JOURNAL VOYAGEURS Volume 4
LA ROUTE AMÉRICAINE LECCE PHILIPPINES TOHOKU BAJA CALIFORNIA BENGALE-OCCIDENTAL Un journal pour voyageurs indociles
VOLUME 4 2026/2027
© Théo Gosselin
Été 1967, le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco est l’épicentre du Summer of Love, mouvement de contre-culture hippie porté par la paix, l’amour, la liberté individuelle ; la musique aussi. Le phénomène, né six mois plus tôt lors du Human Be-In, rassemblement d’unité et de contestation, ne tarde pas à traverser l’Atlantique. À l’automne suivant, cette jeunesse qui rejette guerres, conventions et consommation de masse, marche par centaine de milliers sur Washington. Soixante ans ont passé. Face au bruit des armes qui résonne toujours plus fort, au creux d’un monde plus froid et individualiste, se dressent des lumières qui font écho à ce fameux été. Certaines illuminent notre numéro : les photographies pacifistes du couple formé par Maud Chalard et Théo Gosselin célébrant la beauté des liens humains (pp. 68-83) ; l’aventure de trois femmes voguant sur une coquille de bois des années 1970, portées par le vent et la sororité (pp. 38-41) ; le scintillement de villes telles Tbilissi (pp. 16-17) ou Lecce (pp. 90-107), qui remettent la commensalité, le partage, au centre de la table, ou encore celui du Bengale-Occidental (pp. 52-67), reflétant la sagesse du poète indien Rabindranath Tagore. Une force commune vibre : l’amour. Sous toutes ses formes. Résonne alors la voix d’Edgar Morin, éternel amoureux et ancien combattant qui s’est envolé en mai dernier, à 104 printemps : “Dans le monde physique comme dans la vie et l’histoire humaine, il y a conflit entre les forces d’union et celles de la destruction, entre Eros et Thanatos. Je prends parti pour Eros, c’est-à-dire l’amour.” Nous aussi. NATHALIE BELLOIR Rédactrice en chef
Édito
3
8 TENDANCE
26 BOOK LOVER
52 BENGALE-OCCIDENTAL
10 VERSUS
28 EN PRIVÉ
68 USA
12 CQFD
30 STYLE
84 STORYTELLING
13 JE NE SUIS PAS UN.E TOURISTE
34 TRANSPORT AMOUREUX
14 BOUCHE-À-OREILLE
36 ARCHI BEAU
Non à l’effet White Lotus, aux hôtels trop parfaits. Oui au charme désuet et à la patine du temps Côte amalfitaine vs Cilento : une Italie du Sud à rebours
Séoul, San Francisco, Sydney : trois city-trips avec les kids
Google Maps : aux frontières du réel
Des lieux et des rendez-vous que l’on se chuchote
L’écrivain François-Henri Désérable partage ses livres de voyage favoris
Neuf expériences personnalisées à vivre en toute exclusivité
(Dé)plier bagage : quand la valise du retour est un inventaire sensible du pays visité
Le ferry, promesse de liberté, d’air frais et d’aventures maritimes
Dans les bars d’hôtels, le drink c’est chic
Une Inde à l’artisanat pluriel, élevé au rang d’art majeur
La fin d’un grand chapitre américain célébrant l’amour, l’amitié et la liberté
La mode avion : de la jet-set à l’airport look
90 LECCE
Sous le feu des projecteurs, la ville des Pouilles invite au pas de côté
108 PHILIPPINES
Un carnet de voyage sensible et poétique signé de l’artiste Agathe Berjaut
16 CITY MAKERS
38 NOUVEAUX HÉROS
122 TOUT CHAUD
18 LA RUE LA + COOL
42 LIEUX À VIVRE
136 JAPON
19 COMING SOON
44 SNAPSHOT
154 TOUT L’ART DU MONDE
20 MUSIC TRIP
46 PETITE CONVERSATION
168 BAJA CALIFORNIA
Tbilissi, en Géorgie : une capitale créative, gourmande et conviviale
Où flâner sur Làng Báo Chí, à Hô Chi Minh-Ville, Vietnam
Avec Indiana et Niagara, la famille du Steam Ship Sudan s’agrandit
Dérouler le monde comme une partition et se laisser guider par les bonnes ondes
Trois filles au cœur de l’Atlantique Nord, sur les traces de la pollution plastique
Des maisons privées où l’on se sent comme chez soi et qui donnent envie de tout plaquer
Le Takanakuy, un combat rituel péruvien ouvert aux femmes
La collection hôtels 2027 : pour des nuits aussi belles que les jours
Le Tohoku en hiver : calme immaculé et contre-courant
Cartographie de l’art contemporain
Renouer avec la lenteur, même avec des enfants. L’État mexicain impose sa cadence
Entre l’écrivaine Leïla Slimani et Jean-François Rial, pdg de Voyageurs du Monde
182 SHORT LIST
24 UN DIMANCHE À…
Dix destinations à inscrire à votre agenda
Berlin, de marchés aux puces miraculeux en lieux alternatifs
200 POSTFACE
Le jeu des 7 familles en voyage par Guillemette Faure
AU SOMMAIRE JOURNAL VOYAGEURS
N°4 4
VOYAGEURS
VOYAGEURS
5
© Jérôme Galland
CONTRIBUTEURS FRANÇOIS SIMON
JACKIE COLE
PALAIS PROFESSIONNEL
ATTRAPEUSE DE COULEURS
Un goût ou un parfum que vous gardez de Lecce ? L’amertume, fondamentale pour mieux comprendre cette ville si complexe et si délicate à dénicher. Le détail qui vous donne envie de vous attabler ? Souvent, les tables rustiques sont plus hautes. Et donc, les assiettes se rapprochent de nous… La ville italienne où vous retournerez ? Bergame, Pavie, Trapani, Bologne… Mais il y en a tant d’autres que je voudrais découvrir.
Une ville où vous vous sentez chez vous ? Difficile à dire, je mène une vie de nomade depuis dix ans, mon cœur me pousse sans cesse à partir. Le jour où vous avez su que vous seriez photographe ? À 14 ans, avec mon premier Polaroid. Puis, j’ai découvert la chambre noire. Je passais des après-midi à faire des tests. Votre dernier coup de foudre photographique ? La Vallée sacrée des Incas au Pérou. Un lieu incroyablement vivant et inspirant, à la nature intacte.
MATTHIEU SALVAING
ALEXANDRA SENES
CAPTEUR SENSIBLE
DÉNICHEUSE DE SAVOIR-FAIRE
Un sujet en Inde sur lequel vous pourriez faire un livre ? Le savoir-faire. Là-bas, tout semble fait avec l’âme, chaque objet porte la trace de celui qui l’a créé. Ça me bouleverse. Une maison d’architecte où vous aimeriez vivre ? Celle de John Lautner, à Acapulco. Très cinégénique, à l’architecture radicale mais élégante. Une rencontre de voyage que vous gardez en tête ? Le pèlerinage d’El Rocío, en Andalousie. D’une intensité collective, populaire et spirituelle, rare.
Deux accessoires qui ne quittent jamais votre valise ? Un maillot de bain et la pochette-passeport de mon grand-père, bien trop grande par rapport aux formats actuels. La qualité que les Indiens maîtrisent le mieux ? L’art souverain d’accueillir ce qui vient. Ils ont inventé la pleine présence. Non pas au jour le jour, mais à la minute. Votre dernière destination ultra créative ? Olhão, au Portugal. Chaque façade est une œuvre d’art naïf. En face, Armona et Culatra sont un bric-à-brac de poésie brute.
AGATHE BERJAUT
JÉRÔME GALLAND
CHASSEUSE D’ÉPHÉMÈRE
NIPPONOPHILE TRANQUILLE
L’objet qui a déclenché votre travail artistique ? L’argentique Pentax K1000 hérité de mon papa a transformé ma sensibilité visuelle. Comme si le geste de regarder avait rejoint le geste de peindre. Votre second pays de cœur ? La Norvège, entre lumières du nord et silence des fjords. Ce qui vous inspire l’envie de voyager ? Le voyage est une seconde nature. Je n’ai jamais eu besoin d’inspiration pour faire mes valises.
Trois adjectifs qui disent votre relation avec le Japon ? Curieux, car il fait bon s’y perdre. Inspiré et nostalgique, car à chaque voyage il y a cette bascule entre le bonheur de la découverte et la tristesse du retour. Le dernier lieu photographié qui vous ait marqué ? Norden Camp et le monastère de Labrang, en Amdo, sur le plateau tibétain. Le voyage, à titre privé, dont vous rêvez ? Me perdre, en train local, sur l’île japonaise de Kyushu.
CLAIRE GUARRY
MAUD CHALARD & THÉO GOSSELIN
DOMPTEUSE DE MALICES
PHOTOGRAPHES DE PAIX
La qualité chez l’enfant en voyage qui devrait nous inspirer ? L’absence de hiérarchie dans l’émerveillement. Un chat dans une ruelle, un pêcheur sur un port ou un monument célèbre peuvent avoir la même importance. Ce que vous aimeriez qu’ils gardent de leurs périples ? Que pour comprendre un lieu, il faut s’y attarder, parler aux gens, goûter, écouter, se perdre un peu. La phrase récurrente quand vous les photographiez ? “C’est bon là ?”
L’adjectif qui définit le mieux les États-Unis ? Cinématographique. Tout est esthétique, dans les moindres détails, des matériaux aux typos. Après ce dernier périple américain, quels sont vos projets ? La sortie d’un livre et une expo cet automne (Théo), et un travail autour de la féminité et des chevaux (Maud). Entre deux road-trips, vous êtes plutôt ville ou nature ? On vit à la campagne. Avoir de l’espace pour créer, s’épanouir, c’est vital, mais nous aimons aussi retrouver nos copains.
GUILLEMETTE FAURE
FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE
BONNE JOUEUSE
PLUME LIBRE
La famille de voyageurs à laquelle vous vous identifiez ? Celle des Chef-Optimisateurs mariée aux Hyperparents ! Un lieu où vous aimez observer les comportements humains ? Le train ! La voisine qui a sorti un pavé, n’a pas dépassé la troisième page, et s’en sert pour caler son smartphone… Et eux, où ont-ils bien pu acheter des sandwichs pareils ? Votre définition du voyage réussi ? Celui qui m’embarque suffisamment dans l’instant présent pour qu’à aucun moment je me dise : “La prochaine fois, on…”.
Un lieu inhabituel où vous aimez écrire ? Dans une salle d’escalade, entre deux grimpettes. Un personnage littéraire avec qui vous partiriez sans hésitation ? Marie Madeleine Marguerite de Montalte (de Jean-Philippe Toussaint– ndlr). Un destin croisé qui mériterait un livre ? Francis Ngannou (champion de boxe – ndlr). Sa vie est un roman qui attend qu’on l’écrive.
ET AUSSI
Marion Bley, Gemma Cagnacci, Raphaëlle Elkrief, Marion Osmont, Giulia Panossian & Marine Sanclemente 6
VOYAGEURS
JOURNAL VOYAGEURS VOLUME 4
• DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Jean-François Rial RÉDACTRICE EN CHEF Nathalie Belloir DIRECTION ARTISTIQUE Morgane Le Gall, Faustine Poidevin-Gros, Olivier Romano RESPONSABLE ÉDITORIAL Baptiste Briand RÉDACTEURS Baptiste Briand, Éléonore Dubois, Marion Le Dortz, Faustine Poidevin-Gros, Alexandre Visinoni SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Stéphanie Damiot COORDINATRICE FABRICATION Isabelle Sire RESPONSABLE PHOTO Marie Champenois ICONOGRAPHE Daria Nikitina ONT ÉGALEMENT PARTICIPÉ Claire Egloff (directrice marketing adjointe), ainsi que les spécialistes destinations Voyageurs du Monde : Anne Dumesnil, Shima Sarkari & Roxanne Veyri (Tbilissi), Laura Lacour & Corinne Potiron (Bengale-Occidental), Christophe Robin (États-Unis), Gregory Winandy (Lecce), Jennifer Ferrario (Philippines), Mika Hakateyama & Marine Volatier (Japon), Victor Legue (Baja California). Crédits photo Couverture par Maud Chalard & Théo Gosselin. P. 8-9 : Couvent De Pozzo, Locanda San Vigilio, La Colombe d’Or, Alcuzcuz Boutique Hotel, Dive Motel, Les Roches Rouges, Faustine Poidevin-Gros, Marta Nascimento/REA; p. 12 : Nurulloh/Unsplash, Nate Holland/Unsplash, Irem Çilingir/Pexels, Rickyrecap/Unsplash, Nellie Adamyan/Pexels, Gabriel Tovar/Unsplash, Artūras Kokorevas/Pexels, Bart/Unsplash, Still Horizon Studio/Adobe Stock; p. 14 : Alex Reyto/Kintzing, Charlotte Schreiber/Kintzing; p. 15 : Nick Dale/Getty Images/iStockphoto, Ain Raadik; p. 28 : Unsplash Premium, Pexels Iriser/Pexels, Nathalie Belloir, Kevin Faingnaert, Bianca Ackermann/Unsplash, Maddie Alohilani, Krystal NG/Unsplash; p. 91 : Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images, Popperfoto via Getty Image, API/Gamma-Rapho via Getty Images, H. Armstrong Roberts/ClassicStock/Getty Images; p. 92 : Ron Galella, Ltd./Ron Galella Collection via Getty Images, Bob Scott/Liaison, Bertrand Rindoff Petroff/Getty Images. Voyageurs du Monde S.A. au capital social de 4 485 609 euros. 55, rue Sainte-Anne, 75 002 Paris. Tél. : 01 42 86 16 00. RCS Paris 315459016. Immatriculation Atout France IM075100084. Assurance RCP : Allianz IARD – 1, cours Michelet – CS 30051, 92 076 Paris La Défense Cedex. Contrat n° 644 91 944. Garantie financière : Groupama Assurance – Crédit & Caution (380 810 283 RCS Paris) – 3, place Marcel-Paul, 92 100 Nanterre. Photogravure Groupe Santerre ; Impression Imprimerie Chauveau
© Belmond Splendido/Poppy Thorpe
“Voyageurs du Monde s’est engagée dans une gestion responsable de ses achats papiers en sélectionnant des papiers fabriqués à partir de fibres et de bois provenant de forêts gérées durablement. Le choix d’éditer ce magazine à l’Imprimerie Chauveau, imprimeur écoresponsable, labellisé Imprim’Vert et certifié FSC, s’inscrit dans la continuité de notre engagement en matière de protection de l’environnement. Magazine imprimé avec des encres végétales.”
DESTINATIONS
7
L’ANTI-WHITE LOTUS tendance
8
NON AUX HÔTELS ASEPTISÉS, “TROP PARFAITS” ! OUI AU CHARME DÉSUET ET À LA PATINE DU TEMPS D’UNE MAISON DE FAMILLE COSY OU D’UN PALAIS RENAISSANCE. UN CONTRE-COURANT ASSUMÉ, AU RISQUE DE DÉCEVOIR LES FANS DE LA SÉRIE. Depuis 2021, l’effet White Lotus, excellente série signée Mike White, continue d’opérer. Les hôtels, guest-stars du casting, enregistrent des taux de réservation record. En parallèle, Airbnb, qui promettait des lieux incarnés, a fait place au fur et à mesure que les clics se multipliaient à un minimalisme globalisé, calibré pour les réseaux sociaux. À ces adresses standardisées, Voyageurs du Monde préférera toujours celles, habitées, qui racontent quelque chose, grincent un peu et (se) vivent. Ainsi du Couvent de Pozzo (1) : sur la pointe nord de la caractérielle Corse, il prend de la hauteur avec une vue inouïe. Crucifix, chapelets et bénitiers cohabitent avec transats rayés et casseroles en cuivre. Ici, tout évoque la douceur de la sieste d’été et des draps chauffés par le soleil filtrant à travers les persiennes. La Locanda San Vigilio (2), sur le lac de Garde, fait revivre une Italie classique, presque figée dans le temps. Un évier en faïence ébréché, une fenêtre ouverte sur les brumes du lac et une cuisine, assolutamente squisita. Mamma mia ! À La Colombe d’Or (5), le chic prend une autre dimension. Une élégance sans effort, un goût sûr, une histoire dense. L’un des plus beaux hôtels de France, tout simplement. Au Brésil, la Villa Bahia (8) incarne, elle, l’esprit des pousada au cœur du Pelourinho. Deux demeures des XVIIe et XVIIIe siècles baignées de couleurs, où l’âme chantante des lieux vibre à chaque recoin. Dans la campagne andalouse, le boutique-hôtel Alcuzcuz (3) est tout droit sorti d’un roman. Maison de maître, accumulation de bibelots, mélange d’extravagance et d’élégance : un décor qui ne s’invente pas. Les Roches Rouges (6), à Piana, en Corse, est une adresse que l’on murmure. Accroché aux calanques, cet établissement centenaire offre une vue à 180 degrés sur mer et maquis. Une ambiance de pension de famille, jalousement préservée par ses fidèles. Sur le lac de Côme, La Villa d’Este (7) est un classique absolu. Palais du XVI e siècle, il est le refuge des grandes familles milanaises le dimanche après la messe : toujours bon signe quand les locaux restent… Puis, il y a l’Amérique… Si le Chateau Marmont reste une icône, ce sont peut-être les motels qui incarnent aujourd’hui le mieux le mythe du road-trip à l’américaine. Longtemps jugés kitsch, ils sont désormais des refuges, des sanctuaires contre l’uniformisation culturelle, comme le Dive Motel (4), à Nashville, Tennessee. • VOYAGEURS
1
2
4
4 3
5
6 7 8
8 7
VOYAGEURS
9 8
©Lucy Laucht
Plein cadre
Têtes d’affiche
Avec maestria
Gros plan sur les villages médiévaux d’Amalfi et Positano, perles d’ocre enchâssées dans la falaise. Un summum du romantisme qui explique la prise d’assaut estivale. Préférez l’anti-saison, un matin de septembre à Ravello quand la villa Cimbrone reprend son souffle. Plan B : visez l’ombre des projecteurs, Atrani ou l’antidote discrète, dans les pas d’un certain Ripley…
Les villas de Ravello ont séduit les âmes sensibles, de Wagner à Virginia Woolf, par leur architecture et leurs jardins suspendus. En avril, lorsque celui de la villa Rufolo fleurit, le calme règne encore. La vue, sur le golfe de Salerne, est immuable. Le sentier des Dieux, reliant Agerola à Nocelle, perché 500 mètres au-dessus des flots, est une bénédiction pour les lève-tôt, comme la Strada Statale 163, à emprunter dès les premières lueurs, pour circuler tranquillement.
C’est oui pour : les nuits dans un palais du XVIIIe siècle, un spritz limoncello devant le Duomo d’Amalfi, des spaghetti alle vongole au-dessus de l’eau, un concert sur les terrasses de Ravello bordées de citronniers ; la vue, toujours et encore… C’est non pour : l’été, les cohortes de bus et de selfie sticks, les prix qui s’envolent.
VERSUS CILENTO
CÔTE AMALFITAINE D E U X V I S A G E S D E L’ I TA L I E D U S U D , S É P A R É S D ’À P E I N E 100 KILOMÈTRES. LE PREMIER C O N C E N T R E D O LC E V I TA ET ESTHÉTISME, LE SECOND, PLUS AU SUD, AFFICHE U N E V E R S I O N S A U VAG E , D I S C R È T E E T S A N S FA R D .
Plein cadre
Têtes d’affiche
Avec maestria
Surplombant elle aussi la mer Tyrrhénienne, baignée de la même lumière dorée, la côte du Cilento déroule des eaux translucides : plages préservées de Punta Licosa et Capo Palinuro, dont certaines accessibles uniquement par le large (Buon Dormire) ; grottes sous-marines (Costa degli Infreschi e della Masseta). Elle rebondit entre villages de pêcheurs et contreforts sauvages du parc national du Cilento et de la vallée de Diano.
Dressés dans la plaine agricole, les trois temples de Paestum témoignent de la Magna Graecia, pont culturel établi entre la Grèce et le sud de l’Italie au Ve siècle av. J.-C. Le temps ici n’a pas d’emprise : le village côtier d’Acciaroli ne compte plus ses centenaires (on raconte qu’il inspira à Hemingway son Vieil Homme et la Mer). Faut-il remercier la flore bienfaitrice de la vallée de Diano ou la vue depuis le médiéval Castellabate, classé parmi les borghi più belli d’Italia ?
C’est oui pour : la comédie de la spiaggia jouée par les familles italiennes, la simplicité naturelle de l’accueil, le goût de la mozzarella di bufala dégustée directement à la ferme de la Tenuta Vannulo, et celui, iodé, des spaghettis aux anchois d’Acciaroli. C’est non pour : les routes, qui parfois testent votre GPS, votre couple et l’estomac des passagers ; trouver au débotté (et sans conciergerie) une charmante adresse pour la nuit.
VOYAGEURS
11
ce qu’il fallait démontrer
TROIS FORMULES, UN SEUL OBJECTIF : TROUVER LA VILLE QUI RÉALISERA LES RÊVES DE VOS ADOS (ET PEUT-ÊTRE CERTAINS DES VÔTRES).
KIMBAP & corn-dog
+
HANOK
+
K-POP & karaoké
=
12
CABLE CARS & Golden Gate bridge
SKYLINE & Ferries-taxis
+
+
BALEINES
PANCAKES XXL
+
SÉQUOIAS GÉANTS & pique-nique
=
+
POST-SURF & barbecue
=
SÉOUL
SAN FRANCISCO
SYDNEY
Un voyage qui exauce plus d’un souhait d’ado : prendre un cours de danse K-pop (des “chorés” en Corée !), fouler les lieux de tournage de ses dramas préférés, dormir dans un authentique hanok, saliver devant les mets alléchants des pojangmacha.
L’une des villes les plus friendly des States. Balade au vert dans le Golden Gate Park, ribambelle de thrift shops, éléphants de mer de Fisherman’s Wharf, musée Walt Disney… De l’autre côté du pont, les séquoias géants de Muir Woods.
Active, cette Australie fleure bon l’air marin et l’aventure. Les teens, tels des poissons dans l’eau, flâneront dans le quartier branché de Surry Hills, surferont ou navigueront à la rencontre des baleines.
VOYAGEURS
je ne suis pas un.e touriste
GOOGLE MAPS © Amelia Le Brun/Kintzing
Aux frontières du réel
“À la prochaine intersection, tournez à droite.” La voix s’élève, neutre, assurée. Le conducteur obéit, accordant à la machine une confiance totale. Car sa promesse est simple : gagner du temps, aller plus vite. Sans se soucier de la liberté d’improviser, de tourner à gauche, “juste pour voir”… En vingt ans, l’app Google Maps s’est imposée comme l’alliée indispensable de tous nos déplacements. L’algorithme propose désormais des “itinéraires touristiques”, les écrans captent notre attention, émoussent notre sens de l’observa-
tion. L’art de se perdre… se perd, tout comme la capacité à s’orienter. Plus gênant, la navigation numérique place l’individu au centre, au détriment d’un territoire, de sa cohérence et de ses lignes de force. Dans le voyageur guidé par la voix synthétique subsiste pourtant l’amoureux des atlas. Explorateur méticuleux, rêveur appliqué, il déploie une carte parce qu’elle est bien plus qu’un outil d’orientation. Vestige du passé, elle conserve son pouvoir d’invitation au voyage. Un voyage plus conscient où la carte, éveillant
VOYAGEURS
le désir de suivre le relief d’une montagne, le cours d’une rivière, le tracé sinueux d’une route, fournit une lecture du monde plus large et interroge les raisons de notre présence en un point précis. Entre le chemin le plus rapide et celui le plus “vrai”, il reste forcément un espace à réinventer. Sans renoncer aux outils numériques, ni céder à la nostalgie, nous pourrions redonner toute sa place au regard, à l’intuition. Accepter le détour et l’incertitude qui font naître la surprise et façonnent les souvenirs. •
13
L E J O U R N A L V OYAG E U R S VOUS SOUFFLE SES DERNIÈRES IDÉES POUR PA RT I R À C O N T R E- P I E D : ADOPTER LES CODES D U V OYA G E U R M O D E R N E , ABORDER UNE LAPONIE E S T I VA L O U L E PA N TA N A L E N S A FA R I , É C H A N G E R AV EC D ES C H A N G E M A K E R S …
BOUCHE-À-OREILLE UN AUTRE REGARD
La Laponie en grand Une Finlande enneigée, hivernale, avec chiens de traîneaux et aurores boréales : voilà pour le cliché. Territoire originel, le Sápmi compte en réalité huit saisons et couvre le nord de la Norvège, la Suède, la Finlande et court jusqu’en Russie. Défendu par des porte-parole telle l’artiste autochtone Máret Ánne Sara (exposée à la Tate Modern jusqu’au printemps dernier), c’est tout un espace culturel et un mode de vie commun au peuple sámi, vivant toujours en harmonie avec la nature, qui se voit aujourd’hui menacé par les défis écologiques actuels. Voyageurs et voyagistes ont ici un rôle à jouer, en osant un périple estival transfrontalier, en ralliant le septentrion en train, en se lançant sur le Kungsleden, “voie royale” du trek, en séjournant chez un éleveur de rennes ou en s’initiant à la cuisine sámi… Autant de façons d’ouvrir les yeux sur cette région, en toutes saisons.
LA RENCONTRE QUI CHANGE TOUT
CHNGMKR Pas de vrai voyage sans belles rencontres. C’est dans cet esprit que Voyageurs du Monde s’associe à CHNGMKR, société spécialisée dans la curation de personnalités remarquables à travers le monde, afin de proposer à ses voyageurs des rendez-vous exclusifs en fonction de leurs aspirations. Artistes, penseurs, politiques, chercheurs, figures inspirantes engagées pour leur territoire : ces femmes et ces hommes sont des change makers (des “acteurs du changement”) que le hasard met rarement sur votre chemin. Autour d’un thème et d’un lieu bien particuliers, ils reçoivent pour un moment d’échange qui rend le voyage plus sensible et profondément enrichissant.
14
VOYAGEURS
À PATTES DE VELOURS
Le safari réinventé En 2026, l’évocation du safari place encore l’imaginaire collectif (et réducteur) sur le siège d’un 4x4, au milieu du Serengeti, à cocher la liste des Big Five. Or le mot d’origine arabe (“safar”) désigne le voyage dans sa globalité. À l’écoute des problématiques environnementales et sociétales, Voyageurs du Monde s’intéresse à l’émergence de nouvelles formes et territoires d’exploration, en Afrique bien sûr mais aussi en Inde, au Brésil et au Canada. Objectif : initier les voyageurs au tracking safari (l’art de pister), aux Little Five (petites et indispensables espèces), aux approches originales (à pied, à cheval, sur l’eau, de nuit…), mais aussi à des safaris autour de la littérature ou de l’astronomie. Quelques pistes parmi les nombreuses restant à emprunter.
BY VOYAGEURS DU MONDE
A Manifesto for the New Traveler Portrait-robot du voyageur moderne, album-photo de celles et ceux qui visent les destinations confidentielles, adoptent le contre-courant en leitmotiv, et le rythme lent dès que possible, ce beau livre de 300 pages, version anglaise originale éditée par la maison Assouline, retrace l’esprit développé par Voyageurs du Monde depuis plus de quarante ans. Une quête d’esthétisme, de sens et de liberté qui invite à voyager mieux, en toute conscience et sans attendre un instant de plus pour plier bagage.
city makers
TBILISSIME ! C R É AT I V E , G O U R M A N D E , C O N V I V I A L E , T B I L I S S I FA I T T O U R N E R L E S T Ê T E S . A N I M É E P A R U N E G É N É R A T I O N D ’ E N T R E P R E N E U R S , D ’A R T I S T E S , D E D E S I G N E R S E T D E C H E F S AYA N T G R A N D I A P R È S L’ I N D É P E N D A N C E D E 1 9 9 1 E T Q U I C O M P O S E N T A V E C U N H É R I T A G E C U LT U R E L É C L E C T I Q U E , L A C A P I TA L E G É O R G I E N N E S E R É I N V E N T E C H A Q U E J O U R U N P E U P L U S .
16
Au premier plan, l’une des chefs du Telegraph Hotel, Rose Chalalai Singh, à la tête du restaurant Laan Thai.
© Amelie Niederbuchner
VERA, QUARTIER VISIONNAIRE La première impression est trompeuse. Dans Vera, les arbres centenaires et les façades Art nouveau donnent l’image d’une belle endormie. Les rues en pente de ce quartier résidentiel sont pourtant l’épicentre du premier soubresaut de la capitale, il y a une dizaine d’années. Exemple avec la Wine Factory N1, bâtiment historique de la fin du XIXe siècle et pilier de l’industrie viticole sous l’empire russe. Après des années d’abandon, le lieu a ressuscité en une grappe de caves et bars à vins, restaurants et espaces culturels. Parmi les autres rendez-vous œnophiles du quartier – dans un pays aux plus de 500 cépages et auquel le vin doit ses origines, il y a huit mille ans – le Vino Underground, première cave à vins naturels de Tbilissi. Une appellation où la Géorgie trouve ses marques à l’international, à l’instar de Gogo Wine (“Vin de fille”), initié par Ketevan Berishvili, une éclaireuse dans un domaine encore très masculin. Du verre à l’assiette, le pays offre une gastronomie reconnue pour son caractère réconfortant. Bouillons, noix, herbes, pains au fromage (khatchapouri) et raviolis à la viande (khinkali) composent le banquet géorgien, une tradition qui a traversé les âges sans jamais perdre de sa force. Démonstration magistrale au cosy Cafe Daphna ou dans les hauteurs du quartier, au Keto & Kote, nom emprunté à un opéra-comique géorgien, dont le chef Guram Baghdoshvili, à la tête de plusieurs adresses de la ville, navigue entre Tbilissi et Lisbonne. La capitale aime tisser des liens entre les deux rives du fleuve Mtkvari (autrement dit Koura), tel le futuriste pont de la Paix. Entre les époques aussi. Les hôtels s’installent dans une ancienne imprimerie soviétique : Rooms Hotel et Stamba, pionniers du genre, ou encore le récent Telegraph qui redonne vie à un bâtiment de style brutaliste (qui abritait à l’origine le bureau central des Postes et Télégraphes), en réinterprétant l’esprit des caravansérails du XVIe siècle propre à Tiflis (le nom de la ville jusqu’en 1936), alors étape incontournable de la route de la Soie, dont il faut visiter le musée.
VOYAGEURS
UNE ÂME FORGÉE À LA MAIN Soie, cuir, bois, pierre, métal… : les matériaux et les techniques utilisés depuis des siècles par les artisans géorgiens nourrissent aujourd’hui une génération de designers trentenaires qui mêlent leurs expériences à l’étranger à leurs racines. Telles Nata Janberidze et Keti Toloraia, anciennes élèves de l’académie des beaux-arts de Tbilissi à la tête de Rooms Studio, logé dans un bâtiment historique de Vera. Les deux jeunes femmes explorent la mythologie, l’ethnographie traditionnelle, qu’elles transposent au présent. Parfois, ce sont des zones sombres de l’histoire que naît la lumière. Au They Said Books, café littéraire signé par l’une des étoiles montantes du design d’intérieur, Lado Lomitashvili, qui considère l’héritage soviétique comme un fardeau avec lequel il faut composer, les livres en libre-service soignent le traumatisme de la censure. Un écho à la plus classique Writer’s House de Dzveli Tbilisi (la vieille ville), musée dédié aux écrivains géorgiens installé dans une demeure Art nouveau, dont le dernier étage, habituellement réservé à des auteurs en résidence, peut occasionnellement héberger les voyageurs. En son jardin, le Café Littera décline la richesse du territoire géorgien, twistée des influences extérieures qui ont façonné le pays. Une volonté de Tekuna Gachechiladze, aux commandes d’une école de cuisine et cheffe de file d’une nouvelle gastronomie géorgienne qui s’exporte à Londres, New York et Paris.
Le bar lounge du Rooms Hotel, quartier de Vera.
LE SECOND SOUFFLE DE MARJANISHVILI Autre rive, mais même recette séduisante au Ninia’s Garden, écrin romantique serti de murs de briques très apprécié en été. Sorti de terre en 2020, le quatrième restaurant de Meriko Gubeladze a participé à la gentrification créative du quartier de Marjanishvili. Ici, les bâtiments de l’ère industrielle ont vu leurs entrepôts reconvertis en espaces créatifs hybrides dans la lignée de la Fabrika, ancienne usine de textiles qui regroupe entre ses bas-reliefs soviétiques cafés, restaurants, boutiques, ateliers d’artistes… Accompagnant le mouvement, le Centre d’art contemporain (CCA) et des galeries, dont LC Queisser et The Why Not Gallery, ont mis en lumière une génération d’artistes locaux, telles Ketuta Alexi-Meskhishvili, Thea Djordjadze ou Nika Kutateladze, profondément marquée par la transition post-URSS. D’autres talents émergent, tel Shotiko Aptsiauri (né en 1997), qui a trouvé de la place pour ses œuvres grand format en installant son atelier dans une ancienne usine Coca-Cola du district de Didube, à proximité du récent centre éducatif multidisciplinaire Factory Tbilisi. Tous ont à cœur de dessiner le langage artistique de la génération post-indépendance, et n’hésitent pas à brandir leurs pinceaux contre les dérives autoritaristes de l’actuel gouvernement. Des artistes conscients de la richesse de leur héritage et de leur liberté d’écrire l’avenir de la Géorgie. •
VOYAGEURS
© Amelie Niederbuchner
La Wine Library du Telegraph Hotel, pour s’abreuver intelligent.
© Rooms Hotel
© Telegraph Hotel
city makers
Voyageurs du Monde organise votre voyage sur mesure à Tbilissi : meilleures adresses, rencontre avec des designers et visite d’ateliers. Contactez un conseiller spécialisé au 01 83 64 79 26.
17
la rue la + cool
LÀNG BÁO CHÍ Hô Chi Minh-Ville – Vietnam À L’ÉCART DU RUSH URBAIN ET DES GRATTE-CIEL, UNE ANCIENNE CITÉ RÉSIDENTIELLE CRÉÉE DANS LES ANNÉES 1970 POUR HÉBERGER LA PRESSE S’EST MUÉE EN UN MICRO-QUARTIER QUI BAT AU RYTHME TRANQUILLE DE LA RIVIÈRE SAIGON. LES TIPS DE GEMMA CAGNACCI, PHOTOGRAPHE LOCALE.
A - LÚ
TABLE FOODIE
Cinq minutes de marche suffisent en théorie à remonter la rue Truc Duong d’un bout à l’autre. Point de repère et repaire de goût, cette gargote dont les soupes de nouilles, les wontons et les satays déplacent les foules.
OBJOFF
CONCEPT-STORE
Comme un phare placé à l’extrémité nord du quartier, cette boutique mêlant vêtements, meubles et bistrot est LE rendez-vous des expats du quartier voisin de Thao Dien. On vient y boire un latte et discuter.
PAMA STEW & BREW
CANTINE DE TALENT
Cette adresse, tenue par deux sœurs, déborde très rapidement de son espace limité. Pour avoir une chance de savourer l’un des meilleurs bo kho (ragoût de bœuf) de la ville, pressez-vous…
LÊ MAI STORE
BEAUTY CORNER
Aromathérapie, huiles essentielles, soins pour le corps et la maison… : tous les produits vendus ici sont naturels et fabriqués localement. De quoi remplir ses bagages de cadeaux bien sentis.
XLIII (43) SPECIALTY COFFEE CRUS CAFÉINÉS
Deuxième producteur mondial de café derrière le Brésil, le Vietnam cultive aussi l’art de le déguster. Dans la belle cour tropicale d’une maison coloniale, et baigné d’un style minimaliste courant sur deux étages, le XLIII (43) sert des crus internationaux.
18
BLUISH RECORDS DISTROT
En chemin, un stop s’impose dans ce cafédisquaire où dégoter un vinyle collector, siroter un café ou une bière selon l’heure, discuter avec un staff sympathique ou simplement observer la vie de la rue qui passe sous vos yeux.
BAMBOO SPA
HALTE BIEN-ÊTRE
La marche vous a fatigué ? Bonne excuse pour passer la porte de ce salon. Massage de pieds, pédicure ou manucure : vous repartez comme neuf. Les fauteuils en osier et le sol en carreaux de ciment fleuris valent à eux seuls le détour.
BYNATURE BON & BIO
Une goyave, un fromage de chèvre des Highlands, un banana bread : le pique-nique est prêt ! Au passage, on s’offre pochette en tissu, antimoustique naturel, shampoing solide au jojoba en forme de fleur… À ramener absolument !
CATCH UP
CAFÉ SIT & SIP
À l’extrémité de Truc Duong, ce café au look calme mais sophistiqué reflète l’atmosphère fleurissante du canal Nhieu Loc-Thi Nghe depuis la rénovation. À l’ombre des manguiers, dans la brise, on se ravigote d’un jus frais.
RED A
REPAIRE DE MODEUSES
Le climat chaud et humide vous colle à la peau ? Entre ses murs bruts, ce label local de mode féminine collectionne coupes amples, matériaux légers, maillots de bain et accessoires. L’occasion de retailler son vestiaire avant la prochaine étape balnéaire.
VOYAGEURS
coming soon
© Rafael Pialoux
Modélisation du bateau Niagara réalisée par l’architecte Rafael Pialoux.
RÉSURRECTION SUR LE NIL DEUX BATEAUX À VAPEUR, PARMI LES PREMIERS À AVOIR NAVIGUÉ SUR LE FLEUVE-ROI AU TOURNANT DU XXE SIÈCLE, S’APPRÊTENT À RENOUER AVEC LEUR HISTOIRE. EN COURS DE RESTAURATION, SOUS PAVILLON VOYAGEURS DU MONDE, L’INDIANA ET LE NIAGARA REPRENDRONT LES CROISIÈRES PRIVÉES FIN 2027. L’histoire se répète, telle une révolution de roue à aube. Début du XXe siècle : l’Égypte attire toujours les archéologues et les diplomates, et désormais les voyageurs occidentaux en quête d’aventures orientales. En réponse à l’engouement pour la vallée du Nil et ses sites antiques, la navigation s’intensifie et les flottilles grandissent. Entraînant dans son sillage des navires emblématiques tel le Steam Ship Sudan du Britannique Thomas Cook – qui inspirera à Agatha Christie le cadre de son célébrissime huis clos, Mort sur le Nil, en 1933 –, la compagnie AngloAmerican Nile met à l’eau sept steamers au
style similaire. En tête de file : l’Indiana et son presque jumeau le Niagara. Ces deux navires aux dimensions modestes (33,5 mètres de longueur contre 72 pour le Sudan) servent les “Nile Tours for Private Parties” : des croisières privées d’une vingtaine de jours, appréciées par la noblesse et les têtes couronnées de la Belle Époque. Un siècle plus tard, l’Indiana et le Niagara s’apprêtent à entamer une seconde vie, après deux années de grands travaux sous la houlette de Voyageurs du Monde et de l’architecte Rafael Pialoux. Un chantier indispensable à la résurrection de ces témoins de
VOYAGEURS
l’histoire moderne égyptienne. La rénovation est totale mais fidèle : nouvelle machinerie économe, énergie renouvelable, restructuration de la coque, priorité à l’espace (surface doublée) sans jamais dévier du style d’époque. Chaque élément récupérable le sera, à l’instar des façades de l’ancienne chaudière à vapeur conservées comme éléments décoratifs, d’autres seront refaits à l’identique par des artisans cairotes. Huit cabines, un restaurant et un bar panoramique faisant écho aux anciens salons d’aquarelles, entièrement voués au fleuve et ses rives. Sur le sun-deck, fermez les yeux, vous êtes en 1927. •
19
DÉROULER LE MONDE COMME UNE PARTITION. LA MUSIQUE, PARCE QU’ELLE A LE POUVOIR DE NOUS CONNECTER AUX GENS, AUX LIEUX, AUX INSTANTS, DE NOUS FAIRE REMONTER DANS LE TEMPS, D’ORCHESTRER DES RENCONTRES INOUBLIABLES, A TOUTE SA PLACE DANS NOS VOYAGES. CERTAINES DESTINATIONS RÉSONNENT PARTICULIÈREMENT. La musicienne, performeuse et poétesse punk américaine Patti Smith, en 1979.
20
© Gus Stewart/Redferns/Getty Images
BONNES ONDES
music trip New York
Fréquence libre
Bob Marley en 1978, au concert One Love Peace à Kingston, Jamaïque.
Peu de villes entretiennent un lien aussi intime avec la musique que New York qui, des décennies après l’âge d’or de Bob Dylan, Janis Joplin ou Jimi Hendrix, continue à composer, innover. Et se souvenir. Ainsi, l’ARChive of Contemporary Music (ARC) compile l’intégralité des morceaux enregistrés dans le monde depuis 1950. Le fonds, à but non lucratif, a déjà en stock près de trois millions de vinyles. Le soir, à chaque scène son registre musical : rock au Webster Hall, soul et jazz à l’Apollo Theater, indie-rock au Mercury Lounge, et à peu près tout le reste au Joe’s Pub. Backstage Voyageurs // Après un concert, regagner sa chambre au mythique Hotel Chelsea, comme en leur temps Jack Kerouac, Patti Smith et Robert Mapplethorpe.
Mindelo
Alangui au bord de l’une des plus belles baies du monde, Mindelo est un sanctuaire pour la musique cap-verdienne. C’est ici qu’est née l’immense Cesária Évora, la “diva aux pieds nus” ; ici qu’a fleuri la morna, musique née dans l’archipel, dont les paroles, accompagnées des accords mélancoliques du cavaquinho, évoquent l’exil, les amours passées, l’espoir. De la saudade que l’on chante dans les bars et sur les places. Tout comme les envoûtantes batuque et funaná, aux racines africaines longtemps interdites par les colons portugais. Backstage Voyageurs // Un artisan spécialisé vous dira tout sur la fabrication des instruments traditionnels du Cap-Vert. À Mindelo avant le carnaval ? Direction les ateliers où sont créés en secret les chars du défilé.
Les douze étages de briques rouges les plus mythiques de New York.
© Ebet Roberts/Getty Images
Saudade
Kingston
Don’t Worry, Be Happy Mento, ska, rocksteady, dub, dancehall… La Jamaïque n’a pas inventé que le reggae, comme le prouve la programmation du Dub Club, sur les hauteurs de Kingston. Plus bas, on salue chez lui Bob Marley dont le positive thinking déferla sur le monde. Des good vibes qui virevoltent jusqu’aux caféiers des Blue Mountains et jusqu’à la côte nord, entre cascades et lagons, où l’on s’éveille au chant des grillons et des oiseaux. Une autre musique. Backstage Voyageurs // Passer la nuit en altitude au Strawberry Hill Hotel de Chris Blackwell, producteur de Grace Jones et Bob Marley. Rhum, ska et vues imprenables sur la baie : un programme qui plaisait déjà à Marianne Faithfull et à ses complices des Rolling Stones.
Saint-Domingue
Suavemente
© Hotel Chelsea
Des rues animées de Santo Domingo aux plages paisibles de la côte nord, des forêts de nuage du centre aux collines verdoyantes de la péninsule de Samaná, c’est toute la République dominicaine qui vit en musique. Sur l’île, les discussions sont vraies, faciles. Aussi, dans un petit village de pêcheurs, à la faveur de quelques notes de requinto ou de guira, se fera-t-on expliquer le merengue et la bachata, genres intimement liés à l’identité dominicaine et en perpétuelle évolution. Backstage Voyageurs // Une rencontre avec des musiciens en studio pour partager un moment unique.
VOYAGEURS
21
music trip Vienne & Salzbourg
David Bowie, période Ziggy Stardust, sur la scène du Earls Court Arena de Londres, mai 1973.
En ré mineur Il y est né, il y est mort. En Autriche a eu lieu ce qu’il faut bien appeler un miracle musical : Wolfgang Amadeus Mozart (sans oublier Haydn, Beethoven, Schubert…). Se recueillir dans la maison natale du prodige, à Salzbourg, n’empêche en rien de se déhancher, à Vienne, dans un des clubs situés sous les voûtes du métro, entre les stations Thalia et Nussdorfer Strasse. Tout comme un opéra à l’incontournable Staatstoper et un concert punk à la Rockhouse de Salzbourg ne sont pas antinomiques. Restera à choisir entre chocolat viennois et matcha latte. Depuis Sissi, de l’eau a coulé sous les ponts. Backstage Voyageurs // Notre concierge viennois partage avec vous ses meilleures adresses pour goûter, dîner, boire un verre et, bien sûr, écouter de la musique. Londres
British Rhapsody
© Gijsbert Hanekroot/Redferns/Getty Images
Il suffit de tendre l’oreille pour entendre Londres nous parler de musique. Au Marquee Club et à la Roundhouse résonnent encore les concerts des Beatles, des Doors, de Pink Floyd et des Libertines. Les studios Trident ont mis en boîte Queen et Lou Reed. Le quartier St. James’s a vu passer The Animals et The Who. Sur Camden plane l’immortelle Amy Winehouse. On sifflote Valerie jusqu’au David Bowie Centre où sont exposés costumes, disques, instruments et dessins de l’artiste. Un pèlerinage à clore en sirotant un verre au Scotch, où le Rolling Stone Mick Jagger avait ses habitudes. Backstage Voyageurs // Une balade avec un collectionneur de vinyles passionné par les Swinging Sixties, et la possibilité d’enregistrer votre prochain tube aux studios Abbey Road.
De Chicago à La Nouvelle-Orléans
Sur la route du blues On peut, en traversant les États-Unis du nord au sud, entreprendre un road-trip sacrément rythmé. À Chicago, Muddy Waters, Fall Out Boy, The Smashing Pumpkins et le Lyric Opera. Avant de filer vers le sud, détour par Detroit, terre de soul, où Berry Gordy fonda le label Motown – le Studio A est ouvert au public. Halte jazzy à Saint-Louis, puis cap sur “Music City”, aka Nashville. Entre le RCA Studio B et le Johnny Cash Museum, la Mecque de la country, nourrie de bluegrass, est un magasin de disques à ciel ouvert. À Memphis, capitale du rock, la live music est partout, B.B. King et le King aussi, de Graceland à l’usine de guitares Gibson. Last stop : New Orleans, berceau du jazz et d’un certain free spirit. Backstage Voyageurs // Chicago Blues Festival, Detroit Jazz Festival, French Quarter Festival, Mardi Gras… Nos spécialistes peuvent faire concorder vos dates de voyage avec celles des grands festivals. Et se charger des billets, of course. Berlin
© James Rajotte/Gallery Stock
Nuit électrique
4
22
C’est un mouvement permanent qui anime la capitale allemande, une énergie inséparable de la musique qui l’a accompagnée dans sa reconstruction. Elle est devenue une référence, attirant à elle quelques génies – David Bowie, Iggy Pop, Nick Cave ou Depeche Mode. À Kreuzberg, à côté de l’ancien Mur, les Hansa Studios et le Meistersaal ont vu passer les plus grands. Tags, friperies, bars destroy, les rues de Berlin fleurent bon la contre-culture; les dancefloors aussi. Ceux du Berghain, du Tresor et du KitKatClub. Backstage Voyageurs // Dîner chez un rockeur, dont le groupe est bien connu des Berlinois, qui vous éclairera volontiers sur sa musique et la scène artistique locale. VOYAGEURS
music trip Rio de Janeiro & Salvador de Bahia
É Carnaval !
Chaque année, Rio refait son show, convoquant congas, cuícas et tamborims le long du Sambodrome. Déluge de joie, de plumes et de paillettes, la belle Carioca expose au monde entier ses meilleures écoles de samba que certains privilégiés parviennent à rejoindre. Quelque 1 200 kilomètres plus au nord, Salvador de Bahia défile elle aussi, mais à un autre rythme. Celui des musiques afro-brésiliennes héritées du culte candomblé, diffusées par des camions équipés de tonitruants soundsystems. L’énergie des blocos, aux looks extravagants, est follement contagieuse. Backstage Voyageurs // À Rio, une école de samba vous ouvre ses portes, puis vous filez prendre un cours de percussions à Salvador. Liverpool & Manchester
© Mike Carreiro/Gallery Stock
Pop-stars
5 5
Villes passionnées ayant subi crises économiques et guerre mondiale, Manchester et Liverpool ont créé leur culture (et leur musique) sur les cendres de l’ère postindustrielle. L’Haçienda, la discothèque culte de Manchester (1982-1997), reçut bien sûr le groupe fondateur New Order, Madonna à ses débuts, les Stone Roses ; puis Oasis, Laurent Garnier, les Chemical Brothers… Elle fut l’une des premières salles british à jouer de la house. Le long des anciennes filatures devenues galeries, bars et studios, on repense à l’émission Top of the Pops et au groupe new wave Joy Division, lancés ici. À Liverpool, les fans des Beatles passent encore avec émotion le portail de Strawberry Field et la porte du Cavern Club. Backstage Voyageurs // Rien de tel qu’un guide mélomane pour redonner vie aux plus grands noms de la musique UK…
© Peter J Walsh/Peter J Walsh/PYMCA/Avalon/Getty Images
Manchester, 1988. Pour faire durer l’été mancunien, l’Hacienda, considéré comme l’un des clubs les plus importants de l’histoire de la culture club européenne, accueillait les soirées Hot, fiévreuses et extatiques.
6
VOYAGEURS
23
Un dimanche à…
BERLIN S TAT I O N - S E R V I C E R É H A B I L I T É E E N C A F É - L I B R A I R I E , M A R C H É S A U X P U C E S M I R AC U L EUX , A É RO P O RT D E T E M P E L H O F T R A N S FO R M É E N PA RC U R BA I N … L A C A P I TA L E A L L E M A N D E E S T G É N É R E U S E E N L I E U X A LT E R N AT I F S O Ù S E R E PA Î T R E D ’A R T, D E N AT U R E E T D E S H A K S H U K A V E G A N , MÊME LE SEPTIÈME JOUR.
D
evant la façade de briques jaunes de la boulangerie Sofi, nichée dans une arrière-cour du célèbre Mitte, vous attendez patiemment votre tour. Pourtant matinal, un dimanche, dans une capitale réputée pour ses nuits. Le cortège ne dépasse pas cependant celui d’hier soir devant le Sisyphos, célèbre club techno, mais les morning buns infusés à la cardamome et zestés d’orange font aussi lever les foules. Le plan B, plus calme, serait sans doute d’opter pour Die Tankstelle, installé sur Bülowstraße dans une ancienne station-service Shell des années 1950. L’espace réhabilité, investi par le groupe d’édition Zeit, déroule un Zeit Café aménagé avec style et une librairie. On y fait le plein de douceurs, d’art contemporain et d’architecture grâce aux galeries Pace et Judin adjacentes. Un kouign-amann encore tiède à la main et un livre photo signé du cinéaste David Lynch sous le bras, direction John-F.Kennedy-Platz. “Ich bin ein Berliner”, le
24
discours du président américain, prononcé ici en juin 1963, résonne encore sur la place de l’hôtel de ville de Schöneberg. Mais aujourd’hui, c’est marché aux puces : service à café en porcelaine, vinyles Krautrock des 70’s, paire de jumelles Carl Zeiss des fifties… Sur votre lancée, vous filez au Flohmarkt de Marheinekeplatz, dans le quartier animé (même le dimanche) de Kreuzberg. Posée au sol, une belle lampe d’architecte. Bauhaus-Leuchte, peut-être ? Impossible n’est pas berlinois. Enfin, un manteau en loden vert bouteille, l’étiquette élimée en allemand gothique, vous habille pour l’hiver. La dopamine vous a ouvert l’appétit. Les adresses pour bruncher ne manquent pas et, contrairement à un dimanche parisien, vous êtes installé avant l’Angélus de midi sous les voûtes d’une ancienne chapelle funéraire de Neukölln. Pain au levain, shakshuka (classique ou vegan) : la nourriture est céleste et légère chez 21gramm. Les grandes faims,
VOYAGEURS
elles, trouvent du répondant au Frühstück 3000 : sando japonais aux pleurotes, œufs Bénédicte et pancakes XXL. Vous reprendrez bien un peu de culture ? La Berlinische Galerie est à deux pas. Un siècle d’art berlinois qui réunit Max Liebermann, Otto Dix et Naum Gabo, etc. Autre option du quartier : le Künstlerhaus Bethanien vous ouvre les ateliers d’artistes internationaux qui tracent les contours de l’art de demain. Il est temps d’atterrir en bon citoyen au Tempelhofer Feld. L’aéroport, en friche depuis bientôt vingt ans, est LE rendez-vous bucolique. À vélo, en skate, allongés dans l’herbe, couples et familles profitent du plus grand poumon de la ville. Un terrain de jeu éducatif grâce au Campus Stadt Natur proposant ateliers et visites sur l’écologie urbaine et l’étonnante biodiversité du lieu. On y observe aussi, discrètement, les Berlinois sirotant une Berliner Kindl sous un ciel virant lentement au cuivre. Lundi attendra. •
cabinet de curiosité
MARIN MONTAGUT Xxxxxxx Dimanche matin au sud de la capitale. Dans le parc Lineal del Manzanares, coureurs et cyclistes filent sur la passerelle Arganzuela, et soufflent entre les oliveraies bordant la rivière. Sur la pelouse de la Pradera, les jeunes Gatos (surnom des Madrilènes) tapent le ballon, un maillot blanc floqué du numéro de leur idole. Depuis la plateforme sur laquelle repose La Dama del Manzanares, réalisée par l’architecte Ricardo Bofill (1939-2022), on scrute la capital, imaginant cette journée dominical, qui se prolonge au Matadero, l’ancien abattoir de la ville devenu l’un de ses ventricules culturels. Les naves (hangars frigorifiques) centenaires, qui ont servi les décors des premiers films de Pedro Almodóvar, abritent désormais un complexe culturel mêlant théâtre, musique, danse, design et cinéma. Passage obligé par El Rastro, marché aux puces incontournable depuis 1740 et lieu emblématique de la Movida. Rue Ribera de Curtidores et aux alentours on chine objets du quotidien, vêtements, disques et autres antiquités. Dans ce dernier registre, il faut se rendre chez Berenis, dans les Galerías Piquer, qui réunit en trois espaces des trésors du IVe siècle à nos jours. La faim vous gagne ? En hiver, les papilles se réchauffent autour d’un cocido madrileño (pot-au-feu local) à la Taberna de la Daniela, proche de Plaza Mayor (la conciergerie Voyageurs du Monde aura pris soin de réserver votre table
© Christian Xxxxxxx Mackie/Unsplash
Ouvert en 1925 et basé dans le quartier de Prenzlauer Berg, le Filmtheater am Friedrichshain, au style néoclassique, dispose de cinq salles. De quoi occuper un dimanche après-midi à Berlin.
DESTINATIONS
BOOK LOVER À 18 ANS, LA LECTURE DE BELLE DU SEIGNEUR D’ALBERT COHEN FAIT NAÎTRE SA VOCATION D’ÉCRIVAIN. À 25 ANS, IL LIT L’USAGE DU MONDE DE NICOLAS BOUVIER, RELU CHAQUE ANNÉE DEPUIS. COURONNÉ DU GRAND PRIX DU ROMAN DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE 2021, IL PUBLIE EN 2025 L’ENTHOUSIASMANT CHAGRIN D’UN CHANT INACHEVÉ, RÉCIT ÉPIQUE SUR LES TRACES D’ERNESTO GUEVARA. LE PALAIS, ROMAN D’AVENTURE (SUR LE VIN), VIENT DE PARAÎTRE AUX ÉDITIONS GALLIMARD. FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE NOUS PARTAGE SES LIVRES DE VOYAGE FAVORIS.
© Delphine Chanet
FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE
MURIEL CERF
CLAUDE LÉVI-STRAUSS
L’Antivoyage
Tristes tropiques
La littérature de voyage est surreprésentée par les hommes. Chez les femmes, on cite souvent les Suissesses Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach et Isabelle Eberhardt ou la Française Alexandra David-Néel. Il serait dommage d’oublier Muriel Cerf. Dans les années 1970, à l’acmé du mouvement hippie, elle parcourt le monde en commençant par l’Asie et nous offre à son retour ce fiévreux récit initiatique d’une jeune femme de 20 ans.
SYLVAIN TESSON
Petit traité sur l’immensité du monde Voilà trente ans que celui qui se définit lui-même comme un Wanderer – terme allemand qui signifie tout autant “randonneur” que “vagabond” – quadrille la planète à pied, à cheval, en bateau… Dernièrement, cet infatigable stackanoviste a même gravi une centaine de piliers de la mer. Son Petit traité sur l’immensité du monde – peut-on trouver plus beau titre ? – est une puissante philosophie du nomadisme.
EMMANUEL RUBEN
Sur la route du Danube Qu’on se le dise, le voyage peut faire mal aux fesses : la preuve avec Emmanuel Ruben, qui a parcouru quatre mille kilomètres à vélo entre Odessa (Ukraine) et Strasbourg, en remontant le cours du Danube. La phrase est longue, sinueuse, capricieuse comme le fleuve. Ruben est l’écrivain de “l’extase géographique” et signe ici son plus beau livre.
LYDIE SALVAYRE
BW Pas un récit de voyage stricto sensu, mais la vie d’un grand éditeur qui fut aussi un grand voyageur : Bernard Wallet, alias BW, qui “aime la grande vie, les grands gestes, les grands horizons”. Le tout dans la langue truculente et baroque de sa compagne Lydie Salvayre.
PIER PAOLO PASOLINI
PRIMO LEVI
La Trêve Paru en 1963, la même année que L’Usage du monde. Un voyage d’une nature tout à fait différente puisque Primo Levi y relate la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge, en janvier 1945, et les neuf mois qu’il va mettre, en passant par plusieurs pays d’Europe de l’Est, à rejoindre Turin. Ce n’est pas seulement le retour d’un homme chez lui, mais le retour d’un homme à la vie, après l’enfer raconté dans le magistral Si c’est un homme.
L’Odeur de l’Inde En 1961, trois Italiens voyagent à travers l’Inde : Elsa Morante, Alberto Moravia et Pier Paolo Pasolini, qui en revient avec ce livre intensément lyrique inspiré par ses errances nocturnes. Et il paraît que c’est encore plus beau en italien.
JAN MORRIS
Visa pour Venise À la fin des années 1950, l’historienne, écrivaine et voyageuse galloise Jan Morris a longuement séjourné à Venise. Des livres sur Venise, j’en ai lu des dizaines, mais aucun n’arrive à la cheville de celui-là, pas même le Venises de Paul Morand – c’est dire.
VOYAGEURS
“Je hais les voyages et les explorateurs.” L’incipit de Tristes tropiques est l’un des plus connus de la littérature mondiale. Suivent cinq cent cinquante pages de voyages et d’exploration, où le GOAT de l’ethnologie française part notamment à la rencontre des indigènes du Brésil.
BERNARD WALLET
Paysage avec palmiers L’auteur était éditeur à Beyrouth dans les années 1980 et il en a rapporté ces “choses vues” qui disent l’horreur de la guerre dans une prose fragmentée. Bernard Wallet n’aura écrit qu’un seul livre, mais quel livre ! Une petite centaine de pages, mais quelles pages !
RYSZARD KAPUŚCIŃSKI
Ébène John Le Carré qualifiait cet écrivain polonais au nom impossible à orthographier de “sorcier suprême du reportage”. Témoin d’à peu près toutes les guerres d’indépendance africaines, Kapu (comme l’appellent ses admirateurs) en a tiré des papiers pour la presse polonaise, qu’il a remaniés avant de les réunir dans ce récit de ses “Aventures africaines”. Remarquable !
• La librairie Voyageurs du Monde Un passage obligé ! On y trouve tout pour préparer son voyage. Cartes géographiques, atlas, guides, albums photo, littérature d’aventure, polar, bd… Nos libraires passionnés sont là pour vous orienter et vous conseiller. 48, rue Sainte-Anne, Paris IIe
27
28
VOYAGEURS
JAIPUR, INDE
GROENLAND
ISTANBUL, TURQUIE
Vous êtes rêveur ascendant curieux et croyez en la sagesse des astres. Juste pour vous Au sein du majestueux observatoire astronomique de Jantar Mantar, vous rejoignez un maître en l’art d’interpréter le ciel. Un authentique astrologue du Jyotish vous fait l’honneur de dresser votre thème astral et vous éclaire sur “vos” planètes, celles dont les énergies influent sur votre vie.
Vous êtes complètement en émoi face aux no man’s lands et aux plantes. Juste pour vous Une randonnée-cueillette en compagnie d’une pointure de la cuisine nordique, Allan Poulsen, qui vous initie aux fleurs, baies et champignons, à associer par exemple à des moules sauvages pêchées en kayak dans le fjord. Une retraite épicurienne des plus chaleureuse.
Vous êtes nostalgique des relations épistolaires et des taches d’encre sur les doigts. Juste pour vous À Istanbul, guidée par un artiste qui vous reçoit chez lui, votre main, d’abord hésitante puis de plus en plus assurée, s’applique à tracer avec un kalem (stylo en bambou) les arabesques de cet art ancien qu’est la calligraphie islamique. Le dernier scribe de l’Empire ottoman ?! C’est vous.
S’INITIER À L’ASTROLOGIE VÉDIQUE
CUISINER FACE AUX ICEBERGS
En privé
TESTER LA CALLIGRAPHIE OTTOMANE
PA S S I O N D É V O R A N T E , CURIOSITÉ BIEN PLACÉE , R Ê V E D ’ E N FA N T… M Ê M E AU BOUT DU MONDE, RIEN NE VOUS EMPÊCHE DE (RE)VIVRE UN MOMENT QUI VOUS TIENT À CŒUR . PERSONNALISÉES ET BIEN A C C O M PA G N É E S , Q U E L Q U E S EXEMPLES D’EXPÉRIENCES V ÉC U ES E N TO U T E E XC LU S I V I T É .
LUANG PRABANG, LAOS
PATAGONIE, ARGENTINE
CHAUSSER LES BOTTES D’UN GAUCHO
JOUER LES APICULTEURS
Vous êtes sensible au beau et aimez mettre la main à la pâte, au tour, aux pinceaux… Juste pour vous À une dizaine de minutes en tuk-tuk de Luang Prabang, une tisserande vous ouvre la porte de son atelier. Une aubaine. Assise à côté de vous, face au métier à tisser où s’entremêlent sous vos doigts les fils de soie colorés, elle vous transmet les bases de son art : celui des tissus traditionnels hmong.
Vous n’êtes pas remonté.e à cheval depuis vos 13 ans et vous vous voyez bien galoper. Juste pour vous Avec la sublime pampa pour toile de fond, un gaucho (le cow-boy argentin) vous prend sous son aile. Dans son estancia au cœur des terres sauvages de Patagonie, résonnent ses encouragements à l’accent chantant. Vous renouez avec vos premières amours équines.
Vous êtes l’heureux parent d’un enfant passionné par tout ce qui vole et bourdonne autour de lui (et vous par les tartines au miel). Juste pour vous Une rencontre avec un autre passionné de petites bêtes est organisée. L’happy apiculteur, en plus de lui présenter ses reines, l’invite à récolter le précieux nectar et à décorer le fronton de ses ruches, art populaire slovène appelé “Panjska končnica”.
S’ESSAYER AU TISSAGE DE LA SOIE
PALERME, SICILE
MOOREA, POLYNÉSIE
BLED, SLOVÉNIE
COSTA RICA
FLÂNER DANS LES COULISSES DU GUÉPARD
POUPONNER LES CORAUX
ÉCOUTER LA JUNGLE
Vous êtes châtelain.e dans l’âme et avez l’impression d’être né à la mauvaise époque. Juste pour vous Rendez-vous est pris avec une princesse en son palais, le somptueux Palazzo Valguarnera Gangi. Une merveille baroque de plus de 8 000 m² qu’on a le privilège d’avoir pour soi durant quelques heures. Nul doute que les salles rococo vous rappelleront la mythique scène de bal tournée par Luchino Visconti. On peut même vous trouver la tenue ad hoc.
Vous êtes en total accord avec les combats menés par l’écologiste Claire Nouvian et les fonds marins vous fascinent. Juste pour vous À Moorea, les biologistes de l’association Coral Gardeners, fondée en 2017 par un collectif de surfeurs, apnéistes et pêcheurs, vous emmènent “jardiner” avec eux sous la surface. Dans la nurserie de corail du lagon, vous réalisez un rêve en participant concrètement à la restauration des écosystèmes coralliens.
Vous êtes en quête perpétuelle de calme, intérieur et extérieur, et aimez tester de nouvelles manières de vous ressourcer. Juste pour vous Au cœur de la jungle costaricaine, un yogi formé au sound bathing mêle à ceux de la nature les sons des bols tibétains et de sa propre voix. Il n’y a que lui, vous, le bruissement furtif du colibri, une goutte tombant sur une feuille d’heliconia. L’environnement sonore idéal à la pratique de la méditation.
VOYAGEURS
29
style
(DÉ)PLIER BAGAGE
À l’aller, si la valise à boucler est la promesse d’un récit à écrire, elle est, au retour, une archive précieuse, un inventaire sensible du voyage où voisinnent épices, talismans, affiches, pièces d’artisanat… Autant de trésors qui témoignent des lieux traversés et des liens scellés.
30
VOYAGEURS
TETIAROA La valise se remplit d’îles avant même le départ. Dans les livres qu’on accumule pour pallier l’ennui d’un vol infini, les noms des archipels évoquent déjà le lagon, les alizés et les fleurs de tiaré. Mais à Tahiti comme ailleurs, rien n’est aussi sage qu’il n’y paraît. Pour preuve, l’histoire des Révoltés du Bounty, récit d’aventure et mythe fondateur des marins du Pacifique. Tetiaroa, l’atollrefuge de l’acteur Marlon Brando, est le lieu parfait pour se délester de ses derniers relents matérialistes. La nature sauvage des motu dicte le rythme. Baggage claim // La valise demeure étonnamment légère : un miel précieux à la vanille de Tahiti, une fiole de monoï et un coquillage glissé par inadvertance. Ce que l’on rapporte surtout, c’est cette sensation d’un territoire faussement timide, préservé du bruit du monde.
VOYAGEURS
31
HANOÏ Un tour au marché d’Hanoï et nous voilà déjà en train d’acheter mangues sucrées, éventails, pochettes brodées et dessous de verre colorés. De Tam Coc, au cœur des paysages karstiques du nord, à la paradisiaque Phu Quoc, le sac se charge de fragments du quotidien. Ce pays n’est pas celui des ambitions démesurées, plutôt d’une simplicité assumée. Les papiers rouges du Nouvel An chinois et des calligraphies nous promettent santé et paix, tandis que des affiches vintage célèbrent phô fumants et bánh mì croustillants. Baggage claim // Un inventaire joyeux, un bazar coloré, mélange de saveurs franches et de gestes simples qui racontent un pays où l’on a immédiatement envie de retourner.
32
style
style
LA NOUVELLE-ORLÉANS Tout commence par un gri-gri confié par une prêtresse vaudoue. Cité hantée bâtie sur des marécages, La Nouvelle-Orléans, plus grande ville de Louisiane, cultive autant l’art de l’excès que celui des bénédictions. Chaque rue impose son tempo, et on comprend vite qu’il faudra laisser de la place pour ce qui se joue. Baggage claim // De Nola Mix Records, on rapporte des vinyles (Ella Fitzgerald & Louis Armstrong, Sammy Price). La valise s’épaissit ensuite du Snippets of New Orleans, le livre illustré d’Emma Fick, et du guide de la ville signé des éditions Wildsam Field Guides, compagnons de choix pour en saisir l’esprit. Quelques pralines d’Aunt Sally’s et la recette du po’boy imprimée sur un torchon pour en garder le goût après le voyage s’ajoutent. Une valise qui pèse avant tout le poids d’un rythme, décadent et unique.
Merci à l’agence Zero (wearezero.fr), cofondée par Marine Sanclemente et Giulia Panossian, pour la réalisation de ces “Baggage claim”.
VOYAGEURS
33
© Lena Polishko/Unsplash
transport amoureux
LA FÉERIE DU FERRY DANS LA FILE, EN EXTÉRIEUR, LES PASSAGERS AFFICHENT UN VISAGE SEREIN. POINT D’EMPRESSEMENT ICI : LE PERSONNEL NE SCANNE NI BAGAGES NI CARTES D’EMBARQUEMENT D’UN ŒIL SÉVÈRE. SUR LE QUAI, LE NAVIRE RONRONNE, RASSURANT. AU XXIE SIÈCLE, LE FERRY FAIT ENCORE DES VAGUES.
O
n pensait que l’embarcation avait sombré dans une retraite tranquille, dépassée par des Paris-New York fringants. Erreur : depuis quelques années, le ferry a le vent en poupe. À une époque où les compagnies aériennes, (trop) confiantes dans leur monopole, ne cessent de durcir leurs conditions – de la facturation du moindre cabas à la contraction perpétuelle de l’espace pour les jambes –, le ferry se pose, opportuniste, en modèle “anti-avion”. Sa promesse ? La liberté. De se mouvoir, d’humer l’air frais, de s’allonger… Au(x) restaurant(s) de bord, le choix ne se limite pas à l’option végétarienne ou omnivore du trolley tracté par un steward. Dans les aires de jeux, les enfants respirent, leurs parents avec eux. Certains navires vont jusqu’à proposer des espaces spa ou cinéma. De véritables palais flottants. Cerise sur le bateau, il y a autant de liaisons maritimes que d’occasions de prendre le large. Depuis le port d’Athènes, nombreuses sont les Cyclades que les locaux rejoignent d’un coup de ferry – l’île de Kéa
est à une heure, celle de Tinos à deux. Dans les eaux plus fraîches de la Manche, on rallie Jersey et Guernesey, les sœurs anglonormandes, depuis l’une ou l’autre de ses patries de cœur. Entre la Corée du Sud et le Japon, c’est encore un navire qui se charge d’acheminer les passagers à travers le détroit de Tsushima. Et c’est le ferry, toujours, que l’on emprunte au Canada pour gagner Fogo Island, nimbée de mystère… Et si “traversier” (son nom canadien) rime aussi bien avec liberté, c’est parce qu’il est possible d’y embarquer sa voiture. D’ailleurs, l’appellation (empruntée à l’anglais “ferryboat”) désigne initialement les bateaux conçus pour mouvoir les véhicules. Le pont-garage chargé, les passagers filent sur le pont pour humer l’air iodé, les mains arrimées au bastingage. C’est qu’il faut voir, aussi ému qu’au XVIe siècle, la terre s’éloigner. Alors que les flots submergent le champ de vision, la traversée peut commencer. Un moment suspendu qui, curieusement, ne s’apparente pas à du temps
VOYAGEURS
de trajet : guetter le jeu des dauphins à la proue du bateau ; gagner, le nez rougi, la chaleur enveloppante du salon des voyageurs ; et puis, bien sûr, être de retour sur le pont à temps pour voir la côte approcher. Le nec plus ultra de cette parenthèse sur l’eau ? S’octroyer une cabine – indispensable pour une traversée nocturne. Certaines, dotées de salle d’eau privative, font oublier que l’on a quitté la terre ferme. Au petit matin, le soleil toque au hublot, annonciateur d’une arrivée à bon port. Mais lequel ? En Corse depuis la Côte d’Azur ; dans les îles Shetland et Orcades au départ des Highlands écossaises ? Parce qu’essayer le ferry c’est l’adopter, il est possible d’embarquer pour plusieurs jours. Ainsi, le mythique Hurtigruten remonte inlassablement la côte norvégienne, desservant une trentaine de ports. Quant aux Chiliens, également bien pourvus en fjords, ils mettent le cap sur ceux de Patagonie. Les années ont beau passer, le ferry se maintient à flot. Un prétexte de plus pour opter pour le contre-courant. Littéralement. •
35
archi beau
LE DRINK C’EST CHIC COTSWOLDS, ANGLETERRE
T h e L iv in g Ro o m
BANGKOK, THAÏLANDE
LOUISVILLE, ÉTATS-UNIS
B K K S o c i a l C l ub
B ar G e n e v i e v e
Dans la luxuriance brumeuse des Cotswolds, Estelle Manor, hôtel de campagne et club privé, reçoit avec faste sur 1 200 hectares de calme et d’intimité. À toute heure, ses hôtes peuvent aller se lover au Living Room, l’un des bars du manoir. Cheminée qui crépite, déco à l’éclectisme hardi, fauteuils cosy et comptoir en marbre, le lieu prend ses distances stylistiques avec le British countryside mais en conserve l’exigence, dans les verres, grands crus et cocktails pointus.
Au rez-de-chaussée du Four Seasons, le BKK Social Club a trouvé la recette pour se placer en bonne position dans la liste des meilleurs bars d’Asie. Chic intemporel, service irréprochable et carte réduite puisant allègrement dans les répertoires latinos, de Mexico à Buenos Aires, savoureux sens de l’esthétique et éminente cave à cigares. Derrière le comptoir, bouteilles et miroirs forment un somptueux jubé dédié au dieu de la mixologie. Amen.
Tel le glaçon d’un Old Fashioned dans un rayon de soleil, on fond pour l’esprit de bistrot parisien du Bar Genevieve. D’autant qu’il est habilement combiné à une déco rétro dont le réalisateur Wes Anderson pourrait revendiquer la paternité. Perché au dernier étage de l’Hotel Genevieve, avec vue sur l’East Market District, on v(b)oit sans être vu. Aux beaux jours, on troque le fauteuil crapaud pour la terrasse, le bourbon pour les bulles, le burger pour les huîtres.
© Carol Sachs, BKK, Bar Genevieve
TEMPLES DE LA MIXOLOGIE À L’ATMOSPHÈRE NÉO-RÉTRO, CLINQUANTE OU FEUTRÉE DE SPEAKEASY, LES BARS D’HÔTELS RIVALISENT D’ÉLÉGANCE ET DE PANACHE. FAITES COMME EUX ET ALLEZ Y DÉGUSTER LES MEILLEURS ÉLIXIRS.
ET AUSSI
© Oskar Proctor/Flute, Subterra, Soho House
LE NEW YORK BAR DE TOKYO, LE ROXO À PARIS, THE KISSATEN À LISBONNE, L’ADVOCATUUR À AMSTERDAM…
LONDRES, ANGLETERRE
MONTRÉAL, CANADA
ISTANBUL, TURQUIE
F l ute
S ub te r ra
S o h o Ho u s e B ar
Rideaux scintillants, plafonds-miroirs, fauteuils léopard, murs de liège, comptoir en onyx, moquette tropicale… Diable que c’est kitsch ! Et que c’est smart. Car ce too much assumé est parfaitement maîtrisé. On s’y complaît donc, et sans peine, se rêvant roi et reine du disco ou flamboyant artiste de cabaret toisant de sa scène haut perchée le quartier – le bar est niché sur le rooftop panoramique couvert du Broadwick Soho. Flute, c’est pas du pipeau.
Enfoui dans les profondeurs de l’hôtel SonoLux, Subterra est un salon audio où des passionnés de (bonne) musique partagent leurs trouvailles avec une poignée d’oreilles mélomanes. Une bulle intimiste à la décoration néo-rétro léchée, à l’acoustique travaillée, au son pur et aux assises moelleuses. Soul, jazz, funk, hip-hop, dub. Sur la platine, reine de la pièce, tournent des pépites diggées ici et là. Dans les verres, des drinks au diapason.
Moulures, marbre de Carrare, cheminées sculptées, parquet point de Hongrie, le bar du Soho House a joliment capitalisé sur l’héritage opulent du Palazzo Corpi, érigé au XIXe siècle par un marchand génois. Un décor au charme anachronique où se sirotent des cocktails résolument contemporains. Le lieu a été pensé comme un club privé et, sous les fresques de ce petit palais, on se sent en effet délicieusement privilégié.
DESTINATIONS
38
VOYAGEURS
nouveaux héros
Traverser l’Atlantique Nord à bord d’un vieux catamaran de bois, sur les traces de la pollution plastique. Une aventure d’un mois menée par un trio féminin filmé entre tempêtes et introspection. Résultat : un documentaire et une fondation au souffle profond.
TROIS FILLES DANS LE VENT © Women & The Wind
C
igarette roulée aux lèvres, regard azur, le capitaine scrute les bourrasques de l’Atlantique Nord qui gonfle la grand-voile. Sept jours que le Mara Noka et son équipage – trois femmes, un lézard clandestin et une plante verte – ont quitté la Caroline du Nord, cap sur les Açores. Un vent de 40 nœuds, des vagues de trois mètres, annonce la radio. Une simple branche d’arbre encore couverte d’écorce sert de baume. Le squelette grince. La mer et le ciel déferlent dans les cabines. Les livres, l’ange protecteur, tout tangue, mais le rustique catamaran de bois tient bon. Bâti dans les années 1970 et retapé pour cette traversée particulière, il en a vu d’autres. À sa barre, Kiana Weltzien, la moitié de son âge, l’a déjà mené deux fois en solitaire, sur cette route inhabituelle pour la navigation de plaisance. “Ici les conditions sont dures, au début c’était le bateau qui me dirigeait. Au bout d’une semaine, je connaissais chacun de ses bruits, une symbiose s’était
VOYAGEURS
créée”, confie celle que rien ne prédestinait à naviguer, si ce n’est la confiance en son instinct et un modèle. Sa grand-mère, qui en 1963 quittait l’Allemagne en combi Volkswagen avec une amie, direction l’Afrique du Sud. Un périple de six mois. À 20 ans, Kiana plaque son job d’agent immobilier à Miami et répond à une annonce de fille au pair pour une famille qui croise dans les Caraïbes. L’amour s’amarre sur un quai voisin. “Un pirate romantique qui voyageait depuis toujours sur une pirogue polynésienne, encore plus rudimentaire que le Mara Noka. J’ai réalisé à quel point j’aimais cette simplicité, la capacité à transformer, à réparer soi-même. Puis un jour, au Panama, je suis tombée sur mon bateau.” La jeune femme apprend les rudiments, réalise une première traversée assistée, perd son mât, mais jamais ne tremble. “La naïveté est une force, sourit-elle. Oser l’inconnu ! À chaque fois que je lève l’ancre, je suis nerveuse. C’est le moment où je prends une décision. Dès que je suis dans l’action, ce sentiment disparaît.”
39
nouveaux héros
Rien de pire, selon elle, que de rester prisonnier de ses angoisses, du confort illusoire d’une vie, une relation ou un travail, qui prend l’eau. L’impermanence, voilà la plus grande leçon de l’océan : “Les conditions idéales de navigation, la tempête et l’inconfort : tout est passager, constate la jeune Américaine aujourd’hui en escale au Brésil. À terre, vous dépendez toujours de vos relations aux autres. Seule en mer, la nature vit sa vie, vos actions n’impliquent que vous…” Dans une certaine mesure. “Tisser un lien émotionnel avec l’océan” En juin 2022, la navigatrice, d’ordinaire solitaire, embarque deux recrues novices. Objectif du trio : alerter sur l’impact des déchets plastiques qui, comme le Mara Noka, suivent les vents et courants de l’Atlantique Nord. Premier lieutenant, Lærke Heilmann regarde depuis son enfance sur les rivages danois, la mer comme “un canevas vierge où tout est possible”. Une toile entachée pourtant chaque année par 14 millions de tonnes de déchets. Aux Canaries, où elle a désormais jeté l’ancre et sa planche de surf, Lærke travaille pour Clean Ocean Project. L’ONG opère un travail de fourmis, ratissant les plages au peigne fin. Une goutte d’eau face au raz de marée des microplastiques qui pourraient tripler d’ici 2050. Pourtant, durant la traversée, rien, ni blessures ni fièvre, ne plombe le sourire et la volonté de cette autre battante. Elle consigne leurs rencontres quotidiennes : méduses, dauphins, sternes royales, bouteilles, polystyrène… Trente jours et pas un sans plastique. “Ce n’est qu’en ressentant les choses que nous pouvons commencer à nous en soucier. Nous faisons tous partie à la fois du problème et de la solution”, constate Lærke qui, dans le coup de tabac, s’adresse par radio aux éléments pour solliciter leur clémence, et remercie le poisson pêché qui servira de déjeuner. “Il nous faut tisser un lien émotionnel avec l’océan, ressentir véritablement sa présence sauvage et sa fragile beauté”, suggère-t-elle.
Une troisième Grâce se charge de l’affaire. Corps tatoué, traits d’Aphrodite (déesse née de l’écume), Alizé Jireh tient la caméra malgré un mal de mer indomptable. Ses images, sublimement éthérées, composent un film doux et fort : Women & The Wind. Embarquement instantané qui retrace chaque moment de joie, d’inconfort et de sororité. “L’art est un bon moyen de sensibiliser”, résume Kiana pour son amie – repartie pour une nouvelle expérience dans un phare de l’Arctique. De son côté, la fondation Women & The Wind soutient les aventures à dimension environnementale menées par des femmes. “Parce que c’est encore dur pour nous toutes de trouver le soutien nécessaire à l’accomplissement d’un premier projet”, rappelle la capitaine du Mara Noka. Lorsqu’elle préparait son bateau, un passant lui a lancé : “J’espère que vous prenez un homme à bord !” Nous, on espère qu’il a vu le film. •
Kiana Weltzien Lærke Heilmann et Alizé Jireh sont les héroïnes d’une traversée à la voile de l’océan Atlantique, d’est en ouest, en 2022.
40
VOYAGEURS
Women & The Wind réalisé par Alizé Jireh (E.-U., 2024, 1h35). Pour soutenir la fondation : womenandthewind.com
© Women & The Wind
nouveaux heros
DESTINATIONS
41
lieux à vivre
HOME SWEET HOME
1
S I S E U L E M E N T I L É TA I T P O S S I B L E D E PA R T I R T O U T E N R E S TA N T C H E Z S O I . D E S C E N D R E P I E D S N U S P R É PA R E R S O N CA F É , N E PA S E N T E N D R E PA R L E R D E VO I S I N S ( N I L ES VO I S I N S PA R L E R ) , M I TO N N E R S O N D Î N E R P R É F É R É AV EC D E S P R O D U I TS L O C A U X D ’A I L L E U R S … C E S S E P T M A I S O N S PRIVÉES QUI EXAUCENT TOUS LES VŒUX VOUS D O N N E R O N T ENVIE DE TOUT PLAQUER . SWEET HOME (ALABAMA O U PAS) , N O U S VO I L À .
À deux heures de Cape Town, dans les vallées enivrantes du Petit Karoo, un chef sud-africain a cueilli et travaillé un duo de demeures Cape Dutch. Derrière l’apparence classique de Jonkmanshof (1) (murs enduits de chaux, pignons à volutes), un trois plats de qualité : chambres nostalgiques, salles de bains décadentes et jardin-potager soigné. À Melides, dans l’Alentejo, Christian Louboutin donne libre cours à sa créativité. Après un délicieux hôtel, il rêve une villa, La Salvada (6), l’architecte Tarek Shamma à ses côtés. Du rose poudré, un relief inspiré des bassins à degrés pour un écrin portugais digne des œuvres de sa collection privée. Dans le sud-ouest australien, sous de vertigineux karris (arbres géants), The Bushmans (2 & 8) permet de renouer avec la nature. Au cottage, on griffonne sur le secrétaire ou on bouquine d’un œil distrait avant d’aller griller des marshmallows à la belle étoile. Le matin, un kookaburra curieux toque au carreau et des wallabies détallent vers le lac. Lamacoppa (5), déposée sur un vaste domaine de la campagne d’Ostuni, est une masseria, ces fermes apuliennes jusqu’à l’os. Des lignes d’oliviers escortent jusqu’à la demeure de pierres blanches.
42
Autour, le jardin fleure bon les citronniers tandis que, près de la piscine, le four à pizzas est une invitation à dîner al fresco.
4
Accaparée par un impressionnant toit de chaume, la maison trône au cœur d’une prairie du Danemark. Acquise par la famille Dinesen – dynastie locale spécialisée dans le travail du bois –, la Dinesen Country Home (7), fraîchement repensée par le studio de design Mentze Ottenstein, ouvre ses portes à une poignée de privilégiés. Bienvenue au pays de Galles. Enchevêtrement de moutons, silhouette des monts Cambriens et glouglou du ruisseau : le tableau est bucolique à souhait. Table récupérée de l’écurie, mur d’origine dans la douche, au cottage Tincture (3), le réemploi est autant une nécessité qu’un parti pris. Un conseil : laisser la voiture au bout du chemin et finir à pied. Convoquez famille et amis : à une heure de Reykjavik, Saga (4) lo(d)ge confortablement dixhuit personnes. Ambiance historique et feutrée, chef privé pour les repas, bain chaud, bain froid et sauna : cet ancien refuge de pêcheurs des Westfjords islandais, blotti sur les berges de la rivière Langá, appâte et séduit. VOYAGEURS
6
5
7
8
VOYAGEURS
© Jonkmanshof, La Masseria/DR, Saga Lodge, Tincture Wales, The Bushmans, La Salvada, Dinesen Country Home/DR
2 3
43
SNAPSHOT
Andes péruviennes, décembre 2025.
TAKANAKUY : DES FEMMES DANS L’ARÈNE Texte & photos Matthieu Salvaing
À Santo Tomás, au Pérou, chaque 25 décembre, au lieu de déballer les cadeaux, on règle ses comptes. Pendant trois jours, le Takanakuy, mécanisme social ancien, est une manière d’empêcher les rancunes de fermenter. D’abord, on danse, on boit. Les fanfares saturent l’air, les costumes brouillent les identités. Puis viennent les combats, strictement encadrés : pas d’armes, un arbitre, un cercle humain, une poignée de main à la fin. Longtemps, ce rituel fut un territoire masculin. Mais aujourd’hui, les femmes aussi se
44
jettent dans l’arène. Jupes traditionnelles, tresses serrées, bottes couvertes de poussière, elles viennent s’affranchir d’une dette, laver une humiliation. Aucun exotisme dans leurs gestes, mais une économie de mouvement. Les coups sont rares, les prises brèves, le combat dure peu, personne n’applaudit longtemps. Ce qui frappe, ce n’est pas la brutalité, c’est la retenue. Ce qui compte, ce n’est pas la victoire, mais se tenir debout devant l’autre. Dans ces Andes rurales, le Takanakuy, héritage andin mêlé aux calendriers chrétiens
VOYAGEURS
et traversé par notre temps (les téléphones portables sont brandis comme des talismans), fonctionne comme une soupape collective, où la violence n’est pas glorifiée. Et cette récente présence féminine vient encore déplacer les lignes, en introduisant l’idée – simple – que la dignité n’a pas de genre, rappelant que le corps est parfois le dernier espace politique à investir pour réécrire et revendiquer sa place dans le monde. À Santo Tomás, le combat n’est pas une fin. C’est un passage, où quelque chose change. •
45
© Boby
Paris, avril 2026.
Prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, traduit dans quarante-quatre langues, autrice à succès d’une trilogie inspirée de son histoire franco-marocaine, celle qui est aussi journaliste défend l’universalisme par l’écriture et le voyage.
Petite conversation avec
LEÏLA SLIMANI “LE MOT ’HUMANITÉ’ N’EST PAS UN GROS MOT, IL NE FAUT PAS AVOIR PEUR DE L’UTILISER.”
JEAN-FRANÇOIS RIAL : Comment l’envie d’écrire vous est-elle venue ? LEÏLA SLIMANI Enfant, je n’ai jamais douté que je serai écrivain. Je viens d’une famille où le rapport au récit était très important, une famille de femmes où beaucoup d’histoires se racontaient, se transmettaient. Le fait de rapporter les récits était très présent et les enfants étaient valorisés selon leur capacité à les reprendre en main, parfois à les transformer pour y mettre leurs marques. Nous étions de très grands lecteurs. Pour mes parents, il n’existait rien de plus essentiel que la littérature et pas de plus beau, de plus honorable métier que celui d’écrivain. Autour de mes 8 ans, je me suis dit que mon père m’aimerait énormément si je devenais écrivain. J.-F.R. : Imaginiez-vous ce que pouvait être la vie d’écrivaine ? L. S. Une vie dans laquelle il y avait forcément du sens. Dans laquelle il est possible d’être plusieurs personnes, de vivre à différentes époques. Je regardais mes parents rentrer tous les jours du travail, dîner en famille, se coucher, repartir travailler : je ne voulais pas vivre comme ça. Je voulais une vie d’aventure. Je savais également qu’on ne devient pas écrivain du jour au lendemain, cela demande du temps, il faut se frotter à l’existence. Mon métier de journaliste, pendant cinq ans, m’a préparé à cela, je n’attendais pas une notoriété précoce. J’ai été patiente et lorsque j’ai senti que le moment était venu, j’y suis allée sans hésitation.
J.-F. R. : Vos livres sont des romans inspirés du réel, comme dans la trilogie Le Pays des autres, mais aussi des essais qui expriment votre engagement, comme dans votre ouvrage paru en mars 2026, Assaut contre la frontière… L.S. Au centre de mon écriture, il y a d’abord la fiction, la trilogie elle-même en est une. Même si elle s’inspire de mon histoire de famille. Dès que vous vous engagez dans un rapport avec le langage, il y a quelque chose de l’ordre de la falsification. L’écriture ne colle jamais au réel. Le rapport à la vérité pour un écrivain est beaucoup plus esthétique qu’éthique. L’imagination est plurielle. Dans la peau d’un autre, vous regardez le monde de son point de vue et vous réalisez qu’il n’y a pas de vérité unique. Ce vertige de la pluralité m’intéresse. S’il existe quelque chose de l’ordre de l’engagement chez moi, c’est de dire qu’on ne peut pas s’enfermer dans le dogmatisme, qu’il faut défendre la singularité des êtres. Les choses sont plus compliquées que ce que veulent bien nous dire les politiques, les médias de masse et les populistes. L’écrivain restore de l’ambiguïté dans le monde. C’est le pouvoir de la littérature : soudain un personnage que l’on croyait redoutable montre des parts de lumière. J.-F. R. : Les discours dominants brillent pourtant par leur simplification et les universalistes ont du mal à se faire entendre. Que faudrait-il faire pour donner plus d’écho à leurs voix ? L. S. Nous nous sommes laissé enfermer
VOYAGEURS
dans une critique de l’universalisme, visant les progressistes comme des personnes naïves. C’est dangereux. Car une société qui se moque des rêveurs, des idéalistes, des nuances est une société malade. Cela me rappelle un passage de l’Apocalypse de Jean : “Parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni bouillant, je vais te vomir de ma bouche.” Une société hystérique refuse d’écouter la mesure. Sans doute par ce qu’elle génère moins d’audience que les extrêmes… Je mène mon combat dans un domaine particulier qui est la littérature. La seule chose qui compte est donc d’écrire de bons romans, de tenter de consoler à travers eux et d’offrir au lecteur un langage qui rende justice à sa propre singularité. J.-F. R. : Quel est, en ce sens, votre livre le plus engagé ? L. S. C’est certainement Sexe et mensonges, sous-titré “Histoires vraies de la vie sexuelle des femmes au Maroc” qui traite donc de la sexualité au Maroc. Cet ouvrage est politique car il a été écrit avec le désir de changer les choses réellement, et notamment en militant contre certaines lois. Il a été publié en 2017, quelques mois après l’obtention de mon Goncourt pour Chanson douce. C’était une manière d’utiliser la médiatisation que j’avais à ce moment-là pour défendre les causes qui me semblent importantes. La dignité des femmes marocaines en est une évidente.
47
petite conversation
J.-F. R. : Dans Assaut contre la frontière, vous embrassez un autre combat : la défense de la langue arabe. Vous y exprimez le regret de ne pas la maîtriser. L. S. Je parle la darija mais pas l’arabe classique. Je suis analphabète dans ma langue. Je la parle mais ne suis pas capable de l’écrire ou de la lire. C’est en partie lié au fait que la langue arabe est fondée sur une diglossie qui a rendu compliqué son apprentissage, créant au passage des tensions au Maroc. Le pays a alterné l’enseignement français et l’arabisation. C’est toute la difficulté d’un pays multilingue, mais je défends pleinement cette caractéristique. S’enfermer dans une langue unique serait une erreur. J.-F. R. : Vous reconnaissez qu’avoir une langue en commun ne garantit pas l’harmonie. On le constate malheureusement en Israël, au Liban, etc. L. S. Bien sûr. Partager une langue ne veut pas dire partager les mêmes idées. Je parle français et je peux être face à une personne avec qui rien ne se dit, incapables de traduire l’un pour l’autre nos points de vue respectifs. De la même manière, vous pouvez ne pas parler la même langue et avoir l’impression que le courant passe. Cela arrive fréquemment en voyage. J’ai ce souvenir en Chine, au fin fond d’une campagne, de communiquer par des sourires, des gestes. Être attentif aux détails, à la politesse, à une façon de s’asseoir à table : les rites et les comportements sont un langage. J.-F. R. : En réalité, les frontières ne sont pas là où on les attend. L. S. Exactement. Les langues sont un espace ouvert par excellence. Pour apprendre le français, pas besoin de visa, vous ne demandez à personne l’autorisation d’entrer dans une langue. C’est un espace ouvert. Regardez la situation aux États-Unis. Une des premières choses que Donald Trump a instaurées en arrivant au pouvoir en 2017, puis de nouveau en 2025, a été le retrait, sur le site internet de la Maison-Blanche, de sa version en espagnol. Une façon d’affirmer son rejet de la culture hispanique. Pourtant, il aura beau construire des murs à la frontière mexicaine, les langues passeront toujours au travers. L’épisode Bad Bunny au Super Bowl en est la démonstration (lors du fameux concert de la mi-temps, l’artiste portoricain, star mondiale du reggaeton, a célébré son quartier de Vega Beja, ses racines, et tout le continent latino-américain– ndlr).
48
J.-F. R. : À la sortie d’Assaut contre la frontière, on vous a vu débattre sur un plateau de télévision avec l’académicien Alain Finkielkraut. Quel souvenir gardez-vous de cette rencontre ? L. S. J’ai adoré. Cela m’a rassérénée de pouvoir discuter avec quelqu’un avec qui je suis en désaccord sur de nombreux points. La rencontre permet de vivre dans une forme de paix, de manière sereine. On se sent plus fort, plus digne. Les certitudes ne nous lient jamais aux autres. Elles nous isolent et nous aliènent. Les gens qui ont juste envie d’avoir raison n’ont pas grand-chose à dire. Au contraire, les plus belles relations humaines sont fondées sur le doute. Les grandes conversations naissent lorsque vous acceptez de douter. C’est le cœur des grandes relations, amoureuses et amicales. Il y avait dans cet échange une forme de courtoisie et de respect intellectuel. Un cadre agréable pour exprimer nos désaccords. J.-F. R. : Sur le concept de “guerre des civilisations”, vous sembliez avoir plus d’accords que de désaccords ? L. S. Le fait est qu’il n’existe pas de choc de civilisations. Il s’agit plutôt d’une asymétrie dans les relations qui engendre un rapport de domination et de soumission. Il faut absolument réhabiliter la réciprocité. C’est d’ailleurs la vertu du voyage : donner sa place à la curiosité de l’autre. Non pas dans l’idée de le dominer ou de le contourner, mais vraiment pour se confronter à la différence. Faire preuve d’une humilité qui invite à lire des livres, essayer d’apprendre sa langue, comprendre comment il regarde le monde. Le fait d’être enraciné à un lieu n’empêche aucunement de s’intéresser aux autres. L’orgueil d’être soi ne doit pas rendre impossible le bonheur d’être ensemble. Mon livre est une défense de la langue, de la traduction. Parce que l’universalisme est un travail qui doit s’accomplir sans relâche. Il est important de mettre en place les mécanismes qui permettent de se reconnaître comme pluriel et en même temps de rappeler que nous sommes d’abord des êtres humains appartenant à une même espèce. Nous sommes dotés d’émotions communes depuis la nuit des temps. Si je lis un roman du XVe ou du XVIe siècle, il y a des émotions qui me parlent comme si elles étaient d’aujourd’hui. Il y a quelque chose d’universel et d’intemporel chez l’homme. Le mot “humanité” n’est pas un gros mot, il ne faut pas avoir peur de l’utiliser.
VOYAGEURS
J.-F. R. : Revenons au voyage, en dehors du Maroc bien sûr, quel a été le plus fondateur pour vous ? L. S. L’Italie. J’ai découvert ce pays à l’adolescence et il a changé ma vie. J’éprouve un attachement très profond à l’Italie, pour son savoir-vivre. Les villes italiennes, l’art, la nourriture, la langue – très belle. De manière générale, j’aime tout le pourtour méditerranéen : l’Espagne, la Grèce, la Tunisie, l’Égypte… C’est notre trésor commun, notre Mare nostrum. J’ai l’impression que nous parlons le même langage, nous partageons la littérature, la nourriture. Il y a aussi la Chine, un pays qui me bouleverse par sa civilisation passionnante et son aspect contemporain. C’est un voyage dans le temps qui permet de se décentrer pour regarder notre “Vieille Europe” autrement. J.-F. R. : Vous êtes attachée à la Méditerranée, mais vivez au Portugal. Comment l’expliquez-vous ? L. S. Cela traduit ma double identité. De même que je suis franco-marocaine, je suis une Atlantico-Méditerranéenne. Née à Rabat sur les bords de l’Atlantique, cet océan dit beaucoup pour moi. C’est un océan d’exploration, il a quelque chose de plus sauvage, de plus froid. La différence de température entre le jour et la nuit. Le rapport à l’hiver, à la tempête, est très fort. J’aime beaucoup la culture atlantique, une culture de marins avec une forme de fierté. Le Maroc réunit ces deux tempéraments. Abdallah Laroui, grand historien marocain, a dit : “Le Maroc est une île.” Fermé par la montagne, le désert, deux mers qui au passage l’ont protégé de la plupart des invasions. Ces deux mers-là fondent mon identité. J.-F. R. : Voyager influence votre écriture ? L. S. Oui, car voyager réunit tout ce que nous venons d’évoquer. Le rapport à l’autre, l’altérité, c’est aussi ce qui fonde la littérature. Se déplacer revient à déplacer ses certitudes, se bousculer, tout remettre en question. D’un point de vue physique et sensoriel, être confronté à d’autres paysages, d’autres sensations, d’autres corps nourrit mon écriture et la richesse de mes personnages. ASSAUT CONTRE LA FRONTIÈRE (Gallimard) L’essai de Leïla Slimani raconte son combat et son amour pour la langue arabe. Ses regrets également de ne pas la maîtriser pleinement. Au-delà de l’histoire intime, le livre est un plaidoyer pour la défense de la langue, l’identité plurielle, l’ouverture aux autres.
© Boby
“IL N’EXISTE PAS DE CHOC DE CIVILISATIONS. IL S’AGIT PLUTÔT D’UNE ASYMÉTRIE DANS LES RELATIONS (…). IL FAUT ABSOLUMENT RÉHABILITER LA RÉCIPROCITÉ. C’EST D’AILLEURS LA VERTU DU VOYAGE : DONNER SA PLACE À LA CURIOSITÉ DE L’AUTRE.” – Leïla Slimani
Discussion à bâtons rompus entre l’écrivaine et Jean-François Rial, pdg de Voyageurs du Monde.
© Agathe Berjaut © Laprade © Romain Prudence © Katrien deDudan Blauwer
JOURNAL VOYAGEURS Le monde selon vos envies
52
BENGALE-OCCIDENTAL
UNE INDE À L’ARTISANAT PLURIEL, ÉLEVÉ AU RANG D’ART MAJEUR
68
USA
84
STORYTELLING
90
LECCE
108
PHILIPPINES
122
TOUT CHAUD
136
JAPON
154
TOUT L’ART DU MONDE
168
BAJA CALIFORNIA
182
SHORT LIST
200
POSTFACE
LA FIN D’UN GRAND CHAPITRE AMÉRICAIN CÉLÉBRANT L’AMOUR, L’AMITIÉ ET LA LIBERTÉ
LA MODE AVION : DE LA JET-SET À L’AIRPORT LOOK
SOUS LE FEU DES PROJECTEURS, LA VILLE DES POUILLES INVITE AU PAS DE CÔTÉ
UN CARNET DE VOYAGE SENSIBLE ET POÉTIQUE SIGNÉ PAR L’ARTISTE AGATHE BERJAUT
LA COLLECTION HÔTELS 2027 : POUR DES NUITS AUSSI BELLES QUE LES JOURS
LE TOHOKU EN HIVER : CALME IMMACULÉ ET CONTRE-COURANT
CARTOGRAPHIE DE L’ART CONTEMPORAIN
RENOUER AVEC LA LENTEUR, MÊME AVEC DES ENFANTS. L’ÉTAT MEXICAIN IMPOSE SA CADENCE
DIX DESTINATIONS À INSCRIRE À VOTRE AGENDA
LE JEU DES 7 FAMILLES EN VOYAGE PAR GUILLEMETTE FAURE
51
BENGALE OCCIDENTAL L’esprit du geste
LA PENSÉE LIBRE DES CAFÉS DE KOLKATA. L’EMPREINTE DU POÈTE RABINDRANATH TAGORE À SANTINIKETAN, DANS LE DISTRICT DE BIRBHUM, MAGNIFIÉ PAR UNE ARCHITECTURE VERNACULAIRE ET NATURE. LA SOIE ET LES PALAIS JAÏNS DE MURSHIDABAD, “CAPITALE MONDIALE DES RICHESSES OUBLIÉES”, DONT LE PATRIMOINE SE VOIT RESSUSCITÉ PAR UNE COMMUNAUTÉ LOCALE INVESTIE… UNE INDE QUI PARLE, TISSE, BÂTIT, OÙ L’ARTISANAT S’EST MUÉ AU FIL DES SIÈCLES EN ART MAJEUR.
TEXTE ALEXANDRA SENES
53
PHOTOS MATTHIEU SALVAING
KOLKATA, ANCIENNEMENT CALCUTTA, capitale du Bengale-Occidental, passe souvent pour être la capitale intellectuelle de l’Inde. Plusieurs raisons à cela. Pendant trente-quatre ans, de 1977 à 2011, l’État du nord-est fut dirigé par le Left Front, une coalition de partis de gauche dominée par le CPI(M) – Communist Party of India (Marxist). Soit l’un des rares régimes parlementaires du monde où un gouvernement marxiste fut porté au pouvoir par voie d’élections législatives. Cette longue période ancra l’idée que l’écrivain, le professeur, le syndicaliste ou le metteur en scène pèsent autant socialement qu’un industriel. Ici, on s’attend à ce qu’un citoyen sache citer un poète ou commenter la politique nationale. Le café n’est pas seulement un café, mais un espace de discussion ; le livre n’est pas un produit de niche, mais un outil politique. Avant cette ère communiste, l’Inde coloniale du XIXe siècle est marquée par une autre révolution : la Renaissance du Bengale. Un mouvement socio-culturel et religieux mené par une élite urbaine brahmane et instruite. Les Bhadralok ont ainsi soutenu plusieurs réformes portant sur la presse, le théâtre, la politique. Vivier de rêveurs et d’utopistes, le légendaire Indian Coffee House, sur College Street, diffuse depuis des décennies dans une atmosphère enfumée cet héritage intellectuel à travers l’adda, pilier de la culture bengalie qui consiste à se rassembler de façon informelle pour partager des idées. Une effervescence érudite qui n’est pas sans rappeler les cafés littéraires parisiens de la Rive Gauche. Kolkata est d’ailleurs souvent rebaptisée le “Paris de l’Orient”.
54
Parmi les principales figures de la Renaissance du Bengale, l’écrivain-poète Rabindranath Tagore (1861-1941). Originaire de Kolkata, ce libre-penseur qui n’aimait pas l’école en crée une en 1901, à quelque cent-soixante kilomètres au nord, dans le district de Birbhum. Une ville-ashram, dans l’esprit des anciens gurukul indiens (où les élèves apprennent et vivent près de leur gourou), avec classes en plein air, proposant une philosophie vivante de l’éducation, notamment pour contrer le système colonial qui privilégie l’apprentissage par cœur. À la place, instituer un enseignement qui unirait l’intellect, la créativité, la compassion et l’humanité, et transcenderait les barrières religieuses et culturelles. Santiniketan (“Séjour de paix”) ouvert, il devient le lieu de la rencontre entre sagesse indienne, modernité panasiatique, traditions médiévales et folkloriques de la région. Le projet continue de se développer et Visva Bharati voit le jour en 1921, donnant vie au rêve d’“université mondiale” de Tagore, auréolé du prix Nobel de la littérature depuis 1913. Conscient que l’enseignement proposé en Inde ne saurait être complet s’il est dissocié du monde paysan et de sa population, l’humaniste Tagore débute un travail de reconstruction à Sri Niketan, dans l’école Shikshasastra, avec l’objectif d’améliorer la vie rurale sous tous ses aspects – agriculture, éducation, santé, etc. L’artisanat y est une discipline fondamentale, permettant à tous les élèves d’apprendre un métier et de pouvoir à terme subvenir correctement à leurs besoins. Symbole éclatant de la conviction de Tagore que l’éducation ne consiste pas à remplir un esprit, mais à façonner une vie,
VOYAGEURS
le cosmopolite Santiniketan est particulièrement mémorable. On y rencontre des artisans et l’on peut assister à des récitals de musique classique indienne et de danse. Sols latéritiques rouges, chênes verts (chhatim), grands champs : le cadre est profondément différent du circuit touristique habituel. Aujourd’hui encore, certains cours mêlant garçons et filles de toutes les castes s’y tiennent à l’ombre des banyans. Pour mieux saisir l’apport et l’empreinte de Rabindranath Tagore, nous partons à la rencontre du couple Roy, formé par Bidyut et Lipi. Artiste et architecte de la terre, Bidyut est né dans le Jharkhand, État indien dont le nom signifie “Terre des forêts”. Après avoir étudié dans une école d’art à Kolkata, il poursuit son master à l’université de Santiniketan, où il achète un terrain dans un magnifique village tribal appelé Boner Pukur Danga. Bidyut Roy a une approche holistique de l’architecture similaire à celle de l’Égyptien Hassan Fathy, qui a révolutionné l’architecture de son pays en réhabilitant l’utilisation de la brique de terre crue (l’adobe) et des techniques traditionnelles nubiennes. Bidyut collabore avec les communautés locales et conçoit des bâtiments adaptés à leurs besoins. Ses maisons en terre émergeant du sol semblent avoir toujours été là. “Je suis un artiste qui réalise une architecture sculptée à la main, destinée à provoquer une réaction chez celui ou celle qui la contemple”, explique-t-il. Mi-ruche, mi-maison de Barbapapa, la demeure de Bidyut et Lipi est ouverte aux éléments et aux pensées qui circulent librement. On y est traversé par l’air, le vent, la lumière du soleil et les chants d’oiseaux.
À Santiniketan, chez Bidyut et Lipi Roy, dans le village de Boner Pukur Danga. Architecte alternatif, Bidyut construit avec les communautés locales un habitat organique, en terre, et sculpté à la main.
DESTINATIONS
55
Dans la maison du couple Roy, la touche féminine et délicate de Lipi se retrouve dans la décoration : céramiques, tissus et bouquets de fleurs séchées sont au diapason.
56
VOYAGEURS
57
À Azimganj et Jiaganj, de part et d’autre Coucher de soleil de la HooghlydeRiver, le riche patrimoine aux environs Saspol. architectural aimante les regards.
58
VOYAGEURS
BENGALE-OCCIDENTAL
59
60
VOYAGEURS
Elle aussi artiste, son épouse Lipi a sa propre vision de la maison, moins rudimentaire, plus féminine. Depuis leur mariage, elle est à la fois une alliée et une critique précieuse. “Je compose avec la lumière, le soleil et l’ombre pour créer des atmosphères qui invitent à la réflexion et à la connexion avec soimême”, précise Bidyut. L’argile latéritique rouge, riche en fer, que l’on trouve dans la région, est parfaite pour ses créations. Le tropique du Cancer passant tout près, la végétation y est luxuriante et permet l’introspection et l’installation d’une vie sensible. “Les fortes pluies de la mousson ajoutent à cette atmosphère dont on peut profiter depuis notre maison sans nous sentir intimidé. Une telle zone d’énergie est difficile à quitter”, confie-til. En effet : un déjeuner chez Lipi et Bidyut peut doucement se prolonger en un dîner. Bidyut opère avec attention et ajoute plus qu’il ne supprime : “Dans ce pays tropical à la grande population, j’en suis venu à admirer l’espace psychologique dont nous avons tous besoin pour rester humains.” On retrouve ici un peu de l’architecture dévotionnelle des temples voisins, qui sont aussi des expressions de l’artisanat, de l’art narratif et de l’idiome vernaculaire du Bengale. Dans le travail de Bidyut, l’argile respire le naturel. Elle protège les murs, recouverts d’un enduit à base de kaolin et animés de peintures réalisées à la main. Le toit est composé de tuiles en terre cuite, façonnées aussi à la main. Des feuilles de palmiers moulées dans le ciment sont incrustées dans les plafonds. Et nous, nous sommes comme plongés dans une maison de conte. Lipi et Bidyut passent des heures à discuter textures et couleurs. Ensemble, ils sont les gardiens de la terre, protecteurs de la beauté et de la simplicité. Bidyut travaille sur plusieurs projets très variés : un centre de bien-être situé dans le village de Bairbhita, à Naxalbari, près de Bagdogra ; des collaborations avec le Mango Tree Village, boutique d’art et d’artisanat à Siliguri, ainsi qu’avec la Diya Mud House, la Teera Homestay et le Ballavpur Danga Village, au milieu des rizières de Santiniketan. Bien qu’à une centaine de kilomètres au nord-est, à Murshidabad, ancienne place forte moghole où se concentraient au XVIIIe siècle le pouvoir, le commerce (5 % du marché mondial y étaient réalisés) et la culture, un patrimoine en terre cuite – mais en danger – perdure également. La ville fut fondée par un homme du Marwar (Rajasthan), qui finança une famille de dirigeants locale afin de lutter contre la domination britannique et de conserver une Inde forte. Avant que l’activité économique ne se tourne vers Kolkata, Murshidabad, située sur la rive est de la Hooghly River, le défluent le plus large du Gange, était donc la capitale des Nawabs, et aussi de la soie du Bengale.
Boiseries sculptées, hauts plafonds, marbres somptueux, colonnes corinthiennes, vitraux et lustres ouvragés, carreaux de majolique… S’étendant sur près de 4 000 mètres carrés, Bari Kothi est un hymne à l’architecture gréco-romaine et française et au patrimoine culturel de Murshidabad.
BENGALE-OCCIDENTAL
61
Le Darbar Hall du Bari Kothi, salle d’apparat et de dîners d’exception. Photo de droite : pause au fil de l’eau pour le personnel du Bari Kothi.
La région fabrique en effet depuis des siècles une soie fine à partir de vers nourris au mûrier, réputée pour sa qualité et son tissage, notamment sur les saris de baluchari (de Baluchar, “île de sable”, non loin de Murshidabad), où sont représentées des scènes mythologiques miniatures. Le tissage baluchari a obtenu un statut d’indication géographique et une demande officielle pour protéger le nom de “soie de Murshidabad” a été déposée en 2023. Malgré une reconnaissance locale – porter un sari de Murshidabad est un geste identitaire fort dans l’est de l’Inde – et internationale, la filière demeure fragile. En cause : le climat aléatoire, la pression économique et l’exode rural des jeunes artisans. Pourtant, le district de Murshidabad ne déçoit pas. À Azimganj et Jiaganj, de part et d’autre de la gangétique Hooghly River, le riche patrimoine architectural aimante les regards. Les marchands jaïns sheherwali, des puissants venus du Rajasthan et du Gujarat, s’y étaient installés dès le XVIII e siècle. Quatre-vingt-dix-sept familles jaïnes y auraient construit jusqu’à 16 temples, dont 14 restent encore de parfaits exemples de la fusion des styles jaïn musulman et européen. Aujourd’hui lieux
62
VOYAGEURS
de pèlerinage (tirth), ils étaient à l’époque des lieux de vie à part entière où appliquer les règles religieuses et alimentaires jaïnes, maintenir l’endogamie, célébrer les mariages au sein de la communauté marchande. Au bord de l’eau se dresse Bari Kothi, le “palais de l’Aîné”, ancienne résidence de la famille sheherwali Dudhoria Raj construite en 1774, puis abandonnée après le déclin de Murshidabad, au XXe siècle. En cinquante ans, l’humidité avait dévoré les murs, les termites les poutres, et quelque cinq cents chauves-souris squattaient la cour centrale. De lourds travaux initiés par Darshan et Lipika Dudhoria sont alors confiés à l’architecte indo-canadien spécialisé en restauration, le Dr Samar Chandra. Baptisé “Project Priceless”, le bâtiment est remis en état grâce à l’intervention de plus de cent cinquante villageois, formés à la maçonnerie ou à la menuiserie, qui œuvrent tous à cette renaissance. En 2018, le lieu rouvre et devient le premier Grand Hôtel de charme patrimonial d’Inde orientale. Croissance communautaire, zéro déchet, etc., le Bari Kothi s’inscrit dans les Objectifs de développement durable voulus par les Nations unies.
Plus de deux cent cinquante ans après sa construction, Bari Kothi reste l’une des demeures les plus remarquables de Murshidabad.
VOYAGEURS
L’une des façades en terre cuite sculptée des quatre temples de Char Bangla, bâtis au bord de l’eau au XVIIIe siècle et aujourd’hui menacés de sombrer.
Influences britanniques, touches grecque, romaine et française, éléments moghols et indo-islamiques, la maison s’étend sur plus de 4 000 mètres carrés et repose sur un mélange de chaux et de briques pilées (chuna surkhi). Le frère et la sœur, Darshan et Lipika, y ont même découvert des vestiges anglais : poutres de fer de la Frodingham Iron and Steel Company, carrelages de la ville de Stoke-on-Trent et coffres de Manchester cachés dans les murs du gaddi ghar, une salle de réunion. Aujourd’hui, on navigue du janana chowk (quartier des femmes) au mardana chowk (quartier des hommes), on vous raconte le Halwai Khana, un bâtiment entièrement dédié au halwai, le maître pâtissier, et aux desserts ; le Darbar Hall, une salle d’apparat, jadis tribunal des Babus, où des dîners d’exception ont lieu désormais ; ou l’Amtala, un jardin de mangroves. Les quinze vastes suites, décorées d’antiquités, soulignées d’arcades sculptées à la main, équipées d’opulentes baignoires encastrées, expédient les voyageurs dans une grande maison familiale chaleureuse et chargée d’histoire. La propriété comprend également trois jardins, sept cours intérieures, des terrasses, une bibliothèque, plusieurs salons, dont un de musique, un café au bord de l’eau… La cuisine sheherwali, végétarienne, y est mise à l’honneur, servie dans différents lieux de l’hôtel selon les horaires. Préparée à partir de produits cultivés sur place (légumes, fruits, herbes et épices), elle mélange l’héritage rajasthani, les parfums moghols du Bengale et la discipline jaïne – laquelle, le soir venu, proscrit viande, ail et oignons. Face au Gange, on déguste des plats agrémentés d’un chutney fait à partir
BENGALE-OCCIDENTAL
du fruit du Bel, un arbre aromatique ; le riz soufflé est sucré au jaggery, les petits pains vapeur sont au lait réduit… À table, tel un maharaja, on est honoré d’être si bien choyé par une brigade féminine en saris rouges, toujours en alerte et veillant à ce que l’on ne manque de rien. Quelques kilomètres plus loin, à Baranagar, la réalité est plus amère : le complexe de Char Bangla, bâti au bord de l’eau au XVIIIe siècle, menace de sombrer. Le Gange ronge la berge et les archéologues locaux insistent sur l’urgence patrimoniale à sauvegarder ces quatre temples shivaïtes. Leurs façades en terre cuite sculptées, représentant le Ramayana (une épopée indienne datant du Ve siècle avant notre ère qui raconte en quelque 24 000 vers l’exil puis le retour de Rama, prince d’Ayodhya), des scènes de paysannerie ou des musiciens, nous renvoient à Santiniketan, son sol latéritique rouge et ses bâtiments d’adobe. La terre, toujours la terre. Ce lien qu’elle crée, de Santiniketan à Murshidabad, montre à quel point l’utilisation d’un même matériau établit, malgré des fondations historiques différentes, une écriture, un récit commun de la vie rurale. Un artisanat de la mémoire qui traverse les époques, et reste gravé aussi bien sur les murs de sanctuaires séculaires que sur ceux d’une maison Barbapapa.
•
65
CARNET PRATIQUE • BENGALE-OCCIDENTAL • CARNET PRATIQUE • BENGALE-OCCIDENTAL • CARNET PRATIQUE
3 spots
Les essentiels
DE NOS SPÉCIALISTES INDE
1 Le bon moment D’octobre à mars, la saison est sèche et la chaleur supportable. 2 Y aller Avec Air France, environ 13 h avec une correspondance. 3 Bon à savoir Un peu moins connu que le Rajasthan ou le Tamil Nadu, le Bengale est un véritable voyage à contre-courant. 4 Budget 8 jours à partir de 6 000 € par personne, incluant vols, train, hébergements, visites privées…
College Street_ Ou Boi Para, à Kolkata. La rue est surnommée Book Lovers’ Street et est le plus grand marché de livres d’occasion au monde. La ville accueille aussi la Kolkata Book Fair, foire non-commerciale de livres aux plus de 2,5 millions de visiteurs chaque année. Indian Coffee House_ Un phare pour des générations d’étudiants, de militants, de cinéastes (dont Satyajit Ray), de poètes et de journalistes. Lieu incontournable à Kolkata, on y pratique l’adda, cet art bengali de la conversation. On y vient pour débattre, pas pour manger. Nutcase Etc._ Rituparna et Avinandan sont aux commandes de ce micro-bar de Kolkata. Logé dans un bâtiment centenaire, touches Art déco et fenêtres khorkhoï, l’immeuble héberge aussi le Skinny Mo’s Jazz Club, réputé pour ses concerts et ses soirées d’écoute de vinyles organisées par Munir Mohanty,et la friperie Love Me Twice.
WHY NOW ? 3 BONNES RAISONS DE PARTIR
1
Vivre la Durga Puja une fois dans sa vie. Cette grande fête hindoue est célébrée chaque automne à Calcutta.
2
L’incontournable KOKORO Rabindranath Tagore voulait ouvrir l’Inde à l’Asie, surtout au Japon. Ce dialogue apparaît dans un projet très particulier. Il s’appelle Kokoro, “cœur” en japonais. C’est une maison construite par l’écrivain et calligraphe Nilanjan Bandyopadhyay. L’idée est radicale : construire, en pleine campagne bengalie, la maison japonaise que Tagore rêvait d’habiter. Bois, enduits de terre, lignes sobres, pièces basses, rituel du thé. Kokoro sert de manifeste vivant du lien Inde-Japon imaginé par le poète.
Pour Rabindranath Tagore. L’année 2026 marque le 165e anniversaire de la naissance du poète. À cette occasion, diverses performances culturelles sont programmées tout au long de l’année à Santiniketan.
66
150 000 piétons empruntent chaque jour le pont suspendu de Howrah, symbole de Kolkata qui traverse le Hooghly, un bras du Gange. Rebaptisé “Rabindra Setu” en hommage au poète Tagore, c’est le pont cantilever le plus fréquenté du monde.
Mémo VOYAGEURS EN INDE
3
Un bain de culture et d’artisanat. La région reste un carrefour inimitable et inspirant d’influences persanes, bengalies et européennes.
LES CONSEILLERS Natifs ou simplement amoureux de l’Inde, ils sont l’atout n° 1 de votre voyage. Capables de mettre sur pied des rencontres, activités, visites selon votre personnalité et vos centres d’intérêt. Les étapes, le rythme, les hébergements sont aussi sélectionnés pour vous correspondre au mieux. L’EXCLU VOYAGEURS Le “voyage désorganisé”! Particulièrement adapté à un pays émotionnel comme l’Inde. En lien quotidien avec votre conseiller et la conciergerie sur place, vous établissez en direct l’itinéraire et le programme de vos journées, en fonction de votre ressenti à l’instant T.
2 jours en plus ? >>>JAIPUR Dans le prolongement d’un voyage au Bengale-Occidental, Jaipur, capitale du Rajasthan, s’annonce comme la cerise sur le gâteau. L’esthétisme de la ville rose s’exprime partout, des palais aux bijoux, des hôtels coups de cœur (Villa Palladio, 47 Jobner Bagh) à sa cuisine savoureuse. Au programme : shopping, visites d’ateliers, balade dédiée à l’architecture, match de polo et, pourquoi pas, dîner avec un maharaja.
LE CHIFFRE
CARBONE DIMINUÉ ET 100 % ABSORBÉ Pour lutter contre le réchauffement climatique, Voyageurs du Monde participe à des projets de reforestation qui permettent la totale absorption carbone sur l’ensemble de ses voyages.
VOYAGEURS
LA CONCIERGERIE FRANCOPHONE Basés à Delhi mais opérant sur l’ensemble du territoire, joignables en permanence par téléphone et messagerie instantanée, les concierges francophones ne sont jamais pris de court pour vous aider à démêler une situation, obtenir une réservation, dénicher la perle rare. En bref, rendre votre expérience la plus fluide possible. CONTACTEZ UN CONSEILLER SPÉCIALISTE DE L’INDE AU 01 84 17 21 64 (ligne directe).
Kala Bhavana est la faculté des beaux-arts de l’université Visva-Bharati, à Santiniketan. L’artiste K.G. Subramanyan, pionnier de l’art moderne en Inde, y a peint deux fresques murales étonnantes, couvrant plus de 185 mètres carrés de surface. Véritable plaidoyer pour l’harmonie, l’œuvre évoque un jardin enchanté peuplé d’un bestiaire à la fois réel ou emprunté à des fables.
MALAISIE
DIX ANS APRÈS LEUR PREMIER ROAD-TRIP, LES PHOTOGRAPHES MAUD CHALARD ET THÉO GOSSELIN ONT REPRIS LA ROUTE DE L’OUEST. OBJECTIF : CLÔTURER UN GRAND CHAPITRE AMÉRICAIN CÉLÉBRANT L’AMOUR, L’AMITIÉ ET LA LIBERTÉ. ENTRETIEN.
It’s all about love
USA PHOTOS MAUD CHALLARD & THÉO GOSSELIN
68
70
VOYAGEURS
USA
71
74
VOYAGEURS
USA
75
76
VOYAGEURS
ÉGYPTE
77
78
VOYAGEURS
USA
79
80
VOYAGEURS
ÉGYPTE
81
Quel était le prétexte de ce dernier périple ? MAUD CHALARD Après treize ans de vie commune, une décennie de voyages aux États-Unis, nous nous sommes mariés en août 2025. La destination de notre lune de miel s’imposait de manière évidente. Les USA sont le pays où nous avons fait le plus de road-trips, c’est celui qui inspire notre travail photographique. THÉO GOSSELIN Ce voyage marque aussi la fin de cycle sur la route américaine, la quête de liberté, le portrait d’une certaine jeunesse. L’idée est de réunir les images de ces dernières années dans un livre. Comment expliquer l’impact qu’ont sur vous les États-Unis ? T. G. La lumière, le ciel infini, cette sensation d’espace démesuré. C’est un pays de cinéma qui nous a toujours influencés. Mes images sont bercées par les films, la musique, le rock, plus que par la photographie. M. C. J’aime le côté brut et poétique de la folk – une guitare, une histoire. Ça colle à mon style. La culture visuelle américaine s’exprime partout dans l’architecture, les signalétiques. Cette Amérique-là nous parle.
82
Comment se distinguent vos univers respectifs ? T. G. Plus on avance, plus ils se démarquent. Maud a un regard plus sensible, elle arrive à documenter la féminité, une certaine fragilité, un amour inconditionnel de la nature et des animaux, l’essence de la vie. M. C. Le travail de Théo est très explosif, rock’n’roll : les copains, la fête, la vitesse. Un aspect reportage qui exprime la fureur de vivre. Le road-trip est-il votre définition du voyage ? Quelle place laissez-vous à l’improvisation ? T. G. Le point de départ est souvent Los Angeles, où nous laissons notre van. Un point d’arrivée, quelques étapes : le reste se décide au fil de la route. On aime se perdre dans des endroits a priori moins sexy que la Californie ou autre, mais qui sont photographiquement mille fois plus intéressants car restés dans leur jus. Au Nevada, en dehors de Las Vegas, il y a plein de pépites cachées. Je pense à Goldfield sur l’US 95, à côté de Tonopah. À peine plus de 200 habitants vivent là face au désert.
VOYAGEURS
M. C. Prendre la route et tracer. Les routes américaines sont taillées pour ça ! Rouler dans un décor à couper le souffle, s’arrêter dans une ville paumée, puis en fin de journée, au bout d’une piste, au bord d’une rivière, dénicher un campement, préparer un feu : c’est un rituel. Nos voyages durent souvent plus d’un mois, suffisamment pour traverser plusieurs États. On aime aussi revenir dans ces villes comme Goldfield ou Ely, dans le Nevada aussi. À l’époque de la ruée vers l’or, elles prospéraient et comptaient peut-être vingt mille habitants, avant d’être abandonnées. Les maisons délabrées, les carcasses de voitures rouillées, le visage buriné et les yeux vairons d’un vieil homme… Tout cela nous intéresse sur les plans photographique et humain. L’amour et l’amitié sont au centre de votre travail. Quelle est la part de réel et celle de mise en scène ? T. G. J’ai toujours voulu montrer des valeurs d’amitié, de liberté totale, de rêve et d’amour. C’est l’univers dans lequel nous voulons vivre, un peu comme notre mai-
son. Il y a des photographes de guerre, j’aime l’idée de faire des photos de paix. M. C. Nous aimons tous les deux documenter les belles choses. Mais cet esthétisme s’appuie sur une réalité, le plus souvent captée sur le vif, parfois dirigée, un minimum. Comment arrivent les rencontres ? L’une d’elles vous a-t-elle particulièrement marqués ? T. G. Nous publions en cours de route les grandes lignes de notre itinéraire et les gens nous proposent de nous arrêter, de partager un moment de vie. M. C. C’est la rencontre avec deux jeunes, frère et sœur. Ils habitent Las Vegas. Pas celui qu’on connaît. Un autre, au NouveauMexique, là où a été tourné No Country for Old Men (film au quatre Oscars de Joel et Ethan Coen, réalisé en 2008 – ndlr). L’une de ces villes figées dans le temps. Eux semblaient sortis d’un film. On a passé la journée ensemble, à les photographier. Le soir, ils nous ont invités à dormir dans un hangar rempli de pianos. On a fait la fête, et là, ils se sont confiés sur une tragédie liée aux armes et à la drogue, les deux fléaux de l’Amérique. Nous ne les oublierons jamais.
Entre 2015 et 2025, l’Amérique a profondément muté. L’avez-vous ressenti au fil de ce voyage ? T. G. L’Amérique a changé, et nous avons mûri. À 25 ans, nous étions focalisés sur l’aspect spectaculaire du pays. À 35 ans, nous sommes plus sensibles à ses ombres. L’Amérique de Trump n’est plus celle d’Obama. La vision d’un monde cosmopolite synonyme d’espoir a disparu. Le pays est malade de l’intérieur. Si les problèmes liés à la drogue et aux armes ont toujours existé, ils se sont intensifiés. Idem, la discrimination raciale était un phénomène que vous constatiez ponctuellement, aujourd’hui son expression s’est décomplexée. M. C. Un jour, j’ai acheté à un vieux monsieur une superbe photo des années 1970 : un couple enlacé à l’arrière d’un pick-up, cheveux au vent. Je m’attendais à un bel échange, mais quand il a su que j’étais Française, il m’a juste souhaité que Marine Le Pen arrive au pouvoir. Nous avons eu des coups de mou durant ce voyage, à se demander ce qu’on faisait là, mais à ces extrêmes s’oppose la résistance d’une jeunesse qui refuse de se soumettre. Artistiquement, la colère amène des choses fortes, comme les protest songs de Jesse Welles (quatre nomi-
PORTFOLIO
nations aux Grammy Awards – ndlr) qui rappelle l’engagement d’un Bob Dylan. Visez-vous de nouveaux horizons ? T. G. Oui ! Nous avions besoin de boucler la boucle américaine pour passer à autre chose. Le monde est vaste… Professionnellement, la remise en question est permanente. Il faut être vigilant à ce que le stress ne tue pas la passion. Partir avec Maud, faire des rencontres et ramener des images reste ce qui me rend le plus heureux. Je pense aussi au cinéma, qui m’a toujours attiré, même s’il est difficile à atteindre. M. C. On aimerait transposer notre regard, nos valeurs, sur d’autres destinations : le Pérou, le Japon notamment. En photo, j’aimerais oublier la nécessité d’en vivre, retrouver le plaisir enfantin des débuts.
•
83
© Daily Herald Archive/National Science & Media Museum/SSPL via Getty Images
Shooting d’aéroport pour l’icône londonienne Marianne Faithfull, en 1969.
Premiers voyageurs tirés à quatre épingles, icônes glamour des sixties, stratégie commerciale des marques de luxe et des beautiful people : le passage par l’aéroport est toujours une leçon de style. Avec ou sans jogging.
LA MODE AVION De la jet-set à l’airport look Texte
RAPHAËLLE ELKRIEF
85
L’ère de la jet-set Le “style aérien” émerge dès la fin des années 1950. Période d’une ère nouvelle pour l’aviation civile au cours de laquelle le trajet Paris-New York s’effectue désormais en sept heures quand il en prenait encore vingt-quatre en 1946, douze ans plus tôt. À New York, en mai 1957, l’architecte américain William Pereira, qui vient de se voir confier la rénovation de l’aéroport international de Los Angeles, parle alors de “Jet Age”. “Les aéroports misaient clairement sur le luxe, une architecture de pointe et l’idée de progrès et de modernité”, rappelle Summer Anne Lee, historienne de la mode et enseignante au Fashion Institute of Technology de New York (FIT). Les avions servent de décor pour des shootings (Vogue, juillet 1957 ou janvier 1962), et de taxi à une “jet-set” qui sillonne le monde de fête en fête. L’expression, utilisée pour la première fois au début des années 1960 par un chroniqueur du New York Times, décrit une poignée d’happy few plus ou moins célèbres habitués aux décollages imminents. Ainsi de la princesse de Monaco Grace Kelly, atterrissant à Philadelphie en tailleur et lunettes papillon avant de se rendre à une réception, ou de l’icône éternelle du Swinging London, Marianne Faithfull, en train de traverser Heathrow, en 1967, avec une étole de plumes… “À cette époque, le transport aérien était plus exclusif, et cette dimension se reflétait dans les éditoriaux de mode”, poursuit l’universitaire.
Aéroport-podium et stratégie marketing Avant les contrôles aux portiques ( jusqu’aux années 1970) et le plan Vigipirate (1995), “l’aéroport était un endroit facile d’accès pour les paparazzis, qui pouvaient aller directement sur le tarmac pour shooter les allées et venues des célébrités”, précise Saveria Mendella, journaliste mode. Massés aux carrousels à bagages de LAX, JFK ou d’ailleurs, ces chasseurs d’images ont transformé les halls des aéroports en scènes médiatiques permanentes. Les célébrités ont vite compris l’équation : pas de contrôle + espace public = impossibilité de protester. Autant en tirer profit et faire des terminaux des lieux pour se montrer et jouer la carte du look performatif. Les années 2000 ont leurs pionnières en la matière : Victoria Beckham, exSpice Girls, femme “de” et d’affaires ; Paris Hilton, ancienne bimbo héritière, ou bien encore la chanteuse barbadienne Rihanna. “Certains ont choisi le jeu de l’évitement (…), refusant d’alimenter la machine. D’autres, comme la famille Beckham avec ses looks coordonnés, ont décidé d’en faire une stratégie de communication à part entière”, explique Saveria Mendella. Posh Spice l’a d’ailleurs avoué un jour au Vogue UK : “L’aéroport est mon podium.” Si cette dernière demeure un cas extrême (on ne l’a jamais vue dans un hall d’arrivée sans être parfaitement apprêtée), elle incarne toutefois une tendance qui structure l’écosystème de la mode depuis une vingtaine d’années. Entre scénographie maîtrisée par les voyageurs VIP et campagne marketing orchestrée, la frontière est parfois mince. Chez Gucci, la campagne Valigeria (2023), nom de la première boutique de la maison italienne entièrement dédiée à l’art du voyage, a été tournée dans un aéroport, avec le top Kendall Jenner et le rappeur portoricain Bad Bunny dans le rôle du couple jet-setteur.
Apparu à la fin des années 1950, le “style aérien” fait défiler élégantes anonymes, hôtesses de l’air, mannequins et célébrités, telles la princesse Grace de Monaco (en haut à droite), en partance sur un vol American Airlines, en 1956, ou la chanteuse Cher (ci-contre), à l’aéroport JFK de New York, en 1977.
86
VOYAGEURS
©
PASSEPORT ? CHECK. VALISE ? CHECK.
Mais quid de votre chapeau à voilette ? En novembre 2025, juste avant le rush aéroportuaire de Thanksgiving, le secrétaire américain aux Transports Sean Duffy lançait une campagne baptisée “The Golden Age of Travel Starts With You”. Pour l’accompagner, une vidéo au format clip de service public des années 1960, musique de Frank Sinatra en fond chantant Come Fly With Me (depuis retirée à la demande de la maison de disques détentrice du titre). À l’écran, des images des premiers voyageurs aériens américains élégamment vêtus suivies d’autres plus actuelles où s’enchaînent bagarres en cabine, crises de nerfs aux portiques, pieds nus du passager de derrière au-dessus du repose-tête. Puis Duffy de questionner : “Vous habillez-vous avec respect ?” Sous-entendu : laissez votre legging de voyage à la maison. La réaction du public a été pour le moins partagée. Si certains ont défendu avec conviction leur droit au jogging pour un long-courrier, beaucoup ont estimé qu’on ne devrait pas prendre l’avion comme on sort ses poubelles. Une polémique qui raconte en creux que la façon dont on s’habille pour un vol est assez révélatrice de ce que le voyage représente encore ou non pour nous.
STORYTELLING
87
Comment avoir de l’allure sans avoir l’air de prendre l’avion ? Jane Birkin a donné l’exemple dès les années 1970, tout comme l’acteur et réalisateur Robert Redford, et les tops Cindy Crawford et Naomi Campbell, au cœur des 90’s.
La marque de luxe milanaise Bottega Veneta, par exemple, rompue aux fausses paparazzades, a fait de l’aéroport le décor récurrent de ses placements de produits. L’acteur australien Jacob Elordi (Euphoria, Hurlevent, etc.), photographié à Melbourne, puis à Sydney, chargé de sacs Bottega Veneta, en est devenu l’égérie et l’ambassadeur officiel en 2024. Pour d’autres, les “moments d’attente” avec sacs Rimowa, valises Louis Vuitton personnalisées et bagages Off-White x Nike ne sont pas non plus le fruit du hasard. Progressivement, le “airport style”, ou look d’aéroport, est devenu un marronnier (sujet qui revient à intervalles réguliers – ndlr) de la presse mode, féminine et people. Et un puissant levier d’inspiration pour les influenceurs qui en ont repris les codes et l’iconographie, transformant le terminal en un studio de contenu permanent. “On a beau être des millions à traverser les aéroports chaque jour, ce sont toujours les 1 % qui intéressent les médias”, résume la journaliste Saveria Mendella. Low-cost et long-courrier = jogging Mais qu’en est-il de l’élégance chère au secrétaire des Transports de Donald Trump cité plus tôt ? Quelque soixante ans après les premiers vols civils, le glamour semble avoir cédé la place au cosy assumé, n’en déplaise à Sean Duffy. La démocratisation du transport aérien et l’essor du low-cost ont transformé l’avion en bus volant : sièges réduits, climatisation à fond, longues fils d’attente aux portiques de sécurité, injonction à retirer sa ceinture, ses chaussures, sans parler des salles d’embarquement conçues telles des zones de transit. Comme le note Summer Anne Lee du FIT, “l’ère moderne des contrôles de sécurité et des sièges inconfortablement étroits a rendu les choix vestimentaires pratiques essentiels”. La tenue confort que représente le jogging n’est pas une capitulation mais une adaptation aux nouvelles manières de voyager, qui produit ses propres interrogations et experts autoproclamés. Comme cette hôtesse de l’air devenue star de TikTok sous le nom de Queen of Cockpit, qui révèle régulièrement les pièges vestimentaires du transport aérien. Son avertissement le plus viral concerne le legging, “l’une des choses les plus dangereuses qu’un voyageur puisse porter en cas d’urgence à bord”. Les fibres synthétiques brûlent vite et se collent à la peau. Les experts en sécurité aérienne recommandent plutôt les fibres naturelles (coton, laine, lin, soie).
STORYTELLING
Ce que les voyageurs ne semblent pas vraiment enclins à entendre. D’ailleurs, peu de compagnies ont établi des règles strictes à ce sujet. En termes de codes vestimentaires, à part l’interdiction des pieds nus chez United, Delta ou American Airlines : rien ou presque. Outre le besoin de confort, le jogging d’avion revêt une signification légèrement plus subtile. Il dit que l’on va loin, que l’on s’apprête à traverser plusieurs fuseaux horaires et à s’installer dans un siège pendant environ douze heures. Le confort en vol est ainsi devenu un marqueur de distance : sur un Paris-Nice, on arbore une tenue smart casual a minima quand, sur un long-courrier, on enfile un jogging. Si l’héritage du Jet Age a officiellement quitté la classe éco, il reste toutefois présent dans les cabines de première. Pour preuve : en 2024, la marque française Jacquemus signait le pyjama offert aux passagers d’Air France – compagnie qui, dans les années 1960, habillait ses hôtesses en Balenciaga. La hiérarchie du style en vol est finalement et strictement identique à elle-même. Seul l’accès a changé. Soins cabine et glow impeccable La dernière métamorphose en date du airport style n’est pas vestimentaire mais cosmétique et se nomme “plane skincare”. La figure de la passagère addict à sa routine beauté plane depuis 2025 en cabine et sur les réseaux sociaux. Masque en tissu qui tient pendant sept heures, rouleaux dans les cheveux, baume à lèvres. Le vol n’est plus un temps mort à endurer mais un temps à rentabiliser. Les heures de trajet servent au rituel de soins des influenceuses qui se filment en train de superposer leurs produits. Les vues se comptent en millions. Comme si l’inconfort (clim, décalage horaire, sécheresse de l’air) avait généré par réaction sa propre palette de remèdes. Le grand couturier et styliste allemand, feu Karl Lagerfeld, affirmait : “Le jogging est un signe de défaite.” Peut-être. C’est aussi un “uniforme” qui permet, paradoxalement, de se concentrer davantage sur son expérience de voyage que sur son apparence – mais appliquer un masque visage dès le décollage et une crème glow avant l’atterrissage reste autorisé. Et qui fait de l’aéroport, de départ et d’arrivée, un lieu pour lequel on s’apprête. Des protocoles proches du cérémonial qui réaffirment que prendre l’avion reste un exercice indémodable.
•
89
LECCE Se cache pour dormir seule
SOUS LE FEU DES PROJECTEURS, LA VILLE LA PLUS BAROQUE DES POUILLES INVITE À UN NÉCESSAIRE PAS DE CÔTÉ, PEUT-ÊTRE CELUI HÉRITÉ DE LA TARENTELLE, DANSE TYPIQUE DE CE SUD DE L’ITALIE SI ARDENT. GENTILLE MAIS SUR SES GARDES, ELLE JOUE À SE FAIRE DÉSIRER, INCITE À CHERCHER PLUS LOIN : AU-DELÀ DE LA BLONDEUR DE SA PIERRE TENDRE, DE NUIT, DANS UNE TRATTORIA À LA “CUCINA POVERA” GÉNÉREUSE ET VOLUBILE… POUR MIEUX NOUS PERDRE ET NOUS RETROUVER.
TEXTE FRANÇOIS SIMON
90
PHOTOS JACKIE COLE
LA MATINÉE EST PLUS QUE BELLE. Elle est triomphante dans ses bleus de cobalt, la blondeur de la pierre. L’air est encore frais, et dans quelques minutes le cappuccino s’adonnera dans la tasse du café Filiera. Lorsque soudain, le corte dei Genovesi s’obstrue dans le semi-lointain. Au début, il est difficile de réaliser ce qui vous menace mais dans quelques instants, il va falloir se plaquer contre le mur. Un bus arrive. Mais celui-ci est singulier. Il n’a ni roues, ni volant ni carlingue, juste des passagers, au moins une soixantaine de piétons arrivant de front des bateaux de croisières. Ils sont précédés d’un guide levant haut son parapluie replié, nasillant au micro la beauté des demeures. Mauvaise nouvelle, le surtourisme touche toutes les villes, même Lecce, dans les Pouilles. Bonne nouvelle, il va falloir repenser à voyager autrement. S’inventer l’aube, la nuit, les ruelles, les venelles. Revoyager à l’ancienne comme faisaient les aventuriers. Albert Londres lorsqu’il se retrouva à Tokyo, en 1922, avait encore dans les pattes quarante-six jours de voyage. Il dévore la ville par tous les côtés, comme un enfant le ferait d’un entremets au chocolat. Mais celle-ci lui résiste, lui file entre les doigts. Il a beau la secouer, la faire rissoler sous les traits de plume, Tokyo ne se livre pas : “C’est la cité décourageante.” Alors Londres prend un chauffeur. “Avezvous de bons pneus ? Êtes-vous célibataire ? C’est-à-dire un homme pouvant courir les aventures ? Oui. Alors emmenez-moi au bout de Tokyo ! Non ! Non ! Pas aux temples, ni aux jardins, ni au palais. Je ne veux voir que le bout de Tokyo. Roulez !”
92
Qu’à cela ne tienne, depuis la piazza Madre Teresa di Calcutta, le bus R5 tout bleuté part dans quatre minutes. Direction le nord de la ville auprès du Stadio Via del Mare Ettore Giardiniero. C’est ici que l’on encourage tous les week-ends l’équipe de football l’US Lecce et son fameux maillot à rayures verticales rouges et jaunes (celui des fameux Giallorossi). Au terminus, il n’y a presque plus personne à bord. Revenons à pied, ce n’est pas le Pérou. Le décor est ras de bitume, des terrains sauvages, un carton de pizza dans les herbes folles, le trottoir soulevé par les racines d’un pin parasol. La nature est en train de renoncer ; place aux immeubles, aux vastes parkings dépressifs, aux bretelles autoroutières enlaçant paresseusement ses courbes parmi les coquelicots et les arbousiers. Tabula rasa. Lecce commence à marmonner. Certes, c’est brutal en barres d’immeubles, redondant, vu de partout. Mais patience, dans quelques quartiers impavides, la chansonnette va prendre. Elle tarde mais s’ébroue. On sent alors une ville un peu renfermée sur elle-même, gentille mais sur ses gardes. Les magasins fleurissent : coiffeur, esthétique, café, fleuriste, café encore, sol carrelé. Les bâtiments reprennent du caractère, rehaussent leurs étages ; parfois même se profile une maison d’architecte avec des ferronneries poétiques. Les restaurants sont encore abordables. On y cuisine vraiment, avec la sempiternelle télé allumée, l’armoire frigorifique et ses sodas glacés. Nous sommes bien en Italie. Le verbe arrive. Les nuances aussi. Ici, nous sommes dans les Pouilles. Mieux encore : dans le Salento.
VOYAGEURS
La Porta Napoli, construite en 1548 : l’une des entrées du centre historique de Lecce.
ÎLES FÉROÉ
93
L’identité culinaire italienne et la cucina povera doivent beaucoup à la saveur amère, expression de la maturité, de l’intensité. Véritable bijou signé Massimo Montanari, éminent spécialiste de l’histoire de l’alimentation, l’ouvrage Amaro – Un goût italien (Éditions Macula) offre un éclairage historico-sociologique, esthétique et linguistique sur cette note si clivante.
Le salon-bar de l’Eastern & Oriental Express reflète la végétation tropicale et l’esprit des années 1920.
SORTE DE BOUT DU MONDE ENTRE GRÈCE ET AFRIQUE DU NORD, ENTRE DEUX MERS, SUR UNE PÉNINSULE, LA FIN DES TERRES, LECCE PEUT SE PERMETTRE DE SE LA JOUER.
Une sorte de bout du monde entre Grèce et Afrique du Nord, entre deux mers, l’Adriatique et l’Ionienne, sur une péninsule, la fin des terres. Autant dire que Lecce peut se permettre de se la jouer, d’être un peu fermée, secrète, réservée. De bouder lorsqu’elle a envie. Soudainement, à la piazzetta Francesco Nicola de Pace, la ville qui ânonnait se met à parler droit et fort, quelques citations d’architecture fasciste de Mussolini et sa rigidité admirable, puis le baroque, celui qui fait courir maintenant la terre entière. À Singapour, à Bangkok, à São Paulo, les panneaux publicitaires battent le tambour : “Where Italy feels real”, “Lecce, where history lives”… On accourt par navires, jumbos, navettes, autocars. Le baroque est là avec son babil assuré, ses tourments affichés traduisant une psyché compliquée, alternant noblesse élégante et nouvelles fortunes bavardes. Des façades comme celle de la Basalica di Santa Croce transforment la foule passive en figures, le cou renversé comme si la pierre poursuivait son œuvre : de partout, animaux, visages, chimères, feuillages, bestiaires médiévaux sculptés à l’époque de la Contre-Réforme comme pour impressionner, émouvoir. Que font-ils ? Ils orchestrent un imaginaire jadis puissant, codé, spectaculaire, et ce pour rendre le monde visible et intelligible. On se dit alors que dans quelques millénaires, notre époque sera regardée avec autant d’embarras admiratif que le baroque de Lecce. La visite de la ville prend alors une autre dimension, d’autant que la chaleur entre en jeu. Elle se réverbère sur les murs, modifie les carnations, amplifie quelques neurasthénies latentes, enrichit les glaciers et les marchands de visières.
LECCE
95
96
VOYAGEURS
L’alliance de l’art et du design à la Fiermontina Luxury Home, au cœur de Lecce.
À Lecce, comme partout en Italie, l’aperitivo est un moment où le temps s’étire jusqu’au dîner.
Lecce œuvre dans son hypnose. Mais pour autant se livre-t-elle ? Ne résiste-telle pas en interposant son discours, nous agenouillant dans l’admiration ? Pire (mieux) : ne nous ment-elle pas ? Comme du reste nous nous mentons en exigeant d’elle qu’elle s’adonne avec ses pierres tendres, rejoue le Guide Vert, ses ombres, ses pénombres. Nous-mêmes construisons des villes à leurs dépens, au bord des Villes invisibles d’Italo Calvino (1972). Nous les voulons telles que nous allons les raconter à notre retour. Alors que c’est précisément là que le voyage (le combat) peut commencer, devenir passionnant, presque “dangereux” dans sa signification. Ne pas tomber dans le piège fléché, faire ce fameux “pas de côté” et surprendre la ville là où elle souhaitait nous égarer. Lecce sait si bien jouer avec l’illusion. Dans la chiesa de Santa Chiara, les cous se dévissent une nouvelle fois pour admirer le plafond de bois sculpté. Les guides savourent leur effet et dans l’étonnement ravi lèvent l’illusion : l’art du papier mâché (cartapesta). De partout, statuaires, faux marbres, déstabilisent le visiteur. On en viendrait à pincer le visage du guide pour vérifier s’il n’est pas lui aussi en cartapesta. Lecce aime jouer, se cacher pour mieux réapparaître. Elle glisse entre les doigts, cache ses jardins secrets. Elle laisse même les vents frotter la pierre si tendre de ses façades. Et si la tramontana venue du nord s’en vient à souffler, le caractère des locaux
LECCE
s’en ressent : les voilà plus vifs, pointus, alors que le sirocco, venu du sud avec ses bouffées de chaleur et son talc de sable, laisse fatigué, lourd, confus. Il faut compter aussi sur le grecale, venu de l’Adriatique, le libeccio côté ionien… Car oui, poursuivant ses ambivalences, Lecce est bien sur une péninsule, choisissant ses plages en fonction des vents : vers Otrante, l’Adriatique et les Balkans. Ou alors Gallipoli et l’Ionienne, plus douce et méditerranéenne. Les gens seraient ici très “aimables, gentils”, résume un local. “Hummm, essaie de corriger doucement la romancière Simonetta Greggio, disons qu’ils ont l’âme compliquée, noueuse. Quelque chose qui résiste, qui se cabre, traversée de ferveurs brusques, de doutes épais, d’obsessions qui montent vite, comme la chaleur au mois de mai. Ils observent, se tiennent en retrait, économes d’eux-mêmes. On est loin de Naples, oui, très loin. Lorsqu’ils mettent un pied dans l’eau de mer, c’est en gardant les chaussettes. Non par pudeur, mais comme une mémoire, une précaution ancienne. Cela me rappelle mon grand-père Gennaro parti des Pouilles pour Milan dans les années 1940, ces années où l’on allait vers le nord pour sauver sa vie et celle des siens, comme dans Rocco et ses frères, le chef-d’œuvre de Luchino Visconti, avec au fond des poches un peu de terre, des figues sèches, et dans le corps cette inquiétude qui ne vous quitte jamais vraiment. Quand on a été pauvre, même une fois riche, on n’oublie pas. On n’oublie jamais”.
99
COMME NOTO, EN SICILE, LECCE SCÉNARISE SA PIETRA LECCESE. FINI LE LINGE AUX FENÊTRES, LES FILS ÉLECTRIQUES QUI BALLOTENT : LE PASSAGE EN CLASSE PREMIUM EST EN COURS.
Lecce, loin d’être une ville sotte, figée dans un aspect idéalisé, a vite pigé que le tourisme avait pris le pas sur l’agriculture. Depuis 2020 et l’épisode du Superbonus de 110 % (l’État remboursait plus que les travaux), Lecce a bien bénéficié, comme beaucoup de villes italiennes, de dispositifs publics pour la rénovation énergétique des bâtiments. Comme Noto, en Sicile, Lecce scénarise sa pietra leccese. Fini le linge aux fenêtres, les fils électriques qui ballotent : le passage en classe premium est en cours. Même si la ville refuse toujours de livrer ses clés, se cache pour dormir seule, elle sème néanmoins de petits cailloux blancs pour mieux s’attabler avec elle. La perplexité finalement n’est pas mauvaise fille, elle incite à chercher plus loin. Cela arrive à l’improviste, sans que l’on y prenne garde. À la Galleria, via Umberto, le caffè leccese vient d’être déposé sur la table. Tout au fond, comme une nappe ambrée, sommeille un sirop d’amande. Innocemment, Lecce vient de s’inoculer en vous. Cette note amère que l’on soupçonne en France d’être déséquilibrée, source de malaise et d’inconfort, connaît en Italie un tout autre accueil. Elle exprime un vrai plaisir, celui de la maturité, de l’expression (au Japon, la notion est plus subtile, saisonnière et esthétique). Ici, on accepte l’intensité. On l’accueille de partout dans d’enthousiasmantes salades (puntarella, radicchio, cicoria, scarola…).
100
VOYAGEURS
L’élégance exotique de la Cheong Fatt Tze Mansion (ou Blue Mansion), à George Town.
DESTINATIONS ÎLES FÉROÉ
101
102
VOYAGEURS
LECCE
103
Les intérieurs chics de la Fiermontina.
104
VOYAGEURS
En France, on souhaite plutôt la maîtriser, lui clouer le bec pour rejoindre l’harmonie, même si parfois, dans de grands plats tel le lièvre à la royale, l’amer entre en jeu (le chocolat) pour soulever les saveurs. L’amertume est l’une des clés de cette fameuse cucina povera qui rend dingues les foodies. Elle est née dans les campagnes italiennes cette fameuse “cuisine pauvre”, toute l’aristocratie de la cuisine nationale. Que faisaient les mammas, les zie (les tantes), pour agrémenter les pâtes lorsqu’il n’y avait rien à se mettre sous la dent ? Elles partaient dans les prés et les champs cueillir des herbes sauvages, des plantes de fourrés, de sous-bois. C’est cette cuisine “pauvre” que nous aimons, simple et abécédaire, car elle nous parle. C’est elle, le fantasme des grands chefs et leurs regrets charmants devant une cuisine qu’ils ne savent plus faire. Mais dont ils ont envie. Cela dit, le voyageur risque de rester sur sa faim à Lecce. L’identité culinaire de la ville s’est émoussée sous les stories Instagram et les appétits volages. Disons qu’elle ne se foule pas. Elle vagabonde. Et parfois, quelques éclairs de bonté : une crème de fèves dans une trattoria, ou, au restaurant Zéphir, un Sapori Antichi avec triddhi,
herbes, citron, miettes de pain : un plat “pauvre” et réconfortant. Encore de quoi mieux saisir Lecce. Il conviendra alors de la laisser vivre sa vie et non tout comprendre. Du reste, elle n’a de cesse de vous perdre, s’impatiente presque de vos rythmes paresseux, de vos clichés d’Italie récurrents. Elle aurait tendance à s’enfuir dans le lointain. Tenez, cette araignée gravée au pied des maisons n’a rien d’une décoration façon tattoo. Elle renvoie à une dimension forte de la ville, le tarentisme, considéré autrefois comme une maladie ou une possession. L’une des façons de la guérir ? Danser ! Comme un exorcisme, inverser le sens des spasmes avec force tambourins et violons, histoire d’“expulser le poison”. Cette danse est à l’origine de la pizzica, une forme de tarentelle. Aujourd’hui, les spécialistes de ce rituel expliquent que cette maladie n’était pas due à l’araignée mais à l’expression d’une souffrance sociale ou psychologique surtout chez les femmes dans une société très contrainte. Au bout d’un moment, le voyageur est comme une bille d’acier dans un flipper. Il se heurte aux aspérités du réel, est soudainement envoyé au ciel devant des fresques
LECCE
byzantines, retombe lourdement sur des touristes parlant trop fort, habillés comme l’as de pique et portant leurs sacs à dos sur le ventre, avant d’être aspiré dans des odeurs divines de fleurs d’orangers, de jasmin, de pittosporum et de sauge ; de succomber face aux glaces de la pasticceria E gelateria Natale. C’est alors qu’il faut exercer ses yeux à trier plus énergiquement, à ne pas se lamenter de cette humanité à laquelle nous appartenons, et accepter de perdre pied, accepter les sortilèges de cette ville, ses grigris, ses aubes magnifiques. Lecce appartient à ces lieux qui nous déjouent, nous poussent à penser contre nous-mêmes, à sortir de nos clichés. Surtout, elle ne souhaite pas être cadrée dans un viseur, dans des attentes. Elle nous apprend la liberté, ses non-sens, et le désir insatisfait.
• 105
CARNET
PRATIQUE
•
LECCE
•
CARNET
PRATIQUE
•
LECCE
•
CARNET
PRATIQUE
DE NOS SPÉCIALISTES ITALIE
1 Le bon moment Juin : avant le grand rush de l’été et la chaleur accablante. Octobre, quand le Salento retrouve son calme et la baignade est encore possible. 2 Y aller Avec Air France ou Transavia, vol direct de 2 h 20. 3 Bon à savoir Si vous optez pour Lecce l’été et que vous souhaitez profiter des plages privées de la région, pensez à réserver au moins quatre semaines en amont. 4 Budget 7 jours à partir de 2 900 € par personne, incluant vols, transferts, hébergement, visites privées…
Visiter la ferme de Cantasole_À 7 km au sud de Brindisi, une ancienne masseria fortifiée datant du XIIIe siècle, et surtout une vaste oliveraie (270 ha) chérie par la famille De Marco, et leur passion pédagogue pour l’huile d’olive. Dégustation à l’ombre… des oliviers. S’émouvoir à l’abbazia di Santa Maria di Cerrate_ Outre les innombrables églises et palais de Lecce, les locaux n’ont de cesse de louer ce condensé d’art et de culture mêlant monde byzantin, pouvoir normand et ruralité du Salento, à vingt minutes en automobile du centre.
L’incontournable
Comparer les glaces de Baldo Gelato et Natale_350 mètres séparent ces deux adresses, le temps de déguster la première et de savourer l’autre. Puis de retourner vérifier.
WHY NOW ? 3 BONNES RAISONS DE PARTIR
1
Le baroque resplendissant. À travers églises, demeures, palais, bâtiments civiques construits entre les XVIe et XVIIIe siècles, Lecce est un livre d’histoire passionnant.
2
Les adresses de la Fiermontina Family Collection (également à Paris et près de Tanger) sont des lieux hybrides entre résidence artistique, maison de famille et projet culturel. À Lecce, en plus de la superbe Fiermontina Palazzo Bozzi Corso, qui compte notamment la suite John & Yoko, accrochée de quelques dessins originaux ; et de la demeure contemporaine Luxury Home, avec piscine, restaurant gastronomique (Zéphyr), et parée de 19 écrins spacieux (dont 3 élégantes suites), se trouve l’hôtel-musée Fiermonte Museum. Consacré à l’histoire d’amitié entre René Letourneur et Jacques Zwobada, deux des artistes les plus emblématiques de la sculpture du XXe siècle en Europe, il est possible de dormir dans l’une de ses quatre chambres à thème. Unique.
La quiétude des premières heures du jour. Parce que les Pouilles, et plus précisément le Salento sont loin de tout, la distance a filtré (quelque peu) le tourisme de masse.
3
Les mers Ionienne et Adriatique, qui consacrent une péninsule magnifique dans ses villages et campagnes. En bonus, une sensation d’extrémité et d’ouvertures multiples.
I Latini_Les petits plats dans les grands avec poissons et viandes. Via Giuseppe Palmieri, 46
Via Giovanni Antonio Orsini del Balzo, 15
Filiera Café_Spécialité de café et vins naturels avec une charmante terrasse. Corte dei Genovesi, 7
Lady Papavero_Une boutique-atelier consacré aux bijoux en papier mâché (cartapesta). Via Umberto I, 32.
106
CITATION
“Et Lecce part dans un rire-éclat Convulsé de miracles Ondulé de secrets d’interférences saccadées de dédales À cheval sur la clameur des rues, au milieu d’un vol d’oiseaux des mers Salento dans la puissance du Roc, de la résistance de sa Terre…” Abdelhak Serhane, extrait du poème Ivre Salento.
Mémo VOYAGEURS EN ITALIE LES CONSEILLERS Une vingtaine de conseillers spécialistes de l’Italie sont à même de créer votre voyage dans les Pouilles. Les étapes, le rythme, les hébergements, les activités sont sélectionnés selon le profil que vous aurez défini en amont. L’EXCLU VOYAGEURS Installés à Lecce depuis des années, Marion et Vincent sont les Like a friend Voyageurs du Monde. Ils vous accompagnent à la découverte de leur cité d’adoption, partagent volontiers leurs meilleures adresses, leurs connaissances en histoire de l’art comme en vignobles locaux, mais aussi un verre sur leur terrasse face au Duomo.
Plus d’adresses La Perla_Simple, populaire, bon avec ses pizzas et son atmosphère de naguère.
LECCE
To do list
Les essentiels
LA FIERMONTINA
•
CARBONE DIMINUÉ ET 100 % ABSORBÉ Pour lutter contre le réchauffement climatique, Voyageurs du Monde participe à des projets de reforestation qui permettent la totale absorption carbone sur l’ensemble de ses voyages.
VOYAGEURS
LA CONCIERGERIE FRANCOPHONE Le besoin soudain de trouver une table dans une petite trattoria ? De prolonger de deux jours pour aller se poser à l’ombre des oliviers centenaires et d’un trullo de la vallée d’Itria? Sur un simple appel (ou par messagerie instantanée), la conciergerie Voyageurs du Monde s’occupe de tout. CONTACTEZ UN CONSEILLER SPÉCIALISTE DE L’ITALIE AU 01 84 17 46 76 (ligne directe).
DESTINATIONS
107
SUR UNE (É)TOILE BLANCHE DES PHILIPPINES, À PURO, GOUTTE D’ÎLE PROCHE DE ROMBLON, L’ARTISTE AGATHE BERJAUT A POSÉ SES PINCEAUX ET SON APPAREIL PHOTO. UN TRAVAIL DE TEXTURE, SENSIBLE ET POÉTIQUE, SUR LA SIMPLICITÉ DES GESTES ET DE LA VIE INSULAIRE INSPIRÉ PAR UN LIEU SOLAIRE NOMMÉ UNNA.
CARNET DE VOYAGE AGATHE BERJAUT
108
110
VOYAGEURS
PHILIPPINES
111
112
PHILIPPINES
113
114
VOYAGEURS
PHILIPPINES
115
116
VOYAGEURS
PHILIPPINES
117
lac Malawi Mumbo Island
118
VOYAGEURS
PHILIPPINES
119
CARNET PRATIQUE • PHILIPPINES • CARNET PRATIQUE • PHILIPPINES • CARNET PRATIQUE • PHILIPPINES
To do list
Les essentiels
DE NOS SPÉCIALISTES PHILIPPINES
1 Le bon moment De janvier à juin à la saison sèche. Températures chaudes, brise légère et mer calme. 2 Y aller Avec Air France. Vol Paris-Manille, puis via Boracay transfert en bateau privé (40 min environ). 3 Bon à savoir Romblon se mérite. Compter 2 heures à 3 heures de route depuis Manille pour rejoindre l’aéroport de Clark, le seul à desservir Boracay. Une bonne invitation à adopter le tempo lent, et opter pour un séjour long. 4 Budget 15 jours dans la région (dont 2 à 3 nuits au Unna) à partir de 6 000 €, incluant vols, accès au lounge, hébergements, activités…
Se lever avant l’aube_ Et grimper jusqu’au point culminant de l’île pour observer le lever du soleil salué par le chant d’une mangrove volubile. Se rendre sur Santa Fe en bangka_ (bateau traditionnel) et rejoindre le marché. Kaléidoscope de la vie quotidienne sur l’archipel des Visayas entre étals de poissons et de fruits. Plonger avec les poissons-perroquets_ mais aussi les hippocampes pygmées et les crevettes-arlequins, à quelques mètres seulement de son lit.
L’incontournable
WHY NOW ?
LE CHIFFRE
100
3 BONNES RAISONS DE PARTIR
1
Parce que Romblon, et particulièrement Puro (Cabahan sur les cartes), compte parmi ces lieux rares qui échappent encore aux projecteurs braqués sur d’autres îles telle Boracay.
Une centaine de familles, composées de pêcheurs, bateliers, artisans, vivent sur Puro, en lien étroit avec la mer. La démarche du Unna consistant à impliquer du mieux possible la population locale dans l’existence du lieu.
2
UNNA PURO Elixir insulaire niché sur la petite île de Puro, Unna est une retraite pensée par l’architecte d’intérieur philippine Vianca Soleil Roquero. Un projet bâti pas à pas, selon des techniques et des matériaux sourcés localement (bois de récupération, chaume de cogon, marbre de Romblon), qui ne reçoit jamais plus de six hôtes d’un même groupe. L’architecture vernaculaire dialogue avec un design calme qui, s’il s’autorise quelques pièces phares (lampe Noguchi, chaise Wiggle de Frank Gehry), reflète l’histoire et l’esprit de la maîtresse des lieux. Une poignée de huttes entourent l’espace commun et accueillent régulièrement en résidence quelques artistes heureux.
2 jours en plus ? >>>SIARGAO Le New York Times parle d’elle comme d’un “Bali des années 1970”… Un refuge festif peuplé de surfeurs et d’esprits créatifs, ourlé de vagues de classe internationale et frangée de jungle. Désormais sur les radars, cette perle au nord-est de Mindanao vit peut-être ses derniers instants de grâce. Un bon contre-pied au calme de Puro.
120
Pour vivre au rythme de la nature, en toute simplicité. Le lieu se passe de programme et invite simplement à lire, penser, désapprendre et vivre dans l’instant.
3
Pour retrouver le sens du mot “hospitalité” dans sa forme la plus sincère et humaine.
CARBONE DIMINUÉ ET 100 % ABSORBÉ Pour lutter contre le réchauffement climatique, Voyageurs du Monde participe à des projets de reforestation qui permettent la totale absorption carbone sur l’ensemble de ses voyages.
VOYAGEURS
Mémo VOYAGEURS AUX PHILIPPINES LES CONSEILLERS Ils mettent sur pied un voyage qui vous ressemble de bout en bout. Que vous soyez artiste solitaire ou famille nombreuse, leur connaissance des Philippines leur permet de vous suggérer les îles, les adresses et le tempo idéal selon vos envies et votre budget. LE VOYAGE DÉSORGANISÉ Dernier concept imaginé par Voyageurs du Monde, basé sur votre ressenti de la destination à l’instant t, il vous permet de créer votre périple au jour le jour grâce à un contact direct avec votre conseiller et le service conciergerie à destination. LES SERVICES VOYAGEURS Échange et remise de devises à taux intéressant avant le départ, carnet de voyage (papier et app), carte e-sim pour rester connecté, conciergerie francophone hors pair : une gamme de services pour un voyage en fluidité. CONTACTEZ UN CONSEILLER SPÉCIALISTE DES PHILIPPINES AU 01 42 86 16 00 (ligne directe).
BIO EXPRESS Agathe Berjaut Artiste française basée à Oslo (Norvège), Agathe Berjaut a dès l’enfance choisi le dessin comme forme d’expression et de découverte de soi. Une pratique devenue un atelier sensible et une façon d’appréhender le monde. Après vingt années passées dans la mode, ne cessant d’enrichir son vocabulaire visuel à travers différents médiums (peinture, photographie, collage, dessin), elle décide de se consacrer à ses créations. Son travail, à la fois organique et poétique, capte les nuances subtiles de la vie, révélant l’extraordinaire dans l’ordinaire. Depuis dix ans, l’artiste tient des journaux intimes de ses voyages retranscrits en dessins, photos et écriture. Défendant le fait main et l’artisanat comme des techniques essentielles dans un monde en perpétuelle accélération, elle honore les matériaux, le processus créatif, l’imagination, l’émerveillement, et invite à une observation et une émotion plus profondes.
DESTINATIONS
121
COLLECTION HÔTELS 2027
TOUT CHAUD
122
VOYAGEURS
© Belmond Timeo/Marco Valmarana
Fermes chics, pensions romantiques, refuges d’esthètes, palazzi glamour, navires au luxe nostalgique ou futuriste… Les directeurs de destinations de Voyageurs du Monde vous confient les clés d’adresses d’exception. Où les nuits sont aussi belles que les jours.
1 • HOTEL LUCILE
2
LOS ANGELES É TAT S - U N I S
© Belmond Villa San Michele
Où ? Dans le quartier so cool de Silver Lake. Quoi ? Une ancienne église datant de 1931 transformée en cocon à l’esprit rétro. Si arches et vitraux ont été conservés, des chambres gaies et design se sont invitées dans l’ancienne école de catéchisme, un restaurant dans la chapelle, un bar dans le chœur. Et, dehors, une délicieuse piscine. Amen. On adore La fresque d’Eaton Canyon en hommage à la force de L.A. face aux incendies. On y va avec Un fan inconditionnel de Peggy Guggenheim, muse du projet.
2 • VILLA SAN MICHELE
© Hotel Lucile
FLORENCE I TA L I E
Où ? À Fiesole, sur les hauteurs de Florence. Quoi ? Un hôtel légendaire à la façade signée Michel-Ange, autrefois monastère du XVe siècle, récemment rénové. Les suites, repensées, tirent admirablement partie de leur histoire – l’une a reçu Napoléon Bonaparte ! Autour, 9 700 mètres carrés de jardins, mais aussi trois restaurants, piscine avec vue, sound bathing, etc. On adore Prendre son dîner (préparé par un chef privé) dans l’intimité de sa suite. On y va avec Le Rouge et le Noir.
1
3 • AIRELLES PALLADIO
2
VENISE I TA L I E
© Airelles Palladio/Vincent Leroux
© Belmond Villa San Michele
Où ? Sur l’île de Giudecca, à quelques minutes de vaporetto du palais des Doges. Quoi ? Un domaine du XVIe siècle qui, au cœur d’un hectare de jardins, réécrit la définition vénitienne du luxe. Spa Guerlain de 1 700 mètres carrés (le plus grand de la Sérénissime), piscines, kids club… L’envergure du lieu n’a d’égal que son cachet. Fresques, moulures, parquets, dorures et vitraux font dialoguer les époques. On adore Marcher dans les pas de Casanova, la Duse et Sartre. On y va avec L’être aimé.
Villes
buissonnières
3 TOUT CHAUD
123
Chesa Marchetta
© Chesa Marchetta © Chesa Marchetta Sils Maria par Dave Watts
Confort chic et rusticité montagnarde de Chesa Marchetta.
Retour à la ferme
© Chesa Marchetta
4
4 • CHESA MARCHETTA SILS-MARIA SUISSE
Où ? À 1 800 mètres d’altitude, dans la haute vallée de l’Engadine. Quoi ? Une auberge entièrement repensée par un couple de galeristes. Du chic et du confort qui s’accordent parfaitement avec la rusticité montagnarde. Derrière la façade chaulée, des intérieurs douillets, enveloppants comme un feu de bois au retour d’une balade. À l’image de l’hôtel, le restaurant raconte de belles histoires. De famille et de terroir. On adore Les œuvres d’art, omniprésentes. On y va avec Des chaussures de marche.
5 • FARMHOUSE
© Soho Farmhouse Ibiza
IBIZA E S PA G N E
5 TOUT CHAUD
Où ? Ibiza, côté face : le hameau paisible, un brin bohème, de Santa Gertrudis. Quoi ? La première retraite Soho House sur l’île espagnole : quatorze chambres lovées entre les murs d’une ferme traditionnelle, au creux d’une oliveraie en activité. Façades blanchies, plafonds hauts, sols en terre cuite… et le confort signature de la marque. On adore Les 70 œuvres d’artistes sélectionnés pour leur lien avec l’île. On y va avec Un esthète, forcément.
125
© Sibbjäns
6
6 • SIBBJÄNS © Sibbjans/Mike Karlsson Lundgren
GOTLAND SUÈDE
7
Où ? L’île suédoise de Gotland, quelque part dans la Baltique. Quoi ? Le premier farmstay du coin, installé dans un corps de ferme du XIXe siècle. Poutres en chêne, palette sauge/crème/brun et meubles chinés dénotent un goût impeccable. En extérieur, le potager fournit au chef de quoi émouvoir les papilles. On adore Emprunter les vélos électriques pour fouiller l’île de fond en comble. On y va avec Un chapeau – la région est réputée pour son ensoleillement.
7 • YTRI ISLAND RETREAT TRÆNA NORVÈGE
8
8 • EHA
© Ytri Retreat
HIIUMAA E STO N I E
7
Où ? Sur l’île estonienne d’Hiiumaa, classée réserve de biosphère par l’Unesco. Quoi ? Une retraite bien-être blottie entre les pins et la Baltique. Réveil dans une suite au toit de chaume ou une cabine forestière, taï chi ou yoga aérien pour amorcer la journée, initiation au fourrage ou à la fermentation l’après-midi, dîner étoilé autour des ingrédients sourcés sur l’île le soir. On adore Le concept d’une cinquième saison, springrise, quand l’hiver cède doucement la place au printemps. On y va avec Un grand besoin de respirer.
Nordic Wellness 126
VOYAGEURS
© EHA/Siim West
Où ? Dans l’archipel de Træna, au large des côtes norvégiennes. Quoi ? Un ensemble de volumes en bois inspirés des logis traditionnels de pêcheurs. Les bâtis comptent parmi les plus anciens du pays. Dans les chambres, le design nordique est tout à la fois épuré et chaleureux. Au restaurant, la pêche du jour donne le tempo. On adore Les vues panoramiques sur le sommet Trænstaven, à la silhouette envoûtante. On y va avec L’envie de déconnecter, l’île mouillant aux portes du cercle polaire arctique.
© Sibbjans/Ida Rönn
Sibbjäns, un farmstay suédois au sud de l’île de Gotland, bordée par la mer Baltique.
127
© Hôtel Saint-Georges/Nolwenn Pernin
L’hôtel Saint-Georges, à Megève, met en scène la rencontre de la Savoie et du cosy anglais.
9 • HÔTEL SAINT-GEORGES MEGÈVE FRANCE
9
© Hôtel Saint-Georges
9
10 • THE ZETTER BLOOMSBURY LONDRES G R A N D E - B R E TA G N E
© Le Petit Pali
11
11 • LE PETIT PALI
Où ? Face à Russell Square, à quelques pas du British Museum, dans le quartier de Bloomsbury. Quoi ? Six townhouses réunies pour former un refuge hybride, à mi-chemin entre l’hôtel et la maison de collectionneur. Pour siroter un cocktail, rendez-vous au Parlour. À l’heure du breakfast et de l’afternoon tea, c’est à l’Orangery que cela se passe. On adore Le jardin privé de 1 000 mètres carrés – une rareté en plein Londres. On y va avec Du temps pour fureter dans les librairies.
10
ST HELENA C A L I F O R N I E , É TAT S - U N I S
Où ? À Saint Helena, dans l’enivrante vallée de Napa. Quoi ? La cinquième adresse estampillée Le Petit Pali, un bed & breakfast teinté d’une ambiance conviviale et relax. Volants, fleurs, carreaux : les chambres et cottages sont so cosy ! On adore Le petit déjeuner : viennoiseries de la boulangeriestar du coin, œufs cuits avec minutie et yaourts français. Le tout arrosé de champagne. On y va avec Un maillot de bain rétro pour lézarder sur les transats rayés.
TOUT CHAUD
© The Zetter Bloomsbury
Granny Mood
©Hôtel Saint-Georges/Nolwenn Pernin
Où ? À deux pas de la rue Charles Feige et des remontées mécaniques. Quoi ? Une adresse historique de Megève réimaginée à la manière d’un conte par le décorateur, illustrateur et metteur en scène Luke Edward Hall. Fresques peintes par Pauline Leyravaud, tissus Pierre Frey, meubles chinés et tapis Edelweiss : la rencontre de la Savoie et d’un salon anglais. On adore Traîner au piano-bar, lové dans un fauteuil au coin du feu. On y va avec Les enfants ! L’adresse étant restée profondément kids friendly.
129
Repaires solaires
© Tamodi Estate
12
12 • TAMODI ESTATE P L E T T E N B E R G B AY AFRIQUE DU SUD
Où ? Une réserve privée où océan, forêt et montagnes se rencontrent. Quoi ? Des suites et cottages, refuges pour esthètes dont les matières organiques répondent aux paysages bruts de la Garden Route. Stars du domaine, des terrains de polo se sont immiscés entre les arbres. On les rejoint au moyen de petits chemins pavés. L’air fleure bon l’iode et l’eucalyptus, le fynbos et la liberté. On adore La vue, sublime, depuis les piscines et terrasses. On y va avec Un amateur de chevauchées sauvages.
13 • CASA BONAVITA Où ? Dans l’attachant village d’Attard, au centre de l’île. Quoi ? Un palazzo baroque du XVIIIe siècle, merveille de glamour et véritable ode à l’art de vivre méditerranéen. À la fraîcheur des arcades, autour des lits à baldaquins, dans les grandes salles de bains en marbre, jusqu’aux statues du jardin, le sens du détail fait mouche. On adore La décoration du restaurant et du bar où rotin, fresques fleuries et papiers peints marins ont la vedette. On y va 2 Un appareil argentique. avec
130
13 VOYAGEURS
© Casa Bonavita/Boz Gagovski
L A VA L E T T E M A LT E
14 • VILLA TIMEO
© Belmond Villa Timeo/Riley Harper
TA O R M I N E , S I C I L E I TA L I E
Où ? À flanc de colline, à côté d’un amphithéâtre antique. Quoi ? Un hôtel grandiloquent datant de 1873 – et le tout premier de Taormine –, s’ouvrant magnifiquement sur l’Etna et la baie. Un bijou à l’élégance délicieusement surannée où résonnent encore les pas de l’intelligentsia des siècles passés. Depuis les jardins, en terrasses, les suites, princières, et le restaurant, pointu, la vue est saisissante. On adore Le spa Dior et le beach club, en contrebas. On y va avec Une boîte d’aquarelles.
© Magia de Uma/Courtesy of Design Hotels
Magia de Uma, oasis d’harmonie de Jacopo et Rosa Sertoli, couple indo-italien – magia signifiant “magie” en italien, et uma “rizière” en balinais.
15 • MAGIA DE UMA BALI INDONÉSIE
Où ? À Umalas, enclave résidentielle sur les terres balinaises. Quoi ? Un ensemble calfeutré dans les rizières. Là, le couple propriétaire, indo-italien, a déplacé et méticuleusement réassemblé des pavillons joglo traditionnels, avec leurs toits pointus et leurs menuiseries intriquées. On adore La dualité du restaurant, où le rendang (le ragoût au bœuf et aux épices indonésien) et le canard côtoient des pâtes italiennes. On y va avec Son exemplaire écorné de Mange, prie, aime.
ÎLE DE ROTE INDONÉSIE
Où ? Au large de l’île de Timor, à la frontière sud de l’Indonésie. Quoi ? Installé sur le sable de Boa Beach, un repaire à l’écart du monde à destination des surfeurs, mais pas que ! Plongeurs, yogi et rêveurs posent leurs valises dans les villas de bois sculpté avec toit de chaume et piscine privée. On adore L’enthousiasme des élèves de l’académie hôtelière sur place. On y va avec Un amoureux de la mer.
15
© Magia de Uma/Courtesy of Design Hotels
16 • NIHI ROTE
17 • KAIA KO H P H A N G A N THAÏLANDE
16
17
Cap à l’est TOUT CHAUD
133
© Kaia Resort
© Nihi Rote
Où ? Sur la côte nord de Koh Phangan, enveloppé par des forêts protégées. Quoi ? Une trentaine de villas dont la toile éclot dans la verdure, face à la mer. Ouverts sur l’extérieur, baignés d’air et de lumière, les espaces érigent la durabilité en mot d’ordre, recourant à des matériaux recyclés ou upcyclés. On adore La piscine à débordement qui se déverse dans le paysage. On y va avec Des jumelles pour scruter le golfe de Thaïlande.
Hors cadres 18 • CAPTAIN ARCTIC C O N Ç U PA R S E L A R PÔLE NORD
© Selar Captain Arctic
Où ? Dans les eaux arctiques baignant la Norvège, les îles du Svalbard et le Groenland. Quoi ? Un luxueux yacht d’expédition propulsé par le vent et le soleil. À son bord, de grandes cabines au style contemporain épuré. Au programme : balades sur la banquise, ski, kayak, snorkeling avec les orques, mais aussi sauna, ateliers artistiques et cours de yoga. On adore Voyager aux côtés d’experts en nature arctique ; les aurores boréales. On y va avec La conviction de prendre part à un tourisme d’avenir.
18
19 • LES BATEAUX BELMOND Où ? Plusieurs itinéraires fluviaux à travers la Bourgogne. Quoi ? Des péniches intimistes et cosy à souhait. À l’extérieur, le terroir bourguignon, bucolique, et une piscine chauffée ; à l’intérieur, un luxe nostalgique signé Belmond – boiseries, lits à baldaquins, piano à queue, meubles anciens, tissus précieux. Un éloge de la lenteur entre deux marchés, châteaux, vignobles et autres chasses à la truffe. On adore Les cabines, lumineuses ; les repas gastronomiques. On y va avec Un slow-traveler.
19
20 • THE MALKAI
© The Malkai
OMAN
134
20
Où ? Barka, le désert de Sharqiyah et les montagnes d’Al Hajar, dans le nord-est d’Oman. Quoi ? Un voyage itinérant invitant à capter l’essence du pays en trois temps. À chaque étape, quelques “tentes” superbement décorées, entourées de paysages grandioses, reçoivent les voyageurs qui, entre deux explorations, apprécient piscine, massages et repas farm-totable. On adore Le murshid, à la fois guide, butler et concierge privé. On y va avec Sa tribu de rêveurs, les tentes pouvant accueillir jusqu’à six voyageurs.
VOYAGEURS
© Les Bateaux Belmond/World From A Window
BOURGOGNE FRANCE
© The Malkai
Les trois suites de The Malkai, pour un pèlerinage omanais immersif, au cœur des dunes du désert de Sharqiyah.
OUBLIEZ LE ROSE PRINTANIER DES SAKURA, JANVIER EST LE MOIS DU BLANC ET LE TOHOKU LUI FAIT HONNEUR. EN HIVER, LA RÉGION LA PLUS SEPTENTRIONALE D’HONSHU, L’ÎLE PRINCIPALE DU PAYS, SOUFFLE LE CHAUD ET SURTOUT LE FROID, D’ONSEN RÉCONFORTANTS EN BLIZZARDS REDOUTABLES. UNE FOIS LA NEIGE TOMBÉE, TORII, ARBRES ET RYOKAN SE PARENT D’UNE LOURDE CAPE OUATÉE. LE CADRE D’UN PÉRIPLE AU CALME IMMACULÉ ET À CONTRE-COURANT.
JAPON L’empire du tout blanc
TEXTE MARION BLEY
136
PHOTOS JÉRÔME GALLAND
CE MATIN PÂLE DE JANVIER, même l’imperturbable conducteur du train paraît ralentir quand un cygne décolle juste devant la locomotive, étendant ses larges ailes pour brasser l’air glacé. Blanc dans ce paysage de neige, il s’envole comme pour nous ouvrir la voie. Vision magique, digne d’une légende du Yamato, le Japon ancien. Une poignée de secondes pendant lesquelles aucun de nous n’osera un geste – surtout pas celui de sortir un appareil photo. Puis, le cygne se pose sur le bord de la voie. Nous reprenons notre souffle et le voyage. Un périple dans les terres du nord du Japon entamé deux jours auparavant. L’objectif ? Découvrir le Tohoku sous la neige, à rebours de tous les parcours et des saisonnalités touristiques – l’hiver, Kyoto, Osaka ou Hiroshima cristallisent les attentions. Composé de six préfectures, le Tohoku est la région la plus septentrionale de Honshu, l’île principale du Japon. Vu de Tokyo, dont il n’est pas si loin grâce au shinkansen, le train à grande vitesse japonais qui le dessert directement depuis 1991, on a pourtant l’impression qu’il s’agit là d’un autre monde. Sans doute à cause de cette forme d’indifférence qu’ont les Japonais pour leurs provinces du nord, plus pauvres et dépeuplées, considérées comme un peu rustres. Les chutes de neige y sont si fortes que la région revêt le nom de Yukiguni : “le pays de neige”. Elles sont dues à l’air froid et sec de Sibérie qui, après s’être chargé d’humidité au-dessus de la mer du Japon, la libère sous forme de flocons en refroidissant sur les montagnes de Honshu. De décembre à février, cette météo unique envahit les journaux télévisés japonais, rapportant des images de ballets de chasseneige et d’habitants d’Aomori, Akita ou Yamagata comparer congères et températures tout en pelletant incessamment toits et trottoirs. En ce début d’année 2026, les tempêtes continuelles ont déjà laissé plusieurs mètres d’accumulation dans certains endroits, rendant la vie compliquée, voire dangereuse, pour la population. “Un long tunnel que le train traverse, et voici qu’on était dans le pays de neige”, écrit Yasunari Kawabata dans son roman Pays de neige (1948). À Kakunodate, quartier historique bordé de maisons de samouraïs et d’arbres centenaires, le long de la rue Bukeyashiki dori, la plupart des demeures sont ouvertes à la visite. À l’intérieur de ces traditionnelles et austères architectures, les décors et les collections défilent sous nos yeux, comme ces rares photos du XIXe siècle dans la maison-musée de la famille Aoyagi. Les jardins, épures de troncs noirs animées de flocons blancs et d’une multitude
138
d’oiseaux, sont parfois traversés de silhouettes fantomatiques. Le froid est saisissant. Un kiritanpo plus tard (roborative soupe aux herbes aromatiques, poulet, champignons, bardane, bâtonnets de riz écrasé, bouilli, puis grillé), dévoré dans un restaurant tout proche, nous rejoignons notre appartement logé dans un grand kura, ancien entrepôt aux murs épais et aux fenêtres comme des portes de coffre-fort. Pour le plus grand bonheur de nos corps mis à rude épreuve par les températures locales, l’endroit, luxueusement réhabilité, est doté d’une baignoire baquet en bois dans laquelle il est difficile de ne pas céder à la tentation de s’endormir. Un des grands plaisirs du Japon, en hiver, est le bain. L’ofuro à la maison, où l’on s’immerge après s’être lavé de façon à conserver une eau propre pour les utilisateurs suivants. Dans les villes et les villages, ce sont les sento de quartier, des établissements plus ou moins modestes, très bien tenus, où l’on vient se nettoyer tout autant que socialiser, en famille et entre voisins. Enfin, dans les hôtels et ryokan, l’eau chaude des onsen emplit les bassins intérieurs ou extérieurs pour une détente totale. Le lendemain matin, nous nous enfonçons jusqu’aux cuisses dans la poudreuse et la forêt pour rejoindre le petit sanctuaire de montagne Kinpo. Quand le vent souff le, de grosses masses de neige tombent des cryptomères (les cèdres du Japon) : gare à celui qui se trouverait en dessous ! Mais les deux statues Nio de bois naïvement sculptées qui gardent l’entrée veillent. Nous poursuivons notre chemin en voiture. Au bord du lac Tazawa, transformé en mer par un mur de nuages qui en efface les rives, nous marquons un arrêt près du grand torii du sanctuaire Gozanoishi-jinja. Un rayon de soleil perce et fait apparaître la montagne au loin. Le torii s’éclaire, rouge vif, entre les bourrasques de flocons. La route, enserrée par deux murailles de neige, déroule sous nos yeux son tapis blanc. Les paysages sont sidérants, les arbres aux branches courbées, parfois cassées par d’énormes coussins de neige, évoquent d’étranges géants. Arrivée à Tsuru no Yu, petite station thermale qui ne semble guère avoir changé depuis sa création au milieu du XVIIe siècle. Les bâtiments au bois noirci et aux toitures en chaume recouvertes d’une généreuse cape de ouate sont répartis au bord d’un ruisseau. Et si on a la chance d’y passer la nuit, c’est dans une pièce de tatamis où l’on prendra aussi son dîner, assis sur un zabuton auprès de l’irori, foyer-âtre intégré dans le sol.
VOYAGEURS
Le bleu laiteux des onsen de Tsuru no Yu, petite station thermale créée au XVIIe siècle dans la préfecture d’Akita. L’eau chaude permet de supporter la température extérieure et de profiter de la beauté du paysage.
DESTINATIONS
139
Cachées dans les montagnes, les installations du Tsuru no Yu Onsen offrent un voyage dans le temps nippon.
140
VOYAGEURS
DESTINATIONS
141
142
VOYAGEURS
Photo de gauche : au musée préfectoral d’art d’Aomori, l’artiste Yoshitomo Nara s’expose. Né en 1959, il exprime à travers des figures enfantines une sorte de révolte punk et de sentiment d’inconfort. Ici, Aomori-Ken, une statue de chien de plus de 8,5 mètres de hauteur créée en 2005. Ci-contre : à l’hôtel Komoru Goshogawara, préfecture d’Aomori.
DESTINATIONS
143
Enfant de Monchique, la céramiste Madalena Telo maîtrise la création de ses pièces d’argile du début à la fin, du dessin à la cuisson, en passant par le façonnage et l’émaillage.
144
Calme et contemplation à l’hôtel Asobenomori Forest Iwakiso de Hirosaki.
VOYAGEURS
Le lieu est réputé pour ses onsen et nous plongeons dans un rotenburo, grand bassin d’extérieur bordé de bambous et d’érables. L’eau naturellement sulfureuse, d’un bleu laiteux et autour de 40 degrés, permet de profiter in situ de la beauté du paysage délicatement velouté par les flocons qui continuent de tourbillonner dans l’air froid. Retour au XXIe siècle pour le dîner, à Akita, la capitale sur la façade maritime au nord-ouest de Honshu. Au bar d’un sympathique restaurant où les habitués se serrent pour nous faire une place, on grille soi-même différentes pièces de bœuf d’une tendreté folle. Dans le train Resort Shirakami qui nous mène à Goshogawara, nous sommes bouche bée le nez collé aux fenêtres : rizières disparaissant dans la brume, rochers hirsutes d’embruns de la mer du Japon, flots gris battants furieusement à quelques mètres du train, voie du chemin de fer blanche de neige au milieu des hauts cèdres… Le tout sous une météo et une lumière très changeantes, qui font varier les ambiances avec le talent d’un bon chef opérateur de cinéma. Changement de plateau sur la route de Takayama Inari, un sanctuaire situé sur la péninsule de Tsugaru, face à la mer du Japon : le blizzard nous plonge dans un blanc total, des rafales balayant la neige en tous sens. Un feu de circulation surgissant du brouillard nous rassure – nous ne sommes pas complètement perdus –, jusqu’à la vision d’un immense torii rouge sous lequel nous passons. Nous venons de pénétrer dans le sanctuaire. Nous croisons quelques moines – tête nue et légèrement vêtus – et découvrons un jardin aux arbres manucurés et aux étangs gelés, où serpente une très photogénique ligne de torii. Le mont Iwaki, à Hirosaki.
IWAKI, STRATOVOLCAN ET SOMMET SACRÉ, EST AUJOURD’HUI ENCORE CONSIDÉRÉ COMME FAISANT PARTIE DU SANCTUAIRE IWAKIYAMA-JINJA, FONDÉ À L’ORIGINE AU VIIIE SIÈCLE AU SOMMET DU MONT. ET C’EST PEUT-ÊTRE DE LÀ QU’ÉMANE SON ATMOSPHÈRE DE PAIX ET DE SÉRÉNITÉ, HORS DU MONDE. JAPON
145
146
VOYAGEURS
Lamp no Yado, onsen perdu dans la montagne d’Aomori. Le lieu, sans électricité, n’est éclairé qu’à la lampe à pétrole et chauffé au poêle à kérosène (pages de gauche et de droite).
DESTINATIONS
147
Chaque matin, coiffé de sa toque blanche réglementaire, train en part gare livrer de Goshogawara, ce Dans jeunecedabbawala les poêles à charbon (deux par. wagon) plusieurs dizaines de lunchboxes sont encore en 200 service. À Mumbai, près de 000 déjeuners sont charriés quotidiennement par quelque 5 000 dabbawalas.
148
VOYAGEURS
Contraste intense entre la neige et les bâtiments de bois couleur sang-de-bœuf datant de la fin du XVIIe siècle du sanctuaire shinto Iwakiyama-jinja de Hirosaki.
JAPON
149
L’un des bains en bois de hiba, du cyprès japonais, du Lamp no Yado Aoni Onsen.
150
VOYAGEURS
Un coup de tonnerre nous chasse, mais le blizzard s’est enfin calmé. Pour aller à Hirosaki, nous longeons d’innombrables vergers aux arbres courbés par les années, sculpturaux dans la neige. Les pommes, et les célèbres Fuji, sont la spécialité de la préfecture d’Aomori, première productrice du Japon, qui les décline dans des myriades de spécialités, des jus aux vinaigres et aux condiments, en passant par les cheese cakes et les chips, vendues un peu partout comme omiyage (“produit de la terre” et souvenir typique facile à rapporter). Le musée d’Art contemporain de Hirosaki est d’ailleurs installé dans une ancienne fabrique de cidre, rénovée sous la houlette de Tsuyoshi Tane, qui lui a offert un toit doré, devenu symbole du renouveau de la ville. Dans la préfecture d’Aomori, territoire majeur de l’ancienne civilisation Jōmon du Japon (de 14 000 à 300 avant notre ère), cet architecte installé à Paris développe une pratique fondée sur la mémoire enfouie des lieux – des sols à l’habitat. Hirosaki permet également une plongée dans l’artisanat avec The Stables, une boutique-galerie dont le propriétaire, Fumi Odawara, entretient des relations privilégiées avec les créateurs du nord du Tohoku. Comme Mari Onishi, une vannière qui se rend en montagne récolter elle-même fibres et écorces qu’elle travaille entièrement à la main pour fabriquer ses paniers. Yoshiteru Ito, dont les verres et flacons incarnent l’esthétique saine et fonctionnelle de la philosophie mingei : la beauté de l’usage. Ou encore Kenichi Nakajima, potier originaire de Hirosaki qui, après s’être formé dans différentes régions, possède aujourd’hui son propre four à Akita et produit des pièces simples, de jolis bols. Le mont Iwaki, stratovolcan et sommet sacré des Aïnous, ce peuple aborigène du nord de Honshu et de Hokkaido, se découvre presque entièrement sous le soleil. Le sanctuaire Iwakiyama-jinja, dont on dit qu’il fut fondé au VIIIe siècle au sommet du mont, est composé de plusieurs bâtiments de bois couleur sang-de-bœuf datant de la fin du XVIIe siècle. Aujourd’hui encore, l’ensemble du mont est considéré comme faisant partie du sanctuaire, et c’est peut-être de là qu’émane son atmosphère de paix et de sérénité, hors du monde. À part une femme au parapluie rouge, telle une estampe du maître Kawase Hasui (1883-1957), et un moine sortant à vive allure du bâtiment principal, échappant de peu à une plaque de neige dégringolant du toit, nous ne croiserons personne pendant notre visite.
Sous ses nuages de poudre, le moindre recoin d’Aomori décline tous les gris, du ton perle au bleu glacé. Ouverte sur la mer, la ville portuaire est dotée d’un grand marché aux poissons où l’on peut composer un kaisendon sur mesure en passant d’un étal à l’autre et en faisant garnir un bol de riz avec de l’oursin, du crabe, des œufs de saumon ou encore des sashimi de thon gras… Côté nourriture intellectuelle, la Maison Nebuta Warasse, dédié au festival Nebuta qui a lieu tous les ans au mois d’août, expose toute l’année les plus beaux chars en papier washi, quand le musée préfectoral d’art permet de se familiariser avec deux grands artistes du pays, Shiko Munakata (1903-1975) et Yoshitomo Nara. Le premier, peintre et graveur sur bois, a diffusé tout au long de sa vie, avec une grande humanité et sous une forme simple et populaire, un message bouddhiste d’amour ; le second, né en 1959 et apparu sur la scène internationale dans les années 1990, exprime à travers des figures enfantines kawaii une sorte de révolte punk et de sentiment d’inconfort. Le réconfort, nous savons où le trouver : à Lamp no Yado Aoni Onsen. Le chauffeur de la navette nous y conduit sans se soucier des limitations de vitesse. C’est qu’il est le seul véhicule autorisé à conduire les voyageurs à cet onsen perdu dans la montagne, accessible uniquement par une route qui n’est que virages en épingle à cheveux. Le lieu, sans électricité, n’est éclairé qu’à la lampe à pétrole et chauffé au poêle à kérosène. Quand tombe la nuit, chaque bain, chaque chambre, chaque cabanon se pare de poésie et l’on ne peut qu’évoquer Éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki, l’un des essais majeurs de l’esthétique japonaise. Les bains sont uniques, en bois de hiba, du cyprès japonais, installés dans un bâtiment très simple dont les hautes fenêtres donnent sur la forêt – verte au printemps, rouge en automne, blanche en hiver. Un autre bain, façon grotte, ouvre lui sur le ciel et permet le yukimi, “admirer le beau paysage de la neige”, au clair de lune et dans la nuit glacée.
•
JAPON
151
CARNET
PRATIQUE
•
JAPON
•
CARNET
PRATIQUE
•
JAPON
Les essentiels 1 Le bon moment De décembre à mars, les mois d’hiver sont logiquement les plus voués à délivrer l’expérience du grand blanc. 2 Y aller Avec Air France, vol direct Paris-Tokyo, puis shinkansen pour Kakunodate (environ 3h). 3 Bon à savoir Les conditions hivernales peuvent rendre les déplacements difficiles. Si vous n’êtes pas à l’aise au volant, confiez-le à un chauffeur. À noter également : la région reculée du Tohoku offre une sélection limitée d’hébergements, plutôt destinés aux amateurs de sobriété. 4 Budget : 10 jours à partir de 6 500 € par personne, incluant vols, accès au lounge, passage prioritaire des contrôles aéroport, hébergements, trains, visites personnalisées, wifi nomade, réservation de tables…
L’incontournable
152
•
JAPON
S’inspirer_De l’armurerie de l’ère Meiji de la maison-musée du samouraï Aoyagi aux ateliers de sculpteurs sur bois de sakura qui façonnent les kabazaiku (boîtes à thé), un guide privé vous propose une exploration pointue de l’artisanat du Tohoku. Goûter_Installée dans un grand entrepôt, la brasserie Ando Jozo maîtrise la fabrication du miso depuis 1853. Une adresse à ne pas manquer pour faire le plein de sauces soja et autre tsukemono (légumes et racines en saumure). S’élever_Le mont Haguro, l’une des trois montagnes sacrées du Dewa Sanzan, dans la province de Yamagata, est un lieu de pèlerinage. Sous la neige, les cèdres et la pagode à cinq étages prennent une autre dimension, surtout lorsqu’un pèlerin Yamabushi, ermite des montagnes, joue le guide pour vous.
WHY NOW ?
3 BONNES RAISONS DE PARTIR
1
Se recentrer. La sobriété d’un onsen comme le Lamp no Yado Aoni, où la vie se passe d’électricité – éclairée à la lueur poétique de lampes à pétrole et baignée d’un esthétisme épuré –, invite à repenser sa définition du confort.
3
Tester le ski nippon. Ajouter une poignée de jours en plus dans les Alpes japonaises, autour d’Echigo-Yuzawa, histoire de tracer quelques courbes sur les pistes de Naeba, Kagura et Kandatsu Kogen (appréciée des snowboarders).
2 jours en plus ? >>>TOKYO Le ballet des piétons de Shibuya sous les flocons, la vie des quartiers populaires de Daikanyama et Nakameguro, le rythme alternatif de Shimokitazawa, les musées et l’architecture contemporaine de Roppongi… Deux jours supplémentaires ne sont jamais de trop pour prendre le pouls de Tokyo. Un parfait contraste, en ouverture ou en clôture, à ce voyage ouaté. Et pour ne pas perdre une minute, les visites privées et la conciergerie Voyageurs sont de votre côté.
PRATIQUE
To do list
2
Posés à Kakunodate, dans la “petite Kyoto du Tohoku”, ces six entrepôts datant de la fin de l’époque Edo, à l’ère Taisho (tournant du XXe siècle), constituent une halte unique. Derrière les lourdes portes et les murs de briques qui abritaient autrefois stocks de condiments, livres et textiles, de très vastes chambres (de 77 à 165 mètres carrés) déclinent chacune une thématique liée à l’histoire de la région – pickles, soierie, couture… Le restaurant, lui, s’inspire des saisons. Un voyage dans le temps et l’esthétisme local.
CARNET
DE NOS SPÉCIALISTES JAPON
Jouer les éclaireurs. Afin d’encourager le tourisme dans les régions méconnues du pays, la Japan National Tourism Organization et la compagnie aérienne ANA ont mis en place à l’hiver 2025 une initiative consistant à offrir en partie le vol intérieur vers des villes secondaires comme Aomori.
WANOI KAKUNODATE HOTEL
•
CARBONE DIMINUÉ ET 100 % ABSORBÉ Pour lutter contre le réchauffement climatique, Voyageurs du Monde participe à des projets de reforestation qui permettent la totale absorption carbone sur l’ensemble de ses voyages.
VOYAGEURS
CITATION
“La neige tombe sans bruit, recouvrant les champs et les villages, et le monde devient soudain plus vaste et plus silencieux.” Miyazawa Kenji (1896-1933), écrivain et poète né dans la préfecture d’Iwate, au nord du Japon.
Mémo VOYAGEURS AU JAPON LES CONSEILLERS À même de personnaliser de façon extrêmement fine votre voyage autour d’une thématique qui vous inspire (l’art du onsen, du kintsugi ou encore de la cuisine fermentée), les spécialistes Japon de Voyageurs du Monde appuient leur connaissance sur un solide réseau local. LA CONCIERGERIE FRANCOPHONE Le Japon compte parmi ces destinations où la barrière de la langue peut être un frein dès que l’on quitte les grandes villes. Pouvoir compter sur une équipe francophone pour démêler n’importe quelle situation mais aussi vous conseiller au fil de vos étapes et s’assurer que votre voyage soit le plus fluide possible, cela n’a pas d’équivalent. LE VOYAGE DESORGANISÉ Rien de plus ponctuel qu’un shinkansen, de plus précis et codifié que les gestes de la cérémonie du thé. Le Japon est un maître de l’hospitalité discrète, une anticipation invisible conceptualisée : l’omotenashi. Cela n’est pourtant pas contradictoire avec l’envie de bousculer le programme, de changer d’avis, d’étapes, de partir plus tôt ou plus tard… Voyageurs du Monde se tient toujours à votre écoute pour affiner votre voyage en cours de route. CONTACTEZ UN CONSEILLER SPÉCIALISTE DU JAPON AU 01 84 17 19 48 (ligne directe).
e
153
TOUT L’ART
En pleine métamorphose, nourri par des voix et des énergies nouvelles, l’art contemporain ne cesse d’élargir et d’enrichir sa cartographie mondiale. Expositions, musées, scènes montantes, artistes émergents, ateliers, galeries, résidences, lieux de vie et foires sont autant d’opportunités d’observer nos sociétés sous d’autres prismes et latitudes, de repousser les limites de nos imaginaires et, pourquoi pas, de continuer à s’émerveiller. TEXTES MARION OSMONT
MONDE
154
© Adrien Durand © Arturo+Bamboo
DU
DESERT X IMAGES
The Earth’s Shadow, pyramide de bois recouverte d’épices, réalisée par la plasticienne colombienne Delcy Morelos et l’artiste ouzbek Baxtiyor Akhmedov. Au premier plan, Close, des “corps” en terre crue et paille façonnés à la main, du Britannique Antony Gormley, en collaboration avec l’artisan ouzbek Temur Jumaev et des briquetiers locaux. Biennale d’art de Boukhara, 2025.
Vintage donc désirable, le ski période seventies charrie tout un imaginaire qui continue de séduire les nostalgiques comme les plus branchés, avec ou sans planté de bâton.
© Juergen Teller, All Rights Reserved
Dès la fin d’année, (re)plongez dans The 90’s, à la Tate Modern de Londres, voir une Young Pink Kate (le top Kate Moss) immortalisée par Juergen Teller en 1998, et filez au Hamburger Bahnhof de Berlin célébrer ses 30 ans ou assister à la rétrospective Ryuichi Sakamoto, intitulée Seeing Sound, Hearing Time.
Ryuichi Sakamoto + Shiro Takatani, Async–Immersion Tokyo, 2024, MOT. Courtesy the artist/KAB Inc./Takeshi Asano
La marque Les Jesus réinvente les codes de la broderie traditionnelle mexicaine.
2026-2027 Esthétiques & politiques À Londres, à la Tate Modern, on plonge dans la décennie turbulente des années 1990 : l’exposition The 90s raconte en photo, mode, musique et design une époque où les normes établies vacillent (du 8/10/26 au 14/02/27). C’est cette même décennie qui voit Tracey Emin, enfant terrible des arts britanniques, imposer son langage radical. Désir, sexualité, traumatismes : Emin explore des thèmes profondément personnels, avec une intensité fracassante. Le Louisiana Museum of Modern Art, près de Copenhague, l’un des plus beaux musée au monde, est un véritable écrin pour A Second Life, la rétrospective qui lui est consacrée (du 8/10/26 au 28/02/27). Au C/O Berlin, on découvre The Heart of the Matter : l’œuvre plurielle (photographie, texte, textile, installation et image numérique) de Carrie Mae Weems questionne race, genre et classe depuis son expérience de femme noire américaine (jusqu’au 3/02/27). À Amsterdam, au Stedelijk Museum, la rétrospective Yayoi Kusama nous immerge dans la cosmogonie obsessionnelle de la star de l’art contemporain : un panorama hypnotique de son univers poétique (jusqu’au 17/01/27). En Finlande, Anish Kapoor investit le pavillon aux lignes ultra contemporaines du Serlachius Museum, posé au bord d’un lac. Ses sculptures monumentales dialoguent avec l’architecture et le paysage, tout au long d’un parcours où la contemplation devient une expérience physique (jusqu’au 4/04/27). À Bâle, à la fondation Beyeler, la rétrospective consacrée à Ruth Asawa révèle l’ampleur d’une œuvre dont la matrice est l’internement en camp pour Nippo-Américains après l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ses sculptures en suspension marient abstraction, mouvement, légèreté, et transcendent les frontières entre art et design (du 18/10/26 au 10/01/27). En Arkansas, l’architecture lumineuse du Crystal Bridges Museum accueille entre autres des sculptures monumentales jusqu’ici rarement exposées de Keith Haring, surtout connu pour ses pictogrammes colorés : Keith Haring in 3D (jusqu’au 25/01/27).
156
Ruth Asawa, à l’honneur de la fondation Beyeler (Bâle), jusqu’au 10 janvier 2027.
VOYAGEURS
© Nat Farbman/The LIFE Picture Collection/Shutterstock Artwork © 2025 Ruth Asawa Lanier, Inc., Courtesy David Zwirner
LES EXPOSITIONS
Musées réinventés, inaugurations festives : cet automne, l’art se célèbre sur tous les continents. À New York, le Metropolitan Museum of Art dévoile les nouvelles galeries du Costume Institute : une exposition ambitieuse explore les liens entre vêtement, pouvoir, genre et identité, et installe la mode, longtemps reléguée aux marges, au cœur du projet muséal (jusqu’au 10/01/27). Plus au sud, dans le Lower East Side, le New Museum a rouvert ses portes en mars dernier après deux ans de travaux : l’extension (de 5 500 mètres carrés, dont un bâtiment de sept étages de verre et d’acier) double la surface du lieu, qui réaffirme son statut de laboratoire de l’art contemporain. Après plusieurs reports depuis 2021, le Lucas Museum of Narrative Art, à Los Angeles, devrait avoir ouvert ce 22 septembre. Conçu par George Lucas, le créateur de la saga Star Wars, comme “un temple de la pop culture”, il rassemble des milliers d’œuvres, du comics aux arts numériques, explorant les arts narratifs sous toutes leurs formes. À Berlin, le Hamburger Bahnhof fête ses 30 ans avec une collection repensée, et trente heures d’ouverture continue, du 13 au 15 novembre 2026, transformant le musée en plateforme de rencontres, de performances et de dialogues avec le public. À Siwa, en Égypte, The Eye of the Desert, nouveau musée privé doublé d’un hôtel, raconte, entre désert et lumière, la vie aventurière de Peter Beard, photographe américain disparu en 2020. À 500 kilomètres du cercle polaire arctique, le PoMo, musée d’art moderne et contemporain de Trondheim, ouvert début 2025, est le premier projet muséal conçu par India Mahdavi. La troisième ville de Norvège réinvente ainsi son patrimoine en réhabilitant une ancienne poste Art nouveau et en affichant une ambition claire : bousculer les codes.
MUSÉES OÙ MUSARDER © John Roebas
(Ré)ouvertures & célébrations
À Siwa (Égypte), le musée-hôtel The Eye of the Desert est dédié au photographe américain Peter Beard. Une oasis ouverte fin 2025.
TOUT L’ART DU MONDE
157
HOTSPOTS
En 2025, Recipes for Broken Hearts (“Recettes pour cœurs brisés”) était le titre de la première Biennale d’art de Boukhara. Ici, une œuvre de la Brésilienne Marina Perez Simão, réalisée avec le maître mosaïste ouzbek Bakhtiyar Babamuradov.
Des scènes qui montent, qui montent, qui montent
158
© Daria Nikitina © Marina Perez Simão/Bakhtiyar Babamuradov
Portée par le rayonnement des grandes institutions du continent, de la Biennale de Dakar au Zeitz MOCAA du Cap, l’Afrique s’impose comme une nouvelle vitrine de l’art contemporain. Dans ce paysage en mutation, la Côte d’Ivoire émerge sur la scène internationale. À Grand-Bassam, l’ouverture récente d’un musée d’art contemporain marque une étape structurante, mais c’est surtout la vitalité des galeries et des fondations privées qui distingue le pays. Régulièrement invitées dans les foires internationales, elles jouent un rôle moteur dans l’inscription d’Abidjan au cœur des circulations artistiques mondiales. Au Sénégal, la Josef and Anni Albers Foundation ancre ses résidences en lien avec les savoir-faire locaux, renforçant les échanges entre scènes africaines et internationales. Au Maroc, le Maccal de Marrakech confirme sa position : le musée accueille des installations fortes, dont Statues Also Breathe de Prune Nourry, présentée avec la Catharsis Arts Foundation, et participe à nourrir une scène dynamique. L’Amérique latine est également un terrain fertile pour l’art. Le Brésil en tête, et São Paulo en chef de file, grâce à sa foire internationale SP–Arte qui, en vingt ans, a imposé le pays comme une scène ultra dynamique de l’art contemporain. À Mexico, la foire Zona Maco et le musée Jumex cadrent une scène effervescente, et les galeries indé ne cessent de se déployer à l’international. À Buenos Aires, initiatives expérimentales et publications (tel le magazine Balam) connectent artistes émergents et curateurs. La Chine s’affirme aussi : au Ullens Center for Contemporary Art de Pékin, installations et performances dialoguent avec l’histoire industrielle des lieux. À Shanghai, le Power Station of Art accueille biennales et expositions. En Asie centrale, plusieurs scènes se dessinent. Au Kazakhstan, le Almaty Museum of Arts, inauguré en 2025, organise la rencontre entre scène locale et artistes venus du monde entier ; le Tselinny Center of Contemporary Culture, installé dans un ancien cinéma soviétique, s’affirme comme une plateforme de recherche et de débat. En Ouzbékistan, la première biennale d’art de Boukhara a réuni à l’automne 2025 Eva Jospin, Antony Gormley, Subodh Gupta et 160 autres artistes travaillant avec des artisans locaux. À Tachkent, un ancien dépôt de tramways a été réhabilité en centre d’art contemporain par le tandem français du Studio KO, et l’ouverture d’un musée national signé Tadao Ando est annoncée pour 2028. VOYAGEURS
NOUVEAUX
REGARDS À suivre…
DÉFRICHANT DES TERRITOIRES RESTÉS JUSQUE-LÀ INACCESSIBLES, DES ARTISTES ÉMERGENTS ÉCLAIRENT DES ZONES SOMBRES DE NOTRE HISTOIRE COLLECTIVE.
Atong Atem, basée à Melbourne, est une photographe sud-soudanaise qui tisse mythologie, histoire personnelle et mémoire collective. Mêlant traditions des studios africains des années 1970 et récits diasporiques, elle produit des photographies qui fusionnent image et textile. Sa série This Happened to You, présentée à Paris Photo 2025, déploie des figures inspirées du tarot pour explorer héritage et colonialisme. Entre affirmation identitaire et esthétique pop, elle s’est imposée en quelques mois sur la scène internationale. Ci-contre, un portrait intitulé Akuot (2016). Apah Benson, photographe nigérian primé par le Earth Partner Prize 2025, capte dans The Last of Us la résilience des communautés du delta du Niger face aux marées noires, plaçant le peuple Okpare au cœur du débat environnemental.
© Courtesy of the artist and MARS Gallery
La Chola Poblete, artiste argentine, tisse performance, peinture, vidéo et photographie dans un univers queer. Son œuvre réinvente l’iconographie andine pour interroger héritages coloniaux, genre et identités marginalisées. Présente pour la première fois à la Biennale de Venise en 2024, elle y reçoit une mention spéciale du jury, qui consacre ainsi la force singulière de sa voix. Inuuteq Storch, né au Groenland en 1989, explore l’identité inuite à travers photographie, archives, vidéo et installations. Il a représenté le Danemark à la Biennale de Venise en 2024 – une première pour un artiste groenlandais –, et a été exposé au MoMA PS1 à New York, offrant une perspective rare sur des environnements arctiques encore peu visibles sur la scène mondiale. TOUT L’ART DU MONDE
159
MAISONSATELIERS Les coulisses de la création
Georgia O’Keeffe House Museum – Abiquiú, Nouveau-Mexique, États-Unis Sa maison en adobe s’ouvre sur les étendues infinies du désert du Nouveau-Mexique. Pendant quatre décennies, Georgia O’Keeffe (1887-1986) y aura peint sans relâche le plus américain des paysages. La simplicité monacale de l’architecture fait écho à la pureté des lignes de l’artiste, et invite à une immersion dans son univers visuel. Casa Azul de Frida-Kahlo – Mexico, Mexique C’est dans cette bâtisse bleue que l’artiste peintre mexicaine est née en 1907, et morte en 1954. La Casa Azul semble habitée par la présence de Frida Kahlo et conserve l’empreinte de sa vie passionnée. La vaste cuisine, emplie de poteries ; l’atelier, avec collection d’ex-voto, palettes et pigments ; le jardin de cactus… Dans la chambre, voir le modeste miroir qui surplombe le lit et dans lequel elle se regardait pour réaliser ses autoportraits bouleverse.
Maison-musée Salvador Dalí – Portlligat, Catalogne, Espagne De cabane de pêcheur à palais baroque, la résidence du couple Gala-Dalí, dans les années 1930, où ils passèrent tous leurs étés, est une extension physique de l’imaginaire du peintre. Agrandie au fil de ses obsessions, de couloirs labyrinthiques en escaliers en colimaçons, elle est un paysage mental. Celui d’un artiste qui a fait de sa vie une œuvre totale.
160
Le séjour de Georgia O’Keeffe, à Abiquiú.
VOYAGEURS
© Pia Riverola
Pollock-Krasner House – Springs, East Hampton, États-Unis Des arbres à perte de vue, les eaux argentées de l’Atlantique et des demeures bardées de bois blanc. À trois heures de New York, celle du couple de peintres formé par Jackson Pollock (1912-1956) et Lee Krasner (1908-1984) est cernée par un environnement bucolique. C’est ici que le maître de l’expressionnisme abstrait a expérimenté le dripping, technique qui lui vaudra la reconnaissance internationale. Le plancher de l’atelier garde la trace des projections de peinture et on y ressent physiquement son énergie.
El Tendedero, de Brenda Isabel Pérez et Israel Espin, à la Casa Wabi Sabino.
EN RÉSIDENCE Portes ouvertes LOIN DES APPROCHES MUSÉALES, LES RÉSIDENCES CRÉENT DE NOUVEAUX DIALOGUES ENTRE ARTISTES, CULTURES ET PUBLICS.
Au Mexique, dans l’État d’Oaxaca, la Casa Wabi Puerto Escondido tisse des ponts avec le Japon. Le complexe hybride dessiné par Tadao Ando comprend six villas, deux studios, une galerie d’art, une salle polyvalente et un jardin botanique. On admire le Pacifique d’un côté, la Sierra Madre del Sur de l’autre. Les œuvres contemporaines mêlant installations, sculptures et céramiques font écho au paysage. Simplicité, imperfection et beauté inattendue : la philosophie wabi sabi y est vivante. Elle s’étend même à quelque 700 kilomètres de là, à la Casa Wabi Sabino. Antenne de la Fundación Casa Wabi à Mexico City, le lieu accueille les propositions d’exposition d’artistes émergents, tous médiums et niveaux d’expérience confondus, désireux de présenter leur travail. À Bali, la Rumah Hujan, “Maison de pluie”, domine la vallée tropicale de la rivière Wos. La villa accueille des artistes venus créer dans un cadre inspirant, ouvert sur la forêt et les roches volcaniques. Le lieu est aussi disponible pour des séjours privés, avec chambres lumineuses, patios luxuriants et piscine suspendue dans le vert. À Rome, la Villa Médicis reçoit des visiteurs depuis 2023 : huit chambres, entièrement réaménagées par des architectes et artisans d’exception, prolongent le savoir-faire de l’Académie de France. Murs chargés d’histoire, cadre propice à la rêverie et rencontres impromptues avec les pensionnaires : un rêve d’artiste.
© Yohan Liliyani, Martino Wayan, Casa Wabi Sabino
À Bali, la Rumah Hujan est ouverte aux résidences, ainsi qu’aux séjours privés. Photo ci-contre, une nature morte du photographe Yohan Liliyani. À droite : Talisa Dwiyani, designer indonésienne du collectif Sabin, en pleine recherche de matériaux.
TOUT L’ART DU MONDE
161
ART
& HOSPITALITÉ Des hôtels bien particuliers
EXIT LES REPRODUCTIONS STANDARDISÉES AU-DESSUS DE LA TÊTE DE LIT. UNE NOUVELLE GARDE D’HÔTELIERS IMAGINE DES ADRESSES COMME DES MISES EN SCÈNE OÙ SE CROISENT ART, ARTISANAT ET DESIGN. DES LIEUX À VIVRE ET OÙ DORMIR AUSSI.
21c Museum Hotel, Louisville, États-Unis À la fois musée et hôtel, le lieu fondé en 2006 affiche un parti pris radical. Dans ses sept établissements américains, le groupe déploie 7400 mètres carrés d’espaces d’exposition ouverts au public. Ici, on ne décore pas, on expose, on questionne. Installations, vidéos, œuvres monumentales investissent les volumes, transformant chaque nuitée en expérience artistique.
The Darling, Copenhague, Danemark Dans le cœur feutré de la capitale danoise, The Darling pousse plus loin encore l’idée d’un lieu à vivre comme une exposition. Imaginé par la galeriste Rikke Darling, l’appartement fonctionne comme une galerie : mobilier, luminaires et œuvres sont à vendre, et la décoration se renouvelle au fil des accrochages. Simose Art Museum, Hiroshima, Japon Face à la mer intérieure de Seto, il s’inscrit dans la tradition des retraites artistiques japonaises. Conçu par Shigeru Ban, le bâtiment mêle bois et lumière naturelle, créant des espaces de silence propices à la contemplation méditative. Entre galeries et villas ouvertes sur l’eau, l’adresse transforme l’acte de regarder en une immersion totale, où le paysage et l’art se découvrent simultanément.
162
Les sept établissements de 21c Museum Hotels, aux États-Unis, proposent une expérience à la lisière de l’hôtel et du musée. Ici, celui de Saint-Louis, Missouri, présente au plafond du Good Press Café l’installation Until We Meet Again, signée par les artistes Nick Cave et Bob Faust.
Les pièces en marbre noir de Puebla, Table avecà vue à l’Holzwaren sculptées la main, par le collectif Fabrik &Hotel, Norvège. Lørdag Søndagen(Mexique).
VOYAGEURS
© Courtesy of 21c Museum Hotels
Villa Colucci, Les Pouilles, Italie Ici se joue une partition plus intime… Restaurée par les Danois Rolf et Mette Hay, fondateurs de HAY, cette villa du XIXe siècle mêle patrimoine italien et lignes nordiques. Sols en majolique, fresques et portes sculptées voisinent avec une sélection d’œuvres contemporaines. Dix chambres seulement, pensées comme des espaces habités, où l’on évolue au milieu d’œuvres choisies avec un tropisme pour l’art brut et l’art naïf.
© Villa Colucci
Dans Les Pouilles, la Villa Colucci dispose de dix chambres et mêle patrimoine italien et lignes nordiques.
TOUT L’ART DU MONDE
163
GALERIES
À CIEL OUVERT Quand la nature s’expose
À trois heures de Bangkok, le Khao Yai Art Forest développe un projet holistique sur une ancienne zone déforestée : réparer la terre. Une ambition qui s’incarne dans la monumentale araignée de Louise Bourgeois, Maman, qui nous invite à retisser notre lien à la nature, à la fois mère et foyer. Non loin de Johannesburg, le NIROX Sculpture Park s’étend sur prairies et zones humides. Sculptures et installations dialoguent avec les reliefs, l’eau et le vent, évoluant au fil des saisons. Le site accueille résidences et performances, faisant de Nirox une référence du land art. En Nouvelle-Zélande, Gibbs Farm, sur le Kaipara Harbour, déroule un cadre monumental à Anish Kapoor ou Richard Serra, qui trouvent là un environnement propice pour s’exprimer dans toute leur démesure. Au nord de Mexico, Las Pozas est un enchevêtrement de lianes et de colonnes, d’arbres et de béton, né de l’imagination du poète et mécène britannique Edward James. Et pour les amateurs de land art, Desert X promet d’ouvrir de nouveaux horizons. Cette édition se tiendra en Californie du Sud, dans la Coachella Valley (du 30/10/27 au 7/05/28), et célèbrera les 10 ans de cette biennale loin d’être asséchée.
© Andrea Rossetti/Courtesy Khao Yai Art, Krittawat Atthsis and Puttisin Choojesroom
Le mobilier contemporain en feuilles de palmiers signé Lucia Echavarría (Colombie).
Ci-dessus, Madrid Circle (1988) de Richard Long, pionnier du land art. Un parfait anneau de pierres, symbole de continuité et d’unité, chères à la Khao Yai Art Forest, en Thaïlande, dont l’objectif est de nous faire renouer avec la terre. Pour la réparer. Ci-contre, Fog Landscape #48435 (2024) de Fujiko Nakaya.
164
VOYAGEURS
© Lance Gerber, courtesy of the artist and Desert X
Truth Arrives in Slanted Beams de Sarah Meyohas, pour Desert X 2025.
TOUT L’ART DU MONDE
165
EN IMMERSION Voyager & apprendre
PLUTÔT QUE DE COLLECTIONNER LES PAYS, ON CHERCHE ICI À S’INITIER À UNE TECHNIQUE, COMPRENDRE UN GESTE, ET SOUTENIR DES ARTISANS QUI PERPÉTUENT ET RENOUVELLENT DES SAVOIR-FAIRE ANCIENS.
À une heure au nord d’Ubud, au cœur de la jungle balinaise, Tian Taru permet de découvrir l’art ancestral de la teinture à l’indigo. Dans l’atelier fondé par l’Espagnol Sebastián Mesdag et sa compagne Ayu Purpa, le visiteur est invité à participer à l’ensemble du processus, de la feuille à l’étoffe. Cueillette, fermentation, bains, on partage la vie du lieu, ponctuée de repas au jardin et de nuits ouvertes sur la forêt, imprégnée de bleu.
Au Caire, la start-up Bassita fait de l’écologie un geste créatif. Depuis 2018, elle débarrasse le Nil de centaines de tonnes de plastique. Sur l’île de Qursaya, les tisserandes invitent à filer et transformer cette nouvelle matière en sacs et accessoires. Recycler devient alors un art, et partager ce savoir-faire un moment de rencontre.
166
L’artiste américain David Popa, installé en Finlande, réalise des œuvres éphémères Quand sur la l’indigo banquise devient à partirundeart. pigments Tain Taru À Tian Taru, dans et la coquillages jungle balinaise. naturels, charbon broyés.
VOYAGEURS
© Zissou
Plusieurs fuseaux horaires plus loin, à Tachkent, Dilnoza Umirzakova révèle la richesse symbolique de la broderie suzani. Sous ses mains agiles, le fil se tend et se détend. On apprend à exécuter les points, à choisir les harmonies et tracer les motifs. Autour du métier à broder, le thé accompagne les conversations feutrées, et le tissu s’anime, comme un paysage cousu à même la mémoire.
RENC’ ARTS Prendre date
LA SCÈNE DES FOIRES ET BIENNALES DÉPLOIE AUJOURD’HUI UNE TOILE MONDIALE, PORTÉE PAR LA VITALITÉ DE GRANDES MANIFESTATIONS COMME PAR L’AUDACE DE PLATEFORMES ÉMERGENTES.
© Art Base
Vue de l’installation de Nadia Hernández, au secteur Encounters de la Art Basel Hong Kong, mars 2025.
TOUT L’ART DU MONDE
Quelques rendez-vous majeurs rythment le calendrier : Miami Art Week (du 30/11 au 6/12/26) transforme la ville en constellation de galeries, foires satellites et installations. Un véritable prélude effervescent à la saison. À l’opposé, la Biennale de Venise invite à ralentir (jusqu’au 22/11/26), pour “au cœur de la cacophonie anxieuse du chaos actuel, s’accorder aux fréquences des tonalités mineures”. En Asie, en mars, Art Basel Hong Kong attire galeries, collectionneurs et institutions, faisant le lien entre scènes locales et marché international. En Afrique, après l’incontournable Biennale de Dakar (du 19/11 au 9/12/26), qui depuis 1990 éclaire l’art contemporain africain et sa diaspora, voici ART X Lagos, au Nigeria (du 5 au 8/11/26), devenu en moins d’une décennie un rendez-vous majeur pour artistes et collectionneurs, symbole de la créativité et de l’énergie d’une scène en expansion. Enfin, le salon Art SG, événement phare de la Art Week singapourienne (du 22 au 24/01/27), confirme la maturité grandissante de cette scène asiatique.
167
RENOUER AVEC LA LENTEUR, PRENDRE LE TEMPS, REVENIR À L’ESSENTIEL… PHOTOS DES VŒUX PIEUX LORSQUE LE CLAIRE JOYEUXGUARRY QUOTIDIEN SE VIT AVEC ENFANTS. MAIS SUR CE BRAS DE TERRE NATURE, LONGUE PÉNINSULE BORDÉE PAR L’OCÉAN PACIFIQUE ET LA MER DE CORTÉS, TOUT INVITE À CETTE SIMPLICITÉ. L’ÉTAT MEXICAIN IMPOSE SA CADENCE, D’HACIENDAS COLORÉES EN PATIOS OMBRAGÉS, DE PROMENADES CÔTIÈRES EN SIESTES DANS LES HAMACS. À LA FIN, UNE ENVIE TENACE : CELLE D’Y RETOURNER. BASSE-CALIFORNIE MAIS HAUTE FIDÉLITÉ.
BAJA CALIFORNIA Vamos a la
Récré mexicaine
SUR CES TERRES SPIRITUELLES, DE TAOS À ABIQUIÚ, DES FEMMES LIBRES ONT JADIS ÉTABLI LEURS CAMPS, À LA FOIS REPAIRES POUR AMIS ARTISTES ET LIEUX DE CRÉATION. MABEL DODGE LUHAN, ÉCRIVAINE ET MÉCÈNE FANTASQUE ; GEORGIA O’KEEFFE, PEINTRE COSMICO-ASCÉTIQUE ; ET MILLICENT ROGERS, PÉTROLEUSE MÉLANCOLIQUE, PRÉCURSEUSE DU STYLE GYPSET, Y ONT LAISSÉ UNE EMPREINTE MYSTIQUE, PUISSANTE. TEXTE & PHOTOS COMME ELLES. CLAIRE GUARRY
168
Cabo Pulmo, première étape et premières siestes pour adopter le rythme de Baja.
TODOS SANTOS marque notre dernière étape en Basse-Californie. Une autre ambiance nous y attend. Ville de surfeurs ouverte avec des airs de Californie mais une énergie latine, chaleureuse, ancrée dans le quotidien. Le ciel est changeant, nuages et éclaircies se succèdent. La lumière joue à cache-cache, donnant au paysage un mouvement constant. On dîne les pieds dans l’eau. Les conversations montent des tables voisines, la musique se mêle au bruit des vagues.
CABO PULMO apparaît sous un ciel couvert. Rien d’éclatant, ni de spectaculaire, et c’est ce qui rend l’arrivée douce, intime. Le village tient dans quelques rues de terre où l’on évolue lentement, comme si tout invitait à relâcher le pas. Les habitants s’étonnent parfois de nous voir là, mais la curiosité est chaleureuse. Les enfants circulent librement, observant, parlant, s’installant naturellement dans le décor. La maison est ouverte, vivante.
L’atmosphère est studieuse, sans mise en scène, de bon goût. Ici, tout semble revenir à l’essentiel : le geste est lent, concret, apaisant. Les salles de bain sont communes, il faut remplir des seaux pour se doucher. Le lendemain, nouveau jour et nouvelle année, le soleil est éclatant. La piscine s’ouvre face aux montagnes : idéal pour un bain de soleil devant l’immensité. Sans bruit, le lieu est désertique, expérientiel, et pourtant profondément confortable. Le calme nous enveloppe. On mesure l’espace autrement. Hamacs, cuisine tournée vers le jardin, chambres donnant sur le patio. La météo incertaine nous retient à l’intérieur et transforme le lieu en refuge. On cuisine, on traîne, on lit. Anton découvre une guitare posée dans un coin et se met à jouer quelques notes. On se sent rapidement comme à la maison. Une première étape discrète mais essentielle pour adopter le rythme de Baja.
SUR LA ROUTE POUR EL RANCHO CACACHILAS, l’espace s’élargit, ciel et terre se confondent. Par moments, un petit almacén (“magasin”) surgit, fragile point de vie au milieu du vide. Nous mangeons sur le bas-côté un plat préparé par une femme qui vit tout près. Le vent soulève la poussière. On comprend que le voyage ici se construit aussi dans ces rencontres furtives, quasi silencieuses. L’arrivée au ranch donne l’impression de pénétrer dans un autre monde. La Sierra nous encercle, le silence est palpable. C’est le jour du réveillon. L’équipe s’affaire pour préparer la soirée.
Le village est accueillant, jamais figé. On s’y sent immédiatement à sa place. Tout donne envie de prolonger ce moment en famille. On ne pouvait imaginer mieux pour une fin de voyage en toute simplicité. L’autre sensation, très forte, qui a imprégné ce road-trip à travers Baja Sur, est celle d’une réalité augmentée.
EN DIRECTION DE LA PAZ, l’itinéraire est long, droit, hypnotique. Puis la ville, animée et dense, apparaît. Le Baja Club marque un contraste immédiat : l’ancienne villa coloniale transformée en hôtel diffuse un calme inattendu au milieu du tumulte. On y trouve repos, fraîcheur, et une sensation d’abri après l’ouverture totale du désert. On ralentit à nouveau, mais différemment. Promenades, discussions, temps suspendu dans les patios. Le lendemain, départ en bateau vers l’île d’Espíritu Santo. Vent fort, mer agitée, eau froide. La partie sous-marine de l’excursion demande de suivre strictement les consignes des guides : s’équiper vite, rester groupé, avancer au rythme imposé. Une séquence pas vraiment adaptée aux enfants. Mais une fois remontés à l’avant du bateau, où les cheveux fouettent le visage et les rires se mêlent aux embruns, nous croisons plusieurs dauphins. Une famille entière nous accompagne quelques instants.
BAJA CALIFORNIA
En nous imposant de ralentir, ce territoire, qui se vit bien plus qu’il ne se visite, remet du sens, de la matière, dans des gestes précieux qui ont malheureusement revêtu l’apparence de la banalité dans nos vies de citadins pressés. Un cadeau auquel on ne s’attendait pas.
• 171
Todo Santos, ville de surfeurs aux airs de Californie et à l’énergie latine.
Rayures transat et grande pergola : l’ambiance balnéaire du Baja Club de La Paz.
El Encanto, la maison-refuge de Cabo Pulmo.
Vie simple et instants suspendus à Todos Santos, au Rancho Cacachilas d’El Sargento ou encore à la playa Los Cerritos.
BAJA CALIFORNIA
175
Dans l’une des villas du Salara, à Todos Santos.
Pieds et torses nus, le climat et les activités se prêtent à l’allègement du superflu, de La Paz à Todos Santos.
178
VOYAGEURS
CARNET PRATIQUE • BAJA CALIFORNIA • CARNET PRATIQUE • BAJA CALIFORNIA • CARNET PRATIQUE • BAJA CALIFORNIA
3 spots
Les essentiels
DE NOS SPÉCIALISTES MEXIQUE
1 Le bon moment D’octobre à avril, la mer de Cortez est l’un des grands rendezvous des rorquals : baleines grises, bleues et requins-baleines. 2 Y aller Avec Air France, vol pour Cabo San Lucas, via Mexico City ou Atlanta. 3 Bon à savoir Sur la route, une conduite tranquille évitera la surprise des topes, redoutables dos d’âne. 4 Budget 13 jours à partir de 5 000 € par personne, incluant vols, visa, accès au lounge, passage prioritaire des contrôles aéroport, hébergements, véhicule de location, visites, wifi nomade, réservation de tables…
L’incontournable
Mi casa…_ Vivre à son rythme : en famille, l’option location de maison est un vrai plus, surtout lorsqu’elle intègre les services d’un hôtel. Le Salara est de celles-là. Aux portes de Todos Santos, dix villas de 3 à 5 chambres marient style contemporain et expériences locales sur demande (cours privés de yoga, cérémonie du cacao, chef à domicile, dégustation de mezcal…). Todos arty_Classé parmi les Pueblos Mágicos de México, Todos Santos est un témoin architectural des missions jésuites du XVIIIe siècle. L’ancienne ville sucrière s’est convertie en refuge d’artiste dans les années 1990. Des lieux comme les galeries Militar, Enrique Guerrero ou Logan donnent un bel aperçu de la scène locale.
WHY NOW ? 3 BONNES RAISONS DE PARTIR
Surf & roll_À quatorze kilomètres au sud de Todos Santos, le village d’El Pescadero attire pour son atmosphère détendue et ses bons spots de surf sur le Pacifique. Le beach break de Cerritos est le plus abordable, avec la possibilité de louer du matériel sur la plage et de déjeuner de tacos au poisson frais face aux rouleaux.
1
© Rancho Cacachilas
Destination facile avec de jeunes enfants, la BasseCalifornie est une bonne alternative au Yucatán pour les familles qui recherchent l’aventure douce et les grands espaces encore sauvages.
RANCHO CACACHILAS Juché au milieu de la sierra éponyme, le Rancho Cacachilas s’adresse aux vaqueros en herbe avides de grand air. Le biotope des lieux fait l’objet d’études et demeure au centre du projet. Une sensibilisation qui passe par l’exploration des environs à dos de mule et à vélo, l’initiation à l’apiculture, ou encore la conception de fromages de chèvre. La piscine, la cuisine profitant d’un potager en permaculture, mais aussi les histoires autour du feu de camp et l’observation d’un ciel fabuleusement étoilé, viennent combler cette pure expérience de glamping à la mexicaine.
Miam…
2 Une veine d’hébergements qui évoluent dans le bon sens : petite capacité, intimité et architecture contemporaine. Salara, Paradero, Nua Nakūi, Casa Melina comptent parmi les beaux exemples. 3 Pour le mythique Hotel California, à Todos Santos, qui célèbre ses 80 ans en 2027 et parce qu’il est temps de faire taire la rumeur : non, il n’a pas inspiré le tube des Eagles !
La Paz_Se régaler de poissons et gambas grillés aux Tres Virgenes, puis glisser jusqu’au Ducky Ice Cream Cafe pour un slushie mangue avant une promenade sur le Malecón entre promeneurs et skateurs. El Triunfo_Sur la route de La Paz à Todos Santos, cet ancien village minier mérite une pause. Après le petit musée, attablezvous sous les mesquites d’El Minero pour dévorer ribs et saucisses maison. Todos Santos_Le Cien Palmas abrite trois jolies casitas et un café pour petites et grandes faims (tortillas poulet et mole, buritos géants, avocado toasts). Autre valeur sûre à deux pas : le bar à vins La Confianza.
180
CARBONE DIMINUÉ ET 100 % ABSORBÉ Pour lutter contre le réchauffement climatique, Voyageurs du Monde participe à des projets de reforestation qui permettent la totale absorption carbone sur l’ensemble de ses voyages.
VOYAGEURS
CITATION
“La mer et la terre offraient tout à la fois la précision aiguë et la nébulosité d’un rêve.” John Steinbeck, La Perle (1947)
Mémo VOYAGEURS AU MEXIQUE LES CONSEILLERS Selon vos envies, votre profil, votre budget, votre spécialiste de la Basse-Californie trace le meilleur itinéraire possible. Une sélection d’adresses ad hoc: villa privée pour se sentir chez soi, hôtel trendy pour se faire chouchouter, piscine et activités pour tous. LA CONCIERGERIE FRANCOPHONE Français installés depuis des années au Mexique, ils maîtrisent les rouages du pays. Les concierges Voyageurs du Monde sont rodés au road-trip en famille : doudous oubliés, petits bobos, recherche de gâteaux d’anniversaire, voire de décoration de Noël au pays des cactus… Ils en ont vu d’autres ! WE ARE FAMILY Rythme, étapes, hébergements, expériences, rencontres : chaque détail de votre périple avec enfant(s) est étudié et réglé selon l’âge de chacun afin de le rendre le plus zen possible. Assistance 24h/24, accès au lounge des aéroports, aide aux formalités, wifi nomade, early-cheking et late check-out : un trip muy tranquilo. CONTACTEZ UN CONSEILLER SPÉCIALISTE DU MEXIQUE AU 01 84 17 21 67 (ligne directe).
Été, le premier ouvrage de la photographe Claire Guarry, vient de paraître aux Éditions Artphilein.
E T V O U S , V O U S FA I T E S Q U O I E N 2 0 2 7 ?
SHORT LIST
© Jackie Cole
183
Dix destinations à ne pas rater. Ou comment avoir toujours un coup d’avance sur la tendance.
LAC ATITLÁN GUATEMALA BON PRÉTEXTE D’Aldous Huxley à Joyce Maynard, les écrivains y ont trempé leurs plumes. Des artistes comme la plasticienne argentino-suisse Vivian Suter sont restés aimantés à ses rives. Aujourd’hui, le mystique lac Atitlán connaît un regain d’intérêt grâce à des lieux de résidences créatives comme l’Anzan Atitlán, destiné à devenir un musée d’art contemporain.
Un atelier d’écriture, de photographie ou de peinture. Un projet autour de la spiritualité, le mouvement, l’artisanat, l’éducation ou l’écologie. Mais aussi pour la vue sur les eaux claires et les trois volcans, les balades en lancha (bateau) et la caresse du vent qui porte les légendes de Samabaj, la cité maya engloutie.
© Kate Berry
ON Y VA POUR
AMHARA ÉTHIOPIE BON PRÉTEXTE Hôte de la COP32 à l’automne 2027, l’Éthiopie montre un fervent volontarisme environnemental : arrêt des importations de véhicules thermiques, hydroélectricité produisant 90 % des besoins du pays, et vaste programme de reforestation (plus de 50 milliards d’arbres plantés depuis 2019).
© Philip Xxxxxxxxx Lee Harvey/Gallery Stock
ON Y VA POUR L’Amhara, au nord du pays, où se trouvent les phénoménales églises monolithiques de Lalibela. La région montre aussi un bel exemple de church forests, propres à l’Éthiopie : des forêts indigènes sacrées, placées sous la protection des lieux orthodoxes qu’elles entourent.
185
© Xxxxxxxxxx
BON PRÉTEXTE Révélés dans la revue Nature, les résultats d’une mission scientifique australienne menée sur l’île de Muna au sud-est de l’archipel, ont mis en lumière la plus ancienne expression artistique de l’humanité. Une empreinte de main réalisée au pochoir il y a près de 68 000 ans. Un éclairage inouï qui rebat les cartes sur l’origine de l’art figuratif et les grandes routes migratoires. ON Y VA POUR Les grottes de Maros-Pangkep, épicentre des découvertes archéologiques ; le pays Toraja, plus au nord, sur lequel flottent brume et rites funéraires ancestraux. Enfin, pour l’île de Banggai (photo), dernier éden indonésien, encore préservé de l’Homo touristicus.
© Dreamexplorers
ÎLE DE BANGGAI
SULAWESI
MUMBO ISLAND MALAWI
BON PRÉTEXTE Voyageurs du Monde ouvre cette destination africaine jusqu’alors restée dans l’ombre de ses deux grands voisins, la Tanzanie et le Mozambique. Les paysages variés, la politique environnementale et une approche responsable du safari donnent bien des perspectives.
L’eau translucide du lac Malawi, véritable mer intérieure ; Mumbo Island (photo), un kilomètre carré de nature sous protection du parc national, mais aussi Likoma, l’une des deux seules îles habitées, aux ruelles ensablées pleines de charme et à la cathédrale anglicane. Autre incontournable : un safari entre la forêt et l’eau, dans le parc Liwonde, puis une pause sur les collines de thé de la région de Thyolo.
© Olivier Romano
ON Y VA POUR
TAIPEI
TAÏWAN BON PRÉTEXTE
“La gastronomie taïwanaise est l’un des soft powers les plus puissants pour valoriser plus largement son identité culturelle et politique.” Si François-Régis Gaudry, l’un des papes des papilles, le dit… Après un reportage dans la capitale et les villes secondaires de l’île, le journaliste et animateur (France Inter, Paris Première) confirmait une effervescence profonde et permanente. ON Y VA POUR
© Sophie Carol Sachs Green
Le fondant des gua bao, petites brioches garnies ; le réconfort d’un Three Cup Chicken, plat familial traditionnel, et d’une omelette aux huîtres… Mais aussi pour les marchés de nuit, bouillons de créativité culinaire et de lien social.
HELGELAND © Everst/Stock.adobe.com
190
NORVÈGE BON PRÉTEXTE Eau turquoise, sable blanc, température estivale idéale : bienvenue au nord de la Norvège. Trouver le meilleur rapport entre dépaysement et proximité est un (en)jeu sur lequel le pays excelle. Cette côte sauvage, ponctuée de glaciers et de fjords, en fait la magistrale démonstration. ON Y VA POUR La Helgelandskysten, la plus longue des dix-huit routes panoramiques norvégiennes. Les traversées des fjords en ferry, voyages dans le voyage, la délicatesse des hébergements et de la cuisine de la région, qui navigue elle aussi entre mer, terre et ciel.
VOYAGEURS
DESTINATIONS
191
BON PRÉTEXTE L’arrivée de l’électricité dans ce village typique de pêcheurs bahianais a tout juste 20 ans. L’accès difficile (interminable piste de terre, suivie d’une traversée en pirogue) protège encore ce coin du Brésil du tourisme de masse. ON Y VA POUR Retrouver un peu de l’atmosphère du Trancoso des années 1980, situé plus au nord. Pas une voiture ne vient perturber la douce énergie tropicale qui coule sous l’influence de la forêt atlantique, au rythme du fleuve et du forró. Quelques rues ensablées, la beauté simple des pousadas et des plages de Barra do Rio et de Satu.
© Pedro/Stock.adobe.com
CARAÍVA
BRÉSIL
© Krinstin Bethge/Kintzing
© Matthieu Salvaing
MAROC TOUS AZIMUTS BON PRÉTEXTE Co-organisateur de la Coupe du Monde de football 2030 (avec l’Espagne et le Portugal), le royaume vise haut : plus vaste stade du monde à Casablanca, train à grande vitesse reliant Tanger à l’ouest, foisonnement de projets hôteliers d’ampleur (entre 150 et 200 d’ici l’échéance). ON Y VA POUR
© Matthieu Xxxxxxxxxxx Salvaing
Ne pas attendre la transformation et se retrouver hors-jeu ! Goûter aux fastes d’un palace (le Royal Mansour Tamuda Bay, dans le nord, tout calme, près de la médina de Tetouan, classée à l’Unesco), opter pour une maison privée, s’inspirer de la capacité marocaine à conjuguer architecture contemporaine et patrimoine. Preuves en sont les villas du Studio KO (photo) ou encore l’étonnante Ddar House, signée Othmane Bengebara, dans la région d’Essaouira.
KATMANDOU NÉPAL
BON PRÉTEXTE Après des mois de révolte menée par la Gen Z, le Népal a confié ses rênes à un ancien rappeur de 36 ans. Maire de Katmandou entre 2022 et 2026, le nouveau Premier ministre, Balendra Shah, incarne la lutte contre la corruption et la volonté de changement. ON Y VA POUR
© Boby
Soutenir l’élan d’un pays dont l’âge moyen est de 26 ans. Le tourisme, essentiel à une économie qui peine, est l’un des secteurs sur lesquels le gouvernement promet de développer les emplois. Après un Katmandou contemporain, dans les pas d’un local, cap sur la quiétude de Dhulikhel.
© Corey Ain Raadik Serravite/Unsplash
PERTH AUSTRALIE-OCCIDENTALE BON PRÉTEXTE Comment rapprocher le continent australien de la France, soustraire huit heures de vol à un Paris-Sydney interminable ? Il suffit de viser Perth, capitale de l’État d’AustralieOccidentale, désormais à seize heures seulement de chez nous en vol direct (au moins sur un parcours en fonction des jours et des saisons). Et pourquoi ne pas en profiter pour faire une escale urbaine en Asie (Hong Kong, Singapour…).
© Ishan Xxxxxxxxx Seefromthesky/Unsplash
ON Y VA POUR Perth d’abord, la ville clignote sur les radars comme un nouvel hub créatif, savoureux et décontracté. Une belle porte d’entrée pour s’échapper ensuite au sud, tester les vignobles de Margaret River, et au nord pour se prélasser sur les grandes plages sauvages d’Exmouth, buller sur la Ningaloo Reef, où croisent tranquilles, de mars à août, les requins-baleines.
199
Postface
LE JEU DES 7 FAMILLES en voyage
LA RÈGLE ICI N’EST SURTOUT PAS DE FORMER UNE FAMILLE COMPLÈTE (PARFAITE ?). CAR ACCUMULER LES MÊMES PROFILS PEUT VITE FAIRE DÉRAILLER LA PARTIE. PA R G U I L L E M E T T E FA U R E
1. LES JE-VOYAGE-LÉGER
Dans la famille Je-Voyage-Léger, je demande celui qui n’a rien pris. Il n’aime pas s’engager, voyage comme il décide : au dernier moment. Un tote-bag en guise de sac à dos (parce que “c’est idiot de payer l’enregistrement des bagages”), il explique aux autres que voyager léger, c’est voyager libre. Le premier soir, il se fait prêter un pull et emprunte de la crème solaire le lendemain. À la fin des vacances, il repart avec une serviette, un livre, un chargeur qui ne sont pas à lui et demande si quelqu’un peut le conduire à la gare. Pioche !
2. LES IMMERSIFS
Mauvaise pioche pour se faire véhiculer si vous tombez sur une carte de la famille des Immersifs. Impossible de les faire s’approcher d’un lieu touristique. Ils s’interdisent la tour de Pise, les guides et la fréquentation de restaurants aux menus bilingues. Autochtones en 48 heures, ils disparaissent (“Je vais juste voir le marché”) et réapparaissent en terrasse avec un local à cheveux blancs qui leur a raconté toute l’histoire de la vallée et déconseillé d’aller là où vous aviez prévu d’aller. Carte à garder dans son jeu, car sans eux on irait tous au même endroit.
3. LES POILS-DANS-LA-MAIN
Cette troisième famille est celle des experts en disparition logistique. L’idée même de préparer un voyage les fatigue (“On verra sur place”). Ils appellent ça “improviser”. Résultat : on improvise de manger des chips parce que tout est complet. Ils regardent les autres décider avec soulagement, prétextent ne pas avoir toutes les cartes en main pour agir (“Je ne savais pas s’il fallait enlever les draps donc j’ai tout laissé”). Carte passive mais reposante : au moins quelqu’un qui ne complique rien.
4. LES CHEFS-OPTIMISATEURS
Pour faire durer le jeu, mieux vaut avoir une carte de la famille des Chefs-Optimisateurs. Rando le mardi, Musée du lacet le jeudi… Ils ont aussi en tête les horaires des marées et les places à l’ombre du parking de la crique secrète avant même le départ. Ils n’ont pas été désignés qu’ils sont déjà debout. Ils savent ce qu’on peut voir en plus (“Si on se dépêche, on peut visiter le village avant la plage”) et ce qu’on risque de voir en moins (“Si on n’y va pas maintenant, on va rater le coucher de soleil”). Ne piochez qu’une carte ChefsOptimisateurs – pas deux –, sinon elles pourraient s’annuler.
200
5. LES HYPERPARENTS
Ils ont des principes éducatifs qu’ils appliquent à tout le groupe. La marche jusqu’au lac, on ne la fera ni le matin (“Les grands terminent leurs cahiers de vacances”), ni l’après-midi (“Les petits font la sieste”), et on ne dînera pas trop tard (“Les enfants se couchent tôt”). En revanche, on s’arrêtera à Sarlat parce que La Boétie est au programme du bac de français. Dans cette famille, la carte “Père en démo” – absent toute l’année, il parle un peu plus fort en public quand il donne des explications pédagogiques à ses enfants (“Et c’est là que les citoyens grecs se réunissaient…”) – est un peu encombrante. Mais rassurante aussi. Grâce à cette famille, les enfants ne sont jamais oubliés.
6. LES SELFITEURS
Jamais un câble ou un touriste parasite n’apparaît dans le champ de leurs stories. Jamais un parent non plus, car le photographe de 14 ans sait cadrer le réel pour suggérer qu’il voyage seul dans les Cyclades, où il mitraille son île préférée : lui-même. Carte indispensable en fin de partie, car sans Selfiteurs, personne n’aurait de preuve que ces vacances ont existé.
7. LES PREMIUMISTES
Les Selfiteurs doublent leurs points auprès des Premiumistes. Des bâtons de marche à GPS intégré aux gourdes connectées, ces derniers disposent de la version upgradée de chaque moment. À chaque hésitation du groupe, ils sortent leur joker “On n’est pas là tous les jours”, justifiant de commander la langouste ou les cocktails au bar tournant. Attention à ne pas garder ces cartes dans votre jeu trop longtemps, elles s’avèrent contagieuses. À vous de jouer ! Et rappelez-vous : dans ce jeu des 7 familles, la partie se termine non pas quand il n’y a plus de cartes, mais quand chacun a compris qu’il faisait partie du voyage. La journaliste et chroniqueuse Guillemette Faure observe l’époque avec un regard acéré et amusé. Elle collabore régulièrement au M le mag, (rubrique “On ne l’avait pas vu venir”) et rédige une newsletter teintée d’humour sur la plateforme Substack, Le Strict Superflu. Sa BD, Aide tes parents à décrocher des écrans, illustrée par Melody Denturck, a paru en juin 2026 chez Casterman.
VOYAGEURS
VOYAGEURSDUMONDE.COM BRUXELLES
•
GENÈVE
•
LONDRES
•
MILAN
•
MONTRÉAL
•
MUNICH
•
PA R I S
•
ZURICH