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VINZENZ BRINKMANN, ULRIKE KOCH-BRINKMANN & SAM CLEYMANS

L’ANTIQUITÉ EN

COULEURS Le vrai visage des statues antiques


TABLES DES matières 7 Introduction 11

1.

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

11

La préservation des colorants au-dessus et en dessous du sol

12

L’apologie des statues en marbre blanc à partir de la Renaissance

14

L’omniprésence de statues antiques non peintes dans la culture visuelle

29

2.

L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

4

Statues colorées dans la Grèce antique : une longue tradition

29

Statues en marbre peintes pendant la période archaïque (env. 700-480 av. J-C.)

32

Statues en bronze et en marbre multicolores pendant la période classique (480-330 av. J-C.)

33

Sculpture polychrome pendant la période hellénistique (330-31 av. J-C.)

55

3.

Utilisation de la couleur dans la sculpture romaine

55

Statues polychromes pendant la République romaine (509-27 av. J-C.)

56

Polychromie dans l’Empire romain (27 av. J-C.-284 ap. J-C.)

58

Persistance de la polychromie pendant la fin de l’Antiquité (284-476 ap. J-C.) et au Moyen-Âge (476-1453 ap. J-C.)


75

4.

Comment les statues étaient fabriquées et peintes dans l’Antiquité

75

Dans les carrières

76

Dans l’atelier de sculpture

77

Dans le studio du peintre

91

5.

La reconstruction de la poly chromie sur les statues antiques

91

La redécouverte de la polychromie antique

92

Analyses scientifiques

93

Utilisation du matériel de comparaison

94

Techniques de reconstruction

113

Les auteurs

115

Vous voulez en savoir plus ?

117

Justification texte et photo

Table des matières

5


Introduction L’Antiquité classique était colorée. Les colorants coûtaient cher et étaient un signe de beauté. Les anciens Égyptiens, Assyriens et

« Si j’avais été aussi laide qu’une statue dépourvue de toute couleur, je n’aurais pas fait souffrir les gens. »

Babyloniens mais aussi les anciens Grecs et Romains décoraient leurs bâtiments, leurs

Aux alentours de 1750, lorsque les fouilles

statues et leurs vêtements avec beaucoup de

ont débuté à Pompéi et Herculanum, deux ci-

couleurs et d’ornements.

tés romaines ensevelies par l’éruption du Vésuve, de nombreuses statues en marbre dont

Si vous observez bien les statues du Musée

la peinture était restée bien conservée ont été

de l’Acropole ou du Musée national ar-

mises au jour. L’artiste et archéologue Camil-

chéologique d’Athènes, vous pouvez encore

lo Paderni (1715-1768) a décrit ces restes de

voir beaucoup de restes de peinture à l’œil

peinture avec précision dans ses journaux

nu. Les écrivains grecs, dont de nombreux

de fouilles, de même que l’historien de l’art

textes ont été conservés, parlent souvent des

et archéologue allemand Johann Joachim

couleurs des bâtiments et statues en marbre.

Winckelmann (1717-1781), qui a pu les ob-

Ces sources écrites ont été largement étu-

server dans la collection royale de Portici et

diées ces dernières années par les spécialistes

qui en a fait mention dans ses publications.

mavesi et Felix Henke. Le célèbre philosophe

Antoine Chrysostôme des Quatremère de

grec Platon, par exemple, écrit à propos de

Quincy (1755-1849), un politicien français,

l’œuvre de peintres de statues et fait référence

historien de l’art et secrétaire perpétuel de

au fait que les yeux d’une statue devaient être

l’Académie parisienne des Beaux-Arts, a pu-

reproduits avec des couleurs fidèles à la réa-

blié en 1814 un essai imposant sur les cou-

lité. En effet, selon Platon, peindre les yeux

leurs des statues antiques en marbre et en

avec de l’or n’avait aucun sens, uniquement

bronze. Il y a donné une vue d’ensemble de

pour faire paraître une statue plus précieuse.

références à des statues de couleur en marbre et en bronze dans des textes de l’Antiquité

Le tragédien Euripide, encore très célèbre

classique. Il y a introduit le terme de « poly-

aujourd’hui, utilisait l’idée d’une statue sans

chromie », constitué des mots grecs « poly »

couleur à titre de métaphore pour parler de

(« nombreux ») et « chroma » (« couleur »).

quelque chose de particulièrement laid. Dans

La polychromie ne se rapporte pas unique-

l’une des tragédies d’Euripide, Hélène, la

ment aux restes de peinture mais également

plus belle de toutes les femmes, se dit :

à l’utilisation d’autres éléments de couleur, comme des pierres colorées ou des métaux tels que le cuivre, l’argent et l’or.

⊲ Le pantalon orné de couleurs bigarrées de la statue d’un archer du fronton ouest du temple d’Aphaïa (Égine, Grèce).

Introduction

allemands des lettres classiques Oliver Pri-

7


Au début du XIXème siècle, les premiers

Après la Seconde Guerre Mondiale, le dé-

instituts archéologiques ont vu le jour dans

bat sur la multitude de couleurs de l’art an-

les universités (généralement combinés à

tique est passé au second plan. Toutefois,

la philologie classique). Ils ont effectué des

l’archéologue suédois Patrik Reuterswärd

fouilles précises sur le plan scientifique en

(1922-2000) a publié en 1960 un ouvrage

Turquie, en Grèce et en Italie. Lorsque les na-

récapitulatif concernant la recherche sur la

tions européennes se sont constituées, dans

polychromie et son rôle.

le courant du XIXème siècle, la recherche archéologique était devenue un élément du

L’archéologue allemand Volkmar von Graeve

prestige national et elle était largement sub-

(° 1938) et l’équipe de Vinzenz Brinkmann

ventionnée. Pendant les fouilles, les archéo-

(° 1958) et Ulrike Koch-Brinkmann (°

logues ont constaté à de multiples reprises

1964) ont remis la recherche au premier

les nombreuses couleurs de la sculpture et de

plan. Grâce à leurs recherches et à d’autres

l’architecture grecques et romaines et ils les

nouveaux projets d’étude, des dizaines de

ont décrites de manière adéquate.

reconstructions scientifiques de sculptures

L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

polychromes ont été réalisées ces trente der-

8

Pendant la même période, les architectes eu-

nières années. Depuis 2003, vous pouvez les

ropéens ont commencé à s’intéresser de près

voir dans le monde entier dans le cadre de

aux couleurs et aux ornements des bâtiments

l’exposition itinérante « Gods in Color »,

et statues en marbre de l’Antiquité classique.

qui était partiellement encore récemment au

Jacques Ignace Hittorff (1792-1867), origi-

Metropolitan Museum of Art de New York.

naire de Cologne et travaillant comme ar-

Aujourd’hui, les reconstructions sont le point

chitecte à Paris, peut être considéré comme

culminant de l’exposition temporaire « L’An-

un pionnier de ce mouvement. Ainsi, il a lui-

tiquité en couleurs » au Musée gallo-romain

même exhumé à Sélinonte, en Sicile, un petit

de Tongres.

temple présentant de nombreuses traces de peinture. Hittorff a illustré ses publications par des dessins de reconstructions des bâtiments qu’il avait mis au jour. Ce faisant, il reconstituait non seulement l’architecture mais aussi la peinture. Les étudiants des académies d’art de Paris et Bruxelles ont suivi ensuite son exemple en réalisant également des dessins de reconstructions très colorés de bâtiments antiques.


Lorsque nous parlons de sculpture grecque et romaine, nous pensons spontanément à des statues blanches en marbre. Cependant, les statues antiques étaient généralement entièrement peintes. Trois raisons expliquent grosso modo pourquoi la plupart des gens pensent que les statues de l’Antiquité étaient blanches. Tout d’abord, la peinture se préserve souvent mal sur les statues antiques, ce qui les fait paraître exemptes de peinture aujourd’hui. Ensuite, les artistes de la Renaissance ont créé un idéal de sculpture en marbre blanc. Et enfin, les films, jeux vidéo et séries télévisées nous présentent le plus souvent au quotidien une Antiquité faite de statues blanches immaculées.

La préservation des colorants

que des milliers de statues en bronze ornaient

au-dessus et en dessous du sol

les grands sanctuaires comme l’Olympe et

Aujourd’hui, nous partons du principe que

Delphes. Ces merveilles de la sculpture ont

toutes les statues grecques et romaines en

été presque entièrement perdues.

pierre et en métal étaient colorées. De plus, nous devons prendre conscience que de nom-

Les statues en pierre, en revanche, ont une

breuses statues en pierre possédaient égale-

bien meilleure chance de résister à l’usure

ment des éléments colorés, dorés ou argentés,

du temps. En outre, les colorants antiques

comme des bijoux et des armes.

étaient particulièrement durables. Cependant, lorsque les statues ont été négligées et

Parmi les milliers d’œuvres d’art en métal fa-

sont restées à l’extérieur pendant des siècles,

briquées pendant l’Antiquité, seule une frac-

les couches de peinture se sont tout de même

tion a été préservée. En effet, la grande majo-

écaillées ou délavées, engendrant la perte des

rité a été fondue dès l’Antiquité même. Dans

couleurs.

les textes de l’Antiquité classique, nous lisons ⊲ Le visage en marbre de cette statue antique de la déesse grecque Athéna semble aujourd’hui exempt de peinture.

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

1.

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

11


Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que nous

manifestation de la sculpture européenne.

ne trouvions aujourd’hui de la couleur que

Il est d’ailleurs remarquable que les statues

sur des statues en pierre qui n’ont été que

en marbre et en bronze de Donatello ont été

peu exposées aux intempéries et au vent et

débarrassées de leur couleur et qu’elles ont

qui ont été recouvertes par une couche de

aujourd’hui un aspect uniformément blanc

terre protectrice peu de temps après avoir

ou noir. Nous ne savons pas encore claire-

été réalisées. C’est le cas, par exemple, des

ment à quel moment et par qui ces couleurs

statues qui se trouvaient sur l’Acropole

ont été éliminées de ses statues mais il est

d’Athènes aux alentours de 500 av. J-C. En

possible que cela se soit produit dès l’époque

480 av. J-C., les Perses ont démoli ces sta-

de Léonard de Vinci (1452-1519) et de Mi-

tues, après quoi les habitants d’Athènes ont

chel-Ange (1475-1564).

enterré les fragments sur l’Acropole.

L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

Ailleurs en Europe, les artistes ont conti-

12

Cependant, dans bien des cas, ce sont les

nué de peindre leurs statues pendant plus

archéologues, restaurateurs et marchands

longtemps. C’est ce qu’a fait le sculpteur

d’objets d’art qui ont nettoyé les statues ve-

sur bois allemand Tilman Riemenschneider

nant d’être mises au jour et qui ont ainsi éli-

(1460-1531) dans ses premières œuvres, par

miné les traces de peinture encore présentes.

exemple. Plus tard, sous l’influence de la Re-

Ce nettoyage s’accompagnait toujours du

naissance italienne, il a cessé de peindre ses

souhait déplacé de décaper la surface en

statues.

marbre au premier plan. La raison pour laquelle les artistes de la ReL’apologie des statues en marbre

naissance ont choisi de ne pas peindre leurs

blanc à partir de la Renaissance

statues en marbre est sujet à discussion. Les

Pendant le Moyen-Âge européen, les statues

artistes de la Renaissance sont revenus à

étaient colorées. Au début de la Renaissance,

des sujets et au langage pictural de l’Anti-

les artistes en Italie s’attachaient encore à

quité classique. La plupart des statues an-

peindre les statues. Ainsi, le célèbre sculp-

tiques connues à ce moment avaient perdu

teur italien Donatello (1386-1466) mettait

leurs couleurs depuis longtemps. Beaucoup

de la couleur non seulement sur ses statues

de chercheurs partent donc du principe que

en bois mais aussi sur ses statues en marbre

les artistes de la Renaissance ne peignaient

et en bronze. Un peu plus tard pendant la

pas leurs statues pour imiter le langage pic-

Renaissance, les sculpteurs ont choisi de ne

tural dont ils pensaient qu’il était propre à

plus ajouter de couleur à leurs sculptures.

l’Antiquité classique. Pourtant, il semble

Laurent de Médicis (1449-1492), super

qu’ils aient été conscients que les statues de

banquier

entreprenant,

l’Antiquité étaient peintes. Ce qui est inté-

marchand d’esclaves et mécène, a peut-être

ressant à cet égard, c’est le fait que Niccolò

joué un rôle important dans cette nouvelle

et Giovanni Pisano, deux célèbres sculpteurs

particulièrement


de la Pré-Renaissance, mettaient de la cou-

environnements et essaient de s’en distancier

leur dans leurs sculptures au XIIIème et au

en permanence. »

s’inspiraient des reliefs des sarcophages ro-

Au XIXème siècle, il était de notoriété pu-

mains, il semble qu’ils aient été informés

blique que les statues antiques en marbre

que les sculptures romaines étaient peintes.

étaient colorées. Toutefois, cela n’avait que

C’est pour cette raison, mais aussi en consé-

peu d’influence sur le travail artistique de

quence des nombreuses références à des sta-

cette époque. Le célèbre sculpteur italien

tues colorées dans les textes de l’Antiquité

Antonio Canova (1757-1822) voulait don-

classique qui étaient connus à l’époque, que

ner de la couleur à sa sculpture en marbre

Michel-Ange et ses contemporains savaient

mais n’a trouvé aucun écho chez les ache-

que les statues antiques étaient peintes. Par

teurs potentiels. Par ailleurs, nous connais-

exemple, Michel-Ange lui-même était pré-

sons une statue en marbre colorée de l’ar-

sent lors de la découverte du groupe de sta-

tiste britannique John Gibson (1790-1866),

tues en marbre « le groupe du Laocoon » à

la « Vénus teintée » (« Tinted Venus »).

Rome en 1506. À ce moment-là, le groupe de

Cette statue, façonnée entre 1851 et 1856,

statues présentait encore des traces évidentes

constitue une exception rare : les yeux, la

de couleur.

bouche et les cheveux de Vénus sont recouverts d’une couche de peinture, tandis que

Vraisemblablement, une autre raison ex-

la peau a été finie avec de la cire. À la fin

plique que les artistes de la Renaissance aient

du XIXème siècle, l’archéologue russo-al-

choisi de ne plus peindre leurs statues. Au

lemand Georg Treu s’est efforcé de réintro-

début du XVIème siècle, le conquistador es-

duire la couleur dans la sculpture mais il n’a

pagnol Hernán Cortés a anéanti le royaume

connu qu’un succès limité. Grâce à son ini-

des Mayas et des Aztèques, après quoi l’Eu-

tiative, des statues en couleur ont cependant

rope allait considérer les cultures indigènes

été réalisées, par exemple par l’artiste alle-

comme inférieures, en raison également de

mand Max Klinger (1857-1920).

leur art coloré. La conviction que seuls les enfants et les « sauvages » appréciaient les

Au XIXème siècle encore, des articles sur

couleurs vives a également été adoptée par

l’archéologie parus dans des publications

Johann Wolfgang Goethe (1749-1832) : « Il

scientifiques et dans des magazines popu-

est remarquable queles nations moins civili-

laires étaient illustrés avec des reproductions

sées, les personnes non éduquées et les en-

en couleur (chromolithographies) détaillées

fants ont une prédilection pour les couleurs

de statues polychromes. Ce n’est qu’à partir

vives, que les animaux sont impossibles à

des années 1940 que l’idée de statues an-

retenir ‘en face de’ certaines couleurs, tan-

tiques en couleurs a de nouveau disparu des

dis que les personnes éduquées évitent les

médias et des publications spécialisées.

couleurs vives dans les vêtements et autres

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

début du XIVème siècle. Étant donné qu’ils

13


L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

14

Parallèlement à cette évolution, une autre

blanc dans la sculpture occidentale depuis la

tendance peut être constatée : tandis que les

Renaissance expliquent en partie cette ten-

photos et les films en noir et blanc étaient

dance. Une autre raison l’explique, qui joue

encore colorisés au XIXème et au début du

surtout un rôle auprès du grand public, à sa-

XXème siècle, cette pratique a pris fin aux

voir que la culture visuelle nous présente en

alentours de la Seconde Guerre Mondiale au

permanence des statues de l’Antiquité non

profit d’une esthétique en noir et blanc.

peintes.

Le principe de considérer les formes plas-

Les films et les séries télévisées dont l’his-

tiques et les couleurs comme étant incon-

toire se passe dans l’Antiquité montrent

ciliables est apparu à l’époque de Léonard

quasiment exclusivement des statues en

de Vinci, à l’époque de la Renaissance.

marbre blanches. Dans les blockbusters

L’influent historien de l’art suisse, Heinrich

comme Ben-Hur (1959), Gladiator (2000)

Wölfflin (1864-1945), a poursuivi sur la

et Pompeii (2014), les sculptures ne sont

base de ce principe. Il a imaginé un système

jamais peintes. Dans d’autres formes de

de critères formels pour comparer les cou-

culture visuelle, comme les bandes-dessinées

rants artistiques. Ces critères formels ont en-

(par ex. Astérix et Obélix et Alex) et les

core cours aujourd’hui dans la manière dont

jeux vidéo (par ex. Age of Empires et Rome

nous jugeons l’art et ce que nous trouvons

Total War), les statues antiques en marbre,

« de bon goût ». Selon la théorie de Wölfflin,

blanches, non peintes, restent la norme.

la sculpture se rapporte à la forme pure : les

Cette présentation de sculptures grecques

couleurs ne sont destinées qu’à la peinture,

et romaines non peintes par l’industrie du

sur une surface plane en deux dimensions.

divertissement est parfaitement logique : les

Les artistes contemporains qui donnent de la

producteurs veulent s’adresser à leur public

couleur à leurs œuvres en trois dimensions,

en premier lieu et pour ce faire, ils utilisent

comme Roy Lichtenstein, sont classifiés dans

des éléments reconnaissables. Cependant, il

le pop art et donc pas dans l’art académique.

en résulte une image erronée sur le plan historique. Les livres d’école et les livres d’in-

L’omniprésence de statues antiques

formation (pour la jeunesse) sont cependant

non peintes dans la culture visuelle

supposés, quant à eux, fournir une image

Les archéologues et les scientifiques de l’art

plus correcte. Et pourtant, extrêmement

savent depuis le XVIIIème siècle que les sta-

peu de livres d’histoire mentionnent que les

tues antiques étaient peintes et polychromes.

sculptures antiques étaient peintes. La plu-

Pourtant, le grand public continue de croire,

part soulignent uniquement les aspects re-

à tort, que les statues grecques et romaines

latifs à la forme de la sculpture grecque et

en marbre étaient blanches. La mauvaise

romaine et illustrent leurs chapitres avec des

conservation des colorants et le choix de

photos de statues de marbre blanc.

faire des statues non peintes en marbre


Étant donné que nous sommes sans cesse confrontés à la même image et que les statues d’origine conservent peu de traces de couleur, ce n’est pas vraiment étonnant que la plupart des gens soient convaincus que les statues grecques et romaines étaient blanches. Toutefois, les choses commencent à changer graduellement : dans certaines sédécennie, comme Domina (2021), les statues sont entièrement peintes. Le jeu vidéo populaire Assassin’s Creed Odyssey (2018), lui aussi, représente la sculpture antique comme il se doit.

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

ries télévisées parues au cours de la dernière

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L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

16

⊲ L’artiste Emmanuel Fillion au travail dans son atelier.


E

mmanuel Fillion (Soissons, ° 1966) est

nier de mes propres compétences en tant que

un artiste franco-américain. Il a grandi

sculpteur ». Finalement, Fillion a développé

à Éméville, un village près de la commune de

un style artistique caractérisé par des sculp-

Soissons dans le nord de la France. Il s’est

tures réalistes et expressives en marbre et en

trouvé en contact avec des sculpteurs pour

bronze. Dans son œuvre, il s’inspire entre

la première fois dans une carrière de calcaire

autres des sculptures de la Grèce antique. Il

située à proximité. La pierre brute, les outils

a une grande admiration pour l’art de l’An-

et les techniques l’ont fasciné. C’est pour-

tiquité : « L’art contemporain est seulement

quoi, une fois adolescent, il a préféré une

différent mais il n’est certainement pas meil-

formation pratique de sculpteur à la théorie

leur que celui des Grecs et Romains de l’An-

de l’enseignement artistique. Pendant des an-

tiquité ».

nées, il a travaillé en tant que sculpteur sur de gros projets de restauration en France. Pour

Emmanuel Fillion travaille souvent avec du

ce faire, il a dû s’appuyer sur différents styles

marbre blanc. Il trouve ce matériau intéres-

historiques (roman, gothique, Renaissance,

sant : « Il est suffisamment dur pour offrir de

etc.) qui étaient propres aux bâtiments pris

la résistance mais assez tendre pour être tra-

en charge.

vaillé ». Il trouve aussi que le marbre a une âme, ce qui permet au sculpteur d’y mettre de

En 1994, il a déménagé en Californie où il

l’expression et de l’émotion. Par respect pour

a eu la chance d’évoluer en tant qu’artiste.

le marbre, il choisit intentionnellement de

Ça n’a pas été si simple car après avoir tra-

pas peindre ses statues. Il aime que le marbre

vaillé pendant des années dans le secteur de

évoque la pureté.

la restauration, il a dû soudain retrouver sa liberté artistique. Il dit lui-même à ce propos : « L’histoire de l’art m’a rendu prison-

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

Découvrez l’artiste contemporain Emmanuel Fillion

17


BLANC L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

⊲ Le blanc de plomb, un pigment synthétique.

⊲ La calcite minérale.

18

⊲ Comme vous pouvez le voir sur cette reconstruction, la robe d’Artémis étaient peints en blanc dans l’Antiquité. Pour ce faire, du blanc de plomb a été utilisée.


es colorants blancs ont joué un rôle im-

Le principal pigment blanc dans la peinture

portant dans la polychromie de la sculp-

antique grecque et romaine était le blanc de

ture grecque et romaine. Lorsqu’un peintre

plomb. Cette poudre très blanche se forme

antique peignait du marbre blanc de bonne

à la surface du plomb, lorsque celui-ci est

qualité, il pouvait appliquer la peinture di-

exposé à des vapeurs d’acide acétique dans

rectement sur la surface en marbre. Pour les

un environnement étanche à l’air. Elle ser-

types de pierre plus bruts ou qui n’étaient

vait surtout à appliquer des détails blancs

pas blancs, il devait d’abord appliquer une

sur toutes les couches de couleur existantes,

couche de base blanche. Celle-ci était consti-

par exemple pour reproduire de fins orne-

tuée de pigments blancs comme de l’argile de

ments sur des vêtements colorés, bien que

kaolin, de la calcite et de la poudre de marbre

le blanc de plomb puisse également être mé-

(carbonate de calcium cristallin), du gypse

langée à d’autres pigments pour obtenir des

(sulfate de calcium) ou de la craie (carbonate

teintes plus douces ou pour créer des effets

de calcium de roches sédimentaires).

de clair-obscur. Avec le développement des techniques d’ombre et de lumière dans la

Tous ces pigments blancs étaient principale-

peinture à partir du IVème siècle av. J-C., le

ment utilisés dans des mélanges avec d’autres

blanc de plomb a aussi été utilisée pour créer

colorants. La calcite était le pigment blanc

un reflet brillant, comme pour l’éclat dans les

le plus couramment utilisé. Elle était consti-

yeux.

tuée de cristaux quasiment transparents, ce qui renforçait la couleur rouge et jaune des

Pour créer des surfaces de couleur blanche

oxydes de fer lorsqu’elle y était mélangée. La

sur des statues en marbre, les artistes de

calcite servait aussi de base à des teintures

l’époque ne choisissaient jamais de laisser la

organiques comme la garance et l’acide car-

surface en marbre non peinte. Au contraire

minique pour obtenir du colorant rose ou

même : ces surfaces, comme les vêtements

violet. La calcite était également mélangée à

ou le blanc des yeux, étaient systématique-

d’autres colorants pour obtenir des couleurs

ment peintes en blanc au moyen de pigments

plus douces. Ainsi, les femmes étaient sou-

blancs.

vent représentées avec une peau pâle dans l’art grec. Pour ce faire, le peintre devait ajouter une grande part de ce pigment blanc à la peinture couleur chair.

Pourquoi pensons-nous que les statues en marbre étaient blanches dans l’Antiquité ?

L

19


L ’ A N T I Q U I T É EN C O U LEU R S

20

⊲ Cette statue romaine est une copie en marbre d’un original grec en bronze. Cette statue originale a été réalisée au Vème siècle av. J-C. par le sculpteur Myron. Elle représentait Athéna, la déesse grecque de la sagesse et de la guerre. La copie romaine en marbre était peinte mais la plupart des couleurs se sont estompées ou ont disparu depuis lors. Aujourd’hui, la statue paraît plutôt blanche.


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