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Le Monde de Narnia VII. La Dernière Bataille

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www.narnia.com Titre original : The Last Battle The Chronicles of Narnia ®, Narnia ® and all book titles, characters and locales original to The Chronicles of Narnia, are trademarks of C. S. Lewis Pte. Ltd. Use without permission is strictly prohibited. Published by Editions Gallimard Jeunesse under license from the C. S. Lewis Company Ltd. © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1956, pour le texte et les illustrations © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1998, pour la mise en couleurs

© Éditions Gallimard Jeunesse, 2002, pour la traduction française © Éditions Gallimard Jeunesse, 2008, pour la présente édition Couverture : Illustrations by Pauline Baynes © Copyright CS Lewis Pte Ltd 1956 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse


Illustrations de Pauline Baynes Traduit de l’anglais par Philippe Morgaut

GALLIMARD JEUNESSE


1. Le Neveu du magicien 2. Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique 3. Le Cheval et son écuyer 4. Le Prince Caspian 5. L’Odyssée du Passeur d’Aurore 6. Le Fauteuil d’argent 7. La Dernière Bataille


Aux derniers temps de Narnia, au-delà de la lande du Réverbère et tout près de la grande chute d’eau, loin vers l’ouest, vivait un singe. Il était si vieux que personne ne pouvait se rappeler quand il était venu vivre dans ces parages, et c’était le singe le plus intelligent, le plus laid, le plus ridé qu’on puisse imaginer. Il s’appelait Shift et vivait dans une petite maison de bois, avec un toit de feuilles, perchée dans la fourche d’un grand arbre. Dans cette partie de la forêt, il n’y avait que très peu d’animaux parlants, d’hommes, de nains ou d’autres gens, mais Shift avait pour ami et unique voisin un âne qui se nommait Puzzle. Enfin, ils disaient tous deux qu’ils étaient amis, mais à voir la façon dont se passaient les choses, on aurait pu penser que Puzzle était pour Shift une sorte de valet, plutôt que son ami. C’était lui qui faisait tout le travail. Quand ils se rendaient ensemble au bord de la rivière, c’était Shift qui emplissait d’eau les grandes outres de peau, mais c’était Puzzle qui les rapportait. Quand ils avaient envie de ces choses qu’on trouve dans les villes en aval de la 9


rivière, c’était Puzzle qui y allait avec, sur son dos, des paniers vides, et qui en revenait avec les paniers pleins qui pesaient lourd. Et tout ce qu’il y avait de meilleur dans ce que Puzzle rapportait, c’était Shift qui le mangeait car, comme il le disait : – Tu sais, Puzzle, je ne peux pas manger, comme toi, de l’herbe ou des chardons, alors, il faut bien que je m’arrange autrement, c’est normal. Et Puzzle disait toujours : – Bien sûr, Shift, bien sûr. Je comprends. L’âne ne se plaignait jamais, car il savait que le singe était beaucoup plus intelligent que lui, et il trouvait que c’était déjà très gentil de sa part de l’accepter comme ami. Et si jamais il essayait quand même de discuter, Shift avait coutume de lui dire : – Voyons, Puzzle, je sais mieux que toi ce qu’il faut faire. Tu sais bien que tu n’es pas malin, Puzzle. Et il répondait toujours : – Oui, Shift, c’est bien vrai. Je ne suis pas malin. Puis, avec un soupir, il faisait tout ce que le singe lui demandait. Un matin, au début de l’année, tous deux allèrent se promener au bord du lac du Chaudron. C’est le lac, juste au pied des parois rocheuses, qui se trouve à l’extrémité ouest de Narnia. La Grande Cascade s’y déverse avec un roulement de tonnerre incessant, et le fleuve de Narnia s’en écoule de l’autre côté. La cascade fait danser l’eau du lac, qui bouillonne et tournoie sans cesse comme si elle était en ébullition, et c’est pour cela, bien sûr, qu’on lui a donné ce nom : le lac du 10


Chaudron. C’est au début du printemps qu’il est le plus actif, quand la cascade est gonflée de toute la neige fondue qui vient des montagnes de l’Ouest inexploré, au-delà de Narnia. Et, tandis qu’ils regardaient le lac du Chaudron, Shift pointa soudain son doigt sombre et osseux en disant : – Regarde ! Qu’est-ce que c’est que ça ? – Qu’est-ce que c’est que quoi ? – Ce machin jaune qui vient juste de tomber de la


cascade. Regarde ! Le voilà de nouveau, il flotte. Il faut qu’on sache ce que c’est. – Vraiment ? dit Puzzle. – Bien sûr, répondit Shift. Cela peut être quelque chose d’utile. Allez, saute dans le lac, en bon gars que tu es, pour aller le récupérer. Comme ça, on pourra l’examiner tout à notre aise. – Sauter dans le lac ? répéta-t-il en couchant en arrière ses longues oreilles. – Enfin, peux-tu me dire comment on réussira à s’en emparer, si tu n’y vas pas ? lui dit le singe. – Mais, mais, observa Puzzle, est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux que ce soit toi qui y ailles ? Parce que, vois-tu, c’est toi qui veux savoir ce que c’est, tandis que moi, pas vraiment. Et tu as des mains, tu sais. Tu es aussi bon qu’un homme ou qu’un nain quand il s’agit de saisir des choses. Moi, je n’ai que des sabots. – Vraiment, Puzzle, je n’aurais jamais pensé que tu pourrais me dire un jour une chose de ce genre. Je ne te croyais pas capable de ça, vraiment. – Quoi, qu’est-ce que j’ai dit de mal ? demanda l’âne d’une voix plutôt humble, car il voyait qu’il avait offensé Shift très profondément. Tout ce que je voulais dire, c’était… – Que tu voulais que moi, j’aille dans l’eau. Comme si tu ne savais pas parfaitement combien les poumons des singes sont fragiles et comme ils s’enrhument facilement ! Très bien. Je vais y aller. J’ai déjà bien assez froid dans ce vent cruel. Mais je vais y aller. J’en mourrai probablement. Et alors, tu te feras des reproches. 12


Et, à entendre la voix de Shift, on aurait pu croire qu’il allait fondre en larmes. – S’il te plaît, non, non, s’il te plaît, bafouilla Puzzle qui mélangeait paroles et braiments. Je n’ai jamais rien voulu de ce genre, Shift, vraiment jamais. Tu sais combien je suis stupide et comme je suis incapable de penser à plus d’une chose à la fois. J’avais oublié tes poumons fragiles. Bien sûr que je vais y aller. Il ne faut pas même penser faire ça toi-même. Promets-le-moi, Shift. Alors, le singe promit, et Puzzle alla clopin-clopant sur ses quatre sabots faire le tour de la rive rocheuse du lac pour trouver un endroit où il pourrait se mettre à l’eau. Sans même parler du froid, ce n’était pas une mince affaire que d’entrer dans cette eau écumante, et il lui fallut une bonne minute, pendant laquelle il resta là à frissonner, pour se décider. Mais, à ce moment-là, Shift donna de la voix derrière lui : – Peut-être que je ferais mieux d’y aller, après tout, Puzzle. L’âne répondit alors : – Non, non, tu as promis. J’y suis, maintenant. Et il y alla. Un grand paquet d’écume le frappa en pleine tête, emplissant d’eau sa bouche et l’aveuglant. Puis il fut totalement submergé pendant quelques secondes et, quand il refit surface, il se trouvait dans une tout autre partie du lac. Puis le tourbillon s’empara de lui, le faisant tournoyer de plus en plus vite, jusqu’à l’amener juste en dessous de la cascade elle-même, et le poids de l’eau l’enfonça, très profondément, au point qu’il se dit 13


qu’il ne pourrait jamais retenir sa respiration jusqu’à ce qu’il remonte à la surface. Et quand il eut refait surface et qu’il fut enfin arrivé à proximité de la chose qu’il essayait d’attraper, le courant l’éloigna de lui et la fit dériver elle aussi jusque sous la cascade où elle fut entraînée à son tour par le fond. Et quand elle réapparut, elle se trouvait plus loin de lui que jamais. Mais, finalement, alors qu’il était fatigué, presque à en mourir, couvert de bleus et transi, il parvint à agripper cette chose avec ses dents. Il sortit en la poussant devant lui et en trébuchant, car elle était aussi grande qu’un tapis de bonne taille, pesait très lourd, et son contact était froid et gluant. Il la jeta par terre devant Shift et resta là, tout dégoulinant, tremblant et cherchant à reprendre son souffle. Mais le singe n’eut pas un seul regard pour lui, ni ne lui demanda comment il se sentait. Il était trop affairé à tourner autour de la chose, à l’étaler par terre, à la tapoter et à la humer. Puis une lueur vicieuse apparut dans son regard et il dit : – C’est une peau de lion. – Heu… ouf… ouf… Oh ! vraiment ? suffoqua Puzzle. – Voyons, je me demande… Je me demande… Je me demande, répéta Shift pour lui-même, car il était en train de réfléchir très fort. – Je me demande qui a bien pu tuer ce pauvre lion, dit alors l’âne. Il faudrait l’enterrer. Il faut que nous organisions des funérailles. – Oh ! ce n’était pas un lion parlant, dit Shift. Il ne faut pas t’en faire pour ça. Il n’y a pas d’animaux parlants 14


là-haut, derrière les chutes, dans l’Ouest inexploré. Cette peau appartenait sans doute à un lion muet, un lion sauvage. Et c’était vrai. Un chasseur, un homme, avait tué et dépouillé ce lion quelque part, là-haut dans l’Ouest inexploré, des mois auparavant. Mais cela n’a pas sa place dans notre histoire. – Tout de même, Shift, fit remarquer Puzzle, même si la peau n’appartenait qu’à un lion muet, sauvage, est-ce qu’on ne devrait pas lui assurer une sépulture décente ? Je veux dire, est-ce que tous les lions ne sont pas… enfin, un peu sacrés ? À cause de Qui-tu-sais. Tu ne trouves pas ? – Ne commence pas à te mettre des idées dans la tête, Puzzle. Parce que, tu sais, réfléchir n’est pas ton fort. On fera de cette peau un beau manteau d’hiver pour toi, bien chaud. – Oh ! je ne crois pas que j’aimerais ça, répondit le baudet. Cela aurait l’air… Je veux dire, les autres animaux pourraient penser… C’est-à-dire, je n’aurais pas l’impression… – De quoi est-ce que tu parles ? le coupa Shift en se grattant avec indécence comme le font les singes. – Je pense que ce ne serait pas respectueux pour le grand Lion, pour Aslan en personne, qu’un âne comme moi se promène avec une peau de lion sur le dos, précisa Puzzle. – Bon, arrête de discuter, s’il te plaît. Qu’est-ce qu’un âne comme toi peut comprendre aux choses de ce genre ? Tu sais que tu ne vaux rien pour penser, Puzzle, 15


alors, pourquoi ne me laisses-tu pas penser à ta place ? Pourquoi est-ce que tu ne me traites pas comme je te traite, moi ? Je ne me crois pas capable de tout faire. Je sais que, pour certaines choses, tu es meilleur que moi. C’est pour ça que je t’ai poussé à aller dans le lac ; je savais que tu réussirais mieux que moi. Mais pourquoi est-ce que ce ne serait pas mon tour quand il s’agit de choses que je peux faire, et toi pas ? Est-ce que je ne vais jamais avoir le droit de rien faire ? Sois beau joueur. Rends-moi la pareille. – Oh ! enfin, bien sûr, si tu présentes les choses comme ça, dit Puzzle. – Je vais te dire, conclut Shift. Tu ferais mieux de t’offrir un bon petit trot rapide le long de la rivière jusqu’à Chippingford pour voir s’ils ont des oranges ou des bananes. – Mais je suis si fatigué, Shift. – Oui, mais tu as très froid et tu es mouillé. Tu as besoin de quelque chose qui te réchauffe. Un trot nerveux ferait parfaitement l’affaire. En plus, aujourd’hui, c’est jour de marché à Chippingford. Alors, bien sûr, Puzzle céda. Dès qu’il se retrouva seul, Shift s’en alla en traînant les pieds, tantôt à quatre pattes et tantôt sur deux, et rejoignit l’arbre où il habitait. Puis en se balançant de branche en branche, en parlant tout seul et sans cesser de sourire, il y monta et entra dans sa petite maison. Là, il trouva une aiguille, du fil et une paire de ciseaux, car c’était un singe intelligent et les nains lui avaient appris à coudre. Il mit la pelote de fil dans sa 16


bouche (c’était une matière très épaisse, plutôt de la ficelle que du fil), ce qui lui gonfla les joues comme s’il était en train de sucer un gros morceau de caramel. Il tenait l’aiguille entre ses lèvres, et les ciseaux dans sa patte gauche. Puis il descendit de l’arbre et retourna près de la peau de lion en traînant les pieds. Il s’accroupit et se mit au travail. Il vit tout de suite que le corps du lion serait trop long pour Puzzle, et le cou trop court. Alors, il coupa un grand morceau du corps et s’en servit pour faire un long col pour le long cou de l’âne. Puis il coupa la tête et cousit le col entre la tête et les épaules. Il mit des 17


lacets aux deux bords de la peau pour qu’elle puisse être attachée sous le poitrail et le ventre de Puzzle. De temps à autre, un oiseau passait au-dessus de sa tête et Shift interrompait son travail en regardant en l’air avec inquiétude. Il voulait que personne ne puisse voir ce qu’il était en train de faire. Mais aucun de ceux qu’il aperçut n’était un oiseau parlant, donc il ne s’en soucia pas. Puzzle revint en fin d’après-midi. Il ne trottait pas et se contentait de cheminer patiemment, comme les ânes ont coutume de le faire. – Il n’y avait pas d’oranges, dit-il, ni de bananes. Et je suis très fatigué. Il se coucha sur le flanc. – Viens essayer ton magnifique manteau tout neuf en peau de lion, lui dit Shift. – Oh ! au diable cette vieille peau. Je l’essaierai demain matin. Ce soir, je suis trop fatigué. – Tu n’es pas gentil, Puzzle. Si tu es fatigué, que crois-tu que je sois, moi ? Tout le long de la journée, pendant que tu t’offrais une charmante balade rafraîchissante le long de la vallée, j’ai travaillé dur pour te faire un manteau. J’ai les mains si lasses que c’est à peine si elles peuvent tenir ces ciseaux. Et maintenant, tu ne me remercies pas… Tu n’as pas même un regard pour le manteau… Tu t’en fiches… et… et… – Mon cher Shift, dit l’âne en se relevant à l’instant même, je suis sincèrement désolé. J’ai été horrible. Bien sûr que j’adorerais l’essayer. Il a l’air vraiment splendide. Essaie-le-moi tout de suite. S’il te plaît. 18


– Bon, alors, tiens-toi tranquille, répliqua le singe. Pour lui, la peau était très lourde à soulever mais, finalement, en tirant, poussant, soufflant et haletant beaucoup, il la mit sur l’âne. Il noua les lacets sous le corps de Puzzle, il attacha les pattes à celles de Puzzle et la queue à celle de Puzzle. Une bonne part du museau et de la tête grise de l’âne se voyaient dans la gueule ouverte du lion. Quiconque ayant déjà vu un vrai lion n’aurait pu s’y laisser prendre un seul instant. Mais si quelqu’un qui n’avait jamais vu de lion regardait Puzzle ainsi accoutré, il pouvait à la rigueur le prendre pour un lion, à condition de ne pas trop s’approcher, que la lumière ne soit pas trop forte, que l’âne se retienne de braire et ne fasse pas de bruit avec ses sabots.

– Tu es merveilleux, merveilleux, lui dit le singe. Si quelqu’un pouvait te voir maintenant, il croirait que tu es Aslan, le grand Lion en personne. – Ce serait effrayant. – Non, pas du tout. Tout le monde t’obéirait. 19


– Mais je n’ai rien à leur demander. – Pense seulement au bien que nous pourrions faire ! insista Shift. Tu m’aurais pour te conseiller, tu sais. Je réfléchirais aux ordres sages que tu pourrais donner. Et tout le monde devrait nous obéir, même le roi luimême. Nous pourrions tout mettre en ordre à Narnia. – Mais est-ce que tout n’est pas déjà en ordre ? s’étonna Puzzle. – Quoi ? Tout est en ordre ? Alors qu’il n’y a ni oranges, ni bananes ? – C’est-à-dire que, tu sais, il n’y a pas beaucoup de gens – en fait, personne, je crois, en dehors de toi – qui aient envie de ce genre de choses. – Et puis, il y a le sucre. – Hum… oui, concéda l’âne, ce serait bien s’il y avait plus de sucre. – Bon, eh bien, c’est arrangé, conclut le singe. Tu feras semblant d’être Aslan, et je te soufflerai ce qu’il faudra dire. – Non, non, non, protesta Puzzle. Ne dis pas de choses aussi horribles. Ce serait mal, Shift. Je ne suis peut-être pas très intelligent, mais je suis capable de comprendre ça. Qu’est-ce qui nous arriverait si le véritable Aslan apparaissait ? – Je crois qu’il serait ravi, dit Shift. Il nous a probablement envoyé cette peau de lion pour que nous puissions mettre de l’ordre. De toute façon, il ne se montre jamais, tu sais. Plus de nos jours. À cet instant, il y eut un grand coup de tonnerre juste au-dessus d’eux, et une petite secousse fit trem20


La Dernière Bataille Clive Staple Lewis

Cette édition électronique du livre La Dernière Bataille de Clive Staple Lewis a été réalisée le 2 septembre 2013 par les Éditions Gallimard Jeunesse. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070619061 - Numéro d’édition : 179005). Code Sodis : N60443 - ISBN : 9782075037617 Numéro d’édition : 261946.


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Le Monde de Narnia VII. La Dernière Bataille by Nowela sp. z o.o. - Issuu