

Père François Potez L’Urgence de l’amour
HOMÉLIES DU CARÊME ET DE PÂQUES

Père François Potez L’Urgence de l’amour
HOMÉLIES DU CARÊME ET DE PÂQUES
Direction : Guillaume Arnaud
Direction éditoriale : Sophie Cluzel
Direction artistique : Thérèse Jauze
Édition : Vincent Morch, assisté de Victoire de Certaines
Direction de fabrication : Thierry Dubus
Fabrication : Maëlle Le Guen-Lamande
Mise en pages : Pixellence
© Mame, Paris, 2026 www.mameeditions.com
ISBN : 978-2-7289-3892-6
MDS : MM38926
Tous droits réservés pour tous pays.
INTRODUCTION
Un carême dans les fleurs
C’est de ma mère que je tiens cela : il y a deux façons de faire dans un jardin.
Il y a ceux qui sont obsédés par les mauvaises herbes : ils passent leur temps à essayer de les éradiquer. Au bout du compte, les meilleurs obtiennent un jardin impeccable – et ils en sont très fiers. Tout est au cordeau, sans une herbe sauvage. Mais il n’y a pas une fleur : ils n’ont pas eu le temps de s’en occuper.
Et puis il y a ceux qui sont passionnés de fleurs. Ils passent leur vie à les soigner. Au passage, ils arrachent une mauvaise herbe, bien sûr. Mais ils n’en font pas une affaire : ce qui les intéresse, c’est de faire fleurir les massifs et de faire porter du fruit aux arbres du jardin. Et, au bout du compte, il y a tellement de fleurs qu’il n’y a plus de place pour les mauvaises herbes.
J’en ai assez de ces carêmes qui ne servent à rien. Tout y est négatif : on passe la première moitié du carême à détecter son défaut dominant (vous ne le savez pas encore, depuis le temps ?), et l’autre moitié à essayer de l’éradiquer. Peine perdue : nous mourrons tous avec notre défaut dominant ! Les défauts ne diminuent pas avec l’âge, ils augmentent. Heureusement, c’est la même chose pour les qualités ! Savoir, donc, si les qualités vont croître plus vite que les défauts, voilà la vraie question… C’est une affaire de tactique et de regard. « Il y a un temps pour arracher et un
temps pour planter », dit Qohéleth (Qo 3, 2), mais, le plus important, c’est la récolte ! « C’est moi qui vous ai choisis et établis, dit Jésus, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16).
Je voudrais donc vous proposer un carême dans les fleurs… Oh, bien sûr, il y a un peu de nettoyage à prévoir ! Il faut le faire de bon cœur, et joyeusement. Mais il faut surtout se rappeler que le but n’est pas d’avoir un jardin bien propre, mais un jardin bien fleuri ! On le voit à l’avance, on l’imagine, on en rêve. Il faut se lancer dans le carême les yeux et le cœur fixés sur l’alléluia pascal : comment vais-je le chanter cette année ?
Jeûner, c’est tailler. Pourquoi taille-t-on un rosier ?
Pour trois raisons : la taille stimule et ravigote ; elle domestique la plante et lui donne une jolie forme ; et, enfin, elle lui garantit une bonne santé en lui redonnant de l’air et de la lumière. Il faut y aller généreusement avec les plus forts, et tout doucement avec les plus fragiles.
Prier, c’est soigner, nourrir la terre, donner de l’engrais, mettre un tuteur à ce rosier encore fragile, accrocher à un fil la branche indisciplinée de ce rosier grimpant… Il faut y passer du temps. Une heure le dimanche ne suffit pas : il faut aller au jardin dès qu’on a un moment. Un peu tous les jours :
le jardinier passionné voudrait y passer sa vie ! Mais, surtout, surtout, il faut de la gratuité, de la générosité.
Ça, c’est l’aumône : on donne des fleurs et des fruits à tout le monde, largement, sans compter. Chez ma mère, il y avait toujours un bouquet dans la chambre, même quand on ne venait que pour une nuit. Même en hiver. Et s’il n’y a plus de fleurs, il y a toujours un sourire à donner.
Au travail, donc ! Quelles sont les fleurs que je vais cultiver pendant ce carême ? Quelles sont les qualités, les talents, que Dieu m’a donnés et dont il attend de beaux fruits ? Pour ce qui est de la taille, à chacun de voir : on a l’embarras du choix, dans ces vies trop encombrées. La prière, l’aumône ? La paroisse a un large panel de propositions pour ceux qui se demandent où et quoi faire. Des déchets à porter au fumier ? Le prêtre est là et vous attend pour le sacrement de la réconciliation. Quant au sourire, pas besoin de conseil : tout est permis, et même recommandé !
Ah, je sais ! Je m’adresse à des paroissiens qui n’ont pas tous la chance d’avoir un jardin… Alors j’ai une proposition à vous faire : chaque cellule paroissiale d’évangélisation est un beau jardin. Ils sont différents, à chacun son originalité. On n’y est pas trop regardant pour les mauvaises herbes, et on y soigne les fleurs avec humilité, grande joie et vraie délicatesse. Et si
on allait y faire un petit stage pendant le carême ? Les portes en sont grandes ouvertes et je vous le promets, vous ne le regretterez pas !
De tout cœur, je vous souhaite un beau et saint carême, au jardin !
Père François Potez, curé, le 18 février 2018.
5 Mercredi des Cendres
« Retire-toi dans la pièce la plus retirée, ferme la porte et prie ton Père qui est présent dans le secret »
(Mt 6, 6)
Vous serez tous d’accord pour dire que la situation est grave : la situation est grave dans le monde, grave dans notre pays, grave dans l’Église. Oui, très grave. Partout.
Est-elle plus grave aujourd’hui que quand le péché est entré dans le monde ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il y a danger, non pas seulement pour nous, ici, mais pour toute l’humanité : la violence explose pour un rien, les foules sont manipulées comme jamais, le plus faible est mis de côté et la loi du plus fort domine. Mais ce que je sais aussi, c’est que la seule réponse qui vaille dans les difficultés de notre temps, c’est la sainteté des chrétiens !
Bien sûr, il faut chercher des réponses adéquates pour les questions économiques, politiques ou diplomatiques. Mais, au-delà de tout cela, la seule réponse possible, c’est une sainteté plus grande chez les chrétiens. De la même façon que la seule réponse au mal est l’Amour de Dieu, la seule réponse à la mort est la vie de Jésus qui est plus puissante que la mort. La Rédemption, c’est l’Amour de Dieu qui a vaincu la mort. Et nous qui sommes l’Église, le Corps du Christ, nous avons à poursuivre l’œuvre de Jésus et à recouvrir le mal par un surcroît d’amour.
Quand le mal est venu dans le monde, Dieu l’a couvert d’un Amour plus grand encore, par des flots,
des cataractes de miséricorde. De même, quand le mal domine en nous, Dieu ne vient pas nous accabler, puisqu’il nous aime ! Il n’aime pas le péché, il n’aime pas le mal qui est en nous, mais nous, il nous aime ! Et pourtant, nous tombons souvent dans le piège de Satan qui cherche, par tous les moyens, à nous persuader que Dieu pourrait nous en vouloir, qu’il serait prêt à se mettre en colère contre nous à cause du mal qui nous habite. Prêt à s’en venger, même ! Or si Dieu veut se venger, c’est par sa miséricorde. C’est écrit en toutes lettres, dans le livre d’Isaïe : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 4) ! Et saint Paul supplie les Corinthiens : « Au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 5, 20). Accueillons donc son Amour, ouvrons-nous à sa miséricorde pour vivre. Alors, nous serons capables de manifester à nouveau cet Amour, de le transmettre, de l’échanger, de le faire croître autour de nous, au lieu de laisser la violence s’installer et grandir sans cesse.
Aujourd’hui, c’est donc la mobilisation générale ! L’Église mobilise ses troupes et, comme on dit dans l’armée, c’est la « perception des armes ». Trois armes nous sont proposées pour ce temps particulier du carême : la prière, le jeûne et le partage.
La prière permet à Dieu de reprendre la première place dans nos vies, pour que son Amour ne soit pas dans un dossier bien rangé… Il est si facile de dire : « Vous comprenez, je n’ai pas le temps de prier parce que je travaille, moi, j’ai autre chose à faire ! » Nous devons faire en sorte que les affaires de Dieu soient au premier rang, pour que lui-même soit sans cesse devant nos yeux, qu’il soit notre préoccupation principale. Bien sûr, nous avons à travailler, à gérer bien des choses, mais si nous essayons de le faire avec nos pauvres forces humaines, cela n’aboutira à rien.
« J’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes… j’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien », écrit saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 13, 2-3). Comment avoir l’amour si je ne suis pas moi-même en face de l’Amour, en sa présence ? Si je ne prends pas du temps pour me mettre devant Dieu et accueillir sa miséricorde ?
La deuxième arme, c’est le jeûne. Il sert à réveiller en nous la soif de Dieu, la soif de l’Amour. Pour ce faire, il faut se désencombrer de ce qui est superflu, de ce qui nous occupe de façon disproportionnée. Il faut donc jeûner, non pas seulement de Facebook ou de Netflix, comme on le dit quelquefois aujourd’hui, mais aussi de nourriture, pour avoir le ventre creux et
comprendre que, quand on est rassasié, on n’a plus besoin de rien. Notre monde occidental, trop riche, crève d’être repu. Je sais bien qu’au milieu de nous il y a des gens qui ont faim mais, en général, ce n’est pas le cas : la plupart d’entre nous ont plutôt plus que ce qui leur est nécessaire. Le pape François a dit un jour que tant que le jeûne ou le partage ne font pas mal, ils ne valent rien. Il a raison : il faut que nous sentions un manque physique.
La troisième arme, c’est donc le partage, parce que, de fait, il y a des gens qui ont réellement faim, quelque fois même à nos portes ! Je ne me console pas de savoir que dans notre quartier, notre quartier riche, il y a des gens qui dorment dehors, sur les bouches de métro…
Des gens qui ont faim, qui n’ont rien. Il est juste de penser à l’Ukraine, et de nous soucier de ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais il faut surtout voir que, dans nos familles, parmi nos collègues du bureau, il y a des gens qui manquent de cet essentiel, qui mendient un peu d’amour, un peu d’amitié, de consolation, de réconfort…
Notre péché, c’est d’avoir voulu renverser les choses, d’avoir voulu prendre au lieu de donner. Au lieu de recevoir l’Amour qui vient d’en haut, au lieu de recevoir le don de Dieu pour pouvoir l’échanger dans des gestes d’amour concrets, incarnés, nous avons
voulu littéralement « faire l’amour ». Nous avons voulu en devenir l’origine, comme nous avons voulu être à l’origine de tout, être le centre, la référence… Cela nous pousse à tout juger, à tout critiquer. « Je » est alors toujours au milieu. Et il est tellement encombrant !
Il nous faut donc remettre les choses dans le bon sens en prenant les armes avec méthode. La toute première chose, c’est de retrouver le désir de Dieu, que je ne retrouverai que dans le jeûne. À chacun de trouver la forme de jeûne qui lui convient ou que Dieu lui inspire. C’est vrai que nous pourrions, tous, un peu jeûner des écrans. Nous pourrions aussi jeûner de ce qui nous encombre, de ces choses, parfois nécessaires mais envahissantes, qui nous préoccupent trop. Et puis, comme je le disais tout à l’heure, il nous faut jeûner un peu de nourriture. Mais avec prudence et dans l’obéissance, parce que l’orgueil est un danger terrible qui nous guette sans cesse.
Cependant, le plus important, me semble-t-il, c’est que nous fournissions des efforts redoublés pour prier mieux et plus. Notre prière doit redevenir une supplication : « Viens, Seigneur, viens à notre secours ! » Car, venir à notre secours, le Seigneur ne désire que cela, mais il attend qu’on le lui demande ! Il ne peut pas s’imposer, parce que l’Amour s’expose, il ne s’impose
jamais. S’il est bon aussi de louer, de remercier – la louange dilate notre cœur –, notre prière doit être essentiellement la supplication d’un cœur mendiant d’Amour. C’est ainsi que nous pourrons partager avec les autres cet Amour sous forme matérielle, concrète, mais aussi sous forme spirituelle, à travers le souci des personnes qui nous entourent, en particulier de celles qui sont juste à côté de nous mais que nous ne voyons pas, parce que leur pauvreté nous gêne…
Le grand danger, sur cette route, c’est paradoxalement que nous prenions de belles résolutions et que nous les tenions trop bien. La tentation nous guette alors d’imaginer que Dieu sera content de nos « beaux » efforts et qu’il nous récompensera en proportion ! Mais Dieu se donne tout entier, que notre carême soit bon ou mauvais ! Bien sûr, il est bon de prendre des résolutions, mais il faut éviter à tout prix ce donnant-donnant avec Dieu. Il nous aime quoi que nous fassions. Nos efforts changent et ouvrent notre cœur, mais pas celui de Dieu ! Son amour à lui nous est acquis depuis toujours !
« Ce que tu fais, fais-le dans le secret ! » nous avertit l’Évangile. Je ne pense pas que le danger nous guette d’aller prier sur les places publiques pour nous faire voir ou claironner partout que nous sommes en train de jeûner ! Le danger qui nous guette est davantage
dans le regard que nous portons sur nous-mêmes. En ce sens, la meilleure chose qui pourrait nous arriver serait peut-être de ne pas tenir nos résolutions ! C’est un comble de dire cela un mercredi des Cendres, mais c’est vrai. Plus profondément, pour être sûrs de ne pas être satisfaits de nous-mêmes, il faudrait ne pas se regarder du tout. C’est ce que signifie l’invitation du Christ à nous retirer dans le tréfonds de notre cœur :
« Ignore ce que tu fais, fais-le sous le regard de Dieu mais ne juge pas toi-même tes actes, car ou bien tu vas t’imaginer que tu as réussi un bon carême, et dans ce cas ton carême aura été pire que tous les autres, ou bien tu vas croire que ton carême a été raté… et tu te lamenteras de ne pas être à la hauteur de ce que tu voudrais être. Dans tous les cas, que tu sois satisfait ou insatisfait, c’est de l’orgueil ! Le Seigneur, lui, t’aime. Laisse-toi donc aimer ! Retire-toi dans le secret, et ton Père, qui voit dans le secret, te dira : “N’aie pas peur, aie confiance, viens, moi, je t’aime !” » Demandons à la Vierge Marie, mère des pauvres, trône de la sagesse, mère de la prudence, mère de douceur et de tendresse, de nous prendre par la main. Disons-lui que nous voulons être ses enfants pour nous mettre à son école, pour aller jusqu’au pied de la Croix, pour pleurer avec elle, pour être debout avec elle et porter sa douleur avec elle. Alors, avec elle
et en elle, nous exulterons dans la victoire… Notre « Alléluia » ne sera plus un « Alléluia » de la terre mais
un « Alléluia » du Ciel ! Amen.
5 Premier dimanche de carême
On devient libre quand on se livre à la parole d’Amour
« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde, nous dit le livre de la Sagesse au chapitre 2 ; ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui ! »
C’est le drame de l’homme qui a quitté Dieu car, le quitter, c’est quitter la vie, et donc mourir… Le péché, c’est la mort causée par le refus de faire confiance à Dieu ! Adam s’est enfermé dans le mensonge, il s’est caché dans le buisson parce qu’il avait peur. Or c’est le démon qui lui a fait croire que Dieu voulait le punir, se venger de lui. Tout l’enjeu de ce carême est donc d’aider l’Adam que nous sommes à sortir de son buisson, à retrouver confiance en Dieu ! Mais comment Dieu va-t-il s’y prendre pour nous faire sortir de ce mensonge, de cet enfermement mortel ?
Dieu n’agit que par la puissance de son Amour désarmé. Il laisse l’homme subir les conséquences de son péché jusqu’à ce que, ayant pris conscience de sa faute, il accepte d’en sortir. Seul l’homme, dans sa liberté, peut quitter cet enfermement. Nous crions vers Dieu mais, enfermés en nous-mêmes, nous n’entendons que le Diable qui voudrait nous fait croire que Dieu veut nous punir. Mais quel est ce dieu qui punirait, qui se vengerait ? Certainement pas Celui qui se laisse crucifier, qui se laisse mourir sur la Croix par amour ! Dieu, lui, est Amour, et cet Amour
ne varie pas. Son Amour nous est acquis définitivement et sans aucune limite. Sans cesse, il manifeste son Amour et sa tendresse, en patientant jusqu’à ce que nous sortions de nous-mêmes.
Le peuple d’Israël a éprouvé dans sa chair cette expérience de l’esclavage, de la tyrannie et de l’oppression en Égypte, sous le joug d’un despote. Or, tout cela est arrivé parce qu’il avait oublié Dieu. Il s’était éloigné de lui à cause d’une réussite matérielle dont il se glorifiait.
Alors Dieu libéra son peuple « d’une main forte et d’un bras vigoureux », comme le chante le psaume 135. Il le libéra en lui faisant traverser la mer Rouge à pied sec.
Mais il ne le fit pas entrer tout de suite en Terre promise : pendant quarante ans, au désert, il déploya toute sa pédagogie. Il apprit aux Hébreux à reconnaître sa présence, à comprendre et à croire qu’il était le seul vrai Dieu, le seul digne d’adoration. Et il leur fit découvrir, à l’aveu de leur faute, sa miséricorde infinie.
Le désert, en effet, c’est le lieu du combat, car c’est là, dans ce lieu aride, que Dieu manifeste sa présence. Nous aussi, nous entrons au désert pour quarante jours, pour retrouver, si nous le voulons bien, la vraie présence de Dieu.
L’Évangile nous l’affirme : Dieu nous précède au désert. Jésus nous y attend donc pour nous apprendre à mener la vraie bataille ! Après son baptême dans le
Jourdain, lorsqu’il traversa symboliquement la mort (comme l’avait préfiguré le passage de la mer Rouge), l’Esprit Saint le conduisit au désert et, là, il affronta pour nous le Tentateur. Folie de penser que le Dieu tout-puissant, créateur de l’univers, accepte de descendre jusqu’au fond de l’abîme pour y livrer cette bataille quarante jours durant ! Il y a d’ailleurs aussi quelque chose d’insensé dans le fait que Satan, qui connaît Dieu, qui sait qui est Jésus, se permette de le tenter alors qu’il se sait déjà vaincu ! C’est que l’orgueil l’aveugle tant qu’il essaie, encore et encore, de dévoyer le Seigneur !
Jésus, lui, entre dans ce combat avec pour toute puissance sa vulnérabilité radicale. Il affronte le Tentateur en se montrant délibérément désarmé : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort » (Ph 2, 5-8). L’obéissance ! C’est la clé. Devant les trois grandes tentations fondamentales que lui propose Satan, Jésus se réfugie dans la parole de Dieu. Ces tentations sont toutes les trois liées au désir de toute-puissance, de domination, de possession.
Nous aimerions tellement dominer la vie, dans tous les domaines : dominer la nature, dominer en politique, en économie… Nous sommes tentés parfois d’agir comme de véritables tyrans. Jésus, lui, n’est jamais vainqueur que par sa vulnérabilité. Il n’entre pas en dialogue avec le démon, jamais ! Il répond par la Parole de son Père, cette voix qui s’était fait entendre au moment de son baptême dans le Jourdain : « Tu es mon Fils Bien-Aimé ; en toi, je trouve ma joie. » Le Fils se réfugie dans la Parole du Père ; il choisit d’être en totale dépendance par rapport à lui. Satan, « menteur et père du mensonge » selon Jésus (Jn 8, 44), a voulu nous faire croire que c’est au contraire en étant indépendants de Dieu et des autres que nous serions libres ! Mais si je ne dépends plus de personne, je suis seul, absolument seul ; or, je suis incapable de vivre seul ! Un nourrisson dans les bras de sa mère est dans un bonheur parfait parce qu’il est dans la dépendance totale vis-à-vis d’elle… Il est d’ailleurs troublant de constater que le petit enfant, très rapidement, va vouloir échapper à ses parents (c’est même souvent très déroutant pour eux). « Non, je veux faire, moi, tout seul ! » Bien plus tard, en vieillissant, il devra apprendre à redevenir comme un petit enfant : c’est une école d’amour, de vraie liberté. C’est comme pour les amoureux : au début, ils sont terriblement
dépendants, ils ne peuvent plus rien faire l’un sans l’autre. Mais, parce que c’est une dépendance d’amour, elle les rend libres, elle leur donne des ailes ! Et puis, s’ils n’y prennent garde, au fur et à mesure que passent les années, ils deviennent plus indépendants l’un de l’autre. Chacun organise sa vie de son côté. Au point que l’on entend parfois des vieux mariés dire de leur conjoint : « Je ne sais pas ce qu’il fait, il vit sa vie ! »
Heureusement, on en rencontre d’autres qui s’aiment, eux, dans une dépendance encore plus belle que dans les commencements, parce qu’elle est vraiment un lien de tendresse, un attachement souriant !
Jésus est donc dans la parfaite dépendance de son Père. Et cette dépendance le rend libre parce qu’elle est fondée sur l’amour.
L’Évangile poursuit : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé » (Lc 4, 13). Ce moment, c’est le Calvaire. « Si tu es Dieu, descends de la Croix et là, on te croira ! Tu en as sauvé d’autres, sauve-toi toi-même », dit le mauvais larron en reprenant les sarcasmes des Pharisiens (cf. Lc 23, 39). Son compagnon d’infortune s’écrie au contraire : « Ne vois-tu pas que, pour nous, c’est justice après ce que nous avons fait… mais lui ! » (cf. Lc 23, 41).
Lors de ce combat de la dernière heure, la réponse de Jésus est encore une prière, tirée de la parole de
Dieu qui est dans son cœur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). La vulnérabilité de Jésus devient alors totale. C’est une dépendance absolue… jusqu’à la mort : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ! » (Lc 23, 46). Jésus est libre parce qu’il meurt par amour. Il ne meurt pas parce qu’on le tue, il donne sa vie… Tout est renversé !
Dans l’épître aux Romains, on lit : « Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » (Rm 10, 8). Nous pouvons nous demander, nous, maintenant, si la parole de Dieu est dans notre bouche, dans notre cœur… Le carême est un temps pour les désencombrer afin que la Parole y prenne toute sa place, notamment à travers le jeûne qui nous libère de ce qui semble nécessaire mais qui ne le sera jamais autant qu’elle.
L’épître aux Romains nous enseigne également ceci : « Si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé » (Rm 10, 9). Tu es sauvé parce que tu adhères à une Parole de vie qui prend chair en toi. Mais si, au contraire, tu quittes la Parole de vie, tu choisis la mort.
En cette période, nous sommes un peu écrasés par les malheurs du monde, par la tragédie que de nombreux pays sont en train de vivre et dont personne
ne peut dire où elle nous emmène : les équilibres du monde, si fragiles, volent en éclats, les batailles politiques font rage. On serait tenté de dire : « Puisque Dieu domine tout, il pourrait supprimer le mal ! » Mais non, nous l’avons déjà évoqué, Dieu laisse l’homme expérimenter les conséquences de son péché, et c’est pour cela qu’il y a des guerres. Déjà, Adam et Ève avaient perdu la vie dans le Jardin parce qu’ils avaient chassé la Parole. La seule solution pour sauver le monde, c’est donc de retrouver la Parole d’Amour et de s’y attacher… Dans cet immense combat, nous n’avons d’arme, nous autres, chrétiens, que cette dépendance d’amour. Mais cette bataille, nous ne la menons pas tout seuls : nous la vivons en Église, en paroisse, en famille, tous ensemble, pour être plus forts ! À chaque messe, nous disons : « Seigneur, ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église. » Seuls, nous ne sommes rien, mais les uns avec les autres, nous sommes forts ! L’Église a vaincu le monde puisqu’elle est le Corps de Christ !
Regardons Marie : elle se livre à la Parole, et la Parole se livre à elle, elle se fait chair en elle ! Si, nous aussi, nous accueillons cette Parole pour qu’elle prenne chair en nous, alors le monde pourra croire que Dieu est Amour ! Amen.
Achevé d’imprimer en novembre 2025 en France par Sepec
Numéro d’édition : 26L0162
Dépôt légal : janvier 2026
Pour la première fois, un ouvrage réunit des homélies du Père François Potez dont l’éloquence et la profondeur ont touché des milliers d’auditeurs.
Celles qui sont publiées ici, parmi les plus belles qu’il a prononcées, constituent un magnifique support pour vivre le carême et, par-delà, pour nourrir toute sa vie chrétienne. Avec finesse, exigence et tendresse, le Père François Potez nous propose en effet de nous faire les jardiniers de notre vie intérieure, de tailler et soigner notre âme afin de faire s’épanouir en nous les fleurs de l’Amour du Christ.
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Né en 1955, diplômé de l’École navale (promotion 1976), François Potez quitte la Marine en 1982 et entre chez les Frères de Saint-Jean. Ordonné prêtre en 1989, il passe une dizaine d’années au service des jeunes et de l’éducation. Il a ensuite été incardiné dans le diocèse de Paris en 1997. Son premier livre, La Grave Allégresse, a reçu le prix 2023 de littérature religieuse, et le deuxième, Puisque vous avez décidé de vous aimer, a été vendu à plus de 12 000 exemplaires.
14,90 € France TTC www.mameeditions.com MDS : MM38926
Photo de couverture : © Philippe Lissac/GODONG.