29.07.21
Une alchimie incomparable Unparalleled alchemy Johannes Brahms incarne légitimement le plus haut sommet d’un certain romantisme allemand. L’un des aspects les plus émouvants de sa manière réside incontestablement dans une profondeur historique que l’on a tendance à gommer, mais qui se place sans doute à l’origine d’un attachement inébranlable à la perfection formelle. Y figurent certes les grands aînés du classicisme viennois, Haydn et Mozart, et surtout l’idole Beethoven dont l’ombre s’avère un temps trop écrasante pour le jeune Johannes. Y trônent également les maîtres de la grande tradition allemande, Bach bien sûr, mais également d’autres étoiles plus lointaines telles que Heinrich Schütz, l’un des pères, pourrait-on dire, de la musique germanique. Dans la production de Brahms, les références à l’histoire musicale abondent, qu’il faut parfois savoir « débusquer » avec opiniâtreté. Rappelons également que le Requiem allemand (qui connut plusieurs versions entre 1866 et 1869) précéda de quelques années la Symphonie N° 1 (1876) : la gestation de l’écriture orchestrale chez Brahms est largement redevable au geste choral, et il ne faut jamais perdre de vue la dimension vocale de sa production, jusque dans ses plus grands achèvements instrumentaux. Tous ces éléments sont présents dans l’une de ses partitions de la grande maturité et l’une des œuvres concertantes les plus abouties de tout le répertoire. On connaît le contexte historique et personnel du Double Concerto pour violon et violoncelle op.102. Brahms devait initialement écrire un concerto pour violoncelle destiné à Robert Hausmann, ami proche et surtout membre du Quatuor Joachim. Or, Joseph Joachim (créateur du Concerto pour violon en 1879) et Brahms étaient en froid depuis la malheureuse affaire qui avait vu le grand violoniste accuser injustement son épouse d’adultère. Le compositeur avait volé au secours de la malheureuse femme, s’attirant le ressentiment durable de son ami musicien. La métamorphose du concerto pour violoncelle en double concerto pour violon et violoncelle devint geste de réconciliation que Joachim accueillit favorablement, et la création eut lieu à Cologne le 18 octobre 1887 avec les deux solistes.
Steven Isserlis © Janosh Ourtilane
un ensemble plus vaste (le ripieno), établissant ainsi un modèle que, par exemple, Bach réexamina génialement avec ses Concertos Brandebourgeois. Vivaldi, lui, se livra à d’intenses expérimentations culminant dans son recueil L’Estro armnico op.3 qui allait jusqu’à introduire un concerto pour quatre violons et violoncelle (op. 3 N°7). On ne peut affirmer avec certitude que Brahms regardait du côté de ces concertos baroques, mais il n’en demeure pas moins qu’il s’inscrit dans une filiation savante. De même, l’introduction du très vaste premier mouvement (Allegro) surprend par les accents rhapsodiques aussi bien du violon que du violoncelle. Outre un nouveau rappel de l’attachement de Brahms à la vocalité, cette manière de récitatif fait irrésistiblement penser aux nombreux passages de ce type que contiennent, notamment, les Suites pour violoncelle seul ou même les Sonates et Partitas pour violon seul de Bach. Mais l’orchestre, qui intervient indiscutablement comme un troisième soliste à part entière, nous ramène à un Brahms au sommet de son art. L’Andante central, moins singulier dans sa facture, nous entraîne cependant dans ce lyrisme olympien, perturbé de quelques nuages menaçants, qui est la griffe de Brahms. Le finale (Vivace non troppo) apporte une conclusion brillante sous forme de rondo à la robustesse populaire allègre et contagieuse.
Brahms avait certainement à l’esprit le Triple concerto pour piano, violon et violoncelle de Beethoven (1804) et, sans doute aussi les essais antérieurs de Haydn ou Mozart. Il n’est pas impossible qu’il ait également pensé aux œuvres d’un 18e siècle beaucoup plus friand de ces combinaisons de solistes inusitées. Le concerto grosso de Corelli opposait ainsi un groupe réduit de solistes (le concertino constitué de deux violons et d’un violoncelle) à Joshua Bell © Janosh Ourtilane