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Entretien avec Katya Gritseva - Special 12

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Entretien avec Katya Gritseva

Un entretien avec cette jeune artiste militante ukrainienne. Il a été réalisé par email le 15 novembre 2022.

Cet entretien a paru initialement en anglais sur le site Justseeds.org. Ce site est la vitrine d’une coopĂ©rative rĂ©unissant 41 artistes engagĂ©.es dans les domaines social, environnemental et politique.

Voir aussi un numĂ©ro spĂ©cial reproduisant des Ɠuvres de Katya Gritseva

La traduction a été assurée par le site ESSF (Europe Solidaire Sans FrontiÚres).

Spécial n°12 - 4 décembre 2022
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Entretien avec Katya

Gritseva

Pouvez-vous nous parler un peu de vous ? Qui ĂȘtes-vous ? OĂč vivez -vous actuellement ? Et je crois que vous avez Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e alors oĂč avez-vous vĂ©cu au cours de l’annĂ©e Ă©coulĂ©e ? Je suis nĂ©e dans une famille d’ouvriers d’une usine mĂ©tallurgique de Marioupol. Ma famille est restĂ©e dans le territoire occupĂ©, bien que notre maison ait brĂ»lĂ© dans les premiers jours de la guerre. Ces cinq derniĂšres annĂ©es, j’ai vĂ©cu et Ă©tudiĂ© Ă  Kharkiv en tant qu’illustratrice de livres. Mais lorsque la guerre a commencĂ©, rentrer dans le Donbass Ă©tait encore plus dangereux que de rester Ă  Kharkiv et ensuite j’ai dĂ» dĂ©mĂ©nager Ă  Lviv avec d’autres Ă©tudiants. Nous vivions alors dans un dortoir de l’acadĂ©mie d’art de Lviv et nous avons eu la chance que l’administration de l’acadĂ©mie de Lviv nous permette d’y vivre. Mais quelques mois plus tard, nous avons tous Ă©tĂ© expulsĂ©s littĂ©ralement en un jour et avons eu besoin de temps pour trouver de l’argent afin de pouvoir nous permettre de nous loger ailleurs. Le marchĂ© du logement en Ukraine occidentale est devenu terrible, car les propriĂ©taires exigent des prix de location exorbitants. J’ai dĂ©cidĂ© de rester Ă  Lviv avec mon camarade et partenaire.

Maintenant, avec lui, nous commençons Ă  faire revivre le syndicat Ă©tudiant de gauche ĐŸŃ€ŃĐŒĐ° Юія (Action directe). En rĂ©sumĂ©, je peux dire de moi que je suis une graphiste, une poĂšte, une socialiste, une Ă©tudiante militante et une femme qui prend des risques.

C’est impressionnant que vous ayez continuĂ© Ă  faire de l’art pendant la guerre et l’occupation. Je ne peux pas imaginer Ă  quel point c’est difficile. Comment avez-vous trouvĂ© le temps, l’espace et la force psychique nĂ©cessaires Ă  la crĂ©ation artistique ?

La guerre m’a mobilisĂ© et a accĂ©lĂ©rĂ© tous les processus : sociaux, Ă©motionnels et intellectuels. Maintenant, je travaille et j’étudie plus que jamais. J’ai peur de ne plus pouvoir rien faire. Je veux aider la rĂ©sistance ukrai-

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avec Katya Gritseva

nienne et le mouvement rĂ©volutionnaire avec ce dont je suis capable –l’art ! Je connais des jours difficiles, et des Ă©tats mentaux dangereux qui sont devenus plus frĂ©quents, mais tout se passe si vite que je n’ai pas le temps de faire durer mes pĂ©riodes de dĂ©pression. Qu’à cĂŽtĂ© de moi, il y ait une Ă©quipe de mes camarades et un objectif commun m’aide beaucoup. Le mouvement de gauche Ă  Lviv s’est renforcĂ©, et j’ai rencontrĂ© des personnes plus talentueuses et partageant les mĂȘmes idĂ©es. Je ne planifie pas ma semaine, je n’essaie pas d’ĂȘtre efficace, je ne cours pas aprĂšs l’argent. Je dessine et je fais de la politique parce que cela n’a aucun sens pour moi de vivre sans cela, et c’est aussi fascinant.

« La mer. Attention ! » Le dessin au fusain est Ă©pique, en particulier votre utilisation de la lumiĂšre et de la forme. La forme similaire du corps et des fossĂ©s anti-char, et aussi la fragilitĂ© et la force du corps humain en temps de guerre. Pouvez-vous parler de ce dessin, pour quoi il a Ă©tĂ© fait et comment vous l’avez abordĂ© ?

J’ai fait le travail « La mer. Attention ! » pour l’acadĂ©mie. C’est peut ĂȘtre pour cela qu’il est diffĂ©rent de mes autres travaux et qu’il est rĂ©alisĂ© dans le style acadĂ©mique caractĂ©ristique de l’école de Kharkiv, comme un dessin dynamique au fusain dans la tradition du graphisme rĂ©aliste soviĂ©tique. J’ai travaillĂ© sur le concept pendant assez longtemps, donc cette Ɠuvre est technique et exprime mes Ă©motions les plus importantes sur ce qui s’est passĂ© Ă  Marioupol. Je peux communiquer avec ma famille par Internet, je comprends donc combien il est difficile pour eux de s’adapter Ă  de nouvelles conditions de vie dans une ville dĂ©truite et occupĂ©e. À Marioupol, le danger guette Ă  chaque tournant. On peut mourir d’une balle de l’armĂ©e russe, de faim et de maladie, se retrouver sous les dĂ©combres d’une maison, et la criminalitĂ© et la violence augmentent de façon exponentielle. Mon grand pĂšre est sorti se promener, et un arbre incendiĂ© l’a Ă©crasĂ© et tuĂ©, par une journĂ©e ensoleillĂ©e ordinaire, sans bombes, ni tirs.

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La nouvelle rĂ©alitĂ© est absurde. C’est rĂ©voltant !

Ce dessin reprĂ©sente mon frĂšre de 14 ans. J’ai utilisĂ© sa photo pour crĂ©er cette composition lorsque nous Ă©tions au bord de la mer et qu’il s’amusait sur les rochers. Les enfants et les adolescents sont obligĂ©s de s’adapter, et ils passent leur enfance dans la rĂ©alitĂ© des hĂ©rissons antichars et des champs minĂ©s. Ils ont mĂ»ri trĂšs vite. S’ils ne traitaient pas leur nouvelle vie comme un jeu, il leur serait plus difficile de conserver leur santĂ© mentale. Les enfants nagent dans la mer, jouent sur les terrains de jeux et jouent Ă  des « jeux de guerre ». Je peux comprendre cette situation, et en mĂȘme temps elle m’effraie et me surprend beaucoup.

Comment avez-vous été impliquée dans le graphisme politique ?

Lorsque j’ai dĂ» choisir quelle profession choisir aprĂšs l’école, mes convictions politiques ont sĂ©rieusement modifiĂ© mon chemin de vie. Je pensais que je dessinais plutĂŽt bien et que je pourrais peut-ĂȘtre travailler pour des magazines de gauche, alors je suis allĂ© Ă©tudier le graphisme des livres. Aujourd’hui, je crĂ©e des dessins et je dessine pour l’organisation du Sotsialniy rukh (Mouvement social) et le journal Commons, et j’organise pĂ©riodiquement des ateliers sur des sujets politiques. Je suis impliquĂ©e dans l’action politique presque autant que dans l’art. Il est utile de s’orienter et de mener Ă  bien des tĂąches graphiques en connaissant toutes les caractĂ©ristiques du travail militant.

Que voulez-vous que vos affiches fassent ? Éduquer les gens ? Les inspirer ? Les mobiliser ? Comment ?

Tout ce qui prĂ©cĂšde ! Je veux parler Ă  plus de gens des socialistes d’Ukraine et les impliquer dans le travail politique. C’est cool s’ils rĂ©alisent leurs droits et leurs opportunitĂ©s et commencent Ă  faire quelque chose

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pour les autres. Habituellement, je discute des sujets des affiches avec mes camarades, donc leur contenu sĂ©mantique ne relĂšve pas seulement de mon mĂ©rite. Nous publions des affiches dans nos mĂ©dias et permettons aux organisations amies Ă  l’étranger de les utiliser librement pour diffĂ©rents projets.

Comment avez-vous abordĂ© les illustrations que vous avez rĂ©alisĂ©es pour la revue Commons « AprĂšs la guerre » ? Quelle a Ă©tĂ© votre inspiration ? Qu’est-ce qui a motivĂ© sa conception ? Que vous a-t-il fallu pour visualiser cette idĂ©e ?

Pour le projet « AprĂšs la guerre », j’ai dĂ» dĂ©terminer comment dĂ©peindre l’Ukraine, et savoir si son dĂ©veloppement aprĂšs la fin de la guerre se ferait sous la banniĂšre d’idĂ©es progressistes. Cette Ɠuvre futuriste et lumineuse dĂ©peint des personnes de diverses professions : mĂ©decins, enseignants, constructeurs, militants, artistes, etc. Ils font tous quelque chose ensemble et aident les autres, crĂ©ant ainsi l’Ukraine du futur. La composition m’est venue assez rapidement, elle est dĂ©corative et rappelle les peintures murales et les livres de science-fiction. J’aimerais essayer de peindre cette image sur un mur Ă  l’avenir. Il me semble aussi que l’image pour « AprĂšs la guerre » est en grande partie sur Kharkiv, j’y ai inclus quelques associations issues de cette ville, notamment des couleurs, et des Ă©lĂ©ments architecturaux. Les auteurs qui ont rĂ©pondu Ă  l’appel ouvert par « AprĂšs la guerre » parlent de sujets variĂ©s. Leurs prĂ©visions et les analyses qu’ils portent ne sont souvent pas aussi ensoleillĂ©es que mon dessin.

L’Ukraine souffre d’annĂ©es de chĂŽmage, de la rĂ©duction des droits des travailleurs et d’une mauvaise infrastructure. J’ai trĂšs peur d’un virage Ă  droite en politique. Mais le pire serait de perdre la guerre et de finir en esclavage russe. L’occupation n’a rien apportĂ© de bon Ă  ma famille, il ne faut pas se faire d’illusions sur un possible bon empire russe. Il est trĂšs

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important de retrouver la libertĂ© et un espace pour une politique de gauche en Ukraine, et mon travail est comme une feuille de route inspirante. C’est une alternative qui ne peut qu’apparaitre que si les forces de gauche arrivent au pouvoir.

Pouvez-vous nous parler de votre travail avec ĐĄĐŸŃ†Ń–Đ°Đ»ŃŒĐœĐžĐč рух (Mouvement social) ? Dites-nous en plus sur votre engagement politique et comment il affecte votre travail. Qu’est-ce qui est important pour vous de transmettre dans vos Ɠuvres d’art ?

Je milite au sein du ĐĄĐŸŃ†Ń–Đ°Đ»ŃŒĐœĐžĐč рух (Mouvement social) depuis presque un an. Mon activitĂ© ne se limite pas Ă  la conception de matĂ©riel visuel, mais je suis impliquĂ©e dans le travail de l’organisation elle mĂȘme. J’ai aidĂ© Ă  organiser des groupes Mouvement social Ă  Kharkiv et Lviv, Ă  assurer l’interface avec le mouvement Ă©tudiant et Ă  participer Ă  des actions. Par exemple, j’ai organisĂ© un piquet anti fasciste Ă  Marioupol en 2021 et j’ai aidĂ© les Ă©tudiants Ă  organiser une manifestation contre la fermeture de l’UniversitĂ© d’architecture et de construction Ă  Kharkiv. Nous sommes une petite organisation, donc l’opinion de ses membres est prise en compte dans la formation de notre politique s’ils sont actifs. Nous nous identifions comme des socialistes dĂ©mocratiques et prĂŽnons le soutien aux mouvements syndicaux de base et aux initiatives populaires, la lutte contre le modĂšle patriarcal de la sociĂ©tĂ©, le changement climatique et la discrimination Ă  l’égard des minoritĂ©s. Vous pouvez en savoir plus sur la position actuelle du Mouvement social avec la rĂ©solution que nous avons adoptĂ©e en septembre 2022.

L’organisation m’a façonnĂ© Ă  bien des Ă©gards pour devenir ce que je suis maintenant, elle m’a aidĂ© Ă  trouver des contacts avec des personnes partageant les mĂȘmes idĂ©es et m’a permis de trouver rĂ©guliĂšrement du travail. Si je n’avais pas cette expĂ©rience pratique de l’activisme, je ne comprendrais pas beaucoup de choses, je ne serais pas capable de les reprĂ©-

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senter et j’aurais moins de motivation. Les personnes ayant des opinions similaires aux miennes me nourrissent et je comprends clairement oĂč je dois aller et que je vais dans la bonne direction. Je sĂ©pare mes dessins politiques de l’art que je fais pour moi-mĂȘme – leurs buts sont complĂštement diffĂ©rente. Il est important de faire des Ɠuvres lumineuses et comprĂ©hensibles qui font comprendre le sens de tel ou tel article, que ce soit par un autocollant ou une affiche. La simplicitĂ© et parfois la banalitĂ© ne sont pas terribles pour ce genre d’activitĂ©s (bien qu’il me soit difficile de faire du clickbait et des banalitĂ©s, je dois me dĂ©passer). Mais je comprends que parfois il faille renoncer Ă  son Ă©trangetĂ© pour faire un visuel plus dĂ©mocratique.

Avez-vous organisĂ© des ateliers de crĂ©ation d’affiches avec le Mouvement social ? Si oui, pouvez-vous nous en parler ? Quel type d’affiches les participants ont-ils rĂ©alisĂ© ?

Jusqu’à prĂ©sent, je n’ai organisĂ© que trois ateliers. Ils Ă©taient tous Ă  mon initiative et s’adressaient chaque fois Ă  un public particulier. En gĂ©nĂ©ral, je prĂ©pare une petite Ă©tude sur le sujet (affiches, pochoirs, impressions sur carton dans l’art politique). AprĂšs une courte confĂ©rence, nous passons Ă  la partie pratique. J’utilise des matĂ©riaux bon marchĂ© et des matĂ©riaux que l’on peut trouver Ă  la maison et j’enseigne aux gens comment utiliser des matĂ©riaux recyclĂ©s pour prĂ©parer des peintures. MĂȘme avant la guerre, nous avions des ressources limitĂ©es, ma famille vivait pauvrement et j’étais habituĂ©e Ă  ne pas dĂ©penser d’argent pour du matĂ©riel artistique coĂ»teux. De nombreuses personnes ont maintenant dĂ» dĂ©mĂ©nager. Ils ne peuvent pas stocker les matĂ©riaux et les Ɠuvres d’art dans leurs maisons temporaires, les presses Ă  imprimer sont trop chĂšres, les prix des articles essentiels augmentent trĂšs rapidement, alors dĂ©penser de l’argent pour du papier de qualitĂ© est la derniĂšre chose Ă  faire. Il est important de montrer aux gens que leur situation Ă©conomique ne les empĂȘche pas d’ĂȘtre des

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artistes. C’est peut-ĂȘtre l’idĂ©e principale que je veux transmettre dans mes cours. De plus, j’observe une tendance en Ukraine, qui se manifeste par la banalisation du freeganisme, la transformation de matĂ©riaux usagĂ©s et l’organisation de plus en plus de personnes en coopĂ©ratives.

Le festival de la culture DIY de Lviv, qui a rĂ©cemment attirĂ© de nombreux jeunes, en est un exemple. Le projet Gareleya Neotodryosh, qui rassemble des artistes de la rĂ©gion orientale de l’Ukraine, partage Ă©galement des conceptions similaires. Le commissaire Vitaly Matukhno organise souvent des expositions dans des bĂątiments abandonnĂ©s ou non destinĂ©s Ă  des expositions d’art. Il est difficile pour les artistes en herbe de pĂ©nĂ©trer dans les galeries si elles sont privĂ©es, c’est donc une bonne initiative, qui montre qu’il n’est pas du tout honteux d’ĂȘtre un artiste « sans succĂšs » et pas riche. On peut se contenter de peu.

Vous crĂ©ez des images qui mettent souvent en Ă©vidence le lien entre les gens et le travail et l’industrie, et vos illustrations utilisent souvent un travail au trait vif et stylisĂ© pour reprĂ©senter des personnes et des lieux. Il me semble que vous vous inspirez dĂ©libĂ©rĂ©ment de l’hĂ©ritage graphique et politique soviĂ©tique/socialiste. Je suis curieux de savoir comment cela s’inscrit contextuellement dans le moment prĂ©sent.

J’ai Ă©tĂ© fortement influencĂ©e par l’observation de l’art monumental soviĂ©tique, que l’on trouve dans toutes les villes ukrainiennes. À Marioupol, les mosaĂŻques et les peintures murales Ă©taient intĂ©ressantes, et il y a eu une pĂ©riode oĂč je copiais ces reprĂ©sentations. Les Ukrainiens ne perçoivent pas la remise en question du style soviĂ©tique comme quelque chose de terrible. Nous avons mĂȘme des mouvements de jeunesse qui dĂ©fendent le patrimoine culturel soviĂ©tique (save.kvity.ukrainy). En fait, c’est notre histoire et notre peuple, les Ukrainiens ont créé toutes ces Ɠuvres graphiques, monumentales et architecturales. Bien sĂ»r, ceux qui dĂ©testent

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cette approche prĂŽnent la destruction du patrimoine culturel de l’Ukraine soviĂ©tique et critiquent l’ancienne et la nouvelle gauche.

Quelqu’un peut aimer mon style, quelqu’un peut ne pas l’aimer je peux l’accepter, et je ne vais pas pour autant aller au clash avec mes ennemis de classe et idĂ©ologiques. Je ne veux pas dire pour autant que j’établis des parallĂšles entre l’art de la gauche militante soviĂ©tique et ce qui se fait actuellement en Ukraine.

J’aime le modernisme. J’ai Ă©tĂ© influencĂ© par les artistes du Bauhaus et de l’avant-garde de Kharkiv qui m’entouraient dans mon contexte de vie. Je trouve les racines de mon style mĂȘme dans les dessins animĂ©s soviĂ©tiques. C’est simplement la façon dont j’ai Ă©tĂ© formĂ©e.

Dans l’une de vos histoires Instagram, vous posez la question suivante : « Existe-t-il une histoire de l’art militant de gauche en Ukraine ? ». Quelle est votre conclusion ?

J’ai posĂ© la question en plaisantant, car j’ai dĂ» apposer une inscription amusante sur ma photo avec un pistolet du musĂ©e des sciences de Lutsk. Mais certaines personnes ont pris ma question au sĂ©rieux, alors j’y ai aussi rĂ©flĂ©chi et j’ai fait quelques recherches. L’art d’avant-garde du dĂ©but du 20e siĂšcle correspond parfaitement Ă  ce terme. Les artistes ukrainiens ont fortement influencĂ© le dĂ©veloppement de styles tels que le cubisme, le futurisme et l’abstractionnisme. Les artistes radicaux de Kharkiv n’hĂ©sitaient pas Ă  s’engager dans le graphisme de propagande et, dans le mĂȘme temps, rĂ©alisaient de nombreuses expĂ©riences techniques qui sont entrĂ©es dans l’histoire. Parmi les artistes les plus connus, citons Vasily Ermilov, Adolf Strakhov et Anatole Petritsky. Les artistes contemporains ouvertement de gauche sont peu nombreux en Ukraine, mais ils existent. Parmi eux, Nikita Kadan, David Chichkan et le groupe Đ’ĐŸŃ—ĐœĐž ĐŽĐŸĐ±Ń€Đ° і сĐČітла.

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Quels sont les artistes qui vous inspirent ? Y a-t-il d’autres artistes ukrainiens avec lesquels vous travaillez, que vous apprĂ©ciez ou que vous pensez que nous devrions connaĂźtre ?

Je n’aime pas la peinture Ă  l’huile, donc mes auteurs les plus influents sont les graphistes. Les auteurs significatifs pour moi sont Frans Masereel, Rockwell Kent, KĂ€the Kollwitz et Aleksandr Deineka. Parmi les artistes contemporains, j’aime l’auteur de bandes dessinĂ©es et d’affiches politiques, Michael de Forge. Les diffĂ©rents domaines de l’art s’influencent mutuellement. Je suis trĂšs attentif Ă  la photographie et au cinĂ©ma, c’est pourquoi j’aimerais mettre en avant des cinĂ©astes comme Chris Marker et Michelangelo Antonioni. J’essaie de ne pas sortir du contexte et de la scĂšne artistique de l’Ukraine. Je participe Ă  des rĂ©sidences, j’assiste Ă  des confĂ©rences et je communique avec des artistes. Je suis proche du travail de groupes tels que Studio Serigraph, Etching Room et Lithography30. Je rencontre beaucoup de gens sympathiques, et j’apprĂ©cie beaucoup les Ɠuvres de mes amis Dasha Molokoedova, Sonya Bylym, Denys Pankratov, Karina Sinitsa, Olga Lisovskaya et des photographes du groupe Truba, Olexiy Chistotin et Ihor Chogol.

Comment les gens peuvent-ils découvrir vos créations artistiques ? Comment les gens peuvent-ils vous soutenir ?

DĂšs le dĂ©but de la guerre, mon travail artistique a Ă©tĂ© diffusĂ© par le rĂ©seau mondial et les publications de gauche. La maison d’édition française Syllepse, dont j’ai rencontrĂ© l’éditeur grĂące Ă  des relations du Mouvement social, a dĂ©ployĂ© beaucoup d’efforts dans ce sens. Je suis un peu irresponsable en ce qui concerne mes droits d’autrice, et je ne dirais pas que j’aime le concept selon lequel l’art ne peut ĂȘtre appropriĂ© si vous ĂȘtes l’autrice de l’image. Jusqu’à prĂ©sent, cette position n’a fait que m’aider. Par exemple, les activistes ont pu organiser des expositions Ă  Paris,

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en Belgique, en Allemagne, en Italie et au Japon. Bien que cela ne m’ait pas apportĂ© de ressources matĂ©rielles, cela m’a nĂ©anmoins permis d’ĂȘtre plus connectĂ© et de montrer aux gens Ă  l’étranger que l’art ukrainien peut ĂȘtre porteur de rĂ©cits spĂ©cifiques de gauche.

Vous pouvez me trouver sur les rĂ©seaux sociaux (IG : cmrd_grits, Facebook, et Behance), me soutenir avec un repost ou financiĂšrement. Si vous voulez organiser une exposition dans votre ville, je peux fournir des Ɠuvres gratuitement. Je suis ouvert Ă  toutes les suggestions et collaborations. Comme ma famille a souffert Ă  Marioupol, j’ai dĂ©cidĂ© de vendre des autocollants et des cartes postales sur cette ville en Ă©change de dons pour les soutenir. Je peux donc vous envoyer des fichiers pour imprimer ces supports.

Travaillez-vous actuellement sur des projets qui vous enthousiasment et que vous souhaitez partager ?

Je travaille sur un livre sur les personnalitĂ©s de l’histoire du mouvement de gauche ukrainien avec mon ami Vladislav Starodubtsev. Je m’occuperai de sa partie graphique. Ce projet n’est encore qu’une Ă©bauche, je ne peux donc pas partager de documents Ă  son sujet. J’ai Ă©galement rĂ©alisĂ© des illustrations et des mises en page pour le livre Rules for the Radicals de Saul Alinsky cet Ă©tĂ©. J’ai fait toutes les parties techniques, et mes camarades du Mouvement social ont fait la traduction collective en ukrainien. Le livre contient six illustrations en couleur, que j’ai ensuite divisĂ©es en 15 petites et utilisĂ©es dans le bloc du livre.

La musique et le son font partie intĂ©grante de mon expĂ©rience artistique. Qu’écoutez-vous, le cas Ă©chĂ©ant, lorsque vous crĂ©ez des images ?

Il ne m’est pas facile de ne faire qu’une seule chose lorsque je travaille,

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alors la musique ou les confĂ©rences audio m’aident Ă  me concentrer et Ă  maintenir mon attention. J’aime trouver des raretĂ©s musicales et faire des listes de lecture Ă  thĂšme. Je m’intĂ©resse particuliĂšrement Ă  la musique Ă©lectronique des annĂ©es 80 et Ă  la New wave. Je suis une personne nerveuse qui dessine rapidement et passionnĂ©ment. Par consĂ©quent, le plus souvent, la musique que j’aime est pareille. Maintenant, j’écoute habituellement Grauzone, Aksak Maboul, Sleaford Mods, Easter, Svitlana Nianio et les premiers albums de Skryabin (ĐœĐŸĐČа рОб). Parmi les groupes ukrainiens modernes, j’aime Kurs Valut, The last passenger, Yuriy Bondarchuk. Autre chose que vous voulez nous faire savoir ?

Il est important de comprendre que la lutte de l’Ukraine est une rĂ©sistance Ă  un systĂšme impĂ©rialiste et extrĂȘmement totalitaire, et non la dĂ©fense de son gouvernement officiel et de ses lois anti-ouvriĂšres idiotes. Il s’agit d’une bataille pour le droit Ă  l’existence indĂ©pendante d’un territoire tel que l’Ukraine et la libertĂ© de son peuple. Le nationalisme russe et le pouvoir oligarchique sont un problĂšme bien plus important que les radicaux de droite ukrainiens minoritaires, ne croyez pas la propagande russe. Les vĂ©ritables socialistes ne peuvent pas mener d’activitĂ©s politiques dans les territoires occupĂ©s. Si vous voulez aider le peuple ukrainien, ne soyez pas idĂ©aliste, analysez les Ă©vĂ©nements actuels et ne vivez pas selon des dogmes. Exigez suffisamment d’armes pour l’Ukraine et un rĂ©gime sans visa pour les rĂ©fugiĂ©s de tous les pays qui souffrent des guerres impĂ©rialistes de vos États. Vous pouvez Ă©galement soutenir des organisations horizontales telles que Sotsialniy rukh (Mouvement social), les collectifs de solidaritĂ© et les groupes fĂ©ministes ukrainiens. Si la position de ces ONG ne vous convient pas, aidez alors les syndicats ukrainiens ou participez Ă  l’aide huma-

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nitaire aux victimes de la guerre. La culture ukrainienne a longtemps Ă©tĂ© dĂ©pendante de la Russie Ă  l’est et de la Pologne Ă  l’ouest, alors faire connaĂźtre le travail de nos artistes, Ă©crivains et musiciens sera d’une grande aide. Nous avons le droit Ă  la subjectivitĂ© et devons ĂȘtre visibles et ĂȘtre libĂ©rĂ©s des stĂ©rĂ©otypes coloniaux.

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