ©ponse au mal est l’Amour de Dieu, la seule rĂ©ponse Ă  la mort est la vie de JĂ©sus qui est plus puissante que la mort. La RĂ©demption, c’est l’Amour de Dieu qui a vaincu la mort. Et nous qui sommes l’Église, le Corps du Christ, nous avons Ă  poursuivre l’Ɠuvre de JĂ©sus et à recouvrir le mal par un surcroĂźt d’amour.

Quand le mal est venu dans le monde, Dieu l’a couvert d’un Amour plus grand encore, par des flots,

des cataractes de misĂ©ricorde. De mĂȘme, quand le mal domine en nous, Dieu ne vient pas nous accabler, puisqu’il nous aime ! Il n’aime pas le pĂ©chĂ©, il n’aime pas le mal qui est en nous, mais nous, il nous aime ! Et pourtant, nous tombons souvent dans le piĂšge de Satan qui cherche, par tous les moyens, Ă  nous persuader que Dieu pourrait nous en vouloir, qu’il serait prĂȘt Ă  se mettre en colĂšre contre nous Ă  cause du mal qui nous habite. PrĂȘt Ă  s’en venger, mĂȘme ! Or si Dieu veut se venger, c’est par sa misĂ©ricorde. C’est Ă©crit en toutes lettres, dans le livre d’IsaĂŻe : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-mĂȘme et va vous sauver » (Is 35, 4) ! Et saint Paul supplie les Corinthiens : « Au nom du Christ, laissez-vous rĂ©concilier avec Dieu » (2 Co 5, 20). Accueillons donc son Amour, ouvrons-nous Ă  sa misĂ©ricorde pour vivre. Alors, nous serons capables de manifester Ă  nouveau cet Amour, de le transmettre, de l’échanger, de le faire croĂźtre autour de nous, au lieu de laisser la violence s’installer et grandir sans cesse.

Aujourd’hui, c’est donc la mobilisation gĂ©nĂ©rale ! L’Église mobilise ses troupes et, comme on dit dans l’armĂ©e, c’est la « perception des armes ». Trois armes nous sont proposĂ©es pour ce temps particulier du carĂȘme : la priĂšre, le jeĂ»ne et le partage.

La priĂšre permet Ă  Dieu de reprendre la premiĂšre place dans nos vies, pour que son Amour ne soit pas dans un dossier bien rangé  Il est si facile de dire : « Vous comprenez, je n’ai pas le temps de prier parce que je travaille, moi, j’ai autre chose Ă  faire ! » Nous devons faire en sorte que les affaires de Dieu soient au premier rang, pour que lui-mĂȘme soit sans cesse devant nos yeux, qu’il soit notre prĂ©occupation principale. Bien sĂ»r, nous avons Ă  travailler, Ă  gĂ©rer bien des choses, mais si nous essayons de le faire avec nos pauvres forces humaines, cela n’aboutira Ă  rien.

« J’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes
 j’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamĂ©s, s’il me manque l’amour, cela ne me sert Ă  rien », Ă©crit saint Paul dans sa premiĂšre lettre aux Corinthiens (1 Co 13, 2-3). Comment avoir l’amour si je ne suis pas moi-mĂȘme en face de l’Amour, en sa prĂ©sence ? Si je ne prends pas du temps pour me mettre devant Dieu et accueillir sa misĂ©ricorde ?

La deuxiĂšme arme, c’est le jeĂ»ne. Il sert Ă  rĂ©veiller en nous la soif de Dieu, la soif de l’Amour. Pour ce faire, il faut se dĂ©sencombrer de ce qui est superflu, de ce qui nous occupe de façon disproportionnĂ©e. Il faut donc jeĂ»ner, non pas seulement de Facebook ou de Netflix, comme on le dit quelquefois aujourd’hui, mais aussi de nourriture, pour avoir le ventre creux et

comprendre que, quand on est rassasiĂ©, on n’a plus besoin de rien. Notre monde occidental, trop riche, crĂšve d’ĂȘtre repu. Je sais bien qu’au milieu de nous il y a des gens qui ont faim mais, en gĂ©nĂ©ral, ce n’est pas le cas : la plupart d’entre nous ont plutĂŽt plus que ce qui leur est nĂ©cessaire. Le pape François a dit un jour que tant que le jeĂ»ne ou le partage ne font pas mal, ils ne valent rien. Il a raison : il faut que nous sentions un manque physique.

La troisiĂšme arme, c’est donc le partage, parce que, de fait, il y a des gens qui ont rĂ©ellement faim, quelque fois mĂȘme Ă  nos portes ! Je ne me console pas de savoir que dans notre quartier, notre quartier riche, il y a des gens qui dorment dehors, sur les bouches de mĂ©tro


Des gens qui ont faim, qui n’ont rien. Il est juste de penser Ă  l’Ukraine, et de nous soucier de ce qui se passe Ă  l’autre bout du monde, mais il faut surtout voir que, dans nos familles, parmi nos collĂšgues du bureau, il y a des gens qui manquent de cet essentiel, qui mendient un peu d’amour, un peu d’amitiĂ©, de consolation, de rĂ©confort


Notre pĂ©chĂ©, c’est d’avoir voulu renverser les choses, d’avoir voulu prendre au lieu de donner. Au lieu de recevoir l’Amour qui vient d’en haut, au lieu de recevoir le don de Dieu pour pouvoir l’échanger dans des gestes d’amour concrets, incarnĂ©s, nous avons

voulu littĂ©ralement « faire l’amour ». Nous avons voulu en devenir l’origine, comme nous avons voulu ĂȘtre à l’origine de tout, ĂȘtre le centre, la rĂ©fĂ©rence
 Cela nous pousse Ă  tout juger, Ă  tout critiquer. « Je » est alors toujours au milieu. Et il est tellement encombrant !

Il nous faut donc remettre les choses dans le bon sens en prenant les armes avec mĂ©thode. La toute premiĂšre chose, c’est de retrouver le dĂ©sir de Dieu, que je ne retrouverai que dans le jeĂ»ne. À chacun de trouver la forme de jeĂ»ne qui lui convient ou que Dieu lui inspire. C’est vrai que nous pourrions, tous, un peu jeĂ»ner des Ă©crans. Nous pourrions aussi jeĂ»ner de ce qui nous encombre, de ces choses, parfois nĂ©cessaires mais envahissantes, qui nous prĂ©occupent trop. Et puis, comme je le disais tout Ă  l’heure, il nous faut jeĂ»ner un peu de nourriture. Mais avec prudence et dans l’obĂ©issance, parce que l’orgueil est un danger terrible qui nous guette sans cesse.

Cependant, le plus important, me semble-t-il, c’est que nous fournissions des efforts redoublĂ©s pour prier mieux et plus. Notre priĂšre doit redevenir une supplication : « Viens, Seigneur, viens Ă  notre secours ! » Car, venir Ă  notre secours, le Seigneur ne dĂ©sire que cela, mais il attend qu’on le lui demande ! Il ne peut pas s’imposer, parce que l’Amour s’expose, il ne s’impose

jamais. S’il est bon aussi de louer, de remercier – la louange dilate notre cƓur –, notre priĂšre doit ĂȘtre essentiellement la supplication d’un cƓur mendiant d’Amour. C’est ainsi que nous pourrons partager avec les autres cet Amour sous forme matĂ©rielle, concrĂšte, mais aussi sous forme spirituelle, Ă  travers le souci des personnes qui nous entourent, en particulier de celles qui sont juste Ă  cĂŽtĂ© de nous mais que nous ne voyons pas, parce que leur pauvretĂ© nous gĂȘne


Le grand danger, sur cette route, c’est paradoxalement que nous prenions de belles rĂ©solutions et que nous les tenions trop bien. La tentation nous guette alors d’imaginer que Dieu sera content de nos « beaux » efforts et qu’il nous rĂ©compensera en proportion ! Mais Dieu se donne tout entier, que notre carĂȘme soit bon ou mauvais ! Bien sĂ»r, il est bon de prendre des rĂ©solutions, mais il faut Ă©viter Ă  tout prix ce donnant-donnant avec Dieu. Il nous aime quoi que nous fassions. Nos efforts changent et ouvrent notre cƓur, mais pas celui de Dieu ! Son amour Ă  lui nous est acquis depuis toujours !

« Ce que tu fais, fais-le dans le secret ! » nous avertit l’Évangile. Je ne pense pas que le danger nous guette d’aller prier sur les places publiques pour nous faire voir ou claironner partout que nous sommes en train de jeĂ»ner ! Le danger qui nous guette est davantage

dans le regard que nous portons sur nous-mĂȘmes. En ce sens, la meilleure chose qui pourrait nous arriver serait peut-ĂȘtre de ne pas tenir nos rĂ©solutions ! C’est un comble de dire cela un mercredi des Cendres, mais c’est vrai. Plus profondĂ©ment, pour ĂȘtre sĂ»rs de ne pas ĂȘtre satisfaits de nous-mĂȘmes, il faudrait ne pas se regarder du tout. C’est ce que signifie l’invitation du Christ Ă  nous retirer dans le trĂ©fonds de notre cƓur :

« Ignore ce que tu fais, fais-le sous le regard de Dieu mais ne juge pas toi-mĂȘme tes actes, car ou bien tu vas t’imaginer que tu as rĂ©ussi un bon carĂȘme, et dans ce cas ton carĂȘme aura Ă©tĂ© pire que tous les autres, ou bien tu vas croire que ton carĂȘme a Ă©tĂ© raté  et tu te lamenteras de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur de ce que tu voudrais ĂȘtre. Dans tous les cas, que tu sois satisfait ou insatisfait, c’est de l’orgueil ! Le Seigneur, lui, t’aime. Laisse-toi donc aimer ! Retire-toi dans le secret, et ton PĂšre, qui voit dans le secret, te dira : “N’aie pas peur, aie confiance, viens, moi, je t’aime !” » Demandons Ă  la Vierge Marie, mĂšre des pauvres, trĂŽne de la sagesse, mĂšre de la prudence, mĂšre de douceur et de tendresse, de nous prendre par la main. Disons-lui que nous voulons ĂȘtre ses enfants pour nous mettre Ă  son Ă©cole, pour aller jusqu’au pied de la Croix, pour pleurer avec elle, pour ĂȘtre debout avec elle et porter sa douleur avec elle. Alors, avec elle

et en elle, nous exulterons dans la victoire
 Notre « AllĂ©luia » ne sera plus un « AllĂ©luia » de la terre mais

un « Alléluia » du Ciel ! Amen.

5 Premier dimanche de carĂȘme

On devient libre quand on se livre à la parole d’Amour

« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrĂ©e dans le monde, nous dit le livre de la Sagesse au chapitre 2 ; ils en font l’expĂ©rience, ceux qui prennent parti pour lui ! »

C’est le drame de l’homme qui a quittĂ© Dieu car, le quitter, c’est quitter la vie, et donc mourir
 Le pĂ©chĂ©, c’est la mort causĂ©e par le refus de faire confiance à Dieu ! Adam s’est enfermĂ© dans le mensonge, il s’est cachĂ© dans le buisson parce qu’il avait peur. Or c’est le dĂ©mon qui lui a fait croire que Dieu voulait le punir, se venger de lui. Tout l’enjeu de ce carĂȘme est donc d’aider l’Adam que nous sommes Ă  sortir de son buisson, Ă  retrouver confiance en Dieu ! Mais comment Dieu va-t-il s’y prendre pour nous faire sortir de ce mensonge, de cet enfermement mortel ?

Dieu n’agit que par la puissance de son Amour dĂ©sarmĂ©. Il laisse l’homme subir les consĂ©quences de son pĂ©chĂ© jusqu’à ce que, ayant pris conscience de sa faute, il accepte d’en sortir. Seul l’homme, dans sa libertĂ©, peut quitter cet enfermement. Nous crions vers Dieu mais, enfermĂ©s en nous-mĂȘmes, nous n’entendons que le Diable qui voudrait nous fait croire que Dieu veut nous punir. Mais quel est ce dieu qui punirait, qui se vengerait ? Certainement pas Celui qui se laisse crucifier, qui se laisse mourir sur la Croix par amour ! Dieu, lui, est Amour, et cet Amour

ne varie pas. Son Amour nous est acquis dĂ©finitivement et sans aucune limite. Sans cesse, il manifeste son Amour et sa tendresse, en patientant jusqu’à ce que nous sortions de nous-mĂȘmes.

Le peuple d’IsraĂ«l a Ă©prouvĂ© dans sa chair cette expĂ©rience de l’esclavage, de la tyrannie et de l’oppression en Égypte, sous le joug d’un despote. Or, tout cela est arrivĂ© parce qu’il avait oubliĂ© Dieu. Il s’était Ă©loignĂ© de lui Ă  cause d’une rĂ©ussite matĂ©rielle dont il se glorifiait.

Alors Dieu libĂ©ra son peuple « d’une main forte et d’un bras vigoureux », comme le chante le psaume 135. Il le libĂ©ra en lui faisant traverser la mer Rouge Ă  pied sec.

Mais il ne le fit pas entrer tout de suite en Terre promise : pendant quarante ans, au dĂ©sert, il dĂ©ploya toute sa pĂ©dagogie. Il apprit aux HĂ©breux Ă  reconnaĂźtre sa prĂ©sence, Ă  comprendre et Ă  croire qu’il Ă©tait le seul vrai Dieu, le seul digne d’adoration. Et il leur fit dĂ©couvrir, Ă  l’aveu de leur faute, sa misĂ©ricorde infinie.

Le dĂ©sert, en effet, c’est le lieu du combat, car c’est lĂ , dans ce lieu aride, que Dieu manifeste sa prĂ©sence. Nous aussi, nous entrons au dĂ©sert pour quarante jours, pour retrouver, si nous le voulons bien, la vraie prĂ©sence de Dieu.

L’Évangile nous l’affirme : Dieu nous prĂ©cĂšde au dĂ©sert. JĂ©sus nous y attend donc pour nous apprendre Ă  mener la vraie bataille ! AprĂšs son baptĂȘme dans le

Jourdain, lorsqu’il traversa symboliquement la mort (comme l’avait prĂ©figurĂ© le passage de la mer Rouge), l’Esprit Saint le conduisit au dĂ©sert et, lĂ , il affronta pour nous le Tentateur. Folie de penser que le Dieu tout-puissant, crĂ©ateur de l’univers, accepte de descendre jusqu’au fond de l’abĂźme pour y livrer cette bataille quarante jours durant ! Il y a d’ailleurs aussi quelque chose d’insensĂ© dans le fait que Satan, qui connaĂźt Dieu, qui sait qui est JĂ©sus, se permette de le tenter alors qu’il se sait dĂ©jĂ  vaincu ! C’est que l’orgueil l’aveugle tant qu’il essaie, encore et encore, de dĂ©voyer le Seigneur !

JĂ©sus, lui, entre dans ce combat avec pour toute puissance sa vulnĂ©rabilitĂ© radicale. Il affronte le Tentateur en se montrant dĂ©libĂ©rĂ©ment dĂ©sarmé : « Le Christ JĂ©sus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait Ă  Dieu. Mais il s’est anĂ©anti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme Ă  son aspect, il s’est abaissĂ©, devenant obĂ©issant jusqu’à la mort » (Ph 2, 5-8). L’obĂ©issance ! C’est la clĂ©. Devant les trois grandes tentations fondamentales que lui propose Satan, JĂ©sus se rĂ©fugie dans la parole de Dieu. Ces tentations sont toutes les trois liĂ©es au dĂ©sir de toute-puissance, de domination, de possession.

Nous aimerions tellement dominer la vie, dans tous les domaines : dominer la nature, dominer en politique, en Ă©conomie
 Nous sommes tentĂ©s parfois d’agir comme de vĂ©ritables tyrans. JĂ©sus, lui, n’est jamais vainqueur que par sa vulnĂ©rabilitĂ©. Il n’entre pas en dialogue avec le dĂ©mon, jamais ! Il rĂ©pond par la Parole de son PĂšre, cette voix qui s’était fait entendre au moment de son baptĂȘme dans le Jourdain : « Tu es mon Fils Bien-AimĂ© ; en toi, je trouve ma joie. » Le Fils se rĂ©fugie dans la Parole du PĂšre ; il choisit d’ĂȘtre en totale dĂ©pendance par rapport Ă  lui. Satan, « menteur et pĂšre du mensonge » selon JĂ©sus (Jn 8, 44), a voulu nous faire croire que c’est au contraire en Ă©tant indĂ©pendants de Dieu et des autres que nous serions libres ! Mais si je ne dĂ©pends plus de personne, je suis seul, absolument seul ; or, je suis incapable de vivre seul ! Un nourrisson dans les bras de sa mĂšre est dans un bonheur parfait parce qu’il est dans la dĂ©pendance totale vis-Ă -vis d’elle
 Il est d’ailleurs troublant de constater que le petit enfant, trĂšs rapidement, va vouloir Ă©chapper Ă  ses parents (c’est mĂȘme souvent trĂšs dĂ©routant pour eux). « Non, je veux faire, moi, tout seul ! » Bien plus tard, en vieillissant, il devra apprendre Ă  redevenir comme un petit enfant : c’est une Ă©cole d’amour, de vraie libertĂ©. C’est comme pour les amoureux : au dĂ©but, ils sont terriblement

dĂ©pendants, ils ne peuvent plus rien faire l’un sans l’autre. Mais, parce que c’est une dĂ©pendance d’amour, elle les rend libres, elle leur donne des ailes ! Et puis, s’ils n’y prennent garde, au fur et Ă  mesure que passent les annĂ©es, ils deviennent plus indĂ©pendants l’un de l’autre. Chacun organise sa vie de son cĂŽtĂ©. Au point que l’on entend parfois des vieux mariĂ©s dire de leur conjoint : « Je ne sais pas ce qu’il fait, il vit sa vie ! »

Heureusement, on en rencontre d’autres qui s’aiment, eux, dans une dĂ©pendance encore plus belle que dans les commencements, parce qu’elle est vraiment un lien de tendresse, un attachement souriant !

JĂ©sus est donc dans la parfaite dĂ©pendance de son PĂšre. Et cette dĂ©pendance le rend libre parce qu’elle est fondĂ©e sur l’amour.

L’Évangile poursuit : « Ayant ainsi Ă©puisĂ© toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de JĂ©sus jusqu’au moment fixĂ© » (Lc 4, 13). Ce moment, c’est le Calvaire. « Si tu es Dieu, descends de la Croix et lĂ , on te croira ! Tu en as sauvĂ© d’autres, sauve-toi toi-mĂȘme », dit le mauvais larron en reprenant les sarcasmes des Pharisiens (cf. Lc 23, 39). Son compagnon d’infortune s’écrie au contraire : « Ne vois-tu pas que, pour nous, c’est justice aprĂšs ce que nous avons fait
 mais lui ! » (cf. Lc 23, 41).

Lors de ce combat de la derniÚre heure, la réponse de Jésus est encore une priÚre, tirée de la parole de

Dieu qui est dans son cƓur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnĂ© ? » (Mt 27, 46). La vulnĂ©rabilitĂ© de JĂ©sus devient alors totale. C’est une dĂ©pendance absolue
 jusqu’à la mort : « PĂšre, entre tes mains, je remets mon esprit ! » (Lc 23, 46). JĂ©sus est libre parce qu’il meurt par amour. Il ne meurt pas parce qu’on le tue, il donne sa vie
 Tout est renversĂ© !

Dans l’épĂźtre aux Romains, on lit : « Tout prĂšs de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cƓur » (Rm 10, 8). Nous pouvons nous demander, nous, maintenant, si la parole de Dieu est dans notre bouche, dans notre cƓur
 Le carĂȘme est un temps pour les dĂ©sencombrer afin que la Parole y prenne toute sa place, notamment Ă  travers le jeĂ»ne qui nous libĂšre de ce qui semble nĂ©cessaire mais qui ne le sera jamais autant qu’elle.

L’épĂźtre aux Romains nous enseigne Ă©galement ceci  : « Si de ta bouche, tu affirmes que JĂ©sus est Seigneur, si, dans ton cƓur, tu crois que Dieu l’a ressuscitĂ© d’entre les morts, alors tu seras sauvĂ© » (Rm 10, 9). Tu es sauvĂ© parce que tu adhĂšres Ă  une Parole de vie qui prend chair en toi. Mais si, au contraire, tu quittes la Parole de vie, tu choisis la mort.

En cette période, nous sommes un peu écrasés par les malheurs du monde, par la tragédie que de nombreux pays sont en train de vivre et dont personne

ne peut dire oĂč elle nous emmĂšne : les Ă©quilibres du monde, si fragiles, volent en Ă©clats, les batailles politiques font rage. On serait tentĂ© de dire : « Puisque Dieu domine tout, il pourrait supprimer le mal ! » Mais non, nous l’avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, Dieu laisse l’homme expĂ©rimenter les consĂ©quences de son pĂ©chĂ©, et c’est pour cela qu’il y a des guerres. DĂ©jĂ , Adam et Ève avaient perdu la vie dans le Jardin parce qu’ils avaient chassĂ© la Parole. La seule solution pour sauver le monde, c’est donc de retrouver la Parole d’Amour et de s’y attacher
 Dans cet immense combat, nous n’avons d’arme, nous autres, chrĂ©tiens, que cette dĂ©pendance d’amour. Mais cette bataille, nous ne la menons pas tout seuls : nous la vivons en Église, en paroisse, en famille, tous ensemble, pour ĂȘtre plus forts ! À chaque messe, nous disons : « Seigneur, ne regarde pas nos pĂ©chĂ©s mais la foi de ton Église. » Seuls, nous ne sommes rien, mais les uns avec les autres, nous sommes forts ! L’Église a vaincu le monde puisqu’elle est le Corps de Christ !

Regardons Marie : elle se livre à la Parole, et la Parole se livre à elle, elle se fait chair en elle ! Si, nous aussi, nous accueillons cette Parole pour qu’elle prenne chair en nous, alors le monde pourra croire que Dieu est Amour ! Amen.

AchevĂ© d’imprimer en novembre 2025 en France par Sepec

NumĂ©ro d’édition : 26L0162

DépÎt légal : janvier 2026

Pour la premiĂšre fois, un ouvrage rĂ©unit des homĂ©lies du PĂšre François Potez dont l’éloquence et la profondeur ont touchĂ© des milliers d’auditeurs.

Celles qui sont publiĂ©es ici, parmi les plus belles qu’il a prononcĂ©es, constituent un magnifique support pour vivre le carĂȘme et, par-delĂ , pour nourrir toute sa vie chrĂ©tienne. Avec finesse, exigence et tendresse, le PĂšre François Potez nous propose en effet de nous faire les jardiniers de notre vie intĂ©rieure, de tailler et soigner notre Ăąme afin de faire s’épanouir en nous les fleurs de l’Amour du Christ.

5

NĂ© en 1955, diplĂŽmĂ© de l’École navale (promotion 1976), François Potez quitte la Marine en 1982 et entre chez les FrĂšres de Saint-Jean. OrdonnĂ© prĂȘtre en 1989, il passe une dizaine d’annĂ©es au service des jeunes et de l’éducation. Il a ensuite Ă©tĂ© incardinĂ© dans le diocĂšse de Paris en 1997. Son premier livre, La Grave AllĂ©gresse, a reçu le prix 2023 de littĂ©rature religieuse, et le deuxiĂšme, Puisque vous avez dĂ©cidĂ© de vous aimer, a Ă©tĂ© vendu Ă  plus de 12 000 exemplaires.

14,90 € France TTC www.mameeditions.com MDS : MM38926

Photo de couverture : © Philippe Lissac/GODONG.

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