Journal cinĂ©phile, dĂ©fricheur et engagĂ©, par > noâ194 / hiver 2022-2023 / GRATUIT AU CINEMA LE 18 JANVIER 2023 MK2 INSTITUT Tippi Hedren, Melanie Griffith, Dakota Johnson : une tragĂ©die familiale p. 88 MACHA MĂRIL « Je trouve que le cinĂ©ma nâest plus assez radical » p. 30 DES FILMS IBĂRES BIEN EnquĂȘte sur le nouveau cinĂ©ma espagnol p. 26 JIM JARMUSCH Ă Marrakech, il nous a parlĂ© de ses films prĂ©fĂ©rĂ©s p. 6 Interview dâun des derniers titans de Hollywood qui osent encore se mouiller JAMES CAMERON
U N FILM DE URSULA MEIER
memento
AVEC ELLI SPAGNOLO, INDIA HAIR, DALI BENSSALAH, BENJAMIN BIOLAY, ĂRIC RUF ET THOMAS WIESEL
PAR LA RĂALISATRICE DE HOME ET DE LâENFANT DâEN HAUT
TROISCOULEURS
Ă©diteur MK2â+ â 55, rue TraversiĂšre, Paris XII e â tĂ©l. 01 44 67 30 00 â gratuit directeur de la publicationâ: elisha.karmitz@mk2.com | rĂ©dactrice en chefâ: juliette.reitzer@mk2.com | rĂ©dactrice en chef adjointeâ: time.zoppe@mk2.com | rĂ©dacteursâ: quentin.grosset@mk2.com, josephine.leroy@mk2.com | directrice artistiqueâ : Anna Parraguette  | graphisteâ: Ines Ferhat | secrĂ©taire de rĂ©dactionâ: Vincent TarriĂšre | renfort correctionâ: Claire Breton | stagiaireâ: Margot Pannequin | ont collaborĂ© Ă ce numĂ©roâ: LĂ©a AndrĂ©-Sarreau, Margaux Baralon, Julien BĂ©court, Lily Bloom, Tristan Brossat, Thomas Choury, Camille Dumas, Marilou Duponchel, Julien Dupuy, AnaĂ«lle Imbert, Corentin LĂȘ, Damien Leblanc, Olivier Marlas, Belinda Mathieu, Wilfried Paris, Laura Pertuy, RaphaĂ«lle Pireyre, Perrine Quennesson, Bernard Quiriny, CĂ©cile Rosevaigue, Paul RothĂ© & CĂ©lestin, Ethan-Williams et Louison | photographesâ: Ines Ferhat, Julien LiĂ©nard | illustratriceâ: Sun Bai | publicité | directrice commercialeâ: stephanie.laroque@mk2.com | cheffe de publicitĂ© cinĂ©ma et marquesâ: manon.lefeuvre@mk2. com | responsable culture, mĂ©dias et partenariatsâ: alison. pouzergues@mk2.com | cheffe de projet culture et mĂ©diasâ: claire.defrance@mk2.com
Illustration de couvertureâ: Nicky Barkla pour TROISCOULEURS
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ĂDITO
Au fond, qui est James Cameronâ? En se penchant sur la carriĂšre dâun des derniers grands rĂ©alisateurs de Hollywood, on a pĂȘchĂ© plein de rĂ©ponses. Câest un auteur de blockbusters â et pas des moindres, Titanic et Avatar Ă©tant, en tenant compte de lâinflation, deux des trois films ayant rapportĂ© le plus dâargent de toute lâhistoire du cinĂ©maâ; un fanatique hardcore de science-fiction (il a signĂ© une sĂ©rie documentaire et un livre majeurs sur le sujet, Histoire de la science-fiction, regroupant ses entretiens avec George Lucas, Steven Spielberg ou Guillermo del Toro)â; un dingue dâinnovation qui a mis au point des technologies de
pointe tant pour la 3D que pour les prises de vue sous-marines, la capture de mouvement ou la conception dâimages virtuellesâ; un titan de Hollywood en somme, que dis-je, un roc, qui semble insubmersible, battant tous les records de budget comme de recettes. Mais Cameron, câest aussi un explorateur (on parle quand mĂȘme dâun type qui a Ă©tĂ© le premier Ă atteindre en solitaire le fond de la fosse des Mariannes, Ă plus de 11 kilomĂštres de profondeur, dans lâocĂ©an Pacifique), un visionnaire, un Ă©cologiste convaincu, un artisan qui ne rĂ©flĂ©chit pas en termes de franchise et nâa de cesse de placer lâhumain â câest-Ă -dire les personnages et leurs interprĂštes â au cĆur de ses Ćuvres monumentales. La derniĂšre en date, en salles cet hiverâ: le tant attendu Avatar 2. La Voie de lâeau. TournĂ© en 3D et en haute frĂ©quence (Ă quarante-huit images par seconde, contre vingt-quatre habituellement,
ce qui amplifie notamment lâimpression dâimmersion), le film se dĂ©roule en partie sous les ocĂ©ans de la planĂšte Pandora oĂč lâon suit les aventures intimes et dantesques dâune famille de Naâvi (les crĂ©atures longilignes bleues au visage fĂ©lin imaginĂ©es par Cameron pour le premier opus, sorti en 2009). Avatar 2 sâimpose comme le filmsomme du cinĂ©aste tant il rĂ©unit Ă merveille toutes ses obsessions. CâĂ©tait lâoccasion rĂȘvĂ©e dâattraper dans nos filets (et ce ne fut pas une mince affaire, il a fallu ondoyer finement pour obtenir ces quatorze prĂ©cieuses minutes dâentretien en tĂȘte Ă tĂȘte) ce gros poisson qui surnage dans les eaux troubles dâun Hollywood qui ne fait bien souvent plus que du timide canotage.
hiver 2022-2023 â noâ194 05 © 2018 TROISCOULEURS â ISSN
/ dépÎt
Toute
Sommaire P. 78 DĂCRYPTAGE â LES NOUVELLES HĂROĂNES DU JEU VIDĂO P. 81 SON â BONNIE BANANE ET FLAVIEN BERGER CINĂMA CULTURE P. 20 JAMES CAMERON, LE TITAN LE PLUS HUMAIN DE HOLLYWOOD P. 26 ENQUĂTE â LE RENOUVEAU DU CINĂMA ESPAGNOL P. 30 LâENTRETIEN FACE CAMĂRA â MACHA MĂRIL P. 46 PORTRAIT â PARK JI-MIN, RĂVĂLATION DE RETOURĂSĂOUL P. 42 CINEMASCOPE : LES SORTIES DU 14 DĂCEMBRE AU 25 JANVIER
1633-2083
légal quatriÚme trimestre 2006
reproduction, mĂȘme partielle, de textes, photos et illustrations publiĂ©s par mk2â+ est interdite sans lâaccord de lâauteur et de lâĂ©diteur â Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.
EN BREF
P. 6 LâENTRETIEN DU MOIS â NICOLAS PARISER P. 12 RĂGLE DE TROIS â JIM JARMUSCH P. 16 LES NOUVEAUX â JULIETTE JOUAN ET NANS LABORDE-JOURDĂA
+ UN CAHIER MK2 INSTITUT DE 10Â PAGES EN FIN DE MAGAZINE
JULIETTE REITZER
P. 84 PAGE JEUX
EN BREF
En 1950, Hollywood fait sa crise de la quarantaine. Billy Wilder tire un portrait cynique de cette industrie qui vient de voir sâĂ©crouler son premier Ăąge dâor. Il y raconte les destins croisĂ©s et maudits dâun scĂ©nariste ratĂ© (William Holden) et dâune ancienne vedette du muet espĂ©rant son grand retour (Ă©poustouflante Gloria Swanson)⊠Un classique parmi les classiques, qui dissĂšque avec prĂ©cision la violence du systĂšme hollywoodien oĂč seule lâillusion rĂšgne en maĂźtre.
Infos graphiques
MĂȘme lieu, autre Ă©poque. AprĂšs le mĂ©lodrame musical La La Land, Damien Chazelle replonge, avec Babylon, dans la machine infernale hollywoodienne, quelque cent ans plus tĂŽt. Les annĂ©es 1920, les AnnĂ©es folles. Entre dĂ©cadence, excĂšs en tout genre et bouleversement du parlant, le cinĂ©aste revient sur les traces cocaĂŻnĂ©es de lâindustrie du cinĂ©ma made in U.S.A. Se regarder dans le miroir, pour le meilleur et surtout pour le pire, voilĂ bien un exercice
IN HOLLYWOODONCEUPONA TIMEâŠ
Câest le grand jeu de Quentin Tarantino depuis Inglourious Basterdsâ: corriger lâhistoire, avec un petit twist dont seul le cinĂ©ma a la recette, pour aider Ă panser les Ăąmes. Avec Once Upon a Time⊠in Hollywood (2019), le cinĂ©aste nous plonge Ă la fin des annĂ©es 1960, dans le dĂ©clin du cinĂ©ma classique hollywoodien. Les stars dâhier peinent Ă se faire une place dans ce nouvel Hollywood oĂč tous les tabous et les interdits explosent. En parallĂšle, câest la fin de lâinnocence de toute une Ă©poque, dĂ©finitivement dĂ©truite par le meurtre de lâactrice Sharon Tate, que le cinĂ©aste tente de retarder.
MULHOLLAND DRIVE
Ă la fois fantaisie onirique, cauchemar terrifiant et plongĂ©e sans air dans lâesprit de son rĂ©alisateur, David Lynch, Mulholland Drive (2001) est avant tout un trĂšs grand film sur les deux facettes de Hollywood. En racontant la rencontre amoureuse entre la jeune aspirante actrice Betty et lâamnĂ©sique Rita, Lynch sâenfonce dans les mĂ©andres dâune citĂ© oĂč la mĂ©daille et son revers coexistent sans cesse. MystĂ©rieux, le film nâen est que plus captivant, comme une balade Ă la nuit tombĂ©e sur cette fameuse route qui donne son nom au film.
PERRINE QUENNESSON
TROPIQUES
Pour pointer du doigt les travers de Hollywood, une parodie bien sentie fait toujours bien le travail. Dans Tonnerre sous les tropiques (2008), Ben Stiller imagine le tournage dâun film sur le ViĂȘt Nam qui tourne mal. Avec sa galerie de personnages allant du comĂ©dien Actors Studio en pleine course Ă lâOscar au fidĂšle des comĂ©dies potaches cherchant Ă ĂȘtre pris au sĂ©rieux, en passant par les producteurs odieux et irresponsables, tout le monde en prend pour son grade.
TONNERRE SOUS LES CHANTONS
La force de Hollywoodâ? Un mythe quasi inĂ©branlable. LâidĂ©e que tout peut arriver et que, la prochaine star du boulevard, câest peut-ĂȘtre bien toi. Stanley Donen, bien aidĂ© par Gene Kelly et Debbie Reynolds, rend compte avec une joie communicative de ce rĂȘve si idĂ©aliste mais si tentant. Dans cette lettre dâamour aux comĂ©dies musicales, sortie en 1953, qui en est une elle-mĂȘme, ils racontent la fin du muet, lâĂ©closion du parlant ainsi quâune magnifique histoire dâamour. Souvent imitĂ©, jamais Ă©galĂ©.
noâ194 â hiver 2022-2023 En bref 08
SO U S L A
EIULP
Ăa tourne
STEVEN SPIELBERG
Dâhumeur nostalgique, le septuagĂ©naire prĂ©pare un film sur Frank Bullitt, le flic de San Francisco incarnĂ© en 1968 par Steve McQueen dans Bullitt de Peter Yates et ressuscitĂ© pour ce projet sous les traits de Bradley Cooper. Alors quâon attend The Fabelmans, inspirĂ© de lâenfance de Spielberg en Arizona (au cinĂ©ma le 22 fĂ©vrier prochain), on se demande comment le cinĂ©aste amĂ©ricain sâemparera de lâesprit fast and furious du film de Yates.
YĂRGOS LĂNTHIMOS
AprĂšs The Lobster (2015) et Mise Ă mort du cerf sacrĂ© (2017), deux films nihilistes autour du sacrifice, le cinĂ©aste grec nous avait surpris avec La Favorite (2019), jeu de sĂ©duction grinçant et hilarant sur la cour dâAngleterre au xviiie siĂšcle avec notamment Emma Stone. Lâactrice sera au casting dâAnd, tournĂ© en Angleterre, dont le sujet reste confidentiel. Seul indiceâ: des images de tournage oĂč lâactrice Margaret Qualley, en nuisette sur un perron, accueille Jesse Plemons (The Power of the Dog de Jane Campion) pour lui faire un gros cĂąlin. Le mordant rĂ©alisateur se serait-il attendriâ?
JULIE DELPY
Lâactrice-rĂ©alisatrice nous avait laissĂ©s en 2021 avec sa drĂŽle de sĂ©rie On the Verge, sur la midlife crisis de quatre amies Ă Los Angeles. Pro de la navigation en eaux troubles, elle avait auparavant signĂ© le trĂšs rĂ©ussi My ZoĂ© (2019), un drame sur la filiation qui flirtait avec la science-fiction. De passage au festival international du film de Marrakech minovembre, elle a Ă©voquĂ© la prĂ©paration dâune «âcomĂ©die sur les rĂ©fugiĂ©s syriensâ» intitulĂ©e Barbarians. Ăa peut faire tiquer sur le papier, mais on pense Ă lâhumour aussi singulier que subtil de la cinĂ©aste, et ça va tout de suite mieux.
QUENTIN DUPIEUX
Câest devenu une habitudeâ: actualiser frĂ©nĂ©tiquement lâInstagram du rĂ©alisateur français pour ne pas louper la moindre image de clap qui y serait postĂ©e (sa maniĂšre dâannoncer ses projets). Et voici donc DAAAAAALIâ! Dans un flou vaporeux se devine la silhouette dâune blonde assise dans un bus vintage. Les tags qui accompagnent la photo nous informent quâon y retrouvera, entre autres, AnaĂŻs Demoustier, Ădouard Baer, Alain Chabat et Pio MarmaĂŻ. Lâimage pose une sĂ©rie dâĂ©nigmes. Dâabord, le film aura-t-il un rapport avec le fantasque artiste catalan qui donne son nom au titreâ? Les paris sont ouverts.
PABLO LARRAĂN
Le rĂ©alisateur chilien scelle sa trilogie fĂ©minine (le sidĂ©rant Jackie, centrĂ© autour de la first lady Jackie Kennedy, sorti en 2017â; le fantomatique Spencer, sur Lady Di, en dĂ©but dâannĂ©e) avec un (anti-)biopic sur la vie tumultueuse de Maria Callas, incarnĂ©e par Angelina Jolie, dont câest le grand retour. Un film qui promet dâĂȘtre aussi anticonventionnel que les prĂ©cĂ©dents. Le scĂ©nario, Ă©crit par le crĂ©ateur de la sĂ©rie Peaky Blinders, Steven Knight, suivra les derniers jours de la cĂ©lĂšbre chanteuse dâopĂ©ra dans le Paris des annĂ©es 1970.
JOSĂPHINE LEROY
Télérama
En bref hiver 2022-2023 â noâ194 09
Un éclatant trio, le plaisir est à son comble.
Sur le papier, X est un slasher doudou pour amoureux de cinĂ©ma bis. Ă la fin des seventies, une Ă©quipe de tournage loue une grange isolĂ©e au fin fond du Texas pour y rĂ©aliser un film pornographique. Le ranch appartient Ă un couple de rednecks Ă©vangĂ©listes dangereusement dĂ©crĂ©pits. La rencontre va, Ă©videmment, tourner au bain de sang. DĂšs la sĂ©quence dâouverture, Ti West nous ramĂšne avec un enthousiasme juvĂ©nile sur les terres horrifiques du Tobe Hooper de Massacre Ă la tronçonneuse. Mais X va bien au-delĂ de lâhommage vintageâ; sa malice est de pervertir les codes puritains usĂ©s du sla-
sher et dâoffrir une variation sensible et politique sur le dĂ©sir. Dans une mise en abyme joyeuse, on assiste Ă la fabrication du film Ă©rotique dans le film dâhorreur. Au lieu de plonger dans lâaction, Ti West sâattarde sur les scĂšnes de sexe filmĂ©es, les discussions de la petite bande pendant les pauses et leur libertĂ© sexuelle, dâune beautĂ© solaire, qui devient un refuge face Ă la barbarie Ă venir. En les voyant rire et faire lâamour avec dĂ©sinvolture, difficile de ne pas penser Ă Scream de Wes Craven et son Ă©nonciation des commandements du film dâhorreur â pour ĂȘtre la final girl (la «âderniĂšre survivanteâ»), il faut rester vierge. Coucher, de Psychose Ă It Follows en passant par Twilight, câest mourir Ă coup sĂ»r. Mais, chez Ti West, câest le plus prude de la bande qui se fera massacrer en premier et, ATTENTION SPOILER, celle qui survivra au massacre est Maxine, la bad girl bourrĂ©e dâambition et de cocaĂŻne, dont le sex-appeal brĂ»le la pellicule. Le mal est ailleurs, chez les vieux et plus particuliĂšrement chez Pearl, la vieille dame rongĂ©e par la frustration sexuelle.
Cette derniĂšre devient une tueuse psychopathe parce quâelle veut sa part de dĂ©sir. Tandis quâelle se glisse dans le lit de Maxine et se frotte Ă elle, sa libido se rĂ©veille tel un monstre. Elle aussi veut ĂȘtre regardĂ©e, touchĂ©e, jouir â et elle se vengera de tous ceux qui la rejettent. Chez Ti West, ce nâest plus «âsi tu couches tâes mortâ», mais «âsi tu ne veux pas coucher, tâes mortâ» et câest un twist fascinant, qui accouche de lâune des tueuses les plus ambivalentes de lâhistoire du slasher. Dâautant plus que lâactrice qui joue Pearl (Mia Goth) est Ă©galement celle qui interprĂšte Maxine. Maxine est une Pearl de demain, mise au ban de la sexualitĂ© par sa vieillesse. Ce coup de gĂ©nie nous invite Ă une rĂ©flexion profonde sur les liens entre cinĂ©ma dâhorreur et cinĂ©ma porno, qui sont tous deux, comme le rappelle le titre, classĂ©s X.
La phrase Ă offrir
à chaque jour ou presque, sa bonne action cinéphile. Grùce à nos conseils, enjolivez le quotidien de ces personnes qui font de votre vie un vrai film (à sketchs).
POURVOTRE
PETIT FRĂR E, pas trĂšs terre Ă terre POURVOTRE
revoir.â»
VOISINE, q ui a perdu sonchat
DerriĂšre sa caisse, elle se plonge Ă lâabri des regards dans les numĂ©ros du Nouveau DĂ©tectiveâ; ce qui pourrait ĂȘtre trĂšs flippant si elle nâĂ©tait pas (aussi) trĂšs solaire. Son cadeau de NoĂ«l est tout trouvĂ©â: le saisissant livre LâĆuvre de David Fincher. Scruter la noirceur du journaliste StĂ©phane Bouley, qui revient sur la façon dont le rĂ©alisateur de Seven, de Fight Club ou de Gone Girl sâempare des nĂ©vroses pour en tirer des films aussi brillants quâimplacables.
LâĆuvre de David Fincher. Scruter la noirceur de StĂ©phane Bouley (Third Ăditions, 520âp., 39,90ââŹ)
Son cĂŽtĂ© doux rĂȘveur Ă©tait souvent pointĂ© dans ses bulletins scolaires, dont vous vous moquiez gentiment. Sâil a depuis bien grandi, il a prĂ©servĂ© cette part dâinsouciance. Offrez-lui un sac inspirĂ© par lâunivers onirique du ThaĂŻlandais Apichatpong Weerasethakul, le rĂ©alisateur dâOncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antĂ©rieures). Les motifs, qui reprĂ©sentent une sĂ©rie de personnages fantastiques, ont Ă©tĂ© créés par le talentueux dessinateur Nathan Gelgud.
Tote bag collector Apichatpong Weerasethakul (Carlotta, 22ââŹ)
Pas un habitant de votre quartier nâest passĂ© Ă cĂŽtĂ© des affichettes quâelle a collĂ©es partout pour retrouver Patoune, son chat. Et pas un habitant de votre immeuble ne lâa vue sourire ces derniers jours. Pour lui redonner espoir, optez pour HyĂšnes du grand cinĂ©aste sĂ©nĂ©galais Djibril Diop Mambety (1945-1998). Hormis lâhistoire de vengeance qui sous-tend le film, il y a dâabord la rĂ©apparition magique de lâhĂ©roĂŻne, aprĂšs trente ans dâabsence. Comme quoi, rien nâest perdu.
HyĂšnes de Djibril Diop Mambety, en DVD et Blu-ray (JHR Films/CINEfil, 19,90ââŹ)
En bref noâ194 â hiver 2022-2023 10
JOSĂPHINE LEROY
LILY BLOOM
Comme le dit un personnage dans X de Ti West, sorti le 2 novembre dernier, «âtout le monde aime le sexe.â»
Et si lâabstinence Ă©tait plus dangereuse que le sexeâ?
«âLa
JOUIR POUR NE PAS MOURIR La sextape
plupart des cinĂ©astes ne voient pas ce quâils filment. Il faut dâabord voir, ensuite regarder et puis apprivoiser. Et
Le cinéaste français Jean-Marie Straub, disparu le 20 novembre dernier à 89 ans, dans Les Inrockuptibles en 2000.
POUR
© Capelight pictures OHG / Christopher Moss
VOTR ARCHANDE DE J OURNAUX , avid faits divers
LIFE Petit Ă©cran SĂRIE
Cette sĂ©rie chorale britannique en six Ă©pisodes, produite par la BBC, suit quatre familles qui se croisent dans un pavillon de Manchester. Une fine Ă©tude de caractĂšres, aussi universelle quâattachante, qui fait la part belle aux marges.
En physique, lâentropie est la mesure du dĂ©sordre de la matiĂšre. La mĂȘme fonction pourrait sâĂ©tendre Ă la sĂ©rie britannique Life tant celle-ci sâattache Ă dĂ©peindre les perturbations de lâexistence. En six Ă©pisodes, son crĂ©ateur, Mike Bartlett, parvient Ă tenir la promesse (pourtant large) contenue dans le titreâ: parler de la vie, tout simplement, et du chaos qui va avec. DĂšs le dĂ©but, rien nâest bien rangĂ© dans les quatre foyers qui se partagent un pavillon victorien Ă Manchester. Gail et Henry ont beau avoir trente ans de mariage derriĂšre eux, leur couple vacille lorsque la premiĂšre prend conscience de lâinsatisfaction chronique que lui a procurĂ©e sa vie de femme au foyer. David, le voisin calme et rangĂ©, est obligĂ© de partir seul en week-end sans son Ă©pouse. Belle, quadra cĂ©libataire, se retrouve coincĂ©e avec sa niĂšce lorsque sa sĆur est hospitalisĂ©e en psychiatrie. Quant Ă Hannah, elle sâapprĂȘte Ă avoir un enfant qui nâest pas celui de Liam, son compagnon, mais dâun coup dâun soir, Andy. Tous les trois ont beau ĂȘtre au courant et bien dĂ©cidĂ©s Ă sâorganiser, rien ne se dĂ©roulera comme prĂ©vu, Ă©videmment. Toute la rĂ©ussite de Mike Bartlett est dans cette observation fine et tendre de personnages au bord du prĂ©cipice, prĂȘts Ă tomber puis Ă se relever. Si elle a parfois un petit cĂŽtĂ© soap, la sĂ©rie est avant tout une belle Ă©tude de caractĂšres, doublĂ©e dâune entreprise de normalisation remarquable dans sa volontĂ© de mettre les marges (personnes ĂągĂ©es, racisĂ©es, handicapĂ©esâŠ) au centre sans jamais le surligner. Life fait partie de ces fictions qui touchent Ă tout, de la maternitĂ© au couple en passant par la solitude, et parviennent Ă sublimer le banal.
« ĂPOUSTOUFLANT DE BEAUTĂ. »
UN FILM
H. PĂLMASON
AU CINĂMA LE 21 DĂCEMBRE
En bref hiver 2022-2023 â noâ194
DE
11
sur Arte.tv
MARGAUX BARALON
© Arte.tv
LESVISITEURS
Trente ans aprĂšs sa sortie, la comĂ©die fantastique de Jean-Marie PoirĂ© reste furieusement culte. Au point dâavoir influencĂ©, pour le meilleur et pour le pire, la vision que le public se fait du Moyen Ăge.
Quand Les Visiteurs sort au cinĂ©ma fin janvier 1993, personne ne se doute de lâampleur du succĂšs que va connaĂźtre cette comĂ©die de Jean-Marie PoirĂ©. PortĂ© par le bouche-Ă -oreille, le film atteindra 13,78 millions dâentrĂ©es en France. Ce rĂ©cit dans lequel le comte Godefroy de Montmirail (Jean Reno) et son serviteur Jacquouille (Christian Clavier) se retrouvent transportĂ©s depuis lâan 1123 jusquâaux annĂ©es 1990 â oĂč ils rencontrent BĂ©atrice de Montmirail (ValĂ©rie Lemercier), la descendante de Godefroy â devint ainsi rapidement culte, malgrĂ© ses raccourcis historiques. «âLe Moyen Ăge, câest globalement mille ans. Et on va trouver dans le film des tenues qui correspondent aux viie et viiie siĂšcles, mais aussi des armes ou accessoires qui sont plutĂŽt des xive et xve siĂšcles. Mais ces dĂ©calages ne choquent pas, car on a ten-
dance Ă voir le Moyen Ăge comme une seule pĂ©riode un peu figĂ©eâ», tĂ©moigne Justine Breton, maĂźtresse de confĂ©rences en littĂ©rature française Ă lâuniversitĂ© de Reims Champagne-Ardenne et spĂ©cialiste de mĂ©diĂ©valisme. «âLe film joue avec les clichĂ©s. Câest trĂšs drĂŽle, car câest du comique de caractĂšre qui ne prĂ©tend pas transmettre une vision rĂ©aliste. Le seul Ă©lĂ©ment qui me fait tiquer est de voir combien ce film a infusĂ© tout un pan de la culture au point que beaucoup de personnes conservent lâidĂ©e quâau Moyen Ăge tout le monde Ă©tait sale. Or, on sait que les questions dâhygiĂšne Ă©taient trĂšs dĂ©veloppĂ©es, y compris pour les catĂ©gories sociales les plus basses. Un paysan ou un cerf comme Jacquouille nâaurait jamais eu des dents aussi abĂźmĂ©es.â» Avec son casting en Ă©tat de grĂące, sa musique exaltĂ©e signĂ©e Ăric LĂ©vi et les liens Ă©motionnels quâil tisse entre des personnages hauts en couleur et leurs descendants, Les Visiteurs nâen demeure pas moins, loin devant ses suites moins rĂ©ussies, un savoureux hommage Ă lâune des pĂ©riodes les plus fascinantes de lâhistoire de France.
RĂšgle de trois
JIM JARMUSCH
3 films que vos parents vous ont montrĂ©s, enfantâ?
On a rencontrĂ© le rĂ©alisateur amĂ©ricain mi-novembre au festival international du film de Marrakech, la veille de de la projection de son sublime film de vampires, Only Lovers Left Alive (2014), dans le cadre dâun hommage Ă lâactrice Tilda Swinton. Alors que son culte Ghost Dog. La Voie du samouraĂŻ (1999) ressort en salles, on dĂ©terre avec Jim Jarmusch ses premiers Ă©mois cinĂ©philes.
Un jour, on Ă©tait en vacances en Floride. Ma mĂšre, sans mon pĂšre, mâa emmenĂ© au drive-in pour voir Thunder Road, dans lequel Robert Mitchum [aussi corĂ©alisateur et producteur du film, sorti en 1958, ndlr] joue un contrebandier dâalcool. Câest un film dramatique trĂšs violent et trĂšs sombre. Depuis que je lâai vu, jâadore les films sur le crime. JâĂ©tais pourtant trĂšs jeune, jâavais peut-ĂȘtre 9 ans, mais ça mâa hantĂ©. Jâai commencĂ© Ă mâintĂ©resser de prĂšs au monde criminel, au cinĂ©ma et en littĂ©rature. Il y a eu aussi les films de Walt Disney, comme Dumbo. Jâai dĂ©testĂ©. Il y avait aussi de la violence dedans, mais trĂšs diffĂ©rente. La mĂšre est sĂ©parĂ©e de son petit, ça mâa traumatisĂ©. Je nâai plus voulu voir les films pour enfants de Disney aprĂšs ça. Et pour le troisiĂšme film⊠Avant ma naissance, ma mĂšre Ă©tait critique de cinĂ©ma Ă Akron, dans lâOhio. Elle Ă©tait trĂšs ouverte sur ce quâon regardait, elle ne mâa pas forcĂ© Ă voir quoi que ce soit. Elle me dĂ©posait parfois lâaprĂšs-midi dans une salle qui faisait un double programme de films de monstres, le temps pour elle dâaller faire les courses. Jâai vu des films comme LâĂtrange CrĂ©ature du lac noir, Danger planĂ©taire, Les Envahisseurs de la planĂšte rouge ou LâAttaque des crabes gĂ©ants au milieu dâenfants qui hurlaient. Jâadorais ça. Jây suis allĂ© plein de samedis aprĂšs-midi.
Lâactrice
13Â ansâ?
3 films de samouraĂŻs prĂ©fĂ©rĂ©sâ?
Vos
Câest trĂšs difficile⊠Bien sĂ»r, Les 7 SamouraĂŻs dâAkira Kurosawa, un chef-dâĆuvre. Le plus nihiliste et Ă©trange Ă mes yeux sâappelle Le Sabre du mal de Kihachi Okamoto (1966). Pour le troisiĂšme⊠Je ne sais pas. Peut-ĂȘtre celui avec lâenfant dans la poussette, le samouraĂŻ qui protĂšge son fils. Je ne me souviens pas du titre, le Wu-Tang utilisait tout le temps le thĂšme en sample dans ses premiers albums [il sâagit de Baby Cart. Le sabre de la vengeance de Kenji Misumi, 1972, ndlr].
Brigitte Bardot. Je lâai dĂ©couverte de maniĂšre Ă©rotique. Câest un peu embarrassant, mais, quand jâavais 13 ans, le film Et Dieu⊠crĂ©a la femme est passĂ© Ă la tĂ©lĂ©, tard le soir. CâĂ©tait dans lâOhio, diffusĂ© sur une chaĂźne publique, ils faisaient attention Ă lâĂ©poque, mais cette fois ils ont oubliĂ© de censurer la nuditĂ©. Ă cet Ăąge, voir le corps de Brigitte Bardot mâa semblĂ© incroyablement Ă©rotique. Elle nâest pas restĂ©e le summum Ă mes yeux puisque jâai eu lâoccasion de voir beaucoup de belles personnes depuis, mais, Ă lâĂ©poque, ça mâavait vraiment beaucoup Ă©mu.
Ghost Dog. La voie du samouraĂŻ de Jim Jarmusch (Les Acacias, 1âhâ56), ressortie le 14 dĂ©cembre
RECUEILLIS PAR TIMĂ ZOPPĂ
En bref 12 noâ194 â hiver 2022-2023
Flash-back Illustrationâ: Sun Bai pour TROISCOULEURS
DAMIEN LEBLANC
ou lâacteur dont vous Ă©tiez amoureux Ă
© Karim Tibari
PROPOS
Vos 3 personnages de vampires prĂ©fĂ©rĂ©sâ?
En tout premier, bien sĂ»r, le personnage jouĂ© par Max Schreck dans le Nosferatu de F.âW. Murnau (lire p.â14). Câest tout simplement le meilleur. Jâaime bien les vampires dans Les PrĂ©dateurs [de Tony Scott avec David Bowie, Catherine Deneuve et Susan Sarandon, 1983]. Jâai trouvĂ© ça intĂ©ressant, parce quâils sâĂ©loignent de la reprĂ©sentation traditionnelle. Et puis il y a ce film un peu kitsch, eurotrash, qui sâappelle The Velvet Vampire [de Stephanie Rothman, 1971, ndlr], un genre de film Ă©rotique lesbien softcore. Je ne sais pas pourquoi je pense Ă celui-lĂ , peut-ĂȘtre parce que je lâai vu rĂ©cemment⊠Il y a aussi tous les films de la Hammer avec Christopher Lee. Mais bien sĂ»r, le numĂ©ro un, câest BĂ©la Lugosi. Disons que Max Schreck et BĂ©la sont les rois des Dracula. Ah, mais il y a aussi un super film dâAbel Ferrara [The Addiction, 1996, ndlr]â! Bon, vous voyez, je suis nul pour faire des listes. Jâadore les vampires parce que ce ne sont pas des zombies. Ils sont intelligents, prudents, ils doivent protĂ©ger leur vie Ă©ternelle. Ce ne sont pas des crĂ©atures sans cervelle. Jâai toujours Ă©tĂ© du cĂŽtĂ© des vampires. Jâaimerais quâils existent vraiment et quâils dĂ©vorent les humains. Jâadorerais ĂȘtre un vampire et pouvoir continuer de vivre en absorbant toujours plus de choses. Vous imaginez combien de livres, de films et de musiques je pourrais absorberâ? Vous me direz, jâai fait un film qui parle de ça⊠[Only Lovers Left Alive, sorti en 2014, ndlr.]
3 rĂ©alisateurs pour faire un biopic sur vousâ?
JâespĂšre que ça nâarrivera jamaisâ! PitiĂ©, laissezmoi tranquilleâ! Et puis je nâaime pas du tout les biopics, sauf si câest fait de maniĂšre dĂ©calĂ©e. Par exemple, ceux de Roberto Rossellini sur saint François dâAssise [ Les Onze Fioretti de François dâAssise, 1951, ndlr] et Louis XIV [La Prise de pouvoir par Louis XIV, tĂ©lĂ©film de 1966, ndlr]. Il en a fait dâexcellents. Jâaime aussi le Marie-Antoinette de Sofia Coppola [sorti en 2006, ndlr], parce quâelle nâa pas cherchĂ© Ă coller Ă lâhistoire, câĂ©tait plus comme un poĂšme. Ăa, ça me plaĂźt. Je dĂ©teste les biopics qui enfilent les moments les plus dramatiques ou importants de la vie de la personne. Ce nâest pas une façon de faire le portrait de quelquâun⊠Donc, par pitiĂ©, ne laissez jamais quelquâun faire un biopic sur moi. Jâen serais horrifiĂ©.
Une femme indonésienne
Un film de Kamila Andini
21 DECEMBRE
En bref 13 hiver 2022-2023 â noâ194
©CARACTĂRES CREDITS NON CONTRACTUELS
ScĂšne culte NOSFERATU
DE F. W. MURNAU (1922)
Variation sur le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu (1922) de F.âW. Murnau est un film dâĂ©pouvante sĂ©minal et dĂ©sormais centenaire â câest aussi lâĆuvre la plus emblĂ©matique de lâExpressionnisme allemand. On y suit un jeune couple pris dans les griffes dâun vampire (Max Schreck) arrivĂ© de Transylvanie dans leur ville fictive de Wisborg. Dans cette scĂšne lancinante, muette comme le reste du film, le rĂ©alisateur joue de clairs-obscurs tranchants pour peu Ă peu crĂ©er une terreur informe.
LA SCĂNE
Aux barreaux de sa fenĂȘtre dans une propriĂ©tĂ© abandonnĂ©e, Nosferatu Ă©pie dâun regard hallucinĂ© sa future victime. Dans la maison dâen face, Ellen dort dans son lit, tandis que son compagnon, Hutter, sâest assoupi sur un fauteuil. Sentant que la crĂ©ature se rapprochedâelle,lajeunefemmesâagitedanssonsommeil,cequi rĂ©veille Hutter. Constatant son malaise, presque sa transe, celui-ci sort chercher de lâaide. Nosferatu monte alors lentement vers la chambredelajeunefemme.Lorsquâilentre,lagriffemenaçante, Ellen tombe de frayeur.
En bref 14 noâ194 â hiver 2022-2023
LâANALYSE DE SCĂNE
Lâouverture au noir fait surgir Nosferatu comme des limbes. Le quadrillage des fenĂȘtres brisĂ©es auquel il se tient de ses longues mains crochues Ă©voque ce motif propre Ă lâExpressionnisme allemandâ: la dĂ©chirure, signe dâun tourment. Au centre de lâimage, toutes les lignes de fuite convergent vers le visage livide et fendu du vampire, qui se dĂ©tache de lâobscuritĂ© du bĂątiment en ruine oĂč il a trouvĂ© refuge, comme un trauma qui prend toute la place. Le plan suivant, en montage alternĂ©, figurant Ellen se rĂ©veillant, renseigne sur le statut de cette image glaçante qui la hante alors quâelle se lĂšve et va ouvrir sa fenĂȘtre face au logis du monstre. On est au cĆur dâun cauchemar qui la persĂ©cute, mĂȘme Ă©veillĂ©e. Nosferatu entame une marche lente vers elle, que Murnau saisit dans un montage saccadĂ©, achevant de la rendre plus effrayante, plus obsĂ©dante. Tandis quâEllen sâĂ©vanouit et que Hutter va chercher de lâaide, un plan nous montre lâombre biscornue de Nosferatu monter les escaliers vers la chambre du couple. Au moment oĂč la crĂ©ature tend ses griffes, la main projetĂ©e sur le mur sâallonge. Et lorsque la silhouette des ongles de Nosferatu se resserre sur la mine Ă©pouvantĂ©e dâEllen, comme si le vampire lui arrachait le cĆur, il nâest plus un monstre mais lâangoisse pure qui dĂ©vore la lumiĂšre. On voit ce sentiment lancinant se tordre, comme sâil sâinsinuait partout sans que lâon puisse lâattraper. Murnau donne alors matiĂšre Ă la part insaisissable des songes les plus sombres.
Nosferatu. Une symphonie de lâhorreur de F.âW. Murnau coffret Blu-ray + DVD, version restaurĂ©e (Potemkine)
AU CINĂMA LE 25 JANVIER
En bref 15 hiver 2022-2023 â noâ194
QUENTIN GROSSET
LES NOUVEAUX
JULIETTE JOUAN
Dans LâEnvol , conte hybride et onirique dans la Normandie de lâentre-deux-guerres signĂ© de lâItalien Pietro Marcello, Juliette Jouan, 21 ans et originaire de Caen, irradie dâun flegme naturel quâelle arbore aussi dans la vie. Câest son premier rĂŽle au cinĂ©ma.
«âJuliette, 20 ans, doit savoir chanter et jouer de la musiqueâ», indique lâannonce de casting de LâEnvol (lire p.â64). «âCâest rigolo, on dirait toiâ», sâamuse son pĂšre, comĂ©dien de spectacle de rue et jazzman. IntriguĂ©e, Juliette Jouan dĂ©cide de se prĂȘter au jeu. Dans sa chambre, elle bricole des vidĂ©os «âĂ lâarracheâ» demandĂ©es par la production, dont une dans laquelle elle reprend au piano LâAccordĂ©oniste dâĂdith Piaf. Quelques allers-retours Ă Paris, et la voilĂ engagĂ©e dans le rĂŽle-titre du nouveau film de Pietro Marcello (Martin Eden). Ensemble, ils remanient les contours de ce personnage de rĂȘveuse
solitaire qui lui ressemble, pour lui donner plus de place, de libertĂ©, mais aussi de modernitĂ©. Dans la vie, Juliette Jouan, diplĂŽmĂ©e dâune double licence dâanglais et de cinĂ©ma (grande fan dâanimation, elle cite Coraline de Henry Selick en favori), est bel et bien musicienne. Elle a connu la rude exigence des cours du conservatoire («âCe nâĂ©tait pas facile, mais je ne regrette pas dâavoir tenuâ», nous confiet-elle, affichant un large sourire et une sĂ©rĂ©nitĂ© amusĂ©e) et adore jouer avec son groupe des reprises de Michael Jackson. Sur son ordi, elle compose aussi ses propres chansons (dont une Ă©crite pour le film), se cherche, explore les genres, citant le collectif de rap rennais Columbine, le groupe de rock Feu! Chatterton ou la chanteuse Jeanne Added en rĂ©fĂ©rences. GalvanisĂ©e par lâexpĂ©rience de la scĂšne, elle pourrait bien poursuivre avec le théùtre. En parallĂšle du cinĂ©maâ: «âJâaimerais bien que ça continue, cette histoire.â» Nous aussi.
LâEnvol de Pietro Marcello, Le Pacte (1âhâ40), sortie le 11Â janvier
En novembre, au festival ChĂ©ries-ChĂ©ris, son deuxiĂšme court, le gracieux LĂ©o la nuit, nous a beaucoup touchĂ©s par lâĂ©lan flottant et sensuel avec lequel il suit les bifurcations de son hĂ©ros, un pĂšre gay lâair toujours de passage.
Rares sont les cinĂ©astes qui savent comme lui filmer les courants dâair. Dans son court LĂ©o la nuit, jouant de douceur et de flou, Nans Laborde-JourdĂ a (dĂ©jĂ auteur de Looking for Reiko, dans lequel un Français part Ă Tokyo sur les traces dâune actrice de pinku eiga disparue) incarne un personnage papillonnant, toujours dans sa course. Dâun cĂŽtĂ©, Paul sâoccupe de son fils le jour de ses 8 ansâ; de lâautre, il se dĂ©robe avec des amants anonymes. On suit la fuite de ce hĂ©ros glissant Ă travers une forme fragmentaire, flĂąneuse, irrĂ©solue, qui a tout dâun jeu de piste espiĂšgle. «âJâai commencĂ© par un montage trĂšs ficelĂ©, puis jâai tout dĂ©construitâ», nous dit celui quâon sent marquĂ© par lâĂ©criture du «âjeâ» tout en
En bref 16 noâ194 â hiver 2022-2023
2
MARILOU DUPONCHEL
Photographieâ: Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
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NANS LABORDEJOURDĂA
dĂ©viations dâHervĂ© Guibert. Le rĂ©alisateur se projette autant dans la figure insouciante du pĂšre que dans celle du fils. « Je me suis beaucoup construit sur le fantĂŽme de la paternitĂ©â», raconte-t-il, Ă©voquant son adolescence pyrĂ©nĂ©enne fracturĂ©e par la mort de son pĂšre et la difficultĂ© dâĂ©voluer dans un milieu trĂšs hĂ©tĂ©ronormĂ©. Avec sa compagnie Toro Toro (quâil a cofondĂ©e avec son amie rencontrĂ©e au Conservatoire du Ve arrondissement, Margot Alexandre), le trentenaire fait aujourdâhui fleurir sa flamboyance Ă travers leurs spectacles RN134, Polyester ou Duet. «âOn travaille sur la crĂȘte entre le vrai et le faux, entre le noble et le mauvais goĂ»t.â» Son prochain court, BolĂ©ro, devrait lui aussi joyeusement sâĂ©parpillerâ: il racontera le retour sous pression dâun danseur dans ses PyrĂ©nĂ©es natales. Sa session drague va dĂ©river vers une immense procession carnavalesque dans des toilettes de supermarchĂ©. On est dĂ©jĂ prĂȘts Ă se perdre dans cette nouvelle Ă©chappĂ©e.
Duet de Margot Alexandre et Nans Laborde-JourdĂ a, du 26 au 28 janvier au Théùtre de lâAquarium
QUENTIN GROSSET
NOSTALGIA
un film de MARIO MARTONE
JANVIER
En bref 17 hiver 2022-2023 â noâ194 © COURAMIAUD CARACTĂRES CRĂDITS NON CONTRACTUELS
PIERFRANCESCO FAVINO
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Photographieâ: Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
LA GUERRE DES LULUS [FILM]
Au dĂ©but de la PremiĂšre Guerre mondiale, cinq gamins intrĂ©pides dĂ©cident de rejoindre la Suisse pour fuir les Allemands qui envahissent la Picardie⊠Un rĂ©cit tendre et haletant qui cĂ©lĂšbre la capacitĂ© des enfants Ă rĂ©inventer le monde pour surmonter les Ă©preuves. âąÂ Ma.âP. La
Lulus de Yann Samuell (Wild Bunch, 1âhâ49), sortie le 18Â janvier, dĂšs 9Â ans
Lâinterview
Ethan-Williams, 11 ans, et Louison, 10 ans, ont interviewĂ© le rĂ©alisateur de Neneh Superstar, un film sur une collĂ©gienne noire (interprĂ©tĂ©e par Oumy Bruni Garrel) qui intĂšgre lâĂ©cole de danse de lâOpĂ©ra de Paris et fait face Ă lâhostilitĂ© de la directrice et au harcĂšlement de certaines Ă©lĂšves Ă cause de son milieu social.
EthanÂWilliamsâ: EstÂce une histoire vraieâ?
Câest une fiction. LâĂ©cole de danse de lâOpĂ©ra fonctionne comme dans le film, mais lâhistoire racontĂ©e est romanesque.
Louisonâ: Comment asÂtu trouvĂ© lâactrice qui interprĂšte Nenehâ?
On a commencĂ© par afficher une annonce dans les cours de danse. On recherchait une jeune danseuse noire de 12 ans qui maĂźtrise le classique, le contemporain, et qui sache jouer la comĂ©die. En France, on nâa trouvĂ© personne, alors on est partis en Suisse, en Belgique, au Canada, dans les pays francophones africains, mais il y avait toujours quelque chose qui ne correspondait pas au rĂŽle. Ăa a mis en Ă©vidence quelque chose de terribleâ: Ă partir de 8-9 ans, les petites filles noires nâont pas accĂšs aux cours de danse classique de haut niveau. Il y a comme un plafond de verre, câest-Ă -dire un mur invisible quâon dresse devant elles, auquel elles se heurtent et qui les empĂȘche de continuer.
L.â: AsÂtu pensĂ© abandonnerâ?
Non, jâai mis en pause ma recherche et je me suis concentrĂ© sur les filles qui interprĂ©teraient les copines de promo de Neneh Ă lâĂ©cole de danse. Jâen ai retenu six, qui venaient toutes du mĂȘme cours. Et
LassĂ©e de devoir courir entre les oreillers des bambins qui ont perdu leurs quenottes, la Petite Souris fait ses bagages pour le pĂŽle Nord afin dâaider le PĂšre NoĂ«l⊠Un joli conte moderne qui sâamuse des traditions Ă travers un dessin tout en rondeur. âąÂ Ma.âP.
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Des sĂ©ances dâune durĂ©e adaptĂ©e, avec un volume sonore faible et sans pub, pour les enfants de 2 Ă 4 ans (BoutâChou) et Ă partir de 5 ans (Junior). samedis et dimanches matin dans les salles mk2, toute la programmation sur mk2.com
R a m z i B e n S l i m a n
L o u i s o n E t h a nW i l l i a m s
lĂ elles me disentâ: «âIl y a une fille qui est Neneh, on la connaĂźt, elle est dans notre coursâ!â» Elles avaient raison, Oumy Bruni Garrel [la fille de Valeria Bruni Tedeschi et de Louis Garrel, ndlr ] cochait toutes les casesâ: une danseuse classique noire de 12 ans qui joue la comĂ©die.
E.ÂW.â: AvezÂvous beaucoup travaillĂ© ensembleâ?
Oui, câest un rĂŽle de composition, et Oumy est une vraie actrice. En amont du tournage, pendant quatre mois, on a Ă©changĂ© des mails. Chaque jour elle mâenvoyait trois rĂ©fĂ©rences artistiques pour dĂ©finir son rĂŽle et bien connaĂźtre son personnage. La question Ă©taitâ: «âSi Neneh avait vĂ©cu au dĂ©but du siĂšcle, si elle Ă©tait musicienne, politique⊠Qui serait-elleâ?â» CâĂ©tait exigeant, mais câest un travail qui a ouvert la porte Ă la rĂȘverie.
E.ÂW.â: Lui estÂil arrivĂ© dâĂȘtre victime de racisme comme Neneh dans ses cours de danseâ?
Câest une question Ă laquelle seule Oumy peut rĂ©pondre, je ne veux pas prendre la parole Ă sa place. Ce que je peux te dire, câest quâelle Ă©tait unique dans son coursâ; jâimagine que son parcours dans la danse classique nâa pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille. Dâailleurs, lors du casting, Oumy a tout de suite mis les choses au point et
La critique de CĂ©lestin, 9 ans ERNESTETCĂLESTINE.
LE VOYAGE EN CHARABIE
SORTIE LE 14Â DĂCEMBRE
nous a ditâ: «âJâai 12 ans, ça va vous choquer mais je suis engagĂ©e politiquement, je vais Ă toutes les manifs antiracistes.â» Donc le film rentrait dans le champ de ses problĂ©matiques.
E.ÂW.â: AsÂtu vu ce genre de comportement quand tu Ă©tais Ă lâĂ©coleâ?
Jâai moi aussi Ă©tĂ© confrontĂ© Ă ce genre de situation, mais dans une moindre mesure. Pour Neneh, tout est exacerbĂ©, elle Ă©volue dans un milieu trĂšs compĂ©titif, et elle est la seule Noire.
E.ÂW.â: Quelle morale veuxÂtu faire passerâ? Le monde change, le plafond de verre se fissure. Il faut foncer. Le film Billy Elliot, sorti en 2000, a «âautorisé⻠les petits garçons Ă pratiquer la danse classique. Jâaimerais beaucoup que mon film encourage une gĂ©nĂ©ration de petites filles noires Ă vivre ses rĂȘves.
«âJâai adorĂ© parce quâil y a beaucoup de musique et de lâenquĂȘte, mĂȘme si câest pas trĂšs rĂ©aliste â je ne pense pas quâune souris peut ĂȘtre amie avec un oursâ; ou alors ce serait une souris morte. Ernest et CĂ©lestine nâont plus aucun sou. Ils doivent jouer du violon, mais lâinstrument dâErnest se casse. Pour le rĂ©parer, ils doivent aller dans un pays oĂč le do est la seule note autorisĂ©e. Câest horrible parce que la musique donne lâambianceâ: si elle est joyeuse, tu es joyeuxâ; si elle est triste, tu es triste. Lâhistoire dâenquĂȘte du film, câest quâil y a des rĂ©sistants, dont Mifasol, mon personnage prĂ©fĂ©rĂ©â: câest une justiciĂšre qui joue des mĂ©-
lodies. Elle se sert des oiseaux comme systĂšme de message de la rĂ©sistance, parce quâil y a beaucoup de musique dans la nature, comme le vent dans les arbres. Ce film montre quâil ne faut pas obĂ©ir aux ordres si les ordres ne sont pas bien. Si le prĂ©sident interdisait la musique, je ferais comme Mifasol et jâaurais pas peur que les policiers viennent me chercherâ!â»
Ernest et CĂ©lestine. Voyage en Charabie de J. Chheng et J.-C. Roger, Studio Canal (1âhâ19), sortie le 14 dĂ©cembre
PROPOS RECUEILLIS
PAR JULIEN DUPUY
18 noâ194 â hiver 2022-2023 En bref > La page des enfants
PROPOS RECUEILLIS PAR LOUISON ET ETHAN-WILLIAMS (AVEC CĂCILE ROSEVAIGUE)
Neneh Superstar de Ramzi Ben Sliman, Gaumont (1âhâ35), sortie le 25 janvier
Photographieâ: Ines Ferhat pour TROISCOULEURS
LE SECRET DES PERLIMS [FILM]
Cet Ă©blouissant film dâanimation brĂ©silien, du rĂ©alisateur du Garçon et le Monde, mĂȘle couleurs douces et flashy pour suivre deux agents secrets de royaumes rivaux qui doivent unir leur force pour sauver la ForĂȘt magique. âąÂ MARGOT PANNEQUIN
Le Secret des Perlims dâAlĂȘ Abreu (UFO, 1âhâ16), sortie le 18Â janvier, dĂšs 6Â ans
Guerre des
LA PETITE SOURIS ET LE PĂRE NOĂL [ALBUM]
La Petite Souris et le PĂšre NoĂ«l de Laurent et Olivier SouillĂ© et Florian PigĂ© (KalĂ©idoscope, 40âp., 13,50ââŹ), dĂšs 4 ans
Un ïŹlm de Marya Zarif et AndrĂ© Kadi AU CINĂMA LE 1er FĂVRIER
JAMES CAMERON COMME UN ROC
James Cameron ne connaĂźt pas la peurâ: il a orchestrĂ© le naufrage du Titanic, a plongĂ© au plus profond des ocĂ©ans, a dĂ©fiĂ© les puissants de Hollywood et a rĂ©volutionnĂ© Ă plusieurs reprises lâindustrie du cinĂ©ma. Et, pourtant, on dĂ©cĂšle une pointe dâanxiĂ©tĂ© chez cet homme dâune simplicitĂ© totale, la veille de la premiĂšre projection mondiale dâAvatar. La voie de lâeau. «âJe vous prĂ©viens, ce film est trĂšs diffĂ©rent du premier opus.â» Il faut dire que le cinĂ©aste a tout misĂ© sur ce projet monumental. Rencontre, au lendemain de la projection, avec le plus humain des titans du cinĂ©ma.
PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY
Illustrationâ: Nicky Barkla pour TROISCOULEURS
Cameron est une anomalie dans le petit monde du blockbuster amĂ©ricainâ: il est, selon le Livre Guinness des records, le seul cinĂ©aste Ă avoir atteint Ă deux reprises les cimes du box-office mondial puisque, en dollars constants, Titanic (1998) et Avatar (2009) occupent respectivement la troisiĂšme et la deuxiĂšme place de ce classement, juste derriĂšre le classique de 1939 Autant en emporte le vent de Victor Fleming. Mais Cameron sâest aussi imposĂ© comme un auteur Ă part entiĂšreâ: scĂ©nariste, rĂ©alisateur et coproducteur de la plupart de ses projets, il opĂšre la camĂ©ra sur la trĂšs grande majoritĂ© de ses plans, en assure quasi seul le montage et signe les dessins conceptuels clĂ©s de tous ses films. Cameron est aussi, Ă lâimage de son idole Stanley Kubrick, un cinĂ©aste ingĂ©nieurâ: avec Abyss (1989) puis Terminator 2. Le jugement dernier (1991), il initie la rĂ©volution numĂ©rique et lance le renouveau du cinĂ©ma en relief qui va, Ă son tour, contribuer Ă lâabandon des projections en pellicule. Il est, Ă ce titre, un authentique explorateur, portĂ© par cette volontĂ© forcenĂ©e de braver lâinconnu qui a nourri sa carriĂšre parallĂšle de documentaristeâ: outre ses multiples explorations des Ă©paves du Titanic et du Bismarck, le film Deepsea Challenge 3D. Lâaventure dâune vie suivait sa plongĂ©e dans la fosse des Mariannes, le lieu le plus profond des ocĂ©ans, quâil fut le premier au monde Ă atteindre en solitaire, en 2012. Câest dire si lâindustrie du cinĂ©ma a les yeux rivĂ©s sur la sortie dâAvatar. La voie de lâeau. BĂ©nĂ©ficiant dâun investissement record (on estime que le budget avoisine 350 millions de dollars), Cameron ambitionne avec ce projet de redonner ses lettres de noblesse au spectacle cinĂ©matographique. Sâappuyant sur les derniĂšres avancĂ©es en matiĂšre dâimage de synthĂšse, son film est tournĂ© en relief et en haute frĂ©quence, soit Ă quarante-huit images par secondes, contre les vingt-quatre habituelles. Une innovation qui accentue lâĂ©merveillement procurĂ© par les paysages grandioses de Pandora, une terre luxuriante exploitĂ©e par les Terriens au
En couverture <----- Cinéma
hiver 2022-2023 â noâ194
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dĂ©triment des peuplades sauvages qui lâhabitent, les Naâvi. Mais la haute frĂ©quence est surtout une technologie qui, comme le relief, permet une plus grande proximitĂ© avec les personnages. Et câest peut-ĂȘtre lĂ que rĂ©side la plus grande singularitĂ© de Cameronâ: conciliant le grandiose Ă lâintime, lâuniversel au personnel, le cinĂ©aste nâĂ©rige ces monuments cyclopĂ©ens que pour en extirper de fragiles instants de vie. Câest certainement dans cette Ă©quation quâil faut chercher le secret de son incroyable succĂšs. Et il est finalement logique que les personnages de son nouveau film soient au cĆur de lâentretien quâil nous a accordĂ©, une semaine Ă peine aprĂšs avoir apportĂ© la touche finale Ă ce film qui lui aura demandĂ© plus de dix ans de travail.
OĂč puisezÂvous lâĂ©nergie pour concevoir un tel filmâ?
Je veux simplement voir sur un Ă©cran de cinĂ©ma toutes ces idĂ©es qui sont dans ma tĂȘte depuis des annĂ©es. Je suis encore un enfant, câest de lĂ que vient mon Ă©nergieâ: «âEt si cette monture ressemblait Ă un espadonâ? Oh non, attends, jâai encore mieuxâ: faisons une sorte dâĂ©norme brochet crocodile avec ces dents acĂ©rĂ©esâ!â» Ăa, câest la premiĂšre impulsion. Ensuite, et seulement ensuite, je retravaille mes films pour ajouter une sophistication, disons, plus littĂ©raire. Ă ce titre, le hĂ©ros du film, lâex-soldat Jake Sully, aujourdâhui devenu un Naâvi pĂšre de quatre enfants, est un personnage trĂšs rectiligne dans son Ă©criture, puisque je lui oppose ici
un dilemme relativement simpleâ: «âDois-je sauver Pandora ou ma familleâ?â»
Câest dâailleurs la premiĂšre fois que vous filmez une famille avec deux parentsâ: il nây avait que des familles monoparentales dans vos prĂ©cĂ©dents films, comme Sarah et John Connor dans Terminator 2. Le jugement dernierâŠ
Vous pouvez y ajouter Ellen Ripley et la petite Newt dans Aliens. Le retour⊠Vous avez raison, mais câest surtout la relation dâun pĂšre avec ses fils qui mâintĂ©ressait ici. Je me suis senti enfin apte Ă parler de ces rapports humains parce que jâai pu les vivre, affronter cette tension. Je suis un pĂšre qui observe mes quatre enfants grandirâ: je vois comment ils se comportent, comment ils agissent les uns avec les autres. Maintenant quâils ont grandi, je peux aussi Ă©changer avec eux sur ce quâils ont vĂ©cu durant leur enfance. Je me suis aussi replongĂ© dans ma propre expĂ©rienceâ: qui Ă©tais-je quand jâavais 15 ou 16 ans, alors que jâĂ©tais pĂ©tri de doute, dâanxiĂ©tĂ© Ă propos du monde qui mâentouraitâ? Tous ces Ă©lĂ©ments ont nourri ma narration.
Vos acteurs travaillent dans un environnement trĂšs stĂ©rile, sur un plateau de performance capture, sans dĂ©cor. Comment nourrissezÂvous leurs interprĂ©tationsâ?
Avant le tournage, nous les avons tous emmenĂ©s dans la jungleâ: ils ont pu Ă©voluer au milieu dâun feuillage trĂšs dense, grimper sur des racines ou faire des bruits dâoiseau
pour se retrouver. Pour tout ce qui est liĂ© Ă la mer, nous les avons initiĂ©s Ă la plongĂ©e, et en particulier Ă lâapnĂ©e. Ils ont pu, notamment, Ă©voluer dans lâeau avec des raies manta. Ce fut une expĂ©rience trĂšs forte pour Cliff Curtis, qui joue Tonowari. Cliff, en tant que Maori, avait un tatouage de raie manta sur le ventre, mais il nâen avait jamais vu. Soudain, cette expĂ©rience a donnĂ© du sens Ă ce quâil portait sur sa peau, et ça a forcĂ©ment influencĂ© son interprĂ©tation. Durant
sâil nây a pas de dĂ©cor sur un plateau de performance capture, en revanche ils ont un simulacre de toutes les choses avec lesquelles ils doivent interagirâ: les montures, les lianes⊠Les acteurs et les personnages restent lâenjeu primordial dâun projet comme celui-ci. Jâavais Ă©crit trois suites Ă Avatar, et jâai dĂ©jĂ tournĂ© la deuxiĂšme qui rentre en postproduction pour deux ans en janvier. Mais le succĂšs des films suivants repose sur ces personnages et sur leurs problĂ©ma-
Ă©tions Ă 99â% de rĂ©ussite sur le premier opus. Cette fois, nous avons atteint les 100â%.â»
le tournage, nous essayons ensuite de leur donner un simulacre de ce que sont physiquement leurs personnagesâ: par exemple, tous les comĂ©diens ont une perruque qui correspond aux cheveux de leur personnage Naâvi. Les cheveux conditionnent Ă©normĂ©ment la façon de bouger la tĂȘte, les Ă©paules. Ils ont aussi quelques accessoiresâ: Sigourney voulait un chĂąle par exemple. Et
tiquesâ: si la seule chose qui passionne le public dans Avatar. La voie de lâeau est le spectacle et les merveilles de cet univers, le troisiĂšme opus ne pourra pas fonctionner.
Lâantagoniste, le colonel Miles Quaritch, est devenu un pur personnage de sciencefictionâ: dĂ©cĂ©dĂ© Ă la fin du premier film, il renait ici dans le corps dâun NaâVi. Il a
noâ194 â hiver 2022-2023 22 CinĂ©ma > En couverture
«âNous
Focus
JAMES CAMERON EN 7Â EXPLOITS
IL NâA JAMAIS SUIVI DâĂTUDES DE CINĂMA
Alors que, dans sa jeunesse, il enchaĂźne les petits boulots (camionneur et concierge notamment), James Cameron apprend en autodidacte toutes les ficelles du mĂ©tier en lisant des livres et des travaux dâĂ©tudiants en cinĂ©ma Ă la bibliothĂšque de lâuniversitĂ© de Californie du Sud, Ă Los Angeles.
IL A FAIT TERMINATOR POUR UNE MISĂRE
FormĂ© Ă lâĂ©cole de la sĂ©rie B auprĂšs du cĂ©lĂšbre Roger Corman en officiant sur ses productions, James Cameron boucle le tournage de Terminator (1985) pour moins de 7 millions de dollars et avec beaucoup dâastucesâ: le dernier plan du robot, oĂč lâon voit son Ćil qui sâĂ©teint, est filmĂ© avec une LED entourĂ©e de papier aluminium sur laquelle on a soufflĂ© de la fumĂ©e de cigarette.
IL A CONSTRUIT LE PLUS GRAND BASSIN DE TOURNAGE DE LâHISTOIRE
Pour les prises de vues sous-marines dâAbyss (1989), Cameron installe son Ă©quipe au cĆur dâun rĂ©acteur nuclĂ©aire abandonnĂ©â: ce cylindre de bĂ©ton de 20 mĂštres de haut et 65 mĂštres de diamĂštre est rempli de 30 millions de litres dâeau.
HOLLYWOOD EST TROP PETIT POUR LUI
Pour illuminer les 8 kilomĂštres dâautoroute nĂ©cessaires au tournage de la sĂ©quence de poursuite nocturne de Terminator 2 (1991), Cameron mobilise pendant trois semaines la totalitĂ© du matĂ©riel dâĂ©clairage disponible chez lâensemble des loueurs de Los Angeles.
IL A BLUFFĂ STANLEY KUBRICK
James Cameron rencontre son idole en 1994 et passe, Ă sa demande, plusieurs heures Ă lui expliquer comment il est parvenu Ă filmer le final de True Lies (1994), dans lequel, grĂące Ă des trucages numĂ©riques alors rĂ©volutionnaires, Arnold Schwarzenegger attaque un gratte-ciel occupĂ© par des terroristes Ă bord dâun avion de chasse.
IL A TERMINĂ LE FILM LE PLUS OSCARISĂ DE LâHISTOIRE SANS RECEVOIR UN DOLLAR
Face au budget inflationniste de Titanic (1998), la Fox panique. Pour terminer le film tel quâil lâentend, James Cameron renonce Ă son salaire et Ă son pourcentage sur les recettes. Avant de scotcher une lame de rasoir sur sa station de montage, avec un petit motâ: «âUse only if film sucksâ» («âĂ Â nâutiliser quâen cas de film nulâ»).
IL A ĂCHAPPĂ Ă LA MORT Ă BORD DE LA NAVETTE SPATIALE COLUMBIA
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, Cameron est en pourparlers avec la NASA pour ĂȘtre le premier homme Ă tourner dans lâespace, Ă bord de la station spatiale ISS. La NASA refuse et lui propose dâembarquer Ă bord dâun des prochains vols de la navette Columbia. Peu enclin aux compromis, Cameron dĂ©cline lâoffre. La navette se dĂ©sintĂšgre durant son voyage retour, en fĂ©vrier 2003. âąÂ J.âD.
DENIS MĂNOCHET
23 LES FILMS VELVET ET BAXTER FILMS PRĂSENTENT UN FILM DE GUILLAUME RENUSSON
AMIR
LE 4
ADVITAMDISTRIBUTION #LESSURVIVANTS hiver 2022-2023 â noâ194 En couverture <----- CinĂ©ma
ZAR
EBRAHIMI
JANVIER AU CINĂMA
suis encore un enfant, câest de lĂ que vient mon Ă©nergie.â»
les pensĂ©es de celui quâil fut, transfĂ©rĂ©es dans le corps dâune race quâil sâĂ©vertuait Ă combattre. Ce qui crĂ©e une tension formidable chez lui.
Câest particuliĂšrement prĂ©gnant avec la scĂšne dans laquelle il Ă©crase dans son poing le crĂąne de son prĂ©cĂ©dent corpsâ: câest de la pure science-fiction, et le genre me permet de dĂ©peindre un personnage qui est dans le dĂ©ni de sa prĂ©cĂ©dente existence. Quaritch est dans une angoisse existentielle. LâĂ©criture de ce personnage contribue au fait quâAvatar. La Voie de lâeau est, je pense, trĂšs diffĂ©rent de ce que les gens peuvent attendre dâune suite dâAvatar.
Câest indĂ©niable et pourtant, comme vous lâaviez dĂ©jĂ fait entre Terminator et Terminator 2. Le jugement dernier, vous installez des sĂ©quences miroirs entre les deux films.
Câest en particulier le cas du personnage de Quaritchâ: sa «ârenaissanceâ» dans un avatar renvoie Ă la «ârenaissanceâ» de Jake Sully dans son avatar telle quâon avait pu la voir dans le premier film. Ce dernier se montrait fougueux quand on transfĂ©rait son esprit dâhumain paraplĂ©gique dans ce corps artificiel de Naâvi. Mais, chez Quaritch, câest la rage et la dĂ©testation de soi qui primeâ: il frappe, cogne et finalement sâaccepte quand il comprend que son nouveau corps possĂšde des crocs carnassiers.
Comment se dĂ©roule le casting dâun film tournĂ© en performance capture, puisque la
plupart de vos acteurs interprĂštent des personnages en images de synthĂšseâ?
Câest exactement la mĂȘme chose que sur un film traditionnel, notamment parce que nos personnages numĂ©riques ressemblent Ă©normĂ©ment aux comĂ©diens qui les interprĂštent â mĂȘme sâils ont des yeux plus grands, des oreilles pointues, un faciĂšs fĂ©lin. Il ne fallait absolument rien perdre de leur interprĂ©tation. Je dirais que nous Ă©tions Ă 99â% de rĂ©ussite sur le premier opus. Cette fois, je pense que nous avons atteint les 100â%. Quand le visage numĂ©rique nâest pas convaincant, câest que nous ne sommes pas parvenus Ă dupliquer le fonctionnement organique du visage du comĂ©dien.
Ce fut particuliĂšrement complexe pour le personnage de Kiriâ: câest une Naâvi adolescente qui est jouĂ©e par Sigourney Weaver.
Or, Sigourney a 73 ans. Il a donc dâabord fallu comprendre le visage de Sigourney tel quâil est aujourdâhui, puis le transfĂ©rer sur le visage quâelle avait Ă 14 ans et ensuite nous avons pu crĂ©er Kiri.
Comment se dĂ©roule ce processus de rajeunissementâ?
Avec des tonnes de rĂ©fĂ©rences. Sigourney nous a donnĂ© des dizaines de photos dâelle jeune, mais aussi des vieux films de famille. Mais ce qui nous a le plus aidĂ©s, câest Alien.
Le huitiĂšme passager [rĂ©alisĂ© par Ridley Scott et sorti en 1979, ndlr]. Elle avait une bonne vingtaine dâannĂ©es lors du tournage, et le film comporte Ă©normĂ©ment de plans trĂšs rapprochĂ©s dâelleâ: câĂ©tait une matiĂšre
premiĂšre formidable pour, par exemple, Ă©tudier de façon approfondie la structure particuliĂšre de sa mĂąchoire. CâĂ©tait Ă©normĂ©ment de travail, mais câĂ©tait indispensable pour saisir lâessence de ce que fut la jeune Sigourney. CâĂ©tait Ă©mouvant de voir cette connexion entre cette dame de 73 ans et la jeune femme quâelle fut.
Il y a aussi son jeuâ: elle parvient Ă bouger, se mouvoir comme une adolescente. Oui, elle a rĂ©ussi Ă adopter les postures parfois Ă©tranges des adolescents, elle tripotait ses cheveux quand elle Ă©tait nerveuse par exemple. Elle a passĂ© beaucoup de temps avec des ados pour observer leur comportement. Au dĂ©but du projet, elle mâa prĂ©venuâ: «âJim, je ne ferai pas la voix du personnageâ!â» Mais finalement elle y est parvenue, sa voix a notamment grimpĂ© dâune octave, sans quâelle sâen aperçoiveâ! Kiri est un personnage trĂšs cher Ă mon cĆur. DĂ©jĂ parce quâelle ne peut exister que grĂące aux technologies mises en place sur le filmâ: la performance capture, nos logiciels dâanimation faciale, les rendus de la peau et la modĂ©lisation des yeux Et elle sâinspire beaucoup de ma propre fille qui, pendant une annĂ©e entiĂšre, se cachait le visage sous une capuche. Je nâai pas vu son visage durant toute sa quatorziĂšme annĂ©eâ!
Vous ĂȘtes vĂ©gane depuis plus de dix ans, avez dĂ©veloppĂ© des cultures pĂ©rennes de lĂ©gumineuses riches en nutriments dans une exploitation au Canada et vous
dĂ©noncez notre dĂ©connexion avec la nature dans Avatar. Comment ĂȘtre fidĂšle Ă cet engagement Ă©cologiste en tournant un tel blockbusterâ?
Nous avons Ă©tabli trĂšs tĂŽt quelle serait la quantitĂ© dâĂ©nergie nĂ©cessaire et, Ă la suite de ces Ă©tudes, nous avons fait installer un mĂ©gawatt de panneaux solaires sur le toit de notre studio. Non seulement ils ont fourni lâĂ©nergie nĂ©cessaire pour tous nos ordinateurs et nos serveurs, mais nous avons obtenu en prime un surplus que nous avons pu vendre aux Manhattan Beach Studios. CâĂ©tait donc une trĂšs bonne affaire financiĂšrement, en plus de nous garantir une empreinte carbone nĂ©gative. Nous avons Ă©galement mis en place une cantine et une table de rĂ©gie exclusivement vĂ©ganes, que ce soit Ă Los Angeles, pour les sections en performance capture, ou en Nouvelle-ZĂ©lande pour tout le reste Je suis trĂšs pragmatique sur ces choses-lĂ . Il aurait Ă©tĂ© absurde de ne pas se montrer responsable sur ces points compte tenu du propos du film.
Avatar. La voie de lâeau de James Cameron, Walt Disney (3âhâ12), sortie le 14 dĂ©cembre
noâ194 â hiver 2022-2023 24 CinĂ©ma > En couverture
«âJe
UN FILM DE PIETRO MARCELLO avec la participation de YOLANDE MOREAU CG CINĂMA ET AVVENTUROSA PRĂSENTENT LOUIS GARREL JULIETTE JOUAN RAPHAĂL THIĂRY NOĂMIE LVOVSKY L'ENVOL AU CINĂMA LE 11 JANVIER âUN COUP DE CĆUR ENTRE RĂVE ET RĂALITĂâ LE FIGARO
LâOurs dâor Ă Berlin pour Nos soleils de Carla SimĂłnâ; Javier Bardem et PenĂ©lope Cruz nommĂ©s la mĂȘme annĂ©e aux Oscarsâ; les impressionnants Pacifiction dâAlbert Serra et As bestas de Rodrigo Sorogoyen projetĂ©s le mĂȘme jour Ă Cannes⊠Cette annĂ©e, le cinĂ©ma espagnol a retrouvĂ© des couleurs sur la scĂšne internationale. EnquĂȘte sur les causes de cette rĂ©jouissante vitalitĂ©. Depuis plusieurs mois, la frĂ©nĂ©sie festivaliĂšre du cinĂ©ma espagnol traduit une vitalitĂ© qui impressionne par la quantitĂ©, la qualitĂ© et la variĂ©tĂ© des films produits. Une palette qui sâĂ©tend jusquâau cinĂ©ma dâanimation, qui nâĂ©tait jusquâalors pas vraiment le fort du cinĂ©ma ibĂ©rique. AprĂšs le sacre aux Oscar du court mĂ©trage dâAlberto Mielgo, The Windshield Wiper, le dĂ©tonnant Unicorn Wars dâAlberto VĂĄzquez (en salles le 28 dĂ©cembre) a fait sensation au prestigieux festival international du film dâanimation dâAnnecy. Entre lâĂ©motion suscitĂ©e par la veuve dâune victime
de lâE.T.A. dans le thriller Les Repentis dâIcĂar BollaĂn et les rires que provoquent Javier Bardem dans la comĂ©die acide El buen patrĂłn de Fernando LeĂłn de Aranoa, il y en a pour tous les goĂ»ts. Plus quâun frĂ©missement, il semble sâagir dâun phĂ©nomĂšne dâampleur, dans lequel la France tient une place impor-
niñas. Une visibilitĂ© des rĂ©alisatrices que lâon doit en partie aux efforts du gouvernement espagnol pour renforcer la diversitĂ© dans un secteur jusquâalors trĂšs masculin. «âNous avons dĂ©cidĂ© depuis 2020 de rĂ©server un minimum de 35â% des aides Ă la production Ă des films rĂ©alisĂ©s par des femmesâ», nous
eu maille Ă partir avec un cinĂ©ma dâauteur trĂšs progressisteâ», rappelle-t-elle.
UNE RĂCONCILIATION DIFFICILE
tanteâ: le thriller franco-espagnol As bestas de Rodrigo Sorogoyen, avec Marina FoĂŻs et Denis MĂ©nochet, a cartonnĂ©, alors que les tourments polynĂ©siens de BenoĂźt Magimel dans le dernier film dâAlbert Serra ont chamboulĂ© les cinĂ©philes. Les coproductions franco-espagnoles se multiplient et les festivals hexagonaux consacrĂ©s au cinĂ©ma hispanique sont en pleine forme. Le festival marseillais CineHorizontes a rĂ©compensĂ© en novembre Nos soleils de Carla SimĂłn (lire p.â28 et p.â66) et La maternal de Pilar Palomero, dĂ©jĂ aurĂ©olĂ©e de quatre Goyas â les CĂ©sars espagnols â lâannĂ©e derniĂšre pour Las
explique Beatriz Navas, directrice gĂ©nĂ©rale de lâInstitut de la cinĂ©matographie et des arts audiovisuels (ICAA), rattachĂ© au ministĂšre de la Culture espagnol.
Plus largement, lâarrivĂ©e au pouvoir en 2018 du gouvernement socialiste de Pedro SĂĄnchez a amplement favorisĂ© lâĂ©lan actuel, rĂ©sultat de quatre annĂ©es dâefforts financiers et de forte promotion des films Ă lâĂ©tranger, comme nous lâa indiquĂ© Pilar MartĂnezVasseur, codirectrice du festival du cinĂ©ma espagnol de Nantes et professeure en histoire et civilisation de lâEspagne contemporaine. «âLa droite et le Parti populaire ont toujours
MalgrĂ© le succĂšs des films espagnols Ă lâĂ©tranger, la situation dans le pays est loin dâĂȘtre rĂ©jouissante. «âIl y a toujours eu un grand dĂ©samour du public et des critiques espagnols pour notre cinĂ©maâ», nous explique Andrea G. Bermejo, rĂ©dactrice en chef du mensuel CinemanĂa. «âIl y a tout de mĂȘme eu de belles exceptions ces derniers moisâ», souligne-t-elle, citant lâexemple de Nos soleils, qui a quasiment atteint les 400â000 entrĂ©es et dĂ©passĂ© les 2 millions dâeuros de recettes. Des chiffres trĂšs rarement atteints pour un film dâauteur. «âCes derniĂšres semaines, neuf films espagnols se sont classĂ©s dans le Top 20 du box-office. Câest une proportion extraordinaireâ», se fĂ©licite de son cĂŽtĂ© la directrice gĂ©nĂ©rale de lâICAA. Les films dâauteur espagnols restent certes trĂšs loin des 2,4 millions de spectateurs de la comĂ©die Padre no hay mĂĄs que uno 3 et des 3,2 millions pour le blockbuster dâanimation amĂ©ricain
CinĂ©ma > EnquĂȘte
26 «âEn Espagne, 35â% des aides vont Ă des femmes cinĂ©astes.â» noâ194 â hiver 2022-2023
Les Minions 2. Mais lâaccueil rĂ©servĂ© par les Espagnols Ă Nos soleils couronne le talent de Carla SimĂłn, dĂ©couverte en 2017 avec Ăté 93, dĂ©jĂ rĂ©compensĂ© du Prix du meilleur premier film Ă Berlin. Quand on demande Ă Ăric Lagesse de Pyramide, distributeur de ces deux films, si le cinĂ©ma espagnol nâa pas eu tendance Ă Ă©clipser ces derniers mois les films latino-amĂ©ricains, celui qui sortira en mars prochain le thriller colombien LâĂden, Prix de la Semaine de la critique Ă Cannes, et coproduit par une sociĂ©tĂ© française, rappelle quâ«âau Mexique, en Argentine ou au Chili, le nombre de nouveaux films de qualitĂ© reste extrĂȘmement impressionnant. Mais il semble en effet quâil y ait en ce moment davantage dâenvie du public français pour les films espagnols.â» Un appĂ©tit qui peut sâexpliquer en partie par les thĂšmes et lâaudace des auteurs actuels.
NOUVELLE GĂNĂRATION
Nos soleils, centrĂ© sur une famille de paysans sommĂ©e dâabandonner ses vergers au profit de panneaux solaires, symbolise lâintĂ©rĂȘt renouvelĂ© des cinĂ©astes espagnols pour le thĂšme de la ruralitĂ©. Dans son premier film, El agua, Ă©galement prĂ©sentĂ© cette annĂ©e Ă Cannes Ă la Quinzaine des rĂ©alisateurs, Elena LĂłpez Riera (lire p.â28) sâintĂ©resse aux croyances autour de la crue dâune riviĂšre dans une bourgade du Sud-Est espagnol. Un nouveau regard sur cette Espagne abandonnĂ©e que Rodrigo Sorogoyen dĂ©peint si bien dans As bestas, oĂč il est cette fois question dâinstallation dâĂ©oliennes au fin fond de la Galice. Les films de cette nouvelle gĂ©nĂ©ration de cinĂ©astes mettent Ă©galement en avant la question de la maternitĂ©, et fixent davantage leur regard sur lâadolescence. Un thĂšme finalement peu abordĂ© depuis le chef-dâĆuvre de Carlos Saura CrĂa cuervos⊠en 1976. «âJe pense que Carlos Saura ou Pedro AlmodĂłvar ont surtout eu de lâinfluence sur la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©denteâ», avance JosĂ© Luis Rebordinos, directeur du festival international du film de Saint-SĂ©bastien. Sans observer de rĂ©elle rĂ©volution dans les formes cinĂ©matographiques, il se dit lui aussi impressionnĂ© par le nombre, la qualitĂ© et la diversitĂ© des films. Preuve de ce foisonnement, il considĂšre que, outre les Ćuvres dĂ©jĂ citĂ©es, les nouveaux films de Carlos Vermut, Alberto RodrĂguez, Isabel Coixet, Fernando Franco, Juan Diego Botto, Jaime Rosales, Isaki Lacuesta, Oriol Paulo ou encore Mikel Gurrea sont majeurs. «âJe parlerais davantage dâun renouveau gĂ©nĂ©rationnel que dâun changement de paradigmeâ», nous confie JonĂĄs Trueba, lâun des rĂ©alisateurs les plus intĂ©ressants et singuliers de ce nouvel Ă©lan hispanique. Un artiste capable aussi bien de sĂ©duire avec un docu-fiction de trois heures quarante sur la jeunesse madrilĂšne (Qui Ă part nous, 2021) quâavec Venez voir (sortie le 4 janvier, lire p.â66), comĂ©die dramatique dâĂ peine plus dâune heure sur la sociĂ©tĂ© espagnole post-Covid. Il aura fallu attendre 2020 et son cinquiĂšme long mĂ©trage pour quâon le dĂ©couvre en France. «âQuand je lui ai proposĂ© de sortir Eva en aoĂ»t, il Ă©tait hyper Ă©tonnĂ©, il disait que ça nâintĂ©resserait pas le public françaisâ!â» se remĂ©more BĂ©nĂ©dicte Thomas,
aftersun
Un film de Charlotte Wells Avec Paul Mescal et Frankie Corio
LE 1ER FĂVRIER AU CINĂMA
« Un amour pÚre-fille qui séduit tout sur son passage » Konbini
« Une grùce empreinte de tristesse » Le Monde
«Un rare moment de tendresse et de délicatesse » Le Figaro
EnquĂȘte < CinĂ©ma
27 hiver 2022-2023 â noâ194
PARK JI-MIN CHARLOTTE VINCENT ET KATIA KHAZAK PRĂSENTENT UN FILM DE DAVY CHOU RETOUR A SEOUL OH KWANG-ROK GUKA HAN KIM SUN-YOUNG YOANN ZIMMER HUR OUK-SOOK ET LOUIS-DO DE LENCQUESAING [ ]25 JANVIER AU CINĂMA âPROFOND ET ĂCLATANT.â TROIS COULEURS Les Films du Losange / www.ïŹlmsdulosange.com
FOUGUE SENTIMENTALE
jâai un mĂ©rite,
lĂ â: ne pas avoir eu peur.â»
MACHA MĂRIL
Visage malicieux de la Nouvelle Vague, comĂ©dienne de théùtre audacieuse, Ă©crivaine et fidĂšle accompagnatrice de talents⊠à 82 ans, Macha MĂ©ril nâa rien perdu de la rĂ©bellion joyeuse de ses 20 ans. Alors que paraĂźt son livre LâHomme de Naples, et que la CinĂ©mathĂšque française organise une grande rĂ©trospective autour de la Nouvelle Vague, on lâa rencontrĂ©e dans son salon, entourĂ©es de tableaux abstraits. Lâinclassable artiste remonte avec verve le fil de ses beaux souvenirs, engagĂ©s et amoureux.
Vous publiez LâHomme de Naples, le rĂ©cit de votre histoire dâamour mouvementĂ©e avec le grand photographe italien Luciano DâAlessandro. Pourquoi ressentiezÂvous le besoin de reconstituer cette partie de votre passĂ© sentimentalâ?
Je suis Ă un Ăąge oĂč le passĂ© me saute Ă la gueule. Ăa mâest arrivĂ© plusieurs fois. Une fois quand jâai retrouvĂ© Michel Legrand, mon amour de jeunesse, au bout de cinquante ans, ce qui a bouleversĂ© ma vie quand mĂȘme [Macha MĂ©ril et le musicien, disparu en 2019, avaient vĂ©cu une courte idylle en 1964 Ă Rio de Janeiro, avant de se remettre ensemble en 2013, ndlr]. Le deuxiĂšme moment, câest quand Jean-Luc Godard est dĂ©cĂ©dĂ©. Alors, tout dâun coup, on a redĂ©couvert ce film formidable quâest Une femme mariĂ©e [elle incarne lâhĂ©roĂŻne de ce film sorti en 1964, ndlr].
Vous aviez conçu Ă lâĂ©poque un roman graphique Ă partir des photogrammes du film. Oui, câest le producteur Anatole Eliacheff, mari de Françoise Giroud [figure majeure de la presse française, qui a cofondĂ© en 1953 LâExpress avec Jean-Jacques Servan-Schreiber et a Ă©tĂ© secrĂ©taire dâĂtat Ă la Condition fĂ©minine sous ValĂ©ry Giscard dâEstaing, ndlr], qui mâavait suggĂ©rĂ© de faire quelque chose autour du film. Jâai eu lâidĂ©e dâutiliser les pho-
togrammes. Et jâai compris que, quand on arrĂȘte lâimage dâun film, elle nâest jamais tout Ă fait nette. Ce rĂ©el qui Ă©chappe, câest dâune beauté⊠Ăa a donnĂ© ce livre, aujourdâhui collector [Journal dâune femme mariĂ©e, cosignĂ© avec Jean-Luc Godard et paru aux Ă©ditions DenoĂ«l en 1965, ndlr]. Le film lui-mĂȘme est un petit miracle. Il est trĂšs spĂ©cial. Comme on dit en italien, cotto e mangiato («âaussitĂŽt cuit, aussitĂŽt mangĂ©â»). Godard mâavait choisie parce quâil pensait que jâavais une charpente, que je ressemblais Ă une sculpture dâAristide Maillol. Sur le tournage, il Ă©tait trĂšs chagrinĂ© par sa rupture avec Anna Karina. Il lui Ă©crivait des bafouilles tous les jours. Il avait ce sujet des mystĂšres de la procrĂ©ation en tĂȘte depuis un bon moment. Et donc il a pensĂ© Ă cette hĂ©roĂŻne qui a un mari, un amant, et tombe enceinte. Elle va voir le gynĂ©co qui lui demandeâ: «âQui est le pĂšre, sâil vous plaĂźtâ?â» Quand il comprend quâelle ne sait pas, il est dĂ©semparĂ©. Le pauvre type, câĂ©tait un vrai gynĂ©coâ! Jean-Luc, câĂ©tait ça sa merveille, il mĂ©langeait le reportage, le documentaire avec la fiction.
Comment le film, qui aborde des enjeux trĂšs modernes, aÂtÂil Ă©tĂ© reçuâ?
On est allĂ©s au Festival de Venise, oĂč il a Ă©tĂ© censurĂ©, car câĂ©tait trĂšs catho. Le film,
qui sâappelait au dĂ©part La Femme mariĂ©e â on nous a demandĂ© de changer «âlaâ» en «âuneâ», pour ne pas dire que toutes les femmes Ă©taient adultĂšres â, Ă©tait considĂ©rĂ© comme irrĂ©vĂ©rencieux. Ils voulaient me donner le Prix dâinterprĂ©tation, ils me lâont enlevĂ© au dernier moment, parce que lâĂglise catholique a dit «âpas possible, on ne peut pas couronner un tel filmâ».
Votre corps est trÚs fragmenté dans Une femme mariée. Un peu comme dans Au pan coupé de Guy Gilles, sorti en 1968.
Oui, je suis lĂ tout le temps, mais en tout petits morceaux. Mais câĂ©tait compliquĂ© aprĂšs Une femme mariĂ©e, parce que je sentais que je risquais dâĂȘtre la femme dâun seul film. Comme RenĂ©e Falconetti, qui a fait La Passion de Jeanne dâArc de Carl Theodor Dreyer [film sorti en 1928, ndlr].
Votre participation Ă la Nouvelle Vague a Ă©tĂ© de courte durĂ©e. Pourtant, vous en ĂȘtes un des visages les plus marquants. La CinĂ©mathĂšque organise en ce moment une grande rĂ©trospective autour du mouvement. Vous vous sentez icĂŽnisĂ©eâ?
Jâai lâimpression que jâincarne un passĂ© dont beaucoup de jeunes sont nostalgiques. Il y a une chercheuse qui mâa contactĂ©e pour
CinĂ©ma > Lâentretien face camĂ©ra
© D.âR. 30 noâ194 â hiver 2022-2023
«âSi
câest celui Â
faire un livre sur les actrices de la Nouvelle Vague. Je me suis rendu compte que jâĂ©tais la derniĂšre survivante. Enfin, il y a Alexandra Stewart [vue dans des films de Pierre Kast ou de Louis Malle, ndlr] et moi. Les autres â Anna Karina, Bernadette LafontâŠÂ â, elles ont toutes disparu. Ăa me donne une missionâ: celle dâĂȘtre en forme, pour montrer que nous nâĂ©tions pas des femmes quelconques. Et je pense que vous, votre gĂ©nĂ©ration, ĂȘtes hĂ©ritiĂšres de tout ce que, nous, on a dĂ©blayĂ© Ă ce moment-lĂ . Le cinĂ©ma a eu un rĂŽle considĂ©rable dans lâĂ©mancipation des femmes. Non seulement avec lâavĂšnement de cinĂ©astes femmes comme AgnĂšs Varda, mais aussi par sa maniĂšre dâaborder certains sujets. Quand on me dit que Godard Ă©tait misogyne, je disâ: «âMais attendez une minute, il a parlĂ© des femmes en des termes trĂšs nouveauxâ!â» Je pense que câest une des raisons pour lesquelles ses films choquaient. Alors, bon, je vais me faire des ennemis â elle en particulier â, mais quand on me dit «âBrigitte Bardot, femme libreâ», nonâ! CâĂ©tait une femme-objet. Tout ce que nous avons essayĂ© dâĂ©viter dâĂȘtre.
Sur le site de lâINA, il y a une archive datant de 1959 dans laquelle on vous voit prĂšs de la Sorbonne puis Ă votre premier casting. Lâhomme qui vous auditionne vous dit quâil recherche un visage plus allongĂ© que le vĂŽtre mais que vous pourriez bien faire lâaffaire. QuâestÂce qui se passait dans votre tĂȘte Ă cet instantâ?
Ah ouiâ! CâĂ©tait sur le boulevard Saint-Michel. Et le type qui mâavait interviewĂ©e Ă©tait une espĂšce de salopard qui me draguait Ă mort. Je lâai rabrouĂ©, en prenant le risque quâil ne passe pas lâinterview. Quand jâai commencĂ©, jâavais 17 ans, jâĂ©tais blonde avec une choucroute, on se mettait des trucs autour de la taille [elle mime une ceinture quâelle serre, ndlr] â je me rappelle encore comme ça faisait mal â parce que câĂ©tait le modĂšle absolu. Mais jâai vite compris que câĂ©tait la fausse route. Il faut bien se rappeler que nous Ă©tions tous politisĂ©s. Et, moi, cette prise de conscience, je la dois Ă mes compagnons, aux Ă©tudiants de Saint-Germain-des-PrĂ©s. Je ne viens pas du tout dâun milieu politisĂ©, mais dâune famille Ă©migrĂ©e russe [les Gagarine, dâascendance noble, qui est arrivĂ©e en France dans les annĂ©es 1920 avec le statut dâapatride, comme elle le raconte dans son livre Vania, Vassia et la fille de Vassia, ndlr], on faisait tout ce quâon pouvait pour survivre. Mes sĆurs Ă©taient plutĂŽt de droite. Moi, jâĂ©tais championne de bebop [une danse nĂ©e dans les caves de Saint-Germain-desPrĂ©s, ndlr]. JâĂ©tais fauchĂ©e, mais jâai rencontrĂ© beaucoup de monde. Et donc tout ce cinĂ©ma-lĂ qui naissait a correspondu Ă un Ă©veil. Il fallait lutter contre de Gaulle, qui incarnait une bourgeoisie que nous rejetions.
Alors lâambiguĂŻtĂ© de la part de tous ces braves jeunes cinĂ©astes, câest que, tout de mĂȘme, ils faisaient du cinĂ©ma et usaient leurs fonds de culotte Ă la CinĂ©mathĂšque pas seulement pour lâamour de lâart, mais aussi pour avoir de jolies fillesâ! Nous, les filles, on voulait seconder lâart cinĂ©matographique â qui, Ă ce moment-lĂ , rattrapait son retard sur le Nouveau Roman ou lâarchitecture nouvelle. Il fallait secouer ce cinĂ©ma qui Ă©tait plan-plan.
Lâentretien face camĂ©ra < CinĂ©ma
Comment avezÂvous vĂ©cu cette effervescence de la Nouvelle Vagueâ?
AU CINĂMA LE 4 JANVIER
ET DIALOGUES PHILIPPE LIORET IMAGE GILLES HENRY (AFC) MONTAGE ANDRĂA SEDLACKOVA DĂCORS THIERRY ROUXEL ASSISTANTE Ă LA MISE EN SCĂNE LAURE MONRRĂAL SON JEAN-MARIE BLONDEL ĂRIC TISSERAND OLIVIER TOUCHE CASTING CORALIE AMADEO DIRECTEURS DE PRODUCTION FRANĂOIS HAMEL ANTOINE THĂRON (ADP) MUSIQUE ORIGINALE FLEMMING NORDKROG PRODUIT PAR MARIELLE DUIGOU ET PHILIPPE LIORET COPRODUCTEUR JOSEPH ROUSCHOP UNE COPRODUCTION FIN AOĂT ORANGE STUDIO FRANCE 3 CINĂMA GAPBUSTERS AVEC LA PARTICIPATION DE OCS FRANCE TĂLĂVISIONS WALLIMAGE (LA WALLONIE) EN ASSOCIATION AVEC SOFITVCINĂ 8 ET CINĂCAP 4 AVEC LE SOUTIEN DE LA PROCIREP EN COPRODUCTION AVEC RTBF (TĂLĂVISION BELGE), SHELTER PROD VOO ET BE TV PROXIMUS AVEC LE SOUTIEN DE TAXSHELTER.BE ET ING ET DU TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FĂDĂRAL DE BELGIQUE ET LâAIDE DU CENTRE DU CINĂMA ET DE LâAUDIOVISUEL DE LA FĂDĂRATION WALLONIE-BRUXELLES VENTES INTERNATIONALES ORANGE STUDIO DISTRIBUTION FRANCE PANAME DISTRIBUTION JEAN-PIERRE LORIT NASSIM LYES MYRIEM AKHEDDIOU ARSĂNE MOSCA FĂJRIA DĂLIBA MARIE DOMPNIER PHOTO GUY FERRANDIS 2022 © FIN AOĂT PRODUCTIONS ORANGE STUDIO FRANCE CINEMA GAPBUSTERS UN FILM DE PHILIPPE LIORET 16 ANS SABRINA LEVOYE TEĂLO AZAĂS PAR LE RĂALISATEUR DE JE VAIS BIEN, NE TâEN FAIS PASâ WELCOMEâ LE FILS DE JEANâ 31 hiver 2022-2023 â noâ194
SCĂNARIO
Il y a des gens qui nâont pas embrayĂ©. Mais vous savez, câest toujours comme çaâ: quand il y a une poussĂ©e trĂšs moderne, en gĂ©nĂ©ral, le public ne suit pas. Câest avant tout des gens dĂ©sireux de la montĂ©e du progrĂšs qui comprennent tout de suite. Pendant et aprĂšs la guerre dâAlgĂ©rie, il y avait des cinĂ©astes qui faisaient un cinĂ©ma dâextrĂȘme droite. La sociĂ©tĂ© française Ă©tait trĂšs archaĂŻque. On Ă©tait en guerre contre ça. Et, nous les femmes, on a Ă©tĂ© les premiĂšres Ă fumer dans la rue, on commençait Ă sâautoriser Ă porter des pantalons. Moi, je mâĂ©tais inscrite Ă lâĂ©cole du TNP [le Théùtre national populaire, alors dirigĂ© par Jean Vilar, ndlr] et pas au Conservatoire â quâon considĂ©rait comme trĂšs bourgeois. Chaque film quâon faisait Ă©tait lâobjet dâune discussion publique et dâune discussion entre
«âLâĂglise catholique a dit âon ne peut pas couronner un tel filmâ.â»
nousâ: les rĂ©alisateurs, les producteurs â Anatole Dauman [qui a produit des films de Godard, de Chris Marker ou dâAlain RobbeGrillet, ndlr] ou Marin Karmitz [fondateur de la sociĂ©tĂ© mk2, qui Ă©dite ce magazine, ndlr] â, mais aussi les acteurs. Jâavais deux mythes. Celui de lâActors Studio, dâabord. Je suis allĂ©e aux Ătats-Unis dans les annĂ©es 1960, mais jâai trouvĂ© ça ridicule. Jâai jouĂ© dans Mercredi soir, 9 heures avec Dean Martin, alors que jâadorais le cinĂ©ma de John Cassavetes, les livres de Tennessee Williams. Et puis jâavais ce deuxiĂšme mythe, cette fois tout Ă fait valableâ: câĂ©tait le cinĂ©ma italien.
Et vous vous ĂȘtes installĂ©e en Italie juste aprĂšsâ?
Oui, je suis partie y vivre pendant dix ans. Pendant les années 1970, il y avait les Bri-
gades rouges. Roberto Rossellini, Luchino Visconti Ă©taient morts, ça a tout brouillĂ©. Et câĂ©tait trop tard pour me rattacher Ă ce cinĂ©ma que jâaimais tant. Jâai Ă©pousĂ© Gian Vittorio Baldi, un producteur de documentaires. Ce coup de foudre pour lâItalie, je lâai toujours. Les gens vivent bien, mangent bien, sâhabillent bien, sont drĂŽles, sympathiques, un peu filous. Ăa ressemble Ă ce que la Russie a Ă©tĂ© pendant une pĂ©riode du communisme â pas depuis Vladimir Poutine, mais avant. Il y avait une sorte de fraternitĂ© qui faisait que câĂ©tait vivable. Ăa nâa pas Ă©tĂ© des annĂ©es heureuses professionnellement, parce que je nâavais pas le physique dâune femme italienne. Je parlais italien sans un poil dâaccent, mais ils ne me considĂ©raient pas.
Quelle est la premiĂšre image de cinĂ©ma qui vous a marquĂ©eâ?
Quand jâĂ©tais petiteâ? Je ne sais pas, mais quand jâai commencĂ© Ă frĂ©quenter la CinĂ©mathĂšque, jâavais Ă©tĂ© frappĂ©e par Citizen Kane, par Roberto Rossellini⊠Pour nous, les films dâHenri Verneuil, tout ça, câĂ©tait du caca. Je trouve quâon nâest pas assez radical maintenant.
AprĂšs avoir lu le scĂ©nario dâAu pan coupĂ© de Guy Gilles, vous avez fondĂ© la sociĂ©tĂ© Macha Films pour soutenir le projet.
Jâai aussi produit Quatre nuits dâun rĂȘveur de Robert Bresson, jâai coproduit un film de Pier Paolo Pasolini, un autre de Jean-Marie Straub⊠Ma sociĂ©tĂ© existe toujours, mais je mâoccupe surtout de théùtre.
Longtemps invisibilisĂ©e, lâĆuvre de Guy Gilles renaĂźt â fin octobre, elle a fait lâobjet dâune rĂ©trospective. Comment votre rencontre sâestÂelle faiteâ? CâĂ©tait tout Ă fait particulier. Guy me croise dans la rue â il habitait rue de SevignĂ©, pas loin dâici. Il me ditâ: «âOhâ! Jâai envie de te filmer.â» Alors ça, jâai trouvĂ© que câĂ©tait brut, animal. Et je pense que, chez les trĂšs grands cinĂ©astes, câest ça le moteur. On tournait par bribes, Ă cinq six. Guy Ă©tait charmant, mais toujours tendu, solitaire. Il regardait tout. Comme mon photographe, il avait toujours son appareil Leica autour du cou. Jâai tendrement aimĂ© Guy. Si le sida ne lâavait pas emportĂ©, je pense quâil aurait continuĂ© Ă ĂȘtre un immense cinĂ©aste. Quand on a fait Au pan coupĂ©, il avait eu un accueil incroyable de Marguerite Duras. Elle disait que câĂ©tait le plus beau film dâamour quâelle avait jamais vu. Il Ă©tait dans cette lignĂ©e-lĂ . Jâavais aussi fait avec lui le trĂšs beau Crime dâamour [sorti en 1982, ndlr]. Quand il a commencĂ© Ă faire autre chose, ça nâa pas marchĂ©. On lui a dit quâil fallait quâil fasse un grand film, mais il aurait
dĂ» rester comme Marguerite Durasâ: continuer Ă faire ses films trĂšs singuliers, forts, beaux, artisanaux, avec son talent Ă lui. Les trois grands films que jâai pu faire, câest Une femme mariĂ©e de Godard, Au pan coupĂ© de Guy et Roulette chinoise de Rainer W. Fassbinder. Câest quand mĂȘme des gens qui Ă©taient libres. Câest-Ă -dire quâils pouvaient tourner sans avoir un producteur sur le dos. Ils travaillaient seuls, et moi câest quelque chose auquel je crois beaucoup.
Quels ont Ă©tĂ© vos plus grands exploits comme actriceâ?
Dans le film de Fassbinder [Roulette chinoise, sorti en 1976, ndlr], je jouais une sourdemuette. Il fallait faire des gestes trĂšs compliquĂ©s. Dans une scĂšne, il me faisait danser avec des bĂ©quilles, et il fallait que je tombe Ă la renverse comme ça [elle mime la chute, ndlr]. Jâai dĂ©couvert que la langue des signes nâest pas internationale, comme on lit sur les lĂšvres. Donc il fallait que jâapprenne la rĂ©plique en allemand et quâensuite je fasse les signes. Avec AgnĂšs Varda aussi, qui mâa foutue Ă poil dans une baignoire pour Sans toit ni loi, Ă©lectrocutĂ©e [dans ce film culte, Macha MĂ©ril incarne Mme Landier, une spĂ©cialiste des platanes qui raconte, juste aprĂšs avoir Ă©chappĂ© Ă une Ă©lectrocution dans son bain, sa rencontre fortuite avec Mona, la jeune vagabonde au destin tragique, incarnĂ©e par Sandrine Bonnaire, ndlr]. Mais câĂ©tait pour me brimer un peu, parce que jâavais demandĂ© quâelle engage StĂ©phane Freiss [qui y joue un ingĂ©nieur agricole qui sauve Mme Landier, et avec lequel Macha MĂ©ril a vĂ©cu une histoire dâamour, ndlr]. Ăa me rappelle une femme morte que jâai jouĂ©e dans Les Frissons de lâangoisse de Dario Argento. LĂ , câĂ©taient vraiment les effets spĂ©ciaux. Jâavais des bouts de vitre collĂ©s sur le cou pendant des heures. CâĂ©tait pas trĂšs amusant. Mais avec les trĂšs grands comme ça, je suis dâune docilitĂ© totale.
CinĂ©ma > Lâentretien face camĂ©ra
1 2 2 Une femme mariée (1964) de Jean-Luc Godard © Gaumont
32 noâ194 â hiver 2022-2023
1
Vous Ă©tiez proche de Marguerite Duras. Vous nâavez jamais travaillĂ© ensembleâ? Jâai failli faire un film avec elle. Elle avait Ă©crit un scĂ©nario pour moi et Lucia BosĂš [grande actrice italienne vue chez Federico Fellini et Michelangelo Antonioni, ndlr] â la plus belle de toutes, elle avait un nez Ă la Barbara, quand je lâai vue jâai Ă©tĂ© trĂšs troublĂ©e, jâai eu la mĂȘme rĂ©action quâun fan. Le scĂ©nario de Marguerite sâappelait La Chaise longue [adaptation de son livre DĂ©truire, dit-elle, sorti en 1969, ndlr]. Elle nâavait pas encore rĂ©alisĂ© de film et cherchait quelquâun. On est allĂ©es toutes les trois voir Joseph Losey en Angleterre. Il nous a vues, nous a Ă©coutĂ©es et nous a dit «âI donât work on imposed castâ» («âje ne fais pas un film dont on mâimpose le castingâ»). Marguerite Ă©tait vexĂ©e comme un pouâ! En revenant dans lâavion, je lui avais ditâ: «âMais Marguerite, faites-le vous-mĂȘme.â» Câest moi qui lui ai mis le pied Ă lâĂ©trier. Et elle a fait le film, mais sans Lucia et moi [avec Catherine Sellers et Nicole Hiss, sous le titre DĂ©truire, dit-elle, ndlr]â! Ăa nâa pas empĂȘchĂ© quâon reste proches. LâannĂ©e derniĂšre, jâai fait la piĂšce SorciĂšre Ă partir de ses textes. Jâaurais vraiment voulu quâelle soit lĂ pour la voir.
La critique de cinĂ©ma Murielle Joudet a rĂ©cemment sorti un livre sur le rapport des actrices Ă leur vieillesse, La Seconde Femme. Vous, vous avez lâair extrĂȘmement en paix avec votre Ăąge.
SUR LES ROUTES DE Ă LÊŒINSTITUT DU MONDE ARABE
MERVEILLES
LâHomme de Naples de Macha MĂ©ril (LâArchipel, 128âp., 20ââŹ)
⹠«âLa Nouvelle Vague, 21 indispensablesâ», jusquâau 2 janvier Ă la CinĂ©mathĂšque française
INFORMATIONS ET RĂSERVATIONS SUR IMARABE.ORG
33 hiver 2022-2023 â noâ194
Lâentretien face camĂ©ra < CinĂ©ma
DU 2
UNE EXPOSITION ĂVĂNEMENT
3 NOVEMBRE 2022 AU 4 JUIN 2023
SAMARCANDE © Laziz Hamani
DE SOIE ET DÊŒOR
PROPOS RECUEILLIS PAR JOSĂPHINE LEROY
Ce qui est difficile Ă digĂ©rer pour un acteur, câest dâĂȘtre Ă©ternel. Moi, je suis dans toutes les cinĂ©mathĂšques du monde, pour toujours. Et dans des moments de ma vie splendides. Mais jâai une indulgence avec les choses du passĂ© qui mâont fait souffrir. Heureusement que tout ce qui vous a tourmentĂ©, ce nâest pas ça qui reste. Je trouve que le regret est une notion pauvre. Câest pour ça que je dĂ©teste la psychanalyse. Parce quâon te dit quâon va te rĂ©parer, te remettre droit et que tu tâes trompĂ©. Mais au moment oĂč on prend une dĂ©cision, on prend la dĂ©cision qui Ă©tait juste Ă ce moment-lĂ . Et puis la vieillesse nâest pas quelque chose de catastrophique, au contraire. Je pense mĂȘme que je suis plus belle quâavant. Sans blague. Je nâai jamais rien fait, je veux voir mon visage changer. Câest un Ăąge magnifique que jâai. Ăa donne un certain pouvoir. Et puis, quand je regarde un peu en arriĂšre, je ne me condamne pas. Ăa nâa pas toujours Ă©tĂ© roseâ: jâai eu des moments de dĂ©pression Ă©pouvantables, un grand malheur, qui est celui de ne pas avoir eu dâenfant, et des histoires qui nâont pas Ă©tĂ© couronnĂ©es de succĂšs. Mais je les ai vĂ©cues quand mĂȘme. Les gens me disentâ: «âDites donc, vous avez eu une vie sentimentaleâŠâ» Je leur rĂ©pondsâ: «âĂcoutez, oui, mais câĂ©tait une histoire Ă la foisâ!â» Le pire ennemi de tout individu, câest la peur. Câest trĂšs difficile car la sociĂ©tĂ© vous en inocule trĂšs rapidement. Je dirais que si jâai un mĂ©rite, câest celui-lĂ â: ne pas avoir eu peur.
HARD CORPS
Avec lâĂ©prouvant mais passionnant De humani corporis fabrica, les cinĂ©astes et anthropologues VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor (Leviathan, Caniba) nous invitent Ă une immense exploration sociale, sensorielle et scientifique. En nous immergeant dans plusieurs services hospitaliers de France, ils interrogent
notre relation aux images du corps, auxquelles ils donnent une troublante force dâabstraction, allant filmer au plus profond de nos entrailles. Entretien sur une grande Ćuvre organique.
Le titre du film fait rĂ©fĂ©rence au traitĂ© dâanatomie dâAndrĂ© VĂ©sale publiĂ© au xvi e  siĂšcle. Quâest ce qui vous a fascinĂ© dans cet ouvrage scientifique, et peutÂon parler dâadaptationâ?
Lucien Castaing-Taylorâ: Ce nâest pas une adaptation, câĂ©tait un titre provisoire qui est restĂ©, comme câest souvent le cas. Mais AndrĂ© VĂ©sale a vraiment Ă©tabli lâanatomie comme une science. Il a fait plein dâerreurs, mais câest le premier Ă avoir basĂ© son travail sur la dissection des cadavres, Ă avoir dĂ©terrĂ© tout ça de maniĂšre empirique. Nous, ça nous intĂ©resse, parce quâon trouve que
le cinĂ©ma, le documentaire ne sont pas trĂšs empiriques. Câest beaucoup plus journalistique quâattachĂ© au rĂ©el. On tient Ă faire des films plus intimes, plus liĂ©s Ă la rĂ©alitĂ©, avec toute la cruautĂ© quâelle comporte.
avoir tuĂ© une camarade Ă©tudiante, RenĂ©e Hartevelt, pour la manger, au dĂ©but des annĂ©es 1980, ndlr], câest quâon essaie toujours de montrer un humain qui est dans un Ă©cosystĂšme qui le dĂ©passe, qui le transcende et
Caniba, votre prĂ©cĂ©dent film, sorti en 2018, avait dĂ©jĂ trait Ă la mort, Ă la chair. PeutÂon voir les deux films comme un diptyqueâ?
VĂ©rĂ©na Paravelâ: Moi, je ne les vois pas comme un diptyque. Je crois que sâil y a un lien Ă faire entre nos films, dont Caniba [glaçant portrait documentaire dâIssei Sagawa, un Japonais qui dĂ©fraya la chronique aprĂšs
le rattache aux autres, au monde. Pour moi, ce nâest pas la mort qui est fascinante, câest la pulsion de vie, le fait quâon soit des ĂȘtres de chair dĂ©sirants et rĂ©silients, abĂźmĂ©s et rĂ©parĂ©s, entre la vie et la mort. On est sur des seuils. Quand on entend les pulsations du cĆur dans De humaniâŠ, câest comme une pulsation de vie. Ce qui lie aussi nos films,
34 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Entretien
VĂRĂNA PARAVEL ET LUCIEN CASTAING-TAYLOR «âOn est incroyablement beaux de lâintĂ©rieur.â» VĂ©rĂ©na Paravel
câest lâidĂ©e que lâhomme nâest pas forcĂ©ment au centre, celui qui dĂ©cide tout, qui maĂźtrise tout, qui contrĂŽle tout. Il est dans un rapport existentiel avec les bactĂ©ries, les virus, le cosmos, la nature. Dans nos travaux, on essaie dâĂȘtre proches de lâexistence charnelle.
Vous insĂ©rez dans le film beaucoup dâimages de vidĂ©os anatomiques hypnotiques qui nous font pĂ©nĂ©trer en profondeur le corps humain. Les techniques de visualisation auxquelles vous faites appel sontÂelles les plus modernes Ă ce jourâ?
L.âC.-T.â: On a montĂ© la plupart de ces images pendant un an, parfois avec des technologies qui nâĂ©taient pas de pointe â elles sont en 2D, souvent sans HD. La plupart datent de plusieurs dĂ©cennies, et elles seront encore utilisĂ©es pour quelques annĂ©es. Mais, depuis lâĂ©poque dâAndrĂ© VĂ©sale, les techniques ont Ă©tĂ© complĂštement transformĂ©es. Elles permettent de voir en temps rĂ©el, de saisir la texture, dâentendre, ce qui a complĂštement rĂ©volutionnĂ© lâanatomie comme discipline. On voulait sâapproprier ces imageries pour montrer le monde des mĂ©decins et des soignants, ce qui est privĂ© et auquel on nâa pas accĂšs. Jâai lâimpression quâil nây a pas beaucoup de gens qui lâont montrĂ© de cette façon.
On est frappĂ© par votre maniĂšre de vous immiscer dans le quotidien des soignants et des patients. Comment ontÂils accueilli votre projetâ?
V.âP.â: Il nây a pas eu de difficultĂ©, Ă notre grande surprise. On sâattendait peut-ĂȘtre Ă plus de rĂ©sistance. Mais je pense que les soignants et les patients ont compris quâon nâĂ©tait pas lĂ pour du spectacle, que notre recherche Ă©tait dans la durĂ©e, quâil y avait une vraie volontĂ© dâexplorer, de fouiller quelque chose de notre intĂ©rioritĂ©, de dĂ©passer notre conception dâĂȘtre au monde. Les gens Ă©taient informĂ©s et prĂȘts Ă participer Ă cette forme de recherche. Je pense aussi que les patients subissent dĂšs lors quâils sont Ă lâhĂŽpital une forme dâinvasion, et que dâune certaine maniĂšre la nĂŽtre est bien moindre.
L.âC.-T.â: Il y a quelques sĂ©quences qui montraient des choses trĂšs dures Ă vivre, Ă digĂ©rer, Ă assimiler pour les mĂ©decins, et quâon a choisi de ne pas mettre dans le film, mĂȘme si certaines Ă©taient trĂšs belles. Il y a des aspects Ă la fois trĂšs tendres et trĂšs cruels dans ce mĂ©tier. On peut imaginer que, pour le spectateur, ce soit difficile de voir ça pour la premiĂšre fois, mais la vie nâest pas indolore.
VousÂmĂȘmes, de quelle maniĂšre avezÂvous encaissĂ© ces images, dâabord au tournage puis au montageâ?
V.âP.â: Quand vous dites «âencaissĂ©â», il y a la prĂ©supposition que câest difficile, alors que moi jâai trouvĂ© ça infiniment fascinant, beau, bouleversant. JâespĂšre que ça ne vous paraĂźt pas bizarre si je vous dis quâun ventre ouvert avec des tripes qui pulsent, je trouve ça inouĂŻ et renversant de beautĂ©. Parce quâon est incroyablement beaux de lâintĂ©rieur. Ăa mâa Ă©mue, ça mâa fascinĂ©e. Jâavais lâimpression dâĂȘtre aspirĂ©e Ă lâintĂ©rieur des corps. Je voulais tout le temps ĂȘtre la mieux placĂ©e, voir encore plus. JâexagĂšre peut-ĂȘtre en ne parlant que de beautĂ© et de fascination. Je pense que je suis en train dâessayer dâoublier, câest comme avec tous les traumatismes. Il y a eu quand mĂȘme beaucoup de nuits en rĂ©animation et avec
35 hiver 2022-2023 â noâ194 Entretien < CinĂ©ma
AU CINĂMA LE 21 DĂCEMBRE LUCA MARINELLI A LESS ANDRO BORGHI UN FILM DE FELIX VAN GROENINGEN ET CHARLOTTE VANDERMEERSCH VISION DISTRIBUTION, WILDSIDE, RUFUS, MENUETTO, PYRAMIDE PRODUCTIONS PRĂSENTENT FESTIVAL DE CANNES 2022 ADAPTĂ DU ROMAN « LES HUIT MONTAGNES » DE PAOLO COGNETTI â PUISSANTâ TROISCOULEURS n
le SAMU qui Ă©taient dures. Je me souviens ĂȘtre rentrĂ©e Ă vĂ©lo au petit matin aprĂšs des suicides⊠CâĂ©tait trĂšs compliquĂ©. Avec Lucien, on devenait presque alcooliques. On sortait de lâhĂŽpital et le premier truc quâil fallait faire, câĂ©tait fumer et boire. Mais je pense que les images sont toujours plus violentes quand on est face Ă son Ă©cran que quand on est dans lâaction mĂȘme de filmer, puisquâil y a toute une Ă©nergie quâon met Ă voir, Ă entendre, Ă
la volontĂ© dâaller Ă un endroit dâavant qui Ă©tait plus heureux, mais quâelles Ă©taient attrapĂ©es, coincĂ©es dans un lieu de souffrance dont elles nâarrivaient pas Ă sâarracher. Jâavais aussi le sentiment quâon Ă©tait une prĂ©sence rassurante pour elles.
Les mĂ©decins du film sont eux mĂȘmes dans une forme de dĂ©rĂ©alisation de ce quâils vivent. La derniĂšre scĂšne, Ă la fois
cadrer. Ăa fait quâon regarde diffĂ©remment, quâon a une espĂšce de protection quâon ne retrouve plus aprĂšs au montage.
Les sĂ©quences de dĂ©ambulation avec de vieilles personnes sĂ©niles dans la partie gĂ©riatrique de lâhĂŽpital sont aussi trĂšs Ă©mouvantes, mais bien Ă©prouvantes.
V.âP.â: Oui, câĂ©tait trĂšs compliquĂ© Ă voir. Jâavais lâimpression quâil y avait chez elles
Ă©trange et trĂšs belle, les montre en train de faire la fĂȘte, avec en fond une fresque lubrique et outranciĂšre. Pourquoi les avoir filmĂ©s dans ce dĂ©corâ?
L.âC.-T.â: Il y a beaucoup de mĂ©decins qui sont complĂštement obsĂ©dĂ©s par leur boulot.
Il y a ceux qui restent bouche bĂ©e devant la beautĂ© de lâintĂ©rieur du corps, et il y en a dâautres qui sont anesthĂ©siĂ©s, parce que, pour rĂ©parer les corps, il faut quâils fassent
face Ă lâinconcevable. Câest hyper dur pour eux. Ils prĂ©tendent ĂȘtre des dieux, mais ils savent quâils sont aussi trĂšs proches du diable. Ils essaient dâĂ©viter, de refouler, de sâauto-anesthĂ©sier par rapport Ă ce quâils subissent aussi. Et, effectivement, cette fresque Ă la fin, oĂč on voit ensemble la sexualitĂ© et la mort, je pense que ça rejoint leur besoin de fĂȘte, de transcendance, de catharsis, ils exorcisent pour pratiquer. Câest une façon de mettre Ă distance ses affects, mĂȘme si finalement ça reste dans leur ĂȘtre.
36 noâ194 â hiver 2022-2023
Photographieâ: Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
«âOn tient Ă faire des films liĂ©s Ă la rĂ©alitĂ©, avec toute sa cruautĂ©.â»
Cinéma > Entretien
Lucien Castaing-Taylor
PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET ET JOSĂPHINE LEROY
De humani corporis fabrica de VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor, Les Films du Losange (1âhâ58), sortie le 11 janvier
AU CINĂMA
RĂDIGERVOGLER LĂONIE SIMAGA ARIEHWORTHALTER JENNATHIAM ALEXANDRE STEIGER LUCIE GALLO PASCAL RENERIC THOMAS CHABROL
LE 21 DĂCEMBRE
DEAN TAVOULARIS
La villa (voir photo n oâ3) qui part en fumĂ©e en plein dĂ©sert dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (1970), câest lui qui lâa fabriquĂ©e. Ă lâimage de cette scĂšne onirique explosive, lâimmense chef-dĂ©corateur amĂ©ricain Dean Tavoularis a toujours avancĂ© en terrain minĂ© pour concrĂ©tiser les idĂ©es de cinĂ©astes Ă lâambition dĂ©mesurĂ©e. GrĂące Ă son sens de lâespace et du dĂ©tail, il a alimentĂ© la grande machine Ă rĂȘve du Nouvel Hollywood, en donnant matiĂšre Ă la fuite vrombissante des amoureux criminels de Bonnie and Clyde dâArthur Penn (1968) ou aux dĂ©dales mentaux sinueux des hĂ©ros dâApocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). InstallĂ© en France depuis des annĂ©es, celui qui a pris sa retraite du cinĂ©ma au dĂ©-
352âp., 69ââŹ)
JOSĂPHINE LEROY
but des annĂ©es 2010 a inspirĂ© Conversations avec Dean Tavoularis, un livre dense et richement illustrĂ© signĂ© par le critique amĂ©ricain Jordan Mintzer. On a rencontrĂ© lâartiste dans son atelier du XVIIe arrondissement, au milieu de ses pinceaux et de ses tableaux. Autour dâun verre de whisky, il a commentĂ© quelques images issues du livre â qui toutes tĂ©moignent dâun sacrĂ© goĂ»t du risque. 1
1
«âJâai travaillĂ© sur Bonnie and Clyde dâArthur Penn [inspirĂ© de personnages rĂ©els, le film suit un couple de criminels en cavale et se situe dans les annĂ©es 1930, ndlr] aprĂšs avoir quittĂ© Disney [aprĂšs avoir suivi des cours dâarchitecture et de dessin, Dean Tavoularis est entrĂ© chez Disney, oĂč il a travaillĂ© comme dessinateur, notamment pour La Belle et le Clochard, 1955, et Mary Poppins, 1965, ndlr]. Câest mon premier film comme chef-dĂ©corateur. CâĂ©tait les annĂ©es 1960, il nây avait pas de rĂ©gisseur, donc câĂ©tait moi qui devais repĂ©rer les lieux de tournage. DâaprĂšs le script, je devais trouver trente Ă quarante dĂ©cors. Je suis allĂ© Ă Ponder, au Texas. CâĂ©tait tout nouveau pour
moi. On mâa donnĂ© une voiture, des clĂ©s. Je nâavais aucun repĂšre, aucune aide. Je me sentais perdu. Je partais le matin, je roulais vers le nord, le sud. Jâai fini par trouver des coins dĂ©sertĂ©s, oĂč il y avait un cinĂ©ma, un distributeur de soda, un salon de coiffure, des banques⊠Soit ces lieux Ă©taient restĂ©s intacts, soit ils avaient Ă©tĂ© vandalisĂ©s. Il semblait que les gens avaient fui pendant la Grande DĂ©pression [la crise Ă©conomique qui a frappĂ© le territoire amĂ©ricain, aprĂšs un krach boursier survenu en 1929, ndlr]. Vous pouviez entrer partout sans problĂšme. Et je me souviens ĂȘtre allĂ© dans une mercerie et avoir ouvert des tiroirs poussiĂ©reux, avec des vĂȘtements dedans. Ă lâĂ©tage du balcon, il y avait les restes dâun ancien cinĂ©ma, des posters pliĂ©s de films populaires de lâĂ©poque. Jâen ai pris quelques-uns que jâai mis dans ma voiture.â»
38 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portfolio
Conversations avec Dean Tavoularis par Jordan Mintzer (Synecdoche,
Photo de repérage de Bonnie and Clyde © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS
Photographieâ: Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
Concept art pour le temple de Kurtz © Alex Tavoularis personal collection
«âCâest un croquis qui reprĂ©sente le temple de Kurtz dans Apocalypse Now [pendant la guerre du ViĂȘt Nam, ce colonel, incarnĂ© par Marlon Brando, devient incontrĂŽlable et se retranche dans un temple. Il est recherchĂ© par le capitaine Willard, envoyĂ© lĂ -bas par lâarmĂ©e amĂ©ricaine, ndlr]. Il a Ă©tĂ© dessinĂ© par Tom Wright sur un papier quâon appelle en anglais la âpelure dâoignonâ, pour sa transparence, sa lĂ©gĂšretĂ© et sa soliditĂ©. Avec Gray Frederickson, le producteur, et Francis Ford Coppola [avec qui Dean Tavoularis a collaborĂ© Ă de multiples reprises, notamment sur la trilogie du Parrain (1972-1991), sur Coup de cĆur (1982) ou sur Outsiders (1983), ndlr], on est partis pendant des mois en repĂ©rages Ă HawaĂŻ,
en Malaisie, en Australie, Ă Singapour, en ThaĂŻlande, avant de choisir les Philippines. Au retour, on avait pris rendez-vous avec le ministĂšre de la DĂ©fense, au Pentagone, pour quâil nous prĂȘte des hĂ©licoptĂšres. On leur a fait lire le script, et ils ont refusĂ©. Mais le gouvernement philippin nous a aidĂ©s. En tout, avec le tournage, et tous les problĂšmes de moussons qui dĂ©truisaient mes dĂ©cors, jâai passĂ© deux ans sur ce film.â»
39 hiver 2022-2023 â noâ194 Portfolio < CinĂ©ma
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Plan dâarchitecture de Zabriskie Point
© Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS
«âDans le film de Michelangelo Antonioni [sur la rencontre dâune Ă©tudiante idĂ©aliste et dâun militant plus radical dans la vallĂ©e de la Mort, en Californie, pendant les manifestations Ă©tudiantes des annĂ©es 1960, ndlr], il y a un personnage dâentrepreneur immobilier. Pour reprĂ©senter son bureau, Michelangelo Antonioni convoitait la Richfield Oil Company Building, une compagnie pĂ©troliĂšre Ă Los Angeles. Le bĂątiment [dĂ©truit depuis, ndlr] Ă©tait dâun noir brillant, magnifique, avec des dĂ©corations dorĂ©es.
Il fallait que le bureau ait une vue dessus, donc je demandais aux types qui travaillaient dans les entreprises autour de me faire monter sur leur terrasse. JusquâĂ ce que je trouve le bĂątiment avec une vue parfaite sur le Richfield Building. Jâai demandĂ© Ă la MGM, qui produisait le film et avait une gigantesque usine de fabrication, de construire une plateforme quâon a installĂ©e sur le toit. Comme câĂ©tait en dĂ©cor naturel, jâavais peur quâune catastrophe ne dĂ©molisse tout. Je me rappelle que, en plein milieu de la nuit, on mâa appelĂ© en me disant quâil risquait dây avoir une tempĂȘte. Je me suis levĂ© et jây suis tout de suite allĂ© en voiture. En fait, ce nâĂ©tait rien.â»
40 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portfolio
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Photo de la construction de la maison de Zabriskie Point avant lâexplosion © Dean Tavoularis papers, Margaret Herrick Library, AMPAS
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UN FILM DE MICHELE PLACIDO Caravage GOLDENART PRODUCTION ET RAI CINEMA PRĂSENTENT RICCARDO SCAMARCIO LOUIS GARREL ISABELLE HUPPERT MICAELA RAMAZZOTTI LOLITA CHAMMAH VINICIO MARCHIONI TEDUA CrĂ©ation © Benjamin Seznec TROĂKA Photo © Luisa Carcavale AU CINĂMA LE 28 DĂCEMBRE
JONAS MEKAS
Pionnier du journal filmĂ©, Jonas Mekas, disparu en 2019, aurait fĂȘtĂ© ses 100 ans cette annĂ©e. Pour lâoccasion, le ministĂšre de la Culture lituanien nous a invitĂ©s dans son village natal, prĂšs de BirĆŸai, ville que le cinĂ©aste a Ă©tĂ© forcĂ© de quitter en 1944 Ă la suite des invasions soviĂ©tiques et nazie, se rĂ©inventant Ă New York. Son Ćuvre est lâune des plus sensibles sur le dĂ©racinement et le passage du temps.
Dans lâintroduction de son autobiographie Je nâavais nulle part oĂč aller (Spector Books, 2017), Jonas Mekas Ă©critâ: «âJâhabitais Ă lâĂ©poque dans le grenier de la maison de mon oncle Ă BirĆŸai. [âŠ] Il y avait aussi une grange, et un Ă©norme tas de bois pour chauffer la maison en hiver. Je cachais la machine Ă Ă©crire dans ce tas de bois, je pensais que câĂ©tait une cachette sĂ»re. Je me trompais. Un soir, je suis montĂ© la chercher pour Ă©crire â mais la machine Ă Ă©crire avait disparuâ!â» En 1944, le jeune Jonas a 22 ans quand les soldats allemands, qui ont envahi la Lituanie en 1941, dĂ©couvrent quâil publie, avec son frĂšre Adolfas, un journal clandestin incendiaire appelant Ă la rĂ©sistance contre les nazis. AprĂšs avoir confisquĂ© la machine Ă Ă©crire, les soldats cherchent Ă arrĂȘter les deux
jeunes hommes qui se sont rĂ©fugiĂ©s dans la ferme de leurs parents, Ă SemeniĆĄkiai, village bucolique peuplĂ© dâun vingtaine de familles. Les entendant arriver au loin, Jonas et Adolfas fuient par la fenĂȘtre de la cuisine. Adressant un dernier regard Ă sa maison, Jonas voit son pĂšre braquĂ© dans le dos par un pistolet nazi. Jusquâen 1971, Jonas ne reverra pas cette maison oĂč il a passĂ© son enfance Ă sâoccuper des bĂȘtes, oĂč il a aussi pris sa premiĂšre photo lorsquâil Ă©tait ado. Un soldat russe lui avait arrachĂ© lâappareil des mains, lâavait jetĂ© au sol, avant dâĂ©craser la pellicule â Mekas considĂ©rait cet Ă©vĂ©nement comme sa naissance en tant que cinĂ©aste. AprĂšs avoir quittĂ© le pays, les frĂšres Mekas fuient en Suisse oĂč ils sont arrĂȘtĂ©s par les nazis. Ils sont dĂ©tenus en Allema gne dans deux camps de travail forcĂ©, puis Ă la fin de la guerre dans des camps de personnes dĂ©placĂ©es. Refusant de revenir en Lituanie sous domination russe, ils choisissent de sâexiler Ă New York en 1949. Jonas a alors 26 ans.
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RETOUR AU PAYS
Tout au long de sa vie amĂ©ricaine, Jonas a multipliĂ© les casquettesâ: cofondateur de la revue Film Culture (Ă©quivalent amĂ©ricain des Cahiers du cinĂ©ma) en 1954, mais aussi de lâAnthology Film Archives (une cinĂ©mathĂšque du cinĂ©ma expĂ©rimental) en 1970⊠Il sâest aussi fait connaĂźtre en filmant lâeffervescence de la culture underground Ă New York â il a par exemple fait la captation du premier concert du Velvet Underground en 1966. Il a surtout composĂ© une Ćuvre de cinĂ©ma bouleversante, un cinĂ©-journal tournĂ© avec une camĂ©ra Bolex entrepris lors de son arrivĂ©e, intĂ©grant des bribes de sa propre vie dans ses chefs-dâĆuvre comme Walden (1969) ou Lost, Lost, Lost (1976), rĂ©cits de lâarrachement et de lâerrance. Figurant lâintime par le fragment, le discontinu, le patchwork et lâabstrait, il y exprime le sentiment de lâexil, le dĂ©racinement intĂ©rieur, le sien comme celui dâautres immigrants.
Ă notre arrivĂ©e Ă Vilnius au printemps dernier, on ne pouvait dâailleurs sâempĂȘcher de relier cet arrachement quâa vĂ©cu Mekas
avec ce que subissent aujourdâhui les rĂ©fugiĂ©s ukrainiens forcĂ©s de fuir Ă cause de lâinvasion russe. Aux fenĂȘtres, les Lituaniens, qui gardent un souvenir douloureux de lâoccupation russe qui a pris fin avec lâindĂ©pendance en 1990, deux ans avant la chute de lâU.R.S.S., brandissent le drapeau ukrainien comme un signe de solidaritĂ©. Les bus affichent «âVilnius aime lâUkraineâ» et, sur une haute tour qui domine la ville, une immense banderole prĂ©vientâ: «âPoutine, la cour internationale de La Haye tâattend.â» Au moment oĂč lâon voyage, la tension avec le maĂźtre du Kremlin est Ă son comble, la Lituanie refusant le transit de marchandises par son territoire vers la Russie. Entre les diffĂ©rentes confĂ©rences sur Mekas organisĂ©es par le ministĂšre de la Culture lituanien auxquelles on assiste â sur lâancrage de son cinĂ©ma dans la poĂ©sie moderniste, sur son rapport Ă la musique â, le sujet des rĂ©fugiĂ©s de guerre sâinvite rĂ©guliĂšrement dans les conversations avec nos hĂŽtes. On pense encore plus Ă ce dĂ©racinement lorsquâon arrive Ă SemeniĆĄkiai et Ă BirĆŸai, les lieux de son enfance quâon aperçoit dans le plus beau film de Mekas, Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972). Ce long mĂ©trage est composĂ© dâune mosaĂŻque dâinstantanĂ©s de son tout premier retour en Lituanie, quand, prĂšs de vingt-cinq ans aprĂšs les avoir quittĂ©es, il retrouve sa mĂšre et sa famille. Câest un film qui fait Ă©prouver la fuite du temps. Mekas capture ces retrouvailles dans des scĂšnes de vie trĂšs simples, sa mĂšre
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devenue une vieillarde prĂ©pare des galettes de pommes de terre dans le jardinâ; lui goĂ»te lâeau du puits en clamant quâaucun vin ne peut ĂȘtre meilleur. Tout en accĂ©lĂ©rĂ©s, en digressions, en boucles, cette chronique du retour au pays joue avec la mĂ©moire, fait expĂ©rimenter la maniĂšre dont les souvenirs enrichissent les endroits que lâon redĂ©couvre. Ce quâelle a de trĂšs beau, câest quâelle porte une mĂ©lancolie mais jamais dâamertume face au passage du temps â Mekas garde toujours sa force dâĂ©tonnement devant le mouvement fugace de la vie.
DON DâUBIQUITĂ
Câest cette attitude que lâon essaie dâadopter lorsque lâon visite la petite maison de BirĆŸai oĂč Mekas planquait sa machine Ă Ă©crire. Ă la recherche des traces du cinĂ©aste, câest comme si lâon recomposait le paysage, avec lâimpression que tout est plus vaste, tout est plus clair. On pense Ă lâĂ©motion que ça a dĂ» ĂȘtre pour le cinĂ©aste de retrouver ce petit hameau paisible aprĂšs avoir passĂ© deux dĂ©cennies dans lâĂ©bullition new-yorkaise, ne pouvant communiquer avec ses proches que par lettres. En 1962, Mekas Ă©crit Ă sa mĂšreâ: «âJe suis ici maintenant et je pense Ă vous tous Ă lâautre bout du monde. Je nâaurais jamais pensĂ© que je me retrouverais un jour si loin. Et je me dis alorsâ: que faire de toutes ces villes, cet exotisme, ces journalistes, ces films. Je voudrais ĂȘtre Ă nouveau avec vous, discuter avec tous, ĂȘtre Ă SemeniĆĄkiai, mĂȘme si SemeniĆĄkiai est aujourdâhui tout autre.â» En 2022, la ferme de SemeniĆĄkiai nâexiste plus, câest une route et un champ. Mekas est enterrĂ© dans un tout petit cimetiĂšre attenant. Un peu plus loin, au milieu de ce grand nulle part, une stĂšle commĂ©morative lui est dĂ©diĂ©e. Câest lĂ , sous le soleil Ă©crasant de la campagne lituanienne, que le poĂšte lituanien Rimas Uzgiris, qui nous a accompagnĂ©s, nous lit un poĂšme de son compatriote cĂ©lĂ©brant la chaleur de New York, «âIn Praise of Heatâ», Ă©crit en 1995. Comme dans un film de Mekas, notre corps et notre tĂȘte se trouvent alors Ă deux bouts du monde en mĂȘme temps. On pense Ă une interview quâon avait faite avec lui en 2012â; il nous confiaitâ: « Aujourdâhui, je suis ailleurs. Penser en termes dââimmigrantâ ou dââĂ©migrantâ est une pensĂ©e primitiveâ: je crois que je me suis simplement dĂ©placĂ©.â»
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QUENTIN GROSSET
Photogrammes de Reminiscences of A Journey to Lithuania (1972) © Anthology Film Archives
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Jonas Mekas Ă SemeniĆĄkiai, 1971 © The Archive of the Jonas and Adolfas Mekas Heritage Study Center, BirĆŸai, Lithuania
UN FILM DE ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET
FILM & MIDRALGAR PRĂSENTENT
STRADA
RADIO METRONOM AU CINĂMA LE 4 JANVIER
Coffret «âJonas Mekas. Diaries, Notes and Sketchesâ» (Reâ: Voir)
OU LA PERMISSION MARIE-LOUISE
La foule est en délire lors de la présentation du film au festival
ComĂ©die romantique jouissive portĂ©e par la musique dâAlexandre Desplat, le premier long mĂ©trage de Manuel FlĂšche, sorti en 1995, rĂ©vĂšle de futurs grands acteurs comme Kate Beckinsale ou Clovis Cornillac dans un Paris magnifiĂ© par la photo du grand Darius Khondji. Le film a pĂąti dâune production fauchĂ©e et dâune sortie confidentielle, responsables de sa disparition.
«âNe vous faites pas dâillusion, ici on nâaime pas les stars.â» Cette phrase, lancĂ©e Ă Manuel FlĂšche lors de son arrivĂ©e au festival international du court mĂ©trage de Clermont-Ferrand
en 1988, rĂ©sume Ă elle seule le destin de son long mĂ©trage Ă venir, trop clinquant pour certains, trop fauchĂ© pour dâautres. Le rĂ©alisateur, formĂ© sur le tas, nâa pourtant rien dâune star quand il arrive dans le Puy-de-DĂŽme pour prĂ©senter son petit film Une femme pour lâhiver â dont le seul tort est dâavoir Ă©tĂ© plusieurs fois primĂ©, notamment au Festival de Cannes â, un court mĂ©trage trĂšs sombre, dont le tournage a Ă©tĂ© rendu possible grĂące Ă lâavance financiĂšre accordĂ©e par le CNC. Câest ce qui convainc le jeune producteur Ăric Atlan, qui vient de monter sa sociĂ©tĂ© Clara Films, dâaccompagner Manuel FlĂšche pour ce film. Dix-huit minutes sublimĂ©es par des images signĂ©es Darius Khondji, directeur de la photographie alors inconnu, grand ami de Manuel FlĂšche depuis le tournage du film de Jean-François StĂ©venin Double messieurs (1986), sur lequel ils ont tous les deux travaillĂ©. GrisĂ© par le succĂšs de son court, le rĂ©alisateur se lance dans lâĂ©criture dâun premier long mĂ©trage ambitieux. «âCâĂ©tait lĂ encore assez sombre. Une histoire dâamour et de mort en Espagne, avec un cĂŽtĂ© fantastique proche de ce qui a ensuite Ă©tĂ© SixiĂšme sens
de M. Night Shyamalan [sorti en 2000, ndlr]â», nous a racontĂ© le rĂ©alisateur. JugĂ© trop atypique, ce projet ne dĂ©croche aucune aide et sera abandonnĂ©.
GRANDS INCONNUS
Manuel FlĂšche et Ăric Atlan, qui vient dâobtenir le Prix du jeune producteur, ont alors lâidĂ©e de se lancer dans un film totalement diffĂ©rent, une comĂ©die tournĂ©e Ă Paris. Depuis Une femme pour lâhiver, Darius Khondji sâest fait un nom grĂące Ă la photographie si singuliĂšre des films de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro Delicatessen (1991) et La CitĂ© des enfants perdus (1995). «âDarius Ă©tait trĂšs occupĂ©, mais je lui ai promis quâon tournerait vite, en le titillant sur le fait quâon allait filmer Paris la nuit, dans un beau 35âmmâ», explique Manuel FlĂšche. Ăcrit en seulement trois semaines, le scĂ©nario de Marie-Louise ou la Permission raconte les retrouvailles, sans cesse repoussĂ©es par moult pĂ©ripĂ©ties,
dâun jeune homme en permission de retour Ă Paris pour le week-end, Jean-Paul, et dâune tendre Ă©tudiante amĂ©ricaine, Marie-Louise â un clin dâĆil au prĂ©nom de la fille aĂźnĂ©e de Darius Khondji, filleule de Manuel FlĂšche. La lumineuse Marie-Louise est incarnĂ©e par une certaine Kate Beckinsale, qui voit dans ce tournage lâoccasion de sâinstaller quelque temps dans la Ville LumiĂšre avec son compagnon pour perfectionner son français. «âJe voulais une actrice Ă©trangĂšre pour apporter une touche dâoriginalitĂ© et de dĂ©calage, comme dans Un AmĂ©ricain Ă Paris [comĂ©die musicale de Vincente Minnelli sortie en 1952, ndlr]â », explique le rĂ©alisateur. Il repĂšre le visage de la comĂ©dienne grĂące Ă une photo non lĂ©gendĂ©e parue dans TĂ©lĂ©rama pour le film Le Prince de Jutland (1994) de Gabriel Axel, et appelle la rĂ©daction pour connaĂźtre lâidentitĂ© de cette Anglaise encore inconnue du grand public. «âElle me disait quâelle ne tournerait jamais dans des films amĂ©ricains, quâelle voulait une vie tranquille, avec des enfants. Difficile dâimaginer quâelle deviendrait la star quâelle est aujourdâhuiâ!â», notet-il. [Kate Beckinsale a notamment jouĂ© de-
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TF1
Production
dâAngers.
© 1995
Films
SANS ARGENT NI AUTORISATION
Manuel FlĂšche fait confiance Ă dâautres acteurs alors trĂšs peu connus, comme Ăric Ruf (dans le rĂŽle de Jean-Paul), devenu depuis sociĂ©taire puis administrateur gĂ©nĂ©ral de la ComĂ©die-Française, ou encore Clovis Cornillac et Bruno Putzulu. Un ami du rĂ©alisateur lui prĂ©sente Alexandre Desplat, qui, Ă cette Ă©poque, nâest pas encore sorti de lâombre. Câest aujourdâhui lâun des plus grands compositeurs de musique de films, travaillant rĂ©guliĂšrement avec Wes Anderson, George Clooney ou encore Guillermo del Toro. Il compose la magnifique bande-son avec orchestre de Marie-LouiseâŠ, que lâĂ©quipe du film enregistre dans les studios de Sony. «âNous nâavions aucune thune, personne nâĂ©tait payĂ© et nous tournions sans autorisationâ», raconte Manuel FlĂšche. Le bagout du producteur permet de se sortir de situations compliquĂ©es avec les forces de lâordre et dâobtenir du matĂ©riel. Et les contacts de Darius Khondji et de Manuel FlĂšche, qui a su sâentourer dâune Ă©quipe technique fidĂšle depuis ses premiers courts mĂ©trages, permettent tant bien que mal de filmer cette folle et belle aventure dans les rues de la capitale. «âAvec Darius, nous avions travaillĂ© avec StĂ©venin, donc nous savions quâavec une bande de fous furieux motivĂ©s ça pouvait le faireâ», sourit le rĂ©alisateur. «âDans lâidĂ©al, nous aurions aimĂ© tourner une comĂ©die musicale Ă la Jacques Demy, mais ce nâĂ©tait pas dans nos moyensâ», poursuit-il. En rĂ©sulte un «âfilm musicalâ» totalement inclassable et jouissif. Une comĂ©die romantique Ă la fois profonde et loufoque, ponctuĂ©e de
scĂšnes de quiproquos et de rĂ©pliques hilarantes qui doivent beaucoup au talent de Yann Collette. Lâacteur incarne Ă lui seul un commissaire de police, un sans-abri, un gardien de cimetiĂšre et une bonne sĆur. Mais la pellicule vient Ă manquer, interrompant par trois fois un tournage qui sâĂ©ternise. Darius Khondji doit partir filmer Seven de David Fincher et est remplacĂ© Ă la volĂ©e par un nouveau directeur photo. Refusant dâabandonner, Manuel FlĂšche et Ăric Atlan insistent pour prĂ©senter Ă Canal+ un petit teaser, la course de Kate Beckinsale en trench rose dans les rues de Paris sur la musique dâAlexandre Desplat. Sous le charme, le groupe dĂ©cide de mettre la main Ă la poche. De quoi financer le montage du film.
UNE SORTIE CONFIDENTIELLE
Reste Ă trouver un distributeur. «âLes gros rĂ©seaux comme Gaumont nous expliquaient que le film Ă©tait formidable, mais quâils ne savaient pas comment le prĂ©senter car il nây avait personne de connuâ», explique Manuel FlĂšche. «â Marie- Louise⊠nâĂ©tait pas assez dans lâair du temps. Les distributeurs voulaient des sujets sociaux, sur les problĂšmes des banlieues comme dans La Haine [de Mathieu Kassovitz, ndlr], sorti la mĂȘme annĂ©e.â» Et du cĂŽtĂ© de lâACID (Association du cinĂ©ma indĂ©pendant pour sa diffusion), dont le rĂŽle est de soutenir ces films Ă petit budget, «âils nous rĂ©torquaient quâon nâĂ©tait pas vraiment fauchĂ©s puisquâon tournait en Scope et en stĂ©rĂ©oâ». Le producteur nâa dâautres choix que de distribuer lui-mĂȘme le film. MalgrĂ© une foule en dĂ©lire lors de la prĂ©sentation de Marie-Louise⊠au festival Premiers Plans dâAngers, le film se fait chiper le Prix du public par Petits meurtres entre
amis de Danny Boyle. «âEmportĂ©s par lâeffervescence de la salle, les organisateurs avaient oubliĂ© de faire voter les gensâ!â» se dĂ©sole Manuel FlĂšche. «âPour la sortie le jour de la FĂȘte de la musique, on a collĂ© nous-mĂȘmes des affiches sur les Champs-ĂlysĂ©es, vous voyez le niveau de la promoâŠâ» , continue-t-il. Faute de moyens pour le mettre en avant, la couverture mĂ©diatique du film est rĂ©duite Ă peau de chagrin. Marie-Louise⊠ne sortira que dans quatre petites salles indĂ©pendantes Ă Paris, et quelques autres en province. RĂ©sultat, Ă peine plus de 10â000 entrĂ©es pour ce film pourtant magnifique. «âSi Marie-Louise⊠avait pu ĂȘtre distribuĂ© correctement, son destin aurait Ă©tĂ© tout autre. Câest dommage, nous nous sommes tellement battusâ» , nous raconte Ăric Atlan. Cette sortie trop confidentielle condamne la suite de la vie du film, qui ne sera jamais Ă©ditĂ©, ni en VHS ni, plus tard, en DVD, Blu-Ray ou V.o.D. «âMarie-Louise⊠est dans le catalogue de StudioCanal. Mais pour eux ce nâest quâun film parmi plus de cinq mille autres, souligne le producteur. Sans actualitĂ© particuliĂšre autour de Marie-LouiseâŠ, ils ne voient sans doute aucune raison de le restaurer et de lâĂ©diter.â» Si le film a Ă©tĂ© projetĂ© exceptionnellement en 2017 Ă la CinĂ©mathĂšque française Ă lâoccasion dâune rĂ©trospective Darius Khondji, il est aujourdâhui totalement invisible. «âNous allons nous pencher sur son Ă©ventuelle restauration pour le remettre en circulationâ», nous a indiquĂ© Juliette Hochart, directrice du catalogue de StudioCanal, interrogĂ©e sur les raisons de cette indisponibilitĂ©. MalgrĂ© tout, Manuel FlĂšche nâa jamais renoncĂ© Ă tourner. AprĂšs avoir rĂ©alisĂ© en 2010 un Ă©pisode de la sĂ©rie Histoires de vies, «âBella, la guerre et le soldat Rousseauâ», il travaille actuellement Ă lâadaptation dâun roman pour le cinĂ©ma et sur un projet de sĂ©rie.
TRISTAN BROSSAT
45 hiver 2022-2023 â noâ194 Diffusion en exclusivit Ă© AU CAF E DE L A DANS E l e 3 1.01. 2 02 3 «La nou v elle se n satio n pop-atmosphĂ©rique » AndrĂ© Manoukian le 12 . 01 . 2 0 2 3 N O UVE A U SI N GL E © Roberto Frankenberg LâarchĂ©ologue du cinĂ© < CinĂ©ma
dans Pearl
la saga Underworld ou Aviator de
Scorsese, ndlr.]
puis
Harbor de Michael Bay,
Martin
© 1995 TF1 Films Production
JOUER LE SORT
Elle est le cĆur battant et lâenvoĂ»tante rĂ©vĂ©lation du sublime Retour Ă SĂ©oul (lire p.â50) de Davy Chou, dans lequel elle incarne une jeune femme qui dĂ©boule et dĂ©rive dans la capitale nordcorĂ©enne, Ă la recherche de ses parents biologiques. FascinĂ©s, on a voulu en savoir plus sur Park Ji-min, artiste plasticienne dont câest le premier rĂŽle au cinĂ©ma.
Elle arrive toute de noir vĂȘtue, sauf la casquette, blanche. Elle est un peu en retard, sâexcuse en souriantâ: elle a croisĂ© les contrĂŽleurs dans le mĂ©tro, elle nâavait pas de ticket. On lui suggĂšre de faire payer lâamende par le distributeur du film â on fait les blagues quâon peut. Nouveau sourireâ: pas la peine, elle a donnĂ© un faux nom et une fausse adresse. Mais qui est cette fille qui nous
a littĂ©ralement subjuguĂ©s dans le film de Davy Chou, Retour Ă SĂ©oul (lire p.â50)â? Elle magnĂ©tise chaque plan, avec sa colĂšre, sa grĂące, sa tristesse. Son personnage dĂ©boule Ă SĂ©oul et entame des dĂ©marches pour retrouver ses parents biologiques. Câest une hĂ©roĂŻne intense, emblĂ©matique, dĂ©sarmante dans sa maniĂšre de toujours agir avant de rĂ©flĂ©chir, comme Ă son corps dĂ©fendant, ce qui lui donne Ă la fois une force dingue et une fragilitĂ© enfantine. «âJe ne lâai pas vraiment jouĂ© parce que je suis comme ça. Je fonctionne Ă lâinstinct. Je pense vraiment que câest de lâinstinct de survie, de ne pas intellectualiser tout.â» Tandis que, tranquillement, le sort opĂšre aussi en vrai, on en apprend un peu plus sur elleâ: Park Ji-min est nĂ©e en CorĂ©e du Sud, est arrivĂ©e Ă Paris Ă 8 ans avec ses parents artistes (un pĂšre Ă©crivain, trĂšs cinĂ©phile, une mĂšre plasticienne). Elle-mĂȘme a Ă©tudiĂ© aux Arts dĂ©co et a dĂ©veloppĂ© une pratique de plasticienne â on est tentĂ© dây accoler le mot «âmagicienneâ». Elle crĂ©e de grandes Ćuvres charnelles et colorĂ©es oĂč se mĂ©langent peinture sur latex, tissus, perles, paillettes, photographies anciennes quâelle collectionne⊠Une de ses Ćuvres exposĂ©es Ă la Villette sâappelait W.I.T.C.H. «âTout mon travail est dans la fluiditĂ© et la navigation entre deux mondes. Câest ce qui me reprĂ©sente aussi. Je suis
corĂ©enne, je suis nĂ©e lĂ -bas, et en mĂȘme temps je suis française. Lâexistence dâun bimonde, dâune biculture, câest vraiment lâessence de mon travail.â»
INCARNATIONS
Park Ji-min nâa jamais eu lâintention dâĂȘtre actrice. Elle a rencontrĂ© Davy Chou par un ami communâ: «âCet ami a Ă©tĂ© adoptĂ© en CorĂ©e, son histoire me touche beaucoup car câest un ami proche. Je savais que Davy allait tourner en CorĂ©e, donc je me suis dit que ça pouvait ĂȘtre intĂ©ressant dâĂ©changer avec lui.â» Elle sâest finalement retrouvĂ©e actrice principale du projet, dont elle sâest emparĂ©e Ă bras-lecorps. «âJâai dit Ă Davyâ: âTu fais un film sur une femme et tu es un homme, ça fausse la donneâ: tu ne pourras jamais comprendre et ressentir ce que câest dâĂȘtre dans le corps dâune femme, ce quâune femme vit dans ce monde, dans cette sociĂ©tĂ©.ââ» Ensemble, il a donc fallu dĂ©construire, et reconstruire. «âĂa a Ă©tĂ© assez violent, assez douloureux. Mais sâil nây avait pas eu ce travail main dans la main, et cette confiance, je pense que je nâaurais pas fait le film.â» Le tournage lui a permis de retourner en CorĂ©e, elle nây avait pas mis les pieds depuis le Covid. Du pays
oĂč elle a passĂ© sa petite enfance, elle garde la nostalgie de la neige en hiver dont elle faisait des bonshommes flippants. Et puis des chamanes. «âOn les appelle les mudang. Le chamanisme en CorĂ©e se transmet de femme en femme uniquement, câest quelque chose de trĂšs ancrĂ© dans le quotidien, tu vas voir une chamane parce que ton fils passe le bac, parce quâun proche est malade, ou pour chasser les mauvais esprits avant dâacheter une maison. Les rituels sont hyper forts visuellementâ: les chamanes rentrent en transe, elles ont des habits ultra colorĂ©s. Câest le pouvoir qui est donnĂ© aux femmes et câest aussi pour ça que ça mâintĂ©resseâ: mĂȘme si je ne le revendique pas frontalement dans mon travail, je suis fĂ©ministe.â» On lâaura compris, on lâa quittĂ©e sous le charme.
Retour Ă SĂ©oul de Davy Chou, Les Films du Losange (1âhâ59), sortie le 25 janvier
46 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Portrait
PARK JI-MIN
«âLâexistence dâun bimonde, câest lâessence de mon travail.â»
JULIETTE REITZER
Photographieâ: Julien LiĂ©nard pour TROISCOULEURS
un film de CARLA SIMĂN PYRAMIDE prĂ©sente AU CINĂMA LE 18 JANVIER PRIX DE LA MISE EN SCĂNE PRIX DE LA CRITIQUE AVEC JOSEP ABAD JORDI PUJOL DOLCET ANNA OTĂN ALBERT BOSCH XĂNIA ROSET AINET JOUNOU MONTSE ORĂ CARLES CABĂS BERTA PIPĂ JOEL ROVIRA ISAAC ROVIRA ELNA FOLGUERA ANTĂNIA CASTELLS SCĂNARIO CARLA SIMĂN, ARNAU VILARĂ IMAGE DANIELA CAJĂAS (AEC) MONTAGE ANA PFAFF (AMMAC) MUSIQUE ERNEST PIPĂ DĂCORS MĂNICA BERNUY CASTING MIREIA JUĂREZ COSTUMES ANNA AGUILĂ MAQUILLAGE GIOVA NNA TURCO COIFFURE ARTURO MONTORO ASSISTANTE RĂALISATION DANIELA FORN DIRECTION DE PRODUCTION ELISA SIRVENT (APPA) SON THOMAS GIORGI, ALEJANDRO CASTILLO, EVA VA LIĂO CONSULTANT MUSIQUE FREDERIC SCHINDLER PRODUCTION DĂLĂGUĂE EMILIA FORT, ARIADNA DOT, CARLA SOSPEDRA PRODUCTION DĂLĂGUĂE TELEVISIĂ DE CATALUNYA ORIOL SALA-PATAU, CRUZ RODRĂGUEZ PRODUCTION EXĂCUTIVE MARĂA ZAMORA, GIOVA NNI POMPILI COPRODUIT PAR GIOVA NNI POMPILI PRODUIT PAR MARĂA ZAMORA, STEFAN SCHMITZ, TONO FOLGUERA, SERGI MORENO RĂALISATION CARLA SIMĂN COPRODUCTION ESPAGNE - ITALIE VENTES INTERNATIONALES MK2 FILMS UNE PRODUCTION AVA LON PC, ELASTICA FILMS, VILAĂT FILMS ET ALCARRĂS FILM, AIE EN COPRODUCTION AVEC KINO PRODUZIONI EN ASSOCIATION AVEC MK2 FILMS
WILDSIDE ET CHAPTER 2 PRĂSENTENT PENĂLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO un film de EMANUELE CRIALESE AVEC PENĂLOPE CRUZ LUANA GIULIANI VINCENZO AMATO PATRIZIO FRANCIONI MARIA CHIARA GORETTI PENELOPE NIETO CONTI ALVIA REALE INDIA SANTELLA MARIANGELA GRANELLI CASTING CHIARA POLIZZI (UICD) ET DAVIDE ZUROLO (UICD) CHEF OPĂRATEUR GERGELY POHĂRNOK MONTAGE CLELIO BENEVENTO 1ER ASSISTANT RĂALISATEUR CIRO SCOGNAMIGLIO MUSIQUE RAUELSSON DĂCORS DIMITRI CAPUANI ALESSIA ANFUSO COSTUMES MASSIMO CANTINI PARRINI SON PIERRE-YVES LAVOUĂ ETALONNAGE RED DIRECTEUR DE PRODUCTION SAVERIO GUARASCIO MANDELLA QUILICI PRODUCTRICE OLIVIA SLEITER PRODUCTEUR EXĂCUTIF ERIK PAOLETTI IDĂE ORIGINALE Dâ EMANUELE CRIALESE SCĂNARIO EMANUELE CRIALESE FRANCESCA MANIERI VITTORIO MORONI UNE PRODUCTION FRANCO-ITALIENNE UNE PRODUCTION WILDSIDE CHAPTER 2 WARNER BROS. ENTERTAINMENT ITALIA PATHĂ FRANCE 3 CINĂMA AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+ CINĂ+ FRANCE TĂLĂVISIONS COPRODUIT PAR DIMITRI RASSAM ARDAVAN SAFAEE PRODUIT PAR MARIO GIANANI ET LORENZO GANGAROSSA UN FILM DE EMANUELE CRIALESE DISTRIBUTION ET VENTES INTERNATIONALES PATHĂ
LE GUIDE DES SORTIES CINĂMA PAR
Davy Chou suit sur huit ans Freddie, Française nĂ©e Ă SĂ©oul, qui prend contact avec ses parents biologiques. AprĂšs avoir filmĂ© au Cambodge dâautres quĂȘtes des origines (Diamond Island, Le Sommeil dâor), le cinĂ©aste nous galvanise avec ce portrait profond et Ă©clatant dâune hĂ©roĂŻne indocile, en constante rĂ©invention.
RETOUR Ă SĂOUL
Freddie (magnĂ©tique Park Ji-min, lire p.â46) est capable dâeffacer une histoire dâamour en un claquement de doigts. Câest un personnage imprĂ©visible, comme si elle passait tout le film Ă bousculer son propre rĂ©cit. Dans ce nouveau long mĂ©trage de Davy Chou, il est question dâidentitĂ©, de se chercher, et cette instabilitĂ© constante Ă©tait peut-ĂȘtre la façon la plus sensible dâaborder le sujet. Freddie dĂ©barque en CorĂ©e du Sud sans avoir prĂ©venu ses parents adoptifs. Mais elle nâest pas lĂ pour renouer avec ses origines, elle sâen dĂ©fend mĂȘme. Petit Ă petit, lâoccasion de contacter ses parents biologiques se prĂ©sente Ă elle â pourquoi se priver dâune nouvelle aventureâ? Avec beaucoup dâampleur, Chou va suivre son hĂ©roĂŻne Ă SĂ©oul sur huit ans Ă
travers trois moments diffĂ©rents, avec cette croyance que le cinĂ©ma permet dâĂ©prouver le temps qui passe. AprĂšs leur rencontre, la relation de Freddie avec sa famille biologique varie de maniĂšre heurtĂ©e. On nâattend pas de rĂ©solution, de pacification. LâĂ©motion procurĂ©e par le film tient mĂȘme Ă cet inachĂšvement, ce cĂŽtĂ© dĂ©cousu et suspendu de la communication. Le cinĂ©aste nous fait ressentir ces tĂątonnements en filmant lâĂ©lectricitĂ© de la ville, ses coins traditionnels, sa fougue underground, Ă©pousant par la mise en scĂšne la maniĂšre quâa Freddie a de sây immerger. Car la jeune femme sait sâemparer de son environnement pour le remodeler Ă sa guise â scĂšnes fascinantes oĂč tous les regards sont soudain posĂ©s sur elle parce quâelle dĂ©cide
de faire basculer lâĂ©nergie dâune piĂšce, un resto oĂč elle invite tous les clients Ă sa table, un bar oĂč elle danse comme une furieuse. Ce qui semble passionner Chou, et nous avec, câest alors ce quâon fait de nos origines et de notre histoire, comment on leur Ă©chappe, on les refaçonne, on les refantasme â comment on peut aller au-devant.
Retour Ă SĂ©oul de Davy Chou, Les Films du Losange (1âhâ59), sortie le 25 janvier
50 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
SORTIE LE 25Â JANVIER
QUENTIN GROSSET
BILL NIGHY HORS COMPĂTITION SĂLECTION OFFICIELLE SĂLECTION OFFICIELLE SĂLECTION OFFICIELLE SĂLECTION OFFICIELLE SĂLECTION OFFICIELLE SĂLECTION OFFICIELLE PAR LâAUTEUR DES VESTIGES DU JOUR ET DâAPRĂS LE CHEF-DâOEUVRE Dâ A K I R A K U R O S A W A âUNE CHRONIQUE BOULEVERSANTE â TĂLĂRAMA âINSPIRĂ ET ĂMOUVANTâ PREMIĂRE âĂLĂGANT ET POIGNANTâ LE FIGARO AU CINĂMA LE 28 DĂCEMBRE © CHANNEL FOUR TELEVISION CORPORATION, COUNTY HALL ARTS AND NUMBER FILMS LIVING LIMITED 2022. TOUS DROITS RĂSERVĂS. HHHHH THE TELEGRAPH HHHHH THE GUARDIAN HHHHH DAILY MAIL
CORSAGE
Loin de la fresque historique, Marie Kreutzer propose une Ă©tude de caractĂšre aussi riche que revĂȘche, dĂ©roulĂ©e sur six mois de la vie dâĂlisabeth dâAutriche. Un film portĂ© par lâexcellente Vicky Krieps qui dĂ©corsĂšte Sissi et la regarde exister au-delĂ dâune recherche maladive de beautĂ©.
De NoĂ«l 1877, oĂč lâimpĂ©ratrice cĂ©lĂšbre son quarantiĂšme anniversaire, Ă lâĂ©tĂ© suivant, Corsage sâintĂ©resse Ă la trajectoire intime dâune femme cadenassĂ©e dans son rĂŽle, asservie par la volontĂ© dâĂ©ternelle jouvence que lui impose un monde dâhommes. Quand enfin elle se dĂ©leste de sa couronne, dâimposantes coiffures viennent sertir son visage avec une pesanteur Ă©minemment psychologique. Le nouveau long mĂ©trage de Marie Kreutzer envoie valser la reprĂ©sentation de lâimpĂ©ratrice figĂ©e par la trilogie des Sissi dâErnst Ma-
rischka. La rĂ©alisatrice autrichienne entretient un appĂ©tit immense pour son personnage. Ă des plans classiques dâune maĂźtrise esthĂ©tique absolue, elle adjoint des formes plus flottantes, qui rĂ©flĂ©chissent lâenfermement et la libĂ©ration. Câest notamment grĂące aux premiĂšres heures du cinĂ©matographe â et en une rĂ©vĂ©rence aux joies de lâanimation âquâĂlisabeth reconquiert sa personne. Un nouveau souffle que porte avec une habiletĂ© folle lâactrice luxembourgeoise Vicky Krieps (qui a dĂ©crochĂ© le Prix dâinterprĂ©tation Un certain regard pour le rĂŽle Ă Cannes cette annĂ©e) et quâaccompagne avec maestria la musicienne française Camille, dont la bande originale est parcourue dâenvolĂ©es et de respirations bouleversantes.
Corsage de Marie Kreutzer, Ad Vitam (1âhâ53), sortie le 14 dĂ©cembre
GODLAND
Le film conte lâĂ©popĂ©e Ăąpre dâun pasteur danois envoyĂ© par-delĂ les mers, en Islande, pour photographier la beautĂ© immaculĂ©e des lieux et y bĂątir une Ă©glise. Dans un dĂ©cor naturel infini, les hĂ©ros brinquebalants â le pasteur et son guide local mĂ©fiant âsont hagards et ahuris, la mise en scĂšne semble conditionnĂ©e par lâhostilitĂ© du climat. PĂĄlmason soigne la reconstitution dâun ci-
nĂ©ma primitif par le cadre fixe et les teintes de la pellicule, saturĂ©es et irrĂ©elles, Ă©voquant la colorisation artificielle des autochromes. Mais câest par le travail naturaliste du son quâil ramĂšne Godland dans le prĂ©sentâ: les Ă©lĂ©ments naturels sont mĂ©ticuleusement enregistrĂ©s, la pluie, le vent, les herbes qui bruissent. LâhumiditĂ© et le froid traversent lâĂ©cran. La rencontre avec la jeune Anna, une habitante de lâĂźle dont le pĂšre voit le pasteur dâun mauvais Ćil, allĂšge le principe formelâ: la camĂ©ra se met Ă suivre lentement les personnages, pendant que sâinstalle une communautĂ© dâautochtones autour de lâĂ©glise en construction. Ce flĂ©chissement culmine dans un merveilleux panoramique embrassant toutes les petites joies qui composent un banquet de mariage. Câest cela qui prĂ©side Ă la beautĂ© de Godlandâ: rĂ©inventer lâimage dâarchives en restituant leurs sensations enfouies par le temps.
Corsage envoie valser
52 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
SORTIE LE 21Â DĂCEMBRE
SORTIE LE 14Â DĂCEMBRE
la reprĂ©sentation de lâimpĂ©ratrice figĂ©e par la trilogie des Sissi.
LAURA PERTUY
Godland de Hlynur PĂĄlmason, Jour2fĂȘte (2âhâ23), sortie le 21 dĂ©cembre
Dans une reconstitution Ă©pique et sensorielle, Hlynur PĂĄlmason nous projette dans lâIslande du xix âsiĂšcle, au cĆur des relations empreintes de violence entre premiers colons danois et autochtones.
THOMAS CHOURY
e
DâAPRĂS UNE HISTOIRE VRAIE Oulaya Amamra Lina El Arabi Niels Arestrup AVEC LA PARTICIPATION DE PARCE QUE SON RĂVE DE DIRIGER UN ORCHESTRE ĂTAIT PLUS FORT QUE TOUT Easy Tiger et Estello Films PRĂSENTENT UN FILM DE Marie-Castille Mention-Schaar SCĂNARIO Clara Bourreau ET Marie-Castille Mention-Schaar DIVERTIMENTO DâAPRĂS PHOTOS GUY FERRANDIS AU CINĂMA LE 25 JANVIER
STELLA EST AMOUREUSE
SORTIE LE 14Â DĂCEMBRE
Suite de son autofiction Stella (2008), Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde retrouve lâhĂ©roĂŻne au moment des premiĂšres sorties et des premiĂšres amours. Ce touchant rĂ©cit initiatique nous immerge avec Ă©lan dans la conscience dâune ado des eighties qui brĂ»le de vivre.
Dans Stella, Sylvie Verheyde racontait ce sentiment quâavait sa jeune protagoniste dâĂȘtre dĂ©calĂ©e. Arrivant en sixiĂšme dans un lycĂ©e parisien huppĂ© alors quâelle venait dâun milieu plus modeste (ses parents travaillent dans un cafĂ© ouvrier Ă la pĂ©riphĂ©rie de Paris), la jeune fille apprenait les codes sociaux hyper rĂ©glĂ©s de la bourgeoisie.
Dans Stella est amoureuse, quelques années aprÚs, on retrouve Stella (la magnétique Flavie Delangle, qui reprend le rÎle autrefois tenu par Léora Barbara) toujours en train
de chercher sa place. Dans le cafĂ© de ses parents, lâatmosphĂšre nocturne et enfumĂ©e devient Ă©touffante, entre son pĂšre (parfait Benjamin Biolay) qui se noie dans lâalcool et voit dâautres femmes, et sa mĂšre (touchante Marina FoĂŻs) qui doit gĂ©rer seule le cafĂ©, se consolant dans les bras dâun type que Stella trouve bien lourd. Immergeant la jeune fille, qui a lâĂąge de passer le bac, dans lâagitation du bar, Sylvie Verheyde recrĂ©e avec tendresse ce Paris des cafĂ©s populaires oĂč elle-mĂȘme a grandi, et montre comment progressivement Stella trouve sa respiration ailleurs, dans dâautres nuits.
Câest dans la lĂ©gendaire boĂźte Les Bains Douches, Ă©picentre de la fĂȘte parisienne dans les annĂ©es 1980, quâelle va sâĂ©manciper et tomber amoureuse dâun danseur au charisme fou, AndrĂ©. La cinĂ©aste filme la boĂźte un peu avant les annĂ©es sida, Ă la façon dâun Ăźlot hallucinĂ© de lumiĂšres et de sons quâelle sublime dans des planssĂ©quences dâune lĂ©gĂšretĂ© rĂȘveuse. Câest ici comme un fantasme quâelle dĂ©peint sans nostalgie, duquel exulte mĂȘme une Ă©nergie contemporaine puisquâon voit des danses, comme le voguing, qui enflamment encore les dancefloors aujourdâhui. Le lĂ©gendaire
cĂŽtĂ© sĂ©lect des Bains est ici approchĂ© comme un univers de rites de passageâ: il faut avoir tel look, prendre telle attitude pour prĂ©tendre pouvoir faire partie des diffĂ©rents clans qui sây rencontrent. PĂ©trie de tous ses complexes sociaux, Stella tente de sâimposer, de garder la face lorsquâAndrĂ© lui parle musique dans des termes quâelle ne maĂźtrise pas. Autant sa voix off est exaltĂ©e comme dans une romance emportĂ©e façon La Boum, autant elle adopte souvent une moue distante, glacĂ©e, comme sur les pochettes de disques synth-wave Ă©lĂ©gantes et mystĂ©rieuses quâĂ©coutaient les «âjeunes gens modernesâ» qui peuplaient les Bains. Câest alors dans ce cĂŽtĂ© drĂŽlement Ă©parpillĂ© que Stella est amoureuse trouve sa justesse pour raconter lâadolescence.
Trois questions
Pourquoi avoir eu envie de retrouver Stella maintenantâ?
Venant dâun milieu trĂšs populaire, Stella se rend compte quâelle Ă©volue diffĂ©remment de ses parents, quâelle nâest pas non plus comme les filles du grand lycĂ©e parisien oĂč elle Ă©tudie.
Elle doit trouver sa place, et jâai lâimpression que, ça, câest trĂšs accru et gĂ©nĂ©ralisĂ© pour la gĂ©nĂ©ration dâados dâaujourdâhui.
Ils ont un peu à réparer le monde, à le réinventer, à redéfinir leurs buts.
Ă SYLVIE VERHEYDE
Câest aussi son histoire de familleâ; On parle de moi, de sa grandmĂšre. Travailler avec mon fils, ça devenait aussi un enjeuâ: il ne fallait pas que je me rate.
Vous diriez que câest en boĂźte de nuit que vous vous ĂȘtes trouvĂ©e, pour ensuite devenir artisteâ?
Stella
est amoureuse de Sylvie Verheyde, KMBO (1âhâ50), sortie le 14 dĂ©cembre
QUENTIN GROSSET
Vous avez Ă©crit le film avec votre fils, William Wayolle. QuâaÂtÂil apportĂ© de sa propre jeunesseâ?
Il a aussi monté le film avec moi.
Je pense quâil a apportĂ© de la lĂ©gĂšretĂ©, de lâĂ©nergie, sa drĂŽlerie.
Le fait quâon soit mĂšre et fils, ça nous permet dâaller plus vite.
Oui. La danse a Ă©tĂ© ma premiĂšre ouverture. Le monde de la nuit, câest un espace de fiction oĂč on peut sâinventer un personnage, montrer quelque chose de soi quâon nâaffiche pas ailleurs. Ă lâĂ©poque, câĂ©tait aussi un lieu oĂč se mĂ©langeaient les classes sociales. Jâai voulu quâon soit dans la tĂȘte dâune ado qui dĂ©couvre ce monde, ne surtout pas avoir un point de vue dâadulte dessus.
54 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
UN FILM DE LĂONOR SERRAILLE BLUE MONDAY PRODUCTIONS PRĂSENTE
PETIT FRERE © 2022 BLUE MONDAY PRODUCTIONS âFRANCE CINĂMA AU CINĂMA LE 1 ER FĂVRIER
ANNABELLE LENGRONNE STĂPHANE BAK KENZO SAMBIN AHMED SYLLA
UN
FIĂVRE MĂDITERRANĂENNE
SORTIE LE 14Â DĂCEMBRE
La comĂ©die dĂ©pressive est un genre trĂšs sĂ©rieux, qui nĂ©cessite paradoxalement une grande douceur. Maha Haj lâa bien compris. Son hĂ©ros, Walid, est un Ă©crivain palestinien ratĂ© qui vit Ă HaĂŻfa, en IsraĂ«l, avec sa famille. Il devient bientĂŽt ami avec son voyou de voisin, Jalal. De combine en combine, Walid re-
prend goĂ»t Ă la vie, Ă moins quâil ne se serve de Jalal pour assouvir un projet secret⊠Une fois posĂ©e cette trame de buddy movie, ce film Ă©tonnant navigue avec un Ă©quilibre gracieux entre ironie noire et absurde tragique. Maha Haj construit les antagonismes de ce duo dans des cadres serrĂ©s et fixes. Que cache cette affinitĂ© improbableâ? La rĂ©ponse est dans cette «âfiĂšvre mĂ©diterranĂ©enneâ» du titre, quâune mĂ©decin diagnostique au fils de Walid, victime de violents maux de ventre. Il sâagirait dâune maladie hĂ©rĂ©ditaire, typique de la rĂ©gion. Dans le rĂ©cit, elle est surtout le symptĂŽme du mal-ĂȘtre identitaire dâune famille palestinienne qui ne trouve pas sa place en IsraĂ«l. Le film effleure cette parabole politique sans sây attarder, comme happĂ© par lâambiguĂŻtĂ© dâune amitiĂ© qui culmine dans un final tchekhovien, oĂč lâon dĂ©couvre trop tard que Walid et Jalal se ressemblaient sans le savoir.
LĂA ANDRĂ-SARREAU
LA PASSAGĂRE
SORTIE LE 28Â DĂCEMBRE
Autrice de nombreux courts repĂ©rĂ©s en festival, HĂ©loĂŻse Pelloquet passe au format long avec brio. Avec La PassagĂšre, elle reconfigure les genres de la chronique et du mĂ©lodrame et livre le rĂ©cit vibrant dâun affranchissement, portĂ© par un casting brillant.
Avec La PassagĂšre, HĂ©loĂŻse Pelloquet retourne sur lâĂźle de Noirmoutier quâelle connaĂźt bien (CĂŽtĂ© cĆur, LâĂge des sirĂšnes) pour y installer son couple de pĂȘcheurs, beaux et amoureux marins (CĂ©cile de France et GrĂ©goire Monsaingeon). Ce quâelle rĂ©ussit dâabord Ă rendre vibrant, câest cette chose anodine et vertigineuse que reprĂ©sente la chronique, et plus particuliĂšrement la chronique de couple. Il y a dans la proximitĂ© avec laquelle la cinĂ©aste filme ses personnages ce rapport organique quâĂ©tablit la camĂ©ra, quelque chose qui solidifie cette histoire, comme si en une
Ă©treinte surgissait tout le hors-champ de cet amour durable. Câest avec cette mĂȘme impulsion quâHĂ©loĂŻse Pelloquet regarde longuement les gestes au travail, avec la mer et le soleil comme matiĂšres mouvantes, ambiguĂ«s, rugueuses. Et puis il y a cet Ă©rotisme et cette sexualitĂ©, nouveaux parce quâaffranchis de la tyrannie des codes du genre masculin et fĂ©minin, qui surgissent quand le film se transforme en mĂ©lo au contact dâun nouvel apprenti dans le foyer (FĂ©lix Lefebvre). LâĂźle de Noirmoutier par AgnĂšs Varda (Les CrĂ©atures) Ă©tait le lieu dâimagination dâun Ă©crivain tourmentĂ©, enfermant sa belle et jeune Ă©pouse dans une image figĂ©e. Avec La PassagĂšre, lâimage bouge, sâextirpe du schĂ©ma amoureux pour regarder lâaventure Ă lâhorizon.
La PassagĂšre dâHĂ©loĂŻse Pelloquet, Bac Films (1âhâ35), sortie le 28 dĂ©cembre
56 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
Avec un humour désespéré, la cinéaste palestinienne Maha Haj (Personal Affairs) orchestre la rencontre entre deux hommes que tout oppose. Elle a décroché un Prix du scénario mérité dans la sélection Un certain regard à Cannes en mai.
La cinéaste regarde les gestes au travail, avec la mer et le soleil mouvants, ambigus, rugueux.
MARILOU DUPONCHEL
FiĂšvre mĂ©diterranĂ©enne de Maha Haj, Dulac (1âhâ50), sortie le 14 dĂ©cembre
UN FILM DE MOUNIA MEDDOUR PAR LA RĂALISATRICE DE PAPICHA THE INK CONNECTION & HIGH SEA PRODUCTION PRĂSENTENT
AFFICHE © STUDIO AGENT DOUBLE PHOTO © ETIENNE ROUGERY
AU
AVEC NADIA KACI HILDA AMIRA DOUAOUDA MERIEM MEDJKANE ZAHRA DOUMANDJI SARAH GUENDOUZ
LYNA KHOUDRI RACHIDA BRAKNI HOURIA
CINĂMA LE 15 MARS
SORTIE
LE 21Â DĂCEMBRE
Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen (Alabama Monroe) déploient une amitié masculine à travers plusieurs décennies, sur fond de différences sociales et de paysages alpins grandioses. Prix du jury à Cannes.
ĂtĂ© 1984. Pietro, un enfant citadin et timide, passe ses vacances dans un village reculĂ© du Val dâAoste et se lie dâamitiĂ© avec Bruno, qui y vit toute lâannĂ©e. Devenus adultes, les deux garçons se retrouvent de façon rĂ©guliĂšre, persuadĂ©s que leur amitiĂ© les protĂšgera des affres de lâexistence⊠AdaptĂ© du roman Ă©ponyme de Paolo Cognetti (2017 pour la traduction française), ce film, co -
rĂ©alisĂ© par les Belges Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen ( La Merditude des choses, Alabama Monroe), prend le parti dâune narration par ellipses concentrĂ©e sur les moments forts dâune amitiĂ© masculine qui court sur plus de trente ans. Si une telle structure se heurte Ă quelques clichĂ©s (comme le traitement furtif des personnages fĂ©minins), lâesthĂ©tique des Huit Montagnes fait Ă©prouver le gouffre mental qui guette les hĂ©ros. Le format carrĂ© de lâimage accentue lâimmensitĂ© de montagnes qui semblent beaucoup trop vastes pour lâexpĂ©rience humaine, enfermant les protagonistes dans leurs traumatismes passĂ©s. Ă travers une fable qui donne son titre Ă lâhistoire, et sâappuyant sur ses deux charismatiques interprĂštes (Luca Marinelli et Alessandro Borghi), Les Huit Montagnes dessine in fine une ode brĂ»lante aux puissances de lâamitiĂ©.
SORTIE LE 28Â DĂCEMBRE
Du jour au lendemain, un homme dĂ©cide de ne plus adresser la parole Ă son meilleur ami, amorçant le dĂ©but dâune descente aux enfers⊠Entre comĂ©die absurde et tragĂ©die Ă la lisiĂšre du fantastique, Martin McDonagh signe un film dans la lignĂ©e de son multiprimĂ© 3 Billboards.
Sur une Ăźle de la cĂŽte irlandaise au dĂ©but du xxeâsiĂšcle, le quotidien de PĂĄdraic (Colin Farrell) est bouleversĂ© le jour oĂč Colm (Brian Gleeson), qui a pris pour habitude de lâaccompagner tous les jours au pub du coin, dĂ©cide de ne plus lui parler pour se concentrer sur la composition dâun morceau de musique. Ă Inisherin, la beautĂ© spectaculaire du littoral est proportionnelle Ă lâisolement des fermiers et des paysans qui ont Ă©lu domicile sur ce bout de caillou, au large duquel rĂ©sonnent les canons des navires de guerre. Face Ă lâen-
tĂȘtement incomprĂ©hensible de Colm, PĂĄdraic se met Ă dos le reste du village, qui ne voit en lui quâun pilier de bar un peu demeurĂ©, tout juste bon Ă tenir compagnie Ă son Ăąne⊠Dans un rĂŽle pour lequel il a remportĂ© le Prix dâinterprĂ©tation Ă Venise, Colin Farrell campe cet ahuri de compĂ©tition qui, aussi dĂ©routant dans sa naĂŻvetĂ© Ă toute Ă©preuve que dans ses soudains accĂšs de colĂšre, se retrouve malgrĂ© lui embarquĂ© dans la spirale de violence prĂ©dite par la sorciĂšre locale (la banshee du titre). Le scĂ©nario, qui oscille entre comĂ©die et tragĂ©die, progresse quant Ă lui avec malice en lĂ©zardant dâun registre Ă un autre, Ă la maniĂšre du prĂ©cĂ©dent film de Martin McDonagh, 3 Billboards. Les panneaux de la vengeance, dont Les Banshees dâInisherin reconduit toute lâefficacitĂ© dramatique.
58 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
Sur lâĂźle dâInisherin, le village voit en PĂĄdraic un pilier de bar un peu demeurĂ©.
LES BANSHEES DâINISHERIN
LES HUIT MONTAGNES
CORENTIN LĂ Les Banshees dâInisherin de Martin McDonagh, Walt Disney (1âhâ54), sortie 28 dĂ©cembre
Les Huit Montagnes de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, Pyramide (2âhâ27), sortie le 21 dĂ©cembre
DAMIEN LEBLANC
LE FILM PRĂFĂRĂ DES SPECTATEURS AU CINĂMA LE 25 JANVIER
IN VIAGGIO
Le documentariste Gianfranco Rosi (
) confronte des images de voyages diplomatiques du pape François avec celles de drames (guerres, naufrages de migrants) se dĂ©roulant dans les pays oĂč celui-ci se rend. De ce montage naĂźt un saisissant sentiment dâabsurditĂ©.
Dans son documentaire Fuocoammare (2016), Gianfranco Rosi filmait dâun cĂŽtĂ© les migrants qui dĂ©barquent Ă Lampedusa, de lâautre les locaux qui vivent dans une quasiindiffĂ©rence envers les premiers. Dans In viaggio, qui suit les voyages du pape, le
cinĂ©aste adopte une construction proche de ce prĂ©cĂ©dent film, celle du montage parallĂšle. On assiste dâun cĂŽtĂ© aux dĂ©clarations de lâĂ©missaire religieux pour lâaccueil et la solidaritĂ© avec les migrants ou contre la guerre, de lâautre Ă des scĂšnes de violences et de misĂšre. Un peu comme dans le rĂ©cent Pacifiction. Tourment sur les Ăźles dâAlbert Serra, Rosi observe alors lâĂ©puisement dâune parole politique, son peu de prise sur le rĂ©el. MalgrĂ© toute sa bonne volontĂ©, le pape a beau mettre en lumiĂšre les drames lors de cĂ©rĂ©monies officielles (plaidant contre les ventes dâarmes aux Ătats-Unis, contre la pollution de lâenvironnement aux Philippines, ou condamnant les violences sexuelles dans son propre fief), rien ne paraĂźt changer. In viaggio interroge alors les rouages de ce rĂŽle de reprĂ©sentation, comme pour mieux inspirer la rĂ©flexion sur dâautres moyens efficients de faire bouger les choses.
JOYLAND
SORTIE LE 28Â DĂCEMBRE
LaurĂ©at de la Queer Palm cette annĂ©e Ă Cannes, Joyland saisit par la soif de libertĂ© qui Ă©lectrise ses personnages, sa mise en scĂšne audacieuse et la justesse de ses interprĂštes, au service dâun fĂ©minisme revigorant.
Câest avec une douceur absolue, malgrĂ© lâobscuritĂ© que travaille sa photographie soignĂ©e, que Joyland pĂ©nĂštre le quotidien de Haider. Ce jeune homme discret, moquĂ© pour son manque dâattitudes et dâaptitudes «âmasculinesâ», vit avec son Ă©pouse et la famille de son frĂšre. Un Ă©touffant microcosme sur lequel rĂšgne un patriarche qui, obsĂ©dĂ© par son honneur, distribue les rĂŽles, et oĂč sâagite, souvent en des heures tardives, une multitude de dĂ©sirs frustrĂ©s. SommĂ© de travailler, Haider dĂ©niche secrĂštement une place de danseur dans un cabaret oĂč Biba, artiste trans, tente de se faire aimer
du public. Se noue entre ces deux Ăąmes solitaires une attirance irrĂ©pressible, malgrĂ© tout ce quâelle engage dâinterdits⊠Dans ce premier long mĂ©trage, le Pakistanais Saim Sadiq rĂ©flĂ©chit aux rĂŽles prĂ©dĂ©terminĂ©s au sein du couple, de la sphĂšre familiale mais aussi du monde du travailâ; et dĂ©zingue tout sur son passage. Car sâil semble suivre la trajectoire de Haider, personnage bouleversant qui explore sa fĂ©minitĂ© avec fougue, le film sâappuie surtout sur lui pour mieux regarder les deux femmes qui lâentourent, toutes deux Ă©prises dâaccomplissement professionnel. Un drame dâune remarquable ampleur, servi par une troupe dâacteurs et dâactrices exceptionnels.
cinéaste dézingue
60 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
SORTIE LE 14Â DĂCEMBRE
Le
les rÎles prédéterminés dans le couple, la sphÚre familiale et le monde du travail.
Joyland de Saim Sadiq, Condor (2âhâ06), sortie 28 dĂ©cembre
LAURA PERTUY
In viaggio de Gianfranco Rosi, MĂ©tĂ©ore Films (1âhâ20), sortie 14 dĂ©cembre
Sacro GRA, Notturno
QUENTIN GROSSET
CrĂ©dits non contractuels âą Photo © Laure Chichmanov âą Design Benjamin Seznec TROĂKA.
UN FILM DE HĂLOĂSE PELLOQUET LA PASSAGĂRE WHY NOT PRODUCTIONS & FACE NORD FILMS PRĂSENTENT © 2021 Face Nord Films Why Not Productions LE 28 DĂCEMBRE «âUNE HISTOIRE DâAMOUR ET DE LIBERTĂâ» ELLE «âTROUBLANT, INATTENDU, EXCITANTâ» CAUSETTE
PROFESSEUR YAMAMOTO PART Ă LA RETRAITE
SORTIE LE 4Â JANVIER
Le documentariste singulier et fĂ©ru dâimprĂ©vus Kazuhiro Soda filme le dĂ©part Ă la retraite dâun psychiatre japonais.
Le portrait passionnant et poĂ©tique dâun homme qui sâest occupĂ© toute sa vie de ses patients et doit dĂ©sormais veiller sur sa femme.
Entre le professeur Yamamoto et ses patients, lâheure des adieux est arrivĂ©e. Un moment dĂ©licat oĂč le psychiatre doit sâeffacer plus encore que dâhabitude pour rompre en douceur un lien fort et complexe, nouĂ© au fil des ans entre un thĂ©rapeute pionnier au Japon dâune approche plus «âhumaineâ» de cette mĂ©decine et des individus pleins
de gratitude mais angoissĂ©s Ă lâidĂ©e de le perdre. La camĂ©ra de Kazuhiro Soda sâimmisce dans ces consultations stratĂ©giques au cours desquelles ce mĂ©decin, sur le dĂ©part mais toujours entiĂšrement dĂ©vouĂ© Ă sa pratique, partage une forme de sagesse aux lĂ©gers accents bouddhistes. Le tournage de ces sĂ©quences Ă©mouvantes, au plus proche dâĂ©changes dâhabitude secrets, est le fruit dâune relation de confiance commencĂ©e presque quinze ans auparavant avec Mental, pour lequel Soda avait filmĂ© pendant deux ans les patients du professeur Yamamoto. Le film bascule ensuite dans le portrait intime de la relation entre ce professeur de 82 ans et sa femme, Yoshiko. Câest dĂ©sormais vers elle, longtemps restĂ©e dans lâombre, sâĂ©puisant Ă sâoccuper des patients que le professeur ramenait parfois Ă la maison, que son mari sâefforce de diriger sa bienveillance.
PAR CĆURS
SORTIE LE 28Â DĂCEMBRE
BenoĂźt Jacquot nous fait pĂ©nĂ©trer lâintimitĂ© dâIsabelle Huppert et de Fabrice Luchini lors de leurs rĂ©pĂ©titions, Ă lâĂ©tĂ© 2021, pour deux spectacles diffĂ©rents au Festival dâAvignon. Un documentaire prĂ©cieux sur leur mĂ©thode de travail, qui saisit en montrant leurs fragilitĂ©s.
Ce sont deux acteurs quâon a lâhabitude de voir briller dâintensitĂ©. Aussi, le fait de les regarder dans des temps de latence, dans leurs tĂątonnements, leurs doutes, offre une perspective Ă la fois inĂ©dite et spectaculaire. Devant le dispositif (deux camĂ©ras surmontĂ©es dâun micro, de la lĂ©gĂšretĂ© pour plus dâabandon) imaginĂ© par BenoĂźt Jacquot et la chef-opĂ©ratrice Caroline Champetier, Isabelle Huppert et Fabrice Luchini se confient comme jamais sur leur technique, leurs blocages, le trac aussi. Huppert sâapprĂȘte Ă jouer La Cerisaie
de Tchekhov dans la cour dâhonneur du Palais des papes, dans une mise en scĂšne de Tiago Rodrigues, et on la voit sollicitĂ©e de toutes parts, pour son costume, son maquillage. Toujours en mouvement dans les coulisses, elle se rĂ©pĂšte son texte Ă haute voix et bute sur une rĂ©plique. Luchini, lui, est plus statique, sur une petite scĂšneâ: on le voit assis, apportant les derniĂšres retouches et variations Ă son seul-en-scĂšne, une lecture de Nietzsche. Lâacteur cite Louis Jouvet parlant du fait de jouerâ: «âCette pratique de sorcellerie qui va Ă©teindre ton moi personnel.â» Et câest bien cette rencontre un peu magique entre un texte et un comĂ©dien quâexplore Jacquot avec Par cĆurs. La beautĂ© du film rĂ©side en ce que, Ă la fin, cet acte quasi sorcier quâest le jeu reste toujours aussi mystĂ©rieux.
Par cĆurs de BenoĂźt Jacquot, Les Films du Losange (1âhâ16), sortie 28 dĂ©cembre
62 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
Regarder les acteurs dans leurs doutes offre une perspective inédite.
QUENTIN GROSSET
Professeur Yamamoto part Ă la retraite de Kazuhiro Soda, Art House (1âhâ59), sortie le 4Â janvier
TRISTAN BROSSAT
FILM DE SYLVIE VERHEYDE
THOMAS ET MATHIEU VERHAEGHE présentent
UN
LOUISE MALEK PRUNE RICHARD AGATHE SALIOU CLAIRE GUINEAU LĂONIE DAHAN-LAMORT PAUL MANNIEZ DIXON LE 14 DECEMBRE AU CINEMA
REWIND & PLAY
En 1969, Thelonious Monk participe Ă lâĂ©mission française Jazz Portrait. Entre lâinterprĂ©tation de quatre de ses titres, lâAmĂ©ricain rĂ©pond aux questions dâHenri Renaud, pianiste et producteur dâĂ©missions musicales. «âDonner lâimpression quâon est en direct, câest ça qui est moderneâ», dit celui-ci, un brin pĂ©dant, dans un plan qui dĂ©voile la mise en place du show tĂ©lĂ©, les techniciens qui sâinstallent. Alors quâil se documentait pour Ă©crire un film (qui
reste Ă venir) sur Monk, Alain Gomis a dĂ©couvert ces rushs non montĂ©s parmi les images que lui a envoyĂ©es lâINA. On y voit un Monk qui dĂ©gouline de sueur Ă mesure quâil descend les verres de whisky et devient mutique face aux questions sans intĂ©rĂȘt ou dĂ©sobligeantes â le musicien raconte notamment le souvenir amer dâun premier sĂ©jour humiliant en France, en 1959, que lâintervieweur, aveuglĂ© par un impensĂ© raciste, demande Ă gommer. Le cinĂ©aste franco-sĂ©nĂ©galais rembobine et remet sur lecture les minutes de cette entrevue qui devient dialogue de sourds, assemble le phrasĂ© syncopĂ© et entĂȘtant du piano avec le soliloque du journaliste qui sâestompe jusquâĂ lâinaudible. On comprend alors quâaucun dialogue nâĂ©tait possible sur la piste de ce cirque mĂ©diatique, entre celui qui ne veut pas entendre les vraies rĂ©ponses Ă ses questions et celui dont la rĂ©plique favorite resteâ: «âJe me contente de jouer.â»
LâENVOL
Avec ce conte envoĂ»tant et trĂšs inspirĂ©, lâItalien Pietro Marcello (Martin Eden, Bella e perduta) suit une hĂ©roĂŻne frondeuse dans la Normandie de lâentre-deux-guerres en superposant diffĂ©rents langages de cinĂ©ma. Au milieu de LâEnvol sâĂ©lĂšve lâhypnotique Juliette Jouan.
Librement inspirĂ© du court mais culte roman Les Voiles Ă©carlates (1923) de lâauteur russe et figure du rĂ©alisme romantique Alexandre Grin, LâEnvol en retient toute la féérie. Ă son retour de la Grande Guerre, RaphaĂ«l, un veuf taiseux, rencontre Juliette, sa toute jeune fille. Lâenfant grandit dans un corps de ferme dĂ©labrĂ© mais peuplĂ© dâĂȘtres doux et joueurs. Au village, on murmure quâelle serait nĂ©e dâun adultĂšre avec le tavernier â quand il sâagit en fait dâun viol commis par lâintĂ©ressĂ©. AccusĂ©e de sorcellerie, la jeune femme connaĂźt
une adolescence mĂątinĂ©e de rĂȘveries solitaires, jusquâĂ lâirruption dâun aviateur volage (Louis Garrel). Sur cette trame classique, Pietro Marcello engage une recherche ludique et harmonieuse sur la forme. LâEnvol voyage ainsi entre documents dâarchives, camĂ©ra subjective ou encore plans trĂšs composĂ©s dans lesquels sâĂ©lance en chanson lâhĂ©roĂŻne, que campe la fĂ©e Juliette Jouan (lire p.â16), dont câest le tout premier rĂŽle. Le cinĂ©aste italien joue des arythmies et des contretemps, RaphaĂ«l sâĂ©vadant Ă lâaccordĂ©on dans des scĂšnes presque documentaires, quand la voix cristalline de sa fille envoĂ»te un monde oĂč peine Ă survivre la magie. Funambule mĂ©lomane, Pietro Marcello possĂšde un talent certain pour rĂ©enchanter le cinĂ©ma.
LâEnvol de Pietro Marcello, Le Pacte (1âhâ40), sortie le 11Â janvier
rĂȘveries solitaires, jusquâĂ lâirruption dâun aviateur volage.
Juliette vit des
64 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
SORTIE LE 11Â JANVIER
SORTIE LE 11Â JANVIER
LAURA PERTUY
Rewind & Play dâAlain Gomis, JHR Films (1âhâ05), sortie le 11Â janvier
Alain Gomis rĂ©alise un passionnant essai sur lâimage mĂ©diatique du jazzman Thelonious Monk Ă partir dâune interview donnĂ©e en 1969 Ă la tĂ©lĂ© française et des rushs de son tournage.
RAPHAĂLLE PIREYRE
UNE FEMME INDONĂSIENNE
SORTIE LE 21Â DĂCEMBRE
Comment filmer les sentiments dâune femme qui semble avoir renoncĂ© Ă toute sorte de passionâ? Avec cette valse cotonneuse dâune fascinante rigueur formelle, la rĂ©alisatrice Kamila Andini sonde les profondeurs dâun monde intime, cadenassĂ© par son Ă©poque.
Libre adaptation dâun roman indonĂ©sien centrĂ© sur Raden Nana Sunani, une Sundanaise (lâune des principales ethnies du pays) qui a menĂ© il y a plus dâun demisiĂšcle une vie banale et mĂ©connue dans lâouest de Java, Une femme indonĂ©sienne prend la forme dâun voyage mĂ©moriel aux accents universels. Les troubles politiques et sociaux survenus au lendemain
pour son quatriĂšme long mĂ©trage, la cinĂ©aste de 36 ans invoque certains fantĂŽmes de son pays tout en Ă©largissant la carte de son rĂ©cit. Au fond de lâIndonĂ©sie rurale et bourgeoise des annĂ©es 1960 quâelle met en scĂšne, le destin particulier de Nana reflĂšte aussi les maux, sĂ©culaires, de toutes les femmes piĂ©gĂ©es dans un monde dâhommes et condamnĂ©es Ă enfouir leur peine au plus profond dâelles-mĂȘmes. Ăcho dâun tel malaise, le film sâouvre sur une scĂšne de fuite en forĂȘt aux allures de cauchemar. On y suit la foulĂ©e inquiĂšte de lâhĂ©roĂŻne, fuyant son prĂ©sent et les monstres du hors-champ â soit les lames de la purge anticommuniste qui ont dĂ©jĂ fait dâelle une orpheline et une veuve. Quinze ans plus tard, la voici installĂ©e au sein dâune grande maison en compagnie de son second mari, bien plus ĂągĂ©, sauvĂ©e des tĂ©nĂšbres de la jungle.
Refuge insoupçonnĂ© ou autre cauchemar Ă la lueur du jourâ? Maniant lâellipse pour montrer cette nouvelle vie Ă©tonnamment sereine, enrichie dâĂ©toffes traditionnelles, de plusieurs domestiques et dâun Ă©poux qui a lâair dâĂ©chapper au clichĂ© du vieux tyran libidineux, Andini cultive lâart du huis clos avec un mĂ©lange de raffinement et de pudeur. Dans ce dĂ©cor familial douillet, le soin obsessionnel accordĂ© au dĂ©coupage et Ă la lumiĂšre nâest pas sans rappeler la volontĂ© de contrĂŽle de lâhĂ©roĂŻne. MĂȘme si, ici, chaque mot, chaque rituel silencieux, chaque main tendue devant le miroir ou les compositions florales ne fait quâaccentuer la solitude de Nana (Happy Salma, magnifique dans ce rĂŽle dâĂ©pouse et de mĂšre mue par le sens du devoir, devenue comme hermĂ©tique Ă sa propre existence). MĂ©lodrame au ralenti, dâune beautĂ© si sophistiquĂ©e quâelle en deviendrait presque intimidante, Une femme indonĂ©sienne ne manque pas de nuances ni de surprises. Ă commencer par ces scĂšnes fiĂ©vreuses en extĂ©rieur â et en musique â placĂ©es sous lâinfluence de Wong Kar-wai. Sans oublier la prĂ©sence lumineuse dâIno (Laura Basuki, Prix du meilleur second rĂŽle Ă Berlin), jeune maĂźtresse du patriarche qui se lie dâamitiĂ© avec celle qui aurait trĂšs bien pu ĂȘtre sa rivale. Un habile rĂ©cit de sororitĂ© entre deux figures lucides, partageant souvent le mĂȘme plan et les mĂȘmes envies dâailleurs, perdues dans leurs pensĂ©es.
Une femme indonĂ©sienne, de Kamila Andini, ARP SĂ©lection (1âhâ43), sortie le 21 dĂ©cembre
65 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 â noâ194 UN FILM DE SAIM SADIQ crĂ©dits non contractuels crĂ©ation KĂ©vin Rau TROĂKA â LA RĂVĂLATION CANNOISE â LES CAHIERS DU CINĂMA â UNE SOIF DE LIBERTĂ ĂLECTRISANTE â TROIS COULEURS AU CINĂMA LE 28 DĂCEMBRE
de lâindĂ©pendance, lâhĂ©ritage culturel du peuple sundanais (originaire de Jakarta, Kamila Andini se souvient des histoires transmises par sa grand-mĂšre)â:
OLIVIER MARLAS
VENEZ VOIR
Le brillant réalisateur espagnol Jonås Trueba (Eva en août, Qui à part nous) poursuit son exploration existentielle et sensitive avec ce conte resserré et délicieusement bavard, dans lequel deux couples questionnent leur idée du bonheur.
Film aprĂšs film, JonĂĄs Trueba (lire p.â26) perfectionne lâart de la variation autour des mĂȘmes motifs. Venez voir est aussi court que son prĂ©cĂ©dent film, Qui Ă part nous, Ă©tait fleuve. Ici, deux couples de trentenaires se retrouvent dans un bar madrilĂšne. Lâun a dĂ©mĂ©nagĂ© en pĂ©riphĂ©rie et attend un enfantâ; lâautre a la conviction que procrĂ©er ne mĂšne
Ă rien. Six mois plus tard, ils se retrouvent Ă la campagne autour dâun dĂźner arrosĂ©, au cours duquel les certitudes de chacun sont mises Ă lâĂ©preuve⊠Le cinĂ©ma rohmĂ©rien de JonĂĄs Trueba, qui exhibe la fragilitĂ© des liens affectifs Ă la faveur dâellipses et de cycles saisonniers, trouve une grande force dâincarnation en Ă©voquant ici les consĂ©quences du Covid. MalgrĂ© une sĂ©rie dâoppositions (lâurbain et la campagne, lâindividualisme et la collectivitĂ©), sa mise en scĂšne impressionniste trouble le manichĂ©isme. La virtuositĂ© des dialogues donne raison puis tort Ă chacun, la camĂ©ra organise le dĂ©bat dâidĂ©es en champ-contrechamp, avant dâapaiser les rapports de force en un plan large sur une partie de ping-pong enfantine. Reste un remĂšdeâ: faire des films ensemble pour retrouver lâutopie. Câest ce que la mise en abyme finale, qui nous dĂ©voile les coulisses du tournage, suggĂšre avec malice.
NOS SOLEILS
SORTIE LE 18Â JANVIER
rĂ©alisatrice du remarquĂ© Ăté 93, Carla SimĂłn, signe un deuxiĂšme film Ă©tonnant de maturitĂ© sur une famille de paysans espagnols qui doit laisser ses vergers pour faire place Ă des panneaux solaires. Entre rĂ©alisme et onirisme, Nos soleils a remportĂ© lâOurs dâor Ă la Berlinale.
Ils sont nombreux, entre le doux grandpĂšreâ; ses sĆurs, son filsâ; lâĂ©pouse, les sĆurs et le beau-frĂšre de celui-ciâ; et la ribambelle dâenfants et dâados⊠Tous sâoccupent Ă leur maniĂšre de lâexploitation familialeâ: une telle meute quâon peine Ă les distinguer, jusquâĂ abdiquer, car câest moins ce qui semble intĂ©resser Carla SimĂłn (lire p.â26) que lâidĂ©e du collectif, de la lutte et des souvenirs partagĂ©s comme un seul corps. On pense beaucoup aux Merveilles dâAlice Rohrwacher (2015) et Ă sa famille produisant du miel en
autarcie dans une ferme italienne. Nos soleils dĂ©crit, avec la mĂȘme prĂ©cision documentaire transfigurĂ©e par une photographie solaire, une rĂ©volte pour lâindĂ©pendance et la qualitĂ© dâune vie simple contre les saillies du capitalisme. Le tour de force du film, câest de forger une dramaturgie Ă lâimage de ce flux organiqueâ: sans grands retournements de situation, mais sans pour autant dĂ©laisser les enjeux â les actions des paysans pour se faire payer dĂ©cemment leurs rĂ©coltes face aux cassages de prix de la grande distribution, la sourde rĂ©bellion dâun fils humiliĂ© par son pĂšre⊠Du haut de ses 36 ans, Carla SimĂłn maĂźtrise dĂ©jĂ parfaitement lâart de nous happer dans son univers atemporel et nous faire subtilement adhĂ©rer Ă ses combats â cruellement dâactualitĂ©.
Nos soleils de Carla SimĂłn, Pyramide (2âh), sortie le 18Â janvier
TIMĂ ZOPPĂ
66 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
La
SORTIE LE 4Â JANVIER
Nos soleils dĂ©crit une rĂ©volte contre le capitalisme pour la qualitĂ© dâune vie simple.
Venez voir de JonĂĄs Trueba, Arizona (1âhâ04), sortie le 4 janvier
LĂA ANDRĂ-SARREAU
INTERDIT AUX CHIENS ET AUX ITALIENS
SORTIE LE 25Â JANVIER
En racontant lâhistoire de sa famille, dâorigine piĂ©montaise, sur un demisiĂšcle, Alain Ughetto dĂ©ploie un rĂ©cit intime et humaniste de la migration et raconte les fracas de lâEurope du dĂ©but du xx âsiĂšcle. On ose le direâ: câest un chef-dâĆuvre.
Lâanimation permet tout, mĂȘme de traverser le temps et la tombe. Câest grĂące Ă elle quâAlain Ughetto entame un tendre dialogue avec Cesira, sa grand-mĂšre adorĂ©e, pour mieux comprendre dâoĂč il vient. DoublĂ©e par la voix mĂ©ridionale dâAriane Ascaride, cette derniĂšre lui raconte lâhistoire de leur famille. Du petit village dâUghettera («âla terre des
Ughettoâ»), aux cĆurs des montagnes piĂ©montaises, jusquâen France, terre promise Ă lâaccueil pour le moins frileux. Câest un rĂ©cit de survivancesâ: celle de la tendresse dâun petit-fils pour sa nonna qui nâest plus, celle de lâamour dâun couple Ă lâĂ©cho retentissant, mais aussi celle dâune rĂ©silience commune aux exilĂ©s. La puissance dâInterdit aux chiens et aux Italiens tient Ă sa maniĂšre de raconter lâhistoire par le prisme de lâintime. Il retrace aussi bien les dĂ©buts torturĂ©s de lâEurope du xxeâsiĂšcle, oĂč famines et Ă©pidĂ©mies succĂšdent aux guerres, que les annales de lâimmigration italienne et, plus largement, de toutes les migrations, dans ce quâelles ont de douloureux, de beau et dâinĂ©vitable. Alain Ughetto donne Ă voir les invisibles dont il est issu. Ceux qui ont bĂąti la France et ses infrastructures, comme le barrage de GĂ©nissiat, mais qui marchent la tĂȘte baissĂ©e de peur de perdre ce quâils ont si laborieusement gagnĂ©. LâidĂ©e de construction se retrouve
jusque dans le choix du stop motion pour narrer le rĂ©cit â oĂč le «âfaireâ» lâemporte sur le «âdireâ». Une animation image par image oĂč la main qui donne vie aux marionnettes intervient de temps Ă autre Ă lâĂ©cran pour contribuer au dialogue. OĂč le dĂ©cor, composĂ© de charbon, de carton ondulĂ©, de noisettes ou mĂȘme de brocolis, ressuscite une Ă©poque, un lieu, une vie. Sans jamais se dĂ©partir dâun certain humour du dĂ©sespoir cher Ă la comĂ©die italienne, Alain Ughetto dĂ©montre bien, dans cet hommage Ă sa famille et Ă ses frĂšres et sĆurs dâexil, quâil nây a pas dâamour, juste des preuves dâamour.
Interdit aux chiens et aux Italiens dâAlain Ughetto, Gebeka Films (1âhâ10), sortie le 25Â janvier
QUENNESSON
Trois questions
Pourquoi avoir voulu raconter lâhistoire de votre famille en stop motionâ?
Tout ce que jâai appris de mon pĂšre, je lâai appris par les mains. Il parlait trĂšs peu, mais il bricolait beaucoup. Alors je bricolais avec lui. Jâai su ensuite que mon grand-pĂšre fabriquait ses outils, ses rĂąteaux, ses pelles, et quâil avait transmis ce savoir Ă mon pĂšre.
La meilleure façon de les raconter Ă©tait donc dâen passer par mes mains⊠aidĂ©es de centaines dâautres pour animer ces marionnettes.
Ă ALAIN UGHETTO
Les Ă©lĂ©ments du dĂ©cor semblent Ă©galement raconter votre histoireâŠ
Quand je suis allĂ© voir le fameux village dâUghettera, dâoĂč venait ma famille en Italie, il nây avait plus rien. De leur travail de paysan ou de charbonnier, il ne reste plus que des ruines sur lesquelles la vĂ©gĂ©tation a repoussĂ©. Jâai donc rĂ©cupĂ©rĂ© tous les Ă©lĂ©ments qui faisaient leur quotidien â le charbon, les brocolis, les chĂątaignes â pour les transformer en montagnes, en arbres ou autres. Dans ce dĂ©cor, mes ancĂȘtres pouvaient revivre et me raconter leur histoire.
MalgrĂ© lâĂąpretĂ© du rĂ©cit, votre film ne manque pas dâhumour⊠Je ne voulais pas ĂȘtre plombant. Mais jâai remarquĂ© que mes rĂ©fĂ©rences inconscientes, câĂ©tait le NĂ©orĂ©alisme de Vittorio De Sica ou la comĂ©die Ă la Ettore Scola. Il nây a rien Ă faire, je suis bien un fils dâItaliens.
67 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 â noâ194 eternel nouvel album disponible IMMORTEL (une seconde), SANG BLEU LE RETOUR DU ROI Akhenaton, Furax Barbarossa, Antoine Elie, Ferdi. INCLUS LES TITRES AVEC LA PARTICIPATION DE
PERRINE
e
Ă Bucarest en 1972, la jeunesse tente de sâĂ©panouir sous le joug du rĂ©gime totalitaire de Nicolae CeauÈescu⊠Le cinĂ©aste roumain Alexandru Belc imagine une fĂȘte clandestine au son dâune radio libre violemment rĂ©primĂ©e par la police secrĂšte, la Securitate.
Câest comme un mot quâon se passe en douce. Ce soir, un groupe de jeunes se rĂ©unit pour Ă©couter Metronom, lâĂ©mission musicale de Cornel Chiriac diffusĂ©e clandestinement, et pour Ă©crire une lettre Ă lâanimateur â qui sâest rĂ©fugiĂ© hors de la Roumanie â pour le remercier de la respiration quâil offre Ă
la jeunesse en passant des musiques rock Ă©mancipatrices. Ana, 17 ans, se rend Ă cette fĂȘte en espĂ©rant danser et retrouver son copain. Mais, une fois lĂ -bas, la police secrĂšte de CeauÈescu fait irruption⊠La maniĂšre dont Alexandru Belc filme la soirĂ©e joue beaucoup de la profondeur de champ. Au dĂ©part, le mouvement incessant Ă lâarriĂšre-plan dit toute lâĂ©bullition et la soif de libertĂ© dâados sous la dictature. Puis, la police ayant immobilisĂ© tout le monde, ce bouillonnement se transforme en paranoĂŻa, les regards sây font Ă la fois assujettis et suspicieux, car une taupe a dĂ©noncĂ© cette soirĂ©e qui passe des sons occidentaux. Ă coups dâintimidation et de brutalitĂ©, les interrogatoires sont approchĂ©s comme des piĂšges qui se referment sur Ana. Belc montre alors comment lâoppression du pouvoir sâinfiltrait insidieusement dans chaque pan de la vie quotidienne, dans une atmosphĂšre de surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
Le rĂ©alisateur de Respiro (2003) brosse le portrait dâune famille italienne des annĂ©es 1970 coincĂ©e dans les conventions, mais dont sâĂ©chappent deux figures insoumisesâ: une mĂšre au foyer, campĂ©e par PenĂ©lope Cruz, et un de ses enfants en pleine prise de conscience.
MalgrĂ© le gros plan Ă la courte profondeur de champ qui isole du contexte, on reconnaĂźt dâemblĂ©e son Ćil noisette soulignĂ© de khĂŽl et ses quelques taches de rousseur sur le nezâ: PenĂ©lope Cruz, dans une intensitĂ© et une mise en scĂšne dramatique rappelant ses rĂŽles chez Pedro AlmodĂłvar. Depuis lâembrasure de la porte, Adri regarde sa mĂšre, Clara, et sait, Ă son expression et Ă sa maniĂšre de sâĂȘtre maquillĂ©e, quâelle vient de pleurer. Mais la mĂšre au foyer ne veut pas que cela soit ditâ; elle se met Ă dresser joyeusement la
table avec ses trois enfants avant le retour du pĂšre â qui plombera bien lâambiance⊠Dans LâimmensitĂ , chronique familiale du point de vue dâun ado qui commence Ă questionner son assignation de genre, on perçoit des traces dâautres cinĂ©mas (AlmodĂłvar, donc, ou encore Michelangelo Antonioni dans une scĂšne de disparition en bord de mer qui Ă©voque Lâavventura). Mais la tonalitĂ© du film est propre au cinĂ©ma dâEmanuele Crialese, naviguant entre noirceur et lĂ©gĂšretĂ©, explorant les nuances de personnages certes frondeurs mais dans une Ă©ternelle indĂ©cisionâ: faire passer en premier ceux quâils aiment, ou eux-mĂȘmesâ? Question insoluble pour Adri et Clara, piĂ©gĂ©s dans une interdĂ©pendance dont le rĂ©alisateur scrute tous les aspects avec une grande sensibilitĂ©.
68 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
Penélope Cruz, intense et dans une mise en scÚne dramatique, rappelle ses rÎles chez Pedro Almodóvar.
LâIMMENSITĂ
SORTIE
LE 11Â JANVIER RADIO METRONOM
SORTIE LE 4Â JANVIER
TIMĂ ZOPPĂ LâimmensitĂ dâEmanuele Crialese, PathĂ© (1âhâ37), sortie le 11 janvier
Radio Metronom dâAlexandru Belc, Pyramide (1âhâ42), sortie le 4Â janvier
QUENTIN GROSSET
LA FAMILLE ASADA
Un photographe met en scĂšne les rĂȘves des membres de sa famille, avant que son travail ne bifurque Ă la suite du tsunami de 2011 au Japon. FeelÂgood movie qui se teinte de mĂ©lancolie, le film de RyĆta Nakano interroge la trace mĂ©morielle que constitue la photo vernaculaire.
Le film raconte comment le photographe japonais Masashi Asada sâest mis Ă photographier son pĂšre, sa mĂšre et son frĂšre, dans des mises en scĂšne qui se calquaient sur leurs rĂȘves â parfois manquĂ©s. Son pĂšre aurait voulu ĂȘtre pompierâ? Toute la famille en-
file lâuniforme, comme si elle venait dâĂ©teindre un feu. Sa mĂšre fantasmait sur les yakuzasâ? La voilĂ en mĂšre mafieuse, entourĂ©e de son mari et ses fils gangsters. Avec une fantaisie visuelle qui tend parfois avec grincement vers le tordu (quand la famille sâamuse Ă jouer avec le macabre), Nakano envisage le portrait de famille comme un lieu des possibles, une bascule vers la fiction. La deuxiĂšme partie du film, quand le tsunami touche le Japon, en 2011, donne une ampleur plus douloureuse Ă cette conception de lâart vernaculaire. PlutĂŽt que de photographier les siens, Masashi se fait bĂ©nĂ©vole en aidant les rescapĂ©s Ă retrouver leurs photos de proches disparus. Il imagine alors ces vies dĂ©chirĂ©es, tente dâen recoller les fragments Ă©parpillĂ©s. AffichĂ©es de maniĂšre anonyme sur un mur, elles sont filmĂ©es comme autant dâĂ©ventualitĂ©s de vie individuelles, portant aussi une histoire collective Ă exposer pour ne pas oublier.
ASHKAL. LâENQUĂTE DE TUNIS
SORTIE LE 25Â JANVIER
Le polar, câest un peu comme la comĂ©die romantiqueâ: un genre tellement poncĂ© quâon sâĂ©merveille de chaque aspĂ©ritĂ©, de chaque Ă©clat. Câest le cas de lâoriginal et sobre Ashkal, situĂ© dans les Jardins de Carthage, quartier nord de Tunis dans lequel sâĂ©lĂšvent des bĂątiments dont la construction avait Ă©tĂ© lancĂ©e sous lâancien rĂ©gime puis stoppĂ©e par la «ârĂ©volution de jasminâ», en 2011. Alors quâelle reprend, on dĂ©couvre sur un chantier un corps calciné⊠puis dâautres. Deux policiers, Batal et Fatma, mĂšnent
lâenquĂȘte. Lui a une famille Ă nourrir et Ă protĂ©gerâ; elle subit la mauvaise rĂ©putation qui touche la sienne Ă cause de son pĂšre. Mais ce qui obsĂšde le duo, ce sont ces immolations qui touchent des personnes aux profils diffĂ©rents. Quand la piste du tueur en sĂ©rie se confirme, un tĂ©moignage fait prendre un virage inattendu au rĂ©citâ: un jeune homme affirme quâil a vu un homme non pas «âmettreâ» mais «âdonnerâ» le feu Ă une femme. Face Ă quoi se trouvent nos hĂ©rosâ? MĂ©nageant ses effets, prenant habilement parti de la densitĂ© de son atmosphĂšre et des situations quâil campe patiemment, Ashkal redouble son fond dâun sous-texte politique en sondant le dĂ©sarroi dâune sociĂ©tĂ© prise entre dĂ©construction et reconstruction. De la belle ouvrage.
Ashkal. LâenquĂȘte de Tunis de Youssef Chebbi, Jour2fĂȘte (1âhâ32), sortie le 25Â janvier
TIMĂ ZOPPĂ
Ashkal redouble son fond dâun sous texte politique.
69 Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier <---- CinĂ©ma hiver 2022-2023 â noâ194
Dans ce polar dĂ©tonant, Ă Â la fois politique et nimbĂ© de mystĂšres, deux flics enquĂȘtent sur des corps brĂ»lĂ©s retrouvĂ©s sur des chantiers Ă Tunis. Personnages et camĂ©ra serpentent dans des bĂątiments fantĂŽmes, symboles du choc du «âprintemps arabeâ» et de lâambivalence des fruits quâil a portĂ©s.
SORTIE LE 25Â JANVIER
La Famille Asada de RyĆta Nakano, Art House (2âhâ07), sortie le 25Â janvier
QUENTIN GROSSET
Cate Blanchett en cĂ©lĂšbre cheffe dâorchestre lesbienneâ? Câest un grand oui. Sauf que Todd Field use ici de lâindĂ©niable charisme de lâactrice australienne non pour lâiconiser davantage, mais pour questionner avec acuitĂ© les notions de domination et de â rĂ©elâ? â renversement du pouvoir post#MeToo.
Todd Field nous avait laissĂ©s, il y a quinze ans, lâĆil hagard et la perle de sueur au front avec le bien dĂ©rangeant Little Children. De cet amer drame en banlieue chic portĂ© par Kate Winslet et Patrick Wilson, on se souvient particuliĂšrement dâun personnage aux pulsions pĂ©docriminelles qui, sâil parvenait Ă les rĂ©primer, Ă©tait dĂ©goĂ»tĂ© de lui-mĂȘme au point de commettre un acte glaçant. Pour son nouveau film, le rĂ©alisateur braque ses phares sur un personnage
a priori beaucoup moins problĂ©matique. A priori seulement. Lydia TĂĄr (Cate Blanchett), cheffe dâorchestre au sommet de sa carriĂšre qui, quand elle ne voyage pas accompagnĂ©e de sa fidĂšle et Ă©namourĂ©e assistante Francesca (NoĂ©mie Merlant), rejoint sa violoniste dâĂ©pouse Sharon (Nina Hoss) et leur adorable fille dans leur dĂ©mentiel appartement berlinois. Une vie quâelle mĂšne comme ses orchestres, tambour battant, la rĂ©glant au millimĂštre prĂšs et la saupoudrant dâune bonne dose de culture, dâhumour et de bon goĂ»t. Des morceaux de bravoure qui composent la premiĂšre partie du film (Lydia TĂĄr interviewĂ©e en public sur sa carriĂšre, entre fausse dĂ©contraction et rĂ©el dĂ©lire de maĂźtrise, ou donnant un cours plein dâemphase et dâautoritĂ© Ă ses Ă©lĂšves «âwokesâ» de la prestigieuse Julliard School), il ne faut pas retenir chaque dĂ©tail â mĂȘme si certains auront une grande importance. LâhĂ©roĂŻne, ses interlocuteurs et, bien sĂ»r, le rĂ©alisateur se chargeront pour nous de les rĂ©agencer, comme les infinies variations dâune mĂȘme symphonie, au fil de rumeurs malaisantes qui grossiront autour de la cheffe dâorchestre. Si la maestro a du
talent et de lâambition, elle ne peut pas, quoi quâelle dise son Ă©lĂšve, Ă©chapper Ă son identitĂ© de femme lesbienne quinquagĂ©naire dans le contexte oĂč elle est parvenue Ă se hisser â soit un systĂšme patriarcal basĂ© sur la reproduction et qui peine toujours Ă se dĂ©verrouiller. On ne voit que Cate Blanchett capable dâun tel jeu basĂ© sur la prĂ©cision des gestes, lâambiguĂŻtĂ© des visages et les Ă©tats paranoĂŻaques. Et que Todd Field pour dĂ©masquer si finement les dĂ©mons toujours tapis dans lâombre depuis #MeToo.
25Â janvier
Todd Field sait dĂ©masquer finement les dĂ©mons toujours tapis dans lâombre.
70 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier noâ194 â hiver 2022-2023
TĂĄr de Todd Field, Universal Pictures (2âhâ38), sortie le
TIMĂ ZOPPĂ
TĂR SORTIE LE 25Â JANVIER
CALENDRIER DES SORTIES
DĂCEMBRE 14
Les Années Super 8
FiĂšvre mĂ©diterranĂ©enne de Maha Haj Dulac (1âhâ50)
lire p.â56
Walid, Palestinien vivant Ă HaĂŻfa avec sa femme et ses deux enfants, cultive ses vellĂ©itĂ©s littĂ©raires. Il fait la connaissance de son nouveau voisin, Jalal, un escroc Ă la petite semaineâŠ
Ghost Dog. La voie du samouraĂŻ
de Jim Jarmusch
Les Acacias (1âhâ56)
«
En revoyant nos films Super 8 pris entre 1972 et 1981, il mâest apparu que ceux-ci constituaient non seulement une archive familiale mais aussi un tĂ©moignage.â»
Annie Ernaux
Avatar. La voie de lâeau de James Cameron Walt Disney (3âhâ12)
lire
p.â20 lire p.â12
Se dĂ©roulant plus dâune dĂ©cennie aprĂšs le premier film, Avatar. La voie de lâeau raconte lâhistoire de la famille Sully, les batailles quâelle doit mener pour rester en vie.
Corsage de Marie Kreutzer Ad Vitam (1âhâ53)
lire p.â52
NoĂ«l 1877, Sissi fĂȘte son quarantiĂšme anniversaire. PremiĂšre dame dâAutriche, femme de lâempereur François-Joseph Ier, elle nâa pas le droit de sâexprimer. Elle se rebelleâŠ
Despedida
de Luciana Mazeto et Vinicius Lopes Wayna Pitch (1âhâ30)
Pendant le carnaval, Ana, 11 ans, se rend dans le sud du BrĂ©sil pour les funĂ©railles de sa grand-mĂšre. La nuit, par la fenĂȘtre de la maison familiale, elle voit son fantĂŽmeâŠ
Ernest et Célestine.
Voyage en Charabie
de Julien Chheng et Jean-Christophe Roger Studio Canal (1âhâ19)
Ernest et CĂ©lestine retournent au pays dâErnest, la Charabie. Ils dĂ©couvrent alors que la musique est bannie dans tout le pays. Pour eux, il est impensable de vivre sans musiqueâ!
Ghost Dog est un tueur professionnel. Quand son code moral est trahi par le dysfonctionnement dâune famille mafieuse, il rĂ©agit strictement selon La Voie du samouraĂŻ.
In viaggio de Gianfranco Rosi MĂ©tĂ©ore Films (1âhâ20)
Depuis le dĂ©but de son pontificat, le pape a visitĂ© cinquante-trois pays, sâexprimant sur la pauvretĂ©, les migrations et les guerres. Gianfranco Rosi retrace son itinĂ©raire.
Mon héroïne de Noémie Lefort
Universal Pictures (1âhâ48)
Alex rĂȘve de rĂ©aliser des films. Elle dĂ©cide de partir pour New York avec sa tante excentrique et sa mĂšre surprotectrice pour un projet fouâ: donner son scĂ©nario Ă Julia Roberts.
Poet de Darezhan Omirbayev Alfama Films (1âhâ45)
Didar est un poĂšte enchaĂźnĂ© Ă son travail. En lisant lâhistoire dâun poĂšte kazakh du xixe siĂšcle exĂ©cutĂ© par les autoritĂ©s, il est Ă©branlĂ©, y reconnaissant la nĂ©cessitĂ© de sa vocation.
Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde KMBO (1âhâ50)
1985, pour Stella, câest lâannĂ©e du bac. Et mĂȘme si elle dit quâelle sâen fout, elle sait bien que ça peut dĂ©cider de sa vie entiĂšre⊠Heureusement il y a la nuit et lâamour pour rĂȘver.
p.â54
AEIOU. Lâalphabet rapide de lâamour de Nicolette Krebitz Shellac (1âhâ44)
Anna est une comĂ©dienne de 60 ans condamnĂ©e Ă des rĂŽles ingrats. Adrian est un ado en Ă©chec scolaire. ChargĂ©e de lui donner des cours dâĂ©loquence, Anna prend Adrian au sĂ©rieux.
Godland de Hlynur PĂĄlmason Jour2fĂȘte (2âhâ23)
Ă la fin du xixe siĂšcle, un jeune prĂȘtre danois arrive en Islande avec pour mission de photographier la population. Mais il est livrĂ© aux affres de la tentation et du pĂ©chĂ©.
Les Huit
Montagnes
de Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen Pyramide (2âhâ27)
Pietro est un garçon de la ville, Bruno est le dernier enfant Ă vivre dans un village oubliĂ© du Val dâAoste. Ils se lient dâamitiĂ© dans ce coin cachĂ© des Alpes qui leur tient lieu de royaumeâŠ
Un biopic qui retrace la vie tourmentée de la célébrissime Whitney Houston, interprétée par Naomi Ackie.
Opération Grizzli
de Vasiliy Rovenskiy CGR Events (1âhâ10)
Lâours Mic-Mac est de retour avec tous ses amis pour de nouvelles aventures. La joyeuse bande doit dĂ©jouer un plan diabolique pour sauver lâĂ©lection prĂ©sidentielle, rien que çaâ!
72 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
dâAnnie Ernaux et David Ernaux-Briot New Story (1âhâ01)
lire
lire
I Wanna Dance With Somebody de Kasi Lemmons Sony Pictures (N.âC.) lire
p.â18 lire p.â60 lire p.â52
p.â58
DĂCEMBRE 21
Le Parfum vert
de Nicolas Pariser Diaphana (1âhâ41)
Un comédien est assassiné. Martin, un membre de sa troupe, est suspect et pourchassé par une mystérieuse organisation. Aidé par une dessinatrice de BD, il se lance dans un voyage en Europe.
Le Petit
Ă la RĂ©union, Nelson, 10 ans, rĂȘve de devenir chanteur. Candidat Ă lâĂ©mission Star Kids, il cherche un coach pour se prĂ©parer. Pierre Leroy, chanteur ringard, est en tournĂ©e sur lâĂźleâŠ
Rabiye Kurnaz contre George W. Bush dâAndreas Dresen
Shellac (1âhâ59)
Murat Kurnaz est arrĂȘtĂ© en 2001 et dĂ©tenu sans preuve Ă GuantĂĄnamo pour terrorisme. Sa mĂšre, Rabiye Kurnaz, va tout faire pour sa libĂ©ration, attaquant le prĂ©sident George W. Bush.
Tampopo
de Jëzà Itami
Films Sans FrontiĂšres (1âhâ54)
Une jeune veuve gĂšre, sans succĂšs, un petit restaurant de rÄmen Ă Tokyo. Sa vie bascule le jour oĂč un client dĂ©cide de lui enseigner lâart et la maniĂšre de cuisiner les nouilles.
TempĂȘte
de Christian Duguay PathĂ© (N.âC.)
ZoĂ© a grandi au milieu des chevaux et nâa quâun rĂȘveâ: devenir jockeyâ! TempĂȘte, une pouliche, va devenir son alter ego. Mais, un soir dâorage, TempĂȘte, affolĂ©e, renverse ZoĂ©âŠ
Le Tourbillon de la vie
dâOlivier Treiner
SND (2âh)
Les grands tournants de notre existence sont parfois dus Ă de petits hasards. Si Julia nâavait pas fait tomber son livre ce jour-lĂ , aurait-elle croisĂ© Paulâ? Choisit-on son destinâ?
Une femme indonésienne de Kamila Andini
ARP SĂ©lection (1âhâ43)
SĂ©parĂ©e, Nana a refait sa vie auprĂšs dâun homme riche qui la trompe. Câest sa rivale qui deviendra pour Nana lâalliĂ©e Ă Â laquelle elle confie ses secrets, envisageant un nouvel avenirâŠ
DĂCEMBRE 28
Les Banshees dâInisherin de Martin McDonagh
Walt Disney (1âhâ54)
du 13 au 22 janvier
lire p.â58
Ce quâil faut dire
Sur Inisherin â une Ăźle isolĂ©e au large de lâIrlande â, deux compĂšres de toujours, PĂĄdraic et Colm, se retrouvent dans une impasse lorsque Colm dĂ©cide un jour de mettre fin Ă leur amitiĂ©âŠ
Caravage
de Michele Placido
Le Pacte (1âhâ58)
ChĆur de rockers lire p.â6
Italie, 1609. AccusĂ© de meurtre, Le Caravage a fui Rome et sâest rĂ©fugiĂ© Ă Â Naples. Il tente dâobtenir la grĂące de lâĂglise. Le Pape dĂ©cide alors de faire mener une enquĂȘte sur le peintre.
Théùtre
Alex, chanteuse dont la carriĂšre peine Ă Â dĂ©coller, accepte un jobâ: faire chanter des comptines Ă une chorale de retraitĂ©s. Elle dĂ©couvre des sĂ©niors ingĂ©rables qui ne rĂȘvent que de rockâ!
Hinterland
de Stefan Ruzowitzky Eurozoom (1âhâ38)
Vienne, 1920. Peter Perg, soldat de la Grande Guerre, revient de captivitĂ©. Soudainement, plusieurs vĂ©tĂ©rans sont assassinĂ©s. Peter Perg sâallie Ă Theresa Korner, mĂ©decin lĂ©giste, pour mener lâenquĂȘte.
Joyland
de Saim Sadiq
Condor (2âhâ06)
Haider est sommĂ© par sa famille de trouver un emploi et de devenir pĂšre. Le jour oĂč il dĂ©niche un petit boulot dans un cabaret, il tombe sous le charme de Biba, danseuse magnĂ©tique.
Par cĆurs
de BenoĂźt Jacquot
Les Films du Losange (1âhâ16)
lire p.â62 lire p.â60
Festival dâAvignon, Ă©tĂ© 2021. Isabelle Huppert, Fabrice Luchini, face Ă leur rĂŽle, leur texte, juste avant les reprĂ©sentations, au travail devant la camĂ©ra documentaire de BenoĂźt Jacquot.
hiver 2022-2023 â noâ194
73 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
STANISLAS NORDEY LĂONORA MIANO RĂ©servez sur MC93.COM En partenariat avec
lire p.â65
Piaf de GĂ©rard Jugnot Gaumont (1âhâ35)
dâIda Techer et Luc Bricault UGC (N.âC.)
La PassagĂšre dâHĂ©loĂŻse Pelloquet
Bac Films (1âhâ35)
lire p.â56
Chiara vit sur une Ăźle de la cĂŽte Atlantique⊠Elle a appris le mĂ©tier de son mari, Antoine, la pĂȘche. LâarrivĂ©e de Maxence, un nouvel apprenti, va bousculer ses certitudesâŠ
Unicorn Wars
dâAlberto VĂĄzquez
UFO (1âhâ32)
Oursons et licornes sont en guerre depuis toujours. Le soldat CĂ©lestin a soif du sang des licornes. Son frĂšre Dodu, lui, nâaime pas la guerre, il prĂ©fĂšre les myrtilles et les cĂąlins.
Metropolitan FilmExport (1âhâ42)
Williams, fonctionnaire, est un rouage impuissant dans le systĂšme administratif de Londres. Il mĂšne une vie morne, mais tout change lorsquâon lui diagnostique une maladie graveâŠ
04
JANVIER
16Â ans de Philippe Lioret Paname (1âhâ34)
Nora et LĂ©o tombent amoureux au lycĂ©e. Le frĂšre de Nora, employĂ© Ă lâhypermarchĂ©, est accusĂ© de vol et virĂ© sur-le-champ. Le directeur de lâhypermarchĂ©, câest Franck, le pĂšre de LĂ©oâŠ
Cet Ă©tĂ©-lĂ
dâĂric Lartigau StudioCanal (N.âC.)
Dune a 11 ans. Chaque Ă©tĂ©, elle traverse la France avec ses parents pour passer les vacances dans leur maison des Landes. Mais, cet Ă©tĂ©-lĂ , elle sent que quelque chose a changĂ©âŠ
Duvidha
de Mani Kaul Ed (1âhâ26)
(Le Dilemme)
InspirĂ© par un conte du Rajasthan, Duvidha est lâhistoire dâun fantĂŽme amoureux dâune femme, qui prend lâapparence de son mari absent et vit avec elle. Celle-ci met au monde un enfant.
LâĂtrange Histoire du coupeur de bois
de Mikko Myllylahti
Urban (1âhâ39)
Pepe est un bĂ»cheron qui vit dans un village finlandais idyllique. En quelques jours, une suite dâĂ©vĂ©nements tragiques dĂ©truit peu Ă Â peu sa paisible vie, mais Pepe ne semble pas sâen soucierâŠ
Nostalgia de Mario Martone
ARP SĂ©lection (1âhâ57)
AprĂšs quarante ans dâabsence, Felice retourne dans sa ville nataleâ: Naples. Il redĂ©couvre les lieux, les codes de la ville, et un passĂ© qui le ronge.
Professeur Yamamoto part Ă la retraite de
Kazuhiro Soda
Art House (1âhâ59)
Pionnier de la psychiatrie au Japon, le professeur Yamamoto sâapprĂȘte Ă prendre sa retraite Ă lâĂąge de 82 ans. Ă lâapproche du dĂ©part, il sent ses patients de plus en plus dĂ©boussolĂ©sâŠ
Radio Metronom dâAlexandru Belc Pyramide (1âhâ42)
Bucarest, 1972. Ana, 17 ans rejoint une fĂȘte oĂč lâon Ă©coute Metronom, une Ă©mission musicale diffusĂ©e clandestinement en Roumanie. Câest alors que dĂ©barque la police secrĂšte de Nicolae CeausescuâŠ
JANVIER 11
Au
revoir le bonheur de Ken Scott
Apollo Films (1âhâ47)
Quatre frĂšres et leur famille se rendent Ă la maison dâĂ©tĂ© familiale, aux Ăźles de la Madeleine, pour rĂ©pandre les cendres dâun homme important pour eux. Les conflits commencent.
Les Cadors
de Julien Guetta Jour2fĂȘte (N.âC.)
Lâhistoire de deux frĂšres que tout oppose. Antoine, mari idĂ©al, conducteur de bateaux, et Christian, chĂŽmeur et bagarreur. Antoine est mĂȘlĂ© Ă une sale histoire et Christian lui porte secoursâŠ
Les Cyclades
de Marc Fitoussi
Memento (1âhâ50)
Blandine et Magalie Ă©taient insĂ©parables, mais elles se sont perdues de vue. Alors que leurs chemins se recroisent, elles dĂ©cident de partir en GrĂšce, un voyage dont elles avaient rĂȘvĂ©âŠ
Les
Survivants de Guillaume Renusson Ad Vitam (1âhâ34)
Samuel part sâisoler au cĆur des Alpes italiennes. Une jeune femme se rĂ©fugie dans son chalet, piĂ©gĂ©e par la neige. Elle est afghane et veut traverser la montagne pour rejoindre la France.
Tirailleurs de Mathieu Vadepied Gaumont (1âhâ40)
Bakary Diallo sâenrĂŽle dans lâarmĂ©e française pour rejoindre Thierno, son fils de 17 ans, recrutĂ© de force. EnvoyĂ©s sur le front, pĂšre et fils affrontent la guerre ensemble.
Venez voir
de JonĂĄs Trueba Arizona (1âhâ04)
à Madrid, deux couples trentenaires dßnent. Susana et Dani se réjouissent de vivre à la campagne. Elena et Guillermo ne partagent pas cet enthousiasme. Plus tard, ils leur rendent visite.
humani corporis fabrica de VĂ©rĂ©na Paravel et Lucien Castaing-Taylor Les Films du Losange (1âhâ58)
Il y a cinq siĂšcles, lâanatomiste AndrĂ© VĂ©sale ouvrait pour la premiĂšre fois le corps au regard de la science. De humani corporis fabrica ouvre aujourdâhui le corps au cinĂ©ma.
LâEnvol de Pietro Marcello Le Pacte (1âhâ40)
Juliette grandit seule avec son pĂšre, RaphaĂ«l, un soldat rescapĂ© de la PremiĂšre Guerre mondiale. PassionnĂ©e par la musique, la jeune fille solitaire fait la rencontre dâune magicienneâŠ
Grand
marin
de Dinara Drukarova Rezo Films (1âhâ24)
Lili a un rĂȘveâ: pĂȘcher sur les mers du Nord. Elle persuade Ian, capitaine de chalutier, de lui donner sa chance et sâembarque sur le Rebel. Elle est la seule femme de lâĂ©quipageâŠ
74 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
UNE INCROYABLE AVENTURE INTĂRIEURE.
De
ALEXANDRU BELC BUCAREST, 1972 UNE CLASSE, UN TRAITRE, UN SECRET RADIO
METRONOM
Vivre dâOliver Hermanus
lire p.â62 lire p.â68 lire p.â34 lire p.â16 et 64 lire p.â26 et 66
LâimmensitĂ
dâEmanuele Crialese PathĂ© (1âhâ37)
Rome dans les annĂ©es 1970. Clara et Felice Borghetti ne sâaiment plus. DĂ©semparĂ©e, Clara trouve refuge dans la relation complice avec ses trois enfants, auxquels elle insuffle le goĂ»t de la libertĂ©.
La Ligne dâUrsula Meier Diaphana
(1âhâ43)
AprĂšs avoir agressĂ© sa mĂšre, Margaret, 35 ans, doit se soumettre Ă une mesure dâĂ©loignement. Mais cette distance ne fait quâexacerber son dĂ©sir de se rapprocher des siens.
Natural Light
Nour Films (1âhâ43)
1943, lâUnion soviĂ©tique est occupĂ©e. Un fermier hongrois est enrĂŽlĂ© comme sous-lieutenant dans une unitĂ© spĂ©ciale. Quand son commandant est tuĂ©, il doit prendre la tĂȘte de lâunitĂ©âŠ
The Novice
(1âhâ37)
Alex Dall, jeune fille dĂ©vorĂ©e par un besoin de rĂ©ussir, dĂ©cide de sâinscrire au club dâaviron de son universitĂ©. Elle veut dĂ©passer ses limites, quitte Ă se mettre ses coĂ©quipiĂšres Ă dos.
Les Rascals
Les Rascals sont une bande de jeunes de banlieue dans les annĂ©es 1980. Lâun dâeux reconnaĂźt un skin qui lâavait agressĂ© et dĂ©cide de se faire justice lui-mĂȘmeâŠ
& Play
(1âhâ05)
Alain Gomis a trouvĂ© des images inĂ©dites dâune Ă©mission de tĂ©lĂ© française avec le musicien Thelonious Monk. Ă partir de ces rushs, il reconstitue un film.
Terrifier 2
de Damien Leone ESC (2âhâ18)
AprĂšs avoir Ă©tĂ© ressuscitĂ© par une entitĂ© sinistre, Art le Clown revient dans la ville de Miles County oĂč il prend pour cible une adolescente et son jeune frĂšre le soir de Halloween.
Par le réalisateur de Fuocoammare et Notturno
un film de Gianfranco Rosi
premiĂšre
ACTUELLEMENT AU CINĂMA
75 Sorties du 14 décembre au 25 janvier <---- Cinéma
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« Un grand film sur le chaos de notre époque »
U FILM DE URSULA MEIER
UN FILM DE DĂNES NAGY
de Dénes Nagy
de Lauren Hadaway Star Invest Films
de Jimmy Laporal-Trésor The Jokers / Les Bookmakers
Rewind
dâAlain Gomis JHR Films
hiver 2022-2023 â noâ194
lire p.â68 lire p.â64
JANVIER 18
Babylon
de Damien Chazelle
Paramount Pictures (3âhâ09)
Los Angeles des annĂ©es 1920. Babylon retrace lâascension et la chute de personnages lors de la crĂ©ation de Hollywood, une Ăšre de dĂ©cadence et de dĂ©pravation sans limites.
Brillantes
de Sylvie Gautier Alba Films (1âhâ43)
Lorsque lâentreprise qui lâemploie est rachetĂ©e, Karine, femme de mĂ©nage, est confrontĂ©e Ă un dilemmeâ: dĂ©voiler un lourd secret ou mentir pour se protĂ©ger.
Le Chant des vivants
de Cécile Allegra
La Vingt-CinquiĂšme Heure (1âhâ22)
Bailo, Egbal et Chérif arrivent dans le village de Conques, en Aveyron. Tous ont enseveli la mémoire de leur exil. Grùce à une association, ils vont tenter de la formuler en chanson.
Le Clan dâĂric Fraticelli Pan (N.âC.)
Fred, Achille, Max et Belette sont des truands qui forment une Ă©quipe de bras cassĂ©s. AprĂšs avoir ratĂ© lamentablement leur dernier coup, ils dĂ©cident de kidnapper Sophie MarceauâŠ
Earwig
de Lucile Hadzihalilovic New Story (1âhâ54)
Dans une demeure isolĂ©e, Albert sâoccupe de Mia, une fillette aux dents de glace. Souvent, au tĂ©lĂ©phone, le MaĂźtre sâenquiert de son bien-ĂȘtre. Un jour, il ordonne de la prĂ©parer au dĂ©partâŠ
Goodbye
dâAtsuko Ishizuka Eurozoom (1âhâ35)
Roma est un jeune garçon qui vit Ă la campagne. Avec son ami Toto, ils organisent un petit spectacle de feu dâartifice tous les Ă©tĂ©s. Mais, cette fois-ci, rien ne va, un feu de forĂȘt se dĂ©clencheâŠ
un film de CARLA SIMĂN
La Guerre des Lulus de Yann Samuell
Wild Bunch (1âhâ49)
Ă lâaube de la PremiĂšre Guerre mondiale, en Picardie, quatre amis insĂ©parables et orphelins forment la bande des Lulus. Ils dĂ©cident de rejoindre la Suisse, le «âpays jamais en guerreâ»âŠ
Nos soleils
de Carla SimĂłn Pyramide (2Â h)
Les SolĂ© passent leurs Ă©tĂ©s Ă cueillir des pĂȘches Ă AlcarrĂ s, en Catalogne. Mais cette annĂ©e pourrait bien ĂȘtre leur derniĂšre fois car ils sont menacĂ©s dâexpulsion par le propriĂ©taire du terrainâŠ
Le Secret des Perlims
dâAlĂȘ Abreu UFO (1âhâ16)
ClaĂ© et BruĂŽ sont deux agents secrets de royaumes rivaux qui se partagent la ForĂȘt magique. Lorsque les gĂ©ants menacent dâengloutir leur monde, ils doivent allier leurs forces.
Youssef Salem a du succĂšs de Baya Kasmi Tandem (1âhâ37)
Youssef Salem est un Ă©crivain ratĂ©. Mais son nouveau roman, qui sâinspire des siens, rencontre le succĂšs. Il doit Ă©viter que son livre ne tombe entre les mains de sa familleâŠ
JANVIER 25
Alis
de Clare Weiskopf et Nicolas van Hemelryck Wayna Pitch (1âhâ24)
Comment se construire quand on est né dans la pauvretĂ©â? Par un acte crĂ©atif, huit ados ayant vĂ©cu dans les rues de Bogota donnent vie Ă une camarade de classe fictive.
Ashkal. LâenquĂȘte de Tunis de Youssef Chebbi Jour2fĂȘte (1âhâ32)
Dans un quartier de Tunis créé par lâancien rĂ©gime mais dont la construction a Ă©tĂ© brutalement stoppĂ©e au dĂ©but de la rĂ©volution, deux flics dĂ©couvrent un corps calcinĂ©âŠ
Divertimento
de Marie-Castille Mention-Schaar Le Pacte (1âhâ50)
Zahia rĂȘve de devenir cheffe dâorchestre. Sa sĆur, Fettouma, violoncelliste pro. Comment accomplir ces rĂȘves en 1995 en tant que femme dâorigine algĂ©rienne et de Seine-Saint-Denisâ?
La Famille Asada
de RyĆta Nakano Art House (2âhâ07)
Dans la famille Asada, chacun a un rĂȘveâ: le pĂšre aurait aimĂ© ĂȘtre pompier, et la mĂšre se serait bien vue en Ă©pouse de yakuzaâ! Masashi, lui, prend des photos pour rĂ©aliser les rĂȘves des siens.
Interdit aux chiens et aux Italiens
dâAlain Ughetto Gebeka Films (1âhâ10)
DĂ©but du xxe siĂšcle, dans le nord de lâItalie. La vie dans cette rĂ©gion Ă©tant difficile, Luigi Ughetto traverse les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant le destin de sa famille.
Neneh Superstar
de Ramzi Ben Sliman Gaumont (1âhâ35)
Neneh est une petite fille noire de 12 ans qui vient dâintĂ©grer lâĂ©cole de ballet de lâOpĂ©ra de Paris. Elle redouble dâefforts pour se faire accepter dans une institution qui peine Ă Ă©voluer.
Retour à Séoul de Davy Chou
Les Films du Losange (1âhâ59)
Sur un coup de tĂȘte, Freddie, 25 ans, retourne pour la premiĂšre fois en CorĂ©e du Sud, oĂč elle est nĂ©e. La jeune femme se lance avec fougue Ă la recherche de ses origines.
TĂĄr
de Todd Field Universal Pictures (2âhâ38)
Lydia TĂĄr, cheffe dâun grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carriĂšre. En lâespace de quelques semaines, sa vie va se dĂ©sagrĂ©ger dâune façon singuliĂšrement actuelle.
Tu choisiras la vie
de StĂ©phane Freiss JHR Films (N.âC.)
Une famille juive ultraorthodoxe se rend chaque annĂ©e dans une ferme du sud de lâItalie. Esther, la fille du rabbin, est en pleine remise en cause des contraintes de sa religion.
76 noâ194 â hiver 2022-2023 CinĂ©ma > Sorties du 14 dĂ©cembre au 25 janvier
lire p.â8 lire p.â18 lire p.â18 lire p.â69 lire p.â18 lire p.â46 et 50 lire p.â67 lire p.â70 lire p.â69 Synopsis
lire p.â26 et 66
officiels
P . Quoi ? Rien.
P . Quoi ? Rien.
P . Quoi ?
Rien.
Pourquoi tu sou les ?
Pourquoi tu sou les ?
Pourquoi tu sou les ?
Bah quoi, jâai plus le droit de sou er ?
Bah quoi, jâai plus le droit de sou er ?
Bah quoi, jâai plus le droit de sou er ? P .
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Jeux vidéo
Riche en sorties majeures mettant en scĂšne des hĂ©ros masculins (Elden Ring, God of War. Ragnarök), lâannĂ©e 2022 aura aussi permis au jeu vidĂ©o de couronner certaines hĂ©roĂŻnes installĂ©es et dâen rĂ©vĂ©ler de nouvelles. Retour sur trois jeux (A Plague Tale. Requiem, Bayonetta 3, Immortality) qui, par le biais de figures fĂ©minines aussi diffĂ©rentes que complĂ©mentaires, prouvent que le mĂ©dium, mĂȘme sâil a encore du chemin Ă faire, fait des progrĂšs salutaires en matiĂšre de reprĂ©sentation des femmes.
Ses techniques ont beau ĂȘtre de plus en plus rĂ©volutionnaires, le jeu vidĂ©o nâest pas toujours un parangon de modernitĂ©, notamment sociĂ©tale. Depuis le mois dâoctobre, de nombreuses streameuses (des joueuses qui diffusent leurs parties en direct sur Internet) ont dĂ©noncĂ© le harcĂšlement en ligne quâelles subissent quotidiennement de la part dâune frange de leur communautĂ© qui leur envoie des commentaires misogynes, des images non sollicitĂ©es voire des menaces de viols. Un comportement aberrant, qui en dit long sur la responsabilitĂ© que porte le jeu vidĂ©o en tant que medium de reprĂ©sentations du genre. Heureusement, du cĂŽtĂ© crĂ©atif â qui a longtemps perpĂ©tuĂ© les clichĂ©s â, les lignes bougent, lentement mais sĂ»rement.
Parce quâil a Ă©tĂ© biberonnĂ© au film dâaction hollywoodien, le jeu vidĂ©o a longtemps vĂ©hiculĂ© certains des stigmates les plus nĂ©fastes de ce cinĂ©ma, dominant dans les annĂ©es 1980-1990. Ă commencer par sa vision des femmes, souvent rĂ©duites Ă la fonction de faire-valoir Ă la plastique aguicheuse des hĂ©ros testostĂ©ronĂ©s en tĂȘte dâaffiche. Prenons la saga Tomb Raider, lancĂ©e en 1996â: il a fallu attendre plusieurs dĂ©cennies et un reboot iconoclaste pour voir Lara Croft bĂ©nĂ©ficier dâun charisme et dâun relief psychologique solides, et pour quâelle ne se rĂ©sume plus Ă une somme de courbes avantageuses.
Mais ces derniĂšres annĂ©es ont vu fleurir de nouvelles hĂ©roĂŻnes qui tĂ©moignent dâavancĂ©es considĂ©rables comme Ellie dans The Last of Us (2013), Senua dans Hellblade (2017) ou encore Aloy dans la saga Horizon (2017) â autant de personnages forts et complexes, marqueurs dâun progressisme qui
entend installer une nouvelle forme dâhĂ©roĂŻsme fĂ©minin et, osons le dire, fĂ©ministe. Cette fin dâannĂ©e 2022 en reprend dâailleurs le flambeau, avec trois jeux qui reflĂštent une dĂ©construction aussi fascinante Ă observer quâĂ jouer grĂące Ă leurs hĂ©roĂŻnes.
La premiĂšre, Amicia de Rune, est la figure de proue dâA Plague Tale. Requiem, deuxiĂšme Ă©pisode dâune saga dâaventure qui se dĂ©roule dans la France mĂ©diĂ©vale de la guerre de Cent Ans. Pour sauver son petit frĂšre dâune terrible malĂ©diction, elle doit faire
Ă quelques jours dâĂ©carts, la Nintendo Switch a cĂ©lĂ©brĂ© de son cĂŽtĂ© la sortie de Bayonetta 3, et avec elle le retour dâune de ses Ă©gĂ©ries les plus charismatiques. Programme inchangĂ© pour cette sorciĂšre aux pouvoirs dantesques qui, dans le troisiĂšme volet de ses aventures, doit toujours affronter des lĂ©gions dâanges venus semer lâapocalypse sur Terre au rythme dâun blockbuster Ă©chevelĂ© et tape-Ă -lâĆil. Cette guerriĂšre mystique oscille en permanence entre deux archĂ©typesâ: celui de la dĂ©esse des-
Bayonetta incarne une forme dâempowerment assumĂ© du corps fĂ©minin.
face Ă lâĂ©pidĂ©mie de peste noire qui ravage son pays autant quâaux soldats de lâInquisition, qui cherchent Ă tout prix Ă les capturer. Si le jeu teinte son rĂ©alisme historique dâune bonne dose de fantastique, il se fait aussi le miroir du combat dâune jeune femme insoumise qui ose sâextraire de sa condition sociale et dĂ©fier lâordre Ă©tabli, exclusivement masculin, de lâĂ©poque. Une libĂ©ration qui se fait ici en osmose avec la nĂŽtre, joueuses et joueurs, Ă mesure que le gameplay nous donne toujours plus de moyens (armes, pouvoirs) pour rĂ©sister Ă lâennemi.
tructrice et celui de la vamp, dont les chorĂ©graphies et lâeffeuillage suggestifs font partie de la panoplie martiale. On pourrait croire que cette dĂ©bauche dâĂ©rotisme sert uniquement Ă asservir les fantasmes libidineux dâadolescents attardĂ©s, mais ce serait oublier que le jeu et sa protagoniste rĂ©ussissent souvent Ă retourner ces clichĂ©s. Bayonetta nâa rien dâun jouet ou dâune poupĂ©e, elle incarne au contraire la domination dans ce quâelle a de plus libĂ©rateur et jouissif, dans une forme dâ empowerment assumĂ© du corps fĂ©minin.
78 Culture noâ194 â hiver 2022-2023
Interactive Entertainment
© Sony
CULTURE
© Ninja Theory © Half Mermaid Productions © Sony Interactive Entertainment
GisĂšle Vienne 6 â 15 janvier spectacle prĂ©sentĂ© Ă La Colline avec Chaillot â théùtre national de la danse
Mais lâĆuvre la plus brillante de ce point de vue, sortie en aoĂ»t dernier, reste incontestablement Immortality, le nouveau jeu dâenquĂȘte interactive de Sam Barlow (Her Story). Le concept se veut aussi minimaliste que retorsâ: il sâagit ici seulement de regarder des sĂ©quences vidĂ©o, et parfois dâinteragir avec elles (cliquer sur un visage, un dĂ©cor ou un accessoire visible Ă lâĂ©cran), pour en dĂ©bloquer de nouvelles. Ces sĂ©quences sont en rĂ©alitĂ© un immense condensĂ© de rushs de tournage de trois films de fiction tournĂ©s Ă diffĂ©rentes Ă©poques, avec pour seul point commun leur actrice principale, Marissa Marcel, jeune Ă©toile montante du cinĂ©ma hollywoodien, dont la disparition inexpliquĂ©e donne Ă ce fatras vidĂ©o des airs dâenquĂȘte policiĂšre. Si le jeu est une merveille conceptuelle et mĂ©ta, qui nous offre une rĂ©flexion inĂ©dite sur le septiĂšme art par le biais de lâinteractivitĂ©, il brille tout autant par la reprĂ©sentation de son hĂ©roĂŻne. TantĂŽt ingĂ©nue, tantĂŽt diabolique, Marissa est cette entitĂ© insaisissable et morcelĂ©e en myriades dâapparitions qui Ă©chappe notamment Ă tous les clichĂ©s sur les actrices. Et ce puzzle, Ă mesure quâon en recolle les morceaux, nâen garde pas moins une part dâindĂ©chiffrable et de mystĂšre qui contourne tous les schĂ©mas narratifs. Câest peut-ĂȘtre la meilleure façon de traiter un personnage fĂ©mininâ: refuser de le mettre dans une case, le faire Ă©voluer dans une rĂ©alitĂ© floue et indomptable qui reflĂšte Ă merveille la complexitĂ© humaine.
Isabelle Lafon 17 janvier â 12 fĂ©vrier crĂ©ation
Milo Rau 19 janvier â 19 fĂ©vrier en alternance deux spectacles en nĂ©erlandais surtitrĂ©s en français et en anglais
79 Culture hiver 2022-2023 â noâ194
âą CAMILLE DUMAS
© Sega / Nintendo © Half Mermaid Productions
© Sony Interactive Entertainment
SĂLECTION CULTURE
Expos
FACE AU SOLEIL. UN ASTRE DANS LES ARTS FRANCISCO TROPA CHRISTIAN MARCLAY
Issu de la scĂšne post-punk new-yorkaise des annĂ©es 1980, Christian Marclay est lâun des plus brillants artistes amĂ©ricains de sa gĂ©nĂ©ration. Quâil crĂ©e des sculptures de vinyles ou quâil improvise aux platines, quâil dĂ©tourne des extraits de films ou des pochettes de disques, Marclay induit systĂ©matiquement un rapport critique Ă la consommation des images et des sons, pointant avec humour et perspicacitĂ© lâambigĂŒitĂ© idĂ©ologique de la culture de masse. âąÂ Julien BĂ©court > jusquâau 27 fĂ©vrier au Centre Pompidou
Tandis que la Fondation Louis Vuitton expose les sublimes NymphĂ©as de Claude Monet, le musĂ©e Marmottan cĂ©lĂšbre les 150 ans de son autre Ćuvre majeure, Impression, soleil levant, qui bouleversa lâhistoire de lâart en donnant naissance au courant impressionniste. Cette Ă©manation de lumiĂšre embrumĂ©e, proche de lâabstraction, trouve son origine chez les maĂźtres que furent William Turner, Gustave Courbet ou FĂ©lix Vallotton, dont la peinture sensorielle et sensuelle «âimpressionneâ» la rĂ©tine et pose les jalons de la modernitĂ©. âąÂ J. B.
> jusquâau 29 janvier au musĂ©e Marmottan Monet
WALTER SICKERT. PEINDRE ET TRANSGRESSER
Comme un contrepoint britannique aux impressionnistes, dont il fut proche, Walter Sickert est curieusement mĂ©connu en France. AnimĂ©e de vifs coups de brosses, sa peinture fait preuve dâune libertĂ© folle dans les sujets, figurant dans des coloris sombres des scĂšnes de la vie urbaine ou transposant des images de presse comme nul ne lâavait jamais osĂ©. En rupture avec lâacadĂ©misme de rigueur Ă lâĂ©poque, cette hypermodernitĂ© avant la lettre prĂ©figure aussi bien Lucian Freud que Gerhard Richter. âąÂ J.âB > jusquâau 29 janvier au Petit Palais
Sur la ligne de flottaison de lâart contemporain, Francisco Tropa est un cas atypique. Tout en clair-obscur et «âĂ bruit secretâ», lâartiste ne cherche pas Ă dissiper le mystĂšre de lâ«âĂȘtreâ» â celui qui nous lie au cosmos â, mais au contraire Ă lâĂ©paissir, Ă travers un théùtre dâombres artisanal oĂč convergent la sculpture, la photographie, le film argentique ou la gravure.
Le parcours met en branle une mĂ©canique onirique Ă travers laquelle le spectateur dĂ©ambule, jusquâĂ cette marche de Gradiva filmĂ©e par la grande essayiste et cinĂ©aste Raymonde Carasco. On pĂ©nĂštre physiquement dans les installations de Francisco Tropa comme dans des mondes parallĂšles matĂ©rialisant des rĂȘves, des rĂ©cits ou des souvenirs, et donnant une forme tangible Ă lâintĂ©rioritĂ© de lâĂąme. De lâAntiquitĂ© au Modernisme, lâartiste dissĂšque les rouages de lâunivers sans jamais verser
dans le didactisme, mais en Ă©tablissant des correspondances perceptives et cognitives entre le monde des objets et celui des corps, quâils soient terrestres ou cĂ©lestes. Son approche de lâart, tant matĂ©rielle que spirituelle, plonge le spectateur dans une pĂ©nombre mĂ©ditative dâoĂč surgissent des formes et des sons familiersâ: des lampes Ă gaz chapeautĂ©es de demi-sphĂšres, des mobiles cosmogoniques Ă la Alexander Calder, le clapotis rassurant de lâeau⊠Une constellation de volumes et de motifs qui revisitent les allĂ©gories antiques (le Songe de Scipion de CicĂ©ron, la caverne de Platon, le «âPĂĄnta rheĂźâ» dâHĂ©raclite), dans une mĂ©canique de prĂ©cision oĂč mĂ©taphysique et savoir-faire ne font plus quâun. «âToutes les choses coulent, rien nâest permanentâ», semble-t-il nous murmurer Ă lâoreille. âąÂ J.âB. > «âLe Poumon et le cĆurâ» jusquâau 29 janvier au musĂ©e dâArt moderne
Spectacles
Dans son roman paru en 2016, le philosophe Charles PĂ©pin (qui anime les Lundis Philo dans les salles mk2) mĂ©ditait sur la joie en contant les Ă©preuves dâun hĂ©ros qui les traverse avec une allĂ©gresse inouĂŻe. Dans cette adaptation lumineuse pour le metteur en scĂšne Tristan Robin, Olivier Ruidavet incarne toutes les nuances de ce sentiment sur lequel on sâinterroge trop peu. âąÂ Claude Garcia
> de Tristan Robin, du 11 au 15 janvier au Théùtre de lâOpprimĂ© (1âhâ10)
DerniĂšre crĂ©ation du ponte de la house dance Ousmane «âBabsonâ» Sy, disparu en 2020, One Shot fait vibrer cette danse de club Ă travers les corps des danseuses de la compagnie Paradox-Sal et trois interprĂštes invitĂ©es. Un hommage au chorĂ©graphe Ă lâĂ©nergie dĂ©bordante. âąÂ Belinda Mathieu
> One Shot dâOusmane Sy, le 19 janvier au Théùtre 71 (Malakoff) (1âh)
On connaĂźt Marcos Morau pour sa danse dĂ©sarticulĂ©e, Ă©trange et magnĂ©tique, aux accents mystiques. Le chorĂ©graphe espagnol sâempare du cĂ©lĂšre ballet en trois actes de Marius Petipa sur la musique entraĂźnante de TchaĂŻkovski. Les danseurs du ballet de lâOpĂ©ra de Lyon nous plongent dans un espace-temps Ă©tirĂ©, qui rĂ©vĂšle une nouvelle lecture du conte. âąÂ B.âM.
> par le ballet de lâOpĂ©ra de Lyon et Marcos Morau, du 15 dĂ©cembre au 18 janvier Ă La Villette (1âhâ15)
Dans un monde futuriste, des adolescents sont confrontĂ©s Ă des robots humanoĂŻdes. Dans Contes et lĂ©gendes, le cĂ©lĂšbre metteur en scĂšne Ă lâunivers poĂ©tique grisonnant JoĂ«l Pommerat questionne lâenfance comme lieu de construction de soi ainsi que le devenir de lâhumanitĂ© Ă travers un monde dans lequel la notion dâidentitĂ© Ă©volue. âąÂ B.âM.
> Contes et lĂ©gendes de JoĂ«l Pommerat, du 26 au 27 janvier Ă Points communs â Théùtre des Louvrais (Pontoise) (1âhâ50)
80 Culture noâ194 â hiver 2022-2023
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© Hasso Plattner Collection / Recom Art
© François Doury
Francisco Tropa, Le Songe de Scipion, 2015
JOĂL POMMERAT [THĂĂTRE] LA BELLE AU BOIS DORMANT [DANSE] LA JOIE [THĂĂTRE] OUSMANE SY [DANSE]
opus 236
1892 Christian Marclay, Untitled (Crying), 2020 © 2022 Tate Images Walter Sickert, St Markâs, Venice (Pax tibi Marce evangelista meus), 1896 © TimothĂ©e Lejolivet © Jean-Louis Fernandez © Ălisabeth Carecchio © Christian Marclay and White Cube / Christian Marclay Studio © D.âR.
Paul Signac, Le Port au soleil
couchant,
(Saint-Tropez),
BD LESFILSDâEL TOPO.T.3. ABELCAĂN
Livres
LECIRQUE
Deux aimables loseurs vont au cirque. Au cours dâun numĂ©ro de magie, lâun des deux disparaĂźt dans un miroir. Il ne revient plus. Son pote commence Ă recevoir des appels bizarres⊠Une comĂ©die existentielle saupoudrĂ©e dâĂ©trange, quelque part entre Clerks et Dino Buzzati, par un spĂ©cialiste du genre. âąÂ Bernard Quiriny > de Jonas Karlsson (Actes Sud, 192âp., 20ââŹ)
LES MISCELLANĂES DâUN BOUQUINEUR
Alors que CaĂŻn se bat pour guĂ©rir une jeune femme, Abel brĂ»le de se venger du Colonel. âąÂ Margot Pannequin >
Concert
Savez-vous ce que sont les bas de casse, les blancs de tĂȘte, lâin-folioâ? combien il reste de bibles de Gutenbergâ? pourquoi «âĂ©vĂšnementâ» sâĂ©crit aussi «âĂ©vĂ©nementâ»â? Virgile Stark consigne cent cinquante faits sur le livre et les bibliothĂšques dans ce petit volume chic, cadeau idĂ©al pour les bibliolĂątres. âąÂ B.âQ. > de Virgile Stark (Les Belles Lettres, 160âp., 17,70ââŹ)
LA
MYSTĂRIEUSE NUANCE DE BLEU
Un traducteur français dĂ©barque Ă Ădimbourg pour travailler sur les Essais de David Hume. Il fait la connaissance dâun prof de philo loufoque, qui lâemmĂšne Ă la pĂȘche⊠Un excellent campus novel Ă la David Lodge, mĂątinĂ© de roman philosophique, par la romanciĂšre Jennie Erdal, dĂ©cĂ©dĂ©e en 2020. âąÂ B.âQ. > de Jennie Erdal (MĂ©tailiĂ©, 384âp., 22,60ââŹ)
RĂĂDUCATION NATIONALE
Patrice Jean, en verve cette annĂ©e, a publiĂ© trois romansâ: lâambitieux Le Parti dâEdgar Winger au printemps, le farcesque Louis le Magnifique cet automne, et Ă prĂ©sent cette Rééducation nationale, comĂ©die caustique sur la vie de lycĂ©e et le pĂ©dagogisme. Prof de lettres luimĂȘme, il connaĂźt le sujetâŠÂ âąÂ B.âQ. > de Patrice Jean (Rue Fromentin, 144âp., 17ââŹ)
Son
MICAH P. HINSON
Avant de proposer Ă
et Ă
France
concert-hommage Ă
Belkacem pour lâHyper Weekend Festival 2023, Bonnie Banane a souvent repris sur scĂšne leur chanson «âJâai 26 ansâ» (parue sur leur album de 1970, Comme Ă la radio), jusquâĂ en changer les paroles pour la transformer en une sorte de questionnaire de Proust personnel et infiniment renouvelable.
«âJâai 26 ans / Mais seulement quatre dâutiles / Je ne comprends rien Ă rien / Jâai peur des papillons / Mon pĂšre est mort Ă la guerre / Quand jâĂ©tais petite, jâavais un gilet / En angora rose / Qui sâarrĂȘtait avant les cĂŽtes flottantesâŠâ» PassionnĂ©s par les chansons que le couple-duo a composĂ©es et chantĂ©es ensemble depuis le dĂ©but des annĂ©es 1970 («âLâĂternel Retourâ», «âPatriarcatâ», «âLe Goudronâ», «âLe Bonheurâ»), la compositrice-interprĂšte qui bouscule les codes de la pop-R&B et le crĂ©ateur de suaves chansons pop Ă©lectroniques
sâemparent de lâĆuvre avant-gardiste et libertaire dâAreski & Fontaine en imaginant un objet radiophonique non identifiĂ©, «âEux & nousâ» â clin dâĆil Ă lâalbum Vous et nous de 1977 â, soit une succession de reprises fidĂšles, mais aussi irrĂ©vĂ©rencieuses, destinĂ©es aux fans autant quâĂ une nouvelle gĂ©nĂ©ration dâauditeurs. AccompagnĂ©s dâune percussionniste, dâun luthiste, dâune harpiste, dâune claviĂ©riste et dâun clarinettiste, ils revisitent les chansons acides-candides du tandem, nourries de traditions kabyles, dâexpĂ©rimentations Ă©lectroniques, de drones mĂ©diĂ©vaux et de comptines populaires, dont les thĂšmes (fĂ©minisme, Ă©cologie, guerre, racisme) rĂ©sonnent plus que jamais avec notre Ă©poque. Attention, ce ne sera pas tout Ă fait comme Ă la radio. âąÂ Wilfried Paris
> «âEux & nousâ», Bonnie Banane et Flavien Berger jouent Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, le 20 janvier au studio 104 de la Maison de la radio
Sur son douziĂšme album, le songwriter texan ravive lâamericana de Townes Van Zandt (pour les mĂ©lodies) et du dernier Johnny Cash (pour la voix grave, rocailleuse, fĂ©brile), en chansons confessions country-folk, pleines de regrets et de nostalgie, serties de cordes cĂ©lestes mais toujours au bord du gouffre. âąÂ W.âP.
> I Lie to You de Micah P. Hinson (Ponderosa)
COSMOPAARK
Alliage de mur du son et de mĂ©lancolie, la pop-shoegaze du groupe bordelais reflĂšte le souffle au cĆur dâune gĂ©nĂ©ration coincĂ©e entre pandĂ©mie et rĂ©chauffement climatique. Ăvoquant les mĂ©lodies saturĂ©es, dĂ©layĂ©es et superposĂ©es de Ride ou Slowdive, And I Canât Breathe Enough est aussi massif quâĂ©mouvant. âąÂ W.âP.
> And I Canât Breathe Enough de Cosmopaark (Howlinâ Banana)
81 Culture hiver 2022-2023 â noâ194 Une mort dans la famille texte et mise en scĂšne Alexander Zeldin artiste associĂ© 11 â 21 janvier Berthier 17 e Les FrĂšres Karamazov dâaprĂšs le roman de FĂ©dor DostoĂŻevski mise en scĂšne Sylvain Creuzevault artiste associĂ© 6 â 22 janvier OdĂ©on 6 e rĂ©servez dĂšs Ă prĂ©sent
Flavien Berger
Radio
un
Brigitte Fontaine et Areski
BONNIE BANANE &Â FLAVIEN BERGER
Ă 93 ans, le lĂ©gendaire Alejandro Jodorowsky, auteur du film El Topo en 1970, rĂ©unit une derniĂšre fois les deux fils dâEl Topo sous le trait rĂ©aliste de JosĂ© Ladrönn pour conclure sa saga aux accents mystiques.
dâAlejandro Jodorowsky et JosĂ© Ladrönn (GlĂ©nat, 96âp., 19.50ââŹ)
© D.âR. © Natalia Andreoli © Maison de la radio et de la musique
CINĂMAS
Avant-premiĂšres, cycles, jeune public
InaugurĂ© le 30 novembre, The Magical Store occupe dĂ©sormais le rez-dechaussĂ©e du mk2 BibliothĂšque, proposant des produits dĂ©rivĂ©s, dont certains en exclusivitĂ©, de quatre univers lĂ©gendairesâ: Harry Potter, Marvel, Disney et les mangas. Soit 140 mĂštres carrĂ©s de plaisir au cĆur du XIIIe arrondissement de Paris.
Comme dans les trois autres Magical Store (dans le centre-ville dâAmiens, au CarrĂ© SĂ©nart et Ă Rosny 2), celui du mk2 BibliothĂšque se divise en quatre zones, avec ici la moitiĂ© de la surface spĂ©cialisĂ©e dans lâunivers des mangas (on y trouve pas moins dâune soixantaine de licences, notamment LâAttaque des Titans, PokĂ©mon ou encore
le studio Ghibli), le reste Ă©tant consacrĂ© aux univers de Harry Potter, de Disney et de Marvel. «âIl y a des enfants qui viennent dĂ©penser leur argent de poche comme des personnes ĂągĂ©es qui arrivent avec leur liste de cadeauxâ», note avec amusement le prĂ©sident de lâentreprise, RĂ©my Tertre. Il y en a en effet pour toutes les bourses, pour offrir ou se faire plaisir, le store proposant des objets allant du porte-clĂ©s Naruto Ă 3 euros Ă la figurine de collection Marvel Ă 700 euros en passant par les douces peluches de La Reine des neiges, le dernier poster One Piece ou encore la baguette magique de Harry Potter. Une offre dâautant plus foisonnante quâelle est
rĂ©assortie chaque semaine de nouveaux articles, dont de nombreux exclusifs. Et si vous ne savez plus oĂč donner de la tĂȘte au milieu de cette plĂ©thore dâobjets en tout genre, les vendeurs, qui sont de vrais passionnĂ©s avec chacun leur domaine de prĂ©dilection, savent aiguiller les fins connaisseurs comme les simples curieux. De quoi donner un bon supplĂ©ment de magie Ă NoĂ«l. âąÂ Margot Pannequin
Retrouvez toute la programmation des cinĂ©mas mk2 iciâ:
RENCONTRE AVEC LâĂCRIVAIN DANIEL PENNAC
Daniel Pennac nous prĂ©sente le dernier volet de lâhistoire de sa tribu dĂ©jantĂ©e, Terminus MalaussĂšne (Gallimard). Retour sur lâĆuvre et lâart dâun conteur de lĂ©gende.
> le 9Â janvier, mk2 BibliothĂšque, 20âh
Une femme trans et un jeune MaghrĂ©bin se prostituent dans le bois de Boulogne. Un Ă©migrĂ© russe vit de petits boulots Ă Paris. Dans Wild Side, rĂ©compensĂ© dâun Teddy Award Ă Berlin en 2004, SĂ©bastien Lifshitz filme avec Ă©lĂ©gance la marge et lâunion de trois solitudes. En bonusâ? La magnifique voix dâAnohni au temps de son groupe Antony and the Johnsons. âąÂ Paul RothĂ©
> du 29 décembre au 5 janvier sur mk2curiosity.com, gratuit
DONNEZ-NOUS DES HĂROĂNES !
Une table ronde avec les autrices Jennifer Tamas et Camille Laurens, modĂ©rĂ©e par CĂ©cile Daumas (LibĂ©ration), pour sâinterroger sur le rĂŽle occupĂ© par les femmes dans la littĂ©rature.
> le 12Â janvier, mk2 BibliothĂšque, 20âh
SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLES ?
Ă lâoccasion de la parution de son dernier ouvrage, Inconsolables (Gallimard), la philosophe AdĂšle Van Reeth nous livre une rĂ©flexion sur la vie aprĂšs le deuil.
> le 31Â janvier, mk2 BibliothĂšque, 20âh
Retrouvez toute la programmation de mk2 Institut iciâ:
SCREEN DE LâHISTOIRE
Lois
tĂ©moin de lâincroyable crĂ©ativitĂ© de son autrice. âąÂ P.âR.
> du 5 au 12Â janvier sur mk2curiosity.com, gratuit
LE BEST OF DE NOĂL
Pour NoĂ«l, on a eu envie de vous gĂąter. Câest pourquoi on vous a sĂ©lectionnĂ© une dizaine de films Ă regarder seul ou en famille. Pour que cette fin dâannĂ©e se termine en beautĂ©, prĂ©parez-vous Ă dĂ©couvrir nos surprisesâ! âąÂ P.âR.
> du 15 au 29 décembre sur mk2curiosity.com, gratuit
Retrouvez toute la programmation de mk2 Curiosity iciâ:
82 noâ194 â hiver 2022-2023 Les actus mk2
LE PREMIER SPLIT
SUSPENSE:
Weber fait partie de ces pionniĂšres qui ont marquĂ© le septiĂšme art. Dans Suspense, dans lequel un malfrat tente de sâen prendre Ă une mĂšre et son enfant, la rĂ©alisatrice signe le tout premier split
geste
screen de lâhistoire du cinĂ©ma. Un
avant-gardiste,
SIDE,
TROIS SOLITUDES
WILD
OU QUAND
SâUNISSENT
Chaque semaine, une sélection de films en streaming gratuit sur mk2curiosity.com
débats et cinéma clubs
Conférences,
THE MAGICAL STORE
©
Fabrice Hyber, LâArbre mental (dĂ©tail), 2019. Collection BĂątisseurs dâavenir, France.
Hyber / ADAGP, Paris, 2022. Photo © Marc Domage.
Fabrice
PAGE JEUX
Pour cette grille hivernale, lâesprit de NoĂ«l et le visage de son emblĂšme nous ont inspirĂ© un thĂšme trĂšs esthĂ©tiqueâ: les barbus au cinĂ©ma. Rangez votre tondeuse et sortez votre styloâ!
HORIZONTALEMENT 1. Scandium. Jeux paralympiques. 2.  LĂ©zard des rĂ©gions chaudes. ArrosĂ©es. 3. FlĂ»te simplifiĂ©e. Peintures en quelques rapides coups de pinceaux. 4. Personnage Ă la barbe fleurie interprĂ©tĂ© par Charlton Heston dans Les Dix Commandements. Asservit. 5. Mouvement de lâĆil. Peut ĂȘtre trĂšs cher. Mention positive. PiĂšce dâeau. 6. Ils nâont rien Ă faire lĂ . Dans Kill Bill. Vol. 2, maĂźtre en arts martiaux jouant aussi bien avec sa longue barbe quâavec les nerfs de sa disciple. 7. En fin dâannĂ©e. Reposes lĂ . 8. Qui ne sont pas croyantes. UnitĂ© de mesure de lâĂ©nergie. 9. Tom Hanks y incarne un naufragĂ© Ă la pilositĂ© dĂ©bordante. 10. DisposĂ©e en Ă©tages. UnitĂ© astronomique. BĂ©ryllium. 11. Hectovolt. Sâadonnions. 12. Bas de gamme. Gemme verte trĂšs dure. Conventions collectives. Ont droit de chasse. Il est personnel et rĂ©flĂ©chi. 13. Erra sans but prĂ©cis. Langue des Esquimaux. Souverains en Iran. 14. CodĂ© de gauche Ă droite. Lu par les lecteurs. Les pieds le sont en BD. 15. Glissa sur la neige. Neptunium. Attention Ă son courantâ! 16. Il refait le monde. Cri dâeffort. 17. Toute cette saga durant, Dumbledore porte la plus cĂ©lĂšbre des barbes de sorcierâ! 18. Telle lâĂ©toile dans la nuit. Lettre grecque. 19. Fait une tĂȘte dâenterrement. 20. Elle entre dans les cases, mĂȘme si elle bulleâ! Le plus vaste des continents. 21. IngurgitĂ©e. 22. Il est parfois collant. CafĂ© anglais. 23. PoussĂ© fort. On lâa sur le dos. 24. Ceci en est unâ! Filet.
VERTICALEMENT B. Nain du Seigneur des anneaux bien souvent de mauvais poil malgrĂ© sa barbe fournie. C. Elle vit mille aventures. Mets la table. Il est dĂ©monstratif. D. Le plus charismatique des cow-boys barbus dans Et pour quelques dollars de plus. Câest une belle-fille. E. ChaussĂ©s sur la piste. ThĂ© Ă lâanglaise. On le tourne en partant. Mot pour rire. Couleur de robe Ă©quine. F. Bon versant pour les vignes. Il arbore rouflaquettes et barbe Ă©paisse dans la saga X-Men. Transport en commun. G. Une fraction de seconde. Fit grandir. Ă la fin du concert. ProtĂšge les majeurs. H. CausĂ© du tort. Voyelles. Bouc et barbe pointue sont pour lui de vĂ©ritables Ă©lĂ©ments de style dans Django Unchained. I. Connu. Met sur le marchĂ©. Yoctolitre. J. Fit peau neuve. Ville dâItalie. K. Met un pied devant lâautre. Cet acteur se laissa pousser la barbe pour le faux documentaire Iâm Still Here. L. Pour un amour fou. Peut ĂȘtre nâimporte qui. Ville de RĂ©publique tchĂšque (nad Labem). Astate. M. Dit par cĆur. AncĂȘtre arabe du luth. Pose une piĂšce de bois sur chant. CafĂ© familier. N. Film des frĂšres Coen dans lequel le hĂ©ros (ou anti-hĂ©ros) prĂŽne le bouc savamment nĂ©gligĂ©. Apporte lâaddition. Il se trouve Ă la rĂ©ception. O. Denim. Sous la croĂ»te. Fera une meilleure offre. CĂ©rium. P. Les perdre nous rendrait fousâ! Aluminium. Q. Il est rĂ©flĂ©chi. Câest un paresseuxâ! Se boit au salon. R. Qui nâa plus de liquide sur soi. Femme de pouvoirs.
âąÂ PAR ANAĂLLE IMBERT â © LES MOTS, LA MUSE
Ă gauche, une image du film Retour Ă SĂ©oul (au cinĂ©ma le 25 janvier, lire p.â46 et 50).
Ă droite, la mĂȘme, Ă sept diffĂ©rences prĂšs.
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Les solutions iciâ:
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Franz Kafka, Journal, 1937
hiver 2022-2023 â no 04 > noâ04 / hiver 2022-2023 / gratuit magazine DĂ©couvrez dans les salles mk2 nos confĂ©rences, dĂ©bats et cinĂ©ma clubs LâĂ©crivaine enquĂȘte sur une dynastie dâactrices maudites Vinciane Despret & Justine Augier Comment lâart et lâĂ©criture nous aident-ils face Ă la mort ? SĂLECTION LIVRES Les meilleurs essais de janvier HĂ©lĂšne Frappat « Toute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšre. »
Quels points communs entre Les Oiseaux, Body Double et Cinquante nuances de Greyâ? Leurs hĂ©roĂŻnesâ: Tippi Hedren, Melanie Griffith et Dakota Johnson, trois femmes au cĆur dâune dynastie de stars hollywoodiennes maudites. Partie Ă la recherche de ces actrices effacĂ©es de mĂšre en fille, lâĂ©crivaine et critique de cinĂ©ma HĂ©lĂšne Frappat signe dans Trois femmes disparaissent une enquĂȘte littĂ©raire explorant les rapports de pouvoir et la condition fĂ©minine sur plusieurs gĂ©nĂ©rations.
HĂ©roĂŻne hitchcockienne, star des annĂ©es 1980 ou vedette du cinĂ©ma mainstream Ă©rotique contemporain, quâest-ce qui unit ces trois actrices, mĂšres et filles, Ă lâĂ©cran et dans la vieâ?
intelligence remarquable, est repĂ©rĂ©e par Alfred Hitchcock dans une publicitĂ© pour les rĂ©gimes. Il va faire dâelle une icĂŽne de son cinĂ©ma avec Les Oiseaux. Il contrĂŽle son image, ce quâelle mange, comment elle sâhabille et lâachĂšte dans un contrat exclusif. Puis il la maltraite psychologiquement, physiquement, essaye de la violer. AprĂšs Pas de printemps pour Marnie, elle prend la
Dakota Johnson, elle, se retrouve la doublure de sa mĂšre et de sa grand-mĂšre. Dans Fifty Shades of Grey, le personnage quâelle incarne est avec un homme qui la contrĂŽle, la harcĂšle, la bat, la «âstalkeâ». Ce qui est vendu comme du romantisme ressemble plutĂŽt Ă une apologie de la violence conjugale. Et, sur le tournage du remake de Suspiria, lâactrice revit quasiment, avec le rĂ©alisateur Luca Guadagnino, ce que Hitchcock a fait vivre Ă sa grand-mĂšre sur Les Oiseaux. Lâhistoire se rĂ©pĂšte et se dĂ©grade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. Cette rĂ©pĂ©tition-dĂ©gradation est le principe mĂȘme de la tragĂ©die.
Si ces actrices sont les doublures dĂ©gradĂ©es les unes des autres, peuvent-elles parvenir Ă rompre, au moins momentanĂ©ment, cette tragĂ©die fĂ©minine familialeâ?
Lorsquâelles le font en essayant dâĂ©chapper au destin, il faut se mĂ©fier de cette part fugitiveâ: Tippi Hedren fuit Hitchcock â quâelle traite de «âfat pigâ»  â et se retrouve chez les big cats, des fauves [des lions quâelle recueille chez elle et quâelle prĂ©pare au tournage de Roar avec le rĂ©alisateur Noel Marshall, son Ă©poux, ndlr]. Lâironie dĂ©chirante de cette situation est bouleversante. Elle ne sort pas du systĂšme proie/prĂ©datrice.
MĂȘme histoire pour Dakota et Melanie. Il y a une exception Ă cette rĂšgle lorsque Tippi renverse ce qui est traditionnellement considĂ©rĂ© comme un outil dâaliĂ©nation, une partie constituante de la panoplie sophistiquĂ©e de la femme- objetâ: ses ongles longs manucurĂ©s. Elle en fait une arme, avec laquelle elle va par la suite offrir Ă de nombreuses femmes en fuite, des Vietnamiennes rĂ©fugiĂ©es, leur libĂ©ration [en 1975, lâactrice se rend dans un camp de rĂ©fugiĂ©s en Californie, ndlr]. Tippi les aide Ă apprendre lâanglais et Ă passer le permis de conduire, mais les filles sont fascinĂ©es par ses ongles. Lâactrice leur paye une Ă©cole dâesthĂ©tique. Elles montent leur salon. Cette industrie de manucure-pĂ©dicure vietnamienne devient immense. Tippi, alors considĂ©rĂ©e comme la marraine de ces femmes, a produit de lâĂ©mancipation et de la richesse. Elle a finalement inversĂ© le clichĂ© de lâaliĂ©nation.
Dans cette non-fiction narrative, les femmes, y compris votre dĂ©tective, sont suivies par des fantĂŽmes, les fantĂŽmes de leur mĂšre, quâelles portent en elles, mais aussi les fantĂŽmes que les autres projettent sur ellesâ: Hitchcock cherchait Grace
Les trois sont ensemble les hĂ©roĂŻnes dâune tragĂ©die grecque Ă Beverly Hills. Elles se livrent en aveugle au destin tout en essayant dây Ă©chapper. Tippi Hedren, femme dâune
fuite. MĂȘme histoire pour Melanie Griffith, qui sera jetĂ©e, par sa mĂšre elle-mĂȘme, au milieu des fauves dans le film Roarâ; puis portĂ©e disparue, au cinĂ©ma, passĂ© ses 35 ans.
no 04 â hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« Lâhistoire se rĂ©pĂšte et se dĂ©grade chaque fois, comme les films dans lesquels ces actrices jouent. » LâENTRETIEN HĂ©lĂšne Frappat
Kelly et Kim Novak chez Tippi Hedren, Brian De Palma projetait à son tour Tippi Hedren sur Melanie
© Universal âCollection Christophel
© Melania Avanzato © Focus Features / Michael De Luca Productions / Collection Christophel
Les Oiseaux (1963) dâAlfred Hitchcock
Cinquante nuances de Grey (2015) de Sam Taylor-Johnson
Griffith⊠Comment peutÂon apprendre Ă vivre avec ces fantĂŽmesÂlĂ , choisis ou subisâ? Je crois que câest une question dâhospitalitĂ© Ă accorder Ă celui qui nâest plus lĂ . Nâen dĂ©plaise Ă Blaise Pascal, qui Ă©crivait «âOn mourra seul. Il faut donc faire comme si on Ă©tait seulâ», il faut ĂȘtre deux pour mourirâ: celui qui meurt, et celui qui accepte la mort de lâautre. Les Occidentaux ont une tendance binaire Ă sĂ©parer les morts des vivants, mais nombre de vivants sont morts, psychiquement du moins, et combien de morts sont aussi prĂ©sents que les vivantsâ! Si lâautre ne meurt pas en paix ou nâest pas acceptĂ©, le fantĂŽme revient. Et câest ce qui se passe avec Hitchcock, lorsquâil prĂ©tend quâon ne saurait pas quoi faire des disparus sâils revenaient. Alors, il est du cĂŽtĂ© de la nĂ©crophilie, explicite dans Vertigo. Je crois quâil faut finalement accepter que tous les livres et les hommes soient aussi des tombeaux.
Vous dites, au sujet de Tippi Hedrenâ: «âCâest lâhistoire dâune femme regardĂ©e qui devient une femme qui regarde.â» Cette question du regard sur autrui, comme puissance et outil dâĂ©mancipation, se pose aussi pour votre dĂ©tectiveÂnarratriceâŠ
Laura Mulvey, dans sa thĂ©orie du male gaze, disait quâil ne sâagissait pas dâun hasard si, dans la littĂ©rature anglo-saxonne, il y avait tant de personnages enquĂȘtrices ou dâautrices de romans policiersâ; des figures qui mâobsĂšdent depuis lâenfance. Par leur investigation, elles rĂ©habilitent une curiositĂ© bibliquement condamnĂ©e chez les femmes. Une curiositĂ© toujours situĂ©e du cĂŽtĂ© de la catastrophe, de la boĂźte de Pandore, comme dans Barbe bleue par exemple. La curiositĂ© fĂ©minine a toutefois sa contrepartieâ: son clichĂ©.
Votre livre met en lumiĂšre des chefsdâĆuvre cinĂ©matographiques, mais aussi, pour certains, des films dâune trĂšs grande violence envers les femmes, Ă lâĂ©cran ou sur le tournage. Quel regard portezÂvous sur cette filmographieÂlĂ â?
Le cinĂ©ma fĂ©miniseâ; et comme le disait Cary Grant, tout acteur est une actrice. On peut le comprendre dans deux sensâ: un sens misogyne, la femme-objetâ; mais aussi dans le sens de lâempathieâ: on voit le sang des actrices, et le cinĂ©ma est lĂ pour recueillir les larmes de ce sacrifice humain. Un film comme Pas de printemps pour Marnie est rĂ©alisĂ© par un prĂ©dateur, mais il se situe aussi du cĂŽtĂ© de la victimeâ: le spectateur vit la souffrance de la femme violĂ©e. Et le film est sublime par ce dĂ©doublement. De mĂȘme pour des rĂ©cits comme Alice au pays des merveillesâ: le conte retrace la maniĂšre dont une petite fille abusĂ©e se fait engloutir dans un trou et sâinvente une histoire merveilleuse pour sâen sortir. Tout est une question de point de vue.
Rencontre avec HélÚne Frappat, le 23 janvier, au mk2 Nation
âą Trois femmes disparaissent dâHĂ©lĂšne Frappat (Actes Sud, 192âp., 20ââŹ)
âą PROPOS RECUEILLIS
PAR JOSĂPHINE DUMOULIN
hiver 2022-2023 â no 04 EXPOSITION
citedelarchitecture.fr #E xpo ArtDeco The Champion. Atlantic Coast Line Railroad (dĂ©tail), 1939 © The WolfsonianâFlorida International University, Miami Beach, Florida. Photo : Lynton Gardiner VII mk2 Institut
FRANCE AMĂRIQUE DU NORD JUSQU'AU 06.03.2023 Palais de Chaillot TrocadĂ©ro. Paris
Vinciane Despret &
Augier
Dans leurs essais respectifs
â Les Morts Ă lâĆuvre et Croire. Sur les pouvoirs de la littĂ©rature â, Vinciane Despret, philosophe attentive Ă la façon dont les morts hantent nos vies, et Justine Augier, Ă©crivaine attachĂ©e aux ressources Ă©thiques de la littĂ©rature, explorent la puissance vertigineuse de lâart dans lâĂ©preuve du deuil. Rencontre entre les deux autrices le 19 janvier Ă Â mk2 Institut.
Vos deux livres, aussi diffĂ©rents soient-ils, saluent la force de rĂ©activation des morts par le biais dâun geste artistique. La force de lâart, est-ce sa capacitĂ© Ă faire revivre les morts, Ă conjurer lâoubliâ?
Vinciane Despretâ: Les expĂ©riences que je raconte suivent toutes le mĂȘme protocole, mais en empruntant des chemins multiples, qui aboutissent Ă ce que jâappellerais des «âeffets dâĆuvreâ» assez diffĂ©rents. Elles nâont pas toutes pour motif de faire revivre les morts,
que les morts. LâĆuvre est une insurrection active et crĂ©atrice contre lâabsence ou parfois contre les forces destructrices qui y ont menĂ©. Et lâart va constituer la possibilitĂ© de «âdonner formeâ» Ă une nouvelle maniĂšre dâĂȘtre prĂ©sent pour les morts auprĂšs des vivants.
Justine Augierâ: De mon cĂŽtĂ©, jâai voulu Ă©crire sur la puissance de la littĂ©rature face aux dangers contemporains, qui me semblent tous relever de diffĂ©rentes formes dâĂ©crasement. Contre un Ă©crasement du temps, dâabordâ; la littĂ©rature redonne au temps son Ă©paisseur, travaille la densitĂ©, et seule cette Ă©paisseur peut rouvrir lâavenir. Se nourrissant dâaltĂ©ritĂ© et dâexil, la littĂ©rature est aussi rĂ©sistance face Ă lâĂ©crasement des identitĂ©s, face Ă la grande tentation dâenfermer lâautre dans un dĂ©jĂ -connu. Elle rĂ©siste au dĂ©sir de «âmĂȘmeâ» qui mine notre monde. Dans une Ă©poque trĂšs fataliste, il y a aussi lâĂ©crasement des possibles et des espoirs, face auquel la littĂ©rature relance notre imagination, nous entraĂźne Ă croire aux autres choses qui pourraient advenir. Enfin, il y a lâĂ©crasement de la langue, qui semble de plus en plus inapte Ă dire le rĂ©el et Ă lâinterpeller, nous laissant dĂ©munis pour le changer.
En quoi les Ćuvres dâart sont-elles autre chose que de simples «âmonuments aux mortsâ»â?
V.âD.â: Un monument, câest une mĂ©moire du passĂ©, mais qui assigne le passĂ© au passĂ©,
dĂ©cĂšs de deux de leurs amis, ndlr], prend en charge de garder ce passĂ© activement dans le prĂ©sent, en tant que tel. Ces deux obĂ©lisques sont placĂ©s sur chacune des deux entrĂ©es du terrain de jeu oĂč les deux jeunes disparus avaient lâhabitude de retrouver leurs amisâ: une entrĂ©e lĂ oĂč arrivait habituellement Christophe, une autre par laquelle entrait BenoĂźt. Ce nâest pas un monument, disent les commanditaires, lâĆuvre les rend prĂ©sents, et câest pourtant, disentils encore, un monument vivant.
J.âA.â: La conversation avec les fantĂŽmes me semble essentielle Ă lâacte dâĂ©criture, que les fantĂŽmes soient passĂ©s ou Ă venir. Câest une maniĂšre de refuser que les fantĂŽmes soient embaumĂ©s, que leur disparition cesse dâĂȘtre brĂ»lante. La littĂ©rature entretient la brĂ»lure, et cela me semble relever du politiqueâ; câest Ă cet endroit que se jouent notamment le sentiment de responsabilitĂ© et le dĂ©sir de justice.
Vinciane, vous parlez de fabulation, plutĂŽt que de mĂ©moire. Pourquoiâ?
que lâart est sans doute la seule maniĂšre dâintĂ©grer plusieurs couches de significations diffĂ©rentes, dans une histoire aussi difficile. Et de constituer une façon positive de se souvenir. La fonction «âfabulatoireâ» prend un sens plus largeâ: les commanditaires se sont transformĂ©s par la commande, et ont Ă©tĂ©, je dirais, grandis par elle.
«âCroireâ», est-ce croire en cette puissance de la littĂ©rature, Ă cette fabulationâ?
J.âA.â: Face Ă la littĂ©rature, le lecteur a souvent recours Ă la «âsuspension volontaire de lâincrĂ©dulitĂ©â». Traduite de lâanglais, lâexpression nâest pas trĂšs heureuse, mais elle dĂ©signe un phĂ©nomĂšne Ă la fois dĂ©licat et puissant. Il sâagit de prendre la dĂ©cision de croire, ce qui rouvre immĂ©diatement le champ des possibles, relance la possibilitĂ© dâune exploration et provoque un sursaut de lâimagination. Je pourrais parler de fabulation dans ce sens, celui dâune redĂ©finition du rapport Ă lâimprobable.
mais de garder dâeux quelque chose parmi nous, et qui dĂ©borde du simple fait de la mĂ©moire de leur prĂ©sence. Ils continuent donc Ă avoir des effets dans ce monde, mais ces effets dâĆuvre font autant revivre les vivants
et quâil faut sans cesse remĂ©morer. Or, par contraste, une Ćuvre comme ObĂ©lisques de Steven Gontarski, Ă Chaucenne dans le Doubs [deux obĂ©lisques commanditĂ©s par un groupe dâadolescents Ă la suite du
V.âD.â: Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari ont proposĂ© une dĂ©finition du monument qui semble sâaligner avec ce que les jeunes gens de Chaucenne me disaientâ: «âLâacte du monument nâest pas la mĂ©moire, mais la fabulation.â» Fabuler, raconter autrement, selon Isabelle Stengers, «âce nâest pas rompre avec la ârĂ©alitĂ©â, mais chercher Ă rendre perceptible, Ă faire penser et sentir des aspects de cette rĂ©alitĂ© qui, usuellement, sont pris comme accessoiresâ». Lâacte du monument nâa donc rien Ă voir avec un passĂ© Ă prĂ©server. Au contraire, il est «âĂ©cartâ» au dĂ©part de ce dont il sâagit de faire mĂ©moire. Câest le cas de The Ever Blossoming Garden de Mario AirĂł, dans les Flandres belges, Ćuvre qui a Ă©tĂ© commandĂ©e Ă la suite de lâassassinat dâune jeune fille. Le jardin ne cesse de se mĂ©tamorphoser, traduisant les cycles de vie et de mort, et les rĂ©cits qui accompagnent sa forme et ses effets lĂ aussi se multiplient, ce qui fait dire Ă lâune des commanditaires que le fait de rĂ©pondre Ă ce drame par une Ćuvre dans lâespace public leur a semblĂ© dâautant plus pertinent
Le rĂ©cit que vous faites, Vinciane, de la piĂšce musicale Il fait novembre en mon Ăąme, est particuliĂšrement bouleversant. Quâest-ce que cette Ćuvre raconte du processus de transformationâ?
V.âD.â: Cette commande a Ă©tĂ© faite par la maman et le beau-pĂšre de StĂ©phane, dĂ©cĂ©dĂ© dans les attentats au Bataclan. Sa mĂšre, Louise, en voyant le tableau Guernica de Picasso, a lâintuition quâune Ćuvre devait sâimposer, non seulement pour son fils, mais pour tous ceux qui ont perdu la vie dans les attentatsâ: «âLâidĂ©e, câĂ©tait dâessayer de dire quelque chose autrement, parce que, par les mots, on nâarrive Ă rien, et surtout Ă ce moment-lĂ . Enfin, on nâarrivait Ă rien uniquement par les mots.â» Ils vont chercher, rencontrer des artistes, un historien, des politiques, pour enfin trouver la rĂ©ponse Ă leur quĂȘte. Et chacune de ces rencontres va, je crois, nourrir la relation avec le fils dĂ©funt. Tout au long de ce processus dâenquĂȘte, StĂ©phane semble ĂȘtre devenu de plus en plus prĂ©sent.
On ne sait plus, dit-elle, si cette Ćuvre est un cadeau quâils lui font, ou un don quâil leur a
no 04 â hiver 2022-2023 VI mk2 Institut
« LâĆuvre est une insurrection active et crĂ©atrice contre lâabsence. » Vinciane Despret
CROISĂ
Justine
© SylvÚre Petit
ENTRETIEN
fait, par-delĂ sa mort. Louise a créé une place fabuleuse pour StĂ©phane, dans tous les sens du terme, une place oĂč elle peut le retrouver, une place oĂč il peut lâaccompagner, et une place oĂč surtout elle peut continuer Ă fabriquer des souvenirs avec lui. Et je dirais, sans trĂšs bien pouvoir expliquer pourquoi, que, quand jâai pu entendre Il fait novembre en mon Ăąme, mâest venu le sentiment, tout aussi Ă©nigmatique que puissant, que StĂ©phane, lĂ aussi, avait trouvĂ© sa place.
Justine, Ă propos de place, vous sentez vous appartenir Ă une communautĂ© grĂące Ă la littĂ©ratureâ?
J.âA.â: Jâaime en Ă©crivant mâadonner Ă des exercices dâadmiration, raconter le combat des rĂ©volutionnaires syriens, la beautĂ© de ce combat, qui doit perdurer malgrĂ© son Ă©crasement. La littĂ©rature prend soin de ces rĂȘves dĂ©faits, et câest lĂ que se joue la possibilitĂ© dâune communautĂ©. Dâailleurs, je nâĂ©cris pas seule. Et, comme de nombreux auteurs contemporains, jâai sans cesse recours Ă la citation, pour lutter contre lâimpression dâun sol qui se dĂ©robe, mais aussi pour sây mettre Ă plusieurs. LâĂ©poque rend nĂ©cessaire cette addition des forces.
Rencontre avec Vinciane Despret et Justine Augier le 19Â janvier, mk2 BibliothĂšque
âą Les Morts Ă lâĆuvre de Vinciane Despret (La DĂ©couverte, 176âp., 20ââŹ)
âą Croire. Sur les pouvoirs de la littĂ©rature de Justine Augier (Actes Sud, 144âp., 18ââŹ)
âą PROPOS RECUEILLIS
PAR JEAN-MARIE DURAND
hiver 2022-2023 â no 04 VII mk2 Institut
© Jean-Luc Bertini
SĂLECTION LIVRES
Tous les mois, mk2 Institut sĂ©lectionne des essais faisant lâactualitĂ© du monde des idĂ©es. Des recommandations de lecture sur des questions essentielles, qui animent nos sociĂ©tĂ©s et parfois les divisent.
PAYS DE SANG
images qui accompagnent les mots sont des photographies du silence. pĂ©riode de deux ans, Spencer Ostrander plusieurs grands voyages Ă travers le pays prendre en photo les sites de plus de trente ayant eu lieu ces derniĂšres annĂ©es. images sont remarquables par lâabsence de humaine et lâimpossibilitĂ© dây distinguer trace dâarme. Ce sont des portraits de souvent laids, lugubres, architectures au sein de paysages amĂ©ricains neutres, moindre signe distinctif, lieux oubliĂ©s dâabominables massacres perpĂ©trĂ©s par des Ă©quipĂ©s de fusils et autres armes Ă feu, qui briĂšvement lâattention du pays avant sombrer dans lâoubli, jusquâĂ ce quâOstrander avec son appareil photo et en fasse les tombales de notre chagrin collectif.
PAUL AUSTER
PAYS DE
SANG
Câest Ă partir des photographies obsĂ©dantes prises par Spencer Ostrander sur les lieux des tueries de masse des vingt derniĂšres annĂ©es aux Ătats-Unis que lâĂ©crivain Paul Auster a composĂ© ce nouvel essai. Pays de sang analyse avec rigueur des siĂšcles dâusage â et dâabus â des armes Ă feu, du violent dĂ©placement des populations indigĂšnes et des populations asservies aux massacres qui dominent aujourdâhui lâactualitĂ©. Dans quel genre de sociĂ©tĂ© les AmĂ©ricains veulentils vivreâ? Et quelle rĂ©conciliation possible pour un peuple encore aussi belliqueuxâ? Ă lâheure oĂč la fracture entre les pro et les anti-contrĂŽle des armes nâa jamais Ă©tĂ© plus profonde, Auster fait le vĆu dâune paix possible mais sempiternellement repoussĂ©e. Un essai rigoureux. Et dĂ©sarmant.
REVENIR
On part en exil pour fuir la guerre, la famine, des conflits politiques ou familiauxâ; on part en voyage pour dĂ©couvrir le vaste monde, changer dâhorizon. Mais pourquoi revient-onâ? Du dĂ©sir de retour, les livres parlent peu. En français, dâailleurs, il y a des mots pour dĂ©signer celui qui part, non celui qui revient. Revenantâ? Trop spectral. RapatriĂ©â? Celui-lĂ nâa pas le choix du retour. Pourquoi ce manque, qui est le signe dâun impensĂ© fondamentalâ? Câest Ă cette question que CĂ©line FlĂ©cheux tente dâapporter des rĂ©ponses. Un essai qui montre que, revenir chez soi, câest dâabord faire lâĂ©preuve dâun retour Ă la vie normale. Mais pourquoiâ? Sans doute parce que revenir dans lâespace, câest un peu revenir dans le tempsâŠ
LA DĂMENCE DU PERCOLATEUR
«âPlus que jamais, les prodiges de la technologie menacent de se retourner en catastrophes. Dans ce crescendo fatal, quelle place occupons-nousâ?â» AprĂšs MĂ©lancolie du pot de yaourt. MĂ©ditation sur les emballages, lâĂ©crivain et critique Philippe Garnier entreprend dâausculter le grand monde des machines. De la mort du ticket de mĂ©tro aux guetteurs des data centers, en passant par les drones dâappartement, Philippe Garnier pointe du doigt cette prolifĂ©ration du technologique qui se glisse dans nos quotidiens, jusque dans nos intĂ©rieurs. Dâune plume tranchante et sans rien sacrifier Ă son goĂ»t de lâabsurde, lâauteur propose une rĂȘverie tendre mais intransigeante sur les contrariĂ©tĂ©s numĂ©riques et machinales de notre Ă©poque. de Philippe Garnier (Premier ParallĂšle, 160âp., 17ââŹ)
LE MYTHE DE LâENTREPRENEUR
Le 5 octobre 2011 mourait Steve Jobs, figure emblĂ©matique de lâ«âentrepreneurâ», cĂ©lĂ©brĂ© comme un gĂ©nie crĂ©atif et visionnaire, ayant «âchangĂ© le mondeâ» grĂące Ă ses produits innovants⊠Individu tout-puissant, nouveau hĂ©ros des temps modernes, lâentrepreneur guide lâhumanitĂ© sur les voies du progrĂšs, et la Silicon Valley est son Olympe⊠Câest cette mythologie que lâauteur et maĂźtre de confĂ©rences Anthony Galluzzo dĂ©monte implacablement dans Le Mythe de lâentrepreneur. DĂ©faire lâimage de la Silicon Valleyâ: dĂ©faire les mirages de la start-up nation pour se libĂ©rer dâune vision aussi fausse quâaliĂ©nante de lâĂ©conomie et des rapports sociaux.
no 04 â hiver 2022-2023 X
ACTES SUD
ACTES SUD
ACTES SUD Dép. lég. oct. 2022 39 ⏠TTC France www.actes-sud.fr 9:HSMDNA=V\VWU^: PAYS DE SANG PAUL AUSTER SPENCER OSTRANDER
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Une histoire de la violence par arme Ă feu aux ĂTATS-UNIS Essai traduit de lâamĂ©ricain par Anne-Laure Tissut
Photographies de spencer ostrander
de Paul Auster (Actes Sud, 208âp., 26ââŹ)
312âp., 22ââŹ)
de Céline Flécheux (Le Pommier,
dâAnthony Galluzzo (La DĂ©couverte, 240âp., 20ââŹ)
mk2 Institut
LA TRANSPARENCE DU MATIN
Comment faire pour que tous les matins ne se ressemblent plusâ? Comment vivre enfinâ? La philosophie a pensĂ© la vie, mais non pas vivreâ; et le religieux, qui prenait en charge la question du vivre, est aujourdâhui en retrait. Ainsi «âvivreâ» est laissĂ© en fricheâ; et de lĂ prospĂšrent le dĂ©veloppement personnel et le marchĂ© du bonheur, qui vendent vivre comme du «âtout positifâ». Or, comme le montre le philosophe François Jullien, vivre est paradoxal, et rĂ©pĂ©ter quâil faut «âcueillir le jourâ», «âprofiter de la vieâ» nâest jamais trĂšs utile ni efficace⊠En amont de toute morale, hors des discours prĂȘts-Ă -penser du marchĂ© du bonheur, cet essai esquisse une carte des possibles entre lesquels dĂ©cider de vivre. de François Jullien (Ăditions de lâObservatoire, 300âp., 23ââŹ)
EVA ILLOUZ
LES ĂMOTIONS CONTRE LA DĂMOCRATIE
LES ĂMOTIONS
CONTRE LA DĂMOCRATIE
dâEva Illouz
(Premier ParallĂšle, 336âp., 22,90ââŹ)
Partout dans le monde, la dĂ©mocratie se voit attaquĂ©e par un populisme nationaliste. Et, partout dans le monde, la mĂȘme Ă©nigmeâ: comment des gouvernements qui nâont aucun scrupule Ă aggraver les inĂ©galitĂ©s sociales peuvent-ils jouir du soutien de ceux que leur politique affecte le plusâ? Pour comprendre ce phĂ©nomĂšne, la sociologue franco-israĂ©lienne Eva Illouz affirme quâil faut sâintĂ©resser aux Ă©motionsâ: la peur, le dĂ©goĂ»t, le ressentiment et lâamour de la patrie â quatre Ă©motions que les mouvements populistes sâemploient partout Ă attiser afin de mieux les instrumentaliser. Une stratĂ©gie dont elle montre prĂ©cisĂ©ment les rouages dans lâIsraĂ«l de Benyamin NĂ©tanyahou, terrain dâĂ©tude de cet essai de sociologie totale, profondĂ©ment Ă©clairant et original.
de Daniel Susskind, (Flammarion, 340âp., 21,90ââŹ)
âą UNE SĂLECTION DE JOSĂPHINE DUMOULIN ET GUY WALTER
de Corine Pelluchon (Rivages, 144âp., 18ââŹ)
UN MONDE SANS TRAVAIL
Dans cet essai, lâĂ©crivain et professeur dâĂ©conomie anglais Daniel Susskind Ă©tudie les effets possibles de la technologie sur le travail et la sociĂ©tĂ© des cent annĂ©es Ă venir. Tandis que les progrĂšs technologiques vont nous rendre plus riches que jamais, en mĂȘme temps quâils vont rarĂ©fier le travail, la question Ă©conomique qui hantait nos ancĂȘtres â faire en sorte que le gĂąteau (la richesse) soit assez grand pour tous â disparaĂźtra peu Ă peu. Or, de nouveaux problĂšmes Ă©mergerontâ: comment exploiter cette richesse pour vivre sans travaillerâ? Qui doit contrĂŽler les technologies Ă lâorigine de cette richesse nouvelle, et commentâ? Un ouvrage pour penser Ă lâavenir du travail, par-delĂ les clivages politiques.
LâESPĂRANCE, OU LA TRAVERSĂE DE LâIMPOSSIBLE
Comment dĂ©passer le dĂ©sespoir et lâabattement de lâĂ©coanxiĂ©tĂ© provoquĂ©e par les risques Ă©cologiques et politiques actuelsâ? Tout en soulignant la dynamique destructrice du dĂ©sespoir, la philosophe Corine Pelluchon montre dans cet essai que la confrontation Ă la possibilitĂ© dâun effondrement de notre civilisation est lâoccasion dâun changement ouvrant un horizon dâespĂ©rance. EspĂ©rance Ă distinguer de lâoptimisme et de lâespoir. OpposĂ©e au dĂ©ni, lâespĂ©rance implique lâĂ©preuve du nĂ©gatif. Elle est la traversĂ©e de lâimpossible. Naissant sans quâon lâait cherchĂ©e et lorsque lâon a perdu toute superbe et toute illusion, elle est la capacitĂ© Ă dĂ©chiffrer dans le rĂ©el les signes dâun progrĂšs possible.
hiver 2022-2023 â no 04 XI
BibliothĂšque Rivages Corine Pelluchon LâespĂ©rance, ou la traversĂ©e de lâimpossible BibliothĂšque Rivages Corine Pelluchon LâespĂ©rance, ou la traversĂ©e de lâimpossible
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CE
> JEUDI 15Â DĂCEMBRE
GĂRALD BRONNER â LES CROYANCES COLLECTIVES
«âPourquoi croit-onâ? Le dĂ©sir de croire.â»
> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă 20âh
> LUNDI 9Â JANVIER
DANIEL PENNAC, UN CONTEUR DEÂ LĂGENDE
Dans Terminus MalaussĂšne (Gallimard), Daniel Pennac fait revivre les aventures innombrables de la famille MalaussĂšne. Cette cĂ©lĂšbre sĂ©rie forme une fresque unique qui a fĂ©dĂ©rĂ©, en France et dans divers pays, une immense communautĂ© de lecteurs enthousiastes autour des aventures tendres et dĂ©jantĂ©es de lâincontrĂŽlable tribu. Daniel Pennac a choisi dâoffrir Ă ses lecteurs un final en forme dâapocalypse hilarante, qui restera dans les mĂ©moires. Une soirĂ©e consacrĂ©e Ă lâart exceptionnel de Daniel Pennac. Une rencontre modĂ©rĂ©e par la journaliste RaphaĂ«lle Leyris (Le Monde), suivie dâune signature.
> mk2 BibliothĂšque, Ă 20âh
> MARDI 10Â JANVIER
MARYLIN MAESO â LA VIOLENCE ENÂ FACE
«âQuel rĂŽle jouent les mĂ©dias dans la brutalisation de nos sociĂ©tĂ©sâ?â» Quâil sâagisse de la maniĂšre dont ils traitent les Ă©vĂ©nements violents ou de la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale des discours quâils Ă©mettent, les mĂ©dias contribuent Ă façonner le regard que nous portons sur la
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violence. Nous nous interrogerons sur cet impact, et sur la double dynamique contradictoire dâalimentation et de dĂ©samorçage qui le sous-tend.
> mk2 Nation, Ă 20âh
> JEUDI 12Â JANVIER
GĂRALD BRONNER â LES CROYANCES COLLECTIVES
«âLes croyances au croisement du cerveau et du social.â»
> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă 20âh
LES NOUVELLES PUISSANCES DUÂ FĂMINISME
«âDonnez-nous des hĂ©roĂŻnesâ!â» Quâelles lisent, Ă©crivent ou incarnent des personnages de roman, les femmes sont encore obligĂ©es de pousser des coudes pour avoir une place Ă elles dans les livres. Elles ont pourtant une multitude dâhistoires et de savoirs Ă raconter et transmettre⊠Une table ronde, fĂ©minine et littĂ©raire avec les Ă©crivaines Jennifer Tamas (Au Non des femmes. LibĂ©rer nos classiques du regard masculin, Seuil) et Camille Laurens (Fille, Gallimard). Un dialogue modĂ©rĂ© par la journaliste CĂ©cile Daumas (LibĂ©ration).
> mk2 BibliothĂšque, Ă 20âh
> LUNDI 16Â JANVIER
Philosophie de lâocĂ©an (PUF), un voyage initiatique en pleine merâ: une navigation dans un espace fascinant et largement inconnu qui suscite une autre façon dâĂȘtre au monde, en nous invitant, en permanence, Ă changer notre rapport aux autres, aux objets et Ă lâenvironnement. Une rencontre modĂ©rĂ©e par la journaliste Valentine Faure (Le Monde) et en partenariat avec les PUF.
> mk2 BibliothĂšque, Ă 19âhâ30
> JEUDI 19Â JANVIER
ARTS ET LITTĂRATURE
«âComment lâart et lâĂ©criture nous aident face Ă la mortâ?â» Avec Vinciane Despret, Justine Augier et le journaliste et essayiste Jean-Marie Durand (Philosophie magazine). > mk2 BibliothĂšque, Ă 20âh
> LUNDI 23Â JANVIER
HĂLĂNE FRAPPAT â TIPPI HEDREN, MELANIE GRIFFITH, DAKOTA JOHNSONâ: RĂCIT DâUNE TRAGĂDIE HOLLYWOODIENNE
Une rencontre en mots et en images modĂ©rĂ©e par la journaliste Ălisabeth Philippe (LâObs), suivie dâune signature.
> Mk2 Nation, Ă 20âh
dâune guerre juste. En mobilisant la distinction traditionnelle entre jus ad bellum et jus in bello, nous tĂącherons de comprendre les enjeux philosophiques de cette question.
> mk2 Nation, Ă 20âh
> JEUDI 26 JANVIER
GĂRALD BRONNER â LES CROYANCES COLLECTIVES
«âLes mĂ©tamorphoses du marchĂ© des croyances et des opinions.â»
> mk2 OdĂ©on (cĂŽtĂ© St Michel), Ă 20âh
> MARDI 31Â JANVIER
ADĂLE VAN REETH â LâĂPREUVE DU DEUILâ: SOMMES-NOUS DES INCONSOLABLESâ?
ROBERTO
CASATI â LâOCĂANâ: UNE INVITATION Ă PHILOSOPHER
«âUne philosophie de lâocĂ©an est-elle possibleâ?â» Comment lâocĂ©an nous amĂšne-t-il Ă penser et repenser nos viesâ? Philosophe spĂ©cialiste des sciences cognitives, Roberto Casati propose, dans
> MARDI 24Â JANVIER
MARYLIN MAESO â LA VIOLENCE ENÂ FACE
«âY a-t-il des guerres justesâ?â» Les rĂ©cents Ă©vĂ©nements en Ukraine relancent le vieux dĂ©bat philosophique sur lâexistence
«âFace Ă la mort, ne rĂ©alisons-nous pas que nous sommes rĂ©solument inconsolablesâ?â» Dans son nouvel ouvrage, Inconsolable (Gallimard), la philosophe AdĂšle Van Reeth sâinterroge sur la mort, celle de son pĂšre, et par extension sur le drame universel que constitue la perte dâun ĂȘtre aimĂ©. Une disparition qui suspend tout de la vie ordinaire, aprĂšs quoi rien nâest plus pareil et auquel il faut pourtant finir par se rĂ©soudre⊠Une rencontre modĂ©rĂ©e par le journaliste Olivier Pascal-Moussellard (TĂ©lĂ©rama). > mk2 BibliothĂšque, Ă 20âh
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no 04 â hiver 2022-2023
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