Un temps pour un temps pour
Les tout petits cours de philo et de com
« Un livre bien neuf et bien original serait celui qui ferait aimer de vieilles vérités. » Vauvenargues
Emmanuel Tourpe
Un temps pour un temps pour
Les tout petits cours de philo et de com
Debitoribus nostris À celles qui m’ont offensé
La table des matières
LA TOUTE PETITE INTRO. Les rêves et l’innocence à l’âge des barbares
p. 6
1.
p. 8
Lire sans délire : le défi des défis
2.
Idéologies 1 — Sagesse 0 : la victoire du Ressentiment
p. 13
3.
Plus ultra ! Petit éloge du risque et du danger
p. 22
4.
La machine à tuer le cafard : âmes sensibles ne pas s’abstenir
p. 29
5.
Comment trouver l’âme sœur en une leçon
p. 35
6.
Pour manger un éléphant, commence par la première bouchée : une recette contre l’angoisse
p. 40
7.
Comment se faire un avis ? Un GPS pour s’y retrouver dans les réseaux sociaux
p. 45
7. ½
Attention à l'attention
p. 51
8.
« On n’aime que pour des qualités empruntées » : faut−il être cynique en amour ?
p. 56
9.
Les arbres qui parlent et autres amusantes découvertes récentes
p. 62
10.
Le mal en pleine gueule
p. 68
11.
Si mes bras mesuraient l’océan : la sagesse étonnante d’Elephant man
p. 75
12.
Ô ma joie lente à venir : la merveille contre l’ennui
p. 82
13.
The loser takes it all. Entrer dans la carrière intérieure
p. 87
14.
Où il est très curieusement question d’éjaculation et des menstruations
p. 93
15.
Alarme générale : La Muette conspiration des lâches et la colère des imbéciles
p. 98
16.
L’art d’avoir toujours raison, surtout quand on dit n’importe quoi
p. 107
17.
Une nouvelle science : la stupidologie. Pourquoi les pilotes d'avion expérimentés arrivent encore à se crasher ?
p. 114
18.
C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau : la démocratie va donc mourir ?
p. 122
19.
Le grand Reset, la fin des temps
p. 129
20.
« Il faut supprimer les partis politiques » : quand des philosophes fument la moquette — mais c’est de la bonne
p. 135
21.
Tous en thérapie ? Comment la parole guérit vraiment et comment ne pas se faire rouler
p. 142
22.
Philosophie de l’enfance
p. 149
23.
Les médias ne disent pas ce qu’il faut penser mais à quoi il faut penser : ceci n’est pas un complot
p. 155
24.
Surpris par le mal. J’ai vu l’enfer en face et ce n’est pas du tout ce que l’on croit
p. 161
25.
Le plus grand secret de tous
p. 168
26.
La différence qui sauve et la communication qui guérit
p. 176
LA TOUTE PETITE CONCLUSION.
Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent
p. 182
La toute petite intro Les rêves et l’innocence à l’âge des barbares Allan Bloom dans L’âme désarmée (1987) et Jean−François Mattéi dans La barbarie intérieure (1999), avaient jadis popularisé l’idée, collapsiste avant l’heure, que nous serions retournés à une époque de sauvagerie : éducation, médias, politique, art conceptuel, notre société occidentale ne serait qu’un immense champ de ruines culturelles et spirituelles. Entre trahison des clercs et médiocratie instituée, notre Petit Siècle serait celui de la fin misérable d’une civilisation. Aujourd’hui, alors que des abstractions en chambre (« appropriation culturelle », « fluidité »…) se substituent de plus en plus à la vie réelle, on aurait envie de leur donner raison. Par bien des aspects, notre société — en ébullition comme elle ne l’a plus été depuis 1968 — est menacée par des idéologies nouvelles et surtout par la bêtise élevée au rang d’Art. Pourtant, pour être franc et malgré la tentation de saler les terres actuelles de gros mépris, je ne crois pas beaucoup aux bilans hasardeux où des antimodernes de tous bords jettent l’anathème sur le présent. La seule chose intéressante dans une vie, ou une société, n’a rien à voir avec la nostalgie du passé. Pas plus qu’avec une adoration du progrès. La barbarie est de ne pas se transformer de l’intérieur et de ne pas, jour après jour, se convertir au meilleur et au sublime. « Tu dois changer ta vie ! » dit un beau livre du philosophe−star Peter Sloterdijk (2011). Il a raison. C’est une sauvagerie de ne pas se réformer, ne pas viser le plus haut, ne pas se relever, ne pas essayer encore et encore. Tout espoir reste permis. C’est ainsi que ce petit livre est, bien sûr, une utopie — au glorieux sens que lui a donné Thomas More autrefois, d’un cap et d’un orient. Il renforce et multiplie les grandes thèses du volume 1 des Tout petits cours de philosophie et de com : l’amour, la communion et la communication sont les vraies solutions pour panser les plaies béantes de nos âmes et de nos communautés. Face aux tumultes de nos sociétés confinées, blessées,
où des adolescents s’entretuent, où des policiers étouffent ceux qu’ils sont censés protéger ; une époque où des gros bouillons de sexe, de violence et de théories aussi étroites que répandues font d’Internet et de nos écrans des maelströms de vulgarité et de stupidité, oui, la communion et la communication guérissent et sauvent. Si ce livre tombe des mains des cyniques et des désespérés, tant mieux ! Il plaira à tous ceux qui gardent au fond du cœur l’espoir – et la conscience – que le seul mal qui menace vraiment est de consentir au mal et de ne pas lui opposer le rêve, ainsi que l’innocence, la confiance et la parole entêtées. Bien sûr que ce livre est un songe, et c’est pour cela qu’il est indispensable, dans un monde où sur les réseaux sociaux, il faut « vider la mer de la mauvaise foi avec la petite cuillère de la raison », | comme le dit Eugénie Bastié. La longue tradition La longue tradition des communides communicants et cants et des philosophes (notamment Schleiermacher qui nous des philosophes peut inspire partout) peut venir comme venir comme un baume un baume soigner la déchirure. C’est soigner la déchirure. cette potion magique de la sagesse | millénaire que l’on partage dans ce petit volume, lequel offre une utopie parce qu’il sait qu’elle transforme les choses, change les âmes et nous sauve de la seule tristesse qui soit : ne pas se laisser transformer par la communication et la communion. Pas de communication sans amour, pas d’amour sans circulation de la parole. Il n’y a de mal installé que là où les étoiles ont déserté, que là où la confiance, l’espoir et l’innocence ont cédé devant la peur, le cynisme ou la défiance. Il faut oser ! Parler et s’aimer, plutôt que craindre et reculer. Aude plutôt que Caute ! Le mal n’aura pas le dernier mot.
1.
Lire sans : le défi des
Nous croyons tous savoir lire parce que nous sommes capables de décrypter des lettres et des mots. En réalité, le sérieux de l’affaire nous échappe souvent. Il suffit de regarder la foire d’empoigne que sont les échanges entre twittos ou les commentaires Facebook, YouTube ou Twitch pour voir en un clin d’œil que bien peu savent vraiment « lire » : on broie, on moque, on ricane, on dénonce, on combat avant même d’avoir compris le monde intérieur de celui qui écrit. L’intention de l’auteur, son contexte, la totalité de ce qu’il veut dire − l’intentio auctoris − tout cela nous est souvent inconnu. Parce qu’il n’a pas tout dit, il n’a rien dit ; parce que son vocabulaire m’est étranger, tout y est aliénant ; parce qu’il énonce une autre conviction que la mienne, je procède à son éviction, je juge sans instruction ce qui n’est pas mon monde étroit. Nous nous moquons des procès de Moscou : sommes−nous si sûrs de ne pas les reproduire au quotidien, l’air de rien, et souvent sans même y prendre garde ? Lire et délire sont
| Nous lisons vite, mal, projetant sur le texte nos univers de croyances et de bien ou malveillance. |
ainsi, hélas, fréquemment synonymes… Ce que nous appelons lecture est le plus souvent un mélange de boulimie et de subjectivité. Nous lisons vite, mal, projetant sur le texte nos univers de croyances et de bien ou malveillance.
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Nous faisons des textes d’autrui des miroirs de nous− mêmes. Nous sommes alors dénués de la vraie faculté de « lire dans les profondeurs » ; inte−legere, l’intelligence. Le stimulant précurseur de l’écologie politique, Ivan Illich a jadis écrit un remarquable petit
| L'art de lire avec difficulté et effort ce qui est écrit − au lieu d'en faire l'écran de nos fantasmes. |
livre intitulé Du lisible au visible (1991). Il y revient à une pratique ancestrale, oubliée à l’heure des écrans, qui est l’art de « marmotter » un texte, de le convier dans le « palais de la mémoire », de le ruminer en s’en nourrissant avant d’y projeter nos cadres mentaux.
L’art de lire avec difficulté et effort ce qui est écrit – au lieu d’en faire l’écran de nos fantasmes. Un
autre
auteur,
moins
connu
mais
surpuissant,
Wilhelm Dilthey, avait, voici un siècle, montré que tant que nous ne « comprenons » pas (prendre avec nous) de l’intérieur et en entrant dans son monde, un penseur ou un écrivain, nous lisons mal et peu. Il opposait cette compréhension à l’« extension quantitative », c’est−à−dire à l’approche explicative d’un texte démembré et réduit en objets manipulables (genre, forme, logique…). Lire est une épreuve de l’âme : généreuse et ample, elle fait des lectures profondes et grandes ; petite et étroite, elle les rend pressées et oppressantes. Souhaitons que nos réseaux sociaux deviennent des « réseaux soucieux » d’apprendre à lire et que les écrans
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— Lire est une épreuve de l’âme.
sur lesquels nous nous projetons disparaissent sous la force de textes
| « Lire n'est pas un acte neutre » a dit Umberto Eco : dis−moi comment tu lis et je te dirai qui tu es. |
qui
sont
l’espace
d’un
monde
commun, ce qu’il faut de grandeur intérieure et de labeur sur soi−même pour accueillir un texte sous la grande nef de la bienveillance et de l’intelligence et pour en faire ses nourritures terrestres. « Lire n’est pas un acte neutre » a dit Umberto Eco : dis−moi comment tu lis et je te dirai qui tu es.
→ I. Illich, Du lisible au visible, Cerf. →U . Eco, Lector in fabula, Grasset. → F.D.E. Schleiermacher, Herméneutique, Cerf.
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2.
la victoire du Ressentiment
— Nous ne sommes plus qu’une société de plaies béantes.
Caramba, encore raté. On pensait tout de même qu’ils avaient pris leur pâtée, les idéologues ! Alors bien sûr, situationnistes, Maos, nouvelle droite — toute la clique et tout le landerneau ont eu leur heure de gloire dans les années 1970, avant de disparaître curieusement dans les années 1980, à mesure sans doute qu’ils apprenaient la vie telle qu’elle est vraiment. Mais voilà qu’ils reviennent ! Ils sont partout, voire en nous−mêmes, habitant nos réflexes et jusqu’à nos façons de voir les moindres choses. L’idéologie est de retour, écrasant sur sa route la vertu de prudence, le sens du discernement, la sagesse de ceux qui pèsent les choses par le juste milieu. Une immense défaite est en cours, celle de l’intelligence intégrale des choses et des êtres. Nous voici à nouveau, comme il y a quarante ans, dans le grand cirque des demi−idées et des demi−compréhensions du monde. Gender, woke, cancel culture, complotisme, mouvance identitaire… pour ne pas citer l’islamo−gauchisme. Nous ne sommes plus qu'une société de plaies béantes, d'offensés, de victimes d’injustices, et chaque cause singulière revendique d'être la seule et l'unique discriminée, celle devant laquelle l'universel doit s'agenouiller : une auteure blanche ne peut pas traduire les écrits d’une poétesse noire, un homme ne peut pas jouer une musique composée par une femme… La guerre des sexes et des races a remplacé la lutte des classes.
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| Eh bien voilà l’idéologie : c’est le désespoir qui se fait pensée et qui se change en mots. |
Qu’est−ce Certains,
qu’une avec
idéologie ?
Karl Popper ou
Thomas Kuhn, vont l’opposer à la pensée scientifique en disant que c’est une pensée que l’on ne peut pas contredire, une « tautologie », nourrie des contradictions qu’on lui
oppose.
Mon
impression
personnelle est plutôt que l’idéologie est une mauvaise abstraction venue d’une juste revendication. « Le mal c’est l’abstrait », selon Franz von Baader. Une idéologie est un peu comme un effet de sur−zoom, la photo en mode macro d’un vrai problème auquel on apporte de mauvaises solutions. À la racine d’une idéologie, il y a toujours un quelque chose qui cloche. Ça gratte. Ou même ça fait mal. Des inégalités, des injustices parfois monumentales – comme la condition ouvrière au moment où Karl Marx écrit, comme la condition des femmes quand Judith Butler écrit. Un véritable gros souci qui a été nié et qui vous éclate à la tête avec toute l’énergie du désespoir. Et on sait bien que le désespoir mène à tout. Eh bien voilà l’idéologie : c’est le désespoir qui se fait pensée et qui se change en mots. Une colère qui crée sa logique et qui transforme le ressentiment en une vision du monde. « La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui−même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres,
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à qui la vraie réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire » (Friedrich Nietzsche). Mais où est le souci ? C’est que ce ressentiment devenu vision du monde, qui veut déboulonner toutes les statues et mettre des quotas partout, cette rage qui pense « penser », finit par perdre de vue la complexité et la totalité. Ce n’est plus un discernement qui veut faire la part des choses, trier dividens et componens, le bon grain de l’ivraie, avoir l’angle correct. Au contraire, l’élément perturbateur singulier devient le centre de perspective absolu parce que la rage et parce que la colère gouvernent désormais l’intelligence. On découvre par exemple que le genre est en partie une construction sociale et culturelle : du coup, au nom de cette vérité relative, on en oublie la réalité évidente de nos
| Au contraire, l’élément perturbateur singulier devient le centre de perspective absolu parce que la rage et parce que la colère gouvernent désormais l’intelligence. |
propres corps et le genre devient une pure abstraction. Nos ancêtres ont nié la nature extérieure, ce qui a mené à la catastrophe écologique. Nous− mêmes en venons à refuser notre nature corporelle, préparant un futur autre que celui du désastre écologique lié cette fois à nos corps méprisés. Sous l’effet des frustrations accumulées et de la volonté de puissance, la partie devient le tout : ah c’est ainsi, vous
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— La vérité est toujours plus grande que le mur de nos convictions.
nous avez niés, eh bien c’est notre heure, vous allez payer ! Des injustices compensent d’autres injustices ; des foules s’agglutinent autour de slogans et de drapeaux offensés ; avec toute la force de la sincérité et l’énergie de la haine, on empêche des expositions, on bloque des conférences, on décapite des statues, tout cela par une sorte d’amour monstrueux et monstrueusement grand pour la Cause. La révolution culturelle encore et toujours, mais cette fois sur base de l’émotion et du subjectif : « La nouvelle censure qui sévit aujourd’hui dans le champ intellectuel diffère du bon vieux sectarisme idéologique marxiste. Si elle s’exerce toujours au nom du Bien, elle repose moins désormais sur le logos que sur le pathos. C’est moins une guerre des idées, qu’une guerre des sentiments » dit Eugénie Bastié, dans son excellent ouvrage déjà cité La guerre des idées. Voici venue, une fois de plus, l’heure des demi−pensées et des méga injustices. Une nouvelle Commune. L’époque des idéologies qui suscitent autour d’elle l’indifférence des masses et la séduction des élites. Le gros dos de ceux qui savent à quel point l’intelligence humaine, au contraire, veut toujours plus de réalité totale, de ceux qui aiment la vérité toujours plus grande, pour qui la sagesse et le discernement sont la clé des êtres, des choses et de la justice, ceux−là ne seront plus entendus pendant un temps. C’est l’heure du silence des justes, le grand Carême à nouveau de la pensée. Les voix prophétiques vont crier dans le désert. Cela n’aura qu’un temps
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© Textes : Emmanuel Tourpe © Layout et direction artistique : Oilinwater Studio © Illustrations : Laura Simonati Relecture : Patricia Couderc www.racine.be Inscrivez−vous à notre newsletter et recevez régulièrement des informations sur nos parutions et activités. Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre, par quelque procédé que ce soit, sont interdites pour tous pays. © Éditions Racine, 2021 Éditions Racine, Tour & Taxis — Entrepôt Royal Avenue du Port, 86C / bte 104A B − 1000 Bruxelles 1er tirage D. 2021. 6852. 30 Dépôt légal : novembre 2021 ISBN 978−2−39025−181−1 Imprimé aux Pays−Bas