

Tous saints !
20 TĂMOINS
DE LA FOI RĂCENTS
RACONTĂS PAR
Bénédicte Delelis
Ă sĆur Marie-Faustine, Aude, MaĂŻa, Hortense, Adeline, Florence, sĆur Claire-CĂ©cile, sĆur Claire-AgnĂšs, sĆur Claire-Kateri et pĂšre Geoffroy de Pontac, afin que nous tenions jusquâau bout notre promesse de suivre JĂ©sus.
Introduction
Quâils sont beaux, ces visages dâhommes, de femmes, de jeunes de notre temps, transïŹgurĂ©s par la lumiĂšre de la bontĂ© de Dieu⊠Pier Giorgio Frassati, Claire de Castelbajac, Baudouin et Fabiola de Belgique, Marcel Callo, Marie NoĂ«l, Charles de Foucauld, Chiara Luce, Daphrose et Cyprien Rugamba, le cardinal Van ThuĂąn, Madeleine DelbrĂȘl, Takashi et Midori Nagai, Franz Stock, Gianna Beretta Molla, Carlo Acutis, SĆur Clare Crockett, Franz JĂ€gerstĂ€tter, FrĂ©dĂ©ric Ozanam !
De pays, dâĂąges, de positions sociales, dâĂ©tats de vie et de tempĂ©raments tous diïŹĂ©rents, ils manifestent chacun une maniĂšre originale de suivre le Christ. Car quâest-ce quâun saint, sinon un disciple de JĂ©sus cruciïŹĂ© et ressuscitĂ©, dĂ©terminĂ© Ă le suivre, Ă chaque Ă©poque, « non pas de loin, mais le plus prĂšs possible », selon lâexpression du bienheureux Antoine Chevrier 1 ?
1. Antoine Chevrier, Ăcrits spirituels, Cerf, 2005, p. 37-38.
Le concile Vatican II, dans sa constitution sur lâĂglise Lumen Gentium, a remis en valeur la vocation de tous les baptisĂ©s : la saintetĂ©. Celle-ci y est dĂ©crite comme « la plĂ©nitude de la vie chrĂ©tienne » et « la perfection de la charitĂ© 1 ». Ainsi, vivre lâĂvangile, suivre JĂ©sus de prĂšs, aimer comme il aime nâest pas rĂ©servĂ© Ă des ermites maigres et barbus vivant par pĂ©nitence sur des colonnes, comme autrefois les moines stylitesâŠ
Dans lâimmense et joyeux cortĂšge des rachetĂ©s, il y a de la place pour une Ă©tudiante enthousiaste et tendre, un couple royal, un scout, un fermier sacristain pauvre, une femme poĂšte amoureuse et tourmentĂ©e, un Ă©crivain danseur⊠Il y a, dans les annĂ©es terribles de la Seconde Guerre mondiale, des Allemands, des Japonais et des Français, ennemis par leur nationalitĂ©, compagnons et frĂšres dâĂąme pourtant, sans se connaĂźtre.
Parmi ces grands croyants, certains sont joyeux, ont la foi limpide et meurent le sourire aux lĂšvres ; dâautres, angoissĂ©s, marchant Ă tĂątons au milieu des Ă©preuves de la vie, rendent leur dernier souïŹe en pleurant, implorant le pardon pour leurs pĂ©chĂ©s⊠Certains sont baptisĂ©s enfants, tombĂ©s dans la marmite de la foi quand ils Ă©taient petits, dâautres se sont convertis plus tard, foudroyĂ©s par la misĂ©ricorde de Dieu. Religieux, Ă©vĂȘques, prĂȘtres, cĂ©libataires, mariĂ©s, jeunes, ils ont en commun lâamour et lâhumilitĂ© de JĂ©sus dans leur cĆur, son nom sur leurs lĂšvres, son pardon
1. Lumen Gentium, no 40.
puriïŹant leurs fautes, sa force dans leurs faiblesses, sa charitĂ© qui les presse de ne jamais cesser dâaimer jusquâĂ leurs ennemis⊠Et lorsquâon lĂšve les yeux vers eux, on aperçoit quelque chose de JĂ©sus, de son visage Ă©tonnant et splendide.
Aujourdâhui encore, ces tĂ©moins du Christ sont pour nous un vivant appel : « Si tu veux ĂȘtre parfait, va, vends ce que tu possĂšdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trĂ©sor dans les cieux. Puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21).
Le voudrons-nous ?
Pier Giorgio Frassati
Chérir les pauvres
1901-1925
Il y en a un, je crois, qui aurait Ă©tĂ© bien surpris dâapprendre que lâĂglise allait le dĂ©clarer saint : câest Pier Giorgio Frassati ! Il est probable quâen entendant ce bruit courir dans les couloirs du Ciel, Pier Giorgio en ait avalĂ© de travers les bouïŹĂ©es de fumĂ©e de sa pipe cĂ©leste !
Il se sentait si misĂ©rable, Pier Giorgio, si pĂ©cheur souvent, plein de doutes, de combats, dâespoirs déçus quelquefoisâŠ
« Jâai besoin de priĂšres, Ă©crit-il Ă un ami en 1925, parce que je passe une pĂ©riode critique de ma vie. Tu sais, je suis Ă la veille dâabandonner ma vie dâĂ©tudiant [âŠ] pour entreprendre la diïŹcile ascension de la vie, voie, hĂ©las, assez dure depuis quâen moi, quelque chose a changĂ©, quelque chose qui annonce un orage trĂšs brutal 1 . »
1. Lettre à Gian Marin Bertini, 29 juillet 1925, in Cristina Siccardi, Pier Giorgio Frassati, Biographie, ArtÚge, 2010, p. 248.
Ou encore : « Ce moment est diïŹcile pour moi [âŠ], la lutte est dure, mais il faut quand mĂȘme chercher Ă vaincre et Ă trouver notre petit chemin de Damas, pour pouvoir y marcher vers ce but que nous devons tous atteindre 1 . »
La mort prend Pier Giorgio par surprise, en 1925, Ă lâĂąge de vingt-quatre ans. En une semaine, il est emportĂ© par une poliomyĂ©lite. Sa famille sâaperçoit de la gravitĂ© de la situation la veille seulement de son dĂ©cĂšs. Et Pier Giorgio meurt⊠en pleurant continuellement. La religieuse qui se tient auprĂšs de lui la nuit prĂ©cĂ©dente lâentend sâexclamer : « Est-ce que Dieu me pardonnera ? Il me pardonnera ? » Et il poursuit dans un cri angoissé : « Seigneur, pardonnez-moi, pardonnez-moi 2 ! »
Ce sont les derniers mots quâon entend de lui. Non, ce nâĂ©tait pas une mort brillante et bien Ă©levĂ©e, ni une mort spectaculaire, ni mĂȘme une mort Ă©diïŹante. CâĂ©tait tout bonnement la mort, dĂ©chirante.
AprĂšs vint la surprise : les lettres innombrables, la foule Ă lâenterrement, des pauvres, une multitude de pauvres inconnus de la famille du sĂ©nateur Frassati, cĂ©lĂšbre directeur du journal antifasciste La Stampa. On Ă©carquilla des yeux ronds et, saisi, chacun se demandait : « Mais qui Ă©tait donc ce Pier Giorgio ? Nous connaissions un type sympa, qui aimait la poĂ©sie, la littĂ©rature, qui souïŹrait un peu
1. Lettre à Isidoro Bonini, 29 janvier 1925, in Lettres, Cerf, 2019, p. 400. 2. Cristina Siccardi, op. cit., p. 321.
dans les Ă©tudes ardues dâingĂ©nieur Ă Polytechnique⊠un fameux montagnard, toujours la pipe Ă la bouche, eïŹacĂ© souvent, rigolo de temps Ă autre ; un jeune homme un peu dĂ©calĂ©, qui faisait parfois honte Ă sa famille, dâailleurs⊠Nâavait-il pas demandĂ©, Ă la ïŹn dâune rĂ©ception mondaine oĂč il Ă©tait arrivĂ© en retard et sans manteau â alors quâil faisait un froid de loup â sâil pouvait emporter les ïŹeurs ? Quâavait-il bien pu en faire ? »
Si on lâavait suivi, on aurait su comment Pier Giorgio utilisait les bouquets dont on ne se servait plus. Il les dĂ©posait sur les tombes des pauvres⊠Et le manteau ? Il avait Ă©tĂ© oïŹert, sur la route, Ă quelque misĂ©reux grelottant.
Ce grand amour des pauvres Ă©tait nĂ© en Pier Giorgio en mĂȘme temps que son amour de JĂ©sus : dĂšs lâenfance.
Un jour, une femme avait sonnĂ© Ă la porte des Frassati ; elle demandait lâaumĂŽne. Le petit garçon, haut comme un arrosoir, avait regardĂ© la pauvre maman. Puis, il avait enlevĂ© ses souliers et dit simplement : « Pour vos enfants. »
Adolescent, il sâinscrivit Ă la SociĂ©tĂ© de Saint-Vincentde-Paul et commença Ă visiter les malheureux du quartier. Il se privait pour leur venir en aide, allant Ă pied aïŹn dâoïŹrir le montant du ticket de bus, apportant de la nourriture, des mĂ©dicaments jusque dans des maisons dites malfamĂ©es par les gens Ă©lĂ©gants de son milieu⊠Mais lui nâen avait cure.
« Ăa ne te dĂ©goĂ»te pas, ces lieux rĂ©pugnants ? lui demandait-on quelquefois. Tu sais comment les ïŹlles de la famille que tu visites se conduisent 1 ?
â JĂ©sus me rend visite chaque matin dans la communion, rĂ©pondait Pier Giorgio. Moi, je lui rends visite en allant Ă la rencontre des pauvres. Autour dâeux, je vois une lumiĂšre que nous nâavons pas 2 . »
Lors dâun voyage en Allemagne, Pier Giorgio prit sa dĂ©cision. Il ne serait pas prĂȘtre. Il y avait songĂ©, bien sĂ»r. Il sâĂ©tait interrogé : serait-ce sa vocation ? Il ne sâen trouvait pas digne. Mais surtout, il se sentait appelĂ© Ă demeurer auprĂšs des ouvriers, des gens simples et laborieux. Ă Polytechnique, il avait choisi la section « Corps des mines ». Ătre laĂŻc au milieu des mineurs, appartenir au Christ et y servir les pauvres : voilĂ ce qui lui semblait ĂȘtre sa vocation. Sa mĂšre en fut certainement soulagĂ©e, elle qui Ă©tait si inquiĂšte et exaspĂ©rĂ©e de ce quâelle considĂ©rait comme la bigoterie de son ïŹls : sa messe quotidienne, ses priĂšres, son chapeletâŠ
Oui, Pier Giorgio resterait laĂŻc. Il pensa un moment au mariage avec Laura Hidalgo, qui tenait le secrĂ©tariat de leur petit groupe dâamis, appelĂ© « Les Types louches ». Mais, est-ce parce quâelle ne plut pas Ă ses parents ? Craignait-il, alors quâils menaçaient de se sĂ©parer, que cela brise irrĂ©mĂ©diablement leur couple ? Ou avait-il
1. Dans ce livre, les propos entre guillemets dont la source nâest pas indiquĂ©e en note sont ceux que lâauteur a librement reformulĂ©s. 2. Cristina Siccardi, op. cit., p. 164-165.
lâintuition que le mariage nâĂ©tait pas sa voie ? On ne le saura jamais⊠En tout cas, il ne lui dĂ©clara pas sa ïŹamme et se retira, le cĆur brisĂ© pourtant.
« Mon programme tient en ceci, dit-il : convertir cette sympathie spĂ©ciale que jâavais pour elle, et qui nâest pas voulue, pour la ïŹn Ă laquelle nous devons parvenir, Ă la lumiĂšre de la charitĂ©. » Puis il ajoute : « Comme catholiques, nous possĂ©dons un amour qui dĂ©passe tous les autres 1 . »
Câest cet amour qui embrase Pier Giorgio jusquâĂ la ïŹn. Quand il comprend quâil va mourir, son ultime geste est dâĂ©crire un mot pour faire livrer les piqĂ»res dâun malade, puis il vide son portefeuille : voilĂ des sous pour publier une petite annonce pour les pauvres⊠Pier Giorgio aime jusquâĂ la derniĂšre minute.
« Tu me demandes si je suis joyeux, Ă©crit-il Ă sa sĆur Luciana quelque temps auparavant. Comment ne pourrais-je pas lâĂȘtre ? Tant que la foi mâen donnera la force : toujours joyeux ! [La voie chrĂ©tienne] est joie mĂȘme Ă travers les douleurs 2 . »
1. Lettre à Isidoro Bonini, 6 mars 1925, in Lettres, op. cit., p. 420-421.
2. Lettre à Luciana, 14 février 1925, in Cristina Siccardi, op. cit., p. 341.
Pier Giorgio, enseigne-nous ta bontĂ© inlassable dans une vie tout ordinaire, ta charitĂ© pour les pauvres et les malades puisĂ©e dans lâEucharistie, ton amour dĂ©sintĂ©ressĂ© qui fut ta joie au milieu de toutes les peines. Nous te prions pour les jeunes : fais lever des saints parmi cette gĂ©nĂ©ration !
Claire de Castelbajac
Louer éternellement
1953-1975
Un gros Ă©clat de rire qui roule et tourneboule jusquâau rez-de-chaussĂ©e de la vieille maison de Lauret, dans le Sud-Ouest de la France ? Câest Claire de Castelbajac ! Des baisers qui claquent, des exclamations de bonheur, un ouragan de tendresse ? Câest elle.
Ah ! Claire nâest pas triste, ça non ! Depuis lâaube de sa vie, elle est gaietĂ©. Elle sait Ă peine marcher, quâemportĂ©e par la gratitude dâexister elle court embrasser tout ce qui se prĂ©sente Ă son regard dâenfant Ă©bloui : la gazelle qui broute au fond du jardin de Rabat, oĂč elle est nĂ©e, les ïŹeurs, la balançoire, les poupĂ©es et, surtout⊠ses parents mille fois chĂ©ris. Claire est issue dâun second mariage. Son pĂšre, Louis, aprĂšs la mort de sa premiĂšre femme, a Ă©pousĂ© Solange. Claire, nĂ©e le 26 octobre 1953, est lâunique enfant de cette seconde union. Mais elle a des demi-frĂšres et sĆurs plus grands quâelle aime avec toute lâardeur dont son cĆur est capable.
Dâailleurs, Ă bien y rĂ©ïŹĂ©chir, Claire chĂ©rit tout avec un Ă©gal enthousiasme : la maĂźtresse, lâĂ©cole, les repas quâelle dĂ©vore avec un formidable appĂ©tit, les animaux de la ferme voisine de Lauret, oĂč elle emmĂ©nage lorsquâelle a six ans. Il est si diïŹcile de rĂ©sister Ă sa joyeuse gentillesse quâun jour elle revient de lâĂ©cole avec une croix de rĂ©compense quâon lui a Ă©pinglĂ©e sur la poitrine uniquement pour ne pas la dĂ©cevoir !
La santĂ© de la petite ïŹlle est assez fragile. Une fois, Ă la suite dâune grave infection, lâenfant, brĂ»lante de ïŹĂšvre, plonge dans un semi-coma. AprĂšs une nuit dâangoisse, de soins et de priĂšres, Claire se sent mieux. Mais câest dĂ©cidĂ©, elle suivra lâĂ©cole Ă la maison, pour ne pas mettre en danger sa santĂ©. Câest vraiment la belle vie : les galopades dans les champs avec le voisin Simon, les leçons de piano dont elle raïŹole, les Ă©normes tartines de chocolat pour le goĂ»ter⊠Au milieu de tout cela, il y a JĂ©sus, membre de la famille Ă part entiĂšre, dans la maison des Castelbajac.
« Ma bien chĂšre maman chĂ©rie, Ă©crit-elle Ă lâĂąge de neuf ans, je vous remercie :
1 â dâavoir permis Ă votre petite ïŹlle Claire de jouer dans la neige (prix : 10 baisers)
2 â de me donner Ă manger et des habits (20 baisers)
3 â de me faire mille tendresses le matin en mâĂ©veillant et le soir en me couchant (50 baisers)
4 â de mâavoir fait chrĂ©tien [sic] et enfant de Dieu par le baptĂȘme (trĂšs prĂ©cieux : 1 000 baisers 1). »
En observant cette petite ïŹlle vive et rieuse, les vieilles tantes de Claire sâextasient de leur voix chevrotante : « Câest merveilleux comme Claire possĂšde la joie de Dieu 2 ! » Claire entend. Plus tard, en y repensant, elle comprendra. Ă cette Ă©poque de sa vie, ce nâĂ©tait pas encore la joie de Dieu qui habitait son cĆur, mais tout simplement la joie de vivre ! Il lui fallait encore dĂ©couvrir une joie qui rĂ©siste aux diïŹcultĂ©s et aux peines de la vie, une joie qui ne sâĂ©teint ni avec la solitude ni avec les Ă©checs et les dĂ©ceptions⊠LĂ , ce serait vĂ©ritablement la joie de Dieu.
Lâadolescence et surtout la jeunesse vont ĂȘtre pour Claire lâĂ©cole de cette joie. Elle passe ses annĂ©es de collĂšge et de lycĂ©e Ă Toulouse, dâabord en pension chez des religieuses, puis dans une famille amie. Il lui faut apprivoiser lâĂ©loignement de ses parents, la perte de son indĂ©pendance, les notes plus ou moins bonnes, les amitiĂ©s plus ou moins faciles⊠TrĂšs casse-cou, Claire se blesse le dos et rĂ©vise le bac Ă lâhĂŽpital. Elle nâa pas perdu une miette de la gaietĂ© et de la tendresse de son enfance, quâelle distribue sans compter aux aides-soignantes, aux voisins de chambre isolĂ©s, aux visiteurs⊠Elle prie et reçoit la communion tous les jours. Ensuite, le bac en poche, elle se prĂ©pare Ă entrer au Restauro, une Ă©cole de restauration de peintures
1. Dominique-Marie Dauzet, Claire de Castelbajac, Que ma joie demeure, Presses de la Renaissance, 2010, p. 49.
2. Vivre Dieu dans la joie : Claire de Castelbajac, Lauret, 1988, p. 113.
prestigieuse Ă Rome. Pour cela, elle suit une annĂ©e dâhistoire de lâart Ă la facultĂ© de Toulouse, puis quelques mois de prĂ©paration intenses Ă Rome. Ă sa profonde surprise, elle est reçue ! La grande aventure commence. TrĂšs vite, ça nâest pas aussi facile quâelle lâavait imaginĂ©. Les parents sont loin. Un cadre aïŹectif et structurant lui manque. Elle sâĂ©parpille, noue des amitiĂ©s un peu Ă tort et Ă travers, ne travaille plus, fait la fĂȘte, quitte Rome Ă minuit avec des copines pour admirer le lever du soleil au bord de la merâŠ
Ă son arrivĂ©e en Italie, Claire se rendait Ă la messe tous les matins, comme elle lâavait toujours fait. Elle sortait de lĂ toute bonne, toute pure, pleine de la saintetĂ© de JĂ©sus ! Mais autour dâelle, aucune de ses amies nâa la foi. On lui lance un jour : « Tu y viendras, tu verras, Ă notre athĂ©isme 1 ! » Claire secoue la tĂȘte. « Bien sĂ»r que non ! »
Elle a la foi chevillĂ©e au corps depuis lâenfance ! Aimer JĂ©sus et la Sainte Vierge lui est aussi naturel que de respirer ! Pourtant, Claire prie moins, va moins Ă la messe, puis un jour elle rate celle du dimanche⊠Peu Ă peu, sa foi vacille. « Ă quoi bon aller Ă la messe si le cĆur nây est plus ? Ă©crit-elle Ă ses parents. Jây vais par habitude. Nâestce pas de lâhypocrisie ? »
Elle lance des appels Ă prier pour elle. Elle se sent soumise Ă toutes sortes de tentations. Elle a Ă©tĂ© amoureuse dâun garçon en France qui ne lâĂ©tait pas dâelle. Ici, Ă 1. Ibid., p. 100.
Rome, elle a du succĂšs. Soudain, la possibilitĂ© dâavoir un amoureux juste pour le plaisir, sans lendemain, lui semble attrayante. Mais elle rĂ©siste. Toutefois, elle ne sâest jamais sentie si seule et si vide. OĂč est la joie qui lâhabitait autrefois ?
LâĂ©tĂ© suivant, elle est de retour en France aprĂšs une annĂ©e scolaire mĂ©diocre et une amitiĂ© douloureusement rompue. Heureusement, le bon air de Lauret, lâaïŹection des siens, un sĂ©jour Ă Lourdes puis un pĂšlerinage en Terre Sainte la remettent sur pied. Câest une Claire renouvelĂ©e qui revient au Restauro, se remet au travail, retourne Ă lâĂ©glise, change ses amitiĂ©s et replace JĂ©sus au centre.
Claire a compris : la joie de Dieu, « câest quand Dieu prend plus de place dans ton Ăąme que tout le cĂŽtĂ© humain et dĂ©sespĂ©rant 1 ». Alors, mĂȘme si la joie de vivre sâĂ©mousse ou disparaĂźt, peut demeurer cette stable joie de Dieu.
Claire poursuit ses Ă©tudes Ă Assise, oĂč elle loge chez des religieuses. Ses pinceaux Ă la main, elle dĂ©borde dâune allĂ©gresse qui ruisselle sur tous⊠Quand elle rentre Ă Lauret pour NoĂ«l, elle lance Ă sa maman : « Si je mourais maintenant, je crois que jâirais au Ciel tout droit, car le Ciel câest la louange de Dieu, et jây suis dĂ©jĂ 2 . » Quelques jours plus tard, elle meurt dâune leucĂ©mie foudroyante, le 22 janvier 1975, Ă lâĂąge de vingt-deux ans.
1. Ibid., p. 114.
2. Ibid., p. 144-145.
Claire,
toi qui as reçu le don de la gratitude, toi qui as choisi courageusement la pureté, entraßne-nous dans ta joie et ton esprit de louange !
Tu nous montres avec ta simple vie dâĂ©tudiante que notre vocation Ă tous, câest le bonheur.
Carlo Acutis
Se laisser transformer par lâEucharistie
1991-2006
Le miracle, dans la vie de Carlo Acutis, ce qui Ă©merveille, dans lâexistence de ce jeune Italien mort Ă quinze ans, câest la gratuitĂ© du don de Dieu et la puretĂ© limpide de la rĂ©ponse que Carlo a oïŹerte en retour.
Carlo ne vient pas dâune famille pilier de sacristie. Il est nĂ© Ă Londres de parents milanais, expatriĂ©s aisĂ©s, trĂšs pris par leurs mĂ©tiers respectifs. La mĂšre, Antonia, raconte quâĂ cette Ă©poque elle est allĂ©e Ă la messe trois fois dans sa vie. Câest Beata, la nounou polonaise, qui, lorsque la famille rentre Ă Milan, fait dĂ©couvrir au petit garçon la Sainte Vierge et JĂ©sus. En vacances dâĂ©tĂ© chez les grandsparents, dans un paysage de rĂȘve au bord de la MĂ©diterranĂ©e, elle lâemmĂšne prier au sanctuaire marial voisin.
Il semble que lâĂąme de ce petit garçon jovial et un peu rond soit une de ces bonnes terres dont parle lâĂvangile.
Le grain jeté par Beata prend racine et pousse.
Quand le grand-pĂšre de Carlo meurt, lâenfant prie de toutes ses forces pour que le vieux monsieur, dit nonno, aille vite au Ciel : Beata a dit que câĂ©tait lĂ que se rendaient les morts quand leur Ăąme Ă©tait prĂȘte. Carlo rĂ©clame donc dâaller Ă la messe aïŹn de prier pour nonno. La famille est surprise, mais consent volontiers. Elle se laissera entraĂźner doucement dans le sillage de la foi du petit garçon.
Le coup de cĆur de Carlo, câest lâEucharistie. Il se prĂ©pare avec grand sĂ©rieux Ă sa premiĂšre communion, quâil reçoit dans un monastĂšre de religieuses, un jour Ă©clatant de juin. Le soir de la fĂȘte, sa dĂ©cision est prise : il ira Ă la messe tous les jours.
« Aller Ă la messe le dimanche, câest dĂ©jĂ bien, Carlo, non ? »
Non, non, seulement le dimanche, ça ne suïŹt pas Ă Carlo. Son cĆur le pousse et lâappelle vers le tabernacle, qui lâattire comme un aimant. JĂ©sus devient son pain quotidien.
Un aprĂšs-midi, il passe devant le cinĂ©ma avec sa mĂšre. Devant la ïŹle de ceux qui se pressent pour acheter des billets, il soupire : « Pourquoi nây a-t-il pas la queue devant le tabernacle ? Ah⊠si les gens savaient qui est lĂ , il y aurait des kilomĂštres de queue pour voir JĂ©sus ! »
Carlo va Ă lâĂ©cole, au foot ; il a reçu une petite camĂ©ra, ïŹlme les animaux de la famille et monte des courtsmĂ©trages amusants. Au fond, si on formulait ce qui frappe chez ce petit garçon comme les autres, ce serait certainement la qualitĂ© dâamour de son cĆur. Carlo a lâart de se
faire lâami de tous, de partager les joies, les peines, de faire rire, dâĂ©gayer. Les parents dâun garçon de sa classe divorcent. Câest assez mal vu dans le milieu oĂč Ă©volue Carlo. QuâĂ cela ne tienne : lui, invite le garçon Ă jouer. Il faut le distraire de son chagrin. Chaque matin, il salue gaiement les gardiens dâimmeuble avec qui il se lie dâamitiĂ©. Il noue une relation forte avec le majordome mauricien de la famille, Rajesh. BientĂŽt, ce sont les pauvres de la rue qui attirent son regard. Avec grand-mĂšre Luana qui habite juste Ă cĂŽtĂ©, il prĂ©pare des spaghettis et va les dĂ©poser, tout chauds, sur les genoux dâun homme pauvre, Ă©chouĂ© en bas sur le trottoir, dans le froid de lâhiver.
Quelquefois, Carlo est mĂȘme un peu dĂ©concertant. En grandissant, cela lui dĂ©plaĂźt de plus en plus lorsquâon lui oïŹre trop dâaïŹaires. Un jour, il dĂ©route sa mĂšre en refusant catĂ©goriquement une paire de chaussures neuves. Elle ne comprend pas. Mais Carlo a dĂ©jĂ des souliers et ne voit pas lâintĂ©rĂȘt dâune nouvelle paire ; il prĂ©fĂšre marcher lĂ©ger vers JĂ©sus pauvre. Une autre fois, il dĂ©cline la proposition de son pĂšre dâaller en pĂšlerinage Ă JĂ©rusalem alors que, tout le monde le sait, le jeune garçon adore les voyages.
« Pourquoi aller à Jérusalem ? interroge-t-il. Jérusalem est dans tous les tabernacles du monde ! »
Carlo aide le prĂȘtre de la paroisse Ă enseigner le catĂ©chisme aux plus petits. Il soupire un peu parfois. Quâil est diïŹcile de transmettre un grand amour de JĂ©sus aux enfants agitĂ©s et distraits ! Carlo sâĂ©vertue Ă trouver de nouvelles mĂ©thodes. Il se passionne pour les miracles
eucharistiques. Ă Lanciano par exemple, au viiie siĂšcle, une hostie sâest transformĂ©e en morceau de chair vĂ©ritable, entre les mains dâun prĂȘtre qui doutait de la prĂ©sence rĂ©elle du Christ. En 1970, des analyses scientiïŹques ont Ă©tĂ© faites, donnant des rĂ©sultats qui stupĂ©ïŹent Carlo. Le morceau Ă©tudiĂ© sâavĂšre ĂȘtre une partie du myocarde, le muscle du cĆur. Et, malgrĂ© lâanciennetĂ© du miracle, lâanalyse montre que ce muscle appartient Ă un homme encore vivant, du mĂȘme groupe sanguin que lâhomme du linceul de Turin. Si les gens connaissaient cela, ne se prĂ©cipiteraient-ils pas Ă la messe, en prenant conscience de son invraisemblable grandeur ? songe Carlo. Il prĂ©pare alors une grande exposition sur le web, planĂšte nouvelle, sur laquelle il navigue avec un talent prĂ©coce. Il y consacre tous ses temps libres au point que sa grand-mĂšre trouve quelquefois que câest un peu beaucoup⊠Que câest aux prĂȘtres dâĂȘtre missionnaires, que Carlo ferait mieux de faire des mathĂ©matiques⊠Mais Carlo est persuasif. Chacun est appelĂ© Ă ĂȘtre apĂŽtre ! Lui, câest aujourdâhui par le web quâil peut lâĂȘtre !
Lâadolescent prie son chapelet tous les jours, a soif dâamitiĂ©s pures. Quand on fera lâexamen de ses navigations sur internet aprĂšs sa mort, on dĂ©couvrira que ses pas ne se sont pas Ă©garĂ©s sur des routes tĂ©nĂ©breuses. Carlo ne veut pas perdre une minute Ă des choses qui ne plaisent pas Ă Dieu.
En septembre 2006, lâexposition de Carlo doit ĂȘtre inaugurĂ©e Ă Assise. Mais il ne se sent pas bien. Il a de la ïŹĂšvre. Est-ce la grippe ? les oreillons ? Au dĂ©but, on
ne sâaïŹole pas. Un matin, tout de mĂȘme, il ne peut plus se lever, on lâemmĂšne Ă lâhĂŽpital. Le diagnostic tombe comme la foudre : une leucĂ©mie. Il ne reste que quelques heures Ă vivre Ă Carlo. Le temps dâun sourire, il a fermĂ© les yeux pour toujours.
Ă son enterrement, les parents dĂ©vastĂ©s dĂ©couvrent, stupĂ©faits, une foule dâinconnus pour eux, mais tous aimĂ©s de leur ïŹls. Au lieu du glas, un carillon sonne Ă toute volĂ©e quand le cercueil sort. Une rumeur se rĂ©pand : câest Carlo qui monte au Ciel ! Et sans attendre, grĂąces et miracles pleuventâŠ
Cher Carlo, demande pour nous la grĂące que lâEucharistie nous transforme, nous aussi ! Quâelle agisse en nous puissamment, afin que nous devenions les saints originaux que nous sommes appelĂ©s Ă ĂȘtreâŠ
Pas des photocopies, des originaux !
