Danse avec les loups
MICHAEL BLAKE Danse avec les loups roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Bergal
TITRE ORIGINAL Dances with Wolves ÉDITEUR ORIGINAL A Fawcett Gold Medal Book Published by Ballantine Books, © Michael Blake, 1988 POUR LA TRADUCTION FRANÇAISE © Éditions J’ai lu, 1991 Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
En fin de compte, l’inspiration est tout. Pour Exene Cervenka
Chapitre I 1 Le lieutenant Dunbar ne fut pas véritablement avalé, mais ce fut le premier mot qui lui vint à l’esprit. Tout était immense. Le grand ciel sans nuages. L’océan d’herbe ondulant. Rien d’autre, où qu’il posât les yeux. Pas de route. Pas de traces d’ornières que le grand chariot aurait pu suivre. Juste un immense espace absolument vide. Il était à la dérive. Il était totalement seul. Cela faisait bondir son cœur d’une manière étrange et profonde. Assis en plein air sur le siège plat, laissant son corps osciller au rythme de la prairie, les pensées du lieutenant Dunbar se focalisèrent sur son cœur bondissant. Il était excité. Pourtant, son sang ne bouillonnait pas, son pouls était lent. La contradiction lui agitait délicieusement l’esprit. Des mots tournaient constamment dans sa tête, tandis qu’il essayait de formuler les phrases ou les tournures de style qui lui permettraient de décrire ce qu’il ressentait. Il était difficile de mettre exactement le doigt dessus. Au cours de leur troisième jour de voyage, la voix dans sa tête prononça les mots : « C’est religieux », et cette phrase semblait des plus exactes. Mais le lieutenant Dunbar n’avait jamais été un homme religieux, 9
et, bien que la phrase ait sonné juste, il ne savait pas vraiment ce qu’il devait en tirer. S’il n’avait pas été ainsi transporté, le lieutenant Dunbar aurait probablement trouvé l’explication, mais dans sa rêverie, il la dépassa sans la voir. Il était tombé amoureux. Il était tombé amoureux de ce pays sauvage et beau, et de tout ce qu’il contenait. C’était le genre d’amour que les gens rêvent de partager avec autrui : sans égoïsme et dégagé de tout doute, déférent et éternel. Son esprit avait reçu une promotion et son cœur bondissait. Peut-être était-ce la raison pour laquelle ce beau lieutenant de la cavalerie avait pensé à la religion. Du coin de l’œil il vit Timmons pencher la tête de côté et cracher pour la millième fois dans l’herbe à bisons haute comme un homme. Ainsi que cela se produisait souvent, le crachat sortit en un flot inégal qui contraignit le conducteur à s’essuyer la bouche. Dunbar ne dit rien, mais les crachats incessants de Timmons le faisaient se crisper intérieurement. C’était un acte sans malice, mais cela l’irritait néanmoins, comme de devoir pour l’éternité regarder quelqu’un se curer le nez. Ils étaient restés assis côte à côte pendant toute la matinée. Mais seulement parce que le vent soufflait du bon côté. Bien qu’ils aient été séparés par une soixantaine de centimètres, la petite brise fraîche suffisait juste, et le lieutenant Dunbar ne percevait pas l’odeur de Timmons. Durant les presque trente ans qu’avait duré sa vie, il avait souvent senti la mort, et il n’y avait rien de pire que ça. Mais la mort avait toujours été emportée au loin ou enterrée, ou contournée, et rien de tout cela n’était possible avec Timmons. Quand les courants d’air tournaient, sa puanteur enveloppait le lieutenant Dunbar comme un nuage infect et invisible. 10
Aussi, quand le vent n’était pas favorable, le lieutenant quittait-il le siège pour grimper sur les montagnes de provisions empilées dans le chariot. Quelquefois il y restait des heures. D’autres fois il sautait dans les hautes herbes, détachait Cisco, et partait en éclaireur deux ou trois kilomètres en avant. Il jeta un regard en arrière à Cisco. Le cheval avançait pesamment derrière le chariot, le nez enfoui avec satisfaction dans le sac contenant sa nourriture, sa robe fauve luisant sous la lueur du soleil. Dunbar sourit à la vue de son cheval et regretta brièvement que les chevaux ne puissent vivre aussi longtemps que les hommes. Avec de la chance, Cisco serait encore là pendant dix ou douze ans. D’autres chevaux lui succéderaient, mais celui-ci était de ceux qu’on ne trouve qu’une fois dans sa vie. Il n’y aurait pas moyen de le remplacer quand il aurait disparu. Tandis que le lieutenant Dunbar regardait, le petit cheval bai leva soudain ses yeux d’ambre par-dessus le rebord du sac comme pour voir où se trouvait son maître et, apparemment satisfait, se remit à grignoter son fourrage. Dunbar se réajusta sur le siège et glissa une main à l’intérieur de sa tunique pour en sortir un morceau de papier plié. Il s’inquiétait à propos de ce papier parce qu’il contenait ses ordres. Il l’avait parcouru de ses yeux noirs et sans pupille une demi-douzaine de fois depuis qu’il avait quitté Fort Hays, mais quel que soit le nombre d’examens auxquels il le soumettait, il ne parvenait pas à se sentir mieux. Son nom était mal orthographié à deux reprises. Le major à l’haleine chargée de liqueur qui avait signé le papier avait maladroitement passé sa manche sur l’encre avant qu’elle soit sèche, et la signature officielle était fortement tachée. L’ordre ne faisait nulle 11
mention d’une date, et le lieutenant Dunbar avait dû l’inscrire lui-même quand il s’était trouvé sur la piste. Mais il avait écrit au crayon, ce qui jurait avec le gribouillis à la plume du major et les caractères standards imprimés sur le formulaire. Le lieutenant Dunbar soupira à la vue du papier officiel. Cela ne ressemblait pas à un ordre de l’armée. Ç’avait l’air d’un papier trouvé dans une poubelle. L’examen de l’ordre lui rappela comment il avait été écrit, et cela le troubla encore plus. Son étrange entrevue avec ce major à l’haleine avinée lui revenait sans cesse à l’esprit. Dans sa hâte à être assigné à un poste, il avait couru directement du train au quartier général. Le major était la première et la seule personne à qui il ait parlé entre le moment où il était arrivé et celui, plus tard dans l’après-midi, où il était monté sur le chariot pour prendre place près du malodorant Timmons. Les yeux injectés de sang du major l’avaient jaugé pendant un long moment. Quand il avait finalement parlé, le ton avait été sèchement sarcastique. — Combattant d’Indiens, hein ? Le lieutenant Dunbar n’avait jamais vu d’Indiens et en avait encore moins combattu. — Eh bien, pas en ce moment, monsieur. Je suppose que ce serait possible. Je peux me battre. — Un bagarreur, hein ? Le lieutenant Dunbar n’avait pas répondu à ça. Ils s’étaient regardés fixement l’un l’autre pendant ce qui parut une éternité avant que le major se mette à écrire. Il écrivit furieusement, ignorant la sueur qui dégoulinait le long de ses tempes. Dunbar pouvait voir d’autres gouttes huileuses se former au sommet de son crâne presque chauve. Des bandes graisseuses faites de ce qui restait des cheveux du major 12
étaient plaquées le long de son crâne d’une façon qui évoquait quelque chose de malsain au lieutenant Dunbar. Le major ne s’interrompit qu’une seule fois dans ses écritures. Il expectora une boule de flegme qu’il cracha dans un seau particulièrement laid posé à côté de son bureau. À ce moment le lieutenant Dunbar souhaita que l’entrevue se termine. Tout en cet homme le faisait songer à la maladie. Le lieutenant Dunbar était plus proche de la vérité qu’il ne le pensait, car, depuis un certain temps, ce major se raccrochait à la réalité par le plus ténu des liens, et ce fil venait finalement de se rompre dix minutes avant que le lieutenant Dunbar entre dans la pièce. Le major s’était assis calmement à son bureau, les mains jointes nettement devant lui, et avait oublié sa vie entière. Une vie sans éclat, alimentée des pitoyables restes que l’on accorde à ceux qui servent avec obéissance mais qui ne laissent aucune trace de leur passage. Mais toutes les années où il avait été dépassé, toutes les années de célibat solitaire, toutes les années de lutte avec la bouteille s’étaient évanouies comme par magie. L’amer train-train quotidien qu’était l’existence du major Fambrough avait été balayé par un événement imminent et formidable : il serait couronné roi de Fort Hays un peu avant le souper. Le major finit d’écrire et tendit le papier. — Je vous affecte à Fort Sedgewick ; vous dépendrez directement du capitaine Cargill. Le lieutenant Dunbar avait regardé le formulaire informe. — Bien, monsieur. Comment vais-je me rendre là-bas, monsieur ? — Vous ne croyez pas que je le sais ? avait sèchement rétorqué le major. 13
— Non, monsieur, pas du tout. C’est simplement que je l’ignore. Le major s’était laissé aller en arrière dans son fauteuil, avait enfoncé les deux mains dans son pantalon et souri d’un air suffisant. — Je me sens d’humeur généreuse et je vais vous faire une faveur. Un chariot chargé des provisions du royaume part bientôt. Trouvez le paysan qui se fait appeler Timmons et partez avec lui. Il désigna la feuille de papier dans les mains du lieutenant Dunbar. — Mon sceau vous servira de sauf-conduit à travers deux cent cinquante kilomètres de territoire païen. Depuis le début de sa carrière, le lieutenant Dunbar avait compris qu’il ne fallait pas s’étonner des excentricités des officiers locaux. Il avait salué correctement, dit « Oui, monsieur » et tourné les talons. Il avait localisé Timmons, couru au train pour récupérer Cisco, et quitté Fort Hays en moins d’une heure. Et à présent, tandis qu’il relisait ses ordres après deux cents kilomètres de piste, il espérait que tout irait bien. Il sentit que le chariot ralentissait. Timmons observait quelque chose dans l’herbe à bisons, tout près d’eux. — Regardez là. Un éclair blanc luisait dans l’herbe à moins de six mètres du chariot, et les deux hommes descendirent pour voir. C’était un squelette humain, aux os décolorés jusqu’à atteindre un blanc éclatant, le crâne tourné vers le ciel. Le lieutenant Dunbar s’agenouilla près des os. L’herbe poussait à travers la cage thoracique d’où 14
plus d’une vingtaine de flèches émergeaient comme des épingles sur un coussin. Dunbar en arracha une de la terre et la roula entre ses mains. Tandis qu’il faisait courir ses doigts le long de la hampe, Timmons ricana par-dessus son épaule : — Et dans l’Est quelqu’un se demande pourquoi il n’écrit pas.
2 Ce soir-là il plut des cordes. Mais le déluge vint par vagues, comme le font les orages d’été, qui ne paraissent pas aussi humides qu’en d’autres périodes de l’année, et les deux voyageurs dormirent recroquevillés dans le chariot recouvert de sa bâche. Le quatrième jour passa comme les autres, sans événement notable. De même que le cinquième et le sixième. Le lieutenant Dunbar fut déçu par l’absence de bisons. Il n’avait pas aperçu un seul animal. Timmons dit que les grands troupeaux disparaissaient parfois totalement. Il conseilla également de ne pas s’en inquiéter parce qu’ils seraient aussi nombreux que des sauterelles quand ils se montreraient. Ils n’avaient pas vu non plus un seul Indien, et Timmons n’avait pas d’explication à proposer sur ce point. Il dit qu’ils les verraient bien assez tôt et qu’ils étaient bien plus tranquilles sans être pourchassés par une horde de sauvages. Mais le septième jour, Dunbar n’écoutait plus Timmons qu’à demi. Tandis qu’ils avalaient les derniers kilomètres, il songeait de plus en plus à son arrivée à son poste. 15
3 Le capitaine Cargill promena sa langue à l’intérieur de sa bouche, les yeux fixes, les sourcils froncés. « Encore une de tombée, pensa-t‑il. Bon Dieu ! » Abattu, le capitaine regarda d’abord un mur, puis un autre dans ses quartiers de torchis humides. Il n’y avait absolument rien à voir. On se serait cru dans une cellule. « Des quartiers, pensa-t‑il sarcastiquement. Foutus quartiers. » Tout le monde usait de ce terme depuis plus d’un mois, même lui. Il l’utilisait sans honte, en face de ses hommes. Et eux devant lui. Mais ce n’était pas une plaisanterie, une boutade légère entre camarades. C’était un véritable juron. Et c’était une mauvaise période. Le capitaine Cargill baissa les bras et resta assis seul dans l’obscurité de ses foutus quartiers. Tout était calme dehors, et cette tranquillité lui brisait le cœur. En des circonstances normales l’air à l’extérieur aurait été empli du bruit des hommes vaquant à leurs occupations. Mais il n’y avait plus eu d’occupations depuis de nombreux jours. Même les corvées étaient tombées en désuétude. Et le capitaine n’avait rien pu faire. C’était bien ça le plus décourageant. En écoutant le terrible silence de cet endroit, il sut qu’il ne pouvait attendre plus longtemps. Aujourd’hui il lui faudrait accomplir ce qu’il avait redouté. Même si cela signifiait la disgrâce. Ou la fin de sa carrière. Ou pire. Il chassa les mots « ou pire » de son esprit et se leva lourdement. Se dirigeant vers la porte, il tripota pendant un instant un bouton mal fixé sur sa tunique. Le bouton se détacha et rebondit sur le plancher. Il 16
ne se donna pas la peine de le ramasser. Il n’y avait rien pour le recoudre. En s’avançant sous l’éclatante lueur du soleil, le capitaine Cargill se prit à imaginer une dernière fois qu’un chariot en provenance de Fort Hays se trouverait dans la cour. Mais il n’y avait pas de chariot. Juste cet endroit sinistre, cette blessure dans la prairie qui ne méritait pas de nom. Fort Sedgewick. Debout dans l’encadrement de la porte de sa cellule de torchis, le capitaine Cargill avait l’air d’un rescapé. Il n’avait pas de chapeau et paraissait épuisé. Il s’immobilisa une dernière fois. Il n’y avait pas de chevaux dans le corral délabré qui en abritait une cinquantaine peu de temps auparavant. En deux mois et demi, les chevaux avaient été volés, remplacés et volés à nouveau. Les Comanches s’étaient servis jusqu’au dernier. Ses yeux dérivèrent jusqu’à l’entrepôt qui lui faisait face. À part ces foutus quartiers, c’était la seule structure dressée dans Fort Sedgewick. Du mauvais travail dès le début. Personne ne savait comment construire avec de la terre, et deux semaines après qu’il avait été bâti, une bonne partie du toit s’était affaissée. Un des murs penchait tellement qu’il semblait impossible qu’il tînt encore debout. Il s’écroulerait certainement très bientôt. Peu importait, pensa le capitaine Cargill en étouffant un bâillement. L’entrepôt était vide. Il était vide depuis maintenant presque un mois. Ils avaient vécu sur ce qui restait des biscuits de soldats et de ce qu’ils pouvaient tuer dans la prairie, principalement des lapins et des pintades. Il avait tant souhaité le retour des bisons. Même maintenant ses papilles gustatives frémissaient 17
à l’idée d’un gros steak. Cargill pinça les lèvres et lutta contre les larmes qui lui montaient soudain aux yeux. Il n’y avait rien à manger. Il parcourut une cinquantaine de mètres en terrain découvert jusqu’à la limite de la butte sur laquelle le fort avait été construit et regarda fixement le cours d’eau tranquille qui serpentait sans bruit une trentaine de mètres plus bas. Une couche d’ordures diverses maculait ses rives, et malgré le vent contraire l’odeur rance des déjections humaines parvenait à ses narines. Des déjections humaines mélangées à tout ce qui pourrissait en bas. Son regard glissa le long de la pente douce de la butte juste au moment où deux hommes émergeaient de l’un des vingt trous d’hommes creusés dans le flanc de la colline comme des marques de petite vérole. La paire de soldats crasseux se tint debout à cligner des yeux dans le soleil brillant. Ils regardèrent le capitaine d’un air morose mais ne firent aucun signe indiquant qu’ils l’avaient reconnu. Et Cargill non plus. Les soldats replongèrent dans leur trou comme si la vue de leur commandant les avait fait reculer, laissant le capitaine se dresser debout, seul, au sommet de l’escarpement. Il songea à la petite délégation que ses hommes avaient envoyée au baraquement de torchis huit jours plus tôt. Leur requête avait été raisonnable. En fait, elle avait été nécessaire. Mais le capitaine l’avait rejetée. Il espérait toujours un chariot. Il avait estimé qu’il était de son devoir d’espérer un chariot. Au cours des huit jours qui s’étaient écoulés depuis, personne ne lui avait adressé la parole. Pas un seul mot. À l’exception des expéditions de chasse chaque après-midi, les hommes étaient restés près de leurs trous, sans communiquer, rarement visibles. 18
Le capitaine Cargill repartit vers ses foutus quartiers, mais s’arrêta à mi-chemin. Il resta sans bouger au milieu de la cour à regarder le bout de ses bottes éculées. Après quelques instants de réflexion, il murmura « maintenant », et refit le chemin qu’il venait de parcourir. Il y avait plus de vivacité dans sa démarche quand il atteignit la bordure de l’escarpement. À trois reprises il appela le caporal par intérim avant qu’un mouvement se fasse dans un des trous. Une paire d’épaules osseuses enveloppées dans une veste sans manches apparut, puis un visage fatigué se tourna vers lui. Le soldat fut soudain paralysé par une quinte de toux, et Cargill attendit qu’elle se termine avant de parler. — Rassemblez les hommes devant mes foutus quartiers dans cinq minutes. Tout le monde, même ceux qui ne sont pas aptes au service. Le soldat toucha mollement son crâne du bout de ses doigts et disparut à nouveau dans son trou. Vingt minutes plus tard, les hommes de Fort Sedgewick, qui ressemblaient plus à une bande de prisonniers honteusement maltraités qu’à des soldats, furent rassemblés sur l’espace vide et plat en face de l’horrible baraquement de Cargill. Ils étaient dix-huit. Dix-huit sur cinquante-huit à l’origine. Trente-trois hommes avaient filé au-delà de la colline, préférant affronter les dangers de la prairie. Cargill avait envoyé une patrouille montée de sept hommes à la poursuite de la plus grosse bande de déserteurs. Peut-être étaient-ils morts ou avaient-ils également déserté. Ils n’étaient jamais revenus. Maintenant il ne restait que dix-huit hommes épuisés. Le capitaine Cargill s’éclaircit la gorge. 19
— Vous êtes restés, et pour cela je suis fier de vous, commença-t‑il. La petite assemblée de zombis ne dit rien. — Ramassez vos armes et tout ce que vous pouvez avoir envie d’emporter loin d’ici. Dès que vous serez prêts, nous repartirons pour Fort Hays. Les dix-huit soldats se mirent en mouvement avant qu’il ait fini sa phrase, se ruant comme des ivrognes vers leurs trous d’hommes au pied de la butte, comme s’ils avaient peur que le capitaine puisse changer d’avis s’ils ne se hâtaient pas. Tout fut prêt en moins de quinze minutes. Le capitaine Cargill et son bataillon fantôme, titubant sur la prairie, prirent une route à l’est pour parcourir les deux cent cinquante kilomètres jusqu’à Fort Hays. Le silence autour du monument déchu de l’armée fut complet quand ils furent partis. Cinq minutes plus tard apparut un loup solitaire sur la rive opposée du cours d’eau en face de Fort Sedgewick, qui s’arrêta pour humer le vent soufflant vers lui. Décidant que mieux valait abandonner cet endroit mort, il repartit en trottant. Et ainsi l’abandon du plus reculé des avant-postes de l’armée, le fer de lance d’un grand projet visant à apporter la civilisation au cœur même de la frontière, devint absolu. L’armée considérerait cela comme un repli temporaire, une remise à plus tard de l’expansion qui devrait attendre la fin de la guerre de Sécession, jusqu’à ce que les ressources nécessaires puissent être rassemblées pour alimenter toute une chaîne de forts. Elle y reviendrait, bien sûr, mais pour le moment l’histoire officielle de Fort Sedgewick était provisoirement interrompue. Un chapitre perdu, le seul qui pourrait prétendre à un quelconque titre de gloire, allait débuter. 20
4 La journée commença rapidement pour le lieutenant Dunbar. Il pensait déjà à Fort Sedgewick quand il cligna des yeux pour se réveiller, le regard à demi fixé sur les planches du chariot à soixante centimètres au-dessus de sa tête. Il se posait des questions au sujet du capitaine Cargill, des hommes, de la configuration de l’endroit, de ce que serait sa première patrouille, et sur un millier d’autres choses qui lui trottaient frénétiquement dans la tête. C’était le jour où il atteindrait finalement son poste, réalisant ainsi son vieux rêve de servir sur la frontière. Il repoussa sa couverture et roula pour sortir de sous le chariot. Frissonnant dans la lueur matinale, il enfila ses bottes et piétina alentour avec impatience. — Timmons, chuchota-t‑il en se penchant sous le chariot. L’odorant conducteur dormait profondément. Le lieutenant le poussa du bout de sa botte. — Timmons ! — Ouais, quoi ? marmonna l’autre en s’asseyant avec inquiétude. — Partons.
5 La colonne du capitaine Cargill avait avancé de presque dix-huit kilomètres en début d’après-midi. Le moral de la petite troupe avait également progressé. Les hommes chantaient, des chants fiers venant de cœurs pleins d’entrain, tandis qu’ils marchaient sans ordre dans la prairie. Ce son galvanisait 21
le capitaine Cargill. Le chant lui donnait de grandes résolutions. L’armée pouvait le placer face au peloton d’exécution si elle le désirait, il fumerait encore sa dernière cigarette avec le sourire. Il avait pris la bonne décision. Personne ne pourrait l’en dissuader. Et, tandis qu’il marchait lourdement à travers la prairie, il sentait revenir en lui une satisfaction depuis longtemps oubliée. Celle de commander. Il pensait à nouveau comme un chef. Il aurait aimé avoir une véritable marche, avec une colonne de troupe montée. « J’aurais des hommes sur mes flancs à présent, songeait-il. J’en aurais à deux bons kilomètres au nord et au sud. » Il regarda réellement vers le sud quand l’idée de soldats flanquant sa colonne lui vint à l’esprit. Puis Cargill se détourna, ignorant que, s’il avait eu des hommes à deux kilomètres au sud à cet instant, ils auraient découvert quelque chose. Ils auraient découvert deux voyageurs qui s’étaient arrêtés dans leur périple pour examiner les restes calcinés d’un chariot dans un petit fossé. L’un exhalait une odeur puissante et l’autre, un bel homme sévère, était en uniforme. Mais il n’y avait pas de soldats sur les flancs, aussi rien de cela ne fut-il découvert. La colonne du capitaine Cargill poursuivit résolument sa route, chantant en marchant à l’est vers Fort Hays. Et après leur brève pause, le jeune lieutenant et le convoyeur remontèrent dans leur chariot, poussant à l’ouest vers Fort Sedgewick.
Chapitre II 1 Le second jour, les hommes du capitaine Cargill tuèrent une femelle dans un petit troupeau d’une dizaine de bisons et prirent quelques heures pour festoyer à l’indienne grâce à la viande délicieuse. Les hommes insistèrent pour rôtir une tranche de la bosse de l’animal pour leur capitaine, et les yeux de ce dernier brillèrent de satisfaction quand il y plongea les dents qui lui restaient et laissa la divine viande fondre dans sa bouche. La chance de la colonne se confirma, et vers midi le quatrième jour ils rencontrèrent une colonne d’approvisionnement de l’armée. L’état des hommes de Cargill suffit au major commandant la troupe pour saisir toute l’histoire de leurs épreuves, et sa sympathie fut immédiate. Avec le prêt d’une demi-douzaine de chevaux et d’un chariot pour les malades, la colonne du capitaine Cargill progressa en un temps record et arriva à Fort Hays quatre jours plus tard.
2 Il arrive parfois que les choses que nous craignons le plus sont celles qui finalement nous font le moins de mal, et ce fut le cas pour le capitaine Cargill. Il 23
ne fut pas mis aux arrêts pour avoir abandonné Fort Sedgewick, bien au contraire. Ses hommes, qui quelques jours plus tôt étaient dangereusement près de se mutiner contre lui, racontèrent l’histoire de leurs privations, et pas un seul soldat ne manqua de désigner le capitaine Cargill comme un chef en qui ils avaient une totale confiance. Jusqu’au dernier, ils témoignèrent que, sans lui, aucun d’entre eux n’en serait revenu. L’armée de la frontière, avec ses ressources et son moral réduits à néant, écouta ce témoignage avec joie. Deux mesures furent immédiatement prises. Le commandant du poste transmit toute l’histoire de Fort Sedgewick au général Tide du quartier général régional de St Louis, terminant son rapport avec la recommandation que Fort Sedgewick soit définitivement abandonné, au moins jusqu’à nouvel ordre. Le général Tide fut enclin à accepter de grand cœur, et quelques jours plus tard Fort Sedgewick cessa officiellement d’exister. La seconde mesure concernait le capitaine Cargill. Il fut élevé au rang de héros, recevant coup sur coup la médaille du Mérite et une promotion au titre de major. Un « dîner de la victoire » fut organisé en son honneur au mess des officiers. Ce fut au cours de ce dîner, entre les boissons et les mets, que Cargill apprit d’un ami la curieuse histoire qui avait fourni l’essentiel des conversations du poste juste avant son arrivée triomphale. Le vieux major Fambrough, un administrateur de niveau intermédiaire avec un dossier sans éclat, avait perdu les pédales. Il s’était dressé un aprèsmidi au milieu du champ de parade, balbutiant des incohérences à propos de son royaume et réclamant sa couronne à cor et à cri. Le pauvre type avait 24
été renvoyé dans l’Est quelques jours auparavant à peine. Tandis que le capitaine écoutait les détails de cet étrange événement, il ne se doutait pas que le triste départ du major Fambrough avait également emporté toute trace du lieutenant Dunbar. Officiellement, le jeune officier n’existait plus que dans les recoins embrouillés du cerveau fêlé du major Fambrough. Cargill apprit aussi que, ironiquement, un plein chariot de provisions avait finalement été envoyé par le même malheureux major, un chariot à destination de Fort Sedgewick. Ils devaient s’être croisés lors de leur marche de retour. Le capitaine Cargill et ses camarades s’amusèrent beaucoup à l’idée du conducteur s’arrêtant dans cet endroit horrible et se demandant ce que diable il avait bien pu arriver. Ils allèrent jusqu’à spéculer sans plaisanter sur ce que le conducteur pourrait faire et décidèrent que s’il était malin, il continuerait à l’ouest, vendant les provisions à divers centres de commerce le long du chemin. Cargill tituba à demi ivre jusqu’à ses quartiers à l’approche de l’aube, et sa tête heurta l’oreiller avec l’idée merveilleuse que Fort Sedgewick n’était plus à présent qu’un souvenir. Ainsi advint-il qu’il n’y eut plus qu’une personne sur terre ayant la moindre notion des activités ou même de l’existence du lieutenant Dunbar. Et cette personne était un célibataire civil pauvrement instruit dont personne ne se souciait vraiment. Timmons.
Chapitre III 1 Le seul signe de vie était le morceau de chiffon qui s’agitait mollement dans l’entrée de l’entrepôt écroulé. La brise de fin d’après-midi s’était levée, mais la seule chose qui bougeât était ce morceau de toile déchiré. Sans l’inscription, grossièrement sculptée dans la solive au-dessus de la dernière résidence du capitaine Cargill, le lieutenant Dunbar n’aurait pas cru qu’il pouvait s’agir de cet endroit. Mais c’était clairement épelé. « Fort Sedgewick ». Les deux hommes restèrent assis en silence sur le siège du chariot, fixant la ruine minuscule qui était leur destination. Finalement, le lieutenant Dunbar sauta sur le sol et passa avec prudence le seuil de la porte. Quelques secondes plus tard, il émergea et regarda Timmons, qui était toujours assis sur le chariot. — C’est pas ce qu’on pourrait appeler un endroit vivant ! lui cria Timmons. Mais le lieutenant ne répondit pas. Il alla jusqu’à l’entrepôt, repoussa la toile de côté et se pencha à l’intérieur. Il n’y avait rien à voir, et un instant plus tard il revint au chariot. 26
Timmons le fixa d’en haut et commença à secouer la tête. — On ferait aussi bien de décharger, dit le lieutenant d’un ton neutre. — Pourquoi, lieutenant ? — Parce que nous sommes arrivés. Timmons s’agita sur son siège. — Il n’y a rien ici, croassa-t‑il. Le lieutenant Dunbar regarda son poste. — Pas pour le moment, non. Un silence passa entre eux, un silence chargé d’électricité. Les bras de Dunbar pendaient à ses côtés, tandis que Timmons triturait les rênes de l’attelage. Il cracha par-dessus le bord du chariot. — Tout le monde s’est sauvé… ou a été tué. Il fixait durement le lieutenant, comme s’il n’allait pas tolérer plus longtemps ces absurdités. — On ferait aussi bien de faire demi-tour et de repartir. Mais le lieutenant Dunbar n’avait nulle intention de repartir. Ce qui était arrivé à Fort Sedgewick était une chose à découvrir. Peut-être que tout le monde s’était enfui, peut-être étaient-ils tous morts ? Peut-être y avait-il des survivants, à une heure de là à peine, luttant pour regagner le fort ? Et il avait une raison plus profonde de rester, un mobile plus puissant encore que son sens aigu du devoir. Il y a des moments où une personne veut quelque chose si intensément que le prix ou les conditions pour l’obtenir cessent d’être des obstacles. Le lieutenant Dunbar avait voulu la frontière plus que tout. Et maintenant il était là. Ce à quoi Fort Sedgewick ressemblait ou les conditions dans lesquelles il se trouvait lui importaient peu. Il avait pris sa décision. 27
Aussi ses yeux ne cillèrent-ils pas quand il parla, sa voix resta plate et sans passion. — Ceci est mon poste, et ça, ce sont les provisions du poste. Ils se fixèrent à nouveau. Un sourire fendit la bouche de Timmons. Il rit. — Est-ce que vous êtes fou, mon garçon ? Timmons dit cela en pensant que le lieutenant était un jeune chiot, qu’il n’était probablement jamais allé au combat, qu’il n’était jamais venu dans l’Ouest, et qu’il n’avait pas vécu suffisamment longtemps pour savoir quoi que ce soit. « Est-ce que vous êtes fou, mon garçon ? » Les mots étaient sortis comme de la bouche d’un père agacé. Il avait tort. Le lieutenant Dunbar n’était pas un chiot. Il était doux et serviable, et par moments il était gentil. Mais il n’était pas un chiot. Il avait combattu durant pratiquement toute sa vie. Et il avait vaincu parce qu’il possédait un trait rare : un sens inné, une espèce de sixième sens, qui lui disait quand être dur. Et quand cet instant critique se présentait à lui, quelque chose d’intangible se déclenchait dans son subconscient et le lieutenant Dunbar devenait une machine impitoyable et sans âme qu’on ne pouvait arrêter. Pas avant qu’elle ait atteint son objectif. Quand il fallait agir, le lieutenant agissait le premier. Et ceux qui se mettaient en travers de sa route le regrettaient. Les mots « Est-ce que vous êtes fou, mon garçon ? » avaient actionné le mécanisme, et le sourire de Timmons commença à s’évanouir lentement quand il vit les yeux du lieutenant Dunbar devenir noirs. Un instant plus tard, Timmons vit la main droite du militaire se lever lentement et délibérément. Il vit la paume de la main reposer doucement 28
sur la crosse du gros Colt Navy qu’il portait à la hanche. Il vit l’index du lieutenant glisser doucement dans le pontet. — Descendez votre cul de ce chariot et aidez-moi à décharger ! Ces mots eurent un profond effet sur Timmons. Le ton lui dit que la mort était brusquement apparue sur la scène. Sa propre mort. Timmons n’eut pas un clignement d’yeux. Il ne fit pas la moindre réponse non plus. Pratiquement en un seul mouvement il attacha les rênes au frein, sauta de son siège, marcha rapidement jusqu’à l’arrière du chariot, referma l’abattant de toile et souleva la première chose qui lui tomba sous la main.
2 Ils en entassèrent autant que possible dans l’entrepôt à demi effondré et stockèrent le reste dans les anciens quartiers de Cargill.
Chapitre IV 1 Après avoir expliqué que la lune serait levée et qu’il ne voulait pas perdre de temps, Timmons partit au coucher du soleil. Le lieutenant Dunbar s’assit sur le sol, se roula une cigarette et regarda le chariot diminuer dans le lointain. Le soleil se coucha à peu près en même temps que le chariot disparaissait, et il resta assis dans l’obscurité pendant un long moment, heureux de la compagnie du silence. Au bout d’une heure, il commença à s’engourdir, aussi se leva-t‑il pour se rendre d’un pas pesant au baraquement du capitaine Cargill. Soudain fatigué, il s’abattit tout habillé sur le petit lit qu’il s’était ménagé entre les fournitures et reposa sa tête. Ses oreilles furent grandes ouvertes cette nuit-là. Le sommeil fut long à venir. Chaque petit bruit dans l’obscurité demandait une explication que Dunbar ne pouvait fournir. Il y avait durant la nuit une étrangeté dans cet endroit qu’il n’avait pas ressentie durant le jour. Alors qu’il s’endormait, le craquement d’une branche ou une éclaboussure lointaine dans le cours d’eau le ramenait à un état de veille totale. 30
Cela dura longtemps et l’épuisa graduellement. Il était fatigué et aussi excité qu’épuisé, et ce mélange ouvrit la porte à un visiteur malvenu. Par la brèche de la somnolence sans repos du lieutenant Dunbar entra le doute. Le doute le défia durement cette première nuit. Il lui murmura des choses horribles à l’oreille. Il avait été idiot. Il avait tort sur toute la ligne. Il ne valait rien. Il aurait aussi bien pu être mort. Le doute cette nuit-là l’amena au bord des larmes. Le lieutenant Dunbar lutta, s’apaisant avec des pensées agréables. Il combattit jusque tôt dans la matinée, et, dans les heures précédant l’aube, il chassa finalement le doute à coups de pied et tomba endormi.
2 Ils s’étaient arrêtés. Ils étaient six. C’étaient des Pawnees, la plus terrible de toutes les tribus. Des cheveux en brosse, des rides précoces et une tournure d’esprit collective qui ressemblait à la machine que le lieutenant Dunbar pouvait occasionnellement devenir. Mais il n’y avait rien d’occasionnel dans la façon dont les Pawnees voyaient les choses. Ils avaient un regard non sophistiqué mais d’une brutale efficacité ; leurs yeux, une fois posés sur un objet, décrétaient dans le temps d’un clignement s’il devait vivre ou mourir. Et s’il était décidé que l’objet devait cesser de vivre, les Pawnees veillaient à ce qu’il meure avec une précision de psychopathes. Quand il s’agissait de mort, les Pawnees réagissaient comme des automates et les Indiens des Plaines les craignaient plus que tout. 31
Ce qui avait fait s’arrêter ces six Pawnees était une chose qu’ils avaient vue. À présent, assis sur leurs chevaux décharnés, ils regardaient une série de ravines qui se déroulaient devant eux. Un étroit filet de fumée se courbait dans l’air à environ un kilomètre de là. Depuis leur promontoire, ils apercevaient clairement la fumée. Mais ils ne pouvaient en distinguer la source. Elle était dissimulée dans la dernière des ravines. Et parce qu’ils ne pouvaient voir autant qu’ils l’auraient voulu, les hommes avaient commencé à discuter, de leurs voix basses et gutturales, de cette fumée et de ce qu’elle pouvait être. S’ils s’étaient sentis plus forts ils auraient pu y galoper immédiatement. Mais ils étaient loin de chez eux depuis déjà longtemps, et cette période avait été un désastre. Quand ils étaient partis ils constituaient un petit groupe de onze hommes, qui faisaient le voyage au sud pour voler les Comanches riches en chevaux. Après avoir chevauché pendant presque une semaine, ils avaient été surpris par une importante force de Kiowas alors qu’ils traversaient une rivière. Ils avaient eu de la chance de pouvoir s’échapper avec seulement un mort et un blessé. Le blessé avait tenu pendant une semaine avec un poumon salement perforé, et ce fardeau avait grandement ralenti le groupe. Quand enfin il était mort et que les neuf Pawnees en maraude avaient pu reprendre leur quête sans encombre, ils n’avaient rencontré que de la malchance. Le groupe de Comanches était toujours à une ou deux journées des infortunés Pawnees, et pendant deux semaines supplémentaires ils ne trouvèrent que des traces anciennes. 32
Finalement ils localisèrent un grand camp avec beaucoup de chevaux et se réjouirent de voir disparaître le mauvais sort qui les avait poursuivis si longtemps. Mais ce que les Pawnees ne savaient pas, c’était que leur malchance n’avait pas disparu le moins du monde. En fait, c’était la pire des chances qui les avait conduits à ce village, parce que cette tribu de Comanches avait été durement frappée quelques jours auparavant à peine par un puissant groupe d’Utes, qui avait tué plusieurs bons guerriers et s’était enfui avec trente chevaux. Toute la bande des Comanches était sur le pied de guerre, et ils avaient également soif de vengeance. Les Pawnees furent découverts à l’instant où ils commencèrent à ramper dans le village, et ils avaient fui avec la moitié du campement sur les talons, trébuchant dans l’obscurité étrangère sur leurs poneys épuisés. Ce ne fut que dans la retraite que la chance les rejoignit enfin. Tous auraient dû mourir cette nuit-là. Pourtant, ils ne perdirent que trois guerriers. Il n’y avait donc plus à présent que six hommes découragés sur cette colline solitaire. Juchés sur leurs poneys efflanqués et trop fatigués pour bouger sous eux, ils se demandaient que faire à propos d’un seul filet de fumée à un kilomètre de là. Débattre des mérites d’une attaque était très indien. Mais discuter d’un unique filet de fumée pendant une demi-heure était une chose toute différente, et cela montrait à quel point s’était effondrée la confiance de ces Pawnees. Les six étaient partagés. Une partie était d’avis de se retirer, l’autre d’aller voir. Tandis qu’ils hésitaient, un seul homme, le plus fier d’entre eux, resta ferme sur ses positions depuis le début. Il voulait fondre immédiatement sur la fumée, et, alors que se poursuivaient 33
les mouvements de mâchoires, il devint de plus en plus impatient. Après trente minutes, il s’écarta de ses frères et commença à descendre silencieusement le flanc de la colline. Les cinq autres vinrent à son côté, lui demandant ce qu’il comptait faire. Le guerrier maussade leur répliqua avec causticité qu’ils n’étaient pas des Pawnees et qu’il ne pouvait pas chevaucher plus longtemps avec des femmes. Il dit qu’ils devraient piteusement s’en retourner chez eux. Il répéta qu’ils n’étaient pas des Pawnees et ajouta qu’il préférait mourir plutôt que de marchander avec des hommes qui n’étaient pas des hommes. Il partit vers la fumée. Les autres le suivirent.
3 La haine de Timmons à l’égard des Indiens n’avait d’égale que sa méconnaissance de leurs façons d’agir. Le territoire était relativement sûr depuis quelque temps. Mais il était en fait un homme sans grands moyens de défense, et il aurait dû en savoir suffisamment pour faire un feu sans fumée. Mais ce matin-là il avait émergé de sa couverture puante avec une faim puissante. L’idée de bacon et de café avait été sa seule préoccupation et il avait hâtivement allumé un joli petit feu avec du bois vert. C’était le feu de Timmons qui avait attiré la petite bande de Pawnees malintentionnés. Il était accroupi devant son feu, les doigts enroulés autour de sa tasse, buvant dans les effluves du bacon, quand la flèche le toucha. Elle s’enfonça 34
profondément dans sa fesse droite, et la force de l’impact le fit basculer par-dessus les flammes. Il entendit les hurlements avant d’avoir vu qui que ce soit, et les cris le plongèrent dans la panique. Il sauta dans le fossé et, sans ralentir, escalada l’autre versant, une flèche pawnee aux plumes multicolores émergeant de son postérieur. Voyant qu’il n’y avait qu’un homme, le Pawnee prit son temps. Tandis que les autres mettaient le chariot à sac, le fier guerrier qui leur avait fait honte pour les entraîner dans l’action galopa tranquillement derrière Timmons. Il rattrapa le conducteur juste au moment où ce dernier allait quitter la pente menant hors de la ravine. Là, Timmons s’effondra soudain sur un genou, et quand il se leva il tourna la tête au bruit des sabots. Mais il ne vit ni le cheval ni son cavalier. Pendant une fraction de seconde il devina la massue de guerre en pierre. Puis elle cogna le côté de son crâne avec tant de force que sa tête éclata littéralement.
4 Les Pawnees pillèrent les provisions, en prenant autant qu’ils pouvaient en porter. Ils détachèrent le bon attelage de chevaux de l’armée, brûlèrent le chariot, et chevauchèrent à côté du corps mutilé de Timmons sans même un regard en passant. Ils lui avaient pris tout ce qu’ils désiraient. Le scalp du conducteur flottait près de la hampe de la lance de son meurtrier. Le corps resta toute la journée dans les hautes herbes, attendant que les loups le découvrent à la 35
nuit tombée. Mais la disparition de Timmons avait plus de signification que la suppression d’une simple vie. Avec sa mort, un concours inhabituel de circonstances venait de se produire. Le cercle s’était refermé autour du lieutenant John J. Dunbar. Nul ne pouvait être plus seul.
Chapitre V 1 Lui aussi avait fait un feu ce matin-là, mais le sien avait pris bien plus tôt que celui de Timmons. En fait, le lieutenant avait déjà bu la moitié de sa première tasse de café une heure avant que le conducteur soit tué. Deux chaises pliantes avaient été inclues dans le chargement. Il en ouvrit une devant le baraquement de torchis de Cargill et resta assis très longtemps, une couverture de l’armée drapée autour de ses épaules, une grosse tasse réglementaire dans les mains, à regarder la première journée complète à Fort Sedgewick s’écouler sous ses yeux. Ses pensées en vinrent rapidement à l’action ; alors, le doute le saisit à nouveau. Avec une soudaineté surprenante, le lieutenant se sentit submergé. Il réalisa qu’il ne savait par où commencer, ignorant ce que seraient ses fonctions et même comment il devait se considérer. Il n’avait pas de devoirs, pas de programme à suivre, pas de statut. Tandis que le soleil se levait progressivement derrière lui, Dunbar se retrouva dans l’ombre fraîche du baraquement, aussi remplit-il à nouveau sa tasse et déplaça-t‑il sa chaise pour la mettre au soleil qui inondait la cour. 37
Il était en train de se rasseoir quand il vit le loup. Il se tenait debout sur l’escarpement qui faisait face au fort, juste de l’autre côté de la rivière. Le premier réflexe du lieutenant fut de l’effrayer avec une ou deux balles, mais plus il observait son visiteur, moins cette idée lui paraissait avoir de sens. Même à cette distance, il pouvait voir que l’animal était simplement curieux. Et, obscurément, il fut heureux de cette compagnie. Cisco broncha dans le corral, ce qui attira l’attention du lieutenant. Il avait oublié son cheval. En se rendant à l’entrepôt il regarda par-dessus son épaule et vit que son visiteur matinal avait fait demi-tour et disparaissait au-delà de l’horizon derrière le monticule.
2 Cela lui vint dans le corral alors qu’il versait le fourrage de Cisco dans une gamelle plate. C’était une solution simple, et elle chassait le doute une fois de plus. Pour le moment il s’inventerait ses tâches. Dunbar fit une rapide inspection du baraquement de Cargill, de l’entrepôt, du corral et de la rivière. Puis il se mit au travail, commençant par les ordures qui submergeaient les rives du petit cours d’eau. Bien que n’étant pas délicat de nature, il trouva que cette décharge était une véritable honte. Des bouteilles et des ordures étaient répandues partout. Des morceaux et des débris de matériel et d’uniformes étaient incrustés dans la rive. Le pire, c’étaient les carcasses, à des stades divers de décomposition, qui avaient été jetées sans soin au bord 38
2958 Composition FACOMPO Achevé d’imprimer en Espagne par BLACKPRINT le 4 octobre 2020. Dépôt légal : octobre 2020. EAN 9782290240045 OTP L21EPLN002914N001 ÉDITIONS J’AI LU 87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris Diffusion France et étranger : Flammarion