MARC VAN
S TA E N
RSCA WE
ARE
ANDERLECHT!
MON AMOUR OBSESSIONNEL
10
PAR DAVID STEEGEN
LE SPORTING D’ANDERLECHT (ENCORE…) 12 PAUL VAN HIMST
14
LE PELÉ BLANC
LA BONNE FORTUNE DE BARCELONE RAYMOND REDING
18
20
JARI, JIMMY, VINCENT, ÉRIC ET LES AUTRES
LAURENT VERBIEST
22
LORENZO LE MAGNIFIQUE
PANINI
24
UNE VIGNETTE ET DES HÉROS
TABLE DES MATIÈRES
LUDO COECK KEVIN VAN DOORSLAER
28
LE PONT DE BROOKLYN
JAN MULDER
30
LE DERNIER DES ROMANTIQUES
EUGÈNE STEPPÉ
33
LE CHANGEMENT, C’EST MAINTENANT !
WASILEWSKI
34
PLOUBOSKI BIVRO !
GREEN PARK
36
LE DEUXIÈME BUREAU
AUSTRIA WIEN
38
REBELOTE
MICHAEL FRIVALDSZKY VERY SUPERSTITIOUS
4
26
LA CHUTE D’UN ANGE
RSCA
42
WALTER BASEGGIO
44
LE GAMIN DE CLABECQ
VÖRÖS LOBOGO
46
50
52
54
58
60
62
64
66
70
74
76
HAMBURG
98
SAMPDORIA
100
27•05•1908
104
BILL GORMLIE
105
1988
106
PATRICK DE CORTE
108
LORENZO STAELENS
110
L’ANDERLECHTOIS 78
UNE ÉTOILE ET DES TOILES
ENTRE DEUX BONBONS SUCRÉS, LA PILULE AMÈRE
1964
COMME UNE ROCKSTAR !
UNE SOIRÉE INOUBLIABLE
SAINT-GUIDON
97
ANDERLECHT - FC MALINOIS
13 RUE DE FORMANOIR
MANCHESTER UNITED
10-0
AN ENGLISHMAN IN ANDERLECHT
JAMAIS DEUX SANS TROIS
GEORGES HEYLENS
92
CAFÉ CONCORDIA, RUE D’AUMALE
GRANDEUR, BIJOUX DE FAMILLE ET LINGE SALE
BENFICA
TESSA WULLAERT
OÙ IL Y A GÊNES, IL N’Y A PAS DE PLAISIR
AU SOMMET DE L’EUROPE
TOTTENHAM
90
UTOPIE OU DYSTOPIE ?
LE MAGICIEN DU PARC
WEST HAM UNITED
REMCO EVENEPOEL
LE PRIX DE L’APPRENTISSAGE
LE STYLE FAIT L’HOMME
RAYMOND GOETHALS
88
MODÈLE À SUIVRE DU SPORTING D’ANDERLECHT
LES MAUVES CHAMPIONS D’EUROPE !
ENZO SCIFO
LIVERPOOL
AMBASSADEUR DU SPORTING
LE DOUZIÈME HOMME
BAYERN
86
ANDERLECHT, GIANT KILLER
DANS LA COUR DES GRANDS
GUY MARCHOUL
CONSTANT VANDEN STOCK LA COURSE DERRIÈRE LE TRAIN
LE GARDIEN DU TEMPLE
REAL MADRID
84
PREMIÈRE FINALE EUROPÉENNE
UN PREMIER PAS POUR L’HOMME MAUVE
FRANKY DE MEYER
ARSENAL
JEAN KINDERMANS
114
IN YOUTH WE TRUST 82
ATTILA LADINSZKY
116
L’OUBLIÉ LE MOINS OUBLIÉ
5
LETTRE À ZLATAN !
118
EDDY MERCKX PAUL VAN HIMST
152
UNE CHANSON MAUVE QUE ME CHANTAIT MON PAPA
120
LA GÉNÉRALE
154
EDDY NERINCKX
124
WERDER BREMEN
156
UN INVESTISSEMENT EN BÉTON
NICOLAS FRUTOS
PURPLE PAIN 128
LA GARZA DEVENUE HÉRON
KURT DESWERT
MAUVE
158
QUAND LA SAUCE PREND (ET PAS QU’UN PEU) 130
LES ONZE DES ONLY-ONE-GAME
160
132
SWOOSH
162
VINCENT KOMPANY
166
UN REGARD HISTORIQUE
FRANKY VERCAUTEREN BANANES EN STOCK
BERTRAND CRASSON
134
DU RED STAR EVERE AU SSC NAPLES
ROOSENS
PAR PIERRE KOMPANY 136
1951 - 1971
JEANKE DE BOCK
138
ZIGGEZAGGE, ZIGGEZAGGE !
JULIEN KIALUNDA
140
BRUNO VERSAVEL
172
ROBBIE RENSENBRINK
176
LE CRUYFF DU PARC ASTRID 142
1908 - 1911
VERBEECK
170
TRAFIC MALINES - ANDERLECHT
MATONGE BY NIGHT
ROOS
ÉMILE SERVRANCKX UN VOYAGE UN PEU FOU
LUKAKU
178
L’ASCENSEUR SOCIAL 142
MISTER MICHEL
180
WILFRIED PUIS
182
1911 - 1951
HUGO BROOS
144
LA FORCE TRANQUILLE
ALEXIS SAELEMAEKERS
LES VACANCES À LA MER 148
LA SALAMANDRE MILANAISE
WERNER DERAEVE
DIRK BUYSENS
150
GEERT DE VLIEGER
SCOUT TOUJOURS... PRÊT
6
184
QUEL PEÏ, CET OKAKA !
RSCA
186
LE STADE
190
DU CHAMP DE PATATES AU LOTTO PARK
LE GRAND JOJO
230
LE SOIGNEUR 192
THE SONG OF ANDERLECHT
GUNTER VAN HANDENHOVEN
FERNAND BEECKMAN LUC NILIS
232
LUCKY LUC 196
BRUGES ET STANDARD
234
YARI VERSCHAEREN
236
DANS L’OMBRE ET LA LUMIÈRE
GUILLAUME GILLET
198
MON AMOUR POUR ANDERLECHT
ENTRE DRACULA ET CEAUŞESCU !
LA PÉPITE 202
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL, ÉMILE SERVRANCKX
JOHAN BOSKAMP
204
SALUT KLETSKOP !
ANTHONY VANDEN BORRE
206
JEF MERMANS
242
LE SOULIER D’OR
244
UNE VALEUR REFUGE 208
LE DERNIER DES MAUVICANS !
PÄR ZETERBERG
238
LE BOMBARDIER
REBEL WITHOUT A CAUSE
OLIVIER DESCHACHT
LE CERCLE DES ANDERLECHTOIS DISPARUS
TIELEMANS, DENDONCKER, PRAET
246
OUR BOYS ACROSS THE CHANNEL ! 210
LE LUTIN SUÉDOIS
PALMARÈS
248
ARCHIVES, INVENTAIRE ET BUSINESS-PLAN
FAN DU RSCA
214
BARBÉRAN
216
CETTE MERVEILLEUSE SOIRÉE DU 35ÈME TITRE
220
GILLE VAN BINST
224
LE DÉFI DE L’ÉTERNITÉ
250
L’ART DU SLIDING TACKLE
EDDIE KRNCEVIC
226
OUR MAN IN MELBOURNE
ANDRÉ BOCK
229
UNE VIE AU SPORTING
7
8
RSCA
9
10
RSCA
MON AMOUR OBSESSIONNEL PAR DAVID STEEGEN
w C’est bien plus que de l’amour. Mes
dates des vacances sont fixées en fonction du calendrier de la compétition, les communions et les mariages sont déplacés au profit du Classico ou de l’affrontement avec le rival du Nord. Les rencontres se déroulant le jour de la fête des mères devraient se voir interdites. C’est ainsi que je vis depuis plus de quarante ans. Depuis le jour où le Royal Sporting Club Anderlecht m’a intégré, quelque part sous le tableau marquoir, bloc P, en tant que supporter éternel. L’institution dispose, pas l’inverse. C’est le seul club qui reçoit, de manière exclusive, mon amour inconditionnel. Le Royal Sporting Club Anderlecht. Je pourrais remplir des centaines de pages avec les anecdotes, les moments inoubliables au cours desquels le RSC Anderlecht m’a aidé à traverser une passe difficile, comme le jour où, il y a déjà plus de vingt-cinq ans, une amourette me délaissa au profit d’un autre. Un bon ami me proposa son soutien. Je l’acceptai bien volontiers. Il vint me chercher et je lui demandai de rouler jusqu’au Parc Astrid. Après avoir tourné quelques dizaines de fois (littéralement) autour du temple, mon horizon s’éclaircit en même temps que mon humeur. ‘Quoi qu’il arrive, il y a toujours le RSC Anderlecht’. Voilà ce que je pensai. Quand le jeune Gert Verheyen se faisait huer par le public, mon cœur se brisait. Voilà une réaction que je ne comprendrai jamais. Nous sommes une seule famille, une
seule tribu, une seule unité indivisible, sur et autour du terrain. C’est ainsi que je vois les choses. Il était peut-être écrit que Verheyen n’avait pas sa place à Bruxelles mais la calomnie fait, hélas, partie de nos âmes. À Bruxelles, on place la barre très haut. On n’accepte que le meilleur. Le désir d’excellence et de beauté perturbe quelquefois notre équilibre mental. Ainsi, lors de la pathétique défaite au deuxième tour de la Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe, face aux Malinois, lors de la saison 1988/89. Le club de John Cordier et d’Aad de Mos nous a littéralement humiliés à domicile (0-2). Nous étions éliminés par le rival du moment en compétition belge et sur la scène européenne. Les bourreaux s’appelaient Erwin Koeman et Eli Ohana. C’est la seule rencontre qui me vit quitter le stade avant le coup de sifflet final. La douleur est toujours nichée quelque part. Mais en revanche, que d’infinis moments de bonheur intense j’ai pu vivre ! Les buts de Bertrand Crasson, Jan Koller et Souleymane Youla en 2000 à Eindhoven face au PSV. Nos trois goals qui permirent pour la première fois à un club belge de passer l’hiver en Europe. J’y étais à cette fête, avenue Théo Verbeeck. Jusqu’à sept heures du matin. La beauté et l’élégance des Rob Rensenbrink, Ludo Coeck, Juan Lozano et Vincenzo Scifo sont inscrits à jamais dans la mémoire collective. Rien ne pourra l’en effacer.
Le retour de Vincent Kompany dans une période compliquée, d’abord en tant que joueur puis comme coach, la percée d’étoiles mondiales de demain, nos jeunes de Neerpede, tout cela incarne notre bonheur mauve et blanc. Voir Romelu Lukaku briller dans la compétition la plus difficile de la planète, la Serie A, rejetant les critiques insensées, voilà qui remplit mon cœur d’une fierté intense. ‘Je le connais. J’ai travaillé avec lui’, me dis-je alors. Chaque semaine, je regarde l’émission Match of the Day de Gary Lineker. Avec une attention plus soutenue pour les rencontres de Wolverhampton Wanderers et de Leicester City FC. La constance tranquille de Leander Dendoncker chez les orange et noir de Birmingham en Premier League (une autre compétition de haut niveau) comble mon quotidien footballistique. Les performances de Youri Tielemans et de Dennis Praet, ces autres ex-collègues, à Leicester City illustrent ce qui nous différencie de tous les autres : le RSC Anderlecht tire vers le haut des joueurs avec un rôle d’exemple d’assertivité et de bonne éducation. Il s’agit probablement de la plus grande qualité du club d’Anderlecht : proposer, entre Milan et Leicester en passant par Birmingham, de la pure beauté footballistique par l’intermédiaire d’ambassadeurs d’excellence. Anderlecht : le club de la capitale où tout le monde est le bienvenu. Merci, RSC Anderlecht.
11
12
RSCA
LE SPORTING D’ANDERLECHT (ENCORE…) w Encore un ouvrage à propos du Royal
Sporting Club Anderlecht ? Une énième resucée de l’histoire du club avec ses figures légendaires, son histoire, ses faits d’armes les plus glorieux, ses heures de gloire, ses présidents, ses Coupes d’Europe, ses titres nationaux, ses Coupes de Belgique, ses entraîneurs...
Eh bien, oui, il y aura un peu de tout ça dans ce livre. Évidemment que nous ne pouvions passer sous silence les épisodes les plus importants du club mauve et blanc. Vous retrouverez ici, chers lecteurs et chères lectrices, les hauts et les bas d’une vie sportive, les épisodes immanquables qui ont marqué son histoire dans un savant mélange de récits sortis de la vieille boîte de biscuits en métal de grand-mère et d’éléments plus contemporains. Voilà pour le fond. Au niveau de la forme, notre objectif a été de rassembler des histoires fortes, de celles qui contribuent à créer le mythe, des choses connues et moins connues mais toujours par le petit bout de la lorgnette ou issues des coulisses, faits de jeu commentés, témoignages originaux qui s’appuient sur une iconographie magistrale puisée dans l’abondante collection de Franky De Meyer. Un clin d’œil n’est pas exclu, une approche malicieuse se présentera au fil des lignes. Entre structure classique et éclairage ludique, nous n’avons pas choisi.
Car l’histoire que raconte ce bouquin est donc passablement buissonnière, intégrée dans une promenade récréative où les rencontres, les faits analysés, les documents commentés font l’objet d’une balade romantique dont la structure en 100 histoires fortes constitue la seule compromission avec l’émotion ou le souvenir pour en faire un recueil imposant le tamis de la petite histoire à l’Histoire, la grande. Le RSCA n’est pas le club le plus ancien de Belgique. Mais quel autre club belge peut se targuer d’avoir récolté autant de titres, levé autant de coupes, remporté des Coupes d’Europe ? De quel vivier provient le plus grand nombre de Souliers d’Or ?
“
Vraiment de quoi aurionsnous l’air ? J’entends déjà les commentaires.
En Belgique mais aussi dans le monde européen du football, nul ne peut ignorer la pérennité du club, cette continuité dans les résultats, son attrait pour l’élégance du jeu. Les spécialistes connaissent son rôle de précurseur tactique et citent par cœur les noms de ses joueurs les plus fameux, belges ou étrangers. Symbole sportif le plus récompensé de la culture populaire bruxelloise, le Sporting ne laisse personne indifférent. Autant que l’enthousiasme de ses partisans, le rejet des supporters d’en-face démontre, par l’absurde, la place qu’il a pris dans le paysage footballistique belge. Entre la nostalgie des images jaunies des fondateurs avec leurs spectaculaires bacchantes et le club actuel intégré dans les contraintes de la modernité de son sport en passant par les années de conquêtes européennes, nous nous sommes promenés avec, toujours en tête, la volonté d’écouter ceux qui en parlent le mieux, d’identifier le matériel ad hoc et de vous transmettre tout cela avec la plus grande sincérité. Tout a commencé le 27 mai 1908 et cette histoire n’est pas encore terminée…
13
PAUL VAN HIMST LE PELÉ BLANC
w C’était un ketje de Bruxelles un peu
grassouillet. Peut-être à cause du stoemp de sa maman Hortense. ‘Elle préparait mieux que quiconque le stoemp aux poireaux. Avec des saucisses et du lard. Je me souviens parfaitement de l’odeur qui flottait dans la cuisine’, se rappelle-t-il encore aujourd’hui. Mais le petit Paul jonglait aussi déjà admirablement bien avec le ballon rond. Au point que Constant Vanden Stock lui offrit, à 9 ans, sa première paire de chaussures de football. Le retour sur investissement sera fameux. Depuis, Paul Van Himst est devenu au football belge ce qu’Eddy Merckx est au vélo : une icône dont la carrière commence à 16 ans, lorsqu’il entreprend de faire son chemin au sein de l’équipe première du Royal Sporting Club d’Anderlecht. Le 19 octobre 1960, il n’a 17 ans que depuis 17 jours quand il est appelé pour sa toute première rencontre avec les Diables Rouges pour un Suède-Belgique où les Diables sont défaits mais où Paul démontre déjà des capacités époustouflantes. Onze jours plus tard, devant le gratin du football européen, il lui faut un peu plus de dix minutes pour marquer les esprits en inscrivant son premier but avec l’équipe belge d’un tir puissant des vingt mètres. Ce qui fera dire au journaliste français Gabriel Hanot que ‘la Belgique est l’une des grandes puissances en devenir du football mondial avec à sa tête, Paul Van Himst, la jeune merveille belge’. On découvre alors une
14
sélection jeune, audacieuse, offensive et pratiquant un jeu ‘frais’. Avec l’arrivée de Paul Van Himst, c’est la conception même du football pratiqué par le Sporting d’Anderlecht qui s’est vue transformée. La formation mauve s’appuyait dès lors sur un jeu chatoyant tout en créativité et capable d’enflammer un public par ses feintes subtiles, ses débordements furtifs, son jeu de passe fluide. Van Himst, c’était la révolution artistique du football belge. La rencontre du Stade du Heysel et du Théâtre de la Monnaie. Son apport dans cet art sans limites de faire du bon avec du beau, de joindre l’utile (les buts) à l’agréable (la fantaisie) a été à l’origine de l’influence énorme qu’eut le Sporting d’Anderlecht. Au point que le 30 septembre 1964, à Deurne, 11 Anderlechtois se trouvèrent sur le terrain dans l’équipe des Diables Rouges ! Malgré les titres de champions de Belgique que les Mauves enfilaient alors comme des perles,
“
Il se rasait sans miroir !
RSCA
l’expérience fit long feu pour toutes les raisons associées au lobbying de la part des clubs et au nom du sacro-saint équilibre linguistique. Paul Van Himst a eu le mérite d’avoir marqué son sport grâce à un style reconnaissable entre tous et admiré par les plus grandes vedettes internationales du ballon rond. En tenue civile, la silhouette de Paul Van Himst n’avait en ces années-là rien de bien spectaculaire ni d’immédiatement impressionnant. C’est sur le terrain que la “bête” se transformait. Je conserve le souvenir de ce joueur irrémédiablement frappé du numéro 10. Il se déplaçait rapidement par accélérations incisives. Il balayait le terrain latéralement ou en profondeur en s’intercalant toujours dans les espaces vides. Il ne criait pas, il appelait le ballon par ses mouvements qui étaient autant d’encouragements à le lui céder, autant d’invitations à lui laisser la direction des opérations. Quand, enfin, il en prenait possession, la course se modifiait. Le corps prenait alors des allures de liquide en mouvement. Un serpent qui aurait des jambes. La course s’allongeait au rythme des caresses qu’il imprimait au ballon afin de lui donner son orientation subtile, contact mesuré anticipant déjà le prochain geste. Le tronc légèrement courbé afin d’asseoir le titre de propriété qu’il réclamait sur le ballon, il ondulait entre les adversaires trompés par de fausses manœuvres corporelles qui jetaient le doute sur les intentions du joueur. Un ballon capturé par des touches de l’extérieur du pied et puis glissé à côté du gardien ou une passe millimétrée pour un équipier achevait le travail d’orfèvre. Le slalom de Paul Van Himst était en somme une figure libre dont l’essentiel de ses adversaires connaissait les techniques. Néanmoins, sur le terrain, rien n’y faisait. Les défenseurs malmenés, traités comme des malpropres par ce virtuose, s’y faisaient prendre à chaque fois. Dextérité, rapidité, intelligence de jeu… n’en jetez plus, la coupe est pleine. Jan Mulder raconte :
‘J’étais impressionné par le fait que, dans les vestiaires, Paul parvenait à se raser sans miroir’. Comme s’il n’avait pas besoin de ses yeux pour voir. Idem sur le terrain. Il sentait les choses, enregistrait instinctivement la position des joueurs, leurs déplacements et donc le geste à réaliser. Tout avait l’air simple avec lui. D’ailleurs, la simplicité est un qualificatif qui lui va comme un gant. Au restaurant, il n’est pas rare de l’entendre commander ‘quelque chose de simple, où il ne faut pas chipoter’.
Son humilité le poursuit quand il entre dans un lieu public : ‘C’est compliqué explique-til. Si je choisis de me faire discret sans regarder les gens, ils vont se dire que je suis impoli. Et si je me mets à saluer tout le monde à la ronde, les personnes présentes risquent de me prendre pour un prétentieux qui joue sa reine d’Angleterre. Moi, j’ai décidé de saluer gentiment, sans ostentation, car je ne peux me souvenir de toutes les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. Je n’ai pas envie de froisser les gens.’
Van Himst quitte le jeu sur blessure. Anderlecht - Saint-Trond, le 23.9.1973, 3-0
Le grand Eusebio rêvait de côtoyer Popol en tant que coéquipier. Johan Cruyff le définissait comme un des plus grands techniciens du monde. Il est donc normal qu’un jour, un journaliste français du journal L’Équipe, abandonnant son chauvinisme hexagonal, le surnomme le Pelé blanc. Depuis, l’homme a traversé les époques, les générations. Pourtant, il n’a pas toujours fait l’unanimité. Il a ainsi traîné longtemps le surnom de Polle Gazon, certains voyant
15
16
RSCA
en lui un spécialiste du plongeon volontaire dans les brins d’herbe accueillants du grand rectangle. Ce n’était pourtant ni plus ni moins que le résultat de la faute nécessaire motivée par les zigzags déroutants du joueur. Un zig par-ci, un zag par-là et deux, trois joueurs complètement désorientés et finalement, un dernier lascar, consterné, médusé qui décide de mettre fin au ridicule en fauchant le Polle, ultime solution pathétique pour arrêter ce phénomène de l’infiltration indésirable. Durant sa carrière, Paul Van Himst a remporté quatre Souliers d’Or, neuf titres de champion de Belgique, quatre Coupes de Belgique ; il est arrivé à trois reprises en tête du championnat de Belgique, il a amené à son club une Coupe d’Europe (UEFA), il a été élu Entraîneur de l’année et Soulier d’Or en tant que footballeur belge du siècle et il a été plébiscité comme lauréat du Trophée du Mérite Sportif. Ouf. L’impact de cet amateur d’une bonne bière – ‘J’apprécie une bonne Orval’ - sur le football belge a été considérable et ses 81 prestations en tant que Diable Rouge ont permis de créer un effet d’entraînement formidable sur toute une génération de joueurs. Il a bonifié l’équipe nationale en lui apportant outre des solutions de jeu nouvelles sur le plan tactique, une aura internationale qui a mis la Belgique sur la carte du football mondial. De plus, son bilinguisme parfait (bien que fortement teinté d’un délicieux accent bruxellois) et donc son caractère asexué au niveau de son appartenance communautaire renforcent sa stature de figure emblématique du Sporting d’Anderlecht et représentant du football belge dont il est, encore aujourd’hui, le porte-drapeau incontestable et incontesté.
Van Himst marque avec aisance et devient meilleur buteur en 1964, 1966 et 1968.
17
18
RSCA
Van Himst reçoit les félicitations du prince Albert après avoir inscrit le seul but de la soirée. Anderlecht - Bologne, le 9.9.1964, 1-0
LA BONNE FORTUNE DE BARCELONE w ‘Mesdames et Messieurs, bonsoir et
soyez les bienvenus au Stadio Comunale di Bologna où nous allons assister ensemble à cette rencontre retour du deuxième tour européen entre le club de Bologne et le Sporting d’Anderlecht. Au sein de la formation italienne, coachée par Fulvio Bernardini, nous retrouvons quelques vedettes comme Nielsen ou encore Bulgarello. Rappelons qu’au match aller, disputé au stade du Heysel, les Italiens avaient présenté une défense en béton qui faisait honneur à leur réputation de partisans du catenaccio, ce système en tenaille que les Bruxellois n’ont pris en défaut qu’à une seule reprise, ce qui laisse l’issue de ce double affrontement ouverte à toutes les conclusions possibles. Paul Van Himst avait inscrit le seul but de la soirée. Un but superbe encore dans les mémoires de tous. Pour vous aider à suivre en direct cette rencontre qui s’annonce palpitante, je vous informe qu’en première mitemps, le club d’Anderlecht attaquera de la gauche vers la droite de votre radio.’ Quel souvenir que ce match qui s’ouvrit sur le mode mineur pour le Sporting. En effet, il ne fallut pas attendre longtemps pour voir les Rossoblù mener au score par 2-0. Buts de Nielsen et Pascutti. La formation mauve ne parvenait tout simplement pas à développer son jeu habituel. Les Italiens se démenaient comme de beaux diables, annihilaient tous les assauts, utilisaient toutes les armes, subtiles et plus franches, pour couper les vivres aux joueurs visiteurs. Les Mauves essayaient, bien sûr, mais toutes les tentatives étaient étouffées dans l’œuf par l’appareil répressif local. L’élimination pointait son nez. Fort heureusement, à la
88ème minute, Jacky Stockman surgit pour marquer un but qui allait l’affubler pour l’éternité du surnom de Zorro. Dans un jaillissement, Zorro était donc arrivé et les équipes se retrouvaient à égalité puisque les buts marqués à l’extérieur ne comptaient pas double à l’époque. 1-0 à l’aller et 2-1 au retour. Résultat : il fallait jouer un troisième match, une belle, qui aurait lieu à Barcelone, au Camp Nou. Soyons honnêtes, cette partie de football du 14 octobre 1964 ne déchaîna pas les passions par son esthétique ni par son déroulement. Une assistance très peu nombreuse, moins de 10.000 spectateurs un peu perdus dans ce grand stade qui peut accueillir jusqu’à cent mille personnes, un froid de canard, une défense italienne décidée à jouer les jambes si l’objectif du ballon se montrait trop ambitieux et des Anderlechtois comme figés par l’enjeu. Conclusion de ce suspense très relatif : un 0-0 reflétant parfaitement l’ennui ambiant. Et que prévoyait le règlement ? Non pas des tirs au but. Encore moins des prolongations.
“
Une vulgaire pièce d’une peseta !
Non, le sort allait décider du dénouement par la grâce d’une piécette de monnaie jetée en l’air par monsieur l’arbitre. Les anciens s’en souviennent, le sourire aux lèvres. Les jeunes à qui l’on raconte cette aventure n’y croient pas trop, même si certains réagissent par un cool ! satisfait. C’est Martin Lippens, le capitaine, qui devait assumer ses responsabilités dans ce jeu de roulette russe. Las Vegas sur Llobregat ! Imaginez un tel scénario aujourd’hui compte tenu des enjeux financiers ! Pile ou face ? Il semble que Lippens ait opté pour l’avers portant l’effigie d’une personnalité espagnole dont tout le monde, à ce moment précis, se contrefichait royalement de connaître le nom. D’un geste élégant, l’homme en noir, conscient de son importance éphémère, expédia en l’air une pièce d’une peseta. Celleci tourna sur elle-même sous les yeux effarés des deux capitaines et s’en vint retomber dans le gazon boueux… sur la tranche ! Hilarité générale, rire nerveux. Le destin ne voulait pas prendre parti. Jugement de Salomon arbitré par une vulgaire peseta propice à toutes les dévaluations. Il fallait recommencer. - Pile ou face ? Martin Lippens, poker face pour l’occasion, persista dans son choix : - Face ! La pièce, cette fois, se coucha comme une vulgaire catin. Face ! Le Sporting était qualifié ! Ah oui, sachez encore ceci : la pièce de monnaie, instrument de la justice du jour, portait la mention : Por la Gloria de Dios. Pour la gloire de Dieu. Et moi qui croyais que Dieu ne joue pas aux dés…
19
RAYMOND REDING
JARI, JIMMY, VINCENT, ÉRIC ET LES AUTRES
w Certains livres font partie de votre vie.
Ils sont votre vie. Ils vous accompagnent partout. Vous les oubliez et vous les retrouvez. Vous ne vous en débarrassez jamais. Ils survivent aux triages multiples et réguliers que vous opérez pour soulager votre bibliothèque branlante ou aérer le fond d’un grenier poussiéreux. Vous les prenez dans vos mains. Vous les évaluez. Vous les feuilletez. Vous en lisez même une partie. Que dois-je faire encore de celui-ci ? Mes enfants n’en voudront pas. À ma mort, ce truc va finir dans le meilleur des cas dans une vente aux enchères, sur eBay ou dans une autre antichambre mortuaire des livres lus et non lus. Au pire, il va finir à la déchetterie. Au recyclage. Dans les vieux papiers. Vous le déposez donc à moitié convaincu dans la pile des objets non retenus. Triste spectacle des sacrifiés de la littérature, pestiférés tombés sous le joug de l’espace vital et du remplacement naturel, Darwin à la sauce livresque. Vous poursuivez votre sélection dont les critères sont le fruit de l’instant et non de la justification rationnelle que vous tentez hypocritement d’appliquer. Mais bientôt, vous revenez à l’objet. Vous reniflez à nouveau ce parfum unique, entre champignons des bois et cave à bière. Il est encore en bon état, ce bouquin. Et puis que de souvenirs il évoque !
20
L’Anderlechtois, c’est une bande dessinée de 1982. La couverture cartonnée est intacte. Sur un fond de ciel bleu découpé par une masse de nuages blancs, on découvre un joueur de football portant le maillot du Sporting d’Anderlecht, frappé de la marque Belle-Vue. Celui qui le porte est un jeune homme athlétique, puissant, aux cheveux roux. À voir le comportement de ses adversaires, il vient de les rouler dans la farine. Le stade est bondé. Un équipier dans le fond porte sur le centre-avant le regard de l’espoir. On appréhende la suite. Ce garçon va marquer un but pour les mauves. Sublime couverture où le statique du dessin se fait mouvement. On vit l’instant. On croit presque entendre le mwoof du ballon, ce bruit caractéristique que connaissent tous les
“
À quand le dessin de L’Anderlechtois sur un mur du Parcours-BD de notre capitale ?
RSCA
footballeurs, fussent-ils amateurs, et dont ils rêvent la nuit lorsque le coup de pied s’accouple parfaitement à la courbe de la balle. Le héros, Pierre Laurent, est un petit gars du village reculé de Marny, dans l’Ardenne profonde. Son rêve ? Jouer pour le Sporting d’Anderlecht, lui qui n’est qu’un amateur, vedette du club local. Le récit est simple. Simple comme l’était son créateur Raymond Reding. Reding est un oublié de la bande dessinée de la glorieuse école franco-belge. Après avoir illustré Le journal de Tintin et commis quelques belles choses portant sur des sujets variés (Monsieur Vincent, biographie de saint Vincent de Paul, est une merveille), Reding s’autorise à aborder le monde du sport, un sujet qu’il connaît bien étant lui-même un fervent sportif. Il rejoint de ce fait un certain Michel Vaillant avec lequel ses personnages connaîtront d’ailleurs des aventures croisées dans leurs séries respectives ; sorte de crossover avant la lettre. Il crée Jari et Jimmy Torrent, une série où il fait preuve d’un sens inné de la narration et d’un dessin incroyable de réalisme, notamment dans les scènes de jeu tennistique. Et puis, il y a dans les histoires de Reding une approche sociale, une composition de son époque un rien utopique au sens humaniste qui touche le lecteur, sportif ou non. Il enchaîne ensuite avec Vincent Larcher, footballeur de l’AC Milan entraîné dans des récits de science-fiction. Puis encore, le footballeur Éric Castel qui connaîtra un succès international. Mais son œuvre culte, c’est L’Anderlechtois. Bien entendu, le récit n’a pas résisté aux effets du temps. La jeunesse d’aujourd’hui déclarerait tout de go l’ouvrage dépassé, has been. Quoique…
Mais le supporter du Sporting a dévoré dans son enfance cette histoire avec un émerveillement renouvelé à chaque lecture. D’abord rapidement, les images défilant, les phylactères lus ici et délaissés là. Et puis, il reprenait dès le début, s’attardant sur un dessin à la puissance plus évocatrice, ou sur une phrase-clé enfermée dans une bulle. Des dizaines de fois, ce gamin a repris en main cette bande dessinée avant de la ranger précieusement, ouvert déjà à la perspective d’une nouvelle redécouverte. Lorsque j’écris ces lignes, le souvenir de cet attachement me revient, lancinant comme un parfum. La sagesse de l’âge disparaît comme éclate un ballon lorsque je reprends contact avec cet objet symbolique d’une époque. Je retrouve les couleurs sublimes de l’album, son accès aisé, sa prise directe avec l’essentiel, son respect de la chronologie rectiligne et son découpage. Je retrouve ce tic du langage dessiné que présentait Reding en injectant au fil des pages, dans les différents décors, des feuilles de papier volantes. Jamais, je n’ai trouvé dans la littérature spécialisée d’explications à ces envolées mystérieuses de papier. L’aventure porte sur les rêves d’un footballeur de jouer pour la formation du Parc Astrid coachée pour le coup par Raymond Goethals. Il touchera ce fantasme du doigt avant de revenir à une réalité à nouveau sociale. Je reprends donc cet ouvrage, devenu une sorte de bible pour le supporter mauve et blanc. Et je me laisse donc à nouveau emporter. Je retrouve naturellement ma vision bienfaisante, ouverte, sans préjugés ni jugement critique, celle de l’enfance curieuse, affamée d’histoires vécues par procuration.
et étendard puéril de la carrière éphémère d’un sportif que tous les afficionados du Sporting d’Anderlecht ont rêvé d’être.
Cette bande dessinée, aventure inventée de toutes pièces par l’auteur, semble sortie tout droit d’une confiserie ; bonbon sucré
Je range l’album dans ma bibliothèque. Ce n’est pas demain qu’il rejoindra le parc à conteneurs.
Des dizaines de livres ont été consacrés au RSCA. Mais une seule bande dessinée. La seule. Un livre d’images, un livre-hommage.
21