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La table des matières

LA TOUTE PETITE PRÉFACE. Il court, il court le petit cours…

p. 4

LA TOUTE PETITE INTRO. Inspirer, expirer, penser, communiquer

p. 6

1.

Comment bien penser : une méthode de poche

p. 10

2.

Panser la communication : quand toute parole devient blessure

p. 14

3.

Les fées existent-elles ? L'enchantement du réel

p. 21

4.

Dieu n'existe pas… enfin, c'est compliqué

p. 26

5.

Communiquer, c’est écouter. L’intentio auctoris

p. 31

6.

Ce qui est reçu l’est à la façon de celui qui reçoit et non de celui qui donne

p. 35

7.

Petite philosophie cannibale et érotique

p. 40

8.

La seringue hypodermique et autres histoires de grenouilles

p. 45

9.

Convaincre sans manipuler

p. 50

10. Manipuler sans convaincre : les limites de la « trumperie »

p. 54

11.

Je danse donc je suis : philosophie sur un air de polka

p. 62

12.

Le podium des trois trucs qui marchent vraiment le mieux pour communiquer

p. 68

13.

Communiquer, c’est mentir... mais mentir de moins en moins

p. 75

14. La mort. Point final ?

p. 80

15.

Pourquoi « connaître » veut dire « faire l’amour » en hébreu (bîn) & autres vérités jouissives

p. 88

16.

La rage de voir, la sagesse de l’écoute : de l’œil affolé à la douceur d’une parole

p. 96

17.

Bal tragique à Coronaland : un mort, l'intelligence collective

p. 107

18. Même les fous ont leurs raisons : pourquoi la logique n'est pas la vérité et comment discerner le vrai du faux

p. 115

19.

p. 121

Pourquoi nous regardons des bêtises à la télévision et tant qu'on y est, pourquoi nous adorons les séries sur Netflix

20. J’ai trois amours !

p. 131

21.

p. 140

Les influenceurs, c’est rien que des suiveurs : Les Lois de l’imitation de Gabriel Tarde

22. Pourquoi les chasseurs de fantômes n’en trouvent jamais - de fantômes

p. 146

23. Oui, les robots et l’intelligence artificielle vont nous remplacer !

p. 155

24. Faire l'humour à plusieurs : l'échangisme du rire

p. 163

25. La com n’est pas la communication

p. 170

26. Les six paroles philosophiques sur le mal et la souffrance

p. 175

27. Esprit es-tu là ? Recettes philosophiques pour un vrai développement personnel et la méditation au quotidien

p. 185

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La toute petite préface Il court, il court le petit cours... Penser est une respiration, un mouvement pulsatile qui se déplace en boucle de l’ignorance au savoir et retour, en croisant sur son chemin de nombreuses péripéties, en affrontant des écueils et en se laissant surprendre, plus souvent qu’à son tour, par des rebondissements. Car la Vérité n’est pas l’unique enjeu du parler. Les mammifères parlants que nous sommes sont susceptibles de mentir, de travestir leurs pensées ou de les maquiller joliment, ce qui nous place au cœur d’une ruse qui consiste à déjouer les pièges du langage. Les Anciens l’avaient compris, qui ont élaboré une science du langage afin de déplier la ritournelle du quotidien en vue de comprendre les autres et de se comprendre soi-même. On peut ainsi analyser l’art de fabriquer des phrases du point de vue de la syntaxe, sport que pratiquent les grammairiens, on peut aussi le saisir du point de vue de la logique, ce que font les héritiers d’Aristote, du point de vue de la sémantique, ce que pratiquent les philosophes, philologues, traducteurs, herméneutes et ce à quoi, au fond, nous nous adonnons tous, chacun d’entre nous au quotidien, lorsque nous essayons de comprendre ce qu’il nous arrive. Il faut aussi faire mention, comme y invite Emmanuel Tourpe, de la dimension performative du langage, celle par laquelle les mots sont des actions qui transforment le monde. C’est là sans doute le propos essentiel de la Genèse, selon la traduction nouvelle que propose Marc-Alain Ouaknin : ce que Dieu crée n’est rien d’autre que l’alphabet du ciel et de la terre. Et c’est pourquoi la philosophie apparaît comme un kit de secours de première nécessité : parce qu’elle constitue le plus bel outil de décryptage de ce média originel par lequel nous décodons les événements du monde, le langage, et par lequel nous agissons au sein du monde.

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Dans le petit cours d’Emmanuel Tourpe, le lecteur trouvera une source inépuisable de mots savants pour changer le monde, parce que la science, dans son désir d’être au plus près d’une réalité qui se dérobe souvent à une explication simpliste, a forgé des concepts – des outils de compréhension rationnelle et universelle de la réalité – afin de rendre le monde lisible dans une haute complexité que ne sauraient exprimer les base-line, SMS, slogan ou autre PowerPoint. L’aventure à laquelle nous invite ce petit cours n’est pas autre chose que celle qui consiste à réaliser que la réalité est subtile, qu’il se cache quelque chose sub-tela – sous la trame du tissu, sous les récits que nous élaborons pour vivre – qu’il s’agit de mettre au jour et de véritablement réfléchir. Le lecteur sera émerveillé aussi de trouver, dans l’aventure de la pensée en format de poche d’Emmanuel Tourpe, un fourmillement de références intellectuelles fondatrices – parfois exhumées de terres lointaines – qui nous enseignent notamment, au cœur de nos sombres temps, qu’une pensée est d’autant plus féconde qu’elle échappe à la binarité qui la frappe d’hémiplégie et qu’il paraît dès lors plus subtil d’appréhender le monde par des polarités plutôt que par des exclusives et des tiers-exclus. Au fond, ce que la pensée d’Emmanuel Tourpe met en évidence, c’est que la vertu du bien-penser est une vertu du bien-vivre. « Entre dire et faire, il y a la mer », dit un proverbe italien. C’est la raison toute salubre pour laquelle un petit cours, comme celui qu’enseigne à vive allure, éclairée et bondissante, Emmanuel Tourpe, permet d’offrir au dire un indispensable prolongement dans le faire. C’est qu’assurément, le temps pour dire se déploie à travers la pensée dans un temps pour agir. Pascale SEYS

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La toute petite intro Inspirer, expirer, penser, communiquer Les grands philosophes sont rarement de bons communicants : il n’y a qu’à voir leur goût insistant pour l’obscurité du vocabulaire, les petits soins apportés à préserver d’une couche d’ésotérisme, leurs propos. On dirait parfois des notaires qui pensent être indispensables parce qu’ils emploient un métalangage râpeux que plus personne à part eux ne parle depuis le XVIIe siècle. À l’inverse, les grands communicants sont rarement des penseurs profonds. Ils ont certes souvent de l’intuition, ce sixième sens pour percer autrui et s’adapter qui leur confère une faculté d’intelligence, mais celle-ci est rarement plus qu’une forme de ruse sophistiquée. Ce n’est certes pas la sagesse d’une longue méditation mûrie grâce à des lectures difficiles et racées qui les guide dans leur action. L’instinct sans doute, la pensée rarement. La coupure si nette entre le monde de la réflexion et l’univers de la communication est une tragédie, le Grand Schisme de notre temps. Quand Jean-François Mattéi écrit voici quelques années un livre sur la «  barbarie intérieure  », il met dans le même sac odieux tous les médias de masse qui ne seraient à son sens que la poubelle de l’esprit. D’autres l’avaient dit avant lui : l’époque de la «  reproduction industrielle  » de la culture à travers la communication de masse serait un déclin de notre civilisation. Il n’existe pratiquement nulle part de «  philosophie de la communication  », tout simplement parce que les philosophes sont incompétents dans ce domaine qu’ils méprisent et ramènent avec dédain à l’effectivement méprisable com ou au panem, circenses de la plèbe. Il existe quelques exceptions . Des philosophes américains de la trempe de Dewey et Cooley avaient compris, voici plus de cent ans, que la communication devenait l’essence de notre culture et de notre histoire : «  l’homme est un animal communiquant  » (C. H. Cooley, The Process of social change, 1897)  ; «  de tout ce qui peut occuper l’homme, la communication est ce qu’il y a de

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plus merveilleux  » (J. Dewey, Experience and Nature, 1925). Ils sont parmi les rares à avoir vu le basculement de notre époque. L’homo sapiens sapiens est devenu un homo communicans (J. Mousseau). Et cela se renforce de jour en jour. Quand Luciano Floridi annonce que nous sommes dans une nouvelle révolution industrielle, celle de l’information, il synthétise cette rupture. Non seulement nous passons désormais le plus clair de notre temps à communiquer sur nos smartphones ou à regarder Netflix, mais la communication elle-même devient notre essence, notre nature, notre histoire. Il y a là un événement à côté duquel ceux qui réfléchissent notre société sont en train de passer, par snobisme, incompétence et inattention. Séparer le monde universitaire – ceux qui pensent le monde, les philosophes professionnels – du monde réel dans lequel nous nous trouvons, qui est celui de la communication, est une aberration, une faute et une hérésie. Quel être croient-ils penser s’ils ne voient pas que l’être est de part en part communication ? S’ils ne discernent pas la splendeur rayonnante, diffusive de la vérité ? S’ils ne saisissent pas que le premier média est celui de la pensée ? Ne méritent-ils pas le rire de la servante se moquant de Thalès tombé dans un trou à force de regarder le ciel ? C’est aussi laisser le champ libre à ceux dont la communication ou les médias sont le métier pour pratiquer leurs tâches sans repère, sans cap et sans sagesse. Alors oui, que l’on ne s’étonne pas de voir se creuser un abîme entre deux univers, celui, fermé sur lui-même et s’épuisant à réfléchir un monde disparu, des penseurs professionnels et celui, dénué de toute réflexion, des producteurs de jeux vidéo, des responsables des réseaux sociaux, des programmateurs d’algorithmes et des professionnels du marketing.

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— La pensée philosophique et la pratique communicationnelle sont en réalité comme le recto et le verso des pages qu’écrit notre époque. 8


Les tout petits cours de philo et de com dont on trouvera ici une première série visent à construire une passerelle très modeste sur cet abîme, au moins un pont de singe. Ils correspondent d’abord à l’esprit de notre temps, qui cherche bien plus de courtes chroniques que de longs ouvrages. Ils voient ensuite d’un même regard la sagesse philosophique et les besoins de la communication. La pensée philosophique et la pratique communicationnelle sont en réalité comme le recto et le verso des pages qu’écrit notre époque. Comme la systole et la diastole du cœur de l’homme. Comme le souffle de l’esprit : la philosophie réfléchit, concentre sur soi la pensée, elle est pour ainsi dire l’inspiration lorsque l’on respire  ; la communication diffuse, répand, épanche, manifeste ce qui est à l’intérieur, elle est en quelque sorte l’expiration. Nos petits cours mettront en avant à la fois des paroles de sagesse philosophique et des paroles de sagesse communicationnelle. Il y a un temps pour penser et un temps pour parler, comme l’aurait écrit l’Ecclésiaste. Il y a un temps pour philosopher et un temps pour communiquer. Mais ce sont les deux moments d’un même souffle originaire, d’une même sagesse humaine fondamentale. Les tout petits cours veulent ressourcer les questions de la communication dans la grande réflexion philosophique, et incarner celle-ci dans celles-là. Il ne faut pas ici chercher un parcours complet de philosophie. Ces cours de com et de philo ne font pas deux rangs distincts mais sont indissociables et se croisent sans cesse : au fond, ces minuscules leçons ne sont ni de philosophie ni de communication, elles sont des exercices de respiration qui sont loin de résumer tout le pensable. Inspiration, expiration, réflexion, communication…

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1.

Comment bien une de poche 10


Être de gauche ou être de droite ? Méthode syllabique ou méthode globale ? Soigner le corps en faisant du vélo ou guérir l’âme en méditant ? Sauver la nature, le climat ou préserver l’homme, l’économie ? Prendre soin de soi ou s’occuper d’autrui ? Nous pensons constamment en prenant parti ou en choisissant un grand principe contre tous les autres. C'est un réflexe culturel : ceci ou bien cela. C’est ainsi que nous sommes formés. Il faut dire que les grands penseurs ne montrent pas l’exemple : les écoles

| Qu’est-ce donc qui nous pousse ainsi à toujours opposer un grand principe à tous les autres ? |

philosophiques s’écharpent selon qu’elles ont choisi de défendre La Raison, L’Être, ou La Matière, ou L’Esprit, ou L’Essence... Qu’est-ce donc qui nous pousse ainsi à toujours opposer un grand principe à tous les autres ? Comme si notre existence ne prenait sens que si, découvrant que quelque chose est important, nous zoomions tellement sur lui que nous ne voyions plus le reste. Un philosophe danois, Kierkegaard, avait parfaitement illustré cette tendance si profonde en nous à travers un livre au titre parlant : Ou bien... Ou bien... Platon avait commencé à se rendre compte, en prenant de l’âge et de l’expérience, du grand problème que pose cette manière de penser. Peu à peu, au lieu de parler

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d’un unique principe de toutes choses, il a commencé à entrevoir que ces principes pouvaient être multiples et cohabiter entre eux (les « dyades »). C’est son disciple Aristote qui a le mieux saisi le souci et cherché à le dépasser. Partout où il l’a pu, Aristote a cherché à penser par grands couples : la matière et la forme, la substance et les accidents. Bref : plutôt que de toujours isoler un seul principe, il a vu que ceux-ci allaient souvent par paire et qu’il y avait peu de sens à en isoler un par rapport à l’autre. Le grand écrivain allemand Goethe a retrouvé il y a deux cents ans cette idée de fond d’Aristote en proposant de tout penser par « polarités », par grands couples de principes complémentaires ayant besoin l’un de l’autre. Le yin et yang des taoïstes chinois n’est pas très loin de cette intuition, mais ce n’est pas le lieu ici d’en parler. Nous restons pourtant marqués par la recherche d’un seul grand principe : l’État ou le marché, le socialisme ou le libéralisme, l’individu ou la société. Il y a un peu plus de cent ans, ce pli constant avait amené un très grand débat chez les scientifiques : la lumière est-elle une onde ou faite de particules (les photons) ? La réponse n’est pas dans le « ou bien… ou bien ». La lumière est À LA FOIS onde et particule. Il en va ainsi des autres débats de l’âme qu’il faut envisager,

la pensée : c’est le corps la liberté

le bien commun, l’homme

le climat

l’homme...

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la femme,


Apprenons à bien penser : non pas en isolant un principe qui nous intéresse à l’exclusion des autres, mais en voyant les équilibres, les polarités. Être de gauche ou être de droite, n’est-ce pas être un hémiplégique de la pensée (Raymond Aron) ? Il en va ainsi de tous nos choix quotidiens. Et si la manière de

| Et si la manière de penser par « et... et... » remplaçait celle qui fonctionne par « ou bien... ou bien » ? |

penser par « et... et... » remplaçait celle qui fonctionne par « ou bien... ou bien »  ?

→ G. Tarde, L’Opposition universelle. Essai d’une théorie des contraires, Félix Alcan, 1897 (http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/ opposition_universelle/opposition_universelle.html). → S. Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Écrits de Londres, 1940 (http://kerloar.com/doc/simone-weil-1940-note-sur-lasuppression-generale-des-partis-politiques.pdf). → E. Tourpe, Donation et réciprocité, Hermann, 2020. → P. Dulau, G. Mornao et M. Steffens, Dictionnaire paradoxal de la philosophie, Lessius, 2019.

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2.

Panser la quand toute devient blessure 14


Difficile … Beaucoup d'entre nous lisent les posts des autres sur Facebook sans en publier ni commenter : c'est une attitude de stalker ou de lurker, de « reluqueur », que l'on peut comprendre tant émettre une parole est une prise de risque. La plupart d’entre nous critiquons âprement les hommes  politiques  et leur communication sans même nous rendre compte à quel point, dès qu’elle est énoncée, une parole divise. Toute prise de position, toute expression de soi est comme un glaive qui sépare et coupe en morceaux : toute manifestation suscite une réaction inattendue et hors de tout contrôle. «  Toute communication est manquée » (Louis Lavelle). Notre verbe, ce que nous voulons dire, est pour ainsi dire toujours tenu en échec : « il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu ». C’est un curieux paradoxe : nous sommes faits pour le dialogue, mais celui-ci est voué à l’insuccès. Le philosophe Maurice Nédoncelle avait fait faire un pas de géant à

notre

modernité

individua-

liste en découvrant ceci aprèsguerre : «  nous sommes nés pour la réciprocité ». Loin d’être des Je,

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| C’est un curieux paradoxe : nous sommes faits pour le dialogue, mais celui-ci est voué à l’insuccès. |


des Moi  isolés, nous sommes en profondeur un Nous , nés pour communiquer et échanger notre parole. C’est ce qui a fait le coup de génie de Socrate : c’est dans le dialogue qu’il devient possible pour tout un chacun de naître à luimême. Toute parole courageuse peut avoir une force de rassemblement : ainsi les discours de Churchill, durant la guerre, tracent-ils un horizon et rassemblent les forces, comme le discours du général avant la bataille bande les esprits et ouvre une percée vers l’avenir. La essentielle peut indiquer une direc-

| Quand dire c’est faire, un monde se crée sous nos mots, le monde avance grâce à ce que nous communiquons. |

tion, un chemin à suivre tant il y a, dans les mots issus de la profondeur, un pouvoir de lumière, une puissance pour orienter. C’est pourquoi les entreprises écrivent des « chartes des valeurs  » ou pourquoi dans nos familles nous affichons dans la cuisine les nôtres : « dans cette famille on se dit bonjour le matin… »

Il y a un tel pouvoir dans l'acte de parler qu’en hébreu, c’est le même verbe que faire (dabar). Quand dire c’est faire, un monde se crée sous nos mots, le monde avance grâce à ce que nous communiquons. Le grand philosophe Austin avait découvert cette puissance « perlocutive » de notre langage, c'est-à-dire cette magie propre à tout échange où nous transformons le monde. Je parle – je crée. Mais quelle déception immédiate  ! On me comprend mal ; je m’exprime de travers. Je veux dire ceci, on comprend

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cela. Je crois être net et clair, il manque toujours à mon interlocuteur mon contexte intérieur, il me manque le sien. Entre mes limites et mes fautes, il y a aussi la longue histoire impossible à raconter de ce que j’entends dire par mes mots, les termes que j’utilise et dont la signification prend sa source dans tout ce que j’ai vécu et que l’autre n’a pas connu. Je crois me faire comprendre en ayant dit le fond de mon cœur, mais il reste hermétique à celui auquel j’adresse mon message. Je pense être clair, c’est encore plus obscur pour celui qui ne partage pas les ressorts a priori de ce que je veux dire. « Il ne peut y avoir de totalité de communication » (Paul Ricœur). Toute communication est ratée d’avance

| Toute communication est ratée d’avance car le Nous, la communion qui seule pourrait permettre la parfaite fluidité de la circulation, de la communication reste un rêve éveillé, un cap, un but, un horizon impossible. |

car le Nous, la communion qui seule pourrait permettre la parfaite fluidité de la circulation, de la communication, reste un rêve éveillé, un cap, un but, un horizon impossible. Nous commençons à dire Nous en échangeant nos paroles, mais cette ébauche se brise sur l’impossible réciprocité de nos expériences, de nos blessures, de nos limites. Commencer à parler, c’est ouvrir d’emblée un malentendu. Qu’est-ce à dire ? Ne peut-on communiquer ? Faut-il renoncer et, de fait, comme les lurkers, prudemment refuser

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— La parole toujours à nouveau doit s'élever, se reprendre, se mettre en cause et prendre un risque inédit. 18


de s’exprimer de peur d’être jugé, critiqué, mis en doute ? C’est précisément l’inverse qui est à mettre en œuvre, le tout-au-contraire du renoncement. La grande manière de panser la communication, de lui permettre de ne pas sombrer dans l’échec, est de la recommencer sans cesse. On ne comprend ce que communiquer veut dire qu’en y voyant un synonyme de l’Histoire : celle-ci est un progrès, une avancée constante. Comme l’Histoire ne cesse de se dérouler, d’apporter des améliorations parfois en passant par de sérieux reculs (« dialectiques », Hegel), ainsi la communication entre nous doit être constamment reprise, toujours à nouveau recommencée. La    toujours à nouveau doit s’élever, se reprendre, se mettre en cause et prendre un risque inédit. L’un des penseurs décisifs du XXe siècle, Herbert Wiener, qui fut aussi l’un des meilleurs théoriciens de la communication, a découvert le moteur de cette amélioration permanente. Dans un livre qui fit date, Cybernetics: control and communication (1948), il déroula toutes les composantes de cette communication intégrale et qui se repositionne constamment. Nous en connaissons au moins un élément, qui est passé dans le langage courant : la notion de feed-back, promulguée par le même Wiener, qui eut tant de succès en psychologie comme en entreprise par la suite. L’idée est simple et géniale : le propre d’une communication réussie est de toujours se remettre en cause et de s’améliorer en fonction des réactions d’autrui à ce que je dis. Les réactions à ma parole, fussent-elles très

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critiques, me permettent de renouveler de manière toujours plus précise, plus nette, plus juste ce que je veux dire et d'entendre ce que je dis. La boucle de rétroaction ou feed-back, indique ceci : quand tu me critiques, quand tu ne reçois pas ce que je veux dire, quand ce que j’exprime est mis en échec, la reprise renouvelée de la parole, modifiée par la réaction en retour, est indispensable. En couple ou au bureau, le malentendu et l’affrontement dans la communication sont inévitables. Ils appartiennent à l’essence de la parole, qui est d’être histoire et progrès. La communication n’est digne de ce nom que lorsqu’elle refuse de capituler, d’abandonner et de céder à l’échec incontournable. Renaître à nouveau, tel un sphinx, recommencer encore, intégrer ce que l’autre me renvoie, dépasser encore et encore les limites, cela fait de la communication un exercice d’humilité et d’amour sans quoi elle n’est que doctrine vide, propagande, inflation de l’ego ou bavardage.

→ L. Lavelle, Tous les êtres séparés et unis, Plon, 1940 (http://classiques.uqac.ca/classiques/lavelle_louis/ mal_et_souffrance/mal_et_souffrance.html). → G. Siewerth, Ontologie du langage, DDB, 1958. → J.-L. Chrétien, L’Arche de la parole, PUF, 1998.

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3.

Les fées existent-elles ?

du réel

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En 1922, le célèbre Conan Doyle fit paraître une époustouflante enquête intitulée « Les fées sont parmi nous » sur une affaire qui avait ébranlé l'Angleterre quelques années auparavant, The Cottingley fairies : des fées avaient été prises en photo. Peu importe ici le canular de gamines dont il était question : ce qui est fascinant tient à l'attrait pour le merveilleux de toute cette époque, qui fut aussi celle des elfes du Seigneur des anneaux (Tolkien), de la sorcière blanche dans Narnia (C.  S. Lewis) ou même un peu avant du Lapin pressé dans Alice au pays des merveilles

| D'où vient ce besoin d'enchantement qui prend ainsi la forme de monstres et de fées, de sorcières et de héros magiques ? |

(Lewis Carroll) : d'où vient ce besoin d'enchantement qui prend ainsi la forme de monstres et de fées, de sorcières et de héros magiques ? C'est que cette époque de scientisme étroit, comme la nôtre par consumérisme, était désenchantée. Et que ces univers fantastiques sont une mauvaise réponse à une vraie

question philosophique : le réel est-il l’absence d’idéal ou au contraire sa ressource cachée et sa manifestation concrète ? Il y a cent ans en effet, une certaine science « positiviste » avait vidé le ciel et même le réel de leur mystère, ramenant tout à des lois gelées et à de la matière dénuée de songe.

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