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Le Monde de Narnia V. L'Odyssée du Passeur d'Aurore

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Couverture : Illustrations by Pauline Baynes © Copyright CS Lewis Pte Ltd 1955


www.narnia.com Titre original : The Voyage of the Dawn Treader The Chronicles of Narnia ®, Narnia ® and all book titles, characters and locales original to The Chronicles of Narnia, are trademarks of C. S. Lewis Pte. Ltd. Use without permission is strictly prohibited. Published by Editions Gallimard Jeunesse under license from the C. S. Lewis Company Ltd. © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1952, pour le texte © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1954, pour les illustrations © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1998, pour la mise en couleurs © Éditions Gallimard Jeunesse, 2002, pour la traduction française © Éditions Gallimard Jeunesse, 2008, pour la présente édition

Couverture : Illustrations by Pauline Baynes © Copyright CS Lewis Pte Ltd 1954 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse


Illustrations de Pauline Baynes Traduit de l’anglais par Philippe Morgaut

GALLIMARD JEUNESSE


1. Le Neveu du magicien 2. Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique 3. Le Cheval et son écuyer 4. Le Prince Caspian 5. L’Odyssée du Passeur d’Aurore 6. Le Fauteuil d’argent 7. La Dernière Bataille


À Geoffrey Barfield


Il était une fois un garçon qui s’appelait Eustache Clarence Scrubb 1, et l’on est tenté de dire qu’il le méritait bien. Pour ses parents, il était Eustache Clarence, pour ses professeurs, Scrubb. Je serais bien incapable de vous dire comment l’appelaient ses amis, car il n’en avait aucun. À ses parents il ne disait pas papa et maman, mais Harold et Alberta. C’étaient des gens très évolués. Végétariens, non-fumeurs et ne buvant pas d’alcool, ils portaient des sous-vêtements d’un genre particulier. Chez eux, il y avait très peu de meubles, très peu de couvertures sur les lits, et les fenêtres restaient ouvertes en permanence. Eustache Clarence aimait les animaux, surtout les scarabées, quand ils étaient morts et épinglés sur un carton. Il aimait les livres, mais seulement les livres documentaires, avec des photos de silos à grain ou d’enfants étrangers bien en chair faisant de la gymnastique dans des écoles modèles. 1. En anglais scrub signifie « chétif ».

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Eustache n’aimait pas ses cousins, les quatre Pevensie : Peter, Susan, Edmund et Lucy. Mais il fut ravi d’apprendre qu’Edmund et Lucy allaient venir passer quelque temps chez lui car, en son for intérieur, il prenait plaisir à tyranniser les autres et à les persécuter. Ce petit bonhomme frêle qui, dans une bagarre, n’aurait pu tenir tête même à Lucy, sans parler d’Edmund, savait bien qu’il y a des dizaines de façons de faire passer un mauvais moment à des gens qui sont provisoirement vos hôtes, quand on est chez soi. Edmund et Lucy n’avaient aucune envie d’aller chez oncle Harold et tante Alberta. Mais, cet été-là, leur père devait séjourner quatre mois en Amérique pour y faire des conférences et, comme leur mère n’avait pas eu de vraies vacances depuis dix ans, elle avait décidé de partir avec lui. Peter, qui travaillait d’arrache-pied pour se préparer à un examen, allait passer tout l’été sous la férule du vieux professeur Kirke. Longtemps auparavant, 10


pendant la guerre, nos quatre jeunes amis avaient vécu des aventures merveilleuses dans la grande maison du professeur. S’il avait encore habité là, il les aurait reçus tous les quatre. Mais, ayant eu quelques soucis d’argent depuis lors, il s’était installé dans une maisonnette qui ne comportait qu’une chambre d’invité. Emmener les trois autres enfants en Amérique aurait coûté trop cher. Susan était donc la seule à partir. Les adultes la considéraient comme la plus jolie de la famille ; elle n’était pas douée pour les études (bien que par ailleurs très mûre pour son âge) et, comme disait maman, « un voyage en Amérique lui serait beaucoup plus profitable qu’à ses frères et sœur ». Edmund et Lucy s’efforçaient de ne pas lui en vouloir, mais c’était terrible pour eux d’avoir à passer les vacances d’été chez leur tante. – Surtout pour moi, fit remarquer Edmund, car toi, au moins, tu auras une chambre pour toi toute seule, tandis que moi, je devrai partager celle de ce sale type. Notre histoire commence un après-midi où, clandestinement, Edmund et Lucy savouraient quelques précieux instants de solitude. Et, bien sûr, ils parlaient de Narnia, puisque tel était le nom de leur pays secret. La plupart d’entre nous, je pense, ont un paradis secret mais, en général, il s’agit d’un pays imaginaire. De ce point de vue, Edmund et Lucy avaient plus de chance. Leur pays secret existait bel et bien. Ils s’y étaient déjà rendus à deux reprises ; pas dans le cadre d’un jeu ni au cours d’un rêve, mais dans la réalité. Bien sûr, ils y avaient été transportés par magie, car il n’y a pas d’autre 11


moyen de se rendre à Narnia. Et, à Narnia même, on leur avait fait la promesse, ou c’était tout comme, qu’ils reviendraient un jour. On peut imaginer combien ils aimaient en parler dès que l’occasion se présentait. Assis au bord du lit dans la chambre de Lucy, ils regardaient un tableau sur le mur d’en face. De tous les tableaux de la maison, c’était le seul qui leur plaisait. Tante Alberta ne l’aimait pas du tout (c’est pourquoi elle l’avait relégué dans une petite chambre de derrière, sous les toits), mais elle ne pouvait pas s’en débarrasser car c’était un cadeau de mariage offert par quelqu’un qu’elle ne voulait pas offenser. Il représentait un bateau… un bateau qui fendait les flots en venant droit sur vous. Sa proue dorée avait la forme d’une tête de dragon à la gueule grande ouverte. Il avait un seul mât, avec une grande voile carrée d’un violet intense. Les flancs du navire – enfin, ce qu’on pouvait en voir derrière les ailes dorées du dragon – étaient verts. Il venait juste de se hisser au sommet d’une somptueuse vague bleue, que l’on voyait déferler au premier plan, écumante et étincelante. Visiblement, il filait bon train, poussé par un vent vif, et gîtait un peu sur bâbord (à propos, si tant est que vous ayez l’intention de lire ce récit, mieux vaut vous mettre dans la tête, si vous ne le savez pas déjà, que, sur un bateau, quand on regarde vers l’avant, la gauche s’appelle bâbord et la droite tribord). La lumière du soleil arrivait sur lui par bâbord et, de ce côté-là, l’eau était tout en nuances de vert et de violet. De l’autre côté, à l’ombre du bateau, elle était bleu foncé. 12


– Je me demande, dit Edmund, si ça ne rend pas les choses plus pénibles de regarder un bateau narnien, quand il est impossible de monter à bord. – Même si on doit se contenter de le regarder, c’est mieux que rien, répondit Lucy. Et ce bateau est si typiquement narnien ! – Encore en train de jouer à votre jeu stupide ? intervint Eustache Clarence qui, après avoir écouté à la porte, entrait dans la pièce avec un grand sourire. L’année précédente, au cours d’un séjour chez les Pevensie, il les avait surpris en train de parler de Narnia tous les quatre. Il adorait les asticoter à ce propos. Il pensait, bien sûr, que tout cela était pure invention de leur part ; et, beaucoup trop bête pour pouvoir luimême inventer quoi que ce soit, il n’aimait pas ça. – On ne veut pas de toi ici, lui dit sèchement Edmund. – J’essaie de me rappeler un petit poème, dit Eustache. Quelque chose du genre : Des enfants qui déliraient à propos de Narnia Devinrent peu à peu de plus en plus niais… – Eh bien, pour commencer, « Narnia » et « niais » ne riment pas, fit remarquer Lucy. – C’est une assonance, dit Eustache. – Ne lui demande pas ce que c’est qu’une asso-trucmachin, intervint Edmund. C’est tout ce qu’il veut. Ne dis rien, peut-être qu’il s’en ira. Devant un tel accueil, n’importe qui aurait déguerpi ou explosé de colère. Pas Eustache. Il se contenta de 13


rester là à traîner, avec son grand sourire, et finit par demander : – Vous aimez ce tableau ? – Pour l’amour du ciel, ne le branche pas sur l’art et tout ça, s’empressa de dire Edmund. Mais Lucy, qui était d’une nature très franche, avait déjà répondu : – Oui, c’est vrai, je l’aime beaucoup. – C’est un tableau complètement nul, affirma son cousin. – Il te suffit de sortir de la pièce pour ne plus le voir, fit remarquer Edmund. – Pourquoi l’aimes-tu ? demanda Eustache à Lucy. – Eh bien, d’abord, parce qu’on a l’impression que le bateau avance vraiment. Et que l’eau mouille vraiment. Et que les vagues montent et descendent vraiment. Bien sûr, Eustache aurait eu beaucoup à répondre à tout cela, mais il ne dit rien du tout. Pour la bonne raison que, au même moment, il regarda les vagues et vit qu’elles donnaient tout à fait l’impression de monter et descendre vraiment. Il n’avait embarqué qu’une seule fois à bord d’un bateau (et encore, pour aller pas plus loin que l’île de Wight, à quelques kilomètres de la côte) et avait souffert d’un mal de mer épouvantable. À la vue des vagues sur le tableau, il se sentit à nouveau malade. Il verdit, mais risqua encore un coup d’œil. Et, l’instant d’après, bouche bée, fascinés, incrédules, les trois enfants fixaient le tableau de tous leurs yeux. Tout, dans l’image, s’était mis à bouger. Mais l’effet n’était pas le même qu’au cinéma : les couleurs étaient 14


beaucoup trop vraies, trop vives, trop naturelles. La proue du navire plongeait dans la vague, on la voyait descendre, puis monter dans une grande gerbe d’écume. Ensuite, la vague soulevait le bateau par l’arrière, la poupe et le pont se montraient pour la première fois, avant de disparaître à la vague suivante quand la proue s’élevait de nouveau. Au même instant, un cahier de devoirs de vacances posé à côté d’Edmund sur le lit s’envola, toutes pages claquant au vent, pour aller se plaquer contre le mur derrière eux, et Lucy sentit tous ses cheveux se rabattre sur son visage comme en un jour de grand vent. C’était bien un jour de grand vent, sauf que la brise qui soufflait sur eux venait de l’intérieur du tableau. Et soudain, en même temps que le souffle, ils perçurent les bruits : le chuintement des vagues, le choc de la mer contre les flancs du bateau, les craquements et, par-dessus tout cela, très fort, le grondement incessant de l’air et de l’eau. Mais ce fut l’odeur, cette odeur sauvage, iodée, qui acheva de persuader Lucy qu’elle ne rêvait pas. La voix d’Eustache lui parvint, rendue plus aiguë par la peur et la colère : – Arrêtez ! C’est encore une de vos farces stupides. Arrêtez ! Je le dirai à Alberta… Ouille ! Les deux autres étaient beaucoup plus accoutumés à vivre des aventures et pourtant, juste au moment où Eustache disait « ouille ! », ils firent « ouille ! » eux aussi. Pour la bonne raison qu’une énorme gerbe d’eau froide et salée venait de jaillir du tableau, leur coupant le souffle et les laissant tout trempés. 15


– Je vais démolir cette saleté ! s’exclama Eustache. Et là, plusieurs choses se produisirent en même temps. Eustache se rua vers le tableau. Edmund, qui avait quelque expérience des choses magiques, s’élança pour le retenir, le mettre en garde, l’empêcher de faire l’imbécile. Lucy l’agrippa de l’autre côté et fut ainsi entraînée en avant. Et, à ce moment-là, ou bien ils étaient devenus beaucoup plus petits ou bien le tableau était devenu beaucoup plus grand. Eustache sauta pour tenter de le décrocher du mur, et il se retrouva debout sur le cadre. Pas debout contre le verre, mais face à la mer bien réelle, avec le vent, avec des vagues se jetant sur le cadre comme sur un rocher. Il perdit la tête et s’accrocha aux deux autres qui avaient bondi à ses côtés. Il y eut une seconde de lutte et de cris confus et, juste au moment où ils pensaient avoir retrouvé leur équilibre, une immense vague bleue surgit par le travers, les faucha, leur fit perdre pied et les entraîna dans la mer. Le hurlement désespéré d’Eustache s’éteignit brutalement quand l’eau lui entra dans la bouche. Lucy remercia sa bonne étoile, car elle avait beaucoup travaillé sa natation au cours du dernier trimestre. Bien sûr, elle s’en serait beaucoup mieux tirée avec des mouvements plus lents. Bien sûr, l’eau était beaucoup plus froide qu’elle n’en donnait l’impression quand ce n’était qu’une image. Pourtant, elle ne perdit pas la tête et se débarrassa de ses chaussures (c’est ce qu’il faut faire si l’on tombe à l’eau tout habillé). Elle garda même les yeux ouverts, et ferma bien la bouche. Ils étaient encore tout près du bateau ; elle vit son flanc 16


vert qui les surplombait de très haut, et des gens qui les regardaient du pont. Puis, comme il fallait s’y attendre, Eustache, paniqué, s’agrippa à elle et les fit couler tous les deux. Quand ils refirent surface, elle aperçut une silhouette blanche qui plongeait du bastingage. À côté d’elle, Edmund nageait maintenant sur place en bloquant les bras d’Eustache qui hurlait à la mort. Puis, de l’autre côté, quelqu’un d’autre, dont le visage lui était vaguement familier, glissa un bras sous elle. Il y eut des cris venant du bateau, des têtes se massèrent au-dessus du plat-bord, on lança des cordes. Edmund et l’étranger les enroulèrent autour d’elle. Après, elle eut l’impression d’une attente interminable pendant laquelle son visage bleuit ; ses dents se mirent à claquer. En réalité, cela ne dura pas longtemps, on attendait seulement le moment où elle pourrait être hissée à bord sans se cogner contre le flanc du bateau. En dépit de tous ses efforts, c’est avec un bleu au genou que, grelottante et dégoulinante, elle prit enfin pied sur le pont. Edmund fut hissé derrière elle, puis ce fut le tour de ce pauvre Eustache. En dernier remonta l’étranger, un garçon aux cheveux d’or, de quelques années plus âgé qu’elle. – Ca… Ca… Caspian ! hoqueta Lucy dès qu’elle eut retrouvé son souffle. C’était bien lui, en effet, Caspian, l’enfant-roi de Narnia que, lors de leur dernière visite, ils avaient aidé à monter sur le trône. Edmund aussi le reconnut tout de suite. Tous trois échangèrent avec un bel enthousiasme poignées de main et claques dans le dos. 18


– Mais qui est votre compagnon ? s’enquit presque aussitôt Caspian en adressant à Eustache un sourire chaleureux. Ce dernier pleurait beaucoup trop pour un garçon de son âge à qui rien de grave n’est arrivé, si ce n’est d’être mouillé, et ne cessait de hurler : – Laissez-moi m’en aller ! Laissez-moi repartir ! Je n’aime pas ça ! – Vous laisser partir ? s’étonna Caspian. Mais pour aller où ? Eustache se rua vers le bastingage, comme s’il espérait voir pendre au-dessus de la mer le cadre du tableau, et peut-être entrevoir la chambre de Lucy. Mais il ne vit rien d’autre que le bleu des vagues frangées d’écume et celui, plus pâle, du ciel, tous deux s’étendant sans interruption jusqu’à l’horizon. Peut-être ne peut-on guère lui reprocher d’avoir senti le cœur lui manquer. Très vite, il fut malade. 19


– Hé ! Rynelf, dit Caspian à l’un des marins. Apporte du vin chaud à Leurs Majestés. Il vous faut un remontant après cette baignade. Il disait « Leurs Majestés » en parlant d’Edmund et de Lucy qui, avec Peter et Susan, avaient été rois et reines de Narnia longtemps auparavant. Le temps, à Narnia, ne s’écoule pas comme le nôtre. Si vous y passez cent ans, vous reviendrez quand même dans notre monde le même jour et à l’heure exacte à laquelle vous êtes parti. Puis, ensuite, si vous retournez à Narnia après une semaine passée chez vous, vous découvrirez peut-être que mille ans s’y sont écoulés, ou seulement une journée, ou bien pas de temps du tout. Vous ne pouvez pas le savoir avant d’être arrivé là-bas. C’est pourquoi, la dernière fois que les enfants Pevensie étaient venus à Narnia pour leur seconde visite, c’était (pour les Narniens) comme si le roi Arthur était revenu en Angleterre, puisque certains prétendent que cela doit arriver. Et moi, je prétends que le plus tôt sera le mieux. Rynelf revint avec quatre coupes d’argent, et le vin chaud qui fumait dans une aiguière. C’était exactement ce qu’il leur fallait et, en l’avalant à petites gorgées, Lucy et Edmund sentirent sa douce chaleur descendre jusqu’à leurs orteils. Mais Eustache fit la grimace, le recracha en toussotant, fut de nouveau malade, se remit à pleurer en demandant s’il n’y avait pas des protéines vitaminées Plumptree, si on ne pouvait pas lui en préparer avec de l’eau distillée, tout en réitérant son exigence d’être, de toute façon, descendu à terre au prochain arrêt. 20


L’Odyssée du Passeur d’Aurore Clive Staple Lewis

Cette édition électronique du livre L’Odyssée du Passeur d’Aurore de Clive Staple Lewis a été réalisée le 30 septembre 2013 par les Éditions Gallimard Jeunesse. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070619047 - Numéro d’édition : 179003). Code Sodis : N45439 - ISBN : 9782075037570 Numéro d’édition : 230342.


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Le Monde de Narnia V. L'Odyssée du Passeur d'Aurore by Nowela sp. z o.o. - Issuu