TROISCOULEURS #194 - hiver 2022

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Journal cinĂ©phile, dĂ©fricheur et engagĂ©, par > no 194 / hiver 2022-2023 / GRATUIT AU CINEMA LE 18 JANVIER 2023 MK2 INSTITUT Tippi Hedren, Melanie Griffith, Dakota Johnson : une tragĂ©die familiale p. 88 MACHA MÉRIL « Je trouve que le cinĂ©ma n’est plus assez radical » p. 30 DES FILMS IBÈRES BIEN EnquĂȘte sur le nouveau cinĂ©ma espagnol p. 26 JIM JARMUSCH À Marrakech, il nous a parlĂ© de ses films prĂ©fĂ©rĂ©s p. 6 Interview d’un des derniers titans de Hollywood qui osent encore se mouiller JAMES CAMERON

U N FILM DE URSULA MEIER

memento
AVEC ELLI SPAGNOLO, INDIA HAIR, DALI BENSSALAH, BENJAMIN BIOLAY, ÉRIC RUF ET THOMAS WIESEL PAR LA RÉALISATRICE DE HOME ET DE L’ENFANT D’EN HAUT

TROISCOULEURS

Ă©diteur MK2 + — 55, rue TraversiĂšre, Paris XII e — tĂ©l. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2.com | rĂ©dactrice en chef : juliette.reitzer@mk2.com | rĂ©dactrice en chef adjointe : time.zoppe@mk2.com | rĂ©dacteurs : quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistique  :  Anna Parraguette  | graphiste : Ines Ferhat | secrĂ©taire de rĂ©daction : Vincent TarriĂšre | renfort correction : Claire Breton | stagiaire : Margot Pannequin | ont collaborĂ© Ă  ce numĂ©ro : LĂ©a AndrĂ©-Sarreau, Margaux Baralon, Julien BĂ©court, Lily Bloom, Tristan Brossat, Thomas Choury, Camille Dumas, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, AnaĂ«lle Imbert, Corentin LĂȘ, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Wilfried Paris, Laura Pertuy, RaphaĂ«lle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, CĂ©cile Rosevaigue, Paul RothĂ© & CĂ©lestin, Ethan-Williams et Louison | photographes : Ines Ferhat, Julien LiĂ©nard | illustratrice : Sun Bai | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicitĂ© cinĂ©ma et marques : manon.lefeuvre@mk2. com | responsable culture, mĂ©dias et partenariats : alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et mĂ©dias : claire.defrance@mk2.com

Illustration de couverture : Nicky Barkla pour TROISCOULEURS

ImprimĂ© en France par SIB imprimerie — 47, boulevard de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer TROISCOULEURS est distribuĂ© dans le rĂ©seau ProPress Conseil ac@propress.fr

ÉDITO

Au fond, qui est James Cameron ? En se penchant sur la carriĂšre d’un des derniers grands rĂ©alisateurs de Hollywood, on a pĂȘchĂ© plein de rĂ©ponses. C’est un auteur de blockbusters – et pas des moindres, Titanic et Avatar Ă©tant, en tenant compte de l’inflation, deux des trois films ayant rapportĂ© le plus d’argent de toute l’histoire du cinĂ©ma ; un fanatique hardcore de science-fiction (il a signĂ© une sĂ©rie documentaire et un livre majeurs sur le sujet, Histoire de la science-fiction, regroupant ses entretiens avec George Lucas, Steven Spielberg ou Guillermo del Toro) ; un dingue d’innovation qui a mis au point des technologies de

pointe tant pour la 3D que pour les prises de vue sous-marines, la capture de mouvement ou la conception d’images virtuelles ; un titan de Hollywood en somme, que dis-je, un roc, qui semble insubmersible, battant tous les records de budget comme de recettes. Mais Cameron, c’est aussi un explorateur (on parle quand mĂȘme d’un type qui a Ă©tĂ© le premier Ă  atteindre en solitaire le fond de la fosse des Mariannes, Ă  plus de 11 kilomĂštres de profondeur, dans l’ocĂ©an Pacifique), un visionnaire, un Ă©cologiste convaincu, un artisan qui ne rĂ©flĂ©chit pas en termes de franchise et n’a de cesse de placer l’humain – c’est-Ă -dire les personnages et leurs interprĂštes – au cƓur de ses Ɠuvres monumentales. La derniĂšre en date, en salles cet hiver : le tant attendu Avatar 2. La Voie de l’eau. TournĂ© en 3D et en haute frĂ©quence (Ă  quarante-huit images par seconde, contre vingt-quatre habituellement,

ce qui amplifie notamment l’impression d’immersion), le film se dĂ©roule en partie sous les ocĂ©ans de la planĂšte Pandora oĂč l’on suit les aventures intimes et dantesques d’une famille de Na’vi (les crĂ©atures longilignes bleues au visage fĂ©lin imaginĂ©es par Cameron pour le premier opus, sorti en 2009). Avatar 2 s’impose comme le filmsomme du cinĂ©aste tant il rĂ©unit Ă  merveille toutes ses obsessions. C’était l’occasion rĂȘvĂ©e d’attraper dans nos filets (et ce ne fut pas une mince affaire, il a fallu ondoyer finement pour obtenir ces quatorze prĂ©cieuses minutes d’entretien en tĂȘte Ă  tĂȘte) ce gros poisson qui surnage dans les eaux troubles d’un Hollywood qui ne fait bien souvent plus que du timide canotage.

hiver 2022-2023 – no 194 05 © 2018 TROISCOULEURS — ISSN
/ dépÎt
Toute
Sommaire P. 78 DÉCRYPTAGE – LES NOUVELLES HÉROÏNES DU JEU VIDÉO P. 81 SON – BONNIE BANANE ET FLAVIEN BERGER CINÉMA CULTURE P. 20 JAMES CAMERON, LE TITAN LE PLUS HUMAIN DE HOLLYWOOD P. 26 ENQUÊTE – LE RENOUVEAU DU CINÉMA ESPAGNOL P. 30 L’ENTRETIEN FACE CAMÉRA – MACHA MÉRIL P. 46 PORTRAIT – PARK JI-MIN, RÉVÉLATION DE RETOURÀSÉOUL P. 42 CINEMASCOPE : LES SORTIES DU 14 DÉCEMBRE AU 25 JANVIER
1633-2083
légal quatriÚme trimestre 2006
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EN BREF
P. 6 L’ENTRETIEN DU MOIS – NICOLAS PARISER P. 12 RÈGLE DE TROIS – JIM JARMUSCH P. 16 LES NOUVEAUX – JULIETTE JOUAN ET NANS LABORDE-JOURDÀA
+ UN CAHIER MK2 INSTITUT DE 10 PAGES EN FIN DE MAGAZINE JULIETTE REITZER P. 84 PAGE JEUX

EN BREF

En 1950, Hollywood fait sa crise de la quarantaine. Billy Wilder tire un portrait cynique de cette industrie qui vient de voir s’écrouler son premier Ăąge d’or. Il y raconte les destins croisĂ©s et maudits d’un scĂ©nariste ratĂ© (William Holden) et d’une ancienne vedette du muet espĂ©rant son grand retour (Ă©poustouflante Gloria Swanson)
 Un classique parmi les classiques, qui dissĂšque avec prĂ©cision la violence du systĂšme hollywoodien oĂč seule l’illusion rĂšgne en maĂźtre.

Infos graphiques

MĂȘme lieu, autre Ă©poque. AprĂšs le mĂ©lodrame musical La La Land, Damien Chazelle replonge, avec Babylon, dans la machine infernale hollywoodienne, quelque cent ans plus tĂŽt. Les annĂ©es 1920, les AnnĂ©es folles. Entre dĂ©cadence, excĂšs en tout genre et bouleversement du parlant, le cinĂ©aste revient sur les traces cocaĂŻnĂ©es de l’industrie du cinĂ©ma made in U.S.A. Se regarder dans le miroir, pour le meilleur et surtout pour le pire, voilĂ  bien un exercice

IN HOLLYWOODONCEUPONA TIME


C’est le grand jeu de Quentin Tarantino depuis Inglourious Basterds : corriger l’histoire, avec un petit twist dont seul le cinĂ©ma a la recette, pour aider Ă  panser les Ăąmes. Avec Once Upon a Time
 in Hollywood (2019), le cinĂ©aste nous plonge Ă  la fin des annĂ©es 1960, dans le dĂ©clin du cinĂ©ma classique hollywoodien. Les stars d’hier peinent Ă  se faire une place dans ce nouvel Hollywood oĂč tous les tabous et les interdits explosent. En parallĂšle, c’est la fin de l’innocence de toute une Ă©poque, dĂ©finitivement dĂ©truite par le meurtre de l’actrice Sharon Tate, que le cinĂ©aste tente de retarder.

MULHOLLAND DRIVE

À la fois fantaisie onirique, cauchemar terrifiant et plongĂ©e sans air dans l’esprit de son rĂ©alisateur, David Lynch, Mulholland Drive (2001) est avant tout un trĂšs grand film sur les deux facettes de Hollywood. En racontant la rencontre amoureuse entre la jeune aspirante actrice Betty et l’amnĂ©sique Rita, Lynch s’enfonce dans les mĂ©andres d’une citĂ© oĂč la mĂ©daille et son revers coexistent sans cesse. MystĂ©rieux, le film n’en est que plus captivant, comme une balade Ă  la nuit tombĂ©e sur cette fameuse route qui donne son nom au film.

TROPIQUES

Pour pointer du doigt les travers de Hollywood, une parodie bien sentie fait toujours bien le travail. Dans Tonnerre sous les tropiques (2008), Ben Stiller imagine le tournage d’un film sur le ViĂȘt Nam qui tourne mal. Avec sa galerie de personnages allant du comĂ©dien Actors Studio en pleine course Ă  l’Oscar au fidĂšle des comĂ©dies potaches cherchant Ă  ĂȘtre pris au sĂ©rieux, en passant par les producteurs odieux et irresponsables, tout le monde en prend pour son grade.

TONNERRE SOUS LES CHANTONS

La force de Hollywood ? Un mythe quasi inĂ©branlable. L’idĂ©e que tout peut arriver et que, la prochaine star du boulevard, c’est peut-ĂȘtre bien toi. Stanley Donen, bien aidĂ© par Gene Kelly et Debbie Reynolds, rend compte avec une joie communicative de ce rĂȘve si idĂ©aliste mais si tentant. Dans cette lettre d’amour aux comĂ©dies musicales, sortie en 1953, qui en est une elle-mĂȘme, ils racontent la fin du muet, l’éclosion du parlant ainsi qu’une magnifique histoire d’amour. Souvent imitĂ©, jamais Ă©galĂ©.

no 194 – hiver 2022-2023 En bref 08
SO U S L A
EIULP

Ça tourne

D’humeur nostalgique, le septuagĂ©naire prĂ©pare un film sur Frank Bullitt, le flic de San Francisco incarnĂ© en 1968 par Steve McQueen dans Bullitt de Peter Yates et ressuscitĂ© pour ce projet sous les traits de Bradley Cooper. Alors qu’on attend The Fabelmans, inspirĂ© de l’enfance de Spielberg en Arizona (au cinĂ©ma le 22 fĂ©vrier prochain), on se demande comment le cinĂ©aste amĂ©ricain s’emparera de l’esprit fast and furious du film de Yates.

AprĂšs The Lobster (2015) et Mise Ă  mort du cerf sacrĂ© (2017), deux films nihilistes autour du sacrifice, le cinĂ©aste grec nous avait surpris avec La Favorite (2019), jeu de sĂ©duction grinçant et hilarant sur la cour d’Angleterre au xviiie siĂšcle avec notamment Emma Stone. L’actrice sera au casting d’And, tournĂ© en Angleterre, dont le sujet reste confidentiel. Seul indice : des images de tournage oĂč l’actrice Margaret Qualley, en nuisette sur un perron, accueille Jesse Plemons (The Power of the Dog de Jane Campion) pour lui faire un gros cĂąlin. Le mordant rĂ©alisateur se serait-il attendri ?

L’actrice-rĂ©alisatrice nous avait laissĂ©s en 2021 avec sa drĂŽle de sĂ©rie On the Verge, sur la midlife crisis de quatre amies Ă  Los Angeles. Pro de la navigation en eaux troubles, elle avait auparavant signĂ© le trĂšs rĂ©ussi My ZoĂ© (2019), un drame sur la filiation qui flirtait avec la science-fiction. De passage au festival international du film de Marrakech minovembre, elle a Ă©voquĂ© la prĂ©paration d’une « comĂ©die sur les rĂ©fugiĂ©s syriens » intitulĂ©e Barbarians. Ça peut faire tiquer sur le papier, mais on pense Ă  l’humour aussi singulier que subtil de la cinĂ©aste, et ça va tout de suite mieux.

C’est devenu une habitude : actualiser frĂ©nĂ©tiquement l’Instagram du rĂ©alisateur français pour ne pas louper la moindre image de clap qui y serait postĂ©e (sa maniĂšre d’annoncer ses projets). Et voici donc DAAAAAALI ! Dans un flou vaporeux se devine la silhouette d’une blonde assise dans un bus vintage. Les tags qui accompagnent la photo nous informent qu’on y retrouvera, entre autres, AnaĂŻs Demoustier, Édouard Baer, Alain Chabat et Pio MarmaĂŻ. L’image pose une sĂ©rie d’énigmes. D’abord, le film aura-t-il un rapport avec le fantasque artiste catalan qui donne son nom au titre ? Les paris sont ouverts.

PABLO LARRAÍN

Le rĂ©alisateur chilien scelle sa trilogie fĂ©minine (le sidĂ©rant Jackie, centrĂ© autour de la first lady Jackie Kennedy, sorti en 2017 ; le fantomatique Spencer, sur Lady Di, en dĂ©but d’annĂ©e) avec un (anti-)biopic sur la vie tumultueuse de Maria Callas, incarnĂ©e par Angelina Jolie, dont c’est le grand retour. Un film qui promet d’ĂȘtre aussi anticonventionnel que les prĂ©cĂ©dents. Le scĂ©nario, Ă©crit par le crĂ©ateur de la sĂ©rie Peaky Blinders, Steven Knight, suivra les derniers jours de la cĂ©lĂšbre chanteuse d’opĂ©ra dans le Paris des annĂ©es 1970.

Télérama

En bref hiver 2022-2023 – no 194 09
Un éclatant trio, le plaisir est à son comble.

Sur le papier, X est un slasher doudou pour amoureux de cinĂ©ma bis. À la fin des seventies, une Ă©quipe de tournage loue une grange isolĂ©e au fin fond du Texas pour y rĂ©aliser un film pornographique. Le ranch appartient Ă  un couple de rednecks Ă©vangĂ©listes dangereusement dĂ©crĂ©pits. La rencontre va, Ă©videmment, tourner au bain de sang. DĂšs la sĂ©quence d’ouverture, Ti West nous ramĂšne avec un enthousiasme juvĂ©nile sur les terres horrifiques du Tobe Hooper de Massacre Ă  la tronçonneuse. Mais X va bien au-delĂ  de l’hommage vintage ; sa malice est de pervertir les codes puritains usĂ©s du sla-

sher et d’offrir une variation sensible et politique sur le dĂ©sir. Dans une mise en abyme joyeuse, on assiste Ă  la fabrication du film Ă©rotique dans le film d’horreur. Au lieu de plonger dans l’action, Ti West s’attarde sur les scĂšnes de sexe filmĂ©es, les discussions de la petite bande pendant les pauses et leur libertĂ© sexuelle, d’une beautĂ© solaire, qui devient un refuge face Ă  la barbarie Ă  venir. En les voyant rire et faire l’amour avec dĂ©sinvolture, difficile de ne pas penser Ă  Scream de Wes Craven et son Ă©nonciation des commandements du film d’horreur – pour ĂȘtre la final girl (la « derniĂšre survivante »), il faut rester vierge. Coucher, de Psychose Ă  It Follows en passant par Twilight, c’est mourir Ă  coup sĂ»r. Mais, chez Ti West, c’est le plus prude de la bande qui se fera massacrer en premier et, ATTENTION SPOILER, celle qui survivra au massacre est Maxine, la bad girl bourrĂ©e d’ambition et de cocaĂŻne, dont le sex-appeal brĂ»le la pellicule. Le mal est ailleurs, chez les vieux et plus particuliĂšrement chez Pearl, la vieille dame rongĂ©e par la frustration sexuelle.

Cette derniĂšre devient une tueuse psychopathe parce qu’elle veut sa part de dĂ©sir. Tandis qu’elle se glisse dans le lit de Maxine et se frotte Ă  elle, sa libido se rĂ©veille tel un monstre. Elle aussi veut ĂȘtre regardĂ©e, touchĂ©e, jouir – et elle se vengera de tous ceux qui la rejettent. Chez Ti West, ce n’est plus « si tu couches t’es mort », mais « si tu ne veux pas coucher, t’es mort » et c’est un twist fascinant, qui accouche de l’une des tueuses les plus ambivalentes de l’histoire du slasher. D’autant plus que l’actrice qui joue Pearl (Mia Goth) est Ă©galement celle qui interprĂšte Maxine. Maxine est une Pearl de demain, mise au ban de la sexualitĂ© par sa vieillesse. Ce coup de gĂ©nie nous invite Ă  une rĂ©flexion profonde sur les liens entre cinĂ©ma d’horreur et cinĂ©ma porno, qui sont tous deux, comme le rappelle le titre, classĂ©s X.

La phrase À offrir

À chaque jour ou presque, sa bonne action cinĂ©phile. GrĂące Ă  nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (Ă  sketchs).

POURVOTRE

PETIT FRÈR E, pas trÚs terre àterre POURVOTRE

revoir. »

VOISINE, q ui a perdu sonchat

DerriĂšre sa caisse, elle se plonge Ă  l’abri des regards dans les numĂ©ros du Nouveau DĂ©tective ; ce qui pourrait ĂȘtre trĂšs flippant si elle n’était pas (aussi) trĂšs solaire. Son cadeau de NoĂ«l est tout trouvé : le saisissant livre L’ƒuvre de David Fincher. Scruter la noirceur du journaliste StĂ©phane Bouley, qui revient sur la façon dont le rĂ©alisateur de Seven, de Fight Club ou de Gone Girl s’empare des nĂ©vroses pour en tirer des films aussi brillants qu’implacables.

L’ƒuvre de David Fincher. Scruter la noirceur de StĂ©phane Bouley (Third Éditions, 520 p., 39,90 €)

Son cĂŽtĂ© doux rĂȘveur Ă©tait souvent pointĂ© dans ses bulletins scolaires, dont vous vous moquiez gentiment. S’il a depuis bien grandi, il a prĂ©servĂ© cette part d’insouciance. Offrez-lui un sac inspirĂ© par l’univers onirique du ThaĂŻlandais Apichatpong Weerasethakul, le rĂ©alisateur d’Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antĂ©rieures). Les motifs, qui reprĂ©sentent une sĂ©rie de personnages fantastiques, ont Ă©tĂ© créés par le talentueux dessinateur Nathan Gelgud.

Tote bag collector Apichatpong Weerasethakul (Carlotta, 22 €)

Pas un habitant de votre quartier n’est passĂ© Ă  cĂŽtĂ© des affichettes qu’elle a collĂ©es partout pour retrouver Patoune, son chat. Et pas un habitant de votre immeuble ne l’a vue sourire ces derniers jours. Pour lui redonner espoir, optez pour HyĂšnes du grand cinĂ©aste sĂ©nĂ©galais Djibril Diop Mambety (1945-1998). Hormis l’histoire de vengeance qui sous-tend le film, il y a d’abord la rĂ©apparition magique de l’hĂ©roĂŻne, aprĂšs trente ans d’absence. Comme quoi, rien n’est perdu.

Hyùnes de Djibril Diop Mambety, en DVD et Blu-ray (JHR Films/CINEfil, 19,90 €)

En bref no 194 – hiver 2022-2023 10
JOSÉPHINE LEROY
LILY BLOOM
Comme le dit un personnage dans X de Ti West, sorti le 2 novembre dernier, « tout le monde aime le sexe. »
Et si l’abstinence Ă©tait plus dangereuse que le sexe ?
« La
JOUIR POUR NE PAS MOURIR La sextape
plupart des cinĂ©astes ne voient pas ce qu’ils filment. Il faut d’abord voir, ensuite regarder et puis apprivoiser. Et
Le cinéaste français Jean-Marie Straub, disparu le 20 novembre dernier à 89 ans, dans Les Inrockuptibles en 2000.
POUR
© Capelight pictures OHG / Christopher Moss
VOTR ARCHANDE DE J OURNAUX , avid faits divers

LIFE Petit Ă©cran SÉRIE

Cette sĂ©rie chorale britannique en six Ă©pisodes, produite par la BBC, suit quatre familles qui se croisent dans un pavillon de Manchester. Une fine Ă©tude de caractĂšres, aussi universelle qu’attachante, qui fait la part belle aux marges.

En physique, l’entropie est la mesure du dĂ©sordre de la matiĂšre. La mĂȘme fonction pourrait s’étendre Ă  la sĂ©rie britannique Life tant celle-ci s’attache Ă  dĂ©peindre les perturbations de l’existence. En six Ă©pisodes, son crĂ©ateur, Mike Bartlett, parvient Ă  tenir la promesse (pourtant large) contenue dans le titre : parler de la vie, tout simplement, et du chaos qui va avec. DĂšs le dĂ©but, rien n’est bien rangĂ© dans les quatre foyers qui se partagent un pavillon victorien Ă  Manchester. Gail et Henry ont beau avoir trente ans de mariage derriĂšre eux, leur couple vacille lorsque la premiĂšre prend conscience de l’insatisfaction chronique que lui a procurĂ©e sa vie de femme au foyer. David, le voisin calme et rangĂ©, est obligĂ© de partir seul en week-end sans son Ă©pouse. Belle, quadra cĂ©libataire, se retrouve coincĂ©e avec sa niĂšce lorsque sa sƓur est hospitalisĂ©e en psychiatrie. Quant Ă  Hannah, elle s’apprĂȘte Ă  avoir un enfant qui n’est pas celui de Liam, son compagnon, mais d’un coup d’un soir, Andy. Tous les trois ont beau ĂȘtre au courant et bien dĂ©cidĂ©s Ă  s’organiser, rien ne se dĂ©roulera comme prĂ©vu, Ă©videmment. Toute la rĂ©ussite de Mike Bartlett est dans cette observation fine et tendre de personnages au bord du prĂ©cipice, prĂȘts Ă  tomber puis Ă  se relever. Si elle a parfois un petit cĂŽtĂ© soap, la sĂ©rie est avant tout une belle Ă©tude de caractĂšres, doublĂ©e d’une entreprise de normalisation remarquable dans sa volontĂ© de mettre les marges (personnes ĂągĂ©es, racisĂ©es, handicapĂ©es
) au centre sans jamais le surligner. Life fait partie de ces fictions qui touchent Ă  tout, de la maternitĂ© au couple en passant par la solitude, et parviennent Ă  sublimer le banal.

« ÉPOUSTOUFLANT DE BEAUTÉ. »

UN FILM

H. PÁLMASON

AU CINÉMA LE 21 DÉCEMBRE

En bref hiver 2022-2023 – no 194
DE
11
sur Arte.tv
MARGAUX BARALON
© Arte.tv

LESVISITEURS

Trente ans aprĂšs sa sortie, la comĂ©die fantastique de Jean-Marie PoirĂ© reste furieusement culte. Au point d’avoir influencĂ©, pour le meilleur et pour le pire, la vision que le public se fait du Moyen Âge.

Quand Les Visiteurs sort au cinĂ©ma fin janvier 1993, personne ne se doute de l’ampleur du succĂšs que va connaĂźtre cette comĂ©die de Jean-Marie PoirĂ©. PortĂ© par le bouche-Ă -oreille, le film atteindra 13,78 millions d’entrĂ©es en France. Ce rĂ©cit dans lequel le comte Godefroy de Montmirail (Jean Reno) et son serviteur Jacquouille (Christian Clavier) se retrouvent transportĂ©s depuis l’an 1123 jusqu’aux annĂ©es 1990 – oĂč ils rencontrent BĂ©atrice de Montmirail (ValĂ©rie Lemercier), la descendante de Godefroy – devint ainsi rapidement culte, malgrĂ© ses raccourcis historiques. « Le Moyen Âge, c’est globalement mille ans. Et on va trouver dans le film des tenues qui correspondent aux viie et viiie siĂšcles, mais aussi des armes ou accessoires qui sont plutĂŽt des xive et xve siĂšcles. Mais ces dĂ©calages ne choquent pas, car on a ten-

dance Ă  voir le Moyen Âge comme une seule pĂ©riode un peu figĂ©e », tĂ©moigne Justine Breton, maĂźtresse de confĂ©rences en littĂ©rature française Ă  l’universitĂ© de Reims Champagne-Ardenne et spĂ©cialiste de mĂ©diĂ©valisme. « Le film joue avec les clichĂ©s. C’est trĂšs drĂŽle, car c’est du comique de caractĂšre qui ne prĂ©tend pas transmettre une vision rĂ©aliste. Le seul Ă©lĂ©ment qui me fait tiquer est de voir combien ce film a infusĂ© tout un pan de la culture au point que beaucoup de personnes conservent l’idĂ©e qu’au Moyen Âge tout le monde Ă©tait sale. Or, on sait que les questions d’hygiĂšne Ă©taient trĂšs dĂ©veloppĂ©es, y compris pour les catĂ©gories sociales les plus basses. Un paysan ou un cerf comme Jacquouille n’aurait jamais eu des dents aussi abĂźmĂ©es. » Avec son casting en Ă©tat de grĂące, sa musique exaltĂ©e signĂ©e Éric LĂ©vi et les liens Ă©motionnels qu’il tisse entre des personnages hauts en couleur et leurs descendants, Les Visiteurs n’en demeure pas moins, loin devant ses suites moins rĂ©ussies, un savoureux hommage Ă  l’une des pĂ©riodes les plus fascinantes de l’histoire de France.

RĂšgle de trois

JIM JARMUSCH

3 films que vos parents vous ont montrĂ©s, enfant ?

On a rencontrĂ© le rĂ©alisateur amĂ©ricain mi-novembre au festival international du film de Marrakech, la veille de de la projection de son sublime film de vampires, Only Lovers Left Alive (2014), dans le cadre d’un hommage Ă  l’actrice Tilda Swinton. Alors que son culte Ghost Dog. La Voie du samouraĂŻ (1999) ressort en salles, on dĂ©terre avec Jim Jarmusch ses premiers Ă©mois cinĂ©philes.

Un jour, on Ă©tait en vacances en Floride. Ma mĂšre, sans mon pĂšre, m’a emmenĂ© au drive-in pour voir Thunder Road, dans lequel Robert Mitchum [aussi corĂ©alisateur et producteur du film, sorti en 1958, ndlr] joue un contrebandier d’alcool. C’est un film dramatique trĂšs violent et trĂšs sombre. Depuis que je l’ai vu, j’adore les films sur le crime. J’étais pourtant trĂšs jeune, j’avais peut-ĂȘtre 9 ans, mais ça m’a hantĂ©. J’ai commencĂ© Ă  m’intĂ©resser de prĂšs au monde criminel, au cinĂ©ma et en littĂ©rature. Il y a eu aussi les films de Walt Disney, comme Dumbo. J’ai dĂ©testĂ©. Il y avait aussi de la violence dedans, mais trĂšs diffĂ©rente. La mĂšre est sĂ©parĂ©e de son petit, ça m’a traumatisĂ©. Je n’ai plus voulu voir les films pour enfants de Disney aprĂšs ça. Et pour le troisiĂšme film
 Avant ma naissance, ma mĂšre Ă©tait critique de cinĂ©ma Ă  Akron, dans l’Ohio. Elle Ă©tait trĂšs ouverte sur ce qu’on regardait, elle ne m’a pas forcĂ© Ă  voir quoi que ce soit. Elle me dĂ©posait parfois l’aprĂšs-midi dans une salle qui faisait un double programme de films de monstres, le temps pour elle d’aller faire les courses. J’ai vu des films comme L’Étrange CrĂ©ature du lac noir, Danger planĂ©taire, Les Envahisseurs de la planĂšte rouge ou L’Attaque des crabes gĂ©ants au milieu d’enfants qui hurlaient. J’adorais ça. J’y suis allĂ© plein de samedis aprĂšs-midi.

L’actrice

13 ans ?

3 films de samouraĂŻs prĂ©fĂ©rĂ©s ?

Vos

C’est trĂšs difficile
 Bien sĂ»r, Les 7 SamouraĂŻs d’Akira Kurosawa, un chef-d’Ɠuvre. Le plus nihiliste et Ă©trange Ă  mes yeux s’appelle Le Sabre du mal de Kihachi Okamoto (1966). Pour le troisiĂšme
 Je ne sais pas. Peut-ĂȘtre celui avec l’enfant dans la poussette, le samouraĂŻ qui protĂšge son fils. Je ne me souviens pas du titre, le Wu-Tang utilisait tout le temps le thĂšme en sample dans ses premiers albums [il s’agit de Baby Cart. Le sabre de la vengeance de Kenji Misumi, 1972, ndlr].

Brigitte Bardot. Je l’ai dĂ©couverte de maniĂšre Ă©rotique. C’est un peu embarrassant, mais, quand j’avais 13 ans, le film Et Dieu
 crĂ©a la femme est passĂ© Ă  la tĂ©lĂ©, tard le soir. C’était dans l’Ohio, diffusĂ© sur une chaĂźne publique, ils faisaient attention Ă  l’époque, mais cette fois ils ont oubliĂ© de censurer la nuditĂ©. À cet Ăąge, voir le corps de Brigitte Bardot m’a semblĂ© incroyablement Ă©rotique. Elle n’est pas restĂ©e le summum Ă  mes yeux puisque j’ai eu l’occasion de voir beaucoup de belles personnes depuis, mais, Ă  l’époque, ça m’avait vraiment beaucoup Ă©mu.

Ghost Dog. La voie du samouraĂŻ de Jim Jarmusch (Les Acacias, 1 h 56), ressortie le 14 dĂ©cembre

En bref 12 no 194 – hiver 2022-2023
Flash-back Illustration : Sun Bai pour TROISCOULEURS
DAMIEN LEBLANC
ou l’acteur dont vous Ă©tiez amoureux Ă 
© Karim Tibari
PROPOS

Vos 3 personnages de vampires prĂ©fĂ©rĂ©s ?

En tout premier, bien sĂ»r, le personnage jouĂ© par Max Schreck dans le Nosferatu de F. W. Murnau (lire p. 14). C’est tout simplement le meilleur. J’aime bien les vampires dans Les PrĂ©dateurs [de Tony Scott avec David Bowie, Catherine Deneuve et Susan Sarandon, 1983]. J’ai trouvĂ© ça intĂ©ressant, parce qu’ils s’éloignent de la reprĂ©sentation traditionnelle. Et puis il y a ce film un peu kitsch, eurotrash, qui s’appelle The Velvet Vampire [de Stephanie Rothman, 1971, ndlr], un genre de film Ă©rotique lesbien softcore. Je ne sais pas pourquoi je pense Ă  celui-lĂ , peut-ĂȘtre parce que je l’ai vu rĂ©cemment
 Il y a aussi tous les films de la Hammer avec Christopher Lee. Mais bien sĂ»r, le numĂ©ro un, c’est BĂ©la Lugosi. Disons que Max Schreck et BĂ©la sont les rois des Dracula. Ah, mais il y a aussi un super film d’Abel Ferrara [The Addiction, 1996, ndlr] ! Bon, vous voyez, je suis nul pour faire des listes. J’adore les vampires parce que ce ne sont pas des zombies. Ils sont intelligents, prudents, ils doivent protĂ©ger leur vie Ă©ternelle. Ce ne sont pas des crĂ©atures sans cervelle. J’ai toujours Ă©tĂ© du cĂŽtĂ© des vampires. J’aimerais qu’ils existent vraiment et qu’ils dĂ©vorent les humains. J’adorerais ĂȘtre un vampire et pouvoir continuer de vivre en absorbant toujours plus de choses. Vous imaginez combien de livres, de films et de musiques je pourrais absorber ? Vous me direz, j’ai fait un film qui parle de ça
 [Only Lovers Left Alive, sorti en 2014, ndlr.]

3 rĂ©alisateurs pour faire un biopic sur vous ?

J’espĂšre que ça n’arrivera jamais ! PitiĂ©, laissezmoi tranquille ! Et puis je n’aime pas du tout les biopics, sauf si c’est fait de maniĂšre dĂ©calĂ©e. Par exemple, ceux de Roberto Rossellini sur saint François d’Assise [ Les Onze Fioretti de François d’Assise, 1951, ndlr] et Louis XIV [La Prise de pouvoir par Louis XIV, tĂ©lĂ©film de 1966, ndlr]. Il en a fait d’excellents. J’aime aussi le Marie-Antoinette de Sofia Coppola [sorti en 2006, ndlr], parce qu’elle n’a pas cherchĂ© Ă  coller Ă  l’histoire, c’était plus comme un poĂšme. Ça, ça me plaĂźt. Je dĂ©teste les biopics qui enfilent les moments les plus dramatiques ou importants de la vie de la personne. Ce n’est pas une façon de faire le portrait de quelqu’un
 Donc, par pitiĂ©, ne laissez jamais quelqu’un faire un biopic sur moi. J’en serais horrifiĂ©.

Une femme indonésienne

Un film de Kamila Andini

21 DECEMBRE

En bref 13 hiver 2022-2023 – no 194
©CARACTÈRES CREDITS NON CONTRACTUELS

ScĂšne culte NOSFERATU

DE F. W. MURNAU (1922)

Variation sur le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau est un film d’épouvante sĂ©minal et dĂ©sormais centenaire – c’est aussi l’Ɠuvre la plus emblĂ©matique de l’Expressionnisme allemand. On y suit un jeune couple pris dans les griffes d’un vampire (Max Schreck) arrivĂ© de Transylvanie dans leur ville fictive de Wisborg. Dans cette scĂšne lancinante, muette comme le reste du film, le rĂ©alisateur joue de clairs-obscurs tranchants pour peu Ă  peu crĂ©er une terreur informe.

LA SCÈNE

Aux barreaux de sa fenĂȘtre dans une propriĂ©tĂ© abandonnĂ©e, Nosferatu Ă©pie d’un regard hallucinĂ© sa future victime. Dans la maison d’en face, Ellen dort dans son lit, tandis que son compagnon, Hutter, s’est assoupi sur un fauteuil. Sentant que la crĂ©ature se rapproched’elle,lajeunefemmes’agitedanssonsommeil,cequi rĂ©veille Hutter. Constatant son malaise, presque sa transe, celui-ci sort chercher de l’aide. Nosferatu monte alors lentement vers la chambredelajeunefemme.Lorsqu’ilentre,lagriffemenaçante, Ellen tombe de frayeur.

En bref 14 no 194 – hiver 2022-2023

L’ANALYSE DE SCÈNE

L’ouverture au noir fait surgir Nosferatu comme des limbes. Le quadrillage des fenĂȘtres brisĂ©es auquel il se tient de ses longues mains crochues Ă©voque ce motif propre Ă  l’Expressionnisme allemand : la dĂ©chirure, signe d’un tourment. Au centre de l’image, toutes les lignes de fuite convergent vers le visage livide et fendu du vampire, qui se dĂ©tache de l’obscuritĂ© du bĂątiment en ruine oĂč il a trouvĂ© refuge, comme un trauma qui prend toute la place. Le plan suivant, en montage alternĂ©, figurant Ellen se rĂ©veillant, renseigne sur le statut de cette image glaçante qui la hante alors qu’elle se lĂšve et va ouvrir sa fenĂȘtre face au logis du monstre. On est au cƓur d’un cauchemar qui la persĂ©cute, mĂȘme Ă©veillĂ©e. Nosferatu entame une marche lente vers elle, que Murnau saisit dans un montage saccadĂ©, achevant de la rendre plus effrayante, plus obsĂ©dante. Tandis qu’Ellen s’évanouit et que Hutter va chercher de l’aide, un plan nous montre l’ombre biscornue de Nosferatu monter les escaliers vers la chambre du couple. Au moment oĂč la crĂ©ature tend ses griffes, la main projetĂ©e sur le mur s’allonge. Et lorsque la silhouette des ongles de Nosferatu se resserre sur la mine Ă©pouvantĂ©e d’Ellen, comme si le vampire lui arrachait le cƓur, il n’est plus un monstre mais l’angoisse pure qui dĂ©vore la lumiĂšre. On voit ce sentiment lancinant se tordre, comme s’il s’insinuait partout sans que l’on puisse l’attraper. Murnau donne alors matiĂšre Ă  la part insaisissable des songes les plus sombres.

Nosferatu. Une symphonie de l’horreur de F. W. Murnau coffret Blu-ray + DVD, version restaurĂ©e (Potemkine)

AU CINÉMA LE 25 JANVIER

En bref 15 hiver 2022-2023 – no 194
QUENTIN GROSSET

LES NOUVEAUX

JULIETTE JOUAN

Dans L’Envol , conte hybride et onirique dans la Normandie de l’entre-deux-guerres signĂ© de l’Italien Pietro Marcello, Juliette Jouan, 21 ans et originaire de Caen, irradie d’un flegme naturel qu’elle arbore aussi dans la vie. C’est son premier rĂŽle au cinĂ©ma.

« Juliette, 20 ans, doit savoir chanter et jouer de la musique », indique l’annonce de casting de L’Envol (lire p. 64). « C’est rigolo, on dirait toi », s’amuse son pĂšre, comĂ©dien de spectacle de rue et jazzman. IntriguĂ©e, Juliette Jouan dĂ©cide de se prĂȘter au jeu. Dans sa chambre, elle bricole des vidĂ©os « à l’arrache » demandĂ©es par la production, dont une dans laquelle elle reprend au piano L’AccordĂ©oniste d’Édith Piaf. Quelques allers-retours Ă  Paris, et la voilĂ  engagĂ©e dans le rĂŽle-titre du nouveau film de Pietro Marcello (Martin Eden). Ensemble, ils remanient les contours de ce personnage de rĂȘveuse

solitaire qui lui ressemble, pour lui donner plus de place, de libertĂ©, mais aussi de modernitĂ©. Dans la vie, Juliette Jouan, diplĂŽmĂ©e d’une double licence d’anglais et de cinĂ©ma (grande fan d’animation, elle cite Coraline de Henry Selick en favori), est bel et bien musicienne. Elle a connu la rude exigence des cours du conservatoire (« Ce n’était pas facile, mais je ne regrette pas d’avoir tenu », nous confiet-elle, affichant un large sourire et une sĂ©rĂ©nitĂ© amusĂ©e) et adore jouer avec son groupe des reprises de Michael Jackson. Sur son ordi, elle compose aussi ses propres chansons (dont une Ă©crite pour le film), se cherche, explore les genres, citant le collectif de rap rennais Columbine, le groupe de rock Feu! Chatterton ou la chanteuse Jeanne Added en rĂ©fĂ©rences. GalvanisĂ©e par l’expĂ©rience de la scĂšne, elle pourrait bien poursuivre avec le théùtre. En parallĂšle du cinĂ©ma : « J’aimerais bien que ça continue, cette histoire. » Nous aussi.

L’Envol de Pietro Marcello, Le Pacte (1 h 40), sortie le 11 janvier

En novembre, au festival ChĂ©ries-ChĂ©ris, son deuxiĂšme court, le gracieux LĂ©o la nuit, nous a beaucoup touchĂ©s par l’élan flottant et sensuel avec lequel il suit les bifurcations de son hĂ©ros, un pĂšre gay l’air toujours de passage.

Rares sont les cinĂ©astes qui savent comme lui filmer les courants d’air. Dans son court LĂ©o la nuit, jouant de douceur et de flou, Nans Laborde-JourdĂ a (dĂ©jĂ  auteur de Looking for Reiko, dans lequel un Français part Ă  Tokyo sur les traces d’une actrice de pinku eiga disparue) incarne un personnage papillonnant, toujours dans sa course. D’un cĂŽtĂ©, Paul s’occupe de son fils le jour de ses 8 ans ; de l’autre, il se dĂ©robe avec des amants anonymes. On suit la fuite de ce hĂ©ros glissant Ă  travers une forme fragmentaire, flĂąneuse, irrĂ©solue, qui a tout d’un jeu de piste espiĂšgle. « J’ai commencĂ© par un montage trĂšs ficelĂ©, puis j’ai tout dĂ©construit », nous dit celui qu’on sent marquĂ© par l’écriture du « je » tout en

En bref 16 no 194 – hiver 2022-2023
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MARILOU DUPONCHEL Photographie : Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
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NANS LABORDEJOURDÀA

dĂ©viations d’HervĂ© Guibert. Le rĂ©alisateur se projette autant dans la figure insouciante du pĂšre que dans celle du fils. « Je me suis beaucoup construit sur le fantĂŽme de la paternité », raconte-t-il, Ă©voquant son adolescence pyrĂ©nĂ©enne fracturĂ©e par la mort de son pĂšre et la difficultĂ© d’évoluer dans un milieu trĂšs hĂ©tĂ©ronormĂ©. Avec sa compagnie Toro Toro (qu’il a cofondĂ©e avec son amie rencontrĂ©e au Conservatoire du Ve arrondissement, Margot Alexandre), le trentenaire fait aujourd’hui fleurir sa flamboyance Ă  travers leurs spectacles RN134, Polyester ou Duet. « On travaille sur la crĂȘte entre le vrai et le faux, entre le noble et le mauvais goĂ»t. » Son prochain court, BolĂ©ro, devrait lui aussi joyeusement s’éparpiller : il racontera le retour sous pression d’un danseur dans ses PyrĂ©nĂ©es natales. Sa session drague va dĂ©river vers une immense procession carnavalesque dans des toilettes de supermarchĂ©. On est dĂ©jĂ  prĂȘts Ă  se perdre dans cette nouvelle Ă©chappĂ©e.

Duet de Margot Alexandre et Nans Laborde-JourdĂ a, du 26 au 28 janvier au Théùtre de l’Aquarium

QUENTIN GROSSET

NOSTALGIA

un film de MARIO MARTONE

JANVIER

En bref 17 hiver 2022-2023 – no 194 © COURAMIAUD CARACTÈRES CRÉDITS NON CONTRACTUELS
PIERFRANCESCO FAVINO
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Photographie : Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS

LA GUERRE DES LULUS [FILM]

Au dĂ©but de la PremiĂšre Guerre mondiale, cinq gamins intrĂ©pides dĂ©cident de rejoindre la Suisse pour fuir les Allemands qui envahissent la Picardie
 Un rĂ©cit tendre et haletant qui cĂ©lĂšbre la capacitĂ© des enfants Ă  rĂ©inventer le monde pour surmonter les Ă©preuves. ‱ Ma. P. La

Lulus de Yann Samuell (Wild Bunch, 1 h 49), sortie le 18 janvier, dùs 9 ans

L’interview

Ethan-Williams, 11 ans, et Louison, 10 ans, ont interviewĂ© le rĂ©alisateur de Neneh Superstar, un film sur une collĂ©gienne noire (interprĂ©tĂ©e par Oumy Bruni Garrel) qui intĂšgre l’école de danse de l’OpĂ©ra de Paris et fait face Ă  l’hostilitĂ© de la directrice et au harcĂšlement de certaines Ă©lĂšves Ă  cause de son milieu social.

Ethan­Williams : Est­ce une histoire vraie ?

C’est une fiction. L’école de danse de l’OpĂ©ra fonctionne comme dans le film, mais l’histoire racontĂ©e est romanesque.

Louison : Comment as­tu trouvĂ© l’actrice qui interprĂšte Neneh ?

On a commencĂ© par afficher une annonce dans les cours de danse. On recherchait une jeune danseuse noire de 12 ans qui maĂźtrise le classique, le contemporain, et qui sache jouer la comĂ©die. En France, on n’a trouvĂ© personne, alors on est partis en Suisse, en Belgique, au Canada, dans les pays francophones africains, mais il y avait toujours quelque chose qui ne correspondait pas au rĂŽle. Ça a mis en Ă©vidence quelque chose de terrible : Ă  partir de 8-9 ans, les petites filles noires n’ont pas accĂšs aux cours de danse classique de haut niveau. Il y a comme un plafond de verre, c’est-Ă -dire un mur invisible qu’on dresse devant elles, auquel elles se heurtent et qui les empĂȘche de continuer.

L. : As­tu pensĂ© abandonner ?

Non, j’ai mis en pause ma recherche et je me suis concentrĂ© sur les filles qui interprĂ©teraient les copines de promo de Neneh Ă  l’école de danse. J’en ai retenu six, qui venaient toutes du mĂȘme cours. Et

LassĂ©e de devoir courir entre les oreillers des bambins qui ont perdu leurs quenottes, la Petite Souris fait ses bagages pour le pĂŽle Nord afin d’aider le PĂšre NoĂ«l
 Un joli conte moderne qui s’amuse des traditions Ă  travers un dessin tout en rondeur. ‱ Ma. P.

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Des sĂ©ances d’une durĂ©e adaptĂ©e, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 Ă  4 ans (Bout’Chou) et Ă  partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com

R a m z i B e n S l i m a n

L o u i s o n E t h a nW i l l i a m s

lĂ  elles me disent : « Il y a une fille qui est Neneh, on la connaĂźt, elle est dans notre cours ! » Elles avaient raison, Oumy Bruni Garrel [la fille de Valeria Bruni Tedeschi et de Louis Garrel, ndlr ] cochait toutes les cases : une danseuse classique noire de 12 ans qui joue la comĂ©die.

E.­W. : Avez­vous beaucoup travaillĂ© ensemble ?

Oui, c’est un rĂŽle de composition, et Oumy est une vraie actrice. En amont du tournage, pendant quatre mois, on a Ă©changĂ© des mails. Chaque jour elle m’envoyait trois rĂ©fĂ©rences artistiques pour dĂ©finir son rĂŽle et bien connaĂźtre son personnage. La question Ă©tait : « Si Neneh avait vĂ©cu au dĂ©but du siĂšcle, si elle Ă©tait musicienne, politique
 Qui serait-elle ? » C’était exigeant, mais c’est un travail qui a ouvert la porte Ă  la rĂȘverie.

E.­W. : Lui est­il arrivĂ© d’ĂȘtre victime de racisme comme Neneh dans ses cours de danse ?

C’est une question Ă  laquelle seule Oumy peut rĂ©pondre, je ne veux pas prendre la parole Ă  sa place. Ce que je peux te dire, c’est qu’elle Ă©tait unique dans son cours ; j’imagine que son parcours dans la danse classique n’a pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille. D’ailleurs, lors du casting, Oumy a tout de suite mis les choses au point et

La critique de CĂ©lestin, 9 ans ERNESTETCÉLESTINE.

LE VOYAGE EN CHARABIE

SORTIE LE 14 DÉCEMBRE

nous a dit : « J’ai 12 ans, ça va vous choquer mais je suis engagĂ©e politiquement, je vais Ă  toutes les manifs antiracistes. » Donc le film rentrait dans le champ de ses problĂ©matiques.

E.­W. : As­tu vu ce genre de comportement quand tu Ă©tais Ă  l’école ?

J’ai moi aussi Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  ce genre de situation, mais dans une moindre mesure. Pour Neneh, tout est exacerbĂ©, elle Ă©volue dans un milieu trĂšs compĂ©titif, et elle est la seule Noire.

E.­W. : Quelle morale veux­tu faire passer ? Le monde change, le plafond de verre se fissure. Il faut foncer. Le film Billy Elliot, sorti en 2000, a « autorisé » les petits garçons Ă  pratiquer la danse classique. J’aimerais beaucoup que mon film encourage une gĂ©nĂ©ration de petites filles noires Ă  vivre ses rĂȘves.

« J’ai adorĂ© parce qu’il y a beaucoup de musique et de l’enquĂȘte, mĂȘme si c’est pas trĂšs rĂ©aliste – je ne pense pas qu’une souris peut ĂȘtre amie avec un ours ; ou alors ce serait une souris morte. Ernest et CĂ©lestine n’ont plus aucun sou. Ils doivent jouer du violon, mais l’instrument d’Ernest se casse. Pour le rĂ©parer, ils doivent aller dans un pays oĂč le do est la seule note autorisĂ©e. C’est horrible parce que la musique donne l’ambiance : si elle est joyeuse, tu es joyeux ; si elle est triste, tu es triste. L’histoire d’enquĂȘte du film, c’est qu’il y a des rĂ©sistants, dont Mifasol, mon personnage prĂ©fĂ©ré : c’est une justiciĂšre qui joue des mĂ©-

lodies. Elle se sert des oiseaux comme systĂšme de message de la rĂ©sistance, parce qu’il y a beaucoup de musique dans la nature, comme le vent dans les arbres. Ce film montre qu’il ne faut pas obĂ©ir aux ordres si les ordres ne sont pas bien. Si le prĂ©sident interdisait la musique, je ferais comme Mifasol et j’aurais pas peur que les policiers viennent me chercher ! »

Ernest et CĂ©lestine. Voyage en Charabie de J. Chheng et J.-C. Roger, Studio Canal (1 h 19), sortie le 14 dĂ©cembre

PROPOS RECUEILLIS

PAR JULIEN DUPUY

18 no 194 – hiver 2022-2023 En bref > La page des enfants
PROPOS RECUEILLIS PAR LOUISON ET ETHAN-WILLIAMS (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE) Neneh Superstar de Ramzi Ben Sliman, Gaumont (1 h 35), sortie le 25 janvier Photographie : Ines Ferhat pour TROISCOULEURS LE SECRET DES PERLIMS [FILM] Cet Ă©blouissant film d’animation brĂ©silien, du rĂ©alisateur du Garçon et le Monde, mĂȘle couleurs douces et flashy pour suivre deux agents secrets de royaumes rivaux qui doivent unir leur force pour sauver la ForĂȘt magique. ‱ MARGOT PANNEQUIN Le Secret des Perlims d’AlĂȘ Abreu (UFO, 1 h 16), sortie le 18 janvier, dĂšs 6 ans Guerre des LA PETITE SOURIS ET LE PÈRE NOËL [ALBUM] La Petite Souris et le PĂšre NoĂ«l de Laurent et Olivier SouillĂ© et Florian PigĂ© (KalĂ©idoscope, 40 p., 13,50 €), dĂšs 4 ans

Un ïŹlm de Marya Zarif et AndrĂ© Kadi AU CINÉMA LE 1er FÉVRIER

JAMES CAMERON COMME UN ROC

James Cameron ne connaĂźt pas la peur : il a orchestrĂ© le naufrage du Titanic, a plongĂ© au plus profond des ocĂ©ans, a dĂ©fiĂ© les puissants de Hollywood et a rĂ©volutionnĂ© Ă  plusieurs reprises l’industrie du cinĂ©ma. Et, pourtant, on dĂ©cĂšle une pointe d’anxiĂ©tĂ© chez cet homme d’une simplicitĂ© totale, la veille de la premiĂšre projection mondiale d’Avatar. La voie de l’eau. « Je vous prĂ©viens, ce film est trĂšs diffĂ©rent du premier opus. » Il faut dire que le cinĂ©aste a tout misĂ© sur ce projet monumental. Rencontre, au lendemain de la projection, avec le plus humain des titans du cinĂ©ma.

PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY

Illustration : Nicky Barkla pour TROISCOULEURS

Cameron est une anomalie dans le petit monde du blockbuster amĂ©ricain : il est, selon le Livre Guinness des records, le seul cinĂ©aste Ă  avoir atteint Ă  deux reprises les cimes du box-office mondial puisque, en dollars constants, Titanic (1998) et Avatar (2009) occupent respectivement la troisiĂšme et la deuxiĂšme place de ce classement, juste derriĂšre le classique de 1939 Autant en emporte le vent de Victor Fleming. Mais Cameron s’est aussi imposĂ© comme un auteur Ă  part entiĂšre : scĂ©nariste, rĂ©alisateur et coproducteur de la plupart de ses projets, il opĂšre la camĂ©ra sur la trĂšs grande majoritĂ© de ses plans, en assure quasi seul le montage et signe les dessins conceptuels clĂ©s de tous ses films. Cameron est aussi, Ă  l’image de son idole Stanley Kubrick, un cinĂ©aste ingĂ©nieur : avec Abyss (1989) puis Terminator 2. Le jugement dernier (1991), il initie la rĂ©volution numĂ©rique et lance le renouveau du cinĂ©ma en relief qui va, Ă  son tour, contribuer Ă  l’abandon des projections en pellicule. Il est, Ă  ce titre, un authentique explorateur, portĂ© par cette volontĂ© forcenĂ©e de braver l’inconnu qui a nourri sa carriĂšre parallĂšle de documentariste : outre ses multiples explorations des Ă©paves du Titanic et du Bismarck, le film Deepsea Challenge 3D. L’aventure d’une vie suivait sa plongĂ©e dans la fosse des Mariannes, le lieu le plus profond des ocĂ©ans, qu’il fut le premier au monde Ă  atteindre en solitaire, en 2012. C’est dire si l’industrie du cinĂ©ma a les yeux rivĂ©s sur la sortie d’Avatar. La voie de l’eau. BĂ©nĂ©ficiant d’un investissement record (on estime que le budget avoisine 350 millions de dollars), Cameron ambitionne avec ce projet de redonner ses lettres de noblesse au spectacle cinĂ©matographique. S’appuyant sur les derniĂšres avancĂ©es en matiĂšre d’image de synthĂšse, son film est tournĂ© en relief et en haute frĂ©quence, soit Ă  quarante-huit images par secondes, contre les vingt-quatre habituelles. Une innovation qui accentue l’émerveillement procurĂ© par les paysages grandioses de Pandora, une terre luxuriante exploitĂ©e par les Terriens au

En couverture <----- Cinéma
hiver 2022-2023 – no 194
21

dĂ©triment des peuplades sauvages qui l’habitent, les Na’vi. Mais la haute frĂ©quence est surtout une technologie qui, comme le relief, permet une plus grande proximitĂ© avec les personnages. Et c’est peut-ĂȘtre lĂ  que rĂ©side la plus grande singularitĂ© de Cameron : conciliant le grandiose Ă  l’intime, l’universel au personnel, le cinĂ©aste n’érige ces monuments cyclopĂ©ens que pour en extirper de fragiles instants de vie. C’est certainement dans cette Ă©quation qu’il faut chercher le secret de son incroyable succĂšs. Et il est finalement logique que les personnages de son nouveau film soient au cƓur de l’entretien qu’il nous a accordĂ©, une semaine Ă  peine aprĂšs avoir apportĂ© la touche finale Ă  ce film qui lui aura demandĂ© plus de dix ans de travail.

OĂč puisez­vous l’énergie pour concevoir un tel film ?

Je veux simplement voir sur un Ă©cran de cinĂ©ma toutes ces idĂ©es qui sont dans ma tĂȘte depuis des annĂ©es. Je suis encore un enfant, c’est de lĂ  que vient mon Ă©nergie : « Et si cette monture ressemblait Ă  un espadon ? Oh non, attends, j’ai encore mieux : faisons une sorte d’énorme brochet crocodile avec ces dents acĂ©rĂ©es ! » Ça, c’est la premiĂšre impulsion. Ensuite, et seulement ensuite, je retravaille mes films pour ajouter une sophistication, disons, plus littĂ©raire. À ce titre, le hĂ©ros du film, l’ex-soldat Jake Sully, aujourd’hui devenu un Na’vi pĂšre de quatre enfants, est un personnage trĂšs rectiligne dans son Ă©criture, puisque je lui oppose ici

un dilemme relativement simple : « Dois-je sauver Pandora ou ma famille ? »

C’est d’ailleurs la premiĂšre fois que vous filmez une famille avec deux parents : il n’y avait que des familles monoparentales dans vos prĂ©cĂ©dents films, comme Sarah et John Connor dans Terminator 2. Le jugement dernier


Vous pouvez y ajouter Ellen Ripley et la petite Newt dans Aliens. Le retour
 Vous avez raison, mais c’est surtout la relation d’un pĂšre avec ses fils qui m’intĂ©ressait ici. Je me suis senti enfin apte Ă  parler de ces rapports humains parce que j’ai pu les vivre, affronter cette tension. Je suis un pĂšre qui observe mes quatre enfants grandir : je vois comment ils se comportent, comment ils agissent les uns avec les autres. Maintenant qu’ils ont grandi, je peux aussi Ă©changer avec eux sur ce qu’ils ont vĂ©cu durant leur enfance. Je me suis aussi replongĂ© dans ma propre expĂ©rience : qui Ă©tais-je quand j’avais 15 ou 16 ans, alors que j’étais pĂ©tri de doute, d’anxiĂ©tĂ© Ă  propos du monde qui m’entourait ? Tous ces Ă©lĂ©ments ont nourri ma narration.

Vos acteurs travaillent dans un environnement trĂšs stĂ©rile, sur un plateau de performance capture, sans dĂ©cor. Comment nourrissez­vous leurs interprĂ©tations ?

Avant le tournage, nous les avons tous emmenĂ©s dans la jungle : ils ont pu Ă©voluer au milieu d’un feuillage trĂšs dense, grimper sur des racines ou faire des bruits d’oiseau

pour se retrouver. Pour tout ce qui est liĂ© Ă  la mer, nous les avons initiĂ©s Ă  la plongĂ©e, et en particulier Ă  l’apnĂ©e. Ils ont pu, notamment, Ă©voluer dans l’eau avec des raies manta. Ce fut une expĂ©rience trĂšs forte pour Cliff Curtis, qui joue Tonowari. Cliff, en tant que Maori, avait un tatouage de raie manta sur le ventre, mais il n’en avait jamais vu. Soudain, cette expĂ©rience a donnĂ© du sens Ă  ce qu’il portait sur sa peau, et ça a forcĂ©ment influencĂ© son interprĂ©tation. Durant

s’il n’y a pas de dĂ©cor sur un plateau de performance capture, en revanche ils ont un simulacre de toutes les choses avec lesquelles ils doivent interagir : les montures, les lianes
 Les acteurs et les personnages restent l’enjeu primordial d’un projet comme celui-ci. J’avais Ă©crit trois suites Ă  Avatar, et j’ai dĂ©jĂ  tournĂ© la deuxiĂšme qui rentre en postproduction pour deux ans en janvier. Mais le succĂšs des films suivants repose sur ces personnages et sur leurs problĂ©ma-

Ă©tions Ă  99 % de rĂ©ussite sur le premier opus. Cette fois, nous avons atteint les 100 %. »

le tournage, nous essayons ensuite de leur donner un simulacre de ce que sont physiquement leurs personnages : par exemple, tous les comĂ©diens ont une perruque qui correspond aux cheveux de leur personnage Na’vi. Les cheveux conditionnent Ă©normĂ©ment la façon de bouger la tĂȘte, les Ă©paules. Ils ont aussi quelques accessoires : Sigourney voulait un chĂąle par exemple. Et

tiques : si la seule chose qui passionne le public dans Avatar. La voie de l’eau est le spectacle et les merveilles de cet univers, le troisiùme opus ne pourra pas fonctionner.

L’antagoniste, le colonel Miles Quaritch, est devenu un pur personnage de sciencefiction : dĂ©cĂ©dĂ© Ă  la fin du premier film, il renait ici dans le corps d’un Na’Vi. Il a

no 194 – hiver 2022-2023 22 CinĂ©ma > En couverture
« Nous

Focus

JAMES CAMERON EN 7 EXPLOITS

IL N’A JAMAIS SUIVI D’ÉTUDES DE CINÉMA

Alors que, dans sa jeunesse, il enchaĂźne les petits boulots (camionneur et concierge notamment), James Cameron apprend en autodidacte toutes les ficelles du mĂ©tier en lisant des livres et des travaux d’étudiants en cinĂ©ma Ă  la bibliothĂšque de l’universitĂ© de Californie du Sud, Ă  Los Angeles.

IL A FAIT TERMINATOR POUR UNE MISÈRE

FormĂ© Ă  l’école de la sĂ©rie B auprĂšs du cĂ©lĂšbre Roger Corman en officiant sur ses productions, James Cameron boucle le tournage de Terminator (1985) pour moins de 7 millions de dollars et avec beaucoup d’astuces : le dernier plan du robot, oĂč l’on voit son Ɠil qui s’éteint, est filmĂ© avec une LED entourĂ©e de papier aluminium sur laquelle on a soufflĂ© de la fumĂ©e de cigarette.

IL A CONSTRUIT LE PLUS GRAND BASSIN DE TOURNAGE DE L’HISTOIRE

Pour les prises de vues sous-marines d’Abyss (1989), Cameron installe son Ă©quipe au cƓur d’un rĂ©acteur nuclĂ©aire abandonné : ce cylindre de bĂ©ton de 20 mĂštres de haut et 65 mĂštres de diamĂštre est rempli de 30 millions de litres d’eau.

HOLLYWOOD EST TROP PETIT POUR LUI

Pour illuminer les 8 kilomĂštres d’autoroute nĂ©cessaires au tournage de la sĂ©quence de poursuite nocturne de Terminator 2 (1991), Cameron mobilise pendant trois semaines la totalitĂ© du matĂ©riel d’éclairage disponible chez l’ensemble des loueurs de Los Angeles.

IL A BLUFFÉ STANLEY KUBRICK

James Cameron rencontre son idole en 1994 et passe, Ă  sa demande, plusieurs heures Ă  lui expliquer comment il est parvenu Ă  filmer le final de True Lies (1994), dans lequel, grĂące Ă  des trucages numĂ©riques alors rĂ©volutionnaires, Arnold Schwarzenegger attaque un gratte-ciel occupĂ© par des terroristes Ă  bord d’un avion de chasse.

IL A TERMINÉ LE FILM LE PLUS OSCARISÉ DE L’HISTOIRE SANS RECEVOIR UN DOLLAR

Face au budget inflationniste de Titanic (1998), la Fox panique. Pour terminer le film tel qu’il l’entend, James Cameron renonce Ă  son salaire et Ă  son pourcentage sur les recettes. Avant de scotcher une lame de rasoir sur sa station de montage, avec un petit mot : « Use only if film sucks » (« à n’utiliser qu’en cas de film nul »).

IL A ÉCHAPPÉ À LA MORT À BORD DE LA NAVETTE SPATIALE COLUMBIA

Au dĂ©but des annĂ©es 2000, Cameron est en pourparlers avec la NASA pour ĂȘtre le premier homme Ă  tourner dans l’espace, Ă  bord de la station spatiale ISS. La NASA refuse et lui propose d’embarquer Ă  bord d’un des prochains vols de la navette Columbia. Peu enclin aux compromis, Cameron dĂ©cline l’offre. La navette se dĂ©sintĂšgre durant son voyage retour, en fĂ©vrier 2003. ‱ J. D.

DENIS MÉNOCHET

23 LES FILMS VELVET ET BAXTER FILMS PRÉSENTENT UN FILM DE GUILLAUME RENUSSON
AMIR
LE 4
ADVITAMDISTRIBUTION #LESSURVIVANTS hiver 2022-2023 – no 194 En couverture <----- CinĂ©ma
ZAR
EBRAHIMI
JANVIER AU CINÉMA

suis encore un enfant, c’est de lĂ  que vient mon Ă©nergie. »

les pensĂ©es de celui qu’il fut, transfĂ©rĂ©es dans le corps d’une race qu’il s’évertuait Ă  combattre. Ce qui crĂ©e une tension formidable chez lui.

C’est particuliĂšrement prĂ©gnant avec la scĂšne dans laquelle il Ă©crase dans son poing le crĂąne de son prĂ©cĂ©dent corps : c’est de la pure science-fiction, et le genre me permet de dĂ©peindre un personnage qui est dans le dĂ©ni de sa prĂ©cĂ©dente existence. Quaritch est dans une angoisse existentielle. L’écriture de ce personnage contribue au fait qu’Avatar. La Voie de l’eau est, je pense, trĂšs diffĂ©rent de ce que les gens peuvent attendre d’une suite d’Avatar.

C’est indĂ©niable et pourtant, comme vous l’aviez dĂ©jĂ  fait entre Terminator et Terminator 2. Le jugement dernier, vous installez des sĂ©quences miroirs entre les deux films.

C’est en particulier le cas du personnage de Quaritch : sa « renaissance » dans un avatar renvoie Ă  la « renaissance » de Jake Sully dans son avatar telle qu’on avait pu la voir dans le premier film. Ce dernier se montrait fougueux quand on transfĂ©rait son esprit d’humain paraplĂ©gique dans ce corps artificiel de Na’vi. Mais, chez Quaritch, c’est la rage et la dĂ©testation de soi qui prime : il frappe, cogne et finalement s’accepte quand il comprend que son nouveau corps possĂšde des crocs carnassiers.

Comment se dĂ©roule le casting d’un film tournĂ© en performance capture, puisque la

plupart de vos acteurs interprùtent des personnages en images de synthùse ?

C’est exactement la mĂȘme chose que sur un film traditionnel, notamment parce que nos personnages numĂ©riques ressemblent Ă©normĂ©ment aux comĂ©diens qui les interprĂštent – mĂȘme s’ils ont des yeux plus grands, des oreilles pointues, un faciĂšs fĂ©lin. Il ne fallait absolument rien perdre de leur interprĂ©tation. Je dirais que nous Ă©tions Ă  99 % de rĂ©ussite sur le premier opus. Cette fois, je pense que nous avons atteint les 100 %. Quand le visage numĂ©rique n’est pas convaincant, c’est que nous ne sommes pas parvenus Ă  dupliquer le fonctionnement organique du visage du comĂ©dien.

Ce fut particuliĂšrement complexe pour le personnage de Kiri : c’est une Na’vi adolescente qui est jouĂ©e par Sigourney Weaver.

Or, Sigourney a 73 ans. Il a donc d’abord fallu comprendre le visage de Sigourney tel qu’il est aujourd’hui, puis le transfĂ©rer sur le visage qu’elle avait Ă  14 ans et ensuite nous avons pu crĂ©er Kiri.

Comment se dĂ©roule ce processus de rajeunissement ?

Avec des tonnes de rĂ©fĂ©rences. Sigourney nous a donnĂ© des dizaines de photos d’elle jeune, mais aussi des vieux films de famille. Mais ce qui nous a le plus aidĂ©s, c’est Alien.

Le huitiĂšme passager [rĂ©alisĂ© par Ridley Scott et sorti en 1979, ndlr]. Elle avait une bonne vingtaine d’annĂ©es lors du tournage, et le film comporte Ă©normĂ©ment de plans trĂšs rapprochĂ©s d’elle : c’était une matiĂšre

premiĂšre formidable pour, par exemple, Ă©tudier de façon approfondie la structure particuliĂšre de sa mĂąchoire. C’était Ă©normĂ©ment de travail, mais c’était indispensable pour saisir l’essence de ce que fut la jeune Sigourney. C’était Ă©mouvant de voir cette connexion entre cette dame de 73 ans et la jeune femme qu’elle fut.

Il y a aussi son jeu : elle parvient Ă  bouger, se mouvoir comme une adolescente. Oui, elle a rĂ©ussi Ă  adopter les postures parfois Ă©tranges des adolescents, elle tripotait ses cheveux quand elle Ă©tait nerveuse par exemple. Elle a passĂ© beaucoup de temps avec des ados pour observer leur comportement. Au dĂ©but du projet, elle m’a prĂ©venu : « Jim, je ne ferai pas la voix du personnage ! » Mais finalement elle y est parvenue, sa voix a notamment grimpĂ© d’une octave, sans qu’elle s’en aperçoive ! Kiri est un personnage trĂšs cher Ă  mon cƓur. DĂ©jĂ  parce qu’elle ne peut exister que grĂące aux technologies mises en place sur le film : la performance capture, nos logiciels d’animation faciale, les rendus de la peau et la modĂ©lisation des yeux Et elle s’inspire beaucoup de ma propre fille qui, pendant une annĂ©e entiĂšre, se cachait le visage sous une capuche. Je n’ai pas vu son visage durant toute sa quatorziĂšme annĂ©e !

Vous ĂȘtes vĂ©gane depuis plus de dix ans, avez dĂ©veloppĂ© des cultures pĂ©rennes de lĂ©gumineuses riches en nutriments dans une exploitation au Canada et vous

dĂ©noncez notre dĂ©connexion avec la nature dans Avatar. Comment ĂȘtre fidĂšle Ă  cet engagement Ă©cologiste en tournant un tel blockbuster ?

Nous avons Ă©tabli trĂšs tĂŽt quelle serait la quantitĂ© d’énergie nĂ©cessaire et, Ă  la suite de ces Ă©tudes, nous avons fait installer un mĂ©gawatt de panneaux solaires sur le toit de notre studio. Non seulement ils ont fourni l’énergie nĂ©cessaire pour tous nos ordinateurs et nos serveurs, mais nous avons obtenu en prime un surplus que nous avons pu vendre aux Manhattan Beach Studios. C’était donc une trĂšs bonne affaire financiĂšrement, en plus de nous garantir une empreinte carbone nĂ©gative. Nous avons Ă©galement mis en place une cantine et une table de rĂ©gie exclusivement vĂ©ganes, que ce soit Ă  Los Angeles, pour les sections en performance capture, ou en Nouvelle-ZĂ©lande pour tout le reste Je suis trĂšs pragmatique sur ces choses-lĂ . Il aurait Ă©tĂ© absurde de ne pas se montrer responsable sur ces points compte tenu du propos du film.

Avatar. La voie de l’eau de James Cameron, Walt Disney (3 h 12), sortie le 14 dĂ©cembre

no 194 – hiver 2022-2023 24 CinĂ©ma > En couverture
« Je
UN FILM DE PIETRO MARCELLO avec la participation de YOLANDE MOREAU CG CINÉMA ET AVVENTUROSA PRÉSENTENT LOUIS GARREL JULIETTE JOUAN RAPHAËL THIÉRY NOÉMIE LVOVSKY L'ENVOL AU CINÉMA LE 11 JANVIER “UN COUP DE CƒUR ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ” LE FIGARO

L’Ours d’or Ă  Berlin pour Nos soleils de Carla SimĂłn ; Javier Bardem et PenĂ©lope Cruz nommĂ©s la mĂȘme annĂ©e aux Oscars ; les impressionnants Pacifiction d’Albert Serra et As bestas de Rodrigo Sorogoyen projetĂ©s le mĂȘme jour Ă  Cannes
 Cette annĂ©e, le cinĂ©ma espagnol a retrouvĂ© des couleurs sur la scĂšne internationale. EnquĂȘte sur les causes de cette rĂ©jouissante vitalitĂ©. Depuis plusieurs mois, la frĂ©nĂ©sie festivaliĂšre du cinĂ©ma espagnol traduit une vitalitĂ© qui impressionne par la quantitĂ©, la qualitĂ© et la variĂ©tĂ© des films produits. Une palette qui s’étend jusqu’au cinĂ©ma d’animation, qui n’était jusqu’alors pas vraiment le fort du cinĂ©ma ibĂ©rique. AprĂšs le sacre aux Oscar du court mĂ©trage d’Alberto Mielgo, The Windshield Wiper, le dĂ©tonnant Unicorn Wars d’Alberto VĂĄzquez (en salles le 28 dĂ©cembre) a fait sensation au prestigieux festival international du film d’animation d’Annecy. Entre l’émotion suscitĂ©e par la veuve d’une victime

de l’E.T.A. dans le thriller Les Repentis d’IcĂ­ar BollaĂ­n et les rires que provoquent Javier Bardem dans la comĂ©die acide El buen patrĂłn de Fernando LeĂłn de Aranoa, il y en a pour tous les goĂ»ts. Plus qu’un frĂ©missement, il semble s’agir d’un phĂ©nomĂšne d’ampleur, dans lequel la France tient une place impor-

niñas. Une visibilitĂ© des rĂ©alisatrices que l’on doit en partie aux efforts du gouvernement espagnol pour renforcer la diversitĂ© dans un secteur jusqu’alors trĂšs masculin. « Nous avons dĂ©cidĂ© depuis 2020 de rĂ©server un minimum de 35 % des aides Ă  la production Ă  des films rĂ©alisĂ©s par des femmes », nous

eu maille Ă  partir avec un cinĂ©ma d’auteur trĂšs progressiste », rappelle-t-elle.

UNE RÉCONCILIATION DIFFICILE

tante : le thriller franco-espagnol As bestas de Rodrigo Sorogoyen, avec Marina FoĂŻs et Denis MĂ©nochet, a cartonnĂ©, alors que les tourments polynĂ©siens de BenoĂźt Magimel dans le dernier film d’Albert Serra ont chamboulĂ© les cinĂ©philes. Les coproductions franco-espagnoles se multiplient et les festivals hexagonaux consacrĂ©s au cinĂ©ma hispanique sont en pleine forme. Le festival marseillais CineHorizontes a rĂ©compensĂ© en novembre Nos soleils de Carla SimĂłn (lire p. 28 et p. 66) et La maternal de Pilar Palomero, dĂ©jĂ  aurĂ©olĂ©e de quatre Goyas – les CĂ©sars espagnols – l’annĂ©e derniĂšre pour Las

explique Beatriz Navas, directrice gĂ©nĂ©rale de l’Institut de la cinĂ©matographie et des arts audiovisuels (ICAA), rattachĂ© au ministĂšre de la Culture espagnol.

Plus largement, l’arrivĂ©e au pouvoir en 2018 du gouvernement socialiste de Pedro SĂĄnchez a amplement favorisĂ© l’élan actuel, rĂ©sultat de quatre annĂ©es d’efforts financiers et de forte promotion des films Ă  l’étranger, comme nous l’a indiquĂ© Pilar MartĂ­nezVasseur, codirectrice du festival du cinĂ©ma espagnol de Nantes et professeure en histoire et civilisation de l’Espagne contemporaine. « La droite et le Parti populaire ont toujours

MalgrĂ© le succĂšs des films espagnols Ă  l’étranger, la situation dans le pays est loin d’ĂȘtre rĂ©jouissante. « Il y a toujours eu un grand dĂ©samour du public et des critiques espagnols pour notre cinĂ©ma », nous explique Andrea G. Bermejo, rĂ©dactrice en chef du mensuel CinemanĂ­a. « Il y a tout de mĂȘme eu de belles exceptions ces derniers mois », souligne-t-elle, citant l’exemple de Nos soleils, qui a quasiment atteint les 400 000 entrĂ©es et dĂ©passĂ© les 2 millions d’euros de recettes. Des chiffres trĂšs rarement atteints pour un film d’auteur. « Ces derniĂšres semaines, neuf films espagnols se sont classĂ©s dans le Top 20 du box-office. C’est une proportion extraordinaire », se fĂ©licite de son cĂŽtĂ© la directrice gĂ©nĂ©rale de l’ICAA. Les films d’auteur espagnols restent certes trĂšs loin des 2,4 millions de spectateurs de la comĂ©die Padre no hay mĂĄs que uno 3 et des 3,2 millions pour le blockbuster d’animation amĂ©ricain

CinĂ©ma > EnquĂȘte
26 « En Espagne, 35 % des aides vont Ă  des femmes cinĂ©astes. » no 194 – hiver 2022-2023

Les Minions 2. Mais l’accueil rĂ©servĂ© par les Espagnols Ă  Nos soleils couronne le talent de Carla SimĂłn, dĂ©couverte en 2017 avec Été 93, dĂ©jĂ  rĂ©compensĂ© du Prix du meilleur premier film Ă  Berlin. Quand on demande Ă  Éric Lagesse de Pyramide, distributeur de ces deux films, si le cinĂ©ma espagnol n’a pas eu tendance Ă  Ă©clipser ces derniers mois les films latino-amĂ©ricains, celui qui sortira en mars prochain le thriller colombien L’Éden, Prix de la Semaine de la critique Ă  Cannes, et coproduit par une sociĂ©tĂ© française, rappelle qu’« au Mexique, en Argentine ou au Chili, le nombre de nouveaux films de qualitĂ© reste extrĂȘmement impressionnant. Mais il semble en effet qu’il y ait en ce moment davantage d’envie du public français pour les films espagnols. » Un appĂ©tit qui peut s’expliquer en partie par les thĂšmes et l’audace des auteurs actuels.

NOUVELLE GÉNÉRATION

Nos soleils, centrĂ© sur une famille de paysans sommĂ©e d’abandonner ses vergers au profit de panneaux solaires, symbolise l’intĂ©rĂȘt renouvelĂ© des cinĂ©astes espagnols pour le thĂšme de la ruralitĂ©. Dans son premier film, El agua, Ă©galement prĂ©sentĂ© cette annĂ©e Ă  Cannes Ă  la Quinzaine des rĂ©alisateurs, Elena LĂłpez Riera (lire p. 28) s’intĂ©resse aux croyances autour de la crue d’une riviĂšre dans une bourgade du Sud-Est espagnol. Un nouveau regard sur cette Espagne abandonnĂ©e que Rodrigo Sorogoyen dĂ©peint si bien dans As bestas, oĂč il est cette fois question d’installation d’éoliennes au fin fond de la Galice. Les films de cette nouvelle gĂ©nĂ©ration de cinĂ©astes mettent Ă©galement en avant la question de la maternitĂ©, et fixent davantage leur regard sur l’adolescence. Un thĂšme finalement peu abordĂ© depuis le chef-d’Ɠuvre de Carlos Saura CrĂ­a cuervos
 en 1976. « Je pense que Carlos Saura ou Pedro AlmodĂłvar ont surtout eu de l’influence sur la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente », avance JosĂ© Luis Rebordinos, directeur du festival international du film de Saint-SĂ©bastien. Sans observer de rĂ©elle rĂ©volution dans les formes cinĂ©matographiques, il se dit lui aussi impressionnĂ© par le nombre, la qualitĂ© et la diversitĂ© des films. Preuve de ce foisonnement, il considĂšre que, outre les Ɠuvres dĂ©jĂ  citĂ©es, les nouveaux films de Carlos Vermut, Alberto RodrĂ­guez, Isabel Coixet, Fernando Franco, Juan Diego Botto, Jaime Rosales, Isaki Lacuesta, Oriol Paulo ou encore Mikel Gurrea sont majeurs. « Je parlerais davantage d’un renouveau gĂ©nĂ©rationnel que d’un changement de paradigme », nous confie JonĂĄs Trueba, l’un des rĂ©alisateurs les plus intĂ©ressants et singuliers de ce nouvel Ă©lan hispanique. Un artiste capable aussi bien de sĂ©duire avec un docu-fiction de trois heures quarante sur la jeunesse madrilĂšne (Qui Ă  part nous, 2021) qu’avec Venez voir (sortie le 4 janvier, lire p. 66), comĂ©die dramatique d’à peine plus d’une heure sur la sociĂ©tĂ© espagnole post-Covid. Il aura fallu attendre 2020 et son cinquiĂšme long mĂ©trage pour qu’on le dĂ©couvre en France. « Quand je lui ai proposĂ© de sortir Eva en aoĂ»t, il Ă©tait hyper Ă©tonnĂ©, il disait que ça n’intĂ©resserait pas le public français ! » se remĂ©more BĂ©nĂ©dicte Thomas,

aftersun

Un film de Charlotte Wells Avec Paul Mescal et Frankie Corio

LE 1ER FÉVRIER AU CINÉMA

« Un amour pÚre-fille qui séduit tout sur son passage » Konbini
« Une grùce empreinte de tristesse » Le Monde
«Un rare moment de tendresse et de délicatesse » Le Figaro
EnquĂȘte < CinĂ©ma
27 hiver 2022-2023 – no 194
PARK JI-MIN CHARLOTTE VINCENT ET KATIA KHAZAK PRÉSENTENT UN FILM DE DAVY CHOU RETOUR A SEOUL OH KWANG-ROK GUKA HAN KIM SUN-YOUNG YOANN ZIMMER HUR OUK-SOOK ET LOUIS-DO DE LENCQUESAING [ ]25 JANVIER AU CINÉMA “PROFOND ET ÉCLATANT.” TROIS COULEURS Les Films du Losange / www.ïŹlmsdulosange.com

FOUGUE SENTIMENTALE

j’ai un mĂ©rite,

là : ne pas avoir eu peur. »

MACHA MÉRIL

Visage malicieux de la Nouvelle Vague, comĂ©dienne de théùtre audacieuse, Ă©crivaine et fidĂšle accompagnatrice de talents
 À 82 ans, Macha MĂ©ril n’a rien perdu de la rĂ©bellion joyeuse de ses 20 ans. Alors que paraĂźt son livre L’Homme de Naples, et que la CinĂ©mathĂšque française organise une grande rĂ©trospective autour de la Nouvelle Vague, on l’a rencontrĂ©e dans son salon, entourĂ©es de tableaux abstraits. L’inclassable artiste remonte avec verve le fil de ses beaux souvenirs, engagĂ©s et amoureux.

Vous publiez L’Homme de Naples, le rĂ©cit de votre histoire d’amour mouvementĂ©e avec le grand photographe italien Luciano D’Alessandro. Pourquoi ressentiez­vous le besoin de reconstituer cette partie de votre passĂ© sentimental ?

Je suis Ă  un Ăąge oĂč le passĂ© me saute Ă  la gueule. Ça m’est arrivĂ© plusieurs fois. Une fois quand j’ai retrouvĂ© Michel Legrand, mon amour de jeunesse, au bout de cinquante ans, ce qui a bouleversĂ© ma vie quand mĂȘme [Macha MĂ©ril et le musicien, disparu en 2019, avaient vĂ©cu une courte idylle en 1964 Ă  Rio de Janeiro, avant de se remettre ensemble en 2013, ndlr]. Le deuxiĂšme moment, c’est quand Jean-Luc Godard est dĂ©cĂ©dĂ©. Alors, tout d’un coup, on a redĂ©couvert ce film formidable qu’est Une femme mariĂ©e [elle incarne l’hĂ©roĂŻne de ce film sorti en 1964, ndlr].

Vous aviez conçu Ă  l’époque un roman graphique Ă  partir des photogrammes du film. Oui, c’est le producteur Anatole Eliacheff, mari de Françoise Giroud [figure majeure de la presse française, qui a cofondĂ© en 1953 L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber et a Ă©tĂ© secrĂ©taire d’État Ă  la Condition fĂ©minine sous ValĂ©ry Giscard d’Estaing, ndlr], qui m’avait suggĂ©rĂ© de faire quelque chose autour du film. J’ai eu l’idĂ©e d’utiliser les pho-

togrammes. Et j’ai compris que, quand on arrĂȘte l’image d’un film, elle n’est jamais tout Ă  fait nette. Ce rĂ©el qui Ă©chappe, c’est d’une beauté  Ça a donnĂ© ce livre, aujourd’hui collector [Journal d’une femme mariĂ©e, cosignĂ© avec Jean-Luc Godard et paru aux Ă©ditions DenoĂ«l en 1965, ndlr]. Le film lui-mĂȘme est un petit miracle. Il est trĂšs spĂ©cial. Comme on dit en italien, cotto e mangiato (« aussitĂŽt cuit, aussitĂŽt mangé »). Godard m’avait choisie parce qu’il pensait que j’avais une charpente, que je ressemblais Ă  une sculpture d’Aristide Maillol. Sur le tournage, il Ă©tait trĂšs chagrinĂ© par sa rupture avec Anna Karina. Il lui Ă©crivait des bafouilles tous les jours. Il avait ce sujet des mystĂšres de la procrĂ©ation en tĂȘte depuis un bon moment. Et donc il a pensĂ© Ă  cette hĂ©roĂŻne qui a un mari, un amant, et tombe enceinte. Elle va voir le gynĂ©co qui lui demande : « Qui est le pĂšre, s’il vous plaĂźt ? » Quand il comprend qu’elle ne sait pas, il est dĂ©semparĂ©. Le pauvre type, c’était un vrai gynĂ©co ! Jean-Luc, c’était ça sa merveille, il mĂ©langeait le reportage, le documentaire avec la fiction.

Comment le film, qui aborde des enjeux trĂšs modernes, a­t­il Ă©tĂ© reçu ?

On est allĂ©s au Festival de Venise, oĂč il a Ă©tĂ© censurĂ©, car c’était trĂšs catho. Le film,

qui s’appelait au dĂ©part La Femme mariĂ©e – on nous a demandĂ© de changer « la » en « une », pour ne pas dire que toutes les femmes Ă©taient adultĂšres –, Ă©tait considĂ©rĂ© comme irrĂ©vĂ©rencieux. Ils voulaient me donner le Prix d’interprĂ©tation, ils me l’ont enlevĂ© au dernier moment, parce que l’Église catholique a dit « pas possible, on ne peut pas couronner un tel film ».

Votre corps est trÚs fragmenté dans Une femme mariée. Un peu comme dans Au pan coupé de Guy Gilles, sorti en 1968.

Oui, je suis lĂ  tout le temps, mais en tout petits morceaux. Mais c’était compliquĂ© aprĂšs Une femme mariĂ©e, parce que je sentais que je risquais d’ĂȘtre la femme d’un seul film. Comme RenĂ©e Falconetti, qui a fait La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer [film sorti en 1928, ndlr].

Votre participation Ă  la Nouvelle Vague a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. Pourtant, vous en ĂȘtes un des visages les plus marquants. La CinĂ©mathĂšque organise en ce moment une grande rĂ©trospective autour du mouvement. Vous vous sentez icĂŽnisĂ©e ?

J’ai l’impression que j’incarne un passĂ© dont beaucoup de jeunes sont nostalgiques. Il y a une chercheuse qui m’a contactĂ©e pour

CinĂ©ma > L’entretien face camĂ©ra
© D. R. 30 no 194 – hiver 2022-2023
« Si
c’est celui ­

faire un livre sur les actrices de la Nouvelle Vague. Je me suis rendu compte que j’étais la derniĂšre survivante. Enfin, il y a Alexandra Stewart [vue dans des films de Pierre Kast ou de Louis Malle, ndlr] et moi. Les autres – Anna Karina, Bernadette Lafont
 —, elles ont toutes disparu. Ça me donne une mission : celle d’ĂȘtre en forme, pour montrer que nous n’étions pas des femmes quelconques. Et je pense que vous, votre gĂ©nĂ©ration, ĂȘtes hĂ©ritiĂšres de tout ce que, nous, on a dĂ©blayĂ© Ă  ce moment-lĂ . Le cinĂ©ma a eu un rĂŽle considĂ©rable dans l’émancipation des femmes. Non seulement avec l’avĂšnement de cinĂ©astes femmes comme AgnĂšs Varda, mais aussi par sa maniĂšre d’aborder certains sujets. Quand on me dit que Godard Ă©tait misogyne, je dis : « Mais attendez une minute, il a parlĂ© des femmes en des termes trĂšs nouveaux ! » Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles ses films choquaient. Alors, bon, je vais me faire des ennemis – elle en particulier –, mais quand on me dit « Brigitte Bardot, femme libre », non ! C’était une femme-objet. Tout ce que nous avons essayĂ© d’éviter d’ĂȘtre.

Sur le site de l’INA, il y a une archive datant de 1959 dans laquelle on vous voit prĂšs de la Sorbonne puis Ă  votre premier casting. L’homme qui vous auditionne vous dit qu’il recherche un visage plus allongĂ© que le vĂŽtre mais que vous pourriez bien faire l’affaire. Qu’est­ce qui se passait dans votre tĂȘte Ă  cet instant ?

Ah oui ! C’était sur le boulevard Saint-Michel. Et le type qui m’avait interviewĂ©e Ă©tait une espĂšce de salopard qui me draguait Ă  mort. Je l’ai rabrouĂ©, en prenant le risque qu’il ne passe pas l’interview. Quand j’ai commencĂ©, j’avais 17 ans, j’étais blonde avec une choucroute, on se mettait des trucs autour de la taille [elle mime une ceinture qu’elle serre, ndlr] – je me rappelle encore comme ça faisait mal – parce que c’était le modĂšle absolu. Mais j’ai vite compris que c’était la fausse route. Il faut bien se rappeler que nous Ă©tions tous politisĂ©s. Et, moi, cette prise de conscience, je la dois Ă  mes compagnons, aux Ă©tudiants de Saint-Germain-des-PrĂ©s. Je ne viens pas du tout d’un milieu politisĂ©, mais d’une famille Ă©migrĂ©e russe [les Gagarine, d’ascendance noble, qui est arrivĂ©e en France dans les annĂ©es 1920 avec le statut d’apatride, comme elle le raconte dans son livre Vania, Vassia et la fille de Vassia, ndlr], on faisait tout ce qu’on pouvait pour survivre. Mes sƓurs Ă©taient plutĂŽt de droite. Moi, j’étais championne de bebop [une danse nĂ©e dans les caves de Saint-Germain-desPrĂ©s, ndlr]. J’étais fauchĂ©e, mais j’ai rencontrĂ© beaucoup de monde. Et donc tout ce cinĂ©ma-lĂ  qui naissait a correspondu Ă  un Ă©veil. Il fallait lutter contre de Gaulle, qui incarnait une bourgeoisie que nous rejetions.

Alors l’ambiguĂŻtĂ© de la part de tous ces braves jeunes cinĂ©astes, c’est que, tout de mĂȘme, ils faisaient du cinĂ©ma et usaient leurs fonds de culotte Ă  la CinĂ©mathĂšque pas seulement pour l’amour de l’art, mais aussi pour avoir de jolies filles ! Nous, les filles, on voulait seconder l’art cinĂ©matographique – qui, Ă  ce moment-lĂ , rattrapait son retard sur le Nouveau Roman ou l’architecture nouvelle. Il fallait secouer ce cinĂ©ma qui Ă©tait plan-plan.

L’entretien face camĂ©ra < CinĂ©ma
Comment avez­vous vĂ©cu cette effervescence de la Nouvelle Vague ?
AU CINÉMA LE 4 JANVIER
ET DIALOGUES PHILIPPE LIORET IMAGE GILLES HENRY (AFC) MONTAGE ANDRÉA SEDLACKOVA DÉCORS THIERRY ROUXEL ASSISTANTE À LA MISE EN SCÈNE LAURE MONRRÉAL SON JEAN-MARIE BLONDEL ÉRIC TISSERAND OLIVIER TOUCHE CASTING CORALIE AMADEO DIRECTEURS DE PRODUCTION FRANÇOIS HAMEL ANTOINE THÉRON (ADP) MUSIQUE ORIGINALE FLEMMING NORDKROG PRODUIT PAR MARIELLE DUIGOU ET PHILIPPE LIORET COPRODUCTEUR JOSEPH ROUSCHOP UNE COPRODUCTION FIN AOÛT ORANGE STUDIO FRANCE 3 CINÉMA GAPBUSTERS AVEC LA PARTICIPATION DE OCS FRANCE TÉLÉVISIONS WALLIMAGE (LA WALLONIE) EN ASSOCIATION AVEC SOFITVCINÉ 8 ET CINÉCAP 4 AVEC LE SOUTIEN DE LA PROCIREP EN COPRODUCTION AVEC RTBF (TÉLÉVISION BELGE), SHELTER PROD VOO ET BE TV PROXIMUS AVEC LE SOUTIEN DE TAXSHELTER.BE ET ING ET DU TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL DE BELGIQUE ET L’AIDE DU CENTRE DU CINÉMA ET DE L’AUDIOVISUEL DE LA FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES VENTES INTERNATIONALES ORANGE STUDIO DISTRIBUTION FRANCE PANAME DISTRIBUTION JEAN-PIERRE LORIT NASSIM LYES MYRIEM AKHEDDIOU ARSÈNE MOSCA FÉJRIA DÉLIBA MARIE DOMPNIER PHOTO GUY FERRANDIS 2022 © FIN AOÛT PRODUCTIONS ORANGE STUDIO FRANCE CINEMA GAPBUSTERS UN FILM DE PHILIPPE LIORET 16 ANS SABRINA LEVOYE TEÏLO AZAÏS PAR LE RÉALISATEUR DE JE VAIS BIEN, NE T’EN FAIS PAS” WELCOME” LE FILS DE JEAN” 31 hiver 2022-2023 – no 194
SCÉNARIO

Il y a des gens qui n’ont pas embrayĂ©. Mais vous savez, c’est toujours comme ça : quand il y a une poussĂ©e trĂšs moderne, en gĂ©nĂ©ral, le public ne suit pas. C’est avant tout des gens dĂ©sireux de la montĂ©e du progrĂšs qui comprennent tout de suite. Pendant et aprĂšs la guerre d’AlgĂ©rie, il y avait des cinĂ©astes qui faisaient un cinĂ©ma d’extrĂȘme droite. La sociĂ©tĂ© française Ă©tait trĂšs archaĂŻque. On Ă©tait en guerre contre ça. Et, nous les femmes, on a Ă©tĂ© les premiĂšres Ă  fumer dans la rue, on commençait Ă  s’autoriser Ă  porter des pantalons. Moi, je m’étais inscrite Ă  l’école du TNP [le Théùtre national populaire, alors dirigĂ© par Jean Vilar, ndlr] et pas au Conservatoire – qu’on considĂ©rait comme trĂšs bourgeois. Chaque film qu’on faisait Ă©tait l’objet d’une discussion publique et d’une discussion entre

« L’Église catholique a dit ”on ne peut pas couronner un tel film”. »

nous : les rĂ©alisateurs, les producteurs – Anatole Dauman [qui a produit des films de Godard, de Chris Marker ou d’Alain RobbeGrillet, ndlr] ou Marin Karmitz [fondateur de la sociĂ©tĂ© mk2, qui Ă©dite ce magazine, ndlr]  –, mais aussi les acteurs. J’avais deux mythes. Celui de l’Actors Studio, d’abord. Je suis allĂ©e aux États-Unis dans les annĂ©es 1960, mais j’ai trouvĂ© ça ridicule. J’ai jouĂ© dans Mercredi soir, 9 heures avec Dean Martin, alors que j’adorais le cinĂ©ma de John Cassavetes, les livres de Tennessee Williams. Et puis j’avais ce deuxiĂšme mythe, cette fois tout Ă  fait valable : c’était le cinĂ©ma italien.

Et vous vous ĂȘtes installĂ©e en Italie juste aprĂšs ?

Oui, je suis partie y vivre pendant dix ans. Pendant les années 1970, il y avait les Bri-

gades rouges. Roberto Rossellini, Luchino Visconti Ă©taient morts, ça a tout brouillĂ©. Et c’était trop tard pour me rattacher Ă  ce cinĂ©ma que j’aimais tant. J’ai Ă©pousĂ© Gian Vittorio Baldi, un producteur de documentaires. Ce coup de foudre pour l’Italie, je l’ai toujours. Les gens vivent bien, mangent bien, s’habillent bien, sont drĂŽles, sympathiques, un peu filous. Ça ressemble Ă  ce que la Russie a Ă©tĂ© pendant une pĂ©riode du communisme – pas depuis Vladimir Poutine, mais avant. Il y avait une sorte de fraternitĂ© qui faisait que c’était vivable. Ça n’a pas Ă©tĂ© des annĂ©es heureuses professionnellement, parce que je n’avais pas le physique d’une femme italienne. Je parlais italien sans un poil d’accent, mais ils ne me considĂ©raient pas.

Quelle est la premiĂšre image de cinĂ©ma qui vous a marquĂ©e ?

Quand j’étais petite ? Je ne sais pas, mais quand j’ai commencĂ© Ă  frĂ©quenter la CinĂ©mathĂšque, j’avais Ă©tĂ© frappĂ©e par Citizen Kane, par Roberto Rossellini
 Pour nous, les films d’Henri Verneuil, tout ça, c’était du caca. Je trouve qu’on n’est pas assez radical maintenant.

AprĂšs avoir lu le scĂ©nario d’Au pan coupĂ© de Guy Gilles, vous avez fondĂ© la sociĂ©tĂ© Macha Films pour soutenir le projet.

J’ai aussi produit Quatre nuits d’un rĂȘveur de Robert Bresson, j’ai coproduit un film de Pier Paolo Pasolini, un autre de Jean-Marie Straub
 Ma sociĂ©tĂ© existe toujours, mais je m’occupe surtout de théùtre.

Longtemps invisibilisĂ©e, l’Ɠuvre de Guy Gilles renaĂźt – fin octobre, elle a fait l’objet d’une rĂ©trospective. Comment votre rencontre s’est­elle faite ? C’était tout Ă  fait particulier. Guy me croise dans la rue – il habitait rue de SevignĂ©, pas loin d’ici. Il me dit : « Oh ! J’ai envie de te filmer. » Alors ça, j’ai trouvĂ© que c’était brut, animal. Et je pense que, chez les trĂšs grands cinĂ©astes, c’est ça le moteur. On tournait par bribes, Ă  cinq six. Guy Ă©tait charmant, mais toujours tendu, solitaire. Il regardait tout. Comme mon photographe, il avait toujours son appareil Leica autour du cou. J’ai tendrement aimĂ© Guy. Si le sida ne l’avait pas emportĂ©, je pense qu’il aurait continuĂ© Ă  ĂȘtre un immense cinĂ©aste. Quand on a fait Au pan coupĂ©, il avait eu un accueil incroyable de Marguerite Duras. Elle disait que c’était le plus beau film d’amour qu’elle avait jamais vu. Il Ă©tait dans cette lignĂ©e-lĂ . J’avais aussi fait avec lui le trĂšs beau Crime d’amour [sorti en 1982, ndlr]. Quand il a commencĂ© Ă  faire autre chose, ça n’a pas marchĂ©. On lui a dit qu’il fallait qu’il fasse un grand film, mais il aurait

dĂ» rester comme Marguerite Duras : continuer Ă  faire ses films trĂšs singuliers, forts, beaux, artisanaux, avec son talent Ă  lui. Les trois grands films que j’ai pu faire, c’est Une femme mariĂ©e de Godard, Au pan coupĂ© de Guy et Roulette chinoise de Rainer W. Fassbinder. C’est quand mĂȘme des gens qui Ă©taient libres. C’est-Ă -dire qu’ils pouvaient tourner sans avoir un producteur sur le dos. Ils travaillaient seuls, et moi c’est quelque chose auquel je crois beaucoup.

Quels ont Ă©tĂ© vos plus grands exploits comme actrice ?

Dans le film de Fassbinder [Roulette chinoise, sorti en 1976, ndlr], je jouais une sourdemuette. Il fallait faire des gestes trĂšs compliquĂ©s. Dans une scĂšne, il me faisait danser avec des bĂ©quilles, et il fallait que je tombe Ă  la renverse comme ça [elle mime la chute, ndlr]. J’ai dĂ©couvert que la langue des signes n’est pas internationale, comme on lit sur les lĂšvres. Donc il fallait que j’apprenne la rĂ©plique en allemand et qu’ensuite je fasse les signes. Avec AgnĂšs Varda aussi, qui m’a foutue Ă  poil dans une baignoire pour Sans toit ni loi, Ă©lectrocutĂ©e [dans ce film culte, Macha MĂ©ril incarne Mme Landier, une spĂ©cialiste des platanes qui raconte, juste aprĂšs avoir Ă©chappĂ© Ă  une Ă©lectrocution dans son bain, sa rencontre fortuite avec Mona, la jeune vagabonde au destin tragique, incarnĂ©e par Sandrine Bonnaire, ndlr]. Mais c’était pour me brimer un peu, parce que j’avais demandĂ© qu’elle engage StĂ©phane Freiss [qui y joue un ingĂ©nieur agricole qui sauve Mme Landier, et avec lequel Macha MĂ©ril a vĂ©cu une histoire d’amour, ndlr]. Ça me rappelle une femme morte que j’ai jouĂ©e dans Les Frissons de l’angoisse de Dario Argento. LĂ , c’étaient vraiment les effets spĂ©ciaux. J’avais des bouts de vitre collĂ©s sur le cou pendant des heures. C’était pas trĂšs amusant. Mais avec les trĂšs grands comme ça, je suis d’une docilitĂ© totale.

CinĂ©ma > L’entretien face camĂ©ra
1 2 2 Une femme mariée (1964) de Jean-Luc Godard © Gaumont
32 no 194 – hiver 2022-2023
1

Vous Ă©tiez proche de Marguerite Duras. Vous n’avez jamais travaillĂ© ensemble ? J’ai failli faire un film avec elle. Elle avait Ă©crit un scĂ©nario pour moi et Lucia BosĂš [grande actrice italienne vue chez Federico Fellini et Michelangelo Antonioni, ndlr] – la plus belle de toutes, elle avait un nez Ă  la Barbara, quand je l’ai vue j’ai Ă©tĂ© trĂšs troublĂ©e, j’ai eu la mĂȘme rĂ©action qu’un fan. Le scĂ©nario de Marguerite s’appelait La Chaise longue [adaptation de son livre DĂ©truire, dit-elle, sorti en 1969, ndlr]. Elle n’avait pas encore rĂ©alisĂ© de film et cherchait quelqu’un. On est allĂ©es toutes les trois voir Joseph Losey en Angleterre. Il nous a vues, nous a Ă©coutĂ©es et nous a dit « I don’t work on imposed cast » (« je ne fais pas un film dont on m’impose le casting »). Marguerite Ă©tait vexĂ©e comme un pou ! En revenant dans l’avion, je lui avais dit : « Mais Marguerite, faites-le vous-mĂȘme. » C’est moi qui lui ai mis le pied Ă  l’étrier. Et elle a fait le film, mais sans Lucia et moi [avec Catherine Sellers et Nicole Hiss, sous le titre DĂ©truire, dit-elle, ndlr] ! Ça n’a pas empĂȘchĂ© qu’on reste proches. L’annĂ©e derniĂšre, j’ai fait la piĂšce SorciĂšre Ă  partir de ses textes. J’aurais vraiment voulu qu’elle soit lĂ  pour la voir.

La critique de cinĂ©ma Murielle Joudet a rĂ©cemment sorti un livre sur le rapport des actrices Ă  leur vieillesse, La Seconde Femme. Vous, vous avez l’air extrĂȘmement en paix avec votre Ăąge.

SUR LES ROUTES DE À LÊŒINSTITUT DU MONDE ARABE

MERVEILLES

L’Homme de Naples de Macha MĂ©ril (L’Archipel, 128 p., 20 €)

‱ « La Nouvelle Vague, 21 indispensables », jusqu’au 2 janvier Ă  la CinĂ©mathĂšque française

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33 hiver 2022-2023 – no 194

L’entretien face camĂ©ra < CinĂ©ma
DU 2
UNE EXPOSITION ÉVÈNEMENT
3 NOVEMBRE 2022 AU 4 JUIN 2023
SAMARCANDE © Laziz Hamani
DE SOIE ET DÊŒOR
PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉPHINE LEROY
Ce qui est difficile Ă  digĂ©rer pour un acteur, c’est d’ĂȘtre Ă©ternel. Moi, je suis dans toutes les cinĂ©mathĂšques du monde, pour toujours. Et dans des moments de ma vie splendides. Mais j’ai une indulgence avec les choses du passĂ© qui m’ont fait souffrir. Heureusement que tout ce qui vous a tourmentĂ©, ce n’est pas ça qui reste. Je trouve que le regret est une notion pauvre. C’est pour ça que je dĂ©teste la psychanalyse. Parce qu’on te dit qu’on va te rĂ©parer, te remettre droit et que tu t’es trompĂ©. Mais au moment oĂč on prend une dĂ©cision, on prend la dĂ©cision qui Ă©tait juste Ă  ce moment-lĂ . Et puis la vieillesse n’est pas quelque chose de catastrophique, au contraire. Je pense mĂȘme que je suis plus belle qu’avant. Sans blague. Je n’ai jamais rien fait, je veux voir mon visage changer. C’est un Ăąge magnifique que j’ai. Ça donne un certain pouvoir. Et puis, quand je regarde un peu en arriĂšre, je ne me condamne pas. Ça n’a pas toujours Ă©tĂ© rose : j’ai eu des moments de dĂ©pression Ă©pouvantables, un grand malheur, qui est celui de ne pas avoir eu d’enfant, et des histoires qui n’ont pas Ă©tĂ© couronnĂ©es de succĂšs. Mais je les ai vĂ©cues quand mĂȘme. Les gens me disent : « Dites donc, vous avez eu une vie sentimentale  » Je leur rĂ©ponds : « Écoutez, oui, mais c’était une histoire Ă  la fois ! » Le pire ennemi de tout individu, c’est la peur. C’est trĂšs difficile car la sociĂ©tĂ© vous en inocule trĂšs rapidement. Je dirais que si j’ai un mĂ©rite, c’est celui-là : ne pas avoir eu peur.

HARD CORPS

Avec l’éprouvant mais passionnant De humani corporis fabrica, les cinĂ©astes et anthropologues VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor (Leviathan, Caniba) nous invitent Ă  une immense exploration sociale, sensorielle et scientifique. En nous immergeant dans plusieurs services hospitaliers de France, ils interrogent

notre relation aux images du corps, auxquelles ils donnent une troublante force d’abstraction, allant filmer au plus profond de nos entrailles. Entretien sur une grande Ɠuvre organique.

Le titre du film fait rĂ©fĂ©rence au traitĂ© d’anatomie d’AndrĂ© VĂ©sale publiĂ© au xvi e  siĂšcle. Qu’est­ ce qui vous a fascinĂ© dans cet ouvrage scientifique, et peut­on parler d’adaptation ?

Lucien Castaing-Taylor : Ce n’est pas une adaptation, c’était un titre provisoire qui est restĂ©, comme c’est souvent le cas. Mais AndrĂ© VĂ©sale a vraiment Ă©tabli l’anatomie comme une science. Il a fait plein d’erreurs, mais c’est le premier Ă  avoir basĂ© son travail sur la dissection des cadavres, Ă  avoir dĂ©terrĂ© tout ça de maniĂšre empirique. Nous, ça nous intĂ©resse, parce qu’on trouve que

le cinĂ©ma, le documentaire ne sont pas trĂšs empiriques. C’est beaucoup plus journalistique qu’attachĂ© au rĂ©el. On tient Ă  faire des films plus intimes, plus liĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ©, avec toute la cruautĂ© qu’elle comporte.

avoir tuĂ© une camarade Ă©tudiante, RenĂ©e Hartevelt, pour la manger, au dĂ©but des annĂ©es 1980, ndlr], c’est qu’on essaie toujours de montrer un humain qui est dans un Ă©cosystĂšme qui le dĂ©passe, qui le transcende et

Caniba, votre prĂ©cĂ©dent film, sorti en 2018, avait dĂ©jĂ  trait Ă  la mort, Ă  la chair. Peut­on voir les deux films comme un diptyque ?

VĂ©rĂ©na Paravel : Moi, je ne les vois pas comme un diptyque. Je crois que s’il y a un lien Ă  faire entre nos films, dont Caniba [glaçant portrait documentaire d’Issei Sagawa, un Japonais qui dĂ©fraya la chronique aprĂšs

le rattache aux autres, au monde. Pour moi, ce n’est pas la mort qui est fascinante, c’est la pulsion de vie, le fait qu’on soit des ĂȘtres de chair dĂ©sirants et rĂ©silients, abĂźmĂ©s et rĂ©parĂ©s, entre la vie et la mort. On est sur des seuils. Quand on entend les pulsations du cƓur dans De humani
, c’est comme une pulsation de vie. Ce qui lie aussi nos films,

34 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Entretien
VÉRÉNA PARAVEL ET LUCIEN CASTAING-TAYLOR « On est incroyablement beaux de l’intĂ©rieur. » VĂ©rĂ©na Paravel

c’est l’idĂ©e que l’homme n’est pas forcĂ©ment au centre, celui qui dĂ©cide tout, qui maĂźtrise tout, qui contrĂŽle tout. Il est dans un rapport existentiel avec les bactĂ©ries, les virus, le cosmos, la nature. Dans nos travaux, on essaie d’ĂȘtre proches de l’existence charnelle.

Vous insĂ©rez dans le film beaucoup d’images de vidĂ©os anatomiques hypnotiques qui nous font pĂ©nĂ©trer en profondeur le corps humain. Les techniques de visualisation auxquelles vous faites appel sont­elles les plus modernes Ă  ce jour ?

L. C.-T. : On a montĂ© la plupart de ces images pendant un an, parfois avec des technologies qui n’étaient pas de pointe – elles sont en 2D, souvent sans HD. La plupart datent de plusieurs dĂ©cennies, et elles seront encore utilisĂ©es pour quelques annĂ©es. Mais, depuis l’époque d’AndrĂ© VĂ©sale, les techniques ont Ă©tĂ© complĂštement transformĂ©es. Elles permettent de voir en temps rĂ©el, de saisir la texture, d’entendre, ce qui a complĂštement rĂ©volutionnĂ© l’anatomie comme discipline. On voulait s’approprier ces imageries pour montrer le monde des mĂ©decins et des soignants, ce qui est privĂ© et auquel on n’a pas accĂšs. J’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui l’ont montrĂ© de cette façon.

On est frappĂ© par votre maniĂšre de vous immiscer dans le quotidien des soignants et des patients. Comment ont­ils accueilli votre projet ?

V. P. : Il n’y a pas eu de difficultĂ©, Ă  notre grande surprise. On s’attendait peut-ĂȘtre Ă  plus de rĂ©sistance. Mais je pense que les soignants et les patients ont compris qu’on n’était pas lĂ  pour du spectacle, que notre recherche Ă©tait dans la durĂ©e, qu’il y avait une vraie volontĂ© d’explorer, de fouiller quelque chose de notre intĂ©rioritĂ©, de dĂ©passer notre conception d’ĂȘtre au monde. Les gens Ă©taient informĂ©s et prĂȘts Ă  participer Ă  cette forme de recherche. Je pense aussi que les patients subissent dĂšs lors qu’ils sont Ă  l’hĂŽpital une forme d’invasion, et que d’une certaine maniĂšre la nĂŽtre est bien moindre.

L. C.-T. : Il y a quelques sĂ©quences qui montraient des choses trĂšs dures Ă  vivre, Ă  digĂ©rer, Ă  assimiler pour les mĂ©decins, et qu’on a choisi de ne pas mettre dans le film, mĂȘme si certaines Ă©taient trĂšs belles. Il y a des aspects Ă  la fois trĂšs tendres et trĂšs cruels dans ce mĂ©tier. On peut imaginer que, pour le spectateur, ce soit difficile de voir ça pour la premiĂšre fois, mais la vie n’est pas indolore.

Vous­mĂȘmes, de quelle maniĂšre avez­vous encaissĂ© ces images, d’abord au tournage puis au montage ?

V. P. : Quand vous dites « encaissé », il y a la prĂ©supposition que c’est difficile, alors que moi j’ai trouvĂ© ça infiniment fascinant, beau, bouleversant. J’espĂšre que ça ne vous paraĂźt pas bizarre si je vous dis qu’un ventre ouvert avec des tripes qui pulsent, je trouve ça inouĂŻ et renversant de beautĂ©. Parce qu’on est incroyablement beaux de l’intĂ©rieur. Ça m’a Ă©mue, ça m’a fascinĂ©e. J’avais l’impression d’ĂȘtre aspirĂ©e Ă  l’intĂ©rieur des corps. Je voulais tout le temps ĂȘtre la mieux placĂ©e, voir encore plus. J’exagĂšre peut-ĂȘtre en ne parlant que de beautĂ© et de fascination. Je pense que je suis en train d’essayer d’oublier, c’est comme avec tous les traumatismes. Il y a eu quand mĂȘme beaucoup de nuits en rĂ©animation et avec

35 hiver 2022-2023 – no 194 Entretien < CinĂ©ma
AU CINÉMA LE 21 DÉCEMBRE LUCA MARINELLI A LESS ANDRO BORGHI UN FILM DE FELIX VAN GROENINGEN ET CHARLOTTE VANDERMEERSCH VISION DISTRIBUTION, WILDSIDE, RUFUS, MENUETTO, PYRAMIDE PRODUCTIONS PRÉSENTENT FESTIVAL DE CANNES 2022 ADAPTÉ DU ROMAN « LES HUIT MONTAGNES » DE PAOLO COGNETTI “ PUISSANT” TROISCOULEURS n

le SAMU qui Ă©taient dures. Je me souviens ĂȘtre rentrĂ©e Ă  vĂ©lo au petit matin aprĂšs des suicides
 C’était trĂšs compliquĂ©. Avec Lucien, on devenait presque alcooliques. On sortait de l’hĂŽpital et le premier truc qu’il fallait faire, c’était fumer et boire. Mais je pense que les images sont toujours plus violentes quand on est face Ă  son Ă©cran que quand on est dans l’action mĂȘme de filmer, puisqu’il y a toute une Ă©nergie qu’on met Ă  voir, Ă  entendre, Ă 

la volontĂ© d’aller Ă  un endroit d’avant qui Ă©tait plus heureux, mais qu’elles Ă©taient attrapĂ©es, coincĂ©es dans un lieu de souffrance dont elles n’arrivaient pas Ă  s’arracher. J’avais aussi le sentiment qu’on Ă©tait une prĂ©sence rassurante pour elles.

Les mĂ©decins du film sont eux­ mĂȘmes dans une forme de dĂ©rĂ©alisation de ce qu’ils vivent. La derniĂšre scĂšne, Ă  la fois

cadrer. Ça fait qu’on regarde diffĂ©remment, qu’on a une espĂšce de protection qu’on ne retrouve plus aprĂšs au montage.

Les sĂ©quences de dĂ©ambulation avec de vieilles personnes sĂ©niles dans la partie gĂ©riatrique de l’hĂŽpital sont aussi trĂšs Ă©mouvantes, mais bien Ă©prouvantes.

V. P. : Oui, c’était trĂšs compliquĂ© Ă  voir. J’avais l’impression qu’il y avait chez elles

Ă©trange et trĂšs belle, les montre en train de faire la fĂȘte, avec en fond une fresque lubrique et outranciĂšre. Pourquoi les avoir filmĂ©s dans ce dĂ©cor ?

L. C.-T. : Il y a beaucoup de mĂ©decins qui sont complĂštement obsĂ©dĂ©s par leur boulot.

Il y a ceux qui restent bouche bĂ©e devant la beautĂ© de l’intĂ©rieur du corps, et il y en a d’autres qui sont anesthĂ©siĂ©s, parce que, pour rĂ©parer les corps, il faut qu’ils fassent

face Ă  l’inconcevable. C’est hyper dur pour eux. Ils prĂ©tendent ĂȘtre des dieux, mais ils savent qu’ils sont aussi trĂšs proches du diable. Ils essaient d’éviter, de refouler, de s’auto-anesthĂ©sier par rapport Ă  ce qu’ils subissent aussi. Et, effectivement, cette fresque Ă  la fin, oĂč on voit ensemble la sexualitĂ© et la mort, je pense que ça rejoint leur besoin de fĂȘte, de transcendance, de catharsis, ils exorcisent pour pratiquer. C’est une façon de mettre Ă  distance ses affects, mĂȘme si finalement ça reste dans leur ĂȘtre.

36 no 194 – hiver 2022-2023
Photographie : Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
« On tient Ă  faire des films liĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ©, avec toute sa cruautĂ©. »
Cinéma > Entretien
Lucien Castaing-Taylor
PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET JOSÉPHINE LEROY De humani corporis fabrica de VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor, Les Films du Losange (1 h 58), sortie le 11 janvier
AU CINÉMA
RÜDIGERVOGLER LÉONIE SIMAGA ARIEHWORTHALTER JENNATHIAM ALEXANDRE STEIGER LUCIE GALLO PASCAL RENERIC THOMAS CHABROL
LE 21 DÉCEMBRE

DEAN TAVOULARIS

La villa (voir photo n o 3) qui part en fumĂ©e en plein dĂ©sert dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970), c’est lui qui l’a fabriquĂ©e. À l’image de cette scĂšne onirique explosive, l’immense chef-dĂ©corateur amĂ©ricain Dean Tavoularis a toujours avancĂ© en terrain minĂ© pour concrĂ©tiser les idĂ©es de cinĂ©astes Ă  l’ambition dĂ©mesurĂ©e. GrĂące Ă  son sens de l’espace et du dĂ©tail, il a alimentĂ© la grande machine Ă  rĂȘve du Nouvel Hollywood, en donnant matiĂšre Ă  la fuite vrombissante des amoureux criminels de Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1968) ou aux dĂ©dales mentaux sinueux des hĂ©ros d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). InstallĂ© en France depuis des annĂ©es, celui qui a pris sa retraite du cinĂ©ma au dĂ©-

352 p., 69 €)

but des annĂ©es 2010 a inspirĂ© Conversations avec Dean Tavoularis, un livre dense et richement illustrĂ© signĂ© par le critique amĂ©ricain Jordan Mintzer. On a rencontrĂ© l’artiste dans son atelier du XVIIe arrondissement, au milieu de ses pinceaux et de ses tableaux. Autour d’un verre de whisky, il a commentĂ© quelques images issues du livre – qui toutes tĂ©moignent d’un sacrĂ© goĂ»t du risque. 1

1

« J’ai travaillĂ© sur Bonnie and Clyde d’Arthur Penn [inspirĂ© de personnages rĂ©els, le film suit un couple de criminels en cavale et se situe dans les annĂ©es 1930, ndlr] aprĂšs avoir quittĂ© Disney [aprĂšs avoir suivi des cours d’architecture et de dessin, Dean Tavoularis est entrĂ© chez Disney, oĂč il a travaillĂ© comme dessinateur, notamment pour La Belle et le Clochard, 1955, et Mary Poppins, 1965, ndlr]. C’est mon premier film comme chef-dĂ©corateur. C’était les annĂ©es 1960, il n’y avait pas de rĂ©gisseur, donc c’était moi qui devais repĂ©rer les lieux de tournage. D’aprĂšs le script, je devais trouver trente Ă  quarante dĂ©cors. Je suis allĂ© Ă  Ponder, au Texas. C’était tout nouveau pour

moi. On m’a donnĂ© une voiture, des clĂ©s. Je n’avais aucun repĂšre, aucune aide. Je me sentais perdu. Je partais le matin, je roulais vers le nord, le sud. J’ai fini par trouver des coins dĂ©sertĂ©s, oĂč il y avait un cinĂ©ma, un distributeur de soda, un salon de coiffure, des banques
 Soit ces lieux Ă©taient restĂ©s intacts, soit ils avaient Ă©tĂ© vandalisĂ©s. Il semblait que les gens avaient fui pendant la Grande DĂ©pression [la crise Ă©conomique qui a frappĂ© le territoire amĂ©ricain, aprĂšs un krach boursier survenu en 1929, ndlr]. Vous pouviez entrer partout sans problĂšme. Et je me souviens ĂȘtre allĂ© dans une mercerie et avoir ouvert des tiroirs poussiĂ©reux, avec des vĂȘtements dedans. À l’étage du balcon, il y avait les restes d’un ancien cinĂ©ma, des posters pliĂ©s de films populaires de l’époque. J’en ai pris quelques-uns que j’ai mis dans ma voiture. »

38 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portfolio
Conversations avec Dean Tavoularis par Jordan Mintzer (Synecdoche, Photo de repĂ©rage de Bonnie and Clyde © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS Photographie : Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS

Concept art pour le temple de Kurtz © Alex Tavoularis personal collection

« C’est un croquis qui reprĂ©sente le temple de Kurtz dans Apocalypse Now [pendant la guerre du ViĂȘt Nam, ce colonel, incarnĂ© par Marlon Brando, devient incontrĂŽlable et se retranche dans un temple. Il est recherchĂ© par le capitaine Willard, envoyĂ© lĂ -bas par l’armĂ©e amĂ©ricaine, ndlr]. Il a Ă©tĂ© dessinĂ© par Tom Wright sur un papier qu’on appelle en anglais la “pelure d’oignon”, pour sa transparence, sa lĂ©gĂšretĂ© et sa soliditĂ©. Avec Gray Frederickson, le producteur, et Francis Ford Coppola [avec qui Dean Tavoularis a collaborĂ© Ă  de multiples reprises, notamment sur la trilogie du Parrain (1972-1991), sur Coup de cƓur (1982) ou sur Outsiders (1983), ndlr], on est partis pendant des mois en repĂ©rages Ă  HawaĂŻ,

en Malaisie, en Australie, Ă  Singapour, en ThaĂŻlande, avant de choisir les Philippines. Au retour, on avait pris rendez-vous avec le ministĂšre de la DĂ©fense, au Pentagone, pour qu’il nous prĂȘte des hĂ©licoptĂšres. On leur a fait lire le script, et ils ont refusĂ©. Mais le gouvernement philippin nous a aidĂ©s. En tout, avec le tournage, et tous les problĂšmes de moussons qui dĂ©truisaient mes dĂ©cors, j’ai passĂ© deux ans sur ce film. »

39 hiver 2022-2023 – no 194 Portfolio < CinĂ©ma
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Plan d’architecture de Zabriskie Point

© Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS

« Dans le film de Michelangelo Antonioni [sur la rencontre d’une Ă©tudiante idĂ©aliste et d’un militant plus radical dans la vallĂ©e de la Mort, en Californie, pendant les manifestations Ă©tudiantes des annĂ©es 1960, ndlr], il y a un personnage d’entrepreneur immobilier. Pour reprĂ©senter son bureau, Michelangelo Antonioni convoitait la Richfield Oil Company Building, une compagnie pĂ©troliĂšre Ă  Los Angeles. Le bĂątiment [dĂ©truit depuis, ndlr] Ă©tait d’un noir brillant, magnifique, avec des dĂ©corations dorĂ©es.

Il fallait que le bureau ait une vue dessus, donc je demandais aux types qui travaillaient dans les entreprises autour de me faire monter sur leur terrasse. Jusqu’à ce que je trouve le bĂątiment avec une vue parfaite sur le Richfield Building. J’ai demandĂ© Ă  la MGM, qui produisait le film et avait une gigantesque usine de fabrication, de construire une plateforme qu’on a installĂ©e sur le toit. Comme c’était en dĂ©cor naturel, j’avais peur qu’une catastrophe ne dĂ©molisse tout. Je me rappelle que, en plein milieu de la nuit, on m’a appelĂ© en me disant qu’il risquait d’y avoir une tempĂȘte. Je me suis levĂ© et j’y suis tout de suite allĂ© en voiture. En fait, ce n’était rien. »

40 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portfolio
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Photo de la construction de la maison de Zabriskie Point avant l’explosion © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS
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UN FILM DE MICHELE PLACIDO Caravage GOLDENART PRODUCTION ET RAI CINEMA PRÉSENTENT RICCARDO SCAMARCIO LOUIS GARREL ISABELLE HUPPERT MICAELA RAMAZZOTTI LOLITA CHAMMAH VINICIO MARCHIONI TEDUA CrĂ©ation © Benjamin Seznec TROÏKA Photo © Luisa Carcavale AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE

JONAS MEKAS

Pionnier du journal filmĂ©, Jonas Mekas, disparu en 2019, aurait fĂȘtĂ© ses 100 ans cette annĂ©e. Pour l’occasion, le ministĂšre de la Culture lituanien nous a invitĂ©s dans son village natal, prĂšs de BirĆŸai, ville que le cinĂ©aste a Ă©tĂ© forcĂ© de quitter en 1944 Ă  la suite des invasions soviĂ©tiques et nazie, se rĂ©inventant Ă  New York. Son Ɠuvre est l’une des plus sensibles sur le dĂ©racinement et le passage du temps.

Dans l’introduction de son autobiographie Je n’avais nulle part oĂč aller (Spector Books, 2017), Jonas Mekas Ă©crit : « J’habitais Ă  l’époque dans le grenier de la maison de mon oncle Ă  BirĆŸai. [
] Il y avait aussi une grange, et un Ă©norme tas de bois pour chauffer la maison en hiver. Je cachais la machine Ă  Ă©crire dans ce tas de bois, je pensais que c’était une cachette sĂ»re. Je me trompais. Un soir, je suis montĂ© la chercher pour Ă©crire – mais la machine Ă  Ă©crire avait disparu ! » En 1944, le jeune Jonas a 22 ans quand les soldats allemands, qui ont envahi la Lituanie en 1941, dĂ©couvrent qu’il publie, avec son frĂšre Adolfas, un journal clandestin incendiaire appelant Ă  la rĂ©sistance contre les nazis. AprĂšs avoir confisquĂ© la machine Ă  Ă©crire, les soldats cherchent Ă  arrĂȘter les deux

jeunes hommes qui se sont rĂ©fugiĂ©s dans la ferme de leurs parents, Ă  SemeniĆĄkiai, village bucolique peuplĂ© d’un vingtaine de familles. Les entendant arriver au loin, Jonas et Adolfas fuient par la fenĂȘtre de la cuisine. Adressant un dernier regard Ă  sa maison, Jonas voit son pĂšre braquĂ© dans le dos par un pistolet nazi. Jusqu’en 1971, Jonas ne reverra pas cette maison oĂč il a passĂ© son enfance Ă  s’occuper des bĂȘtes, oĂč il a aussi pris sa premiĂšre photo lorsqu’il Ă©tait ado. Un soldat russe lui avait arrachĂ© l’appareil des mains, l’avait jetĂ© au sol, avant d’écraser la pellicule – Mekas considĂ©rait cet Ă©vĂ©nement comme sa naissance en tant que cinĂ©aste. AprĂšs avoir quittĂ© le pays, les frĂšres Mekas fuient en Suisse oĂč ils sont arrĂȘtĂ©s par les nazis. Ils sont dĂ©tenus en Allema gne dans deux camps de travail forcĂ©, puis Ă  la fin de la guerre dans des camps de personnes dĂ©placĂ©es. Refusant de revenir en Lituanie sous domination russe, ils choisissent de s’exiler Ă  New York en 1949. Jonas a alors 26 ans.

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RETOUR AU PAYS

Tout au long de sa vie amĂ©ricaine, Jonas a multipliĂ© les casquettes : cofondateur de la revue Film Culture (Ă©quivalent amĂ©ricain des Cahiers du cinĂ©ma) en 1954, mais aussi de l’Anthology Film Archives (une cinĂ©mathĂšque du cinĂ©ma expĂ©rimental) en 1970
 Il s’est aussi fait connaĂźtre en filmant l’effervescence de la culture underground Ă  New York – il a par exemple fait la captation du premier concert du Velvet Underground en 1966. Il a surtout composĂ© une Ɠuvre de cinĂ©ma bouleversante, un cinĂ©-journal tournĂ© avec une camĂ©ra Bolex entrepris lors de son arrivĂ©e, intĂ©grant des bribes de sa propre vie dans ses chefs-d’Ɠuvre comme Walden (1969) ou Lost, Lost, Lost (1976), rĂ©cits de l’arrachement et de l’errance. Figurant l’intime par le fragment, le discontinu, le patchwork et l’abstrait, il y exprime le sentiment de l’exil, le dĂ©racinement intĂ©rieur, le sien comme celui d’autres immigrants.

À notre arrivĂ©e Ă  Vilnius au printemps dernier, on ne pouvait d’ailleurs s’empĂȘcher de relier cet arrachement qu’a vĂ©cu Mekas

avec ce que subissent aujourd’hui les rĂ©fugiĂ©s ukrainiens forcĂ©s de fuir Ă  cause de l’invasion russe. Aux fenĂȘtres, les Lituaniens, qui gardent un souvenir douloureux de l’occupation russe qui a pris fin avec l’indĂ©pendance en 1990, deux ans avant la chute de l’U.R.S.S., brandissent le drapeau ukrainien comme un signe de solidaritĂ©. Les bus affichent « Vilnius aime l’Ukraine » et, sur une haute tour qui domine la ville, une immense banderole prĂ©vient : « Poutine, la cour internationale de La Haye t’attend. » Au moment oĂč l’on voyage, la tension avec le maĂźtre du Kremlin est Ă  son comble, la Lituanie refusant le transit de marchandises par son territoire vers la Russie. Entre les diffĂ©rentes confĂ©rences sur Mekas organisĂ©es par le ministĂšre de la Culture lituanien auxquelles on assiste – sur l’ancrage de son cinĂ©ma dans la poĂ©sie moderniste, sur son rapport Ă  la musique –, le sujet des rĂ©fugiĂ©s de guerre s’invite rĂ©guliĂšrement dans les conversations avec nos hĂŽtes. On pense encore plus Ă  ce dĂ©racinement lorsqu’on arrive Ă  SemeniĆĄkiai et Ă  BirĆŸai, les lieux de son enfance qu’on aperçoit dans le plus beau film de Mekas, Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972). Ce long mĂ©trage est composĂ© d’une mosaĂŻque d’instantanĂ©s de son tout premier retour en Lituanie, quand, prĂšs de vingt-cinq ans aprĂšs les avoir quittĂ©es, il retrouve sa mĂšre et sa famille. C’est un film qui fait Ă©prouver la fuite du temps. Mekas capture ces retrouvailles dans des scĂšnes de vie trĂšs simples, sa mĂšre

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devenue une vieillarde prĂ©pare des galettes de pommes de terre dans le jardin ; lui goĂ»te l’eau du puits en clamant qu’aucun vin ne peut ĂȘtre meilleur. Tout en accĂ©lĂ©rĂ©s, en digressions, en boucles, cette chronique du retour au pays joue avec la mĂ©moire, fait expĂ©rimenter la maniĂšre dont les souvenirs enrichissent les endroits que l’on redĂ©couvre. Ce qu’elle a de trĂšs beau, c’est qu’elle porte une mĂ©lancolie mais jamais d’amertume face au passage du temps – Mekas garde toujours sa force d’étonnement devant le mouvement fugace de la vie.

DON D’UBIQUITÉ

C’est cette attitude que l’on essaie d’adopter lorsque l’on visite la petite maison de BirĆŸai oĂč Mekas planquait sa machine Ă  Ă©crire. À la recherche des traces du cinĂ©aste, c’est comme si l’on recomposait le paysage, avec l’impression que tout est plus vaste, tout est plus clair. On pense Ă  l’émotion que ça a dĂ» ĂȘtre pour le cinĂ©aste de retrouver ce petit hameau paisible aprĂšs avoir passĂ© deux dĂ©cennies dans l’ébullition new-yorkaise, ne pouvant communiquer avec ses proches que par lettres. En 1962, Mekas Ă©crit Ă  sa mĂšre : « Je suis ici maintenant et je pense Ă  vous tous Ă  l’autre bout du monde. Je n’aurais jamais pensĂ© que je me retrouverais un jour si loin. Et je me dis alors : que faire de toutes ces villes, cet exotisme, ces journalistes, ces films. Je voudrais ĂȘtre Ă  nouveau avec vous, discuter avec tous, ĂȘtre Ă  SemeniĆĄkiai, mĂȘme si SemeniĆĄkiai est aujourd’hui tout autre. » En 2022, la ferme de SemeniĆĄkiai n’existe plus, c’est une route et un champ. Mekas est enterrĂ© dans un tout petit cimetiĂšre attenant. Un peu plus loin, au milieu de ce grand nulle part, une stĂšle commĂ©morative lui est dĂ©diĂ©e. C’est lĂ , sous le soleil Ă©crasant de la campagne lituanienne, que le poĂšte lituanien Rimas Uzgiris, qui nous a accompagnĂ©s, nous lit un poĂšme de son compatriote cĂ©lĂ©brant la chaleur de New York, « In Praise of Heat », Ă©crit en 1995. Comme dans un film de Mekas, notre corps et notre tĂȘte se trouvent alors Ă  deux bouts du monde en mĂȘme temps. On pense Ă  une interview qu’on avait faite avec lui en 2012 ; il nous confiait : « Aujourd’hui, je suis ailleurs. Penser en termes d’“immigrant” ou dâ€™â€œĂ©migrant” est une pensĂ©e primitive : je crois que je me suis simplement dĂ©placĂ©. »

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QUENTIN GROSSET Photogrammes de Reminiscences of A Journey to Lithuania (1972) © Anthology Film Archives
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Jonas Mekas Ă  SemeniĆĄkiai, 1971 © The Archive of the Jonas and Adolfas Mekas Heritage Study Center, BirĆŸai, Lithuania
UN FILM DE ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET
FILM & MIDRALGAR PRÉSENTENT
STRADA
RADIO METRONOM AU CINÉMA LE 4 JANVIER
Coffret « Jonas Mekas. Diaries, Notes and Sketches » (Re : Voir)

OU LA PERMISSION MARIE-LOUISE

La foule est en délire lors de la présentation du film au festival

ComĂ©die romantique jouissive portĂ©e par la musique d’Alexandre Desplat, le premier long mĂ©trage de Manuel FlĂšche, sorti en 1995, rĂ©vĂšle de futurs grands acteurs comme Kate Beckinsale ou Clovis Cornillac dans un Paris magnifiĂ© par la photo du grand Darius Khondji. Le film a pĂąti d’une production fauchĂ©e et d’une sortie confidentielle, responsables de sa disparition.

« Ne vous faites pas d’illusion, ici on n’aime pas les stars. » Cette phrase, lancĂ©e Ă  Manuel FlĂšche lors de son arrivĂ©e au festival international du court mĂ©trage de Clermont-Ferrand

en 1988, rĂ©sume Ă  elle seule le destin de son long mĂ©trage Ă  venir, trop clinquant pour certains, trop fauchĂ© pour d’autres. Le rĂ©alisateur, formĂ© sur le tas, n’a pourtant rien d’une star quand il arrive dans le Puy-de-DĂŽme pour prĂ©senter son petit film Une femme pour l’hiver – dont le seul tort est d’avoir Ă©tĂ© plusieurs fois primĂ©, notamment au Festival de Cannes –, un court mĂ©trage trĂšs sombre, dont le tournage a Ă©tĂ© rendu possible grĂące Ă  l’avance financiĂšre accordĂ©e par le CNC. C’est ce qui convainc le jeune producteur Éric Atlan, qui vient de monter sa sociĂ©tĂ© Clara Films, d’accompagner Manuel FlĂšche pour ce film. Dix-huit minutes sublimĂ©es par des images signĂ©es Darius Khondji, directeur de la photographie alors inconnu, grand ami de Manuel FlĂšche depuis le tournage du film de Jean-François StĂ©venin Double messieurs (1986), sur lequel ils ont tous les deux travaillĂ©. GrisĂ© par le succĂšs de son court, le rĂ©alisateur se lance dans l’écriture d’un premier long mĂ©trage ambitieux. « C’était lĂ  encore assez sombre. Une histoire d’amour et de mort en Espagne, avec un cĂŽtĂ© fantastique proche de ce qui a ensuite Ă©tĂ© SixiĂšme sens

de M. Night Shyamalan [sorti en 2000, ndlr] », nous a racontĂ© le rĂ©alisateur. JugĂ© trop atypique, ce projet ne dĂ©croche aucune aide et sera abandonnĂ©.

GRANDS INCONNUS

Manuel FlĂšche et Éric Atlan, qui vient d’obtenir le Prix du jeune producteur, ont alors l’idĂ©e de se lancer dans un film totalement diffĂ©rent, une comĂ©die tournĂ©e Ă  Paris. Depuis Une femme pour l’hiver, Darius Khondji s’est fait un nom grĂące Ă  la photographie si singuliĂšre des films de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro Delicatessen (1991) et La CitĂ© des enfants perdus (1995). « Darius Ă©tait trĂšs occupĂ©, mais je lui ai promis qu’on tournerait vite, en le titillant sur le fait qu’on allait filmer Paris la nuit, dans un beau 35 mm », explique Manuel FlĂšche. Écrit en seulement trois semaines, le scĂ©nario de Marie-Louise ou la Permission raconte les retrouvailles, sans cesse repoussĂ©es par moult pĂ©ripĂ©ties,

d’un jeune homme en permission de retour Ă  Paris pour le week-end, Jean-Paul, et d’une tendre Ă©tudiante amĂ©ricaine, Marie-Louise – un clin d’Ɠil au prĂ©nom de la fille aĂźnĂ©e de Darius Khondji, filleule de Manuel FlĂšche. La lumineuse Marie-Louise est incarnĂ©e par une certaine Kate Beckinsale, qui voit dans ce tournage l’occasion de s’installer quelque temps dans la Ville LumiĂšre avec son compagnon pour perfectionner son français. « Je voulais une actrice Ă©trangĂšre pour apporter une touche d’originalitĂ© et de dĂ©calage, comme dans Un AmĂ©ricain Ă  Paris [comĂ©die musicale de Vincente Minnelli sortie en 1952, ndlr]  », explique le rĂ©alisateur. Il repĂšre le visage de la comĂ©dienne grĂące Ă  une photo non lĂ©gendĂ©e parue dans TĂ©lĂ©rama pour le film Le Prince de Jutland (1994) de Gabriel Axel, et appelle la rĂ©daction pour connaĂźtre l’identitĂ© de cette Anglaise encore inconnue du grand public. « Elle me disait qu’elle ne tournerait jamais dans des films amĂ©ricains, qu’elle voulait une vie tranquille, avec des enfants. Difficile d’imaginer qu’elle deviendrait la star qu’elle est aujourd’hui ! », notet-il. [Kate Beckinsale a notamment jouĂ© de-

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TF1
Production
d’Angers.
© 1995
Films

SANS ARGENT NI AUTORISATION

Manuel FlĂšche fait confiance Ă  d’autres acteurs alors trĂšs peu connus, comme Éric Ruf (dans le rĂŽle de Jean-Paul), devenu depuis sociĂ©taire puis administrateur gĂ©nĂ©ral de la ComĂ©die-Française, ou encore Clovis Cornillac et Bruno Putzulu. Un ami du rĂ©alisateur lui prĂ©sente Alexandre Desplat, qui, Ă  cette Ă©poque, n’est pas encore sorti de l’ombre. C’est aujourd’hui l’un des plus grands compositeurs de musique de films, travaillant rĂ©guliĂšrement avec Wes Anderson, George Clooney ou encore Guillermo del Toro. Il compose la magnifique bande-son avec orchestre de Marie-Louise
, que l’équipe du film enregistre dans les studios de Sony. « Nous n’avions aucune thune, personne n’était payĂ© et nous tournions sans autorisation », raconte Manuel FlĂšche. Le bagout du producteur permet de se sortir de situations compliquĂ©es avec les forces de l’ordre et d’obtenir du matĂ©riel. Et les contacts de Darius Khondji et de Manuel FlĂšche, qui a su s’entourer d’une Ă©quipe technique fidĂšle depuis ses premiers courts mĂ©trages, permettent tant bien que mal de filmer cette folle et belle aventure dans les rues de la capitale. « Avec Darius, nous avions travaillĂ© avec StĂ©venin, donc nous savions qu’avec une bande de fous furieux motivĂ©s ça pouvait le faire », sourit le rĂ©alisateur. « Dans l’idĂ©al, nous aurions aimĂ© tourner une comĂ©die musicale Ă  la Jacques Demy, mais ce n’était pas dans nos moyens », poursuit-il. En rĂ©sulte un « film musical » totalement inclassable et jouissif. Une comĂ©die romantique Ă  la fois profonde et loufoque, ponctuĂ©e de

scĂšnes de quiproquos et de rĂ©pliques hilarantes qui doivent beaucoup au talent de Yann Collette. L’acteur incarne Ă  lui seul un commissaire de police, un sans-abri, un gardien de cimetiĂšre et une bonne sƓur. Mais la pellicule vient Ă  manquer, interrompant par trois fois un tournage qui s’éternise. Darius Khondji doit partir filmer Seven de David Fincher et est remplacĂ© Ă  la volĂ©e par un nouveau directeur photo. Refusant d’abandonner, Manuel FlĂšche et Éric Atlan insistent pour prĂ©senter Ă  Canal+ un petit teaser, la course de Kate Beckinsale en trench rose dans les rues de Paris sur la musique d’Alexandre Desplat. Sous le charme, le groupe dĂ©cide de mettre la main Ă  la poche. De quoi financer le montage du film.

UNE SORTIE CONFIDENTIELLE

Reste Ă  trouver un distributeur. « Les gros rĂ©seaux comme Gaumont nous expliquaient que le film Ă©tait formidable, mais qu’ils ne savaient pas comment le prĂ©senter car il n’y avait personne de connu », explique Manuel FlĂšche. «  Marie- Louise
 n’était pas assez dans l’air du temps. Les distributeurs voulaient des sujets sociaux, sur les problĂšmes des banlieues comme dans La Haine [de Mathieu Kassovitz, ndlr], sorti la mĂȘme annĂ©e. » Et du cĂŽtĂ© de l’ACID (Association du cinĂ©ma indĂ©pendant pour sa diffusion), dont le rĂŽle est de soutenir ces films Ă  petit budget, « ils nous rĂ©torquaient qu’on n’était pas vraiment fauchĂ©s puisqu’on tournait en Scope et en stĂ©rĂ©o ». Le producteur n’a d’autres choix que de distribuer lui-mĂȘme le film. MalgrĂ© une foule en dĂ©lire lors de la prĂ©sentation de Marie-Louise
 au festival Premiers Plans d’Angers, le film se fait chiper le Prix du public par Petits meurtres entre

amis de Danny Boyle. « EmportĂ©s par l’effervescence de la salle, les organisateurs avaient oubliĂ© de faire voter les gens ! » se dĂ©sole Manuel FlĂšche. « Pour la sortie le jour de la FĂȘte de la musique, on a collĂ© nous-mĂȘmes des affiches sur les Champs-ÉlysĂ©es, vous voyez le niveau de la promo  » , continue-t-il. Faute de moyens pour le mettre en avant, la couverture mĂ©diatique du film est rĂ©duite Ă  peau de chagrin. Marie-Louise
 ne sortira que dans quatre petites salles indĂ©pendantes Ă  Paris, et quelques autres en province. RĂ©sultat, Ă  peine plus de 10 000 entrĂ©es pour ce film pourtant magnifique. « Si Marie-Louise
 avait pu ĂȘtre distribuĂ© correctement, son destin aurait Ă©tĂ© tout autre. C’est dommage, nous nous sommes tellement battus » , nous raconte Éric Atlan. Cette sortie trop confidentielle condamne la suite de la vie du film, qui ne sera jamais Ă©ditĂ©, ni en VHS ni, plus tard, en DVD, Blu-Ray ou V.o.D. « Marie-Louise
 est dans le catalogue de StudioCanal. Mais pour eux ce n’est qu’un film parmi plus de cinq mille autres, souligne le producteur. Sans actualitĂ© particuliĂšre autour de Marie-Louise
, ils ne voient sans doute aucune raison de le restaurer et de l’éditer. » Si le film a Ă©tĂ© projetĂ© exceptionnellement en 2017 Ă  la CinĂ©mathĂšque française Ă  l’occasion d’une rĂ©trospective Darius Khondji, il est aujourd’hui totalement invisible. « Nous allons nous pencher sur son Ă©ventuelle restauration pour le remettre en circulation », nous a indiquĂ© Juliette Hochart, directrice du catalogue de StudioCanal, interrogĂ©e sur les raisons de cette indisponibilitĂ©. MalgrĂ© tout, Manuel FlĂšche n’a jamais renoncĂ© Ă  tourner. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© en 2010 un Ă©pisode de la sĂ©rie Histoires de vies, « Bella, la guerre et le soldat Rousseau », il travaille actuellement Ă  l’adaptation d’un roman pour le cinĂ©ma et sur un projet de sĂ©rie.

45 hiver 2022-2023 – no 194 Diffusion en exclusivit Ă© AU CAF E DE L A DANS E l e 3 1.01. 2 02 3 «La nou v elle se n satio n pop-atmosphĂ©rique » AndrĂ© Manoukian le 12 . 01 . 2 0 2 3 N O UVE A U SI N GL E © Roberto Frankenberg L’archĂ©ologue du cinĂ© < CinĂ©ma
dans Pearl
la saga Underworld ou Aviator de
Scorsese, ndlr.]
puis
Harbor de Michael Bay,
Martin
© 1995 TF1 Films Production

JOUER LE SORT

Elle est le cƓur battant et l’envoĂ»tante rĂ©vĂ©lation du sublime Retour Ă  SĂ©oul (lire p. 50) de Davy Chou, dans lequel elle incarne une jeune femme qui dĂ©boule et dĂ©rive dans la capitale nordcorĂ©enne, Ă  la recherche de ses parents biologiques. FascinĂ©s, on a voulu en savoir plus sur Park Ji-min, artiste plasticienne dont c’est le premier rĂŽle au cinĂ©ma.

Elle arrive toute de noir vĂȘtue, sauf la casquette, blanche. Elle est un peu en retard, s’excuse en souriant : elle a croisĂ© les contrĂŽleurs dans le mĂ©tro, elle n’avait pas de ticket. On lui suggĂšre de faire payer l’amende par le distributeur du film – on fait les blagues qu’on peut. Nouveau sourire : pas la peine, elle a donnĂ© un faux nom et une fausse adresse. Mais qui est cette fille qui nous

a littĂ©ralement subjuguĂ©s dans le film de Davy Chou, Retour Ă  SĂ©oul (lire p. 50) ? Elle magnĂ©tise chaque plan, avec sa colĂšre, sa grĂące, sa tristesse. Son personnage dĂ©boule Ă  SĂ©oul et entame des dĂ©marches pour retrouver ses parents biologiques. C’est une hĂ©roĂŻne intense, emblĂ©matique, dĂ©sarmante dans sa maniĂšre de toujours agir avant de rĂ©flĂ©chir, comme Ă  son corps dĂ©fendant, ce qui lui donne Ă  la fois une force dingue et une fragilitĂ© enfantine. « Je ne l’ai pas vraiment jouĂ© parce que je suis comme ça. Je fonctionne Ă  l’instinct. Je pense vraiment que c’est de l’instinct de survie, de ne pas intellectualiser tout. » Tandis que, tranquillement, le sort opĂšre aussi en vrai, on en apprend un peu plus sur elle : Park Ji-min est nĂ©e en CorĂ©e du Sud, est arrivĂ©e Ă  Paris Ă  8 ans avec ses parents artistes (un pĂšre Ă©crivain, trĂšs cinĂ©phile, une mĂšre plasticienne). Elle-mĂȘme a Ă©tudiĂ© aux Arts dĂ©co et a dĂ©veloppĂ© une pratique de plasticienne – on est tentĂ© d’y accoler le mot « magicienne ». Elle crĂ©e de grandes Ɠuvres charnelles et colorĂ©es oĂč se mĂ©langent peinture sur latex, tissus, perles, paillettes, photographies anciennes qu’elle collectionne
 Une de ses Ɠuvres exposĂ©es Ă  la Villette s’appelait W.I.T.C.H. « Tout mon travail est dans la fluiditĂ© et la navigation entre deux mondes. C’est ce qui me reprĂ©sente aussi. Je suis

corĂ©enne, je suis nĂ©e lĂ -bas, et en mĂȘme temps je suis française. L’existence d’un bimonde, d’une biculture, c’est vraiment l’essence de mon travail. »

INCARNATIONS

Park Ji-min n’a jamais eu l’intention d’ĂȘtre actrice. Elle a rencontrĂ© Davy Chou par un ami commun : « Cet ami a Ă©tĂ© adoptĂ© en CorĂ©e, son histoire me touche beaucoup car c’est un ami proche. Je savais que Davy allait tourner en CorĂ©e, donc je me suis dit que ça pouvait ĂȘtre intĂ©ressant d’échanger avec lui. » Elle s’est finalement retrouvĂ©e actrice principale du projet, dont elle s’est emparĂ©e Ă  bras-lecorps. « J’ai dit Ă  Davy : “Tu fais un film sur une femme et tu es un homme, ça fausse la donne : tu ne pourras jamais comprendre et ressentir ce que c’est d’ĂȘtre dans le corps d’une femme, ce qu’une femme vit dans ce monde, dans cette sociĂ©tĂ©.” » Ensemble, il a donc fallu dĂ©construire, et reconstruire. « Ça a Ă©tĂ© assez violent, assez douloureux. Mais s’il n’y avait pas eu ce travail main dans la main, et cette confiance, je pense que je n’aurais pas fait le film. » Le tournage lui a permis de retourner en CorĂ©e, elle n’y avait pas mis les pieds depuis le Covid. Du pays

oĂč elle a passĂ© sa petite enfance, elle garde la nostalgie de la neige en hiver dont elle faisait des bonshommes flippants. Et puis des chamanes. « On les appelle les mudang. Le chamanisme en CorĂ©e se transmet de femme en femme uniquement, c’est quelque chose de trĂšs ancrĂ© dans le quotidien, tu vas voir une chamane parce que ton fils passe le bac, parce qu’un proche est malade, ou pour chasser les mauvais esprits avant d’acheter une maison. Les rituels sont hyper forts visuellement : les chamanes rentrent en transe, elles ont des habits ultra colorĂ©s. C’est le pouvoir qui est donnĂ© aux femmes et c’est aussi pour ça que ça m’intĂ©resse : mĂȘme si je ne le revendique pas frontalement dans mon travail, je suis fĂ©ministe. » On l’aura compris, on l’a quittĂ©e sous le charme.

Retour Ă  SĂ©oul de Davy Chou, Les Films du Losange (1 h 59), sortie le 25 janvier

46 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portrait
PARK JI-MIN
« L’existence d’un bimonde, c’est l’essence de mon travail. »
JULIETTE REITZER Photographie : Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
un film de CARLA SIMÓN PYRAMIDE prĂ©sente AU CINÉMA LE 18 JANVIER PRIX DE LA MISE EN SCÈNE PRIX DE LA CRITIQUE AVEC JOSEP ABAD JORDI PUJOL DOLCET ANNA OTÍN ALBERT BOSCH XÈNIA ROSET AINET JOUNOU MONTSE ORÓ CARLES CABÓS BERTA PIPÓ JOEL ROVIRA ISAAC ROVIRA ELNA FOLGUERA ANTÒNIA CASTELLS SCÉNARIO CARLA SIMÓN, ARNAU VILARÓ IMAGE DANIELA CAJÍAS (AEC) MONTAGE ANA PFAFF (AMMAC) MUSIQUE ERNEST PIPÓ DÉCORS MÓNICA BERNUY CASTING MIREIA JUÁREZ COSTUMES ANNA AGUILÀ MAQUILLAGE GIOVA NNA TURCO COIFFURE ARTURO MONTORO ASSISTANTE RÉALISATION DANIELA FORN DIRECTION DE PRODUCTION ELISA SIRVENT (APPA) SON THOMAS GIORGI, ALEJANDRO CASTILLO, EVA VA LIÑO CONSULTANT MUSIQUE FREDERIC SCHINDLER PRODUCTION DÉLÉGUÉE EMILIA FORT, ARIADNA DOT, CARLA SOSPEDRA PRODUCTION DÉLÉGUÉE TELEVISIÓ DE CATALUNYA ORIOL SALA-PATAU, CRUZ RODRÍGUEZ PRODUCTION EXÉCUTIVE MARÍA ZAMORA, GIOVA NNI POMPILI COPRODUIT PAR GIOVA NNI POMPILI PRODUIT PAR MARÍA ZAMORA, STEFAN SCHMITZ, TONO FOLGUERA, SERGI MORENO RÉALISATION CARLA SIMÓN COPRODUCTION ESPAGNE - ITALIE VENTES INTERNATIONALES MK2 FILMS UNE PRODUCTION AVA LON PC, ELASTICA FILMS, VILAÜT FILMS ET ALCARRÀS FILM, AIE EN COPRODUCTION AVEC KINO PRODUZIONI EN ASSOCIATION AVEC MK2 FILMS
WILDSIDE ET CHAPTER 2 PRÉSENTENT PENÉLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO un film de EMANUELE CRIALESE AVEC PENÉLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO PATRIZIO FRANCIONI MARIA CHIARA GORETTI PENELOPE NIETO CONTI ALVIA REALE INDIA SANTELLA MARIANGELA GRANELLI CASTING CHIARA POLIZZI (UICD) ET DAVIDE ZUROLO (UICD) CHEF OPÉRATEUR GERGELY POHÁRNOK MONTAGE CLELIO BENEVENTO 1ER ASSISTANT RÉALISATEUR CIRO SCOGNAMIGLIO MUSIQUE RAUELSSON DÉCORS DIMITRI CAPUANI ALESSIA ANFUSO COSTUMES MASSIMO CANTINI PARRINI SON PIERRE-YVES LAVOUÉ ETALONNAGE RED DIRECTEUR DE PRODUCTION SAVERIO GUARASCIO MANDELLA QUILICI PRODUCTRICE OLIVIA SLEITER PRODUCTEUR EXÉCUTIF ERIK PAOLETTI IDÉE ORIGINALE D’ EMANUELE CRIALESE SCÉNARIO EMANUELE CRIALESE FRANCESCA MANIERI VITTORIO MORONI UNE PRODUCTION FRANCO-ITALIENNE UNE PRODUCTION WILDSIDE CHAPTER 2 WARNER BROS. ENTERTAINMENT ITALIA PATHÉ FRANCE 3 CINÉMA AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+ CINÉ+ FRANCE TÉLÉVISIONS COPRODUIT PAR DIMITRI RASSAM ARDAVAN SAFAEE PRODUIT PAR MARIO GIANANI ET LORENZO GANGAROSSA UN FILM DE EMANUELE CRIALESE DISTRIBUTION ET VENTES INTERNATIONALES PATHÉ

LE GUIDE DES SORTIES CINÉMA PAR

Davy Chou suit sur huit ans Freddie, Française nĂ©e Ă  SĂ©oul, qui prend contact avec ses parents biologiques. AprĂšs avoir filmĂ© au Cambodge d’autres quĂȘtes des origines (Diamond Island, Le Sommeil d’or), le cinĂ©aste nous galvanise avec ce portrait profond et Ă©clatant d’une hĂ©roĂŻne indocile, en constante rĂ©invention.

RETOUR À SÉOUL

Freddie (magnĂ©tique Park Ji-min, lire p. 46) est capable d’effacer une histoire d’amour en un claquement de doigts. C’est un personnage imprĂ©visible, comme si elle passait tout le film Ă  bousculer son propre rĂ©cit. Dans ce nouveau long mĂ©trage de Davy Chou, il est question d’identitĂ©, de se chercher, et cette instabilitĂ© constante Ă©tait peut-ĂȘtre la façon la plus sensible d’aborder le sujet. Freddie dĂ©barque en CorĂ©e du Sud sans avoir prĂ©venu ses parents adoptifs. Mais elle n’est pas lĂ  pour renouer avec ses origines, elle s’en dĂ©fend mĂȘme. Petit Ă  petit, l’occasion de contacter ses parents biologiques se prĂ©sente Ă  elle – pourquoi se priver d’une nouvelle aventure ? Avec beaucoup d’ampleur, Chou va suivre son hĂ©roĂŻne Ă  SĂ©oul sur huit ans Ă 

travers trois moments diffĂ©rents, avec cette croyance que le cinĂ©ma permet d’éprouver le temps qui passe. AprĂšs leur rencontre, la relation de Freddie avec sa famille biologique varie de maniĂšre heurtĂ©e. On n’attend pas de rĂ©solution, de pacification. L’émotion procurĂ©e par le film tient mĂȘme Ă  cet inachĂšvement, ce cĂŽtĂ© dĂ©cousu et suspendu de la communication. Le cinĂ©aste nous fait ressentir ces tĂątonnements en filmant l’électricitĂ© de la ville, ses coins traditionnels, sa fougue underground, Ă©pousant par la mise en scĂšne la maniĂšre qu’a Freddie a de s’y immerger. Car la jeune femme sait s’emparer de son environnement pour le remodeler Ă  sa guise – scĂšnes fascinantes oĂč tous les regards sont soudain posĂ©s sur elle parce qu’elle dĂ©cide

de faire basculer l’énergie d’une piĂšce, un resto oĂč elle invite tous les clients Ă  sa table, un bar oĂč elle danse comme une furieuse. Ce qui semble passionner Chou, et nous avec, c’est alors ce qu’on fait de nos origines et de notre histoire, comment on leur Ă©chappe, on les refaçonne, on les refantasme – comment on peut aller au-devant.

Retour Ă  SĂ©oul de Davy Chou, Les Films du Losange (1 h 59), sortie le 25 janvier

50 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
SORTIE LE 25 JANVIER QUENTIN GROSSET
BILL NIGHY HORS COMPÉTITION SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE SÉLECTION OFFICIELLE PAR L’AUTEUR DES VESTIGES DU JOUR ET D’APRÈS LE CHEF-D’OEUVRE D’ A K I R A K U R O S A W A “UNE CHRONIQUE BOULEVERSANTE ” TÉLÉRAMA “INSPIRÉ ET ÉMOUVANT” PREMIÈRE “ÉLÉGANT ET POIGNANT” LE FIGARO AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE © CHANNEL FOUR TELEVISION CORPORATION, COUNTY HALL ARTS AND NUMBER FILMS LIVING LIMITED 2022. TOUS DROITS RÉSERVÉS. HHHHH THE TELEGRAPH HHHHH THE GUARDIAN HHHHH DAILY MAIL

CORSAGE

Loin de la fresque historique, Marie Kreutzer propose une Ă©tude de caractĂšre aussi riche que revĂȘche, dĂ©roulĂ©e sur six mois de la vie d’Élisabeth d’Autriche. Un film portĂ© par l’excellente Vicky Krieps qui dĂ©corsĂšte Sissi et la regarde exister au-delĂ  d’une recherche maladive de beautĂ©.

De NoĂ«l 1877, oĂč l’impĂ©ratrice cĂ©lĂšbre son quarantiĂšme anniversaire, Ă  l’étĂ© suivant, Corsage s’intĂ©resse Ă  la trajectoire intime d’une femme cadenassĂ©e dans son rĂŽle, asservie par la volontĂ© d’éternelle jouvence que lui impose un monde d’hommes. Quand enfin elle se dĂ©leste de sa couronne, d’imposantes coiffures viennent sertir son visage avec une pesanteur Ă©minemment psychologique. Le nouveau long mĂ©trage de Marie Kreutzer envoie valser la reprĂ©sentation de l’impĂ©ratrice figĂ©e par la trilogie des Sissi d’Ernst Ma-

rischka. La rĂ©alisatrice autrichienne entretient un appĂ©tit immense pour son personnage. À des plans classiques d’une maĂźtrise esthĂ©tique absolue, elle adjoint des formes plus flottantes, qui rĂ©flĂ©chissent l’enfermement et la libĂ©ration. C’est notamment grĂące aux premiĂšres heures du cinĂ©matographe – et en une rĂ©vĂ©rence aux joies de l’animation –qu’Élisabeth reconquiert sa personne. Un nouveau souffle que porte avec une habiletĂ© folle l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps (qui a dĂ©crochĂ© le Prix d’interprĂ©tation Un certain regard pour le rĂŽle Ă  Cannes cette annĂ©e) et qu’accompagne avec maestria la musicienne française Camille, dont la bande originale est parcourue d’envolĂ©es et de respirations bouleversantes.

Corsage de Marie Kreutzer, Ad Vitam (1 h 53), sortie le 14 dĂ©cembre

GODLAND

Le film conte l’épopĂ©e Ăąpre d’un pasteur danois envoyĂ© par-delĂ  les mers, en Islande, pour photographier la beautĂ© immaculĂ©e des lieux et y bĂątir une Ă©glise. Dans un dĂ©cor naturel infini, les hĂ©ros brinquebalants – le pasteur et son guide local mĂ©fiant –sont hagards et ahuris, la mise en scĂšne semble conditionnĂ©e par l’hostilitĂ© du climat. PĂĄlmason soigne la reconstitution d’un ci-

nĂ©ma primitif par le cadre fixe et les teintes de la pellicule, saturĂ©es et irrĂ©elles, Ă©voquant la colorisation artificielle des autochromes. Mais c’est par le travail naturaliste du son qu’il ramĂšne Godland dans le prĂ©sent : les Ă©lĂ©ments naturels sont mĂ©ticuleusement enregistrĂ©s, la pluie, le vent, les herbes qui bruissent. L’humiditĂ© et le froid traversent l’écran. La rencontre avec la jeune Anna, une habitante de l’üle dont le pĂšre voit le pasteur d’un mauvais Ɠil, allĂšge le principe formel : la camĂ©ra se met Ă  suivre lentement les personnages, pendant que s’installe une communautĂ© d’autochtones autour de l’église en construction. Ce flĂ©chissement culmine dans un merveilleux panoramique embrassant toutes les petites joies qui composent un banquet de mariage. C’est cela qui prĂ©side Ă  la beautĂ© de Godland : rĂ©inventer l’image d’archives en restituant leurs sensations enfouies par le temps.

Corsage envoie valser

52 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 21 DÉCEMBRE SORTIE LE 14 DÉCEMBRE
la reprĂ©sentation de l’impĂ©ratrice figĂ©e par la trilogie des Sissi.
LAURA PERTUY Godland de Hlynur PĂĄlmason, Jour2fĂȘte (2 h 23), sortie le 21 dĂ©cembre
Dans une reconstitution Ă©pique et sensorielle, Hlynur PĂĄlmason nous projette dans l’Islande du xix  siĂšcle, au cƓur des relations empreintes de violence entre premiers colons danois et autochtones.
THOMAS CHOURY
e
D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE Oulaya Amamra Lina El Arabi Niels Arestrup AVEC LA PARTICIPATION DE PARCE QUE SON RÊVE DE DIRIGER UN ORCHESTRE ÉTAIT PLUS FORT QUE TOUT Easy Tiger et Estello Films PRÉSENTENT UN FILM DE Marie-Castille Mention-Schaar SCÉNARIO Clara Bourreau ET Marie-Castille Mention-Schaar DIVERTIMENTO D’APRÈS PHOTOS GUY FERRANDIS AU CINÉMA LE 25 JANVIER

STELLA EST AMOUREUSE

Suite de son autofiction Stella (2008), Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde retrouve l’hĂ©roĂŻne au moment des premiĂšres sorties et des premiĂšres amours. Ce touchant rĂ©cit initiatique nous immerge avec Ă©lan dans la conscience d’une ado des eighties qui brĂ»le de vivre.

Dans Stella, Sylvie Verheyde racontait ce sentiment qu’avait sa jeune protagoniste d’ĂȘtre dĂ©calĂ©e. Arrivant en sixiĂšme dans un lycĂ©e parisien huppĂ© alors qu’elle venait d’un milieu plus modeste (ses parents travaillent dans un cafĂ© ouvrier Ă  la pĂ©riphĂ©rie de Paris), la jeune fille apprenait les codes sociaux hyper rĂ©glĂ©s de la bourgeoisie.

Dans Stella est amoureuse, quelques années aprÚs, on retrouve Stella (la magnétique Flavie Delangle, qui reprend le rÎle autrefois tenu par Léora Barbara) toujours en train

de chercher sa place. Dans le cafĂ© de ses parents, l’atmosphĂšre nocturne et enfumĂ©e devient Ă©touffante, entre son pĂšre (parfait Benjamin Biolay) qui se noie dans l’alcool et voit d’autres femmes, et sa mĂšre (touchante Marina FoĂŻs) qui doit gĂ©rer seule le cafĂ©, se consolant dans les bras d’un type que Stella trouve bien lourd. Immergeant la jeune fille, qui a l’ñge de passer le bac, dans l’agitation du bar, Sylvie Verheyde recrĂ©e avec tendresse ce Paris des cafĂ©s populaires oĂč elle-mĂȘme a grandi, et montre comment progressivement Stella trouve sa respiration ailleurs, dans d’autres nuits.

C’est dans la lĂ©gendaire boĂźte Les Bains Douches, Ă©picentre de la fĂȘte parisienne dans les annĂ©es 1980, qu’elle va s’émanciper et tomber amoureuse d’un danseur au charisme fou, AndrĂ©. La cinĂ©aste filme la boĂźte un peu avant les annĂ©es sida, Ă  la façon d’un Ăźlot hallucinĂ© de lumiĂšres et de sons qu’elle sublime dans des planssĂ©quences d’une lĂ©gĂšretĂ© rĂȘveuse. C’est ici comme un fantasme qu’elle dĂ©peint sans nostalgie, duquel exulte mĂȘme une Ă©nergie contemporaine puisqu’on voit des danses, comme le voguing, qui enflamment encore les dancefloors aujourd’hui. Le lĂ©gendaire

cĂŽtĂ© sĂ©lect des Bains est ici approchĂ© comme un univers de rites de passage : il faut avoir tel look, prendre telle attitude pour prĂ©tendre pouvoir faire partie des diffĂ©rents clans qui s’y rencontrent. PĂ©trie de tous ses complexes sociaux, Stella tente de s’imposer, de garder la face lorsqu’AndrĂ© lui parle musique dans des termes qu’elle ne maĂźtrise pas. Autant sa voix off est exaltĂ©e comme dans une romance emportĂ©e façon La Boum, autant elle adopte souvent une moue distante, glacĂ©e, comme sur les pochettes de disques synth-wave Ă©lĂ©gantes et mystĂ©rieuses qu’écoutaient les « jeunes gens modernes » qui peuplaient les Bains. C’est alors dans ce cĂŽtĂ© drĂŽlement Ă©parpillĂ© que Stella est amoureuse trouve sa justesse pour raconter l’adolescence.

Trois questions

Pourquoi avoir eu envie de retrouver Stella maintenant ?

Venant d’un milieu trĂšs populaire, Stella se rend compte qu’elle Ă©volue diffĂ©remment de ses parents, qu’elle n’est pas non plus comme les filles du grand lycĂ©e parisien oĂč elle Ă©tudie.

Elle doit trouver sa place, et j’ai l’impression que, ça, c’est trĂšs accru et gĂ©nĂ©ralisĂ© pour la gĂ©nĂ©ration d’ados d’aujourd’hui.

Ils ont un peu à réparer le monde, à le réinventer, à redéfinir leurs buts.

À SYLVIE VERHEYDE

C’est aussi son histoire de famille ; On parle de moi, de sa grandmùre. Travailler avec mon fils, ça devenait aussi un enjeu : il ne fallait pas que je me rate.

Vous diriez que c’est en boĂźte de nuit que vous vous ĂȘtes trouvĂ©e, pour ensuite devenir artiste ?

Stella

est amoureuse de Sylvie Verheyde, KMBO (1 h 50), sortie le 14 dĂ©cembre

Vous avez Ă©crit le film avec votre fils, William Wayolle. Qu’a­t­il apportĂ© de sa propre jeunesse ?

Il a aussi monté le film avec moi.

Je pense qu’il a apportĂ© de la lĂ©gĂšretĂ©, de l’énergie, sa drĂŽlerie.

Le fait qu’on soit mùre et fils, ça nous permet d’aller plus vite.

Oui. La danse a Ă©tĂ© ma premiĂšre ouverture. Le monde de la nuit, c’est un espace de fiction oĂč on peut s’inventer un personnage, montrer quelque chose de soi qu’on n’affiche pas ailleurs. À l’époque, c’était aussi un lieu oĂč se mĂ©langeaient les classes sociales. J’ai voulu qu’on soit dans la tĂȘte d’une ado qui dĂ©couvre ce monde, ne surtout pas avoir un point de vue d’adulte dessus.

54 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
UN FILM DE LÉONOR SERRAILLE BLUE MONDAY PRODUCTIONS PRÉSENTE
PETIT FRERE © 2022 BLUE MONDAY PRODUCTIONS –FRANCE CINÉMA AU CINÉMA LE 1 ER FÉVRIER
ANNABELLE LENGRONNE STÉPHANE BAK KENZO SAMBIN AHMED SYLLA
UN

FIÈVRE MÉDITERRANÉENNE

SORTIE LE 14 DÉCEMBRE

La comĂ©die dĂ©pressive est un genre trĂšs sĂ©rieux, qui nĂ©cessite paradoxalement une grande douceur. Maha Haj l’a bien compris. Son hĂ©ros, Walid, est un Ă©crivain palestinien ratĂ© qui vit Ă  HaĂŻfa, en IsraĂ«l, avec sa famille. Il devient bientĂŽt ami avec son voyou de voisin, Jalal. De combine en combine, Walid re-

prend goĂ»t Ă  la vie, Ă  moins qu’il ne se serve de Jalal pour assouvir un projet secret
 Une fois posĂ©e cette trame de buddy movie, ce film Ă©tonnant navigue avec un Ă©quilibre gracieux entre ironie noire et absurde tragique. Maha Haj construit les antagonismes de ce duo dans des cadres serrĂ©s et fixes. Que cache cette affinitĂ© improbable ? La rĂ©ponse est dans cette « fiĂšvre mĂ©diterranĂ©enne » du titre, qu’une mĂ©decin diagnostique au fils de Walid, victime de violents maux de ventre. Il s’agirait d’une maladie hĂ©rĂ©ditaire, typique de la rĂ©gion. Dans le rĂ©cit, elle est surtout le symptĂŽme du mal-ĂȘtre identitaire d’une famille palestinienne qui ne trouve pas sa place en IsraĂ«l. Le film effleure cette parabole politique sans s’y attarder, comme happĂ© par l’ambiguĂŻtĂ© d’une amitiĂ© qui culmine dans un final tchekhovien, oĂč l’on dĂ©couvre trop tard que Walid et Jalal se ressemblaient sans le savoir.

LÉA ANDRÉ-SARREAU

LA PASSAGÈRE

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

Autrice de nombreux courts repĂ©rĂ©s en festival, HĂ©loĂŻse Pelloquet passe au format long avec brio. Avec La PassagĂšre, elle reconfigure les genres de la chronique et du mĂ©lodrame et livre le rĂ©cit vibrant d’un affranchissement, portĂ© par un casting brillant.

Avec La PassagĂšre, HĂ©loĂŻse Pelloquet retourne sur l’üle de Noirmoutier qu’elle connaĂźt bien (CĂŽtĂ© cƓur, L’Âge des sirĂšnes) pour y installer son couple de pĂȘcheurs, beaux et amoureux marins (CĂ©cile de France et GrĂ©goire Monsaingeon). Ce qu’elle rĂ©ussit d’abord Ă  rendre vibrant, c’est cette chose anodine et vertigineuse que reprĂ©sente la chronique, et plus particuliĂšrement la chronique de couple. Il y a dans la proximitĂ© avec laquelle la cinĂ©aste filme ses personnages ce rapport organique qu’établit la camĂ©ra, quelque chose qui solidifie cette histoire, comme si en une

Ă©treinte surgissait tout le hors-champ de cet amour durable. C’est avec cette mĂȘme impulsion qu’HĂ©loĂŻse Pelloquet regarde longuement les gestes au travail, avec la mer et le soleil comme matiĂšres mouvantes, ambiguĂ«s, rugueuses. Et puis il y a cet Ă©rotisme et cette sexualitĂ©, nouveaux parce qu’affranchis de la tyrannie des codes du genre masculin et fĂ©minin, qui surgissent quand le film se transforme en mĂ©lo au contact d’un nouvel apprenti dans le foyer (FĂ©lix Lefebvre). L’üle de Noirmoutier par AgnĂšs Varda (Les CrĂ©atures) Ă©tait le lieu d’imagination d’un Ă©crivain tourmentĂ©, enfermant sa belle et jeune Ă©pouse dans une image figĂ©e. Avec La PassagĂšre, l’image bouge, s’extirpe du schĂ©ma amoureux pour regarder l’aventure Ă  l’horizon.

La PassagĂšre d’HĂ©loĂŻse Pelloquet, Bac Films (1 h 35), sortie le 28 dĂ©cembre

56 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Avec un humour désespéré, la cinéaste palestinienne Maha Haj (Personal Affairs) orchestre la rencontre entre deux hommes que tout oppose. Elle a décroché un Prix du scénario mérité dans la sélection Un certain regard à Cannes en mai.
La cinéaste regarde les gestes au travail, avec la mer et le soleil mouvants, ambigus, rugueux.
MARILOU DUPONCHEL FiĂšvre mĂ©diterranĂ©enne de Maha Haj, Dulac (1 h 50), sortie le 14 dĂ©cembre
UN FILM DE MOUNIA MEDDOUR PAR LA RÉALISATRICE DE PAPICHA THE INK CONNECTION & HIGH SEA PRODUCTION PRÉSENTENT
AFFICHE © STUDIO AGENT DOUBLE PHOTO © ETIENNE ROUGERY
AU
AVEC NADIA KACI HILDA AMIRA DOUAOUDA MERIEM MEDJKANE ZAHRA DOUMANDJI SARAH GUENDOUZ
LYNA KHOUDRI RACHIDA BRAKNI HOURIA
CINÉMA LE 15 MARS

SORTIE

Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen (Alabama Monroe) déploient une amitié masculine à travers plusieurs décennies, sur fond de différences sociales et de paysages alpins grandioses. Prix du jury à Cannes.

ÉtĂ© 1984. Pietro, un enfant citadin et timide, passe ses vacances dans un village reculĂ© du Val d’Aoste et se lie d’amitiĂ© avec Bruno, qui y vit toute l’annĂ©e. Devenus adultes, les deux garçons se retrouvent de façon rĂ©guliĂšre, persuadĂ©s que leur amitiĂ© les protĂšgera des affres de l’existence
 AdaptĂ© du roman Ă©ponyme de Paolo Cognetti (2017 pour la traduction française), ce film, co -

rĂ©alisĂ© par les Belges Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen ( La Merditude des choses, Alabama Monroe), prend le parti d’une narration par ellipses concentrĂ©e sur les moments forts d’une amitiĂ© masculine qui court sur plus de trente ans. Si une telle structure se heurte Ă  quelques clichĂ©s (comme le traitement furtif des personnages fĂ©minins), l’esthĂ©tique des Huit Montagnes fait Ă©prouver le gouffre mental qui guette les hĂ©ros. Le format carrĂ© de l’image accentue l’immensitĂ© de montagnes qui semblent beaucoup trop vastes pour l’expĂ©rience humaine, enfermant les protagonistes dans leurs traumatismes passĂ©s. À travers une fable qui donne son titre Ă  l’histoire, et s’appuyant sur ses deux charismatiques interprĂštes (Luca Marinelli et Alessandro Borghi), Les Huit Montagnes dessine in fine une ode brĂ»lante aux puissances de l’amitiĂ©.

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

Du jour au lendemain, un homme dĂ©cide de ne plus adresser la parole Ă  son meilleur ami, amorçant le dĂ©but d’une descente aux enfers
 Entre comĂ©die absurde et tragĂ©die Ă  la lisiĂšre du fantastique, Martin McDonagh signe un film dans la lignĂ©e de son multiprimĂ© 3 Billboards.

Sur une Ăźle de la cĂŽte irlandaise au dĂ©but du xxe siĂšcle, le quotidien de PĂĄdraic (Colin Farrell) est bouleversĂ© le jour oĂč Colm (Brian Gleeson), qui a pris pour habitude de l’accompagner tous les jours au pub du coin, dĂ©cide de ne plus lui parler pour se concentrer sur la composition d’un morceau de musique. À Inisherin, la beautĂ© spectaculaire du littoral est proportionnelle Ă  l’isolement des fermiers et des paysans qui ont Ă©lu domicile sur ce bout de caillou, au large duquel rĂ©sonnent les canons des navires de guerre. Face Ă  l’en-

tĂȘtement incomprĂ©hensible de Colm, PĂĄdraic se met Ă  dos le reste du village, qui ne voit en lui qu’un pilier de bar un peu demeurĂ©, tout juste bon Ă  tenir compagnie Ă  son Ăąne
 Dans un rĂŽle pour lequel il a remportĂ© le Prix d’interprĂ©tation Ă  Venise, Colin Farrell campe cet ahuri de compĂ©tition qui, aussi dĂ©routant dans sa naĂŻvetĂ© Ă  toute Ă©preuve que dans ses soudains accĂšs de colĂšre, se retrouve malgrĂ© lui embarquĂ© dans la spirale de violence prĂ©dite par la sorciĂšre locale (la banshee du titre). Le scĂ©nario, qui oscille entre comĂ©die et tragĂ©die, progresse quant Ă  lui avec malice en lĂ©zardant d’un registre Ă  un autre, Ă  la maniĂšre du prĂ©cĂ©dent film de Martin McDonagh, 3 Billboards. Les panneaux de la vengeance, dont Les Banshees d’Inisherin reconduit toute l’efficacitĂ© dramatique.

58 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Sur l’üle d’Inisherin, le village voit en PĂĄdraic un pilier de bar un peu demeurĂ©.
LES BANSHEES D’INISHERIN
LES HUIT MONTAGNES
CORENTIN LÊ Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh, Walt Disney (1 h 54), sortie 28 dĂ©cembre
Les Huit Montagnes de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, Pyramide (2 h 27), sortie le 21 dĂ©cembre DAMIEN LEBLANC
LE FILM PRÉFÉRÉ DES SPECTATEURS AU CINÉMA LE 25 JANVIER

IN VIAGGIO

Le documentariste Gianfranco Rosi (

) confronte des images de voyages diplomatiques du pape François avec celles de drames (guerres, naufrages de migrants) se dĂ©roulant dans les pays oĂč celui-ci se rend. De ce montage naĂźt un saisissant sentiment d’absurditĂ©.

Dans son documentaire Fuocoammare (2016), Gianfranco Rosi filmait d’un cĂŽtĂ© les migrants qui dĂ©barquent Ă  Lampedusa, de l’autre les locaux qui vivent dans une quasiindiffĂ©rence envers les premiers. Dans In viaggio, qui suit les voyages du pape, le

cinĂ©aste adopte une construction proche de ce prĂ©cĂ©dent film, celle du montage parallĂšle. On assiste d’un cĂŽtĂ© aux dĂ©clarations de l’émissaire religieux pour l’accueil et la solidaritĂ© avec les migrants ou contre la guerre, de l’autre Ă  des scĂšnes de violences et de misĂšre. Un peu comme dans le rĂ©cent Pacifiction. Tourment sur les Ăźles d’Albert Serra, Rosi observe alors l’épuisement d’une parole politique, son peu de prise sur le rĂ©el. MalgrĂ© toute sa bonne volontĂ©, le pape a beau mettre en lumiĂšre les drames lors de cĂ©rĂ©monies officielles (plaidant contre les ventes d’armes aux États-Unis, contre la pollution de l’environnement aux Philippines, ou condamnant les violences sexuelles dans son propre fief), rien ne paraĂźt changer. In viaggio interroge alors les rouages de ce rĂŽle de reprĂ©sentation, comme pour mieux inspirer la rĂ©flexion sur d’autres moyens efficients de faire bouger les choses.

JOYLAND

LaurĂ©at de la Queer Palm cette annĂ©e Ă  Cannes, Joyland saisit par la soif de libertĂ© qui Ă©lectrise ses personnages, sa mise en scĂšne audacieuse et la justesse de ses interprĂštes, au service d’un fĂ©minisme revigorant.

C’est avec une douceur absolue, malgrĂ© l’obscuritĂ© que travaille sa photographie soignĂ©e, que Joyland pĂ©nĂštre le quotidien de Haider. Ce jeune homme discret, moquĂ© pour son manque d’attitudes et d’aptitudes « masculines », vit avec son Ă©pouse et la famille de son frĂšre. Un Ă©touffant microcosme sur lequel rĂšgne un patriarche qui, obsĂ©dĂ© par son honneur, distribue les rĂŽles, et oĂč s’agite, souvent en des heures tardives, une multitude de dĂ©sirs frustrĂ©s. SommĂ© de travailler, Haider dĂ©niche secrĂštement une place de danseur dans un cabaret oĂč Biba, artiste trans, tente de se faire aimer

du public. Se noue entre ces deux Ăąmes solitaires une attirance irrĂ©pressible, malgrĂ© tout ce qu’elle engage d’interdits
 Dans ce premier long mĂ©trage, le Pakistanais Saim Sadiq rĂ©flĂ©chit aux rĂŽles prĂ©dĂ©terminĂ©s au sein du couple, de la sphĂšre familiale mais aussi du monde du travail ; et dĂ©zingue tout sur son passage. Car s’il semble suivre la trajectoire de Haider, personnage bouleversant qui explore sa fĂ©minitĂ© avec fougue, le film s’appuie surtout sur lui pour mieux regarder les deux femmes qui l’entourent, toutes deux Ă©prises d’accomplissement professionnel. Un drame d’une remarquable ampleur, servi par une troupe d’acteurs et d’actrices exceptionnels.

cinéaste dézingue

60 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 14 DÉCEMBRE
Le
les rÎles prédéterminés dans le couple, la sphÚre familiale et le monde du travail.
Joyland de Saim Sadiq, Condor (2 h 06), sortie 28 dĂ©cembre LAURA PERTUY In viaggio de Gianfranco Rosi, MĂ©tĂ©ore Films (1 h 20), sortie 14 dĂ©cembre Sacro GRA, Notturno QUENTIN GROSSET

CrĂ©dits non contractuels ‱ Photo © Laure Chichmanov ‱ Design Benjamin Seznec TROÏKA.

UN FILM DE HÉLOÏSE PELLOQUET LA PASSAGÈRE WHY NOT PRODUCTIONS & FACE NORD FILMS PRÉSENTENT © 2021 Face Nord Films Why Not Productions LE 28 DÉCEMBRE « UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE LIBERTÉ » ELLE « TROUBLANT, INATTENDU, EXCITANT » CAUSETTE

PROFESSEUR YAMAMOTO PART À LA RETRAITE

Le documentariste singulier et fĂ©ru d’imprĂ©vus Kazuhiro Soda filme le dĂ©part Ă  la retraite d’un psychiatre japonais.

Le portrait passionnant et poĂ©tique d’un homme qui s’est occupĂ© toute sa vie de ses patients et doit dĂ©sormais veiller sur sa femme.

Entre le professeur Yamamoto et ses patients, l’heure des adieux est arrivĂ©e. Un moment dĂ©licat oĂč le psychiatre doit s’effacer plus encore que d’habitude pour rompre en douceur un lien fort et complexe, nouĂ© au fil des ans entre un thĂ©rapeute pionnier au Japon d’une approche plus « humaine » de cette mĂ©decine et des individus pleins

de gratitude mais angoissĂ©s Ă  l’idĂ©e de le perdre. La camĂ©ra de Kazuhiro Soda s’immisce dans ces consultations stratĂ©giques au cours desquelles ce mĂ©decin, sur le dĂ©part mais toujours entiĂšrement dĂ©vouĂ© Ă  sa pratique, partage une forme de sagesse aux lĂ©gers accents bouddhistes. Le tournage de ces sĂ©quences Ă©mouvantes, au plus proche d’échanges d’habitude secrets, est le fruit d’une relation de confiance commencĂ©e presque quinze ans auparavant avec Mental, pour lequel Soda avait filmĂ© pendant deux ans les patients du professeur Yamamoto. Le film bascule ensuite dans le portrait intime de la relation entre ce professeur de 82 ans et sa femme, Yoshiko. C’est dĂ©sormais vers elle, longtemps restĂ©e dans l’ombre, s’épuisant Ă  s’occuper des patients que le professeur ramenait parfois Ă  la maison, que son mari s’efforce de diriger sa bienveillance.

PAR CƒURS

SORTIE LE 28 DÉCEMBRE

BenoĂźt Jacquot nous fait pĂ©nĂ©trer l’intimitĂ© d’Isabelle Huppert et de Fabrice Luchini lors de leurs rĂ©pĂ©titions, Ă  l’étĂ© 2021, pour deux spectacles diffĂ©rents au Festival d’Avignon. Un documentaire prĂ©cieux sur leur mĂ©thode de travail, qui saisit en montrant leurs fragilitĂ©s.

Ce sont deux acteurs qu’on a l’habitude de voir briller d’intensitĂ©. Aussi, le fait de les regarder dans des temps de latence, dans leurs tĂątonnements, leurs doutes, offre une perspective Ă  la fois inĂ©dite et spectaculaire. Devant le dispositif (deux camĂ©ras surmontĂ©es d’un micro, de la lĂ©gĂšretĂ© pour plus d’abandon) imaginĂ© par BenoĂźt Jacquot et la chef-opĂ©ratrice Caroline Champetier, Isabelle Huppert et Fabrice Luchini se confient comme jamais sur leur technique, leurs blocages, le trac aussi. Huppert s’apprĂȘte Ă  jouer La Cerisaie

de Tchekhov dans la cour d’honneur du Palais des papes, dans une mise en scĂšne de Tiago Rodrigues, et on la voit sollicitĂ©e de toutes parts, pour son costume, son maquillage. Toujours en mouvement dans les coulisses, elle se rĂ©pĂšte son texte Ă  haute voix et bute sur une rĂ©plique. Luchini, lui, est plus statique, sur une petite scĂšne : on le voit assis, apportant les derniĂšres retouches et variations Ă  son seul-en-scĂšne, une lecture de Nietzsche. L’acteur cite Louis Jouvet parlant du fait de jouer : « Cette pratique de sorcellerie qui va Ă©teindre ton moi personnel. » Et c’est bien cette rencontre un peu magique entre un texte et un comĂ©dien qu’explore Jacquot avec Par cƓurs. La beautĂ© du film rĂ©side en ce que, Ă  la fin, cet acte quasi sorcier qu’est le jeu reste toujours aussi mystĂ©rieux.

Par cƓurs de BenoĂźt Jacquot, Les Films du Losange (1 h 16), sortie 28 dĂ©cembre

62 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Regarder les acteurs dans leurs doutes offre une perspective inédite.
QUENTIN GROSSET Professeur Yamamoto part à la retraite de Kazuhiro Soda, Art House (1 h 59), sortie le 4 janvier TRISTAN BROSSAT

FILM DE SYLVIE VERHEYDE

THOMAS ET MATHIEU VERHAEGHE présentent
UN
LOUISE MALEK PRUNE RICHARD AGATHE SALIOU CLAIRE GUINEAU LÉONIE DAHAN-LAMORT PAUL MANNIEZ DIXON LE 14 DECEMBRE AU CINEMA

REWIND & PLAY

En 1969, Thelonious Monk participe Ă  l’émission française Jazz Portrait. Entre l’interprĂ©tation de quatre de ses titres, l’AmĂ©ricain rĂ©pond aux questions d’Henri Renaud, pianiste et producteur d’émissions musicales. « Donner l’impression qu’on est en direct, c’est ça qui est moderne », dit celui-ci, un brin pĂ©dant, dans un plan qui dĂ©voile la mise en place du show tĂ©lĂ©, les techniciens qui s’installent. Alors qu’il se documentait pour Ă©crire un film (qui

reste Ă  venir) sur Monk, Alain Gomis a dĂ©couvert ces rushs non montĂ©s parmi les images que lui a envoyĂ©es l’INA. On y voit un Monk qui dĂ©gouline de sueur Ă  mesure qu’il descend les verres de whisky et devient mutique face aux questions sans intĂ©rĂȘt ou dĂ©sobligeantes – le musicien raconte notamment le souvenir amer d’un premier sĂ©jour humiliant en France, en 1959, que l’intervieweur, aveuglĂ© par un impensĂ© raciste, demande Ă  gommer. Le cinĂ©aste franco-sĂ©nĂ©galais rembobine et remet sur lecture les minutes de cette entrevue qui devient dialogue de sourds, assemble le phrasĂ© syncopĂ© et entĂȘtant du piano avec le soliloque du journaliste qui s’estompe jusqu’à l’inaudible. On comprend alors qu’aucun dialogue n’était possible sur la piste de ce cirque mĂ©diatique, entre celui qui ne veut pas entendre les vraies rĂ©ponses Ă  ses questions et celui dont la rĂ©plique favorite reste : « Je me contente de jouer. »

L’ENVOL

Avec ce conte envoĂ»tant et trĂšs inspirĂ©, l’Italien Pietro Marcello (Martin Eden, Bella e perduta) suit une hĂ©roĂŻne frondeuse dans la Normandie de l’entre-deux-guerres en superposant diffĂ©rents langages de cinĂ©ma. Au milieu de L’Envol s’élĂšve l’hypnotique Juliette Jouan.

Librement inspirĂ© du court mais culte roman Les Voiles Ă©carlates (1923) de l’auteur russe et figure du rĂ©alisme romantique Alexandre Grin, L’Envol en retient toute la féérie. À son retour de la Grande Guerre, RaphaĂ«l, un veuf taiseux, rencontre Juliette, sa toute jeune fille. L’enfant grandit dans un corps de ferme dĂ©labrĂ© mais peuplĂ© d’ĂȘtres doux et joueurs. Au village, on murmure qu’elle serait nĂ©e d’un adultĂšre avec le tavernier – quand il s’agit en fait d’un viol commis par l’intĂ©ressĂ©. AccusĂ©e de sorcellerie, la jeune femme connaĂźt

une adolescence mĂątinĂ©e de rĂȘveries solitaires, jusqu’à l’irruption d’un aviateur volage (Louis Garrel). Sur cette trame classique, Pietro Marcello engage une recherche ludique et harmonieuse sur la forme. L’Envol voyage ainsi entre documents d’archives, camĂ©ra subjective ou encore plans trĂšs composĂ©s dans lesquels s’élance en chanson l’hĂ©roĂŻne, que campe la fĂ©e Juliette Jouan (lire p. 16), dont c’est le tout premier rĂŽle. Le cinĂ©aste italien joue des arythmies et des contretemps, RaphaĂ«l s’évadant Ă  l’accordĂ©on dans des scĂšnes presque documentaires, quand la voix cristalline de sa fille envoĂ»te un monde oĂč peine Ă  survivre la magie. Funambule mĂ©lomane, Pietro Marcello possĂšde un talent certain pour rĂ©enchanter le cinĂ©ma.

L’Envol de Pietro Marcello, Le Pacte (1 h 40), sortie le 11 janvier

rĂȘveries solitaires, jusqu’à l’irruption d’un aviateur volage.

Juliette vit des

64 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
SORTIE LE 11 JANVIER SORTIE LE 11 JANVIER LAURA PERTUY Rewind & Play d’Alain Gomis, JHR Films (1 h 05), sortie le 11 janvier Alain Gomis rĂ©alise un passionnant essai sur l’image mĂ©diatique du jazzman Thelonious Monk Ă  partir d’une interview donnĂ©e en 1969 Ă  la tĂ©lĂ© française et des rushs de son tournage. RAPHAËLLE PIREYRE

UNE FEMME INDONÉSIENNE

Comment filmer les sentiments d’une femme qui semble avoir renoncĂ© Ă  toute sorte de passion ? Avec cette valse cotonneuse d’une fascinante rigueur formelle, la rĂ©alisatrice Kamila Andini sonde les profondeurs d’un monde intime, cadenassĂ© par son Ă©poque.

Libre adaptation d’un roman indonĂ©sien centrĂ© sur Raden Nana Sunani, une Sundanaise (l’une des principales ethnies du pays) qui a menĂ© il y a plus d’un demisiĂšcle une vie banale et mĂ©connue dans l’ouest de Java, Une femme indonĂ©sienne prend la forme d’un voyage mĂ©moriel aux accents universels. Les troubles politiques et sociaux survenus au lendemain

pour son quatriĂšme long mĂ©trage, la cinĂ©aste de 36 ans invoque certains fantĂŽmes de son pays tout en Ă©largissant la carte de son rĂ©cit. Au fond de l’IndonĂ©sie rurale et bourgeoise des annĂ©es 1960 qu’elle met en scĂšne, le destin particulier de Nana reflĂšte aussi les maux, sĂ©culaires, de toutes les femmes piĂ©gĂ©es dans un monde d’hommes et condamnĂ©es Ă  enfouir leur peine au plus profond d’elles-mĂȘmes. Écho d’un tel malaise, le film s’ouvre sur une scĂšne de fuite en forĂȘt aux allures de cauchemar. On y suit la foulĂ©e inquiĂšte de l’hĂ©roĂŻne, fuyant son prĂ©sent et les monstres du hors-champ – soit les lames de la purge anticommuniste qui ont dĂ©jĂ  fait d’elle une orpheline et une veuve. Quinze ans plus tard, la voici installĂ©e au sein d’une grande maison en compagnie de son second mari, bien plus ĂągĂ©, sauvĂ©e des tĂ©nĂšbres de la jungle.

Refuge insoupçonnĂ© ou autre cauchemar Ă  la lueur du jour ? Maniant l’ellipse pour montrer cette nouvelle vie Ă©tonnamment sereine, enrichie d’étoffes traditionnelles, de plusieurs domestiques et d’un Ă©poux qui a l’air d’échapper au clichĂ© du vieux tyran libidineux, Andini cultive l’art du huis clos avec un mĂ©lange de raffinement et de pudeur. Dans ce dĂ©cor familial douillet, le soin obsessionnel accordĂ© au dĂ©coupage et Ă  la lumiĂšre n’est pas sans rappeler la volontĂ© de contrĂŽle de l’hĂ©roĂŻne. MĂȘme si, ici, chaque mot, chaque rituel silencieux, chaque main tendue devant le miroir ou les compositions florales ne fait qu’accentuer la solitude de Nana (Happy Salma, magnifique dans ce rĂŽle d’épouse et de mĂšre mue par le sens du devoir, devenue comme hermĂ©tique Ă  sa propre existence). MĂ©lodrame au ralenti, d’une beautĂ© si sophistiquĂ©e qu’elle en deviendrait presque intimidante, Une femme indonĂ©sienne ne manque pas de nuances ni de surprises. À commencer par ces scĂšnes fiĂ©vreuses en extĂ©rieur – et en musique – placĂ©es sous l’influence de Wong Kar-wai. Sans oublier la prĂ©sence lumineuse d’Ino (Laura Basuki, Prix du meilleur second rĂŽle Ă  Berlin), jeune maĂźtresse du patriarche qui se lie d’amitiĂ© avec celle qui aurait trĂšs bien pu ĂȘtre sa rivale. Un habile rĂ©cit de sororitĂ© entre deux figures lucides, partageant souvent le mĂȘme plan et les mĂȘmes envies d’ailleurs, perdues dans leurs pensĂ©es.

Une femme indonĂ©sienne, de Kamila Andini, ARP SĂ©lection (1 h 43), sortie le 21 dĂ©cembre

65 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 – no 194 UN FILM DE SAIM SADIQ crĂ©dits non contractuels crĂ©ation KĂ©vin Rau TROÏKA “ LA RÉVÉLATION CANNOISE ” LES CAHIERS DU CINÉMA “ UNE SOIF DE LIBERTÉ ÉLECTRISANTE ” TROIS COULEURS AU CINÉMA LE 28 DÉCEMBRE
de l’indĂ©pendance, l’hĂ©ritage culturel du peuple sundanais (originaire de Jakarta, Kamila Andini se souvient des histoires transmises par sa grand-mĂšre) : OLIVIER MARLAS

VENEZ VOIR

Le brillant réalisateur espagnol Jonås Trueba (Eva en août, Qui à part nous) poursuit son exploration existentielle et sensitive avec ce conte resserré et délicieusement bavard, dans lequel deux couples questionnent leur idée du bonheur.

Film aprĂšs film, JonĂĄs Trueba (lire p. 26) perfectionne l’art de la variation autour des mĂȘmes motifs. Venez voir est aussi court que son prĂ©cĂ©dent film, Qui Ă  part nous, Ă©tait fleuve. Ici, deux couples de trentenaires se retrouvent dans un bar madrilĂšne. L’un a dĂ©mĂ©nagĂ© en pĂ©riphĂ©rie et attend un enfant ; l’autre a la conviction que procrĂ©er ne mĂšne

Ă  rien. Six mois plus tard, ils se retrouvent Ă  la campagne autour d’un dĂźner arrosĂ©, au cours duquel les certitudes de chacun sont mises Ă  l’épreuve
 Le cinĂ©ma rohmĂ©rien de JonĂĄs Trueba, qui exhibe la fragilitĂ© des liens affectifs Ă  la faveur d’ellipses et de cycles saisonniers, trouve une grande force d’incarnation en Ă©voquant ici les consĂ©quences du Covid. MalgrĂ© une sĂ©rie d’oppositions (l’urbain et la campagne, l’individualisme et la collectivitĂ©), sa mise en scĂšne impressionniste trouble le manichĂ©isme. La virtuositĂ© des dialogues donne raison puis tort Ă  chacun, la camĂ©ra organise le dĂ©bat d’idĂ©es en champ-contrechamp, avant d’apaiser les rapports de force en un plan large sur une partie de ping-pong enfantine. Reste un remĂšde : faire des films ensemble pour retrouver l’utopie. C’est ce que la mise en abyme finale, qui nous dĂ©voile les coulisses du tournage, suggĂšre avec malice.

NOS SOLEILS

rĂ©alisatrice du remarquĂ© Été 93, Carla SimĂłn, signe un deuxiĂšme film Ă©tonnant de maturitĂ© sur une famille de paysans espagnols qui doit laisser ses vergers pour faire place Ă  des panneaux solaires. Entre rĂ©alisme et onirisme, Nos soleils a remportĂ© l’Ours d’or Ă  la Berlinale.

Ils sont nombreux, entre le doux grandpĂšre ; ses sƓurs, son fils ; l’épouse, les sƓurs et le beau-frĂšre de celui-ci ; et la ribambelle d’enfants et d’ados
 Tous s’occupent Ă  leur maniĂšre de l’exploitation familiale : une telle meute qu’on peine Ă  les distinguer, jusqu’à abdiquer, car c’est moins ce qui semble intĂ©resser Carla SimĂłn (lire p. 26) que l’idĂ©e du collectif, de la lutte et des souvenirs partagĂ©s comme un seul corps. On pense beaucoup aux Merveilles d’Alice Rohrwacher (2015) et Ă  sa famille produisant du miel en

autarcie dans une ferme italienne. Nos soleils dĂ©crit, avec la mĂȘme prĂ©cision documentaire transfigurĂ©e par une photographie solaire, une rĂ©volte pour l’indĂ©pendance et la qualitĂ© d’une vie simple contre les saillies du capitalisme. Le tour de force du film, c’est de forger une dramaturgie Ă  l’image de ce flux organique : sans grands retournements de situation, mais sans pour autant dĂ©laisser les enjeux – les actions des paysans pour se faire payer dĂ©cemment leurs rĂ©coltes face aux cassages de prix de la grande distribution, la sourde rĂ©bellion d’un fils humiliĂ© par son pĂšre
 Du haut de ses 36 ans, Carla SimĂłn maĂźtrise dĂ©jĂ  parfaitement l’art de nous happer dans son univers atemporel et nous faire subtilement adhĂ©rer Ă  ses combats – cruellement d’actualitĂ©.

Nos soleils de Carla Simón, Pyramide (2 h), sortie le 18 janvier

66 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
La
SORTIE LE 4 JANVIER
Nos soleils dĂ©crit une rĂ©volte contre le capitalisme pour la qualitĂ© d’une vie simple.
Venez voir de Jonás Trueba, Arizona (1 h 04), sortie le 4 janvier LÉA ANDRÉ-SARREAU

INTERDIT AUX CHIENS ET AUX ITALIENS

En racontant l’histoire de sa famille, d’origine piĂ©montaise, sur un demisiĂšcle, Alain Ughetto dĂ©ploie un rĂ©cit intime et humaniste de la migration et raconte les fracas de l’Europe du dĂ©but du xx  siĂšcle. On ose le dire : c’est un chef-d’Ɠuvre.

L’animation permet tout, mĂȘme de traverser le temps et la tombe. C’est grĂące Ă  elle qu’Alain Ughetto entame un tendre dialogue avec Cesira, sa grand-mĂšre adorĂ©e, pour mieux comprendre d’oĂč il vient. DoublĂ©e par la voix mĂ©ridionale d’Ariane Ascaride, cette derniĂšre lui raconte l’histoire de leur famille. Du petit village d’Ughettera (« la terre des

Ughetto »), aux cƓurs des montagnes piĂ©montaises, jusqu’en France, terre promise Ă  l’accueil pour le moins frileux. C’est un rĂ©cit de survivances : celle de la tendresse d’un petit-fils pour sa nonna qui n’est plus, celle de l’amour d’un couple Ă  l’écho retentissant, mais aussi celle d’une rĂ©silience commune aux exilĂ©s. La puissance d’Interdit aux chiens et aux Italiens tient Ă  sa maniĂšre de raconter l’histoire par le prisme de l’intime. Il retrace aussi bien les dĂ©buts torturĂ©s de l’Europe du xxe siĂšcle, oĂč famines et Ă©pidĂ©mies succĂšdent aux guerres, que les annales de l’immigration italienne et, plus largement, de toutes les migrations, dans ce qu’elles ont de douloureux, de beau et d’inĂ©vitable. Alain Ughetto donne Ă  voir les invisibles dont il est issu. Ceux qui ont bĂąti la France et ses infrastructures, comme le barrage de GĂ©nissiat, mais qui marchent la tĂȘte baissĂ©e de peur de perdre ce qu’ils ont si laborieusement gagnĂ©. L’idĂ©e de construction se retrouve

jusque dans le choix du stop motion pour narrer le rĂ©cit – oĂč le « faire » l’emporte sur le « dire ». Une animation image par image oĂč la main qui donne vie aux marionnettes intervient de temps Ă  autre Ă  l’écran pour contribuer au dialogue. OĂč le dĂ©cor, composĂ© de charbon, de carton ondulĂ©, de noisettes ou mĂȘme de brocolis, ressuscite une Ă©poque, un lieu, une vie. Sans jamais se dĂ©partir d’un certain humour du dĂ©sespoir cher Ă  la comĂ©die italienne, Alain Ughetto dĂ©montre bien, dans cet hommage Ă  sa famille et Ă  ses frĂšres et sƓurs d’exil, qu’il n’y a pas d’amour, juste des preuves d’amour.

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto, Gebeka Films (1 h 10), sortie le 25 janvier

Trois questions

Pourquoi avoir voulu raconter l’histoire de votre famille en stop motion ?

Tout ce que j’ai appris de mon pùre, je l’ai appris par les mains. Il parlait trùs peu, mais il bricolait beaucoup. Alors je bricolais avec lui. J’ai su ensuite que mon grand-pùre fabriquait ses outils, ses rñteaux, ses pelles, et qu’il avait transmis ce savoir à mon pùre.

La meilleure façon de les raconter Ă©tait donc d’en passer par mes mains
 aidĂ©es de centaines d’autres pour animer ces marionnettes.

À ALAIN UGHETTO

Les éléments du décor semblent également raconter votre histoire


Quand je suis allĂ© voir le fameux village d’Ughettera, d’oĂč venait ma famille en Italie, il n’y avait plus rien. De leur travail de paysan ou de charbonnier, il ne reste plus que des ruines sur lesquelles la vĂ©gĂ©tation a repoussĂ©. J’ai donc rĂ©cupĂ©rĂ© tous les Ă©lĂ©ments qui faisaient leur quotidien – le charbon, les brocolis, les chĂątaignes – pour les transformer en montagnes, en arbres ou autres. Dans ce dĂ©cor, mes ancĂȘtres pouvaient revivre et me raconter leur histoire.

MalgrĂ© l’ñpretĂ© du rĂ©cit, votre film ne manque pas d’humour
 Je ne voulais pas ĂȘtre plombant. Mais j’ai remarquĂ© que mes rĂ©fĂ©rences inconscientes, c’était le NĂ©orĂ©alisme de Vittorio De Sica ou la comĂ©die Ă  la Ettore Scola. Il n’y a rien Ă  faire, je suis bien un fils d’Italiens.

67 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 – no 194 eternel nouvel album disponible IMMORTEL (une seconde), SANG BLEU LE RETOUR DU ROI Akhenaton, Furax Barbarossa, Antoine Elie, Ferdi. INCLUS LES TITRES AVEC LA PARTICIPATION DE
PERRINE
e

À Bucarest en 1972, la jeunesse tente de s’épanouir sous le joug du rĂ©gime totalitaire de Nicolae Ceaușescu
 Le cinĂ©aste roumain Alexandru Belc imagine une fĂȘte clandestine au son d’une radio libre violemment rĂ©primĂ©e par la police secrĂšte, la Securitate.

C’est comme un mot qu’on se passe en douce. Ce soir, un groupe de jeunes se rĂ©unit pour Ă©couter Metronom, l’émission musicale de Cornel Chiriac diffusĂ©e clandestinement, et pour Ă©crire une lettre Ă  l’animateur – qui s’est rĂ©fugiĂ© hors de la Roumanie – pour le remercier de la respiration qu’il offre Ă 

la jeunesse en passant des musiques rock Ă©mancipatrices. Ana, 17 ans, se rend Ă  cette fĂȘte en espĂ©rant danser et retrouver son copain. Mais, une fois lĂ -bas, la police secrĂšte de Ceaușescu fait irruption
 La maniĂšre dont Alexandru Belc filme la soirĂ©e joue beaucoup de la profondeur de champ. Au dĂ©part, le mouvement incessant Ă  l’arriĂšre-plan dit toute l’ébullition et la soif de libertĂ© d’ados sous la dictature. Puis, la police ayant immobilisĂ© tout le monde, ce bouillonnement se transforme en paranoĂŻa, les regards s’y font Ă  la fois assujettis et suspicieux, car une taupe a dĂ©noncĂ© cette soirĂ©e qui passe des sons occidentaux. À coups d’intimidation et de brutalitĂ©, les interrogatoires sont approchĂ©s comme des piĂšges qui se referment sur Ana. Belc montre alors comment l’oppression du pouvoir s’infiltrait insidieusement dans chaque pan de la vie quotidienne, dans une atmosphĂšre de surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e.

Le rĂ©alisateur de Respiro (2003) brosse le portrait d’une famille italienne des annĂ©es 1970 coincĂ©e dans les conventions, mais dont s’échappent deux figures insoumises : une mĂšre au foyer, campĂ©e par PenĂ©lope Cruz, et un de ses enfants en pleine prise de conscience.

MalgrĂ© le gros plan Ă  la courte profondeur de champ qui isole du contexte, on reconnaĂźt d’emblĂ©e son Ɠil noisette soulignĂ© de khĂŽl et ses quelques taches de rousseur sur le nez : PenĂ©lope Cruz, dans une intensitĂ© et une mise en scĂšne dramatique rappelant ses rĂŽles chez Pedro AlmodĂłvar. Depuis l’embrasure de la porte, Adri regarde sa mĂšre, Clara, et sait, Ă  son expression et Ă  sa maniĂšre de s’ĂȘtre maquillĂ©e, qu’elle vient de pleurer. Mais la mĂšre au foyer ne veut pas que cela soit dit ; elle se met Ă  dresser joyeusement la

table avec ses trois enfants avant le retour du pĂšre – qui plombera bien l’ambiance
 Dans L’immensitĂ , chronique familiale du point de vue d’un ado qui commence Ă  questionner son assignation de genre, on perçoit des traces d’autres cinĂ©mas (AlmodĂłvar, donc, ou encore Michelangelo Antonioni dans une scĂšne de disparition en bord de mer qui Ă©voque L’avventura). Mais la tonalitĂ© du film est propre au cinĂ©ma d’Emanuele Crialese, naviguant entre noirceur et lĂ©gĂšretĂ©, explorant les nuances de personnages certes frondeurs mais dans une Ă©ternelle indĂ©cision : faire passer en premier ceux qu’ils aiment, ou eux-mĂȘmes ? Question insoluble pour Adri et Clara, piĂ©gĂ©s dans une interdĂ©pendance dont le rĂ©alisateur scrute tous les aspects avec une grande sensibilitĂ©.

68 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Penélope Cruz, intense et dans une mise en scÚne dramatique, rappelle ses rÎles chez Pedro Almodóvar.
L’IMMENSITÀ
SORTIE
LE 11 JANVIER RADIO METRONOM
SORTIE LE 4 JANVIER
TIMÉ ZOPPÉ L’immensitĂ  d’Emanuele Crialese, PathĂ© (1 h 37), sortie le 11 janvier
Radio Metronom d’Alexandru Belc, Pyramide (1 h 42), sortie le 4 janvier QUENTIN GROSSET

LA FAMILLE ASADA

Un photographe met en scĂšne les rĂȘves des membres de sa famille, avant que son travail ne bifurque Ă  la suite du tsunami de 2011 au Japon. Feel­good movie qui se teinte de mĂ©lancolie, le film de Ryƍta Nakano interroge la trace mĂ©morielle que constitue la photo vernaculaire.

Le film raconte comment le photographe japonais Masashi Asada s’est mis Ă  photographier son pĂšre, sa mĂšre et son frĂšre, dans des mises en scĂšne qui se calquaient sur leurs rĂȘves – parfois manquĂ©s. Son pĂšre aurait voulu ĂȘtre pompier ? Toute la famille en-

file l’uniforme, comme si elle venait d’éteindre un feu. Sa mĂšre fantasmait sur les yakuzas ? La voilĂ  en mĂšre mafieuse, entourĂ©e de son mari et ses fils gangsters. Avec une fantaisie visuelle qui tend parfois avec grincement vers le tordu (quand la famille s’amuse Ă  jouer avec le macabre), Nakano envisage le portrait de famille comme un lieu des possibles, une bascule vers la fiction. La deuxiĂšme partie du film, quand le tsunami touche le Japon, en 2011, donne une ampleur plus douloureuse Ă  cette conception de l’art vernaculaire. PlutĂŽt que de photographier les siens, Masashi se fait bĂ©nĂ©vole en aidant les rescapĂ©s Ă  retrouver leurs photos de proches disparus. Il imagine alors ces vies dĂ©chirĂ©es, tente d’en recoller les fragments Ă©parpillĂ©s. AffichĂ©es de maniĂšre anonyme sur un mur, elles sont filmĂ©es comme autant d’éventualitĂ©s de vie individuelles, portant aussi une histoire collective Ă  exposer pour ne pas oublier.

ASHKAL. L’ENQUÊTE DE TUNIS

Le polar, c’est un peu comme la comĂ©die romantique : un genre tellement poncĂ© qu’on s’émerveille de chaque aspĂ©ritĂ©, de chaque Ă©clat. C’est le cas de l’original et sobre Ashkal, situĂ© dans les Jardins de Carthage, quartier nord de Tunis dans lequel s’élĂšvent des bĂątiments dont la construction avait Ă©tĂ© lancĂ©e sous l’ancien rĂ©gime puis stoppĂ©e par la « rĂ©volution de jasmin », en 2011. Alors qu’elle reprend, on dĂ©couvre sur un chantier un corps calciné  puis d’autres. Deux policiers, Batal et Fatma, mĂšnent

l’enquĂȘte. Lui a une famille Ă  nourrir et Ă  protĂ©ger ; elle subit la mauvaise rĂ©putation qui touche la sienne Ă  cause de son pĂšre. Mais ce qui obsĂšde le duo, ce sont ces immolations qui touchent des personnes aux profils diffĂ©rents. Quand la piste du tueur en sĂ©rie se confirme, un tĂ©moignage fait prendre un virage inattendu au rĂ©cit : un jeune homme affirme qu’il a vu un homme non pas « mettre » mais « donner » le feu Ă  une femme. Face Ă  quoi se trouvent nos hĂ©ros ? MĂ©nageant ses effets, prenant habilement parti de la densitĂ© de son atmosphĂšre et des situations qu’il campe patiemment, Ashkal redouble son fond d’un sous-texte politique en sondant le dĂ©sarroi d’une sociĂ©tĂ© prise entre dĂ©construction et reconstruction. De la belle ouvrage.

Ashkal. L’enquĂȘte de Tunis de Youssef Chebbi, Jour2fĂȘte (1 h 32), sortie le 25 janvier

Ashkal redouble son fond d’un sous­ texte politique.

69 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 – no 194
Dans ce polar dĂ©tonant, à la fois politique et nimbĂ© de mystĂšres, deux flics enquĂȘtent sur des corps brĂ»lĂ©s retrouvĂ©s sur des chantiers Ă  Tunis. Personnages et camĂ©ra serpentent dans des bĂątiments fantĂŽmes, symboles du choc du « printemps arabe » et de l’ambivalence des fruits qu’il a portĂ©s.
SORTIE LE 25 JANVIER La Famille Asada de Ryƍta Nakano, Art House (2 h 07), sortie le 25 janvier QUENTIN GROSSET

Cate Blanchett en cĂ©lĂšbre cheffe d’orchestre lesbienne ? C’est un grand oui. Sauf que Todd Field use ici de l’indĂ©niable charisme de l’actrice australienne non pour l’iconiser davantage, mais pour questionner avec acuitĂ© les notions de domination et de – rĂ©el ? – renversement du pouvoir post#MeToo.

Todd Field nous avait laissĂ©s, il y a quinze ans, l’Ɠil hagard et la perle de sueur au front avec le bien dĂ©rangeant Little Children. De cet amer drame en banlieue chic portĂ© par Kate Winslet et Patrick Wilson, on se souvient particuliĂšrement d’un personnage aux pulsions pĂ©docriminelles qui, s’il parvenait Ă  les rĂ©primer, Ă©tait dĂ©goĂ»tĂ© de lui-mĂȘme au point de commettre un acte glaçant. Pour son nouveau film, le rĂ©alisateur braque ses phares sur un personnage

a priori beaucoup moins problĂ©matique. A priori seulement. Lydia TĂĄr (Cate Blanchett), cheffe d’orchestre au sommet de sa carriĂšre qui, quand elle ne voyage pas accompagnĂ©e de sa fidĂšle et Ă©namourĂ©e assistante Francesca (NoĂ©mie Merlant), rejoint sa violoniste d’épouse Sharon (Nina Hoss) et leur adorable fille dans leur dĂ©mentiel appartement berlinois. Une vie qu’elle mĂšne comme ses orchestres, tambour battant, la rĂ©glant au millimĂštre prĂšs et la saupoudrant d’une bonne dose de culture, d’humour et de bon goĂ»t. Des morceaux de bravoure qui composent la premiĂšre partie du film (Lydia TĂĄr interviewĂ©e en public sur sa carriĂšre, entre fausse dĂ©contraction et rĂ©el dĂ©lire de maĂźtrise, ou donnant un cours plein d’emphase et d’autoritĂ© Ă  ses Ă©lĂšves « wokes » de la prestigieuse Julliard School), il ne faut pas retenir chaque dĂ©tail – mĂȘme si certains auront une grande importance. L’hĂ©roĂŻne, ses interlocuteurs et, bien sĂ»r, le rĂ©alisateur se chargeront pour nous de les rĂ©agencer, comme les infinies variations d’une mĂȘme symphonie, au fil de rumeurs malaisantes qui grossiront autour de la cheffe d’orchestre. Si la maestro a du

talent et de l’ambition, elle ne peut pas, quoi qu’elle dise son Ă©lĂšve, Ă©chapper Ă  son identitĂ© de femme lesbienne quinquagĂ©naire dans le contexte oĂč elle est parvenue Ă  se hisser – soit un systĂšme patriarcal basĂ© sur la reproduction et qui peine toujours Ă  se dĂ©verrouiller. On ne voit que Cate Blanchett capable d’un tel jeu basĂ© sur la prĂ©cision des gestes, l’ambiguĂŻtĂ© des visages et les Ă©tats paranoĂŻaques. Et que Todd Field pour dĂ©masquer si finement les dĂ©mons toujours tapis dans l’ombre depuis #MeToo.

25 janvier

Todd Field sait dĂ©masquer finement les dĂ©mons toujours tapis dans l’ombre.

70 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier no 194 – hiver 2022-2023
Tár de Todd Field, Universal Pictures (2 h 38), sortie le TIMÉ ZOPPÉ
TÁR SORTIE LE 25 JANVIER

CALENDRIER DES SORTIES

DÉCEMBRE 14

Les Années Super 8

FiĂšvre mĂ©diterranĂ©enne de Maha Haj Dulac (1 h 50)

lire p. 56

Walid, Palestinien vivant Ă  HaĂŻfa avec sa femme et ses deux enfants, cultive ses vellĂ©itĂ©s littĂ©raires. Il fait la connaissance de son nouveau voisin, Jalal, un escroc Ă  la petite semaine


Ghost Dog. La voie du samouraĂŻ

de Jim Jarmusch

Les Acacias (1 h 56)

«

En revoyant nos films Super 8 pris entre 1972 et 1981, il m’est apparu que ceux-ci constituaient non seulement une archive familiale mais aussi un tĂ©moignage. »

Annie Ernaux

Avatar. La voie de l’eau de James Cameron Walt Disney (3 h 12)

lire

p. 20 lire p. 12

Se dĂ©roulant plus d’une dĂ©cennie aprĂšs le premier film, Avatar. La voie de l’eau raconte l’histoire de la famille Sully, les batailles qu’elle doit mener pour rester en vie.

Corsage de Marie Kreutzer Ad Vitam (1 h 53)

lire p. 52

NoĂ«l 1877, Sissi fĂȘte son quarantiĂšme anniversaire. PremiĂšre dame d’Autriche, femme de l’empereur François-Joseph Ier, elle n’a pas le droit de s’exprimer. Elle se rebelle


Despedida

de Luciana Mazeto et Vinicius Lopes Wayna Pitch (1 h 30)

Pendant le carnaval, Ana, 11 ans, se rend dans le sud du BrĂ©sil pour les funĂ©railles de sa grand-mĂšre. La nuit, par la fenĂȘtre de la maison familiale, elle voit son fantĂŽme


Ernest et Célestine.

Voyage en Charabie

de Julien Chheng et Jean-Christophe Roger Studio Canal (1 h 19)

Ernest et CĂ©lestine retournent au pays d’Ernest, la Charabie. Ils dĂ©couvrent alors que la musique est bannie dans tout le pays. Pour eux, il est impensable de vivre sans musique !

Ghost Dog est un tueur professionnel. Quand son code moral est trahi par le dysfonctionnement d’une famille mafieuse, il rĂ©agit strictement selon La Voie du samouraĂŻ.

In viaggio de Gianfranco Rosi MĂ©tĂ©ore Films (1 h 20)

Depuis le dĂ©but de son pontificat, le pape a visitĂ© cinquante-trois pays, s’exprimant sur la pauvretĂ©, les migrations et les guerres. Gianfranco Rosi retrace son itinĂ©raire.

Mon héroïne de Noémie Lefort

Universal Pictures (1 h 48)

Alex rĂȘve de rĂ©aliser des films. Elle dĂ©cide de partir pour New York avec sa tante excentrique et sa mĂšre surprotectrice pour un projet fou : donner son scĂ©nario Ă  Julia Roberts.

Poet de Darezhan Omirbayev Alfama Films (1 h 45)

Didar est un poĂšte enchaĂźnĂ© Ă  son travail. En lisant l’histoire d’un poĂšte kazakh du xixe siĂšcle exĂ©cutĂ© par les autoritĂ©s, il est Ă©branlĂ©, y reconnaissant la nĂ©cessitĂ© de sa vocation.

Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde KMBO (1 h 50)

1985, pour Stella, c’est l’annĂ©e du bac. Et mĂȘme si elle dit qu’elle s’en fout, elle sait bien que ça peut dĂ©cider de sa vie entiĂšre
 Heureusement il y a la nuit et l’amour pour rĂȘver.

p. 54

AEIOU. L’alphabet rapide de l’amour de Nicolette Krebitz Shellac (1 h 44)

Anna est une comĂ©dienne de 60 ans condamnĂ©e Ă  des rĂŽles ingrats. Adrian est un ado en Ă©chec scolaire. ChargĂ©e de lui donner des cours d’éloquence, Anna prend Adrian au sĂ©rieux.

Godland de Hlynur PĂĄlmason Jour2fĂȘte (2 h 23)

À la fin du xixe siĂšcle, un jeune prĂȘtre danois arrive en Islande avec pour mission de photographier la population. Mais il est livrĂ© aux affres de la tentation et du pĂ©chĂ©.

Les Huit

Montagnes

de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen Pyramide (2 h 27)

Pietro est un garçon de la ville, Bruno est le dernier enfant Ă  vivre dans un village oubliĂ© du Val d’Aoste. Ils se lient d’amitiĂ© dans ce coin cachĂ© des Alpes qui leur tient lieu de royaume


Un biopic qui retrace la vie tourmentée de la célébrissime Whitney Houston, interprétée par Naomi Ackie.

Opération Grizzli

de Vasiliy Rovenskiy CGR Events (1 h 10)

L’ours Mic-Mac est de retour avec tous ses amis pour de nouvelles aventures. La joyeuse bande doit dĂ©jouer un plan diabolique pour sauver l’élection prĂ©sidentielle, rien que ça !

72 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
d’Annie Ernaux et David Ernaux-Briot New Story (1 h 01)
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I Wanna Dance With Somebody de Kasi Lemmons Sony Pictures (N. C.) lire
p. 18 lire p. 60 lire p. 52
p. 58
DÉCEMBRE 21

Le Parfum vert

de Nicolas Pariser Diaphana (1 h 41)

Un comédien est assassiné. Martin, un membre de sa troupe, est suspect et pourchassé par une mystérieuse organisation. Aidé par une dessinatrice de BD, il se lance dans un voyage en Europe.

Le Petit

À la RĂ©union, Nelson, 10 ans, rĂȘve de devenir chanteur. Candidat Ă  l’émission Star Kids, il cherche un coach pour se prĂ©parer. Pierre Leroy, chanteur ringard, est en tournĂ©e sur l’üle


Rabiye Kurnaz contre George W. Bush d’Andreas Dresen

Shellac (1 h 59)

Murat Kurnaz est arrĂȘtĂ© en 2001 et dĂ©tenu sans preuve Ă  GuantĂĄnamo pour terrorisme. Sa mĂšre, Rabiye Kurnaz, va tout faire pour sa libĂ©ration, attaquant le prĂ©sident George W. Bush.

Tampopo

de JĆ«zƍ Itami

Films Sans Frontiùres (1 h 54)

Une jeune veuve gĂšre, sans succĂšs, un petit restaurant de rāmen Ă  Tokyo. Sa vie bascule le jour oĂč un client dĂ©cide de lui enseigner l’art et la maniĂšre de cuisiner les nouilles.

TempĂȘte

de Christian Duguay PathĂ© (N. C.)

ZoĂ© a grandi au milieu des chevaux et n’a qu’un rĂȘve : devenir jockey ! TempĂȘte, une pouliche, va devenir son alter ego. Mais, un soir d’orage, TempĂȘte, affolĂ©e, renverse Zoé 

Le Tourbillon de la vie

d’Olivier Treiner

SND (2 h)

Les grands tournants de notre existence sont parfois dus Ă  de petits hasards. Si Julia n’avait pas fait tomber son livre ce jour-lĂ , aurait-elle croisĂ© Paul ? Choisit-on son destin ?

Une femme indonésienne de Kamila Andini

ARP SĂ©lection (1 h 43)

SĂ©parĂ©e, Nana a refait sa vie auprĂšs d’un homme riche qui la trompe. C’est sa rivale qui deviendra pour Nana l’alliĂ©e à laquelle elle confie ses secrets, envisageant un nouvel avenir


DÉCEMBRE 28

Les Banshees d’Inisherin de Martin McDonagh

Walt Disney (1 h 54)

du 13 au 22 janvier

lire p. 58

Ce qu’il faut dire

Sur Inisherin – une Ăźle isolĂ©e au large de l’Irlande –, deux compĂšres de toujours, PĂĄdraic et Colm, se retrouvent dans une impasse lorsque Colm dĂ©cide un jour de mettre fin Ă  leur amitié 

Caravage

de Michele Placido

Le Pacte (1 h 58)

ChƓur de rockers lire p. 6

Italie, 1609. AccusĂ© de meurtre, Le Caravage a fui Rome et s’est rĂ©fugiĂ© à Naples. Il tente d’obtenir la grĂące de l’Église. Le Pape dĂ©cide alors de faire mener une enquĂȘte sur le peintre.

Théùtre

Alex, chanteuse dont la carriĂšre peine à dĂ©coller, accepte un job : faire chanter des comptines Ă  une chorale de retraitĂ©s. Elle dĂ©couvre des sĂ©niors ingĂ©rables qui ne rĂȘvent que de rock !

Hinterland

de Stefan Ruzowitzky Eurozoom (1 h 38)

Vienne, 1920. Peter Perg, soldat de la Grande Guerre, revient de captivitĂ©. Soudainement, plusieurs vĂ©tĂ©rans sont assassinĂ©s. Peter Perg s’allie Ă  Theresa Korner, mĂ©decin lĂ©giste, pour mener l’enquĂȘte.

Joyland

de Saim Sadiq

Condor (2 h 06)

Haider est sommĂ© par sa famille de trouver un emploi et de devenir pĂšre. Le jour oĂč il dĂ©niche un petit boulot dans un cabaret, il tombe sous le charme de Biba, danseuse magnĂ©tique.

Par cƓurs

de BenoĂźt Jacquot

Les Films du Losange (1 h 16)

lire p. 62 lire p. 60

Festival d’Avignon, Ă©tĂ© 2021. Isabelle Huppert, Fabrice Luchini, face Ă  leur rĂŽle, leur texte, juste avant les reprĂ©sentations, au travail devant la camĂ©ra documentaire de BenoĂźt Jacquot.

hiver 2022-2023 – no 194

73 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
STANISLAS NORDEY LÉONORA MIANO RĂ©servez sur MC93.COM En partenariat avec
lire p. 65
Piaf de GĂ©rard Jugnot Gaumont (1 h 35)
d’Ida Techer et Luc Bricault UGC (N. C.)

La PassagĂšre d’HĂ©loĂŻse Pelloquet

Bac Films (1 h 35)

lire p. 56

Chiara vit sur une Ăźle de la cĂŽte Atlantique
 Elle a appris le mĂ©tier de son mari, Antoine, la pĂȘche. L’arrivĂ©e de Maxence, un nouvel apprenti, va bousculer ses certitudes


Unicorn Wars

d’Alberto Vázquez

UFO (1 h 32)

Oursons et licornes sont en guerre depuis toujours. Le soldat CĂ©lestin a soif du sang des licornes. Son frĂšre Dodu, lui, n’aime pas la guerre, il prĂ©fĂšre les myrtilles et les cĂąlins.

Metropolitan FilmExport (1 h 42)

Williams, fonctionnaire, est un rouage impuissant dans le systùme administratif de Londres. Il mùne une vie morne, mais tout change lorsqu’on lui diagnostique une maladie grave


04

JANVIER

16 ans de Philippe Lioret Paname (1 h 34)

Nora et LĂ©o tombent amoureux au lycĂ©e. Le frĂšre de Nora, employĂ© Ă  l’hypermarchĂ©, est accusĂ© de vol et virĂ© sur-le-champ. Le directeur de l’hypermarchĂ©, c’est Franck, le pĂšre de LĂ©o


Cet été-là

d’Éric Lartigau StudioCanal (N. C.)

Dune a 11 ans. Chaque Ă©tĂ©, elle traverse la France avec ses parents pour passer les vacances dans leur maison des Landes. Mais, cet Ă©tĂ©-lĂ , elle sent que quelque chose a changé 

Duvidha

de Mani Kaul Ed (1 h 26)

(Le Dilemme)

InspirĂ© par un conte du Rajasthan, Duvidha est l’histoire d’un fantĂŽme amoureux d’une femme, qui prend l’apparence de son mari absent et vit avec elle. Celle-ci met au monde un enfant.

L’Étrange Histoire du coupeur de bois

de Mikko Myllylahti

Urban (1 h 39)

Pepe est un bĂ»cheron qui vit dans un village finlandais idyllique. En quelques jours, une suite d’évĂ©nements tragiques dĂ©truit peu à peu sa paisible vie, mais Pepe ne semble pas s’en soucier


Nostalgia de Mario Martone

ARP SĂ©lection (1 h 57)

AprĂšs quarante ans d’absence, Felice retourne dans sa ville natale : Naples. Il redĂ©couvre les lieux, les codes de la ville, et un passĂ© qui le ronge.

Professeur Yamamoto part Ă  la retraite de

Kazuhiro Soda

Art House (1 h 59)

Pionnier de la psychiatrie au Japon, le professeur Yamamoto s’apprĂȘte Ă  prendre sa retraite Ă  l’ñge de 82 ans. À l’approche du dĂ©part, il sent ses patients de plus en plus dĂ©boussolĂ©s


Radio Metronom d’Alexandru Belc Pyramide (1 h 42)

Bucarest, 1972. Ana, 17 ans rejoint une fĂȘte oĂč l’on Ă©coute Metronom, une Ă©mission musicale diffusĂ©e clandestinement en Roumanie. C’est alors que dĂ©barque la police secrĂšte de Nicolae Ceausescu


JANVIER 11

Au

revoir le bonheur de Ken Scott

Apollo Films (1 h 47)

Quatre frĂšres et leur famille se rendent Ă  la maison d’étĂ© familiale, aux Ăźles de la Madeleine, pour rĂ©pandre les cendres d’un homme important pour eux. Les conflits commencent.

Les Cadors

de Julien Guetta Jour2fĂȘte (N. C.)

L’histoire de deux frĂšres que tout oppose. Antoine, mari idĂ©al, conducteur de bateaux, et Christian, chĂŽmeur et bagarreur. Antoine est mĂȘlĂ© Ă  une sale histoire et Christian lui porte secours


Les Cyclades

de Marc Fitoussi

Memento (1 h 50)

Blandine et Magalie Ă©taient insĂ©parables, mais elles se sont perdues de vue. Alors que leurs chemins se recroisent, elles dĂ©cident de partir en GrĂšce, un voyage dont elles avaient rĂȘvé 

Les

Survivants de Guillaume Renusson Ad Vitam (1 h 34)

Samuel part s’isoler au cƓur des Alpes italiennes. Une jeune femme se rĂ©fugie dans son chalet, piĂ©gĂ©e par la neige. Elle est afghane et veut traverser la montagne pour rejoindre la France.

Tirailleurs de Mathieu Vadepied Gaumont (1 h 40)

Bakary Diallo s’enrĂŽle dans l’armĂ©e française pour rejoindre Thierno, son fils de 17 ans, recrutĂ© de force. EnvoyĂ©s sur le front, pĂšre et fils affrontent la guerre ensemble.

Venez voir

de Jonás Trueba Arizona (1 h 04)

À Madrid, deux couples trentenaires dĂźnent. Susana et Dani se rĂ©jouissent de vivre Ă  la campagne. Elena et Guillermo ne partagent pas cet enthousiasme. Plus tard, ils leur rendent visite.

humani corporis fabrica de VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor Les Films du Losange (1 h 58)

Il y a cinq siĂšcles, l’anatomiste AndrĂ© VĂ©sale ouvrait pour la premiĂšre fois le corps au regard de la science. De humani corporis fabrica ouvre aujourd’hui le corps au cinĂ©ma.

L’Envol de Pietro Marcello Le Pacte (1 h 40)

Juliette grandit seule avec son pĂšre, RaphaĂ«l, un soldat rescapĂ© de la PremiĂšre Guerre mondiale. PassionnĂ©e par la musique, la jeune fille solitaire fait la rencontre d’une magicienne


Grand

marin

de Dinara Drukarova Rezo Films (1 h 24)

Lili a un rĂȘve : pĂȘcher sur les mers du Nord. Elle persuade Ian, capitaine de chalutier, de lui donner sa chance et s’embarque sur le Rebel. Elle est la seule femme de l’équipage


74 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
UNE INCROYABLE AVENTURE INTÉRIEURE. De
ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET RADIO
METRONOM
Vivre d’Oliver Hermanus
lire p. 62 lire p. 68 lire p. 34 lire p. 16 et 64 lire p. 26 et 66

L’immensità

d’Emanuele Crialese PathĂ© (1 h 37)

Rome dans les annĂ©es 1970. Clara et Felice Borghetti ne s’aiment plus. DĂ©semparĂ©e, Clara trouve refuge dans la relation complice avec ses trois enfants, auxquels elle insuffle le goĂ»t de la libertĂ©.

La Ligne d’Ursula Meier Diaphana

(1 h 43)

AprĂšs avoir agressĂ© sa mĂšre, Margaret, 35 ans, doit se soumettre Ă  une mesure d’éloignement. Mais cette distance ne fait qu’exacerber son dĂ©sir de se rapprocher des siens.

Natural Light

Nour Films (1 h 43)

1943, l’Union soviĂ©tique est occupĂ©e. Un fermier hongrois est enrĂŽlĂ© comme sous-lieutenant dans une unitĂ© spĂ©ciale. Quand son commandant est tuĂ©, il doit prendre la tĂȘte de l’unité 

The Novice

(1 h 37)

Alex Dall, jeune fille dĂ©vorĂ©e par un besoin de rĂ©ussir, dĂ©cide de s’inscrire au club d’aviron de son universitĂ©. Elle veut dĂ©passer ses limites, quitte Ă  se mettre ses coĂ©quipiĂšres Ă  dos.

Les Rascals

Les Rascals sont une bande de jeunes de banlieue dans les annĂ©es 1980. L’un d’eux reconnaĂźt un skin qui l’avait agressĂ© et dĂ©cide de se faire justice lui-mĂȘme


& Play

(1 h 05)

Alain Gomis a trouvĂ© des images inĂ©dites d’une Ă©mission de tĂ©lĂ© française avec le musicien Thelonious Monk. À partir de ces rushs, il reconstitue un film.

Terrifier 2

de Damien Leone ESC (2 h 18)

AprĂšs avoir Ă©tĂ© ressuscitĂ© par une entitĂ© sinistre, Art le Clown revient dans la ville de Miles County oĂč il prend pour cible une adolescente et son jeune frĂšre le soir de Halloween.

Par le réalisateur de Fuocoammare et Notturno

un film de Gianfranco Rosi

premiĂšre

ACTUELLEMENT AU CINÉMA

75 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
★ ★ ★
« Un grand film sur le chaos de notre époque »
U FILM DE URSULA MEIER UN FILM DE DÉNES NAGY de DĂ©nes Nagy de Lauren Hadaway Star Invest Films de Jimmy Laporal-TrĂ©sor The Jokers / Les Bookmakers Rewind d’Alain Gomis JHR Films
hiver 2022-2023 – no 194
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JANVIER 18

Babylon

de Damien Chazelle

Paramount Pictures (3 h 09)

Los Angeles des annĂ©es 1920. Babylon retrace l’ascension et la chute de personnages lors de la crĂ©ation de Hollywood, une Ăšre de dĂ©cadence et de dĂ©pravation sans limites.

Brillantes

de Sylvie Gautier Alba Films (1 h 43)

Lorsque l’entreprise qui l’emploie est rachetĂ©e, Karine, femme de mĂ©nage, est confrontĂ©e Ă  un dilemme : dĂ©voiler un lourd secret ou mentir pour se protĂ©ger.

Le Chant des vivants

de Cécile Allegra

La Vingt-Cinquiùme Heure (1 h 22)

Bailo, Egbal et Chérif arrivent dans le village de Conques, en Aveyron. Tous ont enseveli la mémoire de leur exil. Grùce à une association, ils vont tenter de la formuler en chanson.

Le Clan d’Éric Fraticelli Pan (N. C.)

Fred, Achille, Max et Belette sont des truands qui forment une équipe de bras cassés. AprÚs avoir raté lamentablement leur dernier coup, ils décident de kidnapper Sophie Marceau


Earwig

de Lucile Hadzihalilovic New Story (1 h 54)

Dans une demeure isolĂ©e, Albert s’occupe de Mia, une fillette aux dents de glace. Souvent, au tĂ©lĂ©phone, le MaĂźtre s’enquiert de son bien-ĂȘtre. Un jour, il ordonne de la prĂ©parer au dĂ©part


Goodbye

d’Atsuko Ishizuka Eurozoom (1 h 35)

Roma est un jeune garçon qui vit Ă  la campagne. Avec son ami Toto, ils organisent un petit spectacle de feu d’artifice tous les Ă©tĂ©s. Mais, cette fois-ci, rien ne va, un feu de forĂȘt se dĂ©clenche


un film de CARLA SIMÓN

La Guerre des Lulus de Yann Samuell

Wild Bunch (1 h 49)

À l’aube de la PremiĂšre Guerre mondiale, en Picardie, quatre amis insĂ©parables et orphelins forment la bande des Lulus. Ils dĂ©cident de rejoindre la Suisse, le « pays jamais en guerre » 

Nos soleils

de Carla Simón Pyramide (2 h)

Les SolĂ© passent leurs Ă©tĂ©s Ă  cueillir des pĂȘches Ă  AlcarrĂ s, en Catalogne. Mais cette annĂ©e pourrait bien ĂȘtre leur derniĂšre fois car ils sont menacĂ©s d’expulsion par le propriĂ©taire du terrain


Le Secret des Perlims

d’AlĂȘ Abreu UFO (1 h 16)

ClaĂ© et BruĂŽ sont deux agents secrets de royaumes rivaux qui se partagent la ForĂȘt magique. Lorsque les gĂ©ants menacent d’engloutir leur monde, ils doivent allier leurs forces.

Youssef Salem a du succùs de Baya Kasmi Tandem (1 h 37)

Youssef Salem est un Ă©crivain ratĂ©. Mais son nouveau roman, qui s’inspire des siens, rencontre le succĂšs. Il doit Ă©viter que son livre ne tombe entre les mains de sa famille


JANVIER 25

Alis

de Clare Weiskopf et Nicolas van Hemelryck Wayna Pitch (1 h 24)

Comment se construire quand on est né dans la pauvreté ? Par un acte crĂ©atif, huit ados ayant vĂ©cu dans les rues de Bogota donnent vie Ă  une camarade de classe fictive.

Ashkal. L’enquĂȘte de Tunis de Youssef Chebbi Jour2fĂȘte (1 h 32)

Dans un quartier de Tunis créé par l’ancien rĂ©gime mais dont la construction a Ă©tĂ© brutalement stoppĂ©e au dĂ©but de la rĂ©volution, deux flics dĂ©couvrent un corps calciné 

Divertimento

de Marie-Castille Mention-Schaar Le Pacte (1 h 50)

Zahia rĂȘve de devenir cheffe d’orchestre. Sa sƓur, Fettouma, violoncelliste pro. Comment accomplir ces rĂȘves en 1995 en tant que femme d’origine algĂ©rienne et de Seine-Saint-Denis ?

La Famille Asada

de Ryƍta Nakano Art House (2 h 07)

Dans la famille Asada, chacun a un rĂȘve : le pĂšre aurait aimĂ© ĂȘtre pompier, et la mĂšre se serait bien vue en Ă©pouse de yakuza ! Masashi, lui, prend des photos pour rĂ©aliser les rĂȘves des siens.

Interdit aux chiens et aux Italiens

d’Alain Ughetto Gebeka Films (1 h 10)

DĂ©but du xxe siĂšcle, dans le nord de l’Italie. La vie dans cette rĂ©gion Ă©tant difficile, Luigi Ughetto traverse les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant le destin de sa famille.

Neneh Superstar

de Ramzi Ben Sliman Gaumont (1 h 35)

Neneh est une petite fille noire de 12 ans qui vient d’intĂ©grer l’école de ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Elle redouble d’efforts pour se faire accepter dans une institution qui peine Ă  Ă©voluer.

Retour à Séoul de Davy Chou

Les Films du Losange (1 h 59)

Sur un coup de tĂȘte, Freddie, 25 ans, retourne pour la premiĂšre fois en CorĂ©e du Sud, oĂč elle est nĂ©e. La jeune femme se lance avec fougue Ă  la recherche de ses origines.

TĂĄr

de Todd Field Universal Pictures (2 h 38)

Lydia TĂĄr, cheffe d’un grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carriĂšre. En l’espace de quelques semaines, sa vie va se dĂ©sagrĂ©ger d’une façon singuliĂšrement actuelle.

Tu choisiras la vie

de StĂ©phane Freiss JHR Films (N. C.)

Une famille juive ultraorthodoxe se rend chaque annĂ©e dans une ferme du sud de l’Italie. Esther, la fille du rabbin, est en pleine remise en cause des contraintes de sa religion.

76 no 194 – hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
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officiels

P . Quoi ? Rien.

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Rien.

Pourquoi tu sou les ?

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Bah quoi, j’ai plus le droit de sou er ?

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Jeux vidéo

Riche en sorties majeures mettant en scĂšne des hĂ©ros masculins (Elden Ring, God of War. Ragnarök), l’annĂ©e 2022 aura aussi permis au jeu vidĂ©o de couronner certaines hĂ©roĂŻnes installĂ©es et d’en rĂ©vĂ©ler de nouvelles. Retour sur trois jeux (A Plague Tale. Requiem, Bayonetta 3, Immortality) qui, par le biais de figures fĂ©minines aussi diffĂ©rentes que complĂ©mentaires, prouvent que le mĂ©dium, mĂȘme s’il a encore du chemin Ă  faire, fait des progrĂšs salutaires en matiĂšre de reprĂ©sentation des femmes.

Ses techniques ont beau ĂȘtre de plus en plus rĂ©volutionnaires, le jeu vidĂ©o n’est pas toujours un parangon de modernitĂ©, notamment sociĂ©tale. Depuis le mois d’octobre, de nombreuses streameuses (des joueuses qui diffusent leurs parties en direct sur Internet) ont dĂ©noncĂ© le harcĂšlement en ligne qu’elles subissent quotidiennement de la part d’une frange de leur communautĂ© qui leur envoie des commentaires misogynes, des images non sollicitĂ©es voire des menaces de viols. Un comportement aberrant, qui en dit long sur la responsabilitĂ© que porte le jeu vidĂ©o en tant que medium de reprĂ©sentations du genre. Heureusement, du cĂŽtĂ© crĂ©atif – qui a longtemps perpĂ©tuĂ© les clichĂ©s –, les lignes bougent, lentement mais sĂ»rement.

Parce qu’il a Ă©tĂ© biberonnĂ© au film d’action hollywoodien, le jeu vidĂ©o a longtemps vĂ©hiculĂ© certains des stigmates les plus nĂ©fastes de ce cinĂ©ma, dominant dans les annĂ©es 1980-1990. À commencer par sa vision des femmes, souvent rĂ©duites Ă  la fonction de faire-valoir Ă  la plastique aguicheuse des hĂ©ros testostĂ©ronĂ©s en tĂȘte d’affiche. Prenons la saga Tomb Raider, lancĂ©e en 1996 : il a fallu attendre plusieurs dĂ©cennies et un reboot iconoclaste pour voir Lara Croft bĂ©nĂ©ficier d’un charisme et d’un relief psychologique solides, et pour qu’elle ne se rĂ©sume plus Ă  une somme de courbes avantageuses.

Mais ces derniĂšres annĂ©es ont vu fleurir de nouvelles hĂ©roĂŻnes qui tĂ©moignent d’avancĂ©es considĂ©rables comme Ellie dans The Last of Us (2013), Senua dans Hellblade (2017) ou encore Aloy dans la saga Horizon (2017) – autant de personnages forts et complexes, marqueurs d’un progressisme qui

entend installer une nouvelle forme d’hĂ©roĂŻsme fĂ©minin et, osons le dire, fĂ©ministe. Cette fin d’annĂ©e 2022 en reprend d’ailleurs le flambeau, avec trois jeux qui reflĂštent une dĂ©construction aussi fascinante Ă  observer qu’à jouer grĂące Ă  leurs hĂ©roĂŻnes.

La premiĂšre, Amicia de Rune, est la figure de proue d’A Plague Tale. Requiem, deuxiĂšme Ă©pisode d’une saga d’aventure qui se dĂ©roule dans la France mĂ©diĂ©vale de la guerre de Cent Ans. Pour sauver son petit frĂšre d’une terrible malĂ©diction, elle doit faire

À quelques jours d’écarts, la Nintendo Switch a cĂ©lĂ©brĂ© de son cĂŽtĂ© la sortie de Bayonetta 3, et avec elle le retour d’une de ses Ă©gĂ©ries les plus charismatiques. Programme inchangĂ© pour cette sorciĂšre aux pouvoirs dantesques qui, dans le troisiĂšme volet de ses aventures, doit toujours affronter des lĂ©gions d’anges venus semer l’apocalypse sur Terre au rythme d’un blockbuster Ă©chevelĂ© et tape-Ă -l’Ɠil. Cette guerriĂšre mystique oscille en permanence entre deux archĂ©types : celui de la dĂ©esse des-

Bayonetta incarne une forme d’empowerment assumĂ© du corps fĂ©minin.

face Ă  l’épidĂ©mie de peste noire qui ravage son pays autant qu’aux soldats de l’Inquisition, qui cherchent Ă  tout prix Ă  les capturer. Si le jeu teinte son rĂ©alisme historique d’une bonne dose de fantastique, il se fait aussi le miroir du combat d’une jeune femme insoumise qui ose s’extraire de sa condition sociale et dĂ©fier l’ordre Ă©tabli, exclusivement masculin, de l’époque. Une libĂ©ration qui se fait ici en osmose avec la nĂŽtre, joueuses et joueurs, Ă  mesure que le gameplay nous donne toujours plus de moyens (armes, pouvoirs) pour rĂ©sister Ă  l’ennemi.

tructrice et celui de la vamp, dont les chorĂ©graphies et l’effeuillage suggestifs font partie de la panoplie martiale. On pourrait croire que cette dĂ©bauche d’érotisme sert uniquement Ă  asservir les fantasmes libidineux d’adolescents attardĂ©s, mais ce serait oublier que le jeu et sa protagoniste rĂ©ussissent souvent Ă  retourner ces clichĂ©s. Bayonetta n’a rien d’un jouet ou d’une poupĂ©e, elle incarne au contraire la domination dans ce qu’elle a de plus libĂ©rateur et jouissif, dans une forme d’ empowerment assumĂ© du corps fĂ©minin.

78 Culture no 194 – hiver 2022-2023
Interactive Entertainment
© Sony
CULTURE
© Ninja Theory © Half Mermaid Productions © Sony Interactive Entertainment

GisĂšle Vienne 6 – 15 janvier spectacle prĂ©sentĂ© Ă  La Colline avec Chaillot – théùtre national de la danse

Mais l’Ɠuvre la plus brillante de ce point de vue, sortie en aoĂ»t dernier, reste incontestablement Immortality, le nouveau jeu d’enquĂȘte interactive de Sam Barlow (Her Story). Le concept se veut aussi minimaliste que retors : il s’agit ici seulement de regarder des sĂ©quences vidĂ©o, et parfois d’interagir avec elles (cliquer sur un visage, un dĂ©cor ou un accessoire visible Ă  l’écran), pour en dĂ©bloquer de nouvelles. Ces sĂ©quences sont en rĂ©alitĂ© un immense condensĂ© de rushs de tournage de trois films de fiction tournĂ©s Ă  diffĂ©rentes Ă©poques, avec pour seul point commun leur actrice principale, Marissa Marcel, jeune Ă©toile montante du cinĂ©ma hollywoodien, dont la disparition inexpliquĂ©e donne Ă  ce fatras vidĂ©o des airs d’enquĂȘte policiĂšre. Si le jeu est une merveille conceptuelle et mĂ©ta, qui nous offre une rĂ©flexion inĂ©dite sur le septiĂšme art par le biais de l’interactivitĂ©, il brille tout autant par la reprĂ©sentation de son hĂ©roĂŻne. TantĂŽt ingĂ©nue, tantĂŽt diabolique, Marissa est cette entitĂ© insaisissable et morcelĂ©e en myriades d’apparitions qui Ă©chappe notamment Ă  tous les clichĂ©s sur les actrices. Et ce puzzle, Ă  mesure qu’on en recolle les morceaux, n’en garde pas moins une part d’indĂ©chiffrable et de mystĂšre qui contourne tous les schĂ©mas narratifs. C’est peut-ĂȘtre la meilleure façon de traiter un personnage fĂ©minin : refuser de le mettre dans une case, le faire Ă©voluer dans une rĂ©alitĂ© floue et indomptable qui reflĂšte Ă  merveille la complexitĂ© humaine.

Isabelle Lafon 17 janvier – 12 fĂ©vrier crĂ©ation

Milo Rau 19 janvier – 19 fĂ©vrier en alternance deux spectacles en nĂ©erlandais surtitrĂ©s en français et en anglais

79 Culture hiver 2022-2023 – no 194
‱ CAMILLE DUMAS
© Sega / Nintendo © Half Mermaid Productions
© Sony Interactive Entertainment

SÉLECTION CULTURE

Expos

FACE AU SOLEIL. UN ASTRE DANS LES ARTS FRANCISCO TROPA CHRISTIAN MARCLAY

Issu de la scĂšne post-punk new-yorkaise des annĂ©es 1980, Christian Marclay est l’un des plus brillants artistes amĂ©ricains de sa gĂ©nĂ©ration. Qu’il crĂ©e des sculptures de vinyles ou qu’il improvise aux platines, qu’il dĂ©tourne des extraits de films ou des pochettes de disques, Marclay induit systĂ©matiquement un rapport critique Ă  la consommation des images et des sons, pointant avec humour et perspicacitĂ© l’ambigĂŒitĂ© idĂ©ologique de la culture de masse. ‱ Julien BĂ©court > jusqu’au 27 fĂ©vrier au Centre Pompidou

Tandis que la Fondation Louis Vuitton expose les sublimes NymphĂ©as de Claude Monet, le musĂ©e Marmottan cĂ©lĂšbre les 150 ans de son autre Ɠuvre majeure, Impression, soleil levant, qui bouleversa l’histoire de l’art en donnant naissance au courant impressionniste. Cette Ă©manation de lumiĂšre embrumĂ©e, proche de l’abstraction, trouve son origine chez les maĂźtres que furent William Turner, Gustave Courbet ou FĂ©lix Vallotton, dont la peinture sensorielle et sensuelle « impressionne » la rĂ©tine et pose les jalons de la modernitĂ©. ‱ J. B.

> jusqu’au 29 janvier au musĂ©e Marmottan Monet

WALTER SICKERT. PEINDRE ET TRANSGRESSER

Comme un contrepoint britannique aux impressionnistes, dont il fut proche, Walter Sickert est curieusement mĂ©connu en France. AnimĂ©e de vifs coups de brosses, sa peinture fait preuve d’une libertĂ© folle dans les sujets, figurant dans des coloris sombres des scĂšnes de la vie urbaine ou transposant des images de presse comme nul ne l’avait jamais osĂ©. En rupture avec l’acadĂ©misme de rigueur Ă  l’époque, cette hypermodernitĂ© avant la lettre prĂ©figure aussi bien Lucian Freud que Gerhard Richter. ‱ J. B > jusqu’au 29 janvier au Petit Palais

Sur la ligne de flottaison de l’art contemporain, Francisco Tropa est un cas atypique. Tout en clair-obscur et « à bruit secret », l’artiste ne cherche pas Ă  dissiper le mystĂšre de l’« ĂȘtre » – celui qui nous lie au cosmos –, mais au contraire Ă  l’épaissir, Ă  travers un théùtre d’ombres artisanal oĂč convergent la sculpture, la photographie, le film argentique ou la gravure.

Le parcours met en branle une mĂ©canique onirique Ă  travers laquelle le spectateur dĂ©ambule, jusqu’à cette marche de Gradiva filmĂ©e par la grande essayiste et cinĂ©aste Raymonde Carasco. On pĂ©nĂštre physiquement dans les installations de Francisco Tropa comme dans des mondes parallĂšles matĂ©rialisant des rĂȘves, des rĂ©cits ou des souvenirs, et donnant une forme tangible Ă  l’intĂ©rioritĂ© de l’ñme. De l’AntiquitĂ© au Modernisme, l’artiste dissĂšque les rouages de l’univers sans jamais verser

dans le didactisme, mais en Ă©tablissant des correspondances perceptives et cognitives entre le monde des objets et celui des corps, qu’ils soient terrestres ou cĂ©lestes. Son approche de l’art, tant matĂ©rielle que spirituelle, plonge le spectateur dans une pĂ©nombre mĂ©ditative d’oĂč surgissent des formes et des sons familiers : des lampes Ă  gaz chapeautĂ©es de demi-sphĂšres, des mobiles cosmogoniques Ă  la Alexander Calder, le clapotis rassurant de l’eau
 Une constellation de volumes et de motifs qui revisitent les allĂ©gories antiques (le Songe de Scipion de CicĂ©ron, la caverne de Platon, le « PĂĄnta rheß » d’HĂ©raclite), dans une mĂ©canique de prĂ©cision oĂč mĂ©taphysique et savoir-faire ne font plus qu’un. « Toutes les choses coulent, rien n’est permanent », semble-t-il nous murmurer Ă  l’oreille. ‱ J. B. > « Le Poumon et le cƓur » jusqu’au 29 janvier au musĂ©e d’Art moderne

Spectacles

Dans son roman paru en 2016, le philosophe Charles PĂ©pin (qui anime les Lundis Philo dans les salles mk2) mĂ©ditait sur la joie en contant les Ă©preuves d’un hĂ©ros qui les traverse avec une allĂ©gresse inouĂŻe. Dans cette adaptation lumineuse pour le metteur en scĂšne Tristan Robin, Olivier Ruidavet incarne toutes les nuances de ce sentiment sur lequel on s’interroge trop peu. ‱ Claude Garcia

> de Tristan Robin, du 11 au 15 janvier au Théùtre de l’OpprimĂ© (1 h 10)

DerniĂšre crĂ©ation du ponte de la house dance Ousmane « Babson » Sy, disparu en 2020, One Shot fait vibrer cette danse de club Ă  travers les corps des danseuses de la compagnie Paradox-Sal et trois interprĂštes invitĂ©es. Un hommage au chorĂ©graphe Ă  l’énergie dĂ©bordante. ‱ Belinda Mathieu

> One Shot d’Ousmane Sy, le 19 janvier au Théùtre 71 (Malakoff) (1 h)

On connaĂźt Marcos Morau pour sa danse dĂ©sarticulĂ©e, Ă©trange et magnĂ©tique, aux accents mystiques. Le chorĂ©graphe espagnol s’empare du cĂ©lĂšre ballet en trois actes de Marius Petipa sur la musique entraĂźnante de TchaĂŻkovski. Les danseurs du ballet de l’OpĂ©ra de Lyon nous plongent dans un espace-temps Ă©tirĂ©, qui rĂ©vĂšle une nouvelle lecture du conte. ‱ B. M.

> par le ballet de l’OpĂ©ra de Lyon et Marcos Morau, du 15 dĂ©cembre au 18 janvier Ă  La Villette (1 h 15)

Dans un monde futuriste, des adolescents sont confrontĂ©s Ă  des robots humanoĂŻdes. Dans Contes et lĂ©gendes, le cĂ©lĂšbre metteur en scĂšne Ă  l’univers poĂ©tique grisonnant JoĂ«l Pommerat questionne l’enfance comme lieu de construction de soi ainsi que le devenir de l’humanitĂ© Ă  travers un monde dans lequel la notion d’identitĂ© Ă©volue. ‱ B. M.

> Contes et lĂ©gendes de JoĂ«l Pommerat, du 26 au 27 janvier Ă  Points communs – Théùtre des Louvrais (Pontoise) (1 h 50)

80 Culture no 194 – hiver 2022-2023
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© Hasso Plattner Collection / Recom Art
© François Doury
Francisco Tropa, Le Songe de Scipion, 2015
JOËL POMMERAT [THÉÂTRE] LA BELLE AU BOIS DORMANT [DANSE] LA JOIE [THÉÂTRE] OUSMANE SY [DANSE]
opus 236
1892 Christian Marclay, Untitled (Crying), 2020 © 2022 Tate Images Walter Sickert, St Mark’s, Venice (Pax tibi Marce evangelista meus), 1896 © TimothĂ©e Lejolivet © Jean-Louis Fernandez © Élisabeth Carecchio © Christian Marclay and White Cube / Christian Marclay Studio © D. R.
Paul Signac, Le Port au soleil
couchant,
(Saint-Tropez),

BD LESFILSD’EL TOPO.T.3. ABELCAÏN

Livres

LECIRQUE

Deux aimables loseurs vont au cirque. Au cours d’un numĂ©ro de magie, l’un des deux disparaĂźt dans un miroir. Il ne revient plus. Son pote commence Ă  recevoir des appels bizarres
 Une comĂ©die existentielle saupoudrĂ©e d’étrange, quelque part entre Clerks et Dino Buzzati, par un spĂ©cialiste du genre. ‱ Bernard Quiriny > de Jonas Karlsson (Actes Sud, 192 p., 20 €)

LES MISCELLANÉES D’UN BOUQUINEUR

Alors que CaĂŻn se bat pour guĂ©rir une jeune femme, Abel brĂ»le de se venger du Colonel. ‱ Margot Pannequin >

Concert

Savez-vous ce que sont les bas de casse, les blancs de tĂȘte, l’in-folio ? combien il reste de bibles de Gutenberg ? pourquoi « évĂšnement » s’écrit aussi « évĂ©nement » ? Virgile Stark consigne cent cinquante faits sur le livre et les bibliothĂšques dans ce petit volume chic, cadeau idĂ©al pour les bibliolĂątres. ‱ B. Q. > de Virgile Stark (Les Belles Lettres, 160 p., 17,70 €)

LA

MYSTÉRIEUSE NUANCE DE BLEU

Un traducteur français dĂ©barque Ă  Édimbourg pour travailler sur les Essais de David Hume. Il fait la connaissance d’un prof de philo loufoque, qui l’emmĂšne Ă  la pĂȘche
 Un excellent campus novel Ă  la David Lodge, mĂątinĂ© de roman philosophique, par la romanciĂšre Jennie Erdal, dĂ©cĂ©dĂ©e en 2020. ‱ B. Q. > de Jennie Erdal (MĂ©tailiĂ©, 384 p., 22,60 €)

RÉÉDUCATION NATIONALE

Patrice Jean, en verve cette annĂ©e, a publiĂ© trois romans : l’ambitieux Le Parti d’Edgar Winger au printemps, le farcesque Louis le Magnifique cet automne, et Ă  prĂ©sent cette Rééducation nationale, comĂ©die caustique sur la vie de lycĂ©e et le pĂ©dagogisme. Prof de lettres luimĂȘme, il connaĂźt le sujet
 ‱ B. Q. > de Patrice Jean (Rue Fromentin, 144 p., 17 €)

Son

MICAH P. HINSON

Avant de proposer Ă 

et Ă 

France

concert-hommage Ă 

Belkacem pour l’Hyper Weekend Festival 2023, Bonnie Banane a souvent repris sur scĂšne leur chanson « J’ai 26 ans » (parue sur leur album de 1970, Comme Ă  la radio), jusqu’à en changer les paroles pour la transformer en une sorte de questionnaire de Proust personnel et infiniment renouvelable.

« J’ai 26 ans / Mais seulement quatre d’utiles / Je ne comprends rien Ă  rien / J’ai peur des papillons / Mon pĂšre est mort Ă  la guerre / Quand j’étais petite, j’avais un gilet / En angora rose / Qui s’arrĂȘtait avant les cĂŽtes flottantes  » PassionnĂ©s par les chansons que le couple-duo a composĂ©es et chantĂ©es ensemble depuis le dĂ©but des annĂ©es 1970 (« L’Éternel Retour », « Patriarcat », « Le Goudron », « Le Bonheur »), la compositrice-interprĂšte qui bouscule les codes de la pop-R&B et le crĂ©ateur de suaves chansons pop Ă©lectroniques

s’emparent de l’Ɠuvre avant-gardiste et libertaire d’Areski & Fontaine en imaginant un objet radiophonique non identifiĂ©, « Eux & nous » – clin d’Ɠil Ă  l’album Vous et nous de 1977 –, soit une succession de reprises fidĂšles, mais aussi irrĂ©vĂ©rencieuses, destinĂ©es aux fans autant qu’à une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’auditeurs. AccompagnĂ©s d’une percussionniste, d’un luthiste, d’une harpiste, d’une claviĂ©riste et d’un clarinettiste, ils revisitent les chansons acides-candides du tandem, nourries de traditions kabyles, d’expĂ©rimentations Ă©lectroniques, de drones mĂ©diĂ©vaux et de comptines populaires, dont les thĂšmes (fĂ©minisme, Ă©cologie, guerre, racisme) rĂ©sonnent plus que jamais avec notre Ă©poque. Attention, ce ne sera pas tout Ă  fait comme Ă  la radio. ‱ Wilfried Paris

> « Eux & nous », Bonnie Banane et Flavien Berger jouent Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, le 20 janvier au studio 104 de la Maison de la radio

Sur son douziĂšme album, le songwriter texan ravive l’americana de Townes Van Zandt (pour les mĂ©lodies) et du dernier Johnny Cash (pour la voix grave, rocailleuse, fĂ©brile), en chansons confessions country-folk, pleines de regrets et de nostalgie, serties de cordes cĂ©lestes mais toujours au bord du gouffre. ‱ W. P.

> I Lie to You de Micah P. Hinson (Ponderosa)

COSMOPAARK

Alliage de mur du son et de mĂ©lancolie, la pop-shoegaze du groupe bordelais reflĂšte le souffle au cƓur d’une gĂ©nĂ©ration coincĂ©e entre pandĂ©mie et rĂ©chauffement climatique. Évoquant les mĂ©lodies saturĂ©es, dĂ©layĂ©es et superposĂ©es de Ride ou Slowdive, And I Can’t Breathe Enough est aussi massif qu’émouvant. ‱ W. P.

> And I Can’t Breathe Enough de Cosmopaark (Howlin’ Banana)

81 Culture hiver 2022-2023 – no 194 Une mort dans la famille texte et mise en scĂšne Alexander Zeldin artiste associĂ© 11 – 21 janvier Berthier 17 e Les FrĂšres Karamazov d’aprĂšs le roman de FĂ©dor DostoĂŻevski mise en scĂšne Sylvain Creuzevault artiste associĂ© 6 – 22 janvier OdĂ©on 6 e rĂ©servez dĂšs Ă  prĂ©sent
Flavien Berger Radio un Brigitte Fontaine et Areski BONNIE BANANE & FLAVIEN BERGER À 93 ans, le lĂ©gendaire Alejandro Jodorowsky, auteur du film El Topo en 1970, rĂ©unit une derniĂšre fois les deux fils d’El Topo sous le trait rĂ©aliste de JosĂ© Ladrönn pour conclure sa saga aux accents mystiques. d’Alejandro Jodorowsky et JosĂ© Ladrönn (GlĂ©nat, 96 p., 19.50 €)
© D. R. © Natalia Andreoli © Maison de la radio et de la musique

CINÉMAS

Avant-premiĂšres, cycles, jeune public

InaugurĂ© le 30 novembre, The Magical Store occupe dĂ©sormais le rez-dechaussĂ©e du mk2 BibliothĂšque, proposant des produits dĂ©rivĂ©s, dont certains en exclusivitĂ©, de quatre univers lĂ©gendaires : Harry Potter, Marvel, Disney et les mangas. Soit 140 mĂštres carrĂ©s de plaisir au cƓur du XIIIe arrondissement de Paris.

Comme dans les trois autres Magical Store (dans le centre-ville d’Amiens, au CarrĂ© SĂ©nart et Ă  Rosny 2), celui du mk2 BibliothĂšque se divise en quatre zones, avec ici la moitiĂ© de la surface spĂ©cialisĂ©e dans l’univers des mangas (on y trouve pas moins d’une soixantaine de licences, notamment L’Attaque des Titans, PokĂ©mon ou encore

le studio Ghibli), le reste Ă©tant consacrĂ© aux univers de Harry Potter, de Disney et de Marvel. « Il y a des enfants qui viennent dĂ©penser leur argent de poche comme des personnes ĂągĂ©es qui arrivent avec leur liste de cadeaux », note avec amusement le prĂ©sident de l’entreprise, RĂ©my Tertre. Il y en a en effet pour toutes les bourses, pour offrir ou se faire plaisir, le store proposant des objets allant du porte-clĂ©s Naruto Ă  3 euros Ă  la figurine de collection Marvel Ă  700 euros en passant par les douces peluches de La Reine des neiges, le dernier poster One Piece ou encore la baguette magique de Harry Potter. Une offre d’autant plus foisonnante qu’elle est

rĂ©assortie chaque semaine de nouveaux articles, dont de nombreux exclusifs. Et si vous ne savez plus oĂč donner de la tĂȘte au milieu de cette plĂ©thore d’objets en tout genre, les vendeurs, qui sont de vrais passionnĂ©s avec chacun leur domaine de prĂ©dilection, savent aiguiller les fins connaisseurs comme les simples curieux. De quoi donner un bon supplĂ©ment de magie Ă  NoĂ«l. ‱ Margot Pannequin

Retrouvez toute la programmation des cinĂ©mas mk2 ici :

RENCONTRE AVEC L’ÉCRIVAIN DANIEL PENNAC

Daniel Pennac nous prĂ©sente le dernier volet de l’histoire de sa tribu dĂ©jantĂ©e, Terminus MalaussĂšne (Gallimard). Retour sur l’Ɠuvre et l’art d’un conteur de lĂ©gende.

> le 9 janvier, mk2 Bibliothùque, 20 h

Une femme trans et un jeune MaghrĂ©bin se prostituent dans le bois de Boulogne. Un Ă©migrĂ© russe vit de petits boulots Ă  Paris. Dans Wild Side, rĂ©compensĂ© d’un Teddy Award Ă  Berlin en 2004, SĂ©bastien Lifshitz filme avec Ă©lĂ©gance la marge et l’union de trois solitudes. En bonus ? La magnifique voix d’Anohni au temps de son groupe Antony and the Johnsons. ‱ Paul RothĂ©

> du 29 décembre au 5 janvier sur mk2curiosity.com, gratuit

DONNEZ-NOUS DES HÉROÏNES !

Une table ronde avec les autrices Jennifer Tamas et Camille Laurens, modĂ©rĂ©e par CĂ©cile Daumas (LibĂ©ration), pour s’interroger sur le rĂŽle occupĂ© par les femmes dans la littĂ©rature.

> le 12 janvier, mk2 Bibliothùque, 20 h

SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLES ?

À l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, Inconsolables (Gallimard), la philosophe AdĂšle Van Reeth nous livre une rĂ©flexion sur la vie aprĂšs le deuil.

> le 31 janvier, mk2 Bibliothùque, 20 h

Retrouvez toute la programmation de mk2 Institut ici :

SCREEN DE L’HISTOIRE

Lois

tĂ©moin de l’incroyable crĂ©ativitĂ© de son autrice. ‱ P. R.

> du 5 au 12 janvier sur mk2curiosity.com, gratuit

LE BEST OF DE NOËL

Pour NoĂ«l, on a eu envie de vous gĂąter. C’est pourquoi on vous a sĂ©lectionnĂ© une dizaine de films Ă  regarder seul ou en famille. Pour que cette fin d’annĂ©e se termine en beautĂ©, prĂ©parez-vous Ă  dĂ©couvrir nos surprises ! ‱ P. R.

> du 15 au 29 décembre sur mk2curiosity.com, gratuit

Retrouvez toute la programmation de mk2 Curiosity ici :

82 no 194 – hiver 2022-2023 Les actus mk2
LE PREMIER SPLIT
SUSPENSE:
Weber fait partie de ces pionniĂšres qui ont marquĂ© le septiĂšme art. Dans Suspense, dans lequel un malfrat tente de s’en prendre Ă  une mĂšre et son enfant, la rĂ©alisatrice signe le tout premier split
geste
screen de l’histoire du cinĂ©ma. Un
avant-gardiste,
SIDE,
TROIS SOLITUDES
WILD
OU QUAND
S’UNISSENT
Chaque semaine, une sélection de films en streaming gratuit sur mk2curiosity.com
débats et cinéma clubs
Conférences,
THE MAGICAL STORE

©

Fabrice Hyber, L’Arbre mental (dĂ©tail), 2019. Collection BĂątisseurs d’avenir, France.

Hyber / ADAGP, Paris, 2022. Photo © Marc Domage.

Fabrice

PAGE JEUX

Pour cette grille hivernale, l’esprit de NoĂ«l et le visage de son emblĂšme nous ont inspirĂ© un thĂšme trĂšs esthĂ©tique : les barbus au cinĂ©ma. Rangez votre tondeuse et sortez votre stylo !

HORIZONTALEMENT 1.  Scandium. Jeux paralympiques. 2.  LĂ©zard des rĂ©gions chaudes. ArrosĂ©es. 3.  FlĂ»te simplifiĂ©e. Peintures en quelques rapides coups de pinceaux. 4. Personnage Ă  la barbe fleurie interprĂ©tĂ© par Charlton Heston dans Les Dix Commandements. Asservit. 5. Mouvement de l’Ɠil. Peut ĂȘtre trĂšs cher. Mention positive. PiĂšce d’eau. 6. Ils n’ont rien Ă  faire lĂ . Dans Kill Bill. Vol. 2, maĂźtre en arts martiaux jouant aussi bien avec sa longue barbe qu’avec les nerfs de sa disciple. 7. En fin d’annĂ©e. Reposes lĂ . 8. Qui ne sont pas croyantes. UnitĂ© de mesure de l’énergie. 9. Tom Hanks y incarne un naufragĂ© Ă  la pilositĂ© dĂ©bordante. 10. DisposĂ©e en Ă©tages. UnitĂ© astronomique. BĂ©ryllium. 11.  Hectovolt. S’adonnions. 12.  Bas de gamme. Gemme verte trĂšs dure. Conventions collectives. Ont droit de chasse. Il est personnel et rĂ©flĂ©chi. 13. Erra sans but prĂ©cis. Langue des Esquimaux. Souverains en Iran. 14.  CodĂ© de gauche Ă  droite. Lu par les lecteurs. Les pieds le sont en BD. 15. Glissa sur la neige. Neptunium. Attention Ă  son courant ! 16. Il refait le monde. Cri d’effort. 17. Toute cette saga durant, Dumbledore porte la plus cĂ©lĂšbre des barbes de sorcier ! 18. Telle l’étoile dans la nuit. Lettre grecque. 19.  Fait une tĂȘte d’enterrement. 20.  Elle entre dans les cases, mĂȘme si elle bulle ! Le plus vaste des continents. 21.  IngurgitĂ©e. 22.  Il est parfois collant. CafĂ© anglais. 23. PoussĂ© fort. On l’a sur le dos. 24. Ceci en est un ! Filet.

VERTICALEMENT B. Nain du Seigneur des anneaux bien souvent de mauvais poil malgrĂ© sa barbe fournie. C.  Elle vit mille aventures. Mets la table. Il est dĂ©monstratif. D. Le plus charismatique des cow-boys barbus dans Et pour quelques dollars de plus. C’est une belle-fille. E.  ChaussĂ©s sur la piste. ThĂ© Ă  l’anglaise. On le tourne en partant. Mot pour rire. Couleur de robe Ă©quine. F.  Bon versant pour les vignes. Il arbore rouflaquettes et barbe Ă©paisse dans la saga X-Men. Transport en commun. G. Une fraction de seconde. Fit grandir. À la fin du concert. ProtĂšge les majeurs. H. CausĂ© du tort. Voyelles. Bouc et barbe pointue sont pour lui de vĂ©ritables Ă©lĂ©ments de style dans Django Unchained. I.  Connu. Met sur le marchĂ©. Yoctolitre. J.  Fit peau neuve. Ville d’Italie. K. Met un pied devant l’autre. Cet acteur se laissa pousser la barbe pour le faux documentaire I’m Still Here. L. Pour un amour fou. Peut ĂȘtre n’importe qui. Ville de RĂ©publique tchĂšque (nad Labem). Astate. M. Dit par cƓur. AncĂȘtre arabe du luth. Pose une piĂšce de bois sur chant. CafĂ© familier. N. Film des frĂšres Coen dans lequel le hĂ©ros (ou anti-hĂ©ros) prĂŽne le bouc savamment nĂ©gligĂ©. Apporte l’addition. Il se trouve Ă  la rĂ©ception. O. Denim. Sous la croĂ»te. Fera une meilleure offre. CĂ©rium. P. Les perdre nous rendrait fous ! Aluminium. Q. Il est rĂ©flĂ©chi. C’est un paresseux ! Se boit au salon. R. Qui n’a plus de liquide sur soi. Femme de pouvoirs.

‱ PAR ANAËLLE IMBERT – © LES MOTS, LA MUSE

À gauche, une image du film Retour Ă  SĂ©oul (au cinĂ©ma le 25 janvier, lire p. 46 et 50).

À droite, la mĂȘme, Ă  sept diffĂ©rences prĂšs.

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Les solutions ici :
no 194 – hiver 2022-2023
LES MOTS CROISÉS par AnaĂ«lle Imber t - ©Les Mots, la Muse
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© Les Films du Losange
LES MO par Anaëlle Imber
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hiver 2022-2023 – no 04 > no 04 / hiver 2022-2023 / gratuit magazine DĂ©couvrez dans les salles mk2 nos confĂ©rences, dĂ©bats et cinĂ©ma clubs L’écrivaine enquĂȘte sur une dynastie d’actrices maudites Vinciane Despret & Justine Augier Comment l’art et l’écriture nous aident-ils face Ă  la mort ? SÉLECTION LIVRES Les meilleurs essais de janvier HĂ©lĂšne Frappat « Toute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšre. »

Quels points communs entre Les Oiseaux, Body Double et Cinquante nuances de Grey ? Leurs hĂ©roĂŻnes : Tippi Hedren, Melanie Griffith et Dakota Johnson, trois femmes au cƓur d’une dynastie de stars hollywoodiennes maudites. Partie Ă  la recherche de ces actrices effacĂ©es de mĂšre en fille, l’écrivaine et critique de cinĂ©ma HĂ©lĂšne Frappat signe dans Trois femmes disparaissent une enquĂȘte littĂ©raire explorant les rapports de pouvoir et la condition fĂ©minine sur plusieurs gĂ©nĂ©rations.

HĂ©roĂŻne hitchcockienne, star des annĂ©es 1980 ou vedette du cinĂ©ma mainstream Ă©rotique contemporain, qu’est-ce qui unit ces trois actrices, mĂšres et filles, Ă  l’écran et dans la vie ?

intelligence remarquable, est repĂ©rĂ©e par Alfred Hitchcock dans une publicitĂ© pour les rĂ©gimes. Il va faire d’elle une icĂŽne de son cinĂ©ma avec Les Oiseaux. Il contrĂŽle son image, ce qu’elle mange, comment elle s’habille et l’achĂšte dans un contrat exclusif. Puis il la maltraite psychologiquement, physiquement, essaye de la violer. AprĂšs Pas de printemps pour Marnie, elle prend la

Dakota Johnson, elle, se retrouve la doublure de sa mĂšre et de sa grand-mĂšre. Dans Fifty Shades of Grey, le personnage qu’elle incarne est avec un homme qui la contrĂŽle, la harcĂšle, la bat, la « stalke ». Ce qui est vendu comme du romantisme ressemble plutĂŽt Ă  une apologie de la violence conjugale. Et, sur le tournage du remake de Suspiria, l’actrice revit quasiment, avec le rĂ©alisateur Luca Guadagnino, ce que Hitchcock a fait vivre Ă  sa grand-mĂšre sur Les Oiseaux. L’histoire se rĂ©pĂšte et se dĂ©grade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. Cette rĂ©pĂ©tition-dĂ©gradation est le principe mĂȘme de la tragĂ©die.

Si ces actrices sont les doublures dĂ©gradĂ©es les unes des autres, peuvent-elles parvenir Ă  rompre, au moins momentanĂ©ment, cette tragĂ©die fĂ©minine familiale ?

Lorsqu’elles le font en essayant d’échapper au destin, il faut se mĂ©fier de cette part fugitive : Tippi Hedren fuit Hitchcock – qu’elle traite de « fat pig »  – et se retrouve chez les big cats, des fauves [des lions qu’elle recueille chez elle et qu’elle prĂ©pare au tournage de Roar avec le rĂ©alisateur Noel Marshall, son Ă©poux, ndlr]. L’ironie dĂ©chirante de cette situation est bouleversante. Elle ne sort pas du systĂšme proie/prĂ©datrice.

MĂȘme histoire pour Dakota et Melanie. Il y a une exception Ă  cette rĂšgle lorsque Tippi renverse ce qui est traditionnellement considĂ©rĂ© comme un outil d’aliĂ©nation, une partie constituante de la panoplie sophistiquĂ©e de la femme- objet : ses ongles longs manucurĂ©s. Elle en fait une arme, avec laquelle elle va par la suite offrir Ă  de nombreuses femmes en fuite, des Vietnamiennes rĂ©fugiĂ©es, leur libĂ©ration [en 1975, l’actrice se rend dans un camp de rĂ©fugiĂ©s en Californie, ndlr]. Tippi les aide Ă  apprendre l’anglais et Ă  passer le permis de conduire, mais les filles sont fascinĂ©es par ses ongles. L’actrice leur paye une Ă©cole d’esthĂ©tique. Elles montent leur salon. Cette industrie de manucure-pĂ©dicure vietnamienne devient immense. Tippi, alors considĂ©rĂ©e comme la marraine de ces femmes, a produit de l’émancipation et de la richesse. Elle a finalement inversĂ© le clichĂ© de l’aliĂ©nation.

Dans cette non-fiction narrative, les femmes, y compris votre dĂ©tective, sont suivies par des fantĂŽmes, les fantĂŽmes de leur mĂšre, qu’elles portent en elles, mais aussi les fantĂŽmes que les autres projettent sur elles : Hitchcock cherchait Grace

Les trois sont ensemble les hĂ©roĂŻnes d’une tragĂ©die grecque Ă  Beverly Hills. Elles se livrent en aveugle au destin tout en essayant d’y Ă©chapper. Tippi Hedren, femme d’une

fuite. MĂȘme histoire pour Melanie Griffith, qui sera jetĂ©e, par sa mĂšre elle-mĂȘme, au milieu des fauves dans le film Roar ; puis portĂ©e disparue, au cinĂ©ma, passĂ© ses 35 ans.

no 04 – hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« L’histoire se rĂ©pĂšte et se dĂ©grade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. » L’ENTRETIEN HĂ©lĂšne Frappat
Kelly et Kim Novak chez Tippi Hedren, Brian De Palma projetait à son tour Tippi Hedren sur Melanie
© Universal –Collection Christophel
© Melania Avanzato © Focus Features / Michael De Luca Productions / Collection Christophel
Les Oiseaux (1963) d’Alfred Hitchcock Cinquante nuances de Grey (2015) de Sam Taylor-Johnson

Griffith
 Comment peut­on apprendre Ă  vivre avec ces fantĂŽmes­lĂ , choisis ou subis ? Je crois que c’est une question d’hospitalitĂ© Ă  accorder Ă  celui qui n’est plus lĂ . N’en dĂ©plaise Ă  Blaise Pascal, qui Ă©crivait « On mourra seul. Il faut donc faire comme si on Ă©tait seul », il faut ĂȘtre deux pour mourir : celui qui meurt, et celui qui accepte la mort de l’autre. Les Occidentaux ont une tendance binaire Ă  sĂ©parer les morts des vivants, mais nombre de vivants sont morts, psychiquement du moins, et combien de morts sont aussi prĂ©sents que les vivants ! Si l’autre ne meurt pas en paix ou n’est pas acceptĂ©, le fantĂŽme revient. Et c’est ce qui se passe avec Hitchcock, lorsqu’il prĂ©tend qu’on ne saurait pas quoi faire des disparus s’ils revenaient. Alors, il est du cĂŽtĂ© de la nĂ©crophilie, explicite dans Vertigo. Je crois qu’il faut finalement accepter que tous les livres et les hommes soient aussi des tombeaux.

Vous dites, au sujet de Tippi Hedren : « C’est l’histoire d’une femme regardĂ©e qui devient une femme qui regarde. » Cette question du regard sur autrui, comme puissance et outil d’émancipation, se pose aussi pour votre dĂ©tective­narratrice


Laura Mulvey, dans sa thĂ©orie du male gaze, disait qu’il ne s’agissait pas d’un hasard si, dans la littĂ©rature anglo-saxonne, il y avait tant de personnages enquĂȘtrices ou d’autrices de romans policiers ; des figures qui m’obsĂšdent depuis l’enfance. Par leur investigation, elles rĂ©habilitent une curiositĂ© bibliquement condamnĂ©e chez les femmes. Une curiositĂ© toujours situĂ©e du cĂŽtĂ© de la catastrophe, de la boĂźte de Pandore, comme dans Barbe bleue par exemple. La curiositĂ© fĂ©minine a toutefois sa contrepartie : son clichĂ©.

Votre livre met en lumiĂšre des chefsd’Ɠuvre cinĂ©matographiques, mais aussi, pour certains, des films d’une trĂšs grande violence envers les femmes, Ă  l’écran ou sur le tournage. Quel regard portez­vous sur cette filmographie­là ?

Le cinĂ©ma fĂ©minise ; et comme le disait Cary Grant, tout acteur est une actrice. On peut le comprendre dans deux sens : un sens misogyne, la femme-objet ; mais aussi dans le sens de l’empathie : on voit le sang des actrices, et le cinĂ©ma est lĂ  pour recueillir les larmes de ce sacrifice humain. Un film comme Pas de printemps pour Marnie est rĂ©alisĂ© par un prĂ©dateur, mais il se situe aussi du cĂŽtĂ© de la victime : le spectateur vit la souffrance de la femme violĂ©e. Et le film est sublime par ce dĂ©doublement. De mĂȘme pour des rĂ©cits comme Alice au pays des merveilles : le conte retrace la maniĂšre dont une petite fille abusĂ©e se fait engloutir dans un trou et s’invente une histoire merveilleuse pour s’en sortir. Tout est une question de point de vue.

Rencontre avec HélÚne Frappat, le 23 janvier, au mk2 Nation

‱ Trois femmes disparaissent d’HĂ©lĂšne Frappat (Actes Sud, 192 p., 20 €)

‱ PROPOS RECUEILLIS

PAR JOSÉPHINE DUMOULIN

hiver 2022-2023 – no 04 EXPOSITION
citedelarchitecture.fr #E xpo ArtDeco The Champion. Atlantic Coast Line Railroad (dĂ©tail), 1939 © The Wolfsonian–Florida International University, Miami Beach, Florida. Photo : Lynton Gardiner VII mk2 Institut
FRANCE AMÉRIQUE DU NORD JUSQU'AU 06.03.2023 Palais de Chaillot TrocadĂ©ro. Paris

Vinciane Despret &

Augier

Dans leurs essais respectifs

– Les Morts Ă  l’Ɠuvre et Croire. Sur les pouvoirs de la littĂ©rature –, Vinciane Despret, philosophe attentive Ă  la façon dont les morts hantent nos vies, et Justine Augier, Ă©crivaine attachĂ©e aux ressources Ă©thiques de la littĂ©rature, explorent la puissance vertigineuse de l’art dans l’épreuve du deuil. Rencontre entre les deux autrices le 19 janvier à mk2 Institut.

Vos deux livres, aussi diffĂ©rents soient-ils, saluent la force de rĂ©activation des morts par le biais d’un geste artistique. La force de l’art, est-ce sa capacitĂ© Ă  faire revivre les morts, Ă  conjurer l’oubli ?

Vinciane Despret : Les expĂ©riences que je raconte suivent toutes le mĂȘme protocole, mais en empruntant des chemins multiples, qui aboutissent Ă  ce que j’appellerais des « effets d’Ɠuvre » assez diffĂ©rents. Elles n’ont pas toutes pour motif de faire revivre les morts,

que les morts. L’Ɠuvre est une insurrection active et crĂ©atrice contre l’absence ou parfois contre les forces destructrices qui y ont menĂ©. Et l’art va constituer la possibilitĂ© de « donner forme » Ă  une nouvelle maniĂšre d’ĂȘtre prĂ©sent pour les morts auprĂšs des vivants.

Justine Augier : De mon cĂŽtĂ©, j’ai voulu Ă©crire sur la puissance de la littĂ©rature face aux dangers contemporains, qui me semblent tous relever de diffĂ©rentes formes d’écrasement. Contre un Ă©crasement du temps, d’abord ; la littĂ©rature redonne au temps son Ă©paisseur, travaille la densitĂ©, et seule cette Ă©paisseur peut rouvrir l’avenir. Se nourrissant d’altĂ©ritĂ© et d’exil, la littĂ©rature est aussi rĂ©sistance face Ă  l’écrasement des identitĂ©s, face Ă  la grande tentation d’enfermer l’autre dans un dĂ©jĂ -connu. Elle rĂ©siste au dĂ©sir de « mĂȘme » qui mine notre monde. Dans une Ă©poque trĂšs fataliste, il y a aussi l’écrasement des possibles et des espoirs, face auquel la littĂ©rature relance notre imagination, nous entraĂźne Ă  croire aux autres choses qui pourraient advenir. Enfin, il y a l’écrasement de la langue, qui semble de plus en plus inapte Ă  dire le rĂ©el et Ă  l’interpeller, nous laissant dĂ©munis pour le changer.

En quoi les Ɠuvres d’art sont-elles autre chose que de simples « monuments aux morts » ?

V. D. : Un monument, c’est une mĂ©moire du passĂ©, mais qui assigne le passĂ© au passĂ©,

dĂ©cĂšs de deux de leurs amis, ndlr], prend en charge de garder ce passĂ© activement dans le prĂ©sent, en tant que tel. Ces deux obĂ©lisques sont placĂ©s sur chacune des deux entrĂ©es du terrain de jeu oĂč les deux jeunes disparus avaient l’habitude de retrouver leurs amis : une entrĂ©e lĂ  oĂč arrivait habituellement Christophe, une autre par laquelle entrait BenoĂźt. Ce n’est pas un monument, disent les commanditaires, l’Ɠuvre les rend prĂ©sents, et c’est pourtant, disentils encore, un monument vivant.

J. A. : La conversation avec les fantĂŽmes me semble essentielle Ă  l’acte d’écriture, que les fantĂŽmes soient passĂ©s ou Ă  venir. C’est une maniĂšre de refuser que les fantĂŽmes soient embaumĂ©s, que leur disparition cesse d’ĂȘtre brĂ»lante. La littĂ©rature entretient la brĂ»lure, et cela me semble relever du politique ; c’est Ă  cet endroit que se jouent notamment le sentiment de responsabilitĂ© et le dĂ©sir de justice.

Vinciane, vous parlez de fabulation, plutĂŽt que de mĂ©moire. Pourquoi ?

que l’art est sans doute la seule maniĂšre d’intĂ©grer plusieurs couches de significations diffĂ©rentes, dans une histoire aussi difficile. Et de constituer une façon positive de se souvenir. La fonction « fabulatoire » prend un sens plus large : les commanditaires se sont transformĂ©s par la commande, et ont Ă©tĂ©, je dirais, grandis par elle.

« Croire », est-ce croire en cette puissance de la littĂ©rature, Ă  cette fabulation ?

J. A. : Face Ă  la littĂ©rature, le lecteur a souvent recours Ă  la « suspension volontaire de l’incrĂ©dulité ». Traduite de l’anglais, l’expression n’est pas trĂšs heureuse, mais elle dĂ©signe un phĂ©nomĂšne Ă  la fois dĂ©licat et puissant. Il s’agit de prendre la dĂ©cision de croire, ce qui rouvre immĂ©diatement le champ des possibles, relance la possibilitĂ© d’une exploration et provoque un sursaut de l’imagination. Je pourrais parler de fabulation dans ce sens, celui d’une redĂ©finition du rapport Ă  l’improbable.

mais de garder d’eux quelque chose parmi nous, et qui dĂ©borde du simple fait de la mĂ©moire de leur prĂ©sence. Ils continuent donc Ă  avoir des effets dans ce monde, mais ces effets d’Ɠuvre font autant revivre les vivants

et qu’il faut sans cesse remĂ©morer. Or, par contraste, une Ɠuvre comme ObĂ©lisques de Steven Gontarski, Ă  Chaucenne dans le Doubs [deux obĂ©lisques commanditĂ©s par un groupe d’adolescents Ă  la suite du

V. D. : Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari ont proposĂ© une dĂ©finition du monument qui semble s’aligner avec ce que les jeunes gens de Chaucenne me disaient : « L’acte du monument n’est pas la mĂ©moire, mais la fabulation. » Fabuler, raconter autrement, selon Isabelle Stengers, « ce n’est pas rompre avec la “rĂ©alitĂ©â€, mais chercher Ă  rendre perceptible, Ă  faire penser et sentir des aspects de cette rĂ©alitĂ© qui, usuellement, sont pris comme accessoires ». L’acte du monument n’a donc rien Ă  voir avec un passĂ© Ă  prĂ©server. Au contraire, il est « écart » au dĂ©part de ce dont il s’agit de faire mĂ©moire. C’est le cas de The Ever Blossoming Garden de Mario AirĂł, dans les Flandres belges, Ɠuvre qui a Ă©tĂ© commandĂ©e Ă  la suite de l’assassinat d’une jeune fille. Le jardin ne cesse de se mĂ©tamorphoser, traduisant les cycles de vie et de mort, et les rĂ©cits qui accompagnent sa forme et ses effets lĂ  aussi se multiplient, ce qui fait dire Ă  l’une des commanditaires que le fait de rĂ©pondre Ă  ce drame par une Ɠuvre dans l’espace public leur a semblĂ© d’autant plus pertinent

Le rĂ©cit que vous faites, Vinciane, de la piĂšce musicale Il fait novembre en mon Ăąme, est particuliĂšrement bouleversant. Qu’est-ce que cette Ɠuvre raconte du processus de transformation ?

V. D. : Cette commande a Ă©tĂ© faite par la maman et le beau-pĂšre de StĂ©phane, dĂ©cĂ©dĂ© dans les attentats au Bataclan. Sa mĂšre, Louise, en voyant le tableau Guernica de Picasso, a l’intuition qu’une Ɠuvre devait s’imposer, non seulement pour son fils, mais pour tous ceux qui ont perdu la vie dans les attentats : « L’idĂ©e, c’était d’essayer de dire quelque chose autrement, parce que, par les mots, on n’arrive Ă  rien, et surtout Ă  ce moment-lĂ . Enfin, on n’arrivait Ă  rien uniquement par les mots. » Ils vont chercher, rencontrer des artistes, un historien, des politiques, pour enfin trouver la rĂ©ponse Ă  leur quĂȘte. Et chacune de ces rencontres va, je crois, nourrir la relation avec le fils dĂ©funt. Tout au long de ce processus d’enquĂȘte, StĂ©phane semble ĂȘtre devenu de plus en plus prĂ©sent.

On ne sait plus, dit-elle, si cette Ɠuvre est un cadeau qu’ils lui font, ou un don qu’il leur a

no 04 – hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« L’Ɠuvre est une insurrection active et crĂ©atrice contre l’absence. » Vinciane Despret
CROISÉ
Justine
© SylvÚre Petit
ENTRETIEN

fait, par-delĂ  sa mort. Louise a créé une place fabuleuse pour StĂ©phane, dans tous les sens du terme, une place oĂč elle peut le retrouver, une place oĂč il peut l’accompagner, et une place oĂč surtout elle peut continuer Ă  fabriquer des souvenirs avec lui. Et je dirais, sans trĂšs bien pouvoir expliquer pourquoi, que, quand j’ai pu entendre Il fait novembre en mon Ăąme, m’est venu le sentiment, tout aussi Ă©nigmatique que puissant, que StĂ©phane, lĂ  aussi, avait trouvĂ© sa place.

Justine, Ă  propos de place, vous sentez­ vous appartenir Ă  une communautĂ© grĂące Ă  la littĂ©rature ?

J. A. : J’aime en Ă©crivant m’adonner Ă  des exercices d’admiration, raconter le combat des rĂ©volutionnaires syriens, la beautĂ© de ce combat, qui doit perdurer malgrĂ© son Ă©crasement. La littĂ©rature prend soin de ces rĂȘves dĂ©faits, et c’est lĂ  que se joue la possibilitĂ© d’une communautĂ©. D’ailleurs, je n’écris pas seule. Et, comme de nombreux auteurs contemporains, j’ai sans cesse recours Ă  la citation, pour lutter contre l’impression d’un sol qui se dĂ©robe, mais aussi pour s’y mettre Ă  plusieurs. L’époque rend nĂ©cessaire cette addition des forces.

Rencontre avec Vinciane Despret et Justine Augier le 19 janvier, mk2 BibliothÚque

‱ Les Morts Ă  l’Ɠuvre de Vinciane Despret (La DĂ©couverte, 176 p., 20 €)

‱ Croire. Sur les pouvoirs de la littĂ©rature de Justine Augier (Actes Sud, 144 p., 18 €)

‱ PROPOS RECUEILLIS

hiver 2022-2023 – no 04 VII mk2 Institut
© Jean-Luc Bertini

SÉLECTION LIVRES

Tous les mois, mk2 Institut sĂ©lectionne des essais faisant l’actualitĂ© du monde des idĂ©es. Des recommandations de lecture sur des questions essentielles, qui animent nos sociĂ©tĂ©s et parfois les divisent.

PAYS DE SANG

images qui accompagnent les mots sont des photographies du silence. pĂ©riode de deux ans, Spencer Ostrander plusieurs grands voyages Ă  travers le pays prendre en photo les sites de plus de trente ayant eu lieu ces derniĂšres annĂ©es. images sont remarquables par l’absence de humaine et l’impossibilitĂ© d’y distinguer trace d’arme. Ce sont des portraits de souvent laids, lugubres, architectures au sein de paysages amĂ©ricains neutres, moindre signe distinctif, lieux oubliĂ©s d’abominables massacres perpĂ©trĂ©s par des Ă©quipĂ©s de fusils et autres armes Ă  feu, qui briĂšvement l’attention du pays avant sombrer dans l’oubli, jusqu’à ce qu’Ostrander avec son appareil photo et en fasse les tombales de notre chagrin collectif.

PAUL AUSTER

PAYS DE

SANG

C’est Ă  partir des photographies obsĂ©dantes prises par Spencer Ostrander sur les lieux des tueries de masse des vingt derniĂšres annĂ©es aux États-Unis que l’écrivain Paul Auster a composĂ© ce nouvel essai. Pays de sang analyse avec rigueur des siĂšcles d’usage – et d’abus – des armes Ă  feu, du violent dĂ©placement des populations indigĂšnes et des populations asservies aux massacres qui dominent aujourd’hui l’actualitĂ©. Dans quel genre de sociĂ©tĂ© les AmĂ©ricains veulentils vivre ? Et quelle rĂ©conciliation possible pour un peuple encore aussi belliqueux ? À l’heure oĂč la fracture entre les pro et les anti-contrĂŽle des armes n’a jamais Ă©tĂ© plus profonde, Auster fait le vƓu d’une paix possible mais sempiternellement repoussĂ©e. Un essai rigoureux. Et dĂ©sarmant.

REVENIR

On part en exil pour fuir la guerre, la famine, des conflits politiques ou familiaux ; on part en voyage pour dĂ©couvrir le vaste monde, changer d’horizon. Mais pourquoi revient-on ? Du dĂ©sir de retour, les livres parlent peu. En français, d’ailleurs, il y a des mots pour dĂ©signer celui qui part, non celui qui revient. Revenant ? Trop spectral. Rapatrié ? Celui-lĂ  n’a pas le choix du retour. Pourquoi ce manque, qui est le signe d’un impensĂ© fondamental ? C’est Ă  cette question que CĂ©line FlĂ©cheux tente d’apporter des rĂ©ponses. Un essai qui montre que, revenir chez soi, c’est d’abord faire l’épreuve d’un retour Ă  la vie normale. Mais pourquoi ? Sans doute parce que revenir dans l’espace, c’est un peu revenir dans le temps


LA DÉMENCE DU PERCOLATEUR

« Plus que jamais, les prodiges de la technologie menacent de se retourner en catastrophes. Dans ce crescendo fatal, quelle place occupons-nous ? » AprĂšs MĂ©lancolie du pot de yaourt. MĂ©ditation sur les emballages, l’écrivain et critique Philippe Garnier entreprend d’ausculter le grand monde des machines. De la mort du ticket de mĂ©tro aux guetteurs des data centers, en passant par les drones d’appartement, Philippe Garnier pointe du doigt cette prolifĂ©ration du technologique qui se glisse dans nos quotidiens, jusque dans nos intĂ©rieurs. D’une plume tranchante et sans rien sacrifier Ă  son goĂ»t de l’absurde, l’auteur propose une rĂȘverie tendre mais intransigeante sur les contrariĂ©tĂ©s numĂ©riques et machinales de notre Ă©poque. de Philippe Garnier (Premier ParallĂšle, 160 p., 17 €)

LE MYTHE DE L’ENTREPRENEUR

Le 5 octobre 2011 mourait Steve Jobs, figure emblĂ©matique de l’« entrepreneur », cĂ©lĂ©brĂ© comme un gĂ©nie crĂ©atif et visionnaire, ayant « changĂ© le monde » grĂące Ă  ses produits innovants
 Individu tout-puissant, nouveau hĂ©ros des temps modernes, l’entrepreneur guide l’humanitĂ© sur les voies du progrĂšs, et la Silicon Valley est son Olympe
 C’est cette mythologie que l’auteur et maĂźtre de confĂ©rences Anthony Galluzzo dĂ©monte implacablement dans Le Mythe de l’entrepreneur. DĂ©faire l’image de la Silicon Valley : dĂ©faire les mirages de la start-up nation pour se libĂ©rer d’une vision aussi fausse qu’aliĂ©nante de l’économie et des rapports sociaux.

no 04 – hiver 2022-2023 X
ACTES SUD
ACTES SUD
ACTES SUD DĂ©p. lĂ©g. oct. 2022 39 € TTC France www.actes-sud.fr 9:HSMDNA=V\VWU^: PAYS DE SANG PAUL AUSTER SPENCER OSTRANDER
paul auster
978-2-330-17120-9
Une histoire de la violence par arme Ă  feu aux ÉTATS-UNIS Essai traduit de l’amĂ©ricain par Anne-Laure Tissut
Photographies de spencer ostrander de Paul Auster (Actes Sud, 208 p., 26 €)
312 p., 22 €)
de Céline Flécheux (Le Pommier,
d’Anthony Galluzzo (La DĂ©couverte, 240 p., 20 €)
mk2 Institut

LA TRANSPARENCE DU MATIN

Comment faire pour que tous les matins ne se ressemblent plus ? Comment vivre enfin ? La philosophie a pensĂ© la vie, mais non pas vivre ; et le religieux, qui prenait en charge la question du vivre, est aujourd’hui en retrait. Ainsi « vivre » est laissĂ© en friche ; et de lĂ  prospĂšrent le dĂ©veloppement personnel et le marchĂ© du bonheur, qui vendent vivre comme du « tout positif ». Or, comme le montre le philosophe François Jullien, vivre est paradoxal, et rĂ©pĂ©ter qu’il faut « cueillir le jour », « profiter de la vie » n’est jamais trĂšs utile ni efficace
 En amont de toute morale, hors des discours prĂȘts-Ă -penser du marchĂ© du bonheur, cet essai esquisse une carte des possibles entre lesquels dĂ©cider de vivre. de François Jullien (Éditions de l’Observatoire, 300 p., 23 €)

EVA ILLOUZ

LES ÉMOTIONS CONTRE LA DÉMOCRATIE

LES ÉMOTIONS

CONTRE LA DÉMOCRATIE

d’Eva Illouz

(Premier Parallùle, 336 p., 22,90 €)

Partout dans le monde, la dĂ©mocratie se voit attaquĂ©e par un populisme nationaliste. Et, partout dans le monde, la mĂȘme Ă©nigme : comment des gouvernements qui n’ont aucun scrupule Ă  aggraver les inĂ©galitĂ©s sociales peuvent-ils jouir du soutien de ceux que leur politique affecte le plus ? Pour comprendre ce phĂ©nomĂšne, la sociologue franco-israĂ©lienne Eva Illouz affirme qu’il faut s’intĂ©resser aux Ă©motions : la peur, le dĂ©goĂ»t, le ressentiment et l’amour de la patrie – quatre Ă©motions que les mouvements populistes s’emploient partout Ă  attiser afin de mieux les instrumentaliser. Une stratĂ©gie dont elle montre prĂ©cisĂ©ment les rouages dans l’IsraĂ«l de Benyamin NĂ©tanyahou, terrain d’étude de cet essai de sociologie totale, profondĂ©ment Ă©clairant et original.

de Daniel Susskind, (Flammarion, 340 p., 21,90 €)

‱ UNE SÉLECTION DE JOSÉPHINE DUMOULIN ET GUY WALTER

de Corine Pelluchon (Rivages, 144 p., 18 €)

UN MONDE SANS TRAVAIL

Dans cet essai, l’écrivain et professeur d’économie anglais Daniel Susskind Ă©tudie les effets possibles de la technologie sur le travail et la sociĂ©tĂ© des cent annĂ©es Ă  venir. Tandis que les progrĂšs technologiques vont nous rendre plus riches que jamais, en mĂȘme temps qu’ils vont rarĂ©fier le travail, la question Ă©conomique qui hantait nos ancĂȘtres – faire en sorte que le gĂąteau (la richesse) soit assez grand pour tous – disparaĂźtra peu Ă  peu. Or, de nouveaux problĂšmes Ă©mergeront : comment exploiter cette richesse pour vivre sans travailler ? Qui doit contrĂŽler les technologies Ă  l’origine de cette richesse nouvelle, et comment ? Un ouvrage pour penser Ă  l’avenir du travail, par-delĂ  les clivages politiques.

L’ESPÉRANCE, OU LA TRAVERSÉE DE L’IMPOSSIBLE

Comment dĂ©passer le dĂ©sespoir et l’abattement de l’écoanxiĂ©tĂ© provoquĂ©e par les risques Ă©cologiques et politiques actuels ? Tout en soulignant la dynamique destructrice du dĂ©sespoir, la philosophe Corine Pelluchon montre dans cet essai que la confrontation Ă  la possibilitĂ© d’un effondrement de notre civilisation est l’occasion d’un changement ouvrant un horizon d’espĂ©rance. EspĂ©rance Ă  distinguer de l’optimisme et de l’espoir. OpposĂ©e au dĂ©ni, l’espĂ©rance implique l’épreuve du nĂ©gatif. Elle est la traversĂ©e de l’impossible. Naissant sans qu’on l’ait cherchĂ©e et lorsque l’on a perdu toute superbe et toute illusion, elle est la capacitĂ© Ă  dĂ©chiffrer dans le rĂ©el les signes d’un progrĂšs possible.

hiver 2022-2023 – no 04 XI
BibliothĂšque Rivages Corine Pelluchon L’espĂ©rance, ou la traversĂ©e de l’impossible BibliothĂšque Rivages Corine Pelluchon L’espĂ©rance, ou la traversĂ©e de l’impossible
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CE

> JEUDI 15 DÉCEMBRE

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Pourquoi croit-on ? Le dĂ©sir de croire. »

> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă  20 h

> LUNDI 9 JANVIER

DANIEL PENNAC, UN CONTEUR DE LÉGENDE

Dans Terminus MalaussĂšne (Gallimard), Daniel Pennac fait revivre les aventures innombrables de la famille MalaussĂšne. Cette cĂ©lĂšbre sĂ©rie forme une fresque unique qui a fĂ©dĂ©rĂ©, en France et dans divers pays, une immense communautĂ© de lecteurs enthousiastes autour des aventures tendres et dĂ©jantĂ©es de l’incontrĂŽlable tribu. Daniel Pennac a choisi d’offrir Ă  ses lecteurs un final en forme d’apocalypse hilarante, qui restera dans les mĂ©moires. Une soirĂ©e consacrĂ©e Ă  l’art exceptionnel de Daniel Pennac. Une rencontre modĂ©rĂ©e par la journaliste RaphaĂ«lle Leyris (Le Monde), suivie d’une signature.

> mk2 Bibliothùque, à 20 h

MARYLIN MAESO – LA VIOLENCE EN FACE

« Quel rĂŽle jouent les mĂ©dias dans la brutalisation de nos sociĂ©tĂ©s ? » Qu’il s’agisse de la maniĂšre dont ils traitent les Ă©vĂ©nements violents ou de la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale des discours qu’ils Ă©mettent, les mĂ©dias contribuent Ă  façonner le regard que nous portons sur la

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violence. Nous nous interrogerons sur cet impact, et sur la double dynamique contradictoire d’alimentation et de dĂ©samorçage qui le sous-tend.

> mk2 Nation, à 20 h

> JEUDI 12 JANVIER

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Les croyances au croisement du cerveau et du social. »

> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă  20 h

LES NOUVELLES PUISSANCES DU FÉMINISME

« Donnez-nous des hĂ©roĂŻnes ! » Qu’elles lisent, Ă©crivent ou incarnent des personnages de roman, les femmes sont encore obligĂ©es de pousser des coudes pour avoir une place Ă  elles dans les livres. Elles ont pourtant une multitude d’histoires et de savoirs Ă  raconter et transmettre
 Une table ronde, fĂ©minine et littĂ©raire avec les Ă©crivaines Jennifer Tamas (Au Non des femmes. LibĂ©rer nos classiques du regard masculin, Seuil) et Camille Laurens (Fille, Gallimard). Un dialogue modĂ©rĂ© par la journaliste CĂ©cile Daumas (LibĂ©ration).

> mk2 Bibliothùque, à 20 h

> LUNDI 16 JANVIER

Philosophie de l’ocĂ©an (PUF), un voyage initiatique en pleine mer : une navigation dans un espace fascinant et largement inconnu qui suscite une autre façon d’ĂȘtre au monde, en nous invitant, en permanence, Ă  changer notre rapport aux autres, aux objets et Ă  l’environnement. Une rencontre modĂ©rĂ©e par la journaliste Valentine Faure (Le Monde) et en partenariat avec les PUF.

> mk2 Bibliothùque, à 19 h 30

> JEUDI 19 JANVIER

ARTS ET LITTÉRATURE

« Comment l’art et l’écriture nous aident face Ă  la mort ? » Avec Vinciane Despret, Justine Augier et le journaliste et essayiste Jean-Marie Durand (Philosophie magazine). > mk2 BibliothĂšque, Ă  20 h

> LUNDI 23 JANVIER

HÉLÈNE FRAPPAT – TIPPI HEDREN, MELANIE GRIFFITH, DAKOTA JOHNSON : RÉCIT D’UNE TRAGÉDIE HOLLYWOODIENNE

Une rencontre en mots et en images modĂ©rĂ©e par la journaliste Élisabeth Philippe (L’Obs), suivie d’une signature.

> Mk2 Nation, à 20 h

d’une guerre juste. En mobilisant la distinction traditionnelle entre jus ad bellum et jus in bello, nous tñcherons de comprendre les enjeux philosophiques de cette question.

> mk2 Nation, à 20 h

> JEUDI 26 JANVIER

GÉRALD BRONNER – LES CROYANCES COLLECTIVES

« Les mĂ©tamorphoses du marchĂ© des croyances et des opinions. »

> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă  20 h

> MARDI 31 JANVIER

ADÈLE VAN REETH – L’ÉPREUVE DU DEUIL : SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLES ?

ROBERTO

CASATI – L’OCÉAN : UNE INVITATION À PHILOSOPHER

« Une philosophie de l’ocĂ©an est-elle possible ? » Comment l’ocĂ©an nous amĂšne-t-il Ă  penser et repenser nos vies ? Philosophe spĂ©cialiste des sciences cognitives, Roberto Casati propose, dans

> MARDI 24 JANVIER

MARYLIN MAESO – LA VIOLENCE EN FACE

« Y a-t-il des guerres justes ? » Les rĂ©cents Ă©vĂ©nements en Ukraine relancent le vieux dĂ©bat philosophique sur l’existence

« Face Ă  la mort, ne rĂ©alisons-nous pas que nous sommes rĂ©solument inconsolables ? » Dans son nouvel ouvrage, Inconsolable (Gallimard), la philosophe AdĂšle Van Reeth s’interroge sur la mort, celle de son pĂšre, et par extension sur le drame universel que constitue la perte d’un ĂȘtre aimĂ©. Une disparition qui suspend tout de la vie ordinaire, aprĂšs quoi rien n’est plus pareil et auquel il faut pourtant finir par se rĂ©soudre
 Une rencontre modĂ©rĂ©e par le journaliste Olivier Pascal-Moussellard (TĂ©lĂ©rama). > mk2 BibliothĂšque, Ă  20 h

renfort correction : Claire Breton | stagiaire mk2 Institut : Marguerite Patoir-ThĂ©ry  | a collaborĂ© Ă  ce numĂ©ro : Jean-Marie Durand | publicité | directrice commerciale : stephanie.laroque@mk2. com | cheffe de publicitĂ© cinĂ©ma et marques : manon.lefeuvre@mk2.com | responsable culture, mĂ©dias et partenariats : alison.pouzergues@mk2. com | cheffe de projet culture et mĂ©dias : claire. defrance@mk2.com

ImprimĂ© en France par SIB imprimerie — 47, bd de la Liane — 62200 Boulogne-sur-Mer

no 04 – hiver 2022-2023
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MK2 INSTITUT MAGAZINE Ă©diteur MK2 + — 55, rue TraversiĂšre, Paris XIIe — tĂ©l. 01 44 67 30 00 — gratuit directeur de la publication : elisha.karmitz@mk2. com | directeur de mk2 Institut : guy.walter@mk2. com | rĂ©dactrice en chef : josĂ©phine.dumoulin@ mk2.com | directrice artistique : Anna
| graphiste : Ines
| coordination
com | secrĂ©taire de rĂ©daction : Vincent TarriĂšre |
Parraguette
Ferhat
Ă©ditoriale : juliette.reitzer@mk2.com, etienne.rouillon@mk2.
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MOIS-CI CHEZ

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TROISCOULEURS #194 - hiver 2022 by TROISCOULEURS - Issuu