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L’ENFANT DU 20 e CONVOI VERS AUSCHWITZ

L’ENFANT DU 20 e CONVOI VERS AUSCHWITZ

À mes filles Katia et Isabelle

À mes petits-fils Romain, SĂ©bastien, Maxence et Émile Et Ă  tous les enfants du monde

AVANT-PROPOS

J’ai sautĂ© du 20 e convoi le 19 avril 1943. Ce train transportait de Malines (Mechelen), en Belgique, Ă  Auschwitz plus de 1 600 dĂ©portĂ©s juifs, dont 262 enfants. J’avais exactement 11 ans, 6 mois et 7 jours. L’enfant que j’étais ignorait qu’il Ă©tait condamnĂ© Ă  mort et conduit sur les lieux de son exĂ©cution.

Ma mĂšre et ma sƓur ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©es. Je ne les ai jamais revues. Mon pĂšre, brisĂ© par le chagrin, n’a pu lutter contre la maladie et est mort dĂ©sespĂ©rĂ© Ă  Bruxelles en 1945.

À 13 ans, je me suis retrouvĂ© seul.

J’ai alors dĂ©cidĂ© de tourner le dos au passĂ©. Durant cinquante ans, j’ai enfoui tous ces Ă©vĂ©nements dans ma mĂ©moire, car je voulais vivre pour le prĂ©sent et l’avenir, pour l’optimisme, la joie et l’amitiĂ©. J’en ai peu parlĂ© et on ne m’a pas interrogĂ©. Mais ces Ă©vĂ©nements ne m’ont jamais quittĂ©.

Le passĂ© finit toujours par vous rattraper. En fĂ©vrier 1988, on m’interpelle. Robert Korten, ancien rĂ©sistant, anime le heemkring (cercle d’histoire locale) de sa petite ville de Boortmeerbeek. Il a dĂ©couvert que trois jeunes rĂ©sistants y ont arrĂȘtĂ© le 20e convoi et sauvĂ© dix-sept personnes, fait unique dans toute la guerre. Il veut en informer ses concitoyens et le monde entier. Il fait Ă©riger un monument et une rue de la ville s’appel-

lera « rue du XX e  Convoi ». Au cours de ses recherches, il a retrouvĂ© ma trace. Je lui explique que j’ai sautĂ© du train quelque part dans le Limbourg et que j’ai Ă©tĂ© aidĂ© dans ma fuite par un gendarme dont je ne connais pas le nom. InterrogĂ© Ă  brĂ»lepourpoint, je ne puis lui donner de prĂ©cisions. Il fait paraĂźtre dans la presse flamande des appels Ă  tĂ©moins : « Qui est le gendarme du Limbourg qui a aidĂ© le petit Simon Gronowski ? »

Aucune réponse.

Cinq ans plus tard, le 20 avril 1993, il me fait inviter Ă  une cĂ©rĂ©monie au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, cĂ©lĂ©brant le cinquantiĂšme anniversaire du soulĂšvement du ghetto de Varsovie et de l’arrĂȘt du 20 e  convoi. Ces deux Ă©vĂ©nements, sĂ©parĂ©s par des centaines de kilomĂštres, se sont produits par coĂŻncidence le mĂȘme jour. Lors de cette manifestation, il est question de ces trois rĂ©sistants, Youra Livschitz, Jean Franklemon et Robert Maistriau. Ce dernier a ouvert un wagon (pas le mien) et sauvĂ© dix-sept personnes.

Le lendemain, ma fille Katia, avocate stagiaire Ă  Bruxelles, rencontre au Palais de justice son jeune confrĂšre Philippe Maistriau. Elle lui demande si son grand-pĂšre a fait de la rĂ©sistance. Il rĂ©pond : « Tu Ă©tais aux Beaux-Arts, hier ? C’est mon pĂšre. » Katia : « Ton pĂšre a sauvĂ© mon pĂšre. » Le jeune rĂ©sistant pouvait-il imaginer que lui et l’enfant qui se trouvait dans le train qu’il attaquait auraient tous deux, cinquante ans plus tard, un enfant avocat au Barreau de Bruxelles, prĂȘtant serment le mĂȘme jour et se trouvant dans le mĂȘme cours Capa (certificat d’aptitude Ă  exercer la profession d’avocat) ?

Quelques jours plus tard, je rencontre pour la premiĂšre fois Robert Maistriau. Il me fait une impression extraordinaire. En mots tout simples, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, sobre, modeste, presque timide, il m’explique comment

il a risquĂ© sa vie pour sauver des gens qu’il ne connaissait pas. Brusquement, repris par ce passĂ© sans en avoir jamais fait le bilan, je me demande si ce n’est pas lui qui a ouvert la porte de mon wagon. Je veux savoir Ă  qui, Ă  quoi je dois la vie.

Durant toute ma nuit de fuite du 19 au 20 avril 1943, j’ai Ă©tĂ© seul. Je n’ai vu personne, ni rĂ©sistant ni autre Ă©vadĂ©. Durant cinquante ans, je n’ai vu personne. On ne m’a jamais expliquĂ© ce qui s’était passĂ© dans mon wagon. Je gardais ces Ă©vĂ©nements dans le flou de ma mĂ©moire. Je n’ai jamais voulu approfondir. Ce n’est qu’en 1987 que Maxime Steinberg, l’historien de la Shoah belge, a publiĂ© le livre qui rassemble la documentation concernant le 20 e convoi1. Ce n’est qu’en 1993 que j’ai voulu le lire.

On m’a alors poussĂ© Ă  rompre le silence et Ă  Ă©crire mon histoire.

J’avais dans ma cave une malle contenant des archives, des documents appartenant Ă  ma famille, des photos d’avant-guerre. Elle m’avait suivi partout et je l’avais gardĂ©e prĂ©cieusement durant cinquante ans sans jamais oser l’ouvrir. Il m’a fallu du courage pour la reprendre et remuer le passé ! J’ai ainsi dĂ©couvert l’enfance et la jeunesse de mes parents. J’ai rĂ©veillĂ© des faits que j’avais moi-mĂȘme connus, remontant Ă  plus d’un demi-siĂšcle qui, pourtant, me paraissent dater d’hier et me bouleversent aujourd’hui encore.

Peu Ă  peu, mes souvenirs se sont remis en place.

1 Maxime Steinberg, L'Étoile et le fusil. La traque des Juifs 1942-1944 , Bruxelles, Vie ouvriĂšre, coll. « Condition humaine », 1986.

Chapitre 1.

ITINÉRAIRE D’UN PÈRE

GrĂące Ă  cette « malle aux trĂ©sors », j’ai essayĂ© de connaĂźtre cet homme et cette femme que furent mes parents, cette jeune fille que fut ma sƓur. En dĂ©pit de souvenirs Ă©pars, de documents trop rares ou Ă  traduire, de photos jaunies, de quelques tĂ©moignages, la tĂąche Ă©tait difficile. Y parviendrais-je ? De mes parents, j’ignorais presque tout. Je les ai perdus Ă  11 ans et ce jeune Ăąge ne les portait pas Ă  me faire des confidences ni Ă  me prendre pour tĂ©moin de leur passĂ©.

Les cheveux, les sourcils et les yeux bruns ; le front haut ; le nez ordinaire ; la bouche moyenne ; menton : rond ; visage : ovale ; barbe : rasĂ©e ; taille : 1,62 m. Tel est le signalement de mon pĂšre, ĂągĂ© de 22 ans, sur un certificat de la commune bruxelloise d’Anderlecht. Il est datĂ© du 24 dĂ©cembre 1920. Un mĂštre soixante-deux ! Mes yeux d’enfant le voyaient pourtant si grand ! Les photos le montrent avec un visage rĂ©gulier, presque beau, les yeux mĂ©lancoliques, rarement souriant.

J’ai tentĂ© de reconstituer les Ă©vĂ©nements de son enfance et de sa jeunesse.

J’ai retrouvĂ© une quantitĂ© impressionnante de manuscrits de mes parents, environ mille pages, allant de 1920 Ă  1945, en

plusieurs langues mais principalement en yiddish, en caractÚres hébraïques2 .

Au dĂ©but, quand je prenais une page Ă©crite par mon pĂšre, je ne savais pas dans quel sens la tenir. OĂč Ă©tait le haut, oĂč Ă©tait le bas ? Pour moi, c’était pire que du chinois : c’était de l’hĂ©breu.

Durant mon enfance, mes parents parlaient le yiddish et cette langue m’était familiĂšre. Je la comprenais un peu sans la parler. Vers l’ñge de 8 ans, en famille bien-pensante, ils m’ont donnĂ© un professeur, non de yiddish, mais d’hĂ©breu, qui m’a appris Ă  lire les priĂšres sans me les traduire, sauf quelques mots. Je les lisais sans comprendre et devais les apprendre par cƓur. Au moins, j’exerçais ainsi ma mĂ©moire. AprĂšs la guerre, je me suis lancĂ© avec ferveur, non dans le yiddish ou l’hĂ©breu en pensant Ă  mes parents, mais dans le latin et le grec en pensant Ă  ma sƓur. En cinquante ans, j’ai pratiquement tout oubliĂ© du yiddish. Mais la musique de cette langue me restait Ă  l’oreille. Parfois, Ă  une terrasse de cafĂ©, je l’entendais parler et cela me faisait plaisir. Je voulais absolument comprendre les Ă©crits de mes parents. Dans un premier temps, je remettais des photocopies Ă  diffĂ©rentes personnes, qui les lisaient Ă  voix haute dans un enregistreur. En Ă©coutant les cassettes, j’en comprenais les grandes lignes et les transcrivais mot Ă  mot en caractĂšres phonĂ©tiques latins. Parmi ces personnes qui m’ont aidĂ©, j’ai pu compter notamment sur un Juif orthodoxe hassidique d’Anvers. Il ne

2 Le yiddish : langue des AshkĂ©nazes, communautĂ©s juives des pays de l’Est (Russie, Pologne, pays baltes, Hongrie, etc.), par opposition au ladino, langue des SĂ©pharades, communautĂ©s juives du bassin mĂ©diterranĂ©en (Espagne, Afrique du Nord, GrĂšce, etc.). MĂ©lange d’allemand, d’hĂ©breu, de langues slaves, elle a connu ses grands Ă©crivains et poĂštes. Isaac Bashevis Singer (USA) a obtenu en 1978 le prix Nobel de littĂ©rature. Cette langue tombe en dĂ©suĂ©tude. On ne la parle plus guĂšre qu’à Anvers et Ă  New York.

parlait que le yiddish et le nĂ©erlandais. Quand j’ai reçu sa premiĂšre cassette, j’ai cru entendre pour la premiĂšre fois depuis cinquante ans les paroles et la voix de mon pĂšre.

Dans un second stade, ne faisant pas confiance Ă  un traducteur, j’ai voulu lire et traduire moi-mĂȘme. J’ai donc suivi les cours de yiddish Ă  l’Institut Martin Buber de l’UniversitĂ© libre de Bruxelles (ULB), passant mĂȘme des examens. En moins de deux ans, je lisais Ă  vue les Ă©crits de mon pĂšre et pour la traduction, je m’aidais de dictionnaires de yiddish, d’allemand et mĂȘme de nĂ©erlandais.

J’ai ainsi percĂ© peu Ă  peu le mystĂšre de ces Ă©crits, de ma famille et de mes origines.

Entre 1922 et 1923, mon pĂšre envoya de Belgique en Lituanie 27 lettres, pour un total de 300 pages, Ă  sa future femme, ma mĂšre. Il y relatait les Ă©vĂ©nements de son enfance et de son adolescence. Il voulait lui faire connaĂźtre sa vie et son caractĂšre. Il l’appelait Chana, Chanele, Ania, Anitchka.

J’ai Ă©galement trouvĂ© un agenda qu’il tint lors de sa vie cachĂ©e Ă  Bruxelles aprĂšs l’arrestation de sa femme et de ses enfants, ainsi qu’un texte autobiographique de 100 pages Ă©crit Ă  la mĂȘme Ă©poque, entre le 24 mai 1943 et le 13 aoĂ»t 1944, dans le malheur et l’angoisse. L’écriture Ă©tait son seul moyen de lutte. Il commence ainsi :

« J’ai traversĂ© des moments qui ne s’expliquent pas. Il y a sur mon cƓur une montagne d’évĂ©nements, d’expĂ©riences et d’épreuves. Je sens un ardent besoin de mettre sur papier le long enchaĂźnement de ma vie. Une inquiĂ©tude tombe sur moi comme si un volcan grondait dans tout mon ĂȘtre. AprĂšs tout ce que j’ai vĂ©cu ces derniers mois, aprĂšs les coups terribles que le destin a laissĂ© tomber comme un marteau sur ma tĂȘte, aprĂšs la tragĂ©die de l’enlĂšvement de ma famille, de mon foyer, de ma libertĂ©, de

mon avoir, je crains des choses encore plus graves. L’homme durement Ă©prouvĂ© est ainsi fait : il tremble constamment que pire n’arrive. Les plaintes du cƓur crient et protestent contre les outrages et l’injustice.

Dans un tel Ă©tat d’esprit, est-on capable de parler de soi ? Il me manque aussi un vrai, un fidĂšle ami qui pourrait m’écouter avec une oreille attentive et un cƓur sensible. Mais je veux mettre sur papier toutes mes impressions, ma vie, les expĂ©riences de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse, de mon Ăąge mĂ»r, jusqu’à aujourd’hui. Petit Ă  petit, je tisserai le fil de mon passĂ©. Je livrerai la vĂ©ritĂ© toute pure et nue, tout ce qui a imbibĂ© mon Ăąme, tout ce que mon cƓur a ressenti. Profitant de ma solitude, j’essayerai de relater mes annĂ©es de combat.

Dans ma mansarde, je me trouve seul, tout seul avec moi-mĂȘme. Tout est silencieux autour de moi. Silencieux comme dans une tombe. Il me semble que j’entends mĂȘme les battements de mon cƓur. La solitude rend plus claire la pensĂ©e et plus pur le sentiment, donne de l’espoir. Beaucoup d’espoir. Oui, j’ai encore de l’espoir, plutĂŽt la certitude de surmonter ces jours amers et lourds et de retrouver le bonheur et la joie de vivre. J’ai encore soif de vivre et de construire, d’aimer et de lutter ; je veux encore vivre car j’ai encore pour qui et pour quoi vivre.

Avec clartĂ©, prĂ©cision, dans la pure vĂ©ritĂ©, sans ornements littĂ©raires ou poĂ©tiques, sans fleur psychologique, car je ne suis ni un littĂ©raire ni un poĂšte et que je n’ai pas la compĂ©tence psychologique pour analyser exactement ce qui est enfoui profondĂ©ment, trĂšs profondĂ©ment dans mon Ăąme et dans mon cƓur, comme un simple, comme un homme quelconque, j’écrirai. Peut-ĂȘtre cela servira-t-il de guide pour d’autres. »

Le shtetl

« “Mon Leibish aura 8 ans cette prochaine PĂąque”, dit ma mĂšre Ă  une voisine qui demandait mon Ăąge. J’ai rĂ©alisĂ© alors pour la premiĂšre fois que j’existais, que je faisais aussi partie de la communautĂ© humaine. » La scĂšne se passe au dĂ©but du siĂšcle, en avril 1906, dans un petit shtetl 3 de Pologne.

Mon pÚre, Leib4 (Léon) Gronowski, naquit le 19 avril 1898 dans le shtetl de Radziejow (prononcez « radgeyouf »).

Il aimait la Pologne, c’était sa patrie, sa famille habitait ce village depuis des gĂ©nĂ©rations. J’y ai trouvĂ© la trace d’un ancĂȘtre de 1750. C’était un village polonais au bord du lac Goplo, Ă  environ 175 kilomĂštres Ă  l’ouest de Varsovie, non loin de Wloclawek. Son grand-pĂšre paternel, Shimshe (Simon), Ă©tait boucher et son pĂšre, Zelig, marchand de bestiaux et de grains.

VoilĂ  pourquoi je m’appelle Simon Zelig. Sa grand-mĂšre paternelle, Chana, Ă©tait une femme trĂšs pieuse et gĂ©nĂ©reuse.

À l’époque, la Pologne Ă©tait morcelĂ©e. Cette partie Ă©tait incorporĂ©e Ă  l’État tsariste et Radziejow se trouvait Ă  2 ou 3 kilomĂštres de la frontiĂšre allemande. Les deux autres parties dĂ©pendaient l’une de la Prusse, l’autre de l’Empire austro-hongrois. Trois empereurs se partageaient la Pologne.

Mon pÚre donne de son shtetl une image idyllique. Un cousin de mon pÚre, Louis Gronowski, le décrit aussi dans un livre publié en 1980 à Paris : « Notre bourg comptait avec les villages

3 Shtetl : diminutif de shtod (ville). Le shtetl est la bourgade juive, village en milieu rural dans les pays de l’Est. Dans chaque shtetl , il y avait une communautĂ© chrĂ©tienne avec son Ă©glise et son Ă©cole paroissiale, et une importante communautĂ© juive avec sa synagogue et son kheider, Ă©cole primaire de religion et d’hĂ©breu.

4 Lors de son immigration en Belgique, il francisera son prénom yiddish Leib en Léon.

des environs 3 000 habitants. La population de Radziejow mĂȘme se partageait de façon Ă©gale entre catholiques et juifs. La cohabitation Ă©tait assez harmonieuse mais les deux communautĂ©s menaient des vies distinctes. Les enfants juifs frĂ©quentaient l’école du kheider ; les enfants catholiques l’école de leur Ă©glise
 Le centre de la ville Ă©tait bĂąti autour d’une grande place carrĂ©e. Au milieu se dressait une pompe qui alimentait en eau la majeure partie de la population. À cĂŽtĂ©, une construction de bois en forme de gros champignon servait d’abri Ă  l’orchestre de service le jour de l’anniversaire du tsar. Cette place, habituellement vide, s’animait une fois par semaine, le jour du marchĂ©, le yarid » (Le Dernier Grand Soir, Paris, Seuil, 1980, p. 80).

Zelig, mon grand-pĂšre, revint de son service militaire de trois ans dans l’armĂ©e russe avec une pneumonie et mourut en 1900. Quelques mois plus tard, sa veuve, Etka (Esther) Grabinski, retourna avec son fils dans sa famille, au village voisin, Izbica, Ă  30 verstes (environ 30 kilomĂštres) au sud-est de Radziejow. Elle s’y remaria avec un certain Badzdrow et eut quatre autres enfants : Ziskind, Gutsha, Gutman et Bronia, deux garçons et deux filles. Elle envoyait mon pĂšre chaque Ă©tĂ© dans sa famille paternelle Ă  Radziejow pendant six semaines : « Le voyage en voiture tirĂ©e par deux chevaux durait six heures ; le sĂ©jour plein de joie, d’amitiĂ© et de libertĂ© parmi mes oncles, tantes, cousins, petits-cousins et amis passait si vite, et j’étais triste de rentrer chez ma mĂšre. »

Louis Gronowski m’a Ă©crit le 12 fĂ©vrier 1981 : « Votre pĂšre, Leibish, Ă©tait mon cousin. Il habitait un bourg Ă©loignĂ© du nĂŽtre de 10-15 kilomĂštres. C’était beaucoup au dĂ©but de ce siĂšcle en Pologne ; mais il venait souvent chez ses grands-parents Ă  Radziejow, qui habitaient la mĂȘme maison que nous. Son arrivĂ©e fut pour nous toujours une fĂȘte. C’était un jeune homme trĂšs gai,

grand chahuteur, qui racontait des histoires drĂŽles qui nous faisaient beaucoup rire. C’était la gaietĂ© mĂȘme. Nous dormions dans le mĂȘme grand lit. »

Mon pĂšre, ĂągĂ© d’un an et demi Ă  la mort de son « premier pĂšre », ne l’a pas connu, n’a jamais vu son visage, ne conservant de lui qu’une vieille photographie jaunie et une montre en or avec une chaĂźne. Du village d’Izbica, il dira : « Les rues n’étaient pas pavĂ©es
 Il y avait aussi une grande place aussi longue et large que le stade sportif des grandes villes europĂ©ennes, mais au milieu du stade sportif d’Izbica, il y avait une haute pompe qui donnait l’eau potable pour cuisiner. C’était une eau de source pure et dĂ©licieuse. » Ah ! La pompe des shtetlekh de Pologne ! À l’époque, il n’y avait pas d’eau courante dans les maisons. Le point d’eau Ă©tait le centre de toute agglomĂ©ration, le seul endroit oĂč les habitants trouvaient l’eau de source, eau potable, source de vie. C’était le point de rencontre obligĂ© et convivial. La pompe d’Izbica est la premiĂšre chose que j’ai vue en y arrivant le 26 juillet 1998, mais elle n’est plus en service, elle est devenue un monument historique et dĂ©coratif, son socle a Ă©tĂ© cimentĂ©.

J’effectuais pour la premiĂšre fois un voyage en Pologne. Je voulais voir la rĂ©gion natale de mon pĂšre, les Kujawy, le village oĂč il Ă©tait nĂ©, Radziejow, et le village voisin, Izbica, oĂč il avait passĂ© son enfance. Ce pays avait quelque chose de mythique pour moi. Dans mon subconscient d’enfant, c’était la terre fondamentale mais inaccessible pour mon pĂšre, car au bout du monde et interdite puisqu’il avait perdu la nationalitĂ© polonaise5.

C’est dans le petit peuple du shtetl que l’on trouve le vrai folklore juif, les traditions, les superstitions, la foi profonde. C’est le

5 Ce fait sera détaillé plus loin.

foyer de la culture juive et de la littĂ©rature yiddish. Ce sont les jeunes du shtetl qui, fuyant la misĂšre et les pogroms, ont formĂ© les grandes communautĂ©s juives d’Europe occidentale et d’AmĂ©rique.

Mon pÚre écrit le 7 octobre 1922 : « Les racines du peuple juif se trouvent dans le shtetl . Depuis des générations, nos intellectuels y ont puisé leur inspiration folklorique, religieuse et nationale ; la littérature yiddish y est née. »

Mon pĂšre Ă©tait profondĂ©ment croyant : aprĂšs les coups du destin, il perdra sa foi en l’homme, jamais en Dieu.

NĂ© prĂšs de la frontiĂšre allemande, il Ă©tait imprĂ©gnĂ© de culture germanique, citant souvent dans ses Ă©crits Goethe, Schiller, Heine, von Humboldt. C’est pourtant des Allemands qu’il sera victime plus tard.

Il gardera toute sa vie son shtetl dans son cƓur. Je l’imagine petit garçon jouant et courant dans les ruelles avec de petits camarades, allant aux champs, dans les bois, Ă  la riviĂšre. En 1943, trente ans aprĂšs, il Ă©crira : « Oh ! mon cher shtetl , berceau de mon enfance ! Dans ton Ăąme, je suis nĂ©, j’ai grandi, j’ai dĂ©couvert le monde. Dans tes bras, je me suis rĂ©chauffĂ© et consolĂ©, se sont formĂ©s mon Ăąme et mon caractĂšre. Tu as dans mon cƓur la plus belle place
 Les douces annĂ©es de l’enfance ne reviendront jamais. Tu m’as couvert du chaud toit de la naĂŻvetĂ© et de la foi et donnĂ© le parfum dĂ©licieux de la nature. Moi qui connais chaque maison, chaque pierre, chaque arbre, chaque verdure, comment pourrais-je t’oublier ? LĂ  j’étais couchĂ©, regardant le ciel lumineux et je rĂȘvais Ă  l’immense univers, Ă  une vie plus belle, plus juste. Te reverrai-je un jour comme je t’ai vu avec mes yeux d’enfant ? Qui sait ? »

Il ne le reverrait jamais.

Le monde du shtetl a disparu dans l’apocalypse de la guerre. Je pense Ă  ce petit peuple des campagnes et des communautĂ©s laborieuses des bourgades et des villes, Ă  cette yiddishkeit , Ă  cette humanitĂ©, Ă  ce trĂ©sor de civilisation, de culture, de joie et d’amour. Tout est dĂ©truit, perdu Ă  jamais et mon cƓur se serre.

Les idées nouvelles

Mon pĂšre critiquait le systĂšme Ă©ducatif. L’essentiel Ă©tait de former de bons croyants, des pratiquants, des connaisseurs des priĂšres et des lĂ©gendes, de la Bible, du Talmud, de la Torah
 Mais l’hĂ©breu liturgique n’était pas la meilleure prĂ©paration pour affronter les difficultĂ©s de la vie ! On ne cherchait pas Ă  instruire les jeunes, Ă  leur donner une vraie profession intellectuelle ou manuelle. Ils Ă©taient livrĂ©s au hasard d’artisanats de fortune qu’ils exerçaient souvent avec talent. On mettait les enfants au monde sans trop se soucier de leur avenir, les abandonnant ensuite Ă  leur sort. « Mon cƓur se ronge : ces attitudes, notre Ă©ducation arriĂ©rĂ©e ne sont-elles pas l’une des causes de la tragĂ©die juive, de notre Ă©ternelle errance, de notre Ă©ternelle persĂ©cution ? »

Il alla d’abord au kheider, puis dans une petite Ă©cole ordinaire de la province russo-polonaise oĂč il apprit Ă  lire et Ă  Ă©crire, mais l’essentiel, c’est en autodidacte qu’il l’a lu et appris. Ses goĂ»ts Ă©taient plutĂŽt littĂ©raires et il Ă©crivait en six langues : polonais, russe, allemand, yiddish, hĂ©breu et français.

Le machinisme de la fin du siĂšcle, l’industrialisation Ă  outrance avaient créé dans les villes un prolĂ©tariat misĂ©rable. Les artisans juifs – tailleurs, cordonniers, façonniers, pelletiers, charretiers, etc. – Ă©taient exposĂ©s Ă  la crise. L’antisĂ©mitisme

rĂ©gnait alors en maĂźtre dans cette rĂ©gion d’Europe. À l’avĂšnement d’Alexandre III en 1881, le pouvoir tsariste en butte aux problĂšmes sociaux et politiques adopta l’antisĂ©mitisme comme politique officielle de gouvernement, ce qui entraĂźna restrictions, exactions, pillages et pogroms 6 .

Au mĂȘme moment, l’affaire Dreyfus dĂ©chirait la France


Sonna alors Ă  l’Est l’heure de la rĂ©volte : socialisme, bundisme (social-dĂ©mocratie juive), communisme, sionisme, esprit rĂ©volutionnaire, nationalismes, trotskisme, l’Ancien Monde basculait. Certains prĂ©conisaient la lutte sur place, d’autres, dont mon pĂšre, l’émigration. « De plus ĂągĂ©s que nous, dĂšs l’ñge de 16-18 ans, rĂȘvant du modernisme et du grand et vaste monde, ont quittĂ© le shtetl pour la Suisse, la France, l’AmĂ©rique, oĂč beaucoup ont rĂ©ussi et sont mĂȘme devenus riches en quelques annĂ©es, mais d’autres ont beaucoup souffert et sont revenus au shtetl . »

Entre-temps, il ressentait l’absence du pĂšre qu’il n’avait pas connu. Sa mĂšre avait d’autres enfants et ne pouvait s’occuper de lui. Il se sentait marginal par rapport Ă  ses quatre demi-frĂšres et sƓurs cadets. Sa mĂšre et son beau-pĂšre ne comprenaient pas qu’il veuille faire des Ă©tudes. « J’ai vu que je ne pouvais me baser que sur moi-mĂȘme, seul Ă  me frayer un passage dans la vie, sans l’aide de personne, seul, tout seul. Ni Dieu ni le destin ne m’aideront. »

Il fit sa bar-mitzva (l’équivalent de la communion chez les catholiques) en 1911. Sa mĂšre l’envoya en 1913 chez une tante, en Suisse, pour y apprendre le français. Il arriva Ă  GenĂšve le 11 avril 1913. L’enfant de 15 ans du shtetl polonais dĂ©couvrit une grande ville occidentale, les yeux Ă©carquillĂ©s. « La beautĂ© de la ville, les

6 Pogrom de Kichinev, en Bessarabie-Moldavie, en 1903.

rues larges et propres, les luxueux magasins. Les gens se promĂšnent, Ă©lĂ©gants, souriants, heureux, sans souci. Les terrasses des cafĂ©s sont joyeusement animĂ©es. De beaux théùtres annoncent des artistes mondialement connus. Je me suis promenĂ©. Rue de Lyon, de coquettes villas entourĂ©es d’adorables jardins. Devant les portes, de belles autos. Dans les jardins, des dames rient, leurs robes dĂ©corent le gazon. Plus loin, dans un parc privĂ©, de jeunes garçons et filles jouent au tennis, cheveux au vent, se bousculant, riant. »

Il dĂ©crit le lac de GenĂšve : « Calme et propre comme un lit. L’eau est bleue et transparente, comme filtrĂ©e, on peut vraiment s’y mirer. Tous les dix mĂštres, une jolie cascade. En face une haute montagne, le mont Blanc, couverte de verdure comme d’un tapis. » « La Suisse
 ce pays dont j’avais tant entendu parler et lu, ce beau pays touristique de presque tous les peuples et nations du monde, ce pays libre, refuge de tous les persĂ©cutĂ©s Ă  cause de leurs convictions7, ce centre de nos jeunes Ă©tudiants juifs pour qui les portes des Ă©coles et universitĂ©s tsaristes Ă©taient fermĂ©es (numerus clausus). Ce pays Ă©tait mon rĂȘve de petit garçon aspirant Ă  sortir du petit village polonais oĂč je ne pouvais pas apaiser ma soif d’éducation. »

Cependant, il se rendait aussi compte que derriÚre cette image paradisiaque se cachait la dure réalité de la vie.

7 Lénine séjournait en Suisse à cette époque.

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