ARNE QUINZE Avec le regard photographique de Dave Bruel
En 2015, Mons devenait la première ville wallonne à porter le titre de capitale européenne de la culture. Cette année particulièrement riche a littéralement métamorphosé notre ville. C’est à cette occasion que fut entreprise l’installation de l’œuvre monumentale de l’artiste, The Passenger. Celle-ci fut un des évènements qui a sans conteste marqué les esprits de tous les Montois ainsi que des nombreux visiteurs de la ville. La sculpture a continué à incarner cet héritage de l’année « 2015, capitale européenne de la culture », qui inspire désormais notre manière d’aborder, de vivre et d’habiter la ville de demain. En 2011, lors d’une interview, Arne Quinze donnait quelques clés de compréhension de son travail urbain : « Mon rêve, dit-il, ce sont des villes qui sont de véritables musées en plein air, la confrontation avec le public qui est entouré quotidiennement d’art. De cette manière, les gens expérimentent petit à petit l’art comme élément naturel, comme quelque chose qui fait partie de la vie et qui a une influence positive sur l’environnement dans lequel ils se trouvent. Le fait de placer davantage d’art dans le domaine public, poursuit l’artiste, fera en sorte que de nombreuses personnes entreront plus facilement dans un musée (…). Je suis convaincu que l’art a un effet positif sur les gens et sur leur développement, cela ouvre leur horizon, élargit leur regard. » The Passenger est l’œuvre la plus monumentale jamais installée dans le cœur historique de Mons. Depuis lors, la Ville de Mons a mis en place une politique d’art public de grande ampleur, destinée à se déployer dans son cœur historique, mais aussi au sein de ses villages. Ainsi, d’ici 2023, une centaine de fresques et d’œuvres urbaines seront créées. Cette nouvelle dynamique s’inscrit dans la continuité du projet mené par la Fondation Mons 2015. Par sa topographie, son architecture, sa taille humaine, Mons est une ville où l’on se retrouve, où les amis sont les bienvenus. Par le biais de l’Art en Ville, l’inspiration d’Arne Quinze se poursuit en connectant l’art avec les personnes, les projets, les territoires. À présent que The Passenger a disparu et qu’un nouveau chapitre urbain s’ouvre à Mons, il est important de rendre hommage à cet artiste. Impossible d’évoquer Arne Quinze sans intégrer la ville elle-même dans le parcours de l’exposition : d’où l’installation de trois sculptures monumentales sur la Grand-Place et de deux autres qui accueillent le visiteur sur le parvis du musée des BeauxArts Mons. Au final, ce parcours rétrospectif au BAM permettra de mieux comprendre la démarche de cet artiste de renommée internationale. Nous vous souhaitons d’en profiter pleinement !
Nicolas Martin
Catherine Houdart
Bourgmestre
Première échevine en charge de l’Enseignement, de la Culture, de la Jeunesse et de la Lecture publique
Introduction 7 Xavier Roland 25 Arne Quinze
Modèles en papier 143 155 161 169 183 185 207 217
Tupi Strelitzia Chroma Lupines Purple Lupine The Apple Tree Saver Le Beau Rêveur My Secret Garden Amazonia
My Secret Garden
Les fleurs du désir
43 Les champs de fleurs sauvages 51 Mon jardin secret 61 Ronald van der Hilst
Mono No Aware 93 Mono No Aware 97 Hibiscus 99 Hervé Mikaeloff
Peintures à l’huile
La ville désenchantée
Habiter le monde
225 Maruani Mercier
274 278 282 286 290
305 306 310 312 318 322
La force de la nature
Annexe
326 Natural Chaos
340 341 343 344 345 346 347 348
Chaos Chaos in Motion Cityview Bidonville Stilt House
Biographie Sélection d’expositions Sélection de sculptures Sélection de livres Sélection de films Remerciements Contributeurs Photographie
Les villes, musées de plein air Rock Strangers Uchronia Camille Scarlet Whispers
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Xavier Roland Responsable du Pôle muséal de la ville de Mons et Directeur du BAM (Beaux-Arts Mons)
Introduction
« My » et de ses variantes : My Home, My Safe Home, My Secret Garden… Le titre de l’exposition My Secret Garden affirme le
De 2015 à 2021, une sculpture monumentale est installée
refus de séparer son travail public de son identité d’homme
à Mons, à quelques pas de la Grand-Place. Elle est due à Arne
qui a contribué à bouleverser les lignes de fragments habi-
Quinze, considéré aujourd’hui comme l’un des artistes belges
tuelles entre espace privé et espace public. Ce mouvement
les plus prolifiques en termes de création d’œuvres d’art dans
de balancier entre l’un et l’autre détermine la manière dont
l’espace public. Le nombre de ses sculptures installées un
il régénère constamment son œuvre. L’exposition réunit plus
peu partout dans le monde se compte par dizaines : Paris,
d’une centaine d’œuvres. Elles vont de ses premières œuvres
Londres, Shanghai… La trajectoire de cet artiste est atypique.
datées de 2010 jusqu’à ses tout derniers travaux de 2021.
Il entame sa carrière dans les rues de Bruxelles avec le graffiti,
On distingue différentes phases stylistiques. Dans ses pre-
pour ensuite poursuivre avec la création de sculptures monu-
mières œuvres, il se forge une identité face à la désillusion
mentales, toujours en extérieur. Ce catalogue, édité à l’occa-
des villes modernes. D’emblée, il travaille en dehors des murs
sion d’une exposition rétrospective au BAM à Mons, s’attache
des musées et des galeries. C’est pourquoi la ville occupe
à présenter sa démarche plastique, qui recoupe bien souvent
une place centrale dès le début du parcours avec des œuvres
son travail urbain. En effet, très vite nous prenons conscience
comme Bidonville, Cityview, Stilt House… Le titre suggère
de l’impact des villes modernes, dès ses premières créations
aussi un voyage initiatique dans son univers intime, créatif et
jusqu’à celles d’aujourd’hui, avec toujours en toile de fond une
mémoriel. L’atelier, quasiment reconstitué dans l’exposition,
nature qui peu à peu prend possession de l’œuvre.
apparaît dans le parcours comme un lieu d’immersion dans l’intimité de la création, là où nous comprenons mieux com-
Cette exposition cherche aussi à attirer l’attention du
ment il passe du micro au macrocosme, du privé à l’espace
public en montrant comment, par le biais de ses sculptures
public. Les dernières parties de ce parcours rétrospectif nous
monumentales, il parvient à remettre la vie au cœur de nos
plongent littéralement dans une explosion de couleurs. Il est
villes. Il était dès lors impossible, même dans le cadre d’une
alors profondément inspiré par Monet et l’impressionnisme
exposition muséale comme celle-ci, d’évoquer un tel artiste
qu’il revisite à sa manière. Le jardin, source de son inspira-
sans convoquer la ville dans le parcours. D’où l’installation de
tion, est en osmose avec ses peintures à l’huile. La fresque
trois sculptures monumentales sur la Grand-Place et de deux
qu’il réalise sur les vitres du BAM, avec en transparence
autres qui accueillent le visiteur sur le parvis du BAM. Fidèle
un véritable jardin qu’il a lui-même planté quelques mois
à sa démarche, il floute volontairement la séparation entre
auparavant, prend alors ici tout son sens ! La nature occupe
espace muséal et espace public.
une place centrale dans l’histoire que l’on découvre au fil de cette exposition.
Dans l’œuvre d’Arne Quinze, le pronom possessif « Mon » retentit comme un écho qui perdure. Les titres de certaines de ses premières œuvres sont parsemés de ce pronom en anglais
Nous tenons à remercier vivement Arne Quinze ainsi que son équipe Dave Bruel et Lien De Brabander, pour la qualité
Xavier Roland
8
The Passenger, 2014 Sculpture publique en bois Rue de Nimy, Mons, Belgique
My Home My House My Stilthouse, 2009 Composition de dessins Musée de la Saatchi Gallery, Londres, UK
de leur implication dans ce projet qui n’a pas été simple à
ce qui est terrible, ce n’est peut-être pas tant que la sculpture
mener dans le contexte de pandémie qui a constitué la toile
disparaisse mais que sa disparition soit vaine, sans suite !
de fond de toute la préparation de cette exposition. La scénographie et le graphisme ont été assurés par Yesmine Sliman
La Ville désenchantée
Lawton et son assistante Aurore Lebutte d’Okidoki. Je tenais à les remercier pour la qualité et le professionnalisme de leur
Arne Quinze quitte la campagne, où il passe une grande
travail. Sans oublier Alice Cantignau – chargée de mission
partie de son enfance, et découvre Bruxelles à l’âge de 16 ans.
au BAM – qui a coordonné brillamment cette exposition avec
Il est alors fasciné par ce nouveau monde urbain, et en même
l’aide des équipes du Pôle muséal.
temps dépité par la grisaille et la monotonie des rues, des façades ou des architectures. Il rassemble autour de lui, très
Arne Quinze : My Secret Garden
tôt dans les années 1980, une communauté de graffeurs encore active aujourd’hui.
Comment Arne Quinze parvient-il à installer dans notre
« Avec le graffiti, dit-il, je voulais changer les choses. Un
mémoire collective une trace mémorielle, laissée par les
jour, ayant tagué une rame de métro, je voyais que cela sus-
sculptures éphémères qu’il installe un peu partout dans le
citait un dialogue entre des passants qui sinon ne se disaient
monde, dont The Passenger à Mons ? Un lent cheminement
rien. Il y avait les opposants et les partisans. » Sa démarche
est nécessaire pour comprendre toutes les étapes que l’artiste
de graffeur est loin de se réduire à la seule dimension de
franchit au cours de sa vie. De ses voyages dans le monde
dégradation ou de provocation. Au contraire, il cherche ins-
jusqu’à son jardin privé, il est question autant des limites de
tinctivement à s’insérer dans des interstices urbains oubliés
l’espace clos de l’œuvre que de sa permanence dans le temps.
de tous avec la volonté de créer un sentiment de beauté là où
Nous pensons que c’est cette réflexion croisée sur le temps
toute trace d’humanité semble avoir disparu. Et puis il se met
et l’espace qui contribue à ancrer ses œuvres sur le territoire
à voyager à travers le monde à la recherche d’autres choses,
qu’elles occupent. En filigrane va se poser la question de l’hé-
d’autres cultures, d’autres villes. « Au plus je voyageais en
ritage qu’il nous lègue à travers ces sculptures éphémères. Car
quête de cultures différentes, au plus j’étais déçu en revenant
Bidonville View 230, 2008 Bois, polyuréthane, 80 x 250 x 27 cm Collection privée
Natural Golden Chaos, 2014 Or rose, 130 x 125 x 155 cm Pforzheim, Allemagne
à la maison. Malheureusement, j’en arrivais à la conclusion
sa conscience. Ces archives intimes sont précieusement
que les villes d’un bout à l’autre du monde se ressemblaient
conservées comme point de départ et d’ancrage d’une œuvre
toutes dans leur grisaille, leur architecture… La différence
dédiée aux villes modernes, déshumanisées. De Shanghai
urbaine et culturelle que j’espérais trouver était juste le
au Queensland en Australie, les villes de béton se déroulent
fruit de mon imagination. » Le travail photographique qu’il
devant son objectif. Les photos ont un style hyperréaliste
entreprend au cours de ces très nombreux voyages constitue
froid : les angles de vue montrent systématiquement des
une somme d’archives destinée à alimenter sa création. Ces
constructions strictes, des lignes rigoureuses et des couleurs
photographies témoignent d’un artiste qui s’immerge dans
passées de l’orange au jaune avec parfois des façades bleu
des paysages urbains d’un bout à l’autre de la planète comme
pâle. À la suite de ses nombreux voyages, il en arrive à la
s’il voulait tout voir, tout consigner, et ce, en vue d’établir une
conclusion que toutes les villes dérivent d’un plan urbanis-
mémoire personnelle de notre monde moderne. Pas n’im-
tique unique, composé de formes carrées qui semblent se
porte quel monde, mais celui où l’Homme a élu massivement
répéter à l’infini. Ce sentiment de monotonie, d’enfermement
domicile : les villes modernes. Ces archives graphiques et
et de désenchantement va se traduire au travers de plusieurs
visuelles n’ont point de théorie ni d’enjeux esthétiques, elles
œuvres qu’il nomme Bidonville View 230 : empreintes noires,
sont juste l’accumulation avec le temps de données immer-
calcinées. Pour Arne, la couleur est aujourd’hui essentielle
sives et sensibles sur un monde urbain qu’il consigne à
dans son travail, elle exprime la nature, la vie et la beauté.
travers son regard de voyageur. Bien que ces archives visuelles
Rares sont les œuvres monochromes comme celles-ci. Il faut
ne soient que le fruit d’une démarche solitaire, bien que ces
pourtant s’y attarder, leur accorder une attention particulière,
vues soient presque invariablement neutres, désertées et
car cet état d’âme sombre est à l’origine de son combat pour la
monotones dans leur composition, elles constituent pour lui
vie. De ce spleen issu de tout ce qu’il voit lors de ses errances
un véritable réservoir d’inspiration. Et peu importe si celles-ci
dans les bidonvilles, il crée ces vues en haut-relief littérale-
témoignent d’une histoire, d’un savoir, d’une trace archéolo-
ment excavées d’une fouille archéologique. Celles-ci ne repré-
gique ou encore d’une mémoire ancienne, il n’en demeure
sentent rien d’autre que la trace de fondations anciennes d’ar-
pas moins que ce réservoir d’images imprime durablement
chitectures, mais étrangement sans aucune rue, venelle, place
Xavier Roland
14
ou carrefour par où la vie pourrait s’infiltrer. Tout est noir.
déluge en contraste avec la stabilité des façades minérales,
Lorsqu’on sait que la vie, pour Arne, s’inscrit dans l’entre-deux
inertes. The Passenger va certes déstabiliser l’ordre urbain de
des choses, on comprend dès lors à quel point ces premières
la Cité du Doudou, mais l’installation va aussi et surtout créer
empreintes de villes sont mortifères. Toute l’entreprise de son
un trouble dans la vie du voisinage, d’autant plus que la rue de
œuvre réside dans cette quête pour la vie qu’il tente d’infiltrer
Nimy – où elle est installée – constitue l’une des principales
dans les quartiers des grandes villes du monde.
artères historiques de la ville de Mons : elle conduit directement sur la Grand-Place et à l’Hôtel de Ville. Étrangement,
Arne Quinze réalise aussi des dessins graphiques et
rares sont ceux qui ont questionné la place de la sculpture
nerveux, saturés au Bic et rehaussés parfois de couleur, qu’il
d’Arne Quinze dans la ville de Mons. L’emplacement choisi est
présente sous la forme de diptyques en vis-à-vis de la photo
en effet pour le moins symbolique dans l’esprit de l’œuvre :
d’origine. Ces esquisses ne conservent de la photo d’origine
la sculpture chaotique et rhizomique monte et tourbillonne
que la forme et la couleur de l’habitation. L’artiste projette
comme une marée de bois suspendue entre le Palais de
à l’intérieur de cette empreinte architecturale une énergie vitale, presque sanguine, qu’il estime indispensable à notre survie. Ces études sont prémonitoires d’une série de sculptures-vitrines qu’il nomme Chaos, réalisée entre 2010 et 2015. Les volumes vitrés verticaux ou horizontaux, Arne les considère comme des visions d’architecture entièrement transparentes, sans porte ni fenêtre, dans lesquelles il accumule de petites languettes de bois coloré. La symbolique des couleurs, déjà évidente et perceptible dans ses dessins, se retrouve dans ses sculptures : le rouge ou l’orange symbolisent pour l’artiste le sang qui circule dans nos veines, source de vie. Ainsi, dans Breeding Life, par exemple, une marée de ce bois coloré envahit presque toute la surface de la maison. Les parois vitrées contiennent cette source de jouvence par amon-
Breeding Life, 2010 Bois, verre polycarbonate Présenté à Art Singapore, 2013
cèlement jusqu’à donner une impression liquide. Lorsque ces languettes de bois quittent leur bocal de verre, nous ne
Justice et l’église Sainte-Élisabeth, là où les reliques de saint
sommes pas étonnés de les voir envahir l’espace urbain, qui
Georges sont conservées. L’église Sainte-Élisabeth est due à
demeure pour Arne Quinze l’origine de sa démarche. Cela
l’architecte Claude-Joseph de Bettignies, qui opte en 1714 pour
donne lieu à des installations comme The Passenger à Mons,
le style baroque lorsque la reconstruction de l’ouvrage lui est
qui créent un véritable mouvement de vie organique et chao-
confiée suite à un incendie dévastateur. Le Palais de Justice,
tique, tandis que l’espace de la rue mesure cette puissance du
quant à lui, est de style néo-classique avec un fronton et des
balustres qui rythment rigoureusement la façade. Souvent, nous considérons saint Georges comme le cultivé, le civilisé face au dragon qui symbolise, lui, la force de la nature ; il en va de même pour la justice perçue comme gardienne du bien contre le mal. La sculpture d’Arne Quinze incarne et relie au cœur de la ville ces deux symboles antagonistes : Nature et Culture, Raison et Déraison. Ces deux bâtiments expriment aussi chacun à leur façon l’enfermement, l’isolement ou le recueillement en leur sein. En miroir contrasté, ils sont aussi symbole de liberté, de rencontre ou d’énergie vitale. À force de l’écouter, nous commençons à comprendre à quel point Arne Quinze est hanté par la question de l’enfermement, de la sécurité jusqu’à l’isolement,
My Safe Garden, 2009 Dessin au crayon sur papier, 297 x 210 mm Fondation Arne Quinze
voire le repli sur soi-même. Ces mots gravés à la surface du bois de l’une de ses My private garden
œuvres sonnent comme un avertissement, une mise en garde
My secret garden
d’une limite à ne pas franchir. Dans les œuvres datées de
Own-mine
2010 à 2015, les barrières en bâtonnets orange qui traversent
Gone-escaping everything
régulièrement la surface picturale dans le quart inférieur
Continuous present
délimitent son jardin secret. En effet, avec la création de My
Open and close
Safe Garden, « j’ai remarqué, dit-il, que j’avais entrepris pour
M-nature
ainsi dire un voyage mental et que je disparaissais de plus en
MY SECRET GARDEN
plus dans mon propre monde ». À travers ce type d’œuvres, Arne Quinze représente l’existence, de la naissance à la mort, comme un enfermement dans un monde déconnecté de la nature. À force de vivre en sécurité dans sa maison ou dans son jardin entouré de barrières, l’Homme en arrive à oublier l’existence du monde extérieur. Le miroir présent dans chacune des œuvres renvoie non seulement notre image, mais il nous inclut également dans ces boîtes vitrées sans issue. Les Stilt Houses sont des sculptures de type anthropomorphique souvent associées ou directement intégrées au Safe Garden.
Xavier Roland
16
Le corps humain scrutant l’horizon prend ici la forme d’une
l’espace public en une zone de voisinage, de rencontre ou de
maison perchée sur de longues jambes frêles ancrées au sol.
rendez-vous au sein d’un quartier dont l’identité n’était pas
La tête dans le ciel, les pieds sur terre, la figure de l’homme
nécessairement propice à ce type de destinée, coincé entre
est représentée dans un équilibre précaire.
une église et un palais de justice. Si quelque chose se passe d’à la fois mouvant, dynamique et non structuré par une com-
La manière d’habiter le monde devient une obsession
munauté ou une institution, alors les théories urbanistiques
pour Arne Quinze, il s’agit avant toute chose de la ques-
parlent de la création d’un lieu de « médiation » : un tiers qui
tionner au départ de notre quotidien. Que se passerait-il
amène à réfléchir sur des configurations collectives qui modi-
si soudain un objet étranger venait à s’installer sans crier
fient les schémas habituels et les fonctionnements considérés
gare dans notre jardin secret ? La démarche d’Arne Quinze
comme normaux du voisinage dans une société donnée à un
dans l’espace public prend sa source dans cette réflexion ; il
temps donné. Par ce geste quasi surréaliste, Arne Quinze est
envisage son travail comme la soudaine intrusion d’un objet
dès lors parvenu à créer un « tiers éphémère », qui a consi-
étrange, volumineux et instable rompant la quiétude urbaine.
dérablement modifié la vie et le voisinage de ce quartier.
Rock Strangers sur la digue à Ostende ou l’installation urbaine
Maintenant que la sculpture a disparu, la trace mémorielle
qu’il crée à Mons s’apparentent à des objets surréalistes. Nous
laissée dans nos consciences agit désormais comme cataly-
voulons signifier par là qu’à l’instar de ce mouvement phare
seur pour déclencher une réaction de vie et d’occupation de
du 20e siècle, l’artiste crée avec ses installations des associa-
la ville. Le double trauma qu’elle crée dans l’espace public
tions propres à déclencher dans l’imaginaire du passant une
– le premier lors de l’installation de cette forme inattendue
réaction en chaîne qui bouleverse notre rapport habituel à un
chaotique et organique et le second lors de son démontage –
quartier. À Mons, par exemple, un tel geste a métamorphosé
engendre un véritable vide qui va s’insérer dans la conscience des habitants jusqu’à créer un appel à vouloir le combler. Cette manière originale d’activer la mémoire et l’imaginaire, qu’il emprunte aux artistes surréalistes, demeure le fil conducteur pour appréhender son travail, comme un leitmotiv encourageant à redonner vie à nos villes, à les régénérer à la manière d’un jardin vivace. Dès lors, à la question qui se pose aujourd’hui face au grand vide laissé par la disparition de l’œuvre d’Arne Quinze à Mons : quel héritage lègue-t-elle aux Montois ? Nous répondons : une énergie, une liberté, un besoin d’investir la place publique… À travers cette mécanique de balancier qui va du
Rock Strangers, 2014 Sculpture publique en acier Zeeheldenplein, Ostende, Belgique
conscient à l’inconscient, du microcosme au macrocosme, de
Le jardin des fleurs sauvages d’Arne quinze, 2017
l’intérieur vers le dehors, de l’espace privé – clos – au domaine
quasiment dans sa maison avec une multitude de feuilles et
public…, nous commençons à mieux cerner la manière dont
plantes séchées accrochées un peu partout dans son intérieur.
Arne Quinze régénère constamment son œuvre. À ce titre, la
Avec l’image de ces fleurs séchées, quittons le monde urbain
visite de sa maison qui lui sert en partie d’atelier constitue un
pour s’attarder sur l’origine et la raison d’être de la nature, qui
moment déterminant. Entre cabinet de curiosités et labora-
a depuis toujours une place essentielle dans son travail artis-
toire, le lieu de vie de l’artiste est envahi du sol au plafond de
tique en lien avec l’urbain.
maquettes de tailles diverses. Le plus surprenant demeure les crânes d’animaux qui trônent çà et là dans les pièces.
Les fleurs du désir
Enfin, il y a son jardin, sans clôture vers la rue, et qui déborde Il faut remonter à 2010, quand Arne Quinze réalise une série de peintures, « Les Jardins », directement inspirées de Monet, sur commande de la ville de Rouen. C’est bien avec un regard de sculpteur qu’il aborde ses premières toiles dites impressionnistes, car ce qui l’attire n’est pas tant la couleur que la structure même de la fleur, non pas son aspect décoratif mais sa caractéristique structurelle intemporelle. Ainsi notons par exemple que lorsqu’il décrit ses fleurs, il se concentre principalement sur les particularités architecturales telles que la forme des feuilles et des gousses ou encore les nervures qu’il voit comme la charpente de la feuille ; jamais il ne s’attarde sur la forme évanescente de celles-ci. Si bien qu’il est peut-être naturaliste avant d’être peintre. Dans tous les cas, le jardin devient de plus en plus pour lui une source passionnante et permanente d’inspiration tout au long de l’année. D’emblée pour Rouen, il crée une série de toiles monumentales impressionnantes. Dans chacune d’elles émerge une forme monochrome organique directement inspirée des Nymphéas que Claude Monet peignit dans les jardins de sa maison à Giverny. D’un trait vif et spontané, il en souligne les lignes de force. La démarche n’est pas sans rappeler celle utilisée pour les dessins réalisés au départ de photographies d’architectures : au sein d’une forme neutre, il insuffle une Atelier d’Arne Quinze, 2013 Laethem-Saint-Martin, Belgique
énergie vitale. Cette matrice florale, il va la répéter à l’infini
Xavier Roland
20
sur des toiles parfois monumentales qu’il recouvre d’éclabous-
en dehors de l’œuvre ; d’une certaine manière l’œuvre et
sures et de coulures de peinture fraîche. C’est à la suite de ce
le jardin chez Arne ne font plus qu’un.
travail qu’Arne Quinze en arrive à créer chez lui son propre jardin, là où, à l’instar de Claude Monet, il va observer durant
En définitive, la modernité de la peinture impression-
des heures les plantes qu’il fait pousser tout autour de lui. Il
niste peut paraître obsolète, voire même de plus en plus
choisit ses fleurs en fonction de leur forme et de leur couleur.
étrangère face à l’incroyable accélération de notre société
Ensemble, elles ont la particularité de se décliner au fil des
contemporaine à l’aune de la mondialisation. Pourtant, Arne
saisons, s’assurant de la sorte la permanence plutôt que la
Quinze formule ici une manière nouvelle d’être impression-
fugacité de la floraison colorée. Le Maître de l’impression-
niste en inversant cette tendance au détachement du sol pour
nisme inspire Quinze dans sa démarche d’observation sur le
se reconnecter à la terre et à la nature. Chez lui, le jardin
vif, mais tout en conservant son propre style. Le désir et l’atti-
n’est plus une chose vue, mais il devient le partenaire d’une
rance pour la fleur deviennent peu à peu une force qui renaît
expérience immersive qu’il rend au travers de ses grands
sans cesse en lui tel un phénix par sa volonté baudelairienne
formats. Plus encore, sa filiation avec les sujets impression-
de mêler le beau à l’obscur, la nature à la ville.
nistes s’affirme aussi au travers de son instinct premier de graffeur d’investir les espaces urbains délaissés dans lesquels
Les barrières de bâtonnets qui jalonnaient et délimi-
il veut réintroduire la nature. Depuis ses photographies de
taient ses Safe Gardens disparaissent alors de la surface de
bidonvilles d’où émane un profond mal-être, voire même un
la toile, sans doute sous l’effet de la réflexion qu’il s’impose
sentiment d’enfermement, Arne Quinze insuffle dans les cités
sur les limites entre surface picturale, d’une part, et monde
urbaines un humanisme nouveau qui se mesure désormais à
du dehors, d’autre part. La manière dont il utilise le cadrage
l’aune d’un environnement naturel en pleine mutation…
dans sa peinture actuelle est probablement l’exemple le plus
Si nous voulons aller vers un nouvel équilibre, dit-il, l’homme
probant pour comprendre le travail qu’il entreprend sur le
doit se reconnecter urgemment avec la Nature ; il doit trouver
concept d’enfermement, de cloisonnement ou de frontière
une manière nouvelle d’habiter le monde au 21e siècle.
entre l’un et l’autre. Le cadrage dans la peinture détermine un système clos qui comprend tout ce qui est présent dans l’image. Or les grands formats paysages qu’il réalise actuellement sont recouverts de couches successives de peinture à l’huile qui donnent l’impression d’une profondeur de champ, mais sans jamais laisser émerger ni un centre ni une périphérie. Même si parfois un sujet semble émerger, il est rapidement réintégré dans un tout qui ne se limite jamais par le cadrage. Cette manière si particulière d’organiser l’espace pictural ne permet pas de différencier le principal du secondaire ; chaque moment requiert une attention particulière l’un après l’autre. Habituellement, nous pensons le cadre comme une perception dynamique qui détermine le sujet. Mais chez Arne, le cadre n’influence en rien l’acte de création de la surface, car comme il l’explique, son sujet n’est pas de peindre des fleurs mais son jardin tout entier. D’où ce sentiment d’extension et de débordement constant de sa peinture. De toute manière, dit-il, le cadre ou la barrière sont vécus comme une limitation. Cette manière de procéder sans cadrer le sujet assure un ancrage de l’œuvre. Nous voulons signifier par là qu’il n’y a plus de césure entre l’œuvre vue et ce qui est à côté, autour ou
Les Jardins - The Water Lilies 04112009, 2009 Bois, peinture, crayon, 203 x 104 x 10 cm
Cette publication a été réalisée à l’occasion de l’exposition My Secret Garden au musée des Beaux-Arts de Mons, Belgique. du 29 mai au 29 août 2021.
Le livre
L’exposition
Éditeur général
Directrice du département Culture
Dave Bruel
et Tourisme de la ville de Mons Natacha Vandenberghe
Coordination éditoriale Sarah Theerlynck - Éditions Lannoo
Responsable du Pôle muséal de la ville de Mons et directeur du BAM (Beaux-Arts Mons)
Texte
Xavier Roland
Dave Bruel Michael Kröger
Adjointe à la direction - Pôle muséal
Hervé Mikaeloff
de la ville de Mons
Arne Quinze
Murielle Laurent
Xavier Roland Commissaire Traduction
Xavier Roland
Duncan Brown Anne Lemoine
Coordination générale Alice Cantigniau, cheffe de projets -
Révision de textes
Pôle muséal de la ville de Mons
Amy Haagsma – Blue Lines
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Si vous avez des remarques ou des questions, n’hésitez pas à prendre contact avec notre rédaction : art@lannoo.com
© Editions Lannoo, La Belgique, 2021 D/2021/45/106 – NUR 642/646 ISBN : 978 94 014 7588 4 www.lannoo.com
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