www.narnia.com Titre original : The Magician’s Nephew The Chronicles of Narnia ®, Narnia ® and all book titles, characters and locales original to The Chronicles of Narnia, are trademarks of C. S. Lewis Pte. Ltd. Use without permission is strictly prohibited. Published by Editions Gallimard Jeunesse under license from the C. S. Lewis Company Ltd. © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1955, pour le texte et les illustrations © C. S. Lewis Pte. Ltd., 1998, pour la mise en couleurs © Éditions Gallimard Jeunesse, 2001, pour la traduction française © Éditions Gallimard Jeunesse, 2008, pour la présente édition
Couverture : Illustrations by Pauline Baynes © Copyright CS Lewis Pte Ltd 1955 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
Illustrations de Pauline Baynes Traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère
GALLIMARD JEUNESSE
1. Le Neveu du magicien 2. Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique 3. Le Cheval et son écuyer 4. Le Prince Caspian 5. L’Odyssée du Passeur d’Aurore 6. Le Fauteuil d’argent 7. La Dernière Bataille
Pour la famille Kilmer
C’est une histoire qui s’est passée il y a très longtemps, à l’époque où votre grand-père était un petit garçon. Une histoire très importante, car c’est elle qui permet de comprendre comment les échanges entre notre monde et le pays de Narnia ont commencé. À cette époque, Sherlock Holmes vivait encore à Baker Street. À cette époque, si vous aviez été un petit garçon, vous auriez porté un uniforme de collégien au col empesé tous les jours, et les écoles étaient souvent plus strictes qu’aujourd’hui. En revanche, les repas étaient meilleurs. Quant aux bonbons, je ne vous dirai pas à quel point ils étaient exquis et bon marché, sinon je vous mettrais l’eau à la bouche pour rien. Enfin, à cette époque vivait à Londres une petite fille qui s’appelait Polly Plummer. Elle habitait dans une de ces longues rangées de maisons accolées les unes aux autres. Un matin, elle était dehors dans le jardin arrière quand soudain un petit garçon grimpa du jardin voisin et montra son visage 7
au-dessus du mur. Polly fut extrêmement surprise car elle n’avait jamais vu d’enfants dans cette maison. Seuls y vivaient M. Ketterley et Mlle Ketterley, un vieux garçon et une vieille fille, frère et sœur. Piquée par la curiosité, elle leva le regard. Le visage du petit garçon était très sale, on aurait dit qu’il avait pleuré puis séché ses larmes en se frottant avec les mains pleines de terre. Le fait est que c’est plus ou moins ce qu’il venait de faire. – Bonjour, dit Polly. – Bonjour, répondit le petit garçon. Comment t’appelles-tu ? – Polly. Comment t’appelles-tu, toi ? – Digory. – Ça alors, quel drôle de nom ! – Pas plus que Polly. – Ah ! si. – Non. – En tout cas, moi au moins je me lave la figure, dit Polly, ce qui ne te ferait pas de mal, surtout après avoir… Soudain elle s’arrêta. Elle allait dire « après avoir pleurniché… », mais elle se ravisa car elle se dit que ce n’était pas très courtois. – Oui, c’est vrai, j’ai pleuré, répondit Digory beaucoup plus fort, comme s’il n’avait plus rien à perdre qu’on le sache. Toi aussi, tu pleurerais, si tu avais vécu toute ta vie à la campagne avec un poney et un ruisseau au bout du jardin et que brutalement on t’amenait vivre ici, dans ce trou pourri. 8
– Ce n’est pas un trou, Londres, répondit Polly, indignée. Mais le petit garçon, trop absorbé par son explication pour y faire attention, continua : – Et si ton père était parti en Inde, si tu étais obligée de vivre avec une vieille tante et un oncle fou (je me demande qui aimerait), et si tout ça c’était parce qu’il 9
fallait qu’ils s’occupent de ta mère, et si en plus ta mère était malade et allait m… mourir… Son visage se tordit alors d’une drôle de façon, comme lorsque vous essayez de retenir vos larmes. – Je ne savais pas, je suis désolée, répondit humblement Polly. Comme elle ne savait plus très bien quoi dire et qu’elle voulait changer les idées de Digory en abordant des sujets plus gais, elle demanda : – M. Ketterley est vraiment fou ? – Soit il est fou, soit il y a un mystère. Il a un cabinet de travail au dernier étage, dans lequel tante Letty m’a interdit de monter, ce qui déjà me paraît louche. Et puis il y a autre chose. Chaque fois qu’il essaie de me parler quand nous sommes à table – il ne lui parle jamais – elle lui coupe la parole en disant : « Tu vas faire de la peine à notre petit neveu, Andrew », ou « Je suis sûre que Digory n’a aucune envie d’entendre parler de ça », ou encore « Au fait, Digory, tu ne voudrais pas aller jouer dans le jardin ? » – Et ton oncle, quel genre de choses essaie-t-il de te dire ? – Je ne sais pas. Il n’arrive jamais à aligner plus de trois mots. Mais il y a encore plus grave. Un soir, à vrai dire hier soir, je suis passé au pied des escaliers du grenier pour aller me coucher et je suis sûr que j’ai entendu un cri. – Peut-être qu’il y a une folle enfermée là-haut. – Oui, j’y ai pensé. – Ou c’est un faux-monnayeur. 10
– Ou peut-être qu’il a été pirate, comme le personnage au début de L’Île au trésor, qui se cache depuis toujours pour fuir ses camarades de bord. – Fantastique ! s’exclama Polly. Je ne savais pas que ta maison était si passionnante. – Tu penses peut-être qu’elle est passionnante, mais tu l’apprécierais beaucoup moins si tu devais y dormir. Par exemple, que dirais-tu si tous les soirs, allongée dans ton lit, tu devais attendre que l’oncle Andrew glisse le long du corridor devant ta chambre avec ce bruissement qui fait froid dans le dos ? Et si tu voyais ses yeux, tellement effroyables… C’est ainsi que Polly et Digory firent connaissance. Comme c’était au début des grandes vacances et que ni l’un ni l’autre n’allait à la mer cette année-là, ils prirent l’habitude de se voir presque tous les jours. Leurs aventures commencèrent tout simplement parce que c’était un des jours de l’été les plus pluvieux et les plus froids depuis de nombreuses années. Ils avaient donc choisi des activités d’intérieur – d’exploration intérieure pour ainsi dire. Dans une grande maison, ou dans une rangée de maisons, un seul bout de chandelle suffit pour que des trésors d’exploration possible s’ouvrent à vous. Depuis longtemps déjà, Polly avait découvert chez elle une certaine petite porte dans le débarras du grenier, qui donnait sur une citerne cachant un espace très sombre dans lequel on pouvait se glisser en grimpant avec précaution. Cet espace ressemblait à un long tunnel limité par un mur en brique d’un côté et un toit incliné de l’autre, dont les ardoises 11
laissaient passer des rais de lumière. Il n’y avait pas de véritable plancher, il fallait enjamber les poutres une par une car elles n’étaient reliées que par une mince couche de plâtre. En posant le pied dessus on risquait de tomber et de percer le plafond de la pièce inférieure. Polly utilisait ce petit bout de tunnel derrière la citerne comme un repaire de contrebandiers. Elle y avait monté de vieux morceaux de caisse, des sièges de chaises de cuisine cassées et d’autres objets de ce genre qu’elle avait installés entre les poutres de façon à former une espèce de plancher. Elle conservait en outre un petit coffre qui contenait différents trésors, dont le manuscrit d’une histoire qu’elle était en train d’écrire, et en général quelques pommes. Souvent, elle s’isolait là pour boire un peu de soda au gingembre, si bien 12
qu’avec toutes les bouteilles sa cachette ressemblait encore plus à un repaire de contrebandiers. Digory aimait beaucoup ce repaire (même si Polly refusait toujours de lui montrer l’histoire qu’elle écrivait) mais il avait surtout envie d’aller explorer les lieux alentour. – Regarde, dit-il, jusqu’où va le tunnel ? Je veux dire, est-ce qu’il s’arrête là où finit ta maison ? – Non, les murs ne s’arrêtent pas avec le toit. Ça continue, mais je ne sais pas jusqu’où. – Alors nous pourrions peut-être traverser toute la rangée de maisons. – Peut-être… et… oh ! mais je sais ! s’écria Polly. – Quoi ? – Nous pourrions entrer à l’intérieur des autres maisons. – C’est ça, et nous faire prendre pour des cambrioleurs ! Non merci, répondit Digory. – Tu vas trop loin. Je pensais simplement à la maison qui se trouve au-delà de la tienne. – Qu’est-ce qu’elle a ? – Eh bien, c’est celle qui est vide. Papa dit qu’elle est vide depuis toujours, depuis que nous avons emménagé ici. – Dans ce cas, nous devrions aller y jeter un œil, acquiesça Digory, beaucoup plus excité que ne le laissait entendre le ton de sa voix. Naturellement, Digory pensait – comme vous, certainement, et comme Polly – à toutes les raisons qui pouvaient expliquer que cette maison soit vide depuis 13
si longtemps. Ni l’un ni l’autre n’osait prononcer le mot « hanté », mais tous deux savaient qu’une fois que l’idée était lancée il était difficile de faire marche arrière. – Si nous allions voir tout de suite ? proposa Digory. – D’accord. – Mais n’y va pas si tu n’y tiens pas. – Si tu y vas, j’y vais, dit-elle. – Mais comment saurons-nous que nous sommes dans la maison située après la mienne ? Ils décidèrent de revenir dans le débarras et de le traverser en faisant des pas de la largeur d’un intervalle entre deux poutres. Cela leur donnerait une idée du nombre de poutres qu’il fallait enjamber pour traverser une pièce. Puis ils ajouteraient environ quatre poutres pour le passage qui reliait les deux greniers de la maison de Polly, et le même nombre pour la chambre de la servante que pour le débarras. En parcourant deux fois la longueur totale, ils arriveraient au bout de la maison de Digory. À partir de là, la première porte donnerait normalement sur le grenier de la maison vide. – En fait je ne pense pas qu’elle soit vraiment vide, dit Digory. – Comment ça ? – À mon avis quelqu’un y vit en cachette ; il doit entrer et sortir la nuit avec une lanterne sourde. Si ça se trouve, nous allons tomber sur un gang de bandits désespérés qui nous proposeront une récompense. Une maison ne peut pas être vide depuis tant d’années sans qu’il y ait un mystère, ça ne tient pas debout. 14
– Papa pense que c’est à cause de l’état de la plomberie. – Pouah ! Les adultes ont toujours des explications d’une platitude ! rétorqua Digory. Comme ils n’étaient plus en train de discuter au fond du repaire de contrebandiers, à la lueur de bougies, mais au milieu du grenier, à la lumière du jour, la maison vide paraissait beaucoup moins mystérieuse. Après avoir mesuré la longueur du grenier, chacun dut prendre un papier et un crayon pour faire quelques additions. Dans un premier temps ils obtinrent des résultats différents, puis ils s’accordèrent, mais là encore ils n’étaient pas entièrement certains d’avoir des résultats fiables. Ils avaient surtout hâte de partir à l’aventure. – Il faut être le plus discret possible, prévint Polly tandis qu’ils grimpaient à nouveau derrière la citerne. L’occasion était si exceptionnelle qu’ils avaient pris une bougie chacun (Polly en avait une importante réserve). Il faisait très sombre, ils avançaient poutre après poutre au milieu de la poussière et des courants d’air, sans dire un mot, chuchotant de temps à autre : « Là, nous sommes de l’autre côté de ton grenier », ou « Nous sommes sûrement à mi-chemin de ta maison… » Ni l’un ni l’autre ne trébucha, aucune des bougies ne s’éteignit, jusqu’au moment où ils finirent par apercevoir une petite porte au milieu du mur en brique sur la droite. Naturellement elle n’avait ni verrou ni poignée, car c’était une porte conçue pour entrer, non pour sortir. 15
En revanche elle avait un loquet (comme il y en a souvent sur la face intérieure des portes de placards) qu’ils étaient certains de pouvoir tourner. – J’y vais ? demanda Digory. – Si tu y vas, j’y vais, répéta Polly. Ils savaient que c’était risqué, mais ils n’avaient plus aucune envie de faire marche arrière. Digory eut un peu de mal à tirer et tourner le loquet en même temps mais, brusquement, la porte s’ouvrit et ils furent aveuglés par la lumière du jour. Immédiatement, ils comprirent qu’ils étaient tombés sur une pièce meublée – peu meublée, certes. Un silence de mort régnait. La curiosité de Polly fut piquée au vif. Elle souffla sur sa bougie pour l’éteindre et fit un pas à l’intérieur de cette étrange pièce, plus discrète qu’une souris. La pièce avait la forme d’un grenier, mais elle était meublée comme un salon. Les murs étaient tapissés d’étagères remplies de livres. Un feu brûlait dans l’âtre (n’oubliez pas que c’était un jour d’été exceptionnellement froid et pluvieux) et en face de la cheminée, leur tournant le dos, se trouvait un fauteuil très haut. Entre Polly et le fauteuil, une grande table prenait presque toute la place, sur laquelle étaient amoncelées toutes sortes de choses – des livres, des carnets, comme ceux dans lesquels on écrit, des bouteilles d’encre, des stylos à plume, de la cire à cacheter et un microscope. La première chose que remarqua Polly était un plateau en bois rouge vif sur lequel étaient posées plusieurs bagues. Celles-ci étaient rangées par paires – une jaune et une verte, un espace, une autre jaune et une autre verte. Elles 16
étaient de taille ordinaire mais on ne pouvait pas ne pas les remarquer tant elles brillaient. Il était difficile d’imaginer des bijoux plus ravissants. Plus petite, Polly eût certainement été tentée de les mettre dans sa bouche. Le silence dans la pièce était si profond que l’on remarquait tout de suite le tic-tac de l’horloge. Pourtant, pensait Polly, ce n’était pas non plus un silence absolu. L’on percevait un léger – léger, très léger – bourdonnement. Si l’aspirateur avait existé à cette époque, Polly aurait dit que c’était le bruit d’un Hoover que quelqu’un passait sur une large surface, plusieurs pièces plus loin et plusieurs étages plus bas. En fait, c’était un son plus agréable, qui avait quelque chose de plus musical, mais tellement sourd qu’on pouvait à peine l’identifier. – C’est parfait, il n’y a personne, dit Polly en se retournant vers Digory. À présent sa voix couvrait un chuchotement. Digory s’avança en clignant les yeux, le visage plus sale que jamais – comme Polly. – Non, ça ne vaut plus le coup, dit-il, ça n’est pas une maison vide. Nous ferions mieux de partir avant que quelqu’un arrive. – Qu’est-ce que tu penses que c’est ? demanda-t-elle en indiquant les bagues de couleur. – Non, s’il te plaît, plus vite nous… Il ne finit jamais sa phrase car un événement survint alors… Le fauteuil en face du feu se mit soudain en branle et l’on vit se lever – telle une marionnette diabolique surgissant d’une trappe – l’inquiétante sil18
Le Neveu du magicien Clive Staple Lewis
Cette édition électronique du livre Le Neveu du magicien de Clive Staple Lewis a été réalisée le 25 septembre 2013 par les Éditions Gallimard JJeunesse. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 978207061900-9 - Numéro d’édition : 246931). Code Sodis : N60431 - ISBN : 9782075037495 Numéro d’édition : 261934.