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Documents relatifs a l'epoque de gia long

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DOCUMENTS

RELATIFS A Par

L.

L'ÉPOQUE

DE

GIA-LONG.

CADIERE,

de la Société des Missions Etrangères de Paris, Correspondant de l'Ecole française d'Extrême-Orient.

INTRODUCTION. L'histoire de Gia-long n'est pas encore écrite. C'est cependant une œuvre qui s'impose. A celui qui la tentera, j'offre les documents suivants, tous inédits. Les annales indigènes, que l'Ecole française d'Extrême-Orient s'occupe de réunir et d'utiliser, sont une source de renseignements fort précieux. Elles nous montrent la suite des événements, nous désignent les localités où les faits se sont passés, nous donnent exactement le nom des acteurs. En un mot, elles nous fournissent la trame de l'histoire. Mais, il faut le reconnaître, ces annales ne sont pas exemptes de défauts. Les rédacteurs ont souvent manqué de critique. Surtout, ils nous présentent les événements sous un jour tout spécial. Les empereurs nous sont toujours montrés pleins de majesté et de clémence, parfois avec une candide invraisemblance ; les mandarins se divisent en deux catégories nettement tranchées : les serviteurs loyaux, et les rebelles; les armées atteignent des chiffres fantastiques ; les soldats ne connaissent que la victoire, ou, s'ils sont battus, on ne le dit que par une périphrase ; les grands dignitaires, les princes et princesses du sang, occupent constamment la scène ; pour les gens du peuple, ils n'apparaissent guère que lorsqu'il s'agit de corvées à imposer, de taxes à percevoir, de troupes à lever. On dirait une de ces peintures ou de ces mosaïques de l'école byzantine, où, sur un fond d'or uniforme, les figures du Christ, de la Vierge ou des Saints apparaissent drapées dans des vêtements somptueux aux plis rigides et conventionnels, majestueuses, mais sans vie. Heureusement, nous avons d'autres sources d'information qui permettent de compléter, de corriger au besoin, les renseignements fournis par les annales officielles. Ce sont les témoignages des Européens, missionnaires ou commerçants, qui ont vécu en Annam. Parmi ces témoins, les uns ont laissé des mémoires que l'on s'occupe de rééditer ou de mettre au jour ; d'autres, sans souci de la postérité, ont fait allusion parfois, en écrivant à leurs amis, à leurs parents, à leurs chefs, aux événements qu'ils vovaient se dérouler sous leurs yeux. XII, "


Parfois c'est une lettre entière qui a trait à un événement politique important ; mais, la plupart du temps, c'est une simple allusion, ici, c'est une date, que les annales ne mentionnent pas avec précision, ou un détail, oublié par les historiens indigènes ; là, c'est un titre de fonction, donné avec sa traduction, ou sa forme populaire ; ou bien, on indique quelles étaient les attributions de tel mandarin, de tel tribunal, quelle était la filière à suivre pour faire aboutir une affaire ; ou bien encore, c'est un trait de mœurs que l'on rapporte, une croyance populaire que l'on mentionne, une pratique religieuse que l'on décrit en passant ; d'autres fois, un petit trait nous peint au naturel le caractère des princes: on nous cite leurs paroles, on nous montre leurs qualités comme leurs petites misères morales; mais, ce qui est plus important encore, on nous raconte ce que pensait, ce que disait le peuple, ses craintes, ses espérances, ses souffrances, sa vie de tous les jours. J'ai eu l'occasion de parcourir un très grand nombre de documents de cette sorte. Malgré mon vif désir de glaner tout ce qui était intéressant au point de vue de l'histoire civile de l'Indochine ancienne, j'ai été obligé de me borner. Négligeant la période des rois de Hué antérieurs à Gia-long, j'ai, sur des conseils autorisés, recherché ce qui concernait l'époque de Gia-long, et, là aussi, le temps qui m'était fixé m'a obligé à faire un choix. Les documents qui suivent ont trait, pour la plupart, aux faits saillants concernant les grands combats livrés par Gia-long, ou bien aux Français qui l'aidèrent dans la conquête de son royaume (').

(v) Le P. Cadière ayant rédigé ce travail en France, et sans avoir à sa disposition les documents indigènes, j'ai ajouté en note quelques essais d'identification des noms annamites cités dans les lettres [Cl. E. Maître].


I. — Edit de 1774 sur la Religion chrétienne ('). [695 | Edictum Regis Cocincinae ab Religione Christiana [Suit le texte en latin, traduction latine du décret]. (697) Ordonnance du Roi de Cochinchine, qui accorde la liberté aux confesseurs de la foi détenus depuis 1749, et leur permet le libre exercice de leur religion. Je soussigné, secrétaire de la Chambre royale et du Conseil souverain, de la part du Roi, fais savoir à tous les sujets de ce Royaume les ordres suivants, A savoir : Que Sa Majesté accorde un pardon général et le libre exercice de la religion chrétienne à tous ceux qui ci-devant ont été condamnés à couper l'herbe aux éléphants ou à l'esclavage perpétuel en qualité de soldats dans ses armées, pour n'avoir pas voulu abjurer leur religion et fouler aux pieds l'image de J.-C. ; ordonne Sa Majesté qu'après la publication de la présente ordonnance, tous les mandarins, gouverneurs des provinces et autres, aient à rendre la liberté aux ci-dessus nommés et leur laisser professer en paix leur religion ; ordonne à son Conseil souverain d'envoyer aussitôt cet ordre à tous les mandarins, gouverneurs des provinces et autres, afin qu'il soit publié dans toutes les villes et villages de ses Etats, et que par là la connaissance en vienne à tous ses sujets ; ordonne que lesdits mandarins, gouverneurs des provinces et autres, prennent une liste exacte de tous les chrétiens ci-devant punis pour leur religion, et aient à la lui présenter en peu de temps pour lui certifier l'exécution de ses ordres ; qu'enfin les susdits chrétiens, après leur délivrance, aient à se présenter au Conseil souverain, pour rendre grâce à Sa Majesté d'un si grand bienfait, et afin qu'il conste par là que les mandarins, gouverneurs des provinces et autres, ont exécuté sans délai la présente ordonnance. Soit lu et publié partout dans ce Royaume. Donné le 12° de la 3e lune de l'année du Cheval (c'est-à-dire le 22 avril 1774). Par ordre du Roi, Bo Sinh, secrétaire de la Chambre royale et du Conseil souverain. [Archives M-E, 745, p. 695-697.]

:1i Une traduction française de cet édit, rédigée en termes quelque peu différents, a été publiée dans la Galette d'Amsterdam du 13 février 1776, et reproduite dans l'Histoire naturelle, civile et politique du Tonquin, par l'abbé Richard (Paris, 1778, 2 vol. in- 1 2), t. II, p. 346-347. XH,


- 4 II. — Lettre de M. La Bartette (') a M. Alary (-), DU 24 JUILLET I78O. ... [2] Dans mes lettres de l'année précédente, je parlais d'un édit que les Tonkinois avaient porté contre notre Sainte Religion. Il n'a point été encore révoqué. Tout de suite qu'on vit cet édit, il y eut certaines chrétientés éloignées des missionnaires qui abattirent leurs églises par crainte d'être molestées, mais voyant que ce n'était pas bien sévère, elles furent sur-le-champ rebâties. Vous sentez bien que cette faute ne demeura pas impunie ; mais elles [3] firent cela dans la bonne foi, comme ils l'ont bien protesté après. Malgré cette défense nous allons toujours notre train : tous nos chrétiens sont régulièrement visités et soignés comme auparavant.... Dans le Tonkin, tous nos Messieurs se portent bien comme chez nous. Je reçois très souvent des lettres de ces Messieurs et surtout de M. Sérard (:i), qui m'a écrit depuis environ vingt jours et me mande que depuis longtemps on n'avait joui dans le Tonkin d'une si grande paix et tranquillité, soit quant à la religion, soit quant à la guerre. Nous n'avons absolument cette année la moindre nouvelle de nos Messieurs de Btmg-nai (л). Le royaume est toujours divisé en trois, savoir, la partie des Tonkinois où se trouve votre serviteur, la partie des rebelles où est mon bon

(!) La Bartette, Jean, originaire du diocèse de Bayonne, partit pour la Cochinchine en décembre 1773. En 1792, il fut sacré évêque de Véren et nommé coadjuteur de la mission. En 1799, il prit les fonctions de vicaire apostolique. Il mourut le 6 août 1823 à Co-vu'u, près de Quàng-tri, âgé de 77 ans. C'est dans l'église de cette chrétienté qu'il est enterré. Les notices concernant les missionnaires dont on fait mention dans ces documents sont composées à l'aide des documents fournis par le « Mémorial de la Société des Missions Etrangères », Hong-kong, Imprimerie de la Société, 1888. Une seconde édition de cet ouvrage, revue et augmentée, préparée par les soins de M. Launay, est actuellement sous presse. (2) Alary, Georges, du diocèse d'Albi, partit pour le Siam en mars 1763. Eu 1764, lors de l'invasion birmane, il était à Merguy ; il y fut battu de verges et réduit en esclavage. En 1767, il passa en Chine, dans la mission du Sseu-tch'ouan, et y resta jusqu'en 1773, époque où il fut rappelé à Paris comme directeur du Séminaire ç^es Missions Etrangères. A son arrivée en France il s'enfuit à la Chartreuse. Mais un bref de Clément XIV lui enjoignit de sortir de la solitude et de demeurer dans sa première vocation. Pendant la Révolution, il se réfugia en Angleterre. Il exerça la charge de supérieur du Séminaire de 1809 à 1815. Il mourut àParis Ie4 août 1817, âgé de 86 ans. (3) Sérard, Philippe, de Normandie, partit pour le Tonkin en 1767 : c'est là qu'il exerça le ministère jusqu'au 2 octobre 1804, date de sa mort. Il traduisit en annamite un grand nombre de livres européens, pour servir à l'instruction des prêtres indigènes et des chrétiens, entre autres la Perfection chrétienne de Rodriguez. (4) On désignait par cette expression de Bông-nai la région qui correspond actuellement à la Cochinchine française.


ami, M. d'Arcet (4), que je n'ai pas pu rencontrer, et la partie de l'ancienne famille royale. Dans ces deux dernières parties, quant aux affaires de la religion, on jouit de la plus grande liberté, il n'y a que nous qui sommes un peu à l'étroit ; mais la guerre y subsiste toujours et même plus forte que jamais. .... En Cochinchine (2), le 24 juillet 1 780. [Archives M-E, 746, p. 2-3.]

III. — Lettre de M. La Bartette à M. Blandin (3), DU 13 AVRIL I784. .... Ayez la bonté de dire à M. Sérard que j'attends que je puisse savoir quelques nouvelles certaines de Quáng (4), c'est-à-dire de la partie de Nhac (5), pour lui écrire. Voilà déjà près de quatre mois que nous n'en avons pas la moindre nouvelle; il est probable que Chua Nguyèn (ři) aura encore repris Btmg-nai, puisque Nhac, qui était l'autre jour sur le point de venir ici, a retourné sur ses pas et qu'il ne reparait plus.... Cochinchine, le 13 avril 1784.

[Archives M-E, 746, p. 36.]

f1) D'Arcet, Jean-Pierre-Joseph, du diocèse d'Aire, partit le 24 novembre 1777. Il exerça le ministère dans les provinces centrales de l'Annam. et mourut dans le Phu-yèn le 3 février 1790. (-) La mission de Cochinchine s'étendait alors depuis le fleuve Sông-gianh, dans ia partie Nord du Quáng-binh actuel, jusqu'au Cambodge- Mais M. La Bartette résida presque toute sa vie dans les provinces septentrionales de cette mission, c'est-à-dire dans le Thira-thièn, le Quâng-tri et le Quáng-binh actuels. (3) Blandin, Pierre-Antoine, du diocèse d'Amiens, partit de France le 7 décembre 1778. En se rendant au Tonkin, il fut livré aux mandarins chinois de la province du Kouang-tong qui le retinrent en prison plusieurs mois. En 1785, il fut délégué de la mission du Tonkin au Séminaire de Paris. Pendant la Révolution il se réfugia en Angleterre, et mourut à Londres le 22 juin 1801. Une lettre du même au même, datée du 19 mai 1784 [Archives M-E, 746, p. 50], nous montre par son adresse que M. Blandin était à cette époque en Jœ Nam, région qui correspond aux provinces actuelles de Nam-dinh et Ninh-binh. (*) Les Annamites des provinces voisines de Hué entendent encore de nos jours par le mot de Quâng toute la région au Sud du Col des Nuages, particulièrement les provinces du Quâng-nam, du Quàng-nghïa, du Binh-cîinh et du Phû-yèn. Du XVe au XVIIIe siècle toute cette région ne formait qu'une province, dite du Quâng-nam. On voit donc là un reste de cette ancienne dénomination. (5) Nguyèn-vân-Nhac [CE 2X &> l'aîné des frères Tây-scn. (f) C'est Nguyèn-Anh, le futur Gia-long. XII, 7


5 IV. — Lettre de M. Longer (^ À M. Blandin, DU 13 AVRIL I784. .... Il parait que l'armée des rebelles ne viendra point nous rendre visite cette année. On fait courir ici le bruit que le Roi de Cochinchine, aidé par celui de Siam, a recouvré ï>ông-nai, ce qui a obligé les Tay-scrn de tourner leur attention vers cette partie de notre pauvre Royaume.... Co-viru (2), le 13 avril 1784.

[Archives M-E, 746, p. 29.]

V. — Lettre de M. Le Roy (à) a M. Blandin, a Paris, de Ké-vïnh (4) au Tonkin, achevée le 6 décembre 1786. . . . [767J Le 1 1 juillet [1786]. Comme cette lettre n'a pas été écrite dans le même jour, aujourd'hui les choses sont déjà bien changées. Les giacC"), on dit que c'est Côù Chînh f6) et Nhac, etc., ont, dit-on, repris la Cochinchine et en (V) Longer, Jacques-Benjamin, du Hâvre-de-Grdce, diocèse de Rouen, bachelier de Sorbonně, partit pour la Cochinchine le 4 décembre 1775. Dès son arrivée dans ce pays, il fut arrêté et blessé dangereusement par les brigands. Il tomba ensuite par deux fois entre les mains des troupes tonkinoises et fut mis à la cangue. En 1 790, il fut sacré évêque de Gortyne et nommé vicaire apostolique du Tonkin occidental. Il mourut le 8 février 1831, âgé de 80 ans, ayant eu successivement quatre coadjuteurs. Il avait composé le catéchisme de la mission. (2) Co-viru est une chrétienté située tout à côté de la citadelle actuelle de Quàng-tri. (3) Le Roy, Jean-François, originaire de Vesoul, dans le diocèse de Besançon, partit pour les missions le 8 octobre 1780. Les vingt-quatre années qu'il passa au Tonkin furent presque uniquement consacrées à instruire et à former le clergé indigène. Il mourut le 20 août 1805. (4) La chrétienté de Kè-vïnh était située dans la province actuelle de Ninh-binh. (5) Giqc, « rebelles ». On désignait par là à cette époque les Tày-so'n. Plus bas on verra giàc Quâng, « les rebelles du Quàng ». (fi) Quoique le premier mot de cette expression porte constamment dans le manuscrit, et dans d'autres documents, le signe du ton montant, il faut y voir, je crois, le mot công. titre de dignité traduit ordinairement par « duc ». Plus bas on écrit coung. On a aussi, quelques lignes plus bas, côù, « aqueduc » Nous pouvons voir dans les graphies côù, avec accent circonflexe sur l'ô et tilde sur ù, et côung, saus tilde, mais avec la finale ng, un exemple du flottement qui, depuis un siècle environ, se produisait dans l'orthographe annamite, flottement qui avait déjà pris fin dans la mission de Cochinchine, grâce à la réforme de M°r Pigneau de Béhaine, évèque d'Adran, mais qui existait encore au Tonkin. Les mots rendus actuellement par àng, avaient été rendus originairement par la graphie nu, avec accent circonflexe sur 0 et tilde sur ù. Puis, par analogie avec les mots par exemple en urn g, ang, etc., on supprima la tilde et on remplaça par la finale ng, mais en conservant u, soit nung. Enfin, on aboutit à la graphie actuelle ông, par suppression de la voyelle «. Ce Cong-Chlnh, ou Công-Chînh, était un mandarin tonkinois, du nom de Nguyénhu'u-Chînh fêTô Щ ^$|, passé en 1782 au service des Tày-so-n. Il mourut en 1787.


ont chassé les Tonkinois. Aujourd'hui on vient de nous dire que ces giâc sont arrivés dwfrï сой ('), avec 400 chi'èc (2), et qu'ils veulent aller à Ké-cho* (3). Dans la partie supérieure on ne parle aussi que de vols Qu'allons-nous devenir, cher ami ?.... Le [8 juillet. Dans la nuit du 18 au 19 juillet, les giâc, qui ont pris Vihoàng (4) et sont à Hiên-nam (5), ont eu une bataille avec les Tonquinois, qui a duré presque toute une nuit. Le combat a été fort vif entre le parti royal et celui de Cong-Chinh : nous entendions à Ké-vïnh tout le bruit de leur artillerie. Les Tonquinois ont eu le dessous; ils ont pris la fuite, mais sans perdre beaucoup de soldats. Le 20, [les] giac Quáng sont entrés à Ké-cho*. Les portes étaient ouvertes; la crainte avait tellement saisi les mandarins, les soldats et le peuple, que tous se sont sauvés. Chúa Trinh (B) s'est sauvé, et puis ensuite s'est étranglé. Le roi Canh-hu'ng (") est aussi mort environ un mois après. Les Cochinchinois ont tout pillé, or, argent, canons, fusils, meubles, éléphants, chevaux; ils n'ont rien laissé que la carcasse du palais phil (8). Ils ont pris les chùa (!)) pour en faire des hôtels de mandarins; ils ont enterré les idoles, auxquelles ils ne paraissent pas avoir grande attache; ils n'ont sacrifié nulle part. Quantité de ces giac sont chrétiens, au moins sont-ils baptisés : plusieurs se sont confessés au P. Khièm, curé de la capitale. Nos các /ш (l0) s'étaient fort engraissés dans le temps de la famine, profitant de la disette du riz pour vendre le leur bien cher, et laissant les pauvres gens mourir de faim, couchés sur le long des chemins et dans les places des marchés, sans leur faire la moindre charité. La divine Providence a amené ces giac au Tonquin pour tirer justice d'une telle inhumanité ; les các lái ont tout perdu, thuyên, thóc, tien, sach câ (H); ils ont été encore bien contents de ne point perdre la vie. Nous les avons vus passer par ici tous nus pour s'en retourner en Xir Thanh (12). Arrivés chez eux, autre (1) Le document porte clairement le signe du ton montant, c'est donc cbng qu'il faut lire. Peut-être est-ce un nom de lieu situé en aval de Kè-vïnh, où résidait M. Le Roy. mais c'est, plus probablement, un « canal », un « aqueduc ». (2) Chiêc, <( barques, jonques ». (:i) Kè-cho', «ceux, du marché», Hà-nôi actuel. ('») Vi-hoàng \щ \М était le chef-lieu de la province inférieure de Scni-nam (So'nnam ha Jj jf} ""J4, légèrement au Nord du Nam-djnh actuel (aujourd'hui village de Vi-xuyèn ffUH)(■>) Hiën-nam Щ. Щ, chef-lieu du So-n-nam thiro-ng |il jfl _£ , un peu au Nord du Hu'ng-yèn actuel (aujourd'hui village de Nhân-du'c lH |If). i(i) II s'agit de Trjnh Khài, qui gouverna de 1782 à 1786. (") Le vieux Cânh-hu-ng, Le Hièn-Ton, était monté sur le trône en 1740. Iх) Phu, désignait le palais, résidence des maires du palais, des Trinh. (У) Chùa, pagodes bouddhiques. (10) Các lái, « les marchands en gros », « les marchands ». (41) a Barques, paddy, argent, tout a été raffle, nettoyé. » (Ie-) La province de Thanh-hóa. XII, 7


— 8 misère: des voleurs qui couvraient la terre comme des essaims de sauterelles affamées et armées de pied en cape comme celles de l'Apocalypse, se sont attroupés par centaines, et le feu et le Fer en main ont pillé tous ces marchands, brûlé leurs maisons. Près de Cura Bang ('), il y a une île peuplée de ces các lái, au nombre de près de trois mille, parmi lesquels il y avait près de 6 à 700 chrétiens. M. Lamothe (2), qui est sur les lieux, nous a écrit qu'il n'y restait pas peut-être 30 personnes : tout a été pillé, tué, tant par les giac Quáng que par les voleurs.... [768] Comme tout se brouillait dans le royaume, que ce n'était partout que meurtre, incendie, brigandage, les giac Quáng ont envoyé leurs soldats courir par-ci par-là à la poursuite des voleurs. Ces Cochinchinois faisaient rude justice. Sur la première accusation, sans aucune longueur de procédure, ils tranchaient la tète aux voleurs ou à ceux qu'on leur accusait comme tels. On se louait partout de leur justice et désintéressement ; car ils ne pillaient personne, et se contentaient d'abattre des tètes. Cela a procuré la paix en quelques endroits, pour quelque temps : mais comme les Cochinchinois n'étaient entrés au Tonquin que pour piller, et non pas pour y régner, après avoir fait autant de butin qu'ils pouvaient et pillé le phú Ién-trtrcrng (:i), qui était le trésor des chúa en Xir Thanh, ils se sont mis en compagne pour retourner chez eux. Vua Nhac (v), qui était venu au Tonquin jusqu'à Kê-chçr avec une trentaine d'éléphants et bon nombre de soldats, après deux ou trois jours de séjour à la capitale, a donné ordre à tous les Cochinchinois de vider le Tonquin. Aussitôt dit, aussitôt fait : ils s'en sont retournés, mais avec plus de fracas qu'ils n'avaient fait en entrant. Leurs soldats, en partie composés de Mirô'ng, Man-di (•>) et autres barbares de Cao-mièn, Cambien (6J, Siam, etc., ont pillé des deux côtés du fleuve, enlevé les femmes et les enfants, et commis bien des ordures [769] Quant au Vua Nhac, avant son départ, il avait fait un phung truvên ('') pour abattre la plupart des chùa, ne permettant d'en conserver qu'un dans chaque tôung (8). On dit qu'il veut qu'on l'adore lui seul : c'est pourquoi ses soldats l'appelaient vua trd'i, roi du ciel. On dit qu'il est encore au (') Embouchure d'un fleuve et port dans la province de Thanh-hóa. (-) La Mothe, Charles, du diocèse de Sens, parti le 21 octobre 1781, missionnaire au Tonkin, élu coadjuteur du vicaire apostolique du Tonkin occidental et sacré évèque de Castorie en 1796. Mort le 22 mai 1816. (3) En note au mot phà : « le palais du grand seigneur dans la province de Thanhhoá, où étaient renfermés tous les trésors » Yên-trirô-ng ^ Щ se trouvait dans le huyèn de Thuy-nguyèn, aujourd'hui phú de Thièu-hoa. (*) Vua Nhac, le roi Nhac. (•"') Mw&ng, populations de race apparentée aux Annamites ou de race laotienne ; Man di, populations de races différentes, habitant, les unes comme les autres, dans les montagnes du Tonkin. ((>) Cao-mièn, ou Cao-mèn, « le Cambodge » ; Cambien, ? 0) Phung trayèn, « ordonnance royale ». i8) Tôung =■ Tông, « canton ».


— 9 — Bo-chính (').... Côung-Chinh est chez lui en Xir Nghè (-), où il se Fortifie et lève des troupes pour se former un parti — Nous avons un nouveau chúa de la maison des Trinh (3) ; il s'appelait ci-devant Où Quàn Que; il était oncle du chúa qui vient de mourir. Les mandarins paraissent réunis en sa faveur. Les gouverneurs sont déjà nommés ; cependant ils n'osent encore retourner à leur gouvernement. Les quàn ba pliai'1') ont été aussi humiliés qu'ils le méritaient: ces quàn kièu (5) qui tranchaient du grand seigneur, ont été obligés de s'enfuir, n'ayant pour tout bien que leur ceinture, et pouvant à peine trouver une poignée de son pour ne point mourir de faim. On dit que les mandarins ne veulent plus s'en servir et que le peuple est las de leurs vexations. Cependant on aura peine à s'en passer [Archives M-E, 691, 767-771 ] (6j

VI. — Lettre de M. Sérard a M. Blandin, a Paris, du Tonkin, le 31 juillet 1786. ....[777] La récolte du 5e mois, quoique petite, a diminué la famine et les maux qu'elle causait. Mais à peine commençait-on à respirer que l'on vit paraître tout à coup une flotte formidable du rebelle de Cochinchine, commandée par le déserteur tonquinois nommé Cong-Chienh (''). Vous savez que cet officier, irrité du massacre que les troupes tonquinoises avaient fait, il y a quatre ans et demi, du grand mandarin, son maître, se retira dans la basse

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i1) Bó-chính, district le plus méridional du royaume du Tonkin, dépendant alors de la province du Nghè-an, aujourd'hui partie Nord du Quâng-binh. i-) Xir Nghè, la province de Nghê-an. i.a) II s'agit de Trinh Phùng, qui disparut en 1787, le dernier des Trinh. Le nom de Ông Quàn Que, « Monsieur le duc de Que », qu'on lui donne ici, est un renseignement inédit. *■) Quàn ba phà, « les soldats des trois palais », ou mieux peut-être « des trois divisions militaires ». Voir la lettre suivante. C'étaient les troupes en garnison à Hà-nôi. En 1782, elles avaient renversé Trinh Cán et donné le pouvoir à Trinh Khái. ir) Quàn kièu. Je n'ai pu identifier cette expression. (*') D'autres extraits de la même lettre, concernant uniquement les affaires religieuses, ont été publiées dans les Nouvelle; des Missions Orientales, reçues au Séminaire des Missions Etrangères, à Paris, en ij8j et ij88 (Paris, 1789), 2e partie, p. 101108, et dans les Nouvelles Lettres Edifiantes des Missions de la Chine et des Indes orientales (Paris, 1818-1823), t. VI, p. 464-470. 17) Chienh [pour Chiènh ou Chênh], Chiêng, formes dialectales de Chinh. XII, 7


10 — Cochinchine (l), bien résolu d'en revenir un jour tirer vengeance; il n'y a pas manqué. Sur la fin du mois de juin, il a paru sur les côtes de la haute Cochinchine, s'est rendu maître de la capitale de cette partie et de toute la province dont les Tonquinois s'étaient emparés il y a 12 ans. Il a fait main basse sur toute la garnison : soldats, officiers, gouverneur, personne n'a été épargné. Le vice-roi Co-Tao (-), ce fameux persécuteur de la religion, y a aussi perdu la vie. Cette expédition finie, la flotte a profité des vents favorables et fait voile vers la province de Xu Nghe (3), où elle a mis en fuite le gouverneur, ses troupes et tous les petits campements qui gardaient les ports de mer. Personne n'a osé faire résistance, tant elle causait de terreur au seul aspect. Cette flotte, voguant ensuite à pleines voiles, est arrivée sur les côtes de la province de Xu Nam, et est entrée dans le grand fleuve qui conduit à la ville royale. On l'attendait si peu que le bruit qui s'en répandit paraissait plutôt un songe qu'une réalité. Le jour même de son entrée dans le port, elle arriva de bon matin à Vi Hoang : c'était le ri juillet 1786 (4). Les régiments qui y étaient campés cherchèrent leur sûreté dans la fuite, abandonnèrent les magasins de riz et d'argent à l'ennemi. [779J Après avoir fait monder le riz par le peuple et en avoir chargé leurs barques, leurs galères et les vaisseaux chinois qui se trouvaient là, le 17 du même mois, le généralissime frère du rebelle Nhac (5) entra avec le reste de la flotte avec une magnificence et un appareil de roi. Le 18, l'escadre d'avant lit voile du côté de Hien ((i) vers le camp du gouverneur. iNotre Roi avait envoyé des troupes par terre et par mer pour lui faire tête. Les deux armées se choquèrent depuis environ six heures du soir jusqu'après minuit. Notre brave soldat avait eu la prudence d'attaquer sur la fin du jour, afin de pouvoir en cas d'accident faire retraite à la faveur des ténèbres. Le Cochinchinois pressa tellement qu'il mit notre armée en fuite et s'empara du camp du gouverneur de la {l) Le protecteur de Nguyèn-hù'u-Chinh dont il s'agit était Hoàng-ctinh-Bao Ж Ш Ш> 4UI après la mort de Trinh Sam, exerça les fonctions de régent auprès du jeune clula Trinh Can- Les soldats qui renversèrent celui-ci et lui substituèrent Trinh-Khài, mirent à mort Hoàng-ctinh-Bâo (1782). Nguyèn-hfru-Chînh commandait alors les troupes du Nghè-an : etl'rayé, il s'enfuit par mer à Qui-nho-n et se mit au service des Tây-so'n [Cl- E. M-](2) Co-Tao, c'est-à-dire Pham-ngô-Câu ít£ Í^hF* ancien gouverneur du Scn-nam, que Trinh Sâm avait envoyé en 1776 pour gouverner le Thuàn-hoa enlevé aux Nguyèn de Cochinchine- Sur la fin de ce personnage, voir ci-dessous lettres Vif, IX et X [Cl. E. M.]. (*) II n'y a. dans les Archives, qu'une copie de la lettre originale. Tous les mots annamites ont perdu les signes des accents. \'>) On avait écrit en surcharge 1786. On a rectifié 1785 : mais c'est bien 1786 qu'il faut lire. (■">) Nguyèn-vân-Huê ^C í£ M(l;j Hicn-nam ; voir p. 7, 11. 5.


— Il — province. Quelques jours après, il approcha de la ville royale. L'armée tonquinoise fit une deuxième attaque, mais avec aussi peu de succès que la première fois. Le combat fut même plus sanglant, la perte plus considérable, et la victoire plus complète pour l'ennemi, qui, dès le 21, entra le fusil et le sabre en main dans la capitale, où tout était en désordre. La chose était facile, les remparts n'étant que des haies de bambous, les soldats et les bourgeois prenant la fuite et laissant les portes ouvertes. Le roi chúa (espèce de maire du palais) s'est sauvé dans les montagnes, où il s'est donné la mort. Les peuples sont ennuyés de la domination { 780J tyrannique de sa famille, et plus fatigués encore des vexations que les soldats lui font souffrir depuis le commencement de son règne. Aussi prennent-ils leur revanche aujourd'hui en attendant ces soldats sur les chemins et les dépouillant même de leurs habits, eux, leurs femmes et leurs enfants. C'est ainsi que Dieu punit l'orgueil des Baphu (soldats de deux provinces qui s'étaient portés à de grands excès depuis quatre ans): ils étaient les premiers, composaient la garde du Roi et étaient presque les seuls qui approchassent de sa personne ; aujourd'hui ils vont être les derniers. Tels ont été. Monsieur et cher confrère, le commencement et la fin de la guerre entre les rebelles de Cochinchine et leTonquin. Elle n'a pas été longue et n'a pas grevé le peuple; il n'y a eu qu'un certain nombre de marchands qui ont perdu leurs bateaux, dont l'ennemi s'est emparé pour alléger ses galères trop chargées de monde et de munitions Depuis que cette flotte a paru, les soldats et les officiers sont dispersés, le peuple est sans gouvernement et sans juge pour arrêter le crime, tout est en désordre. Des bataillons de brigands armés de fusils et d'armes blanches courent de jour et de nuit, volent, pillent, massacrent et brûlent des villages entiers. ... [781] Presque pas un village qui n'ait sa troupe sur pied. Elle pille d'abord les riches du lieu même et va ensuite attaquer ses voisins.... [784] P. S. — 7 août. Les choses viennent de changer de face. Les voleurs ont eu leur tour, le peuple a le sien. On fait la chasse aux brigands de la belle manière. Hier on en a décapité onze ici ; quatre jours avant on en avait assommé ou décollé un autre. Nos nouveaux mandarins y vont au raccourci et sans aucune forme de procès; dès qu'un certain nombre de témoins dépose contre quelqu'un, argent, prières, rien ne peut retenir leurs mains (1) [Archives M-E, 691, p. 777-785.] (-) (!) D'après une lettre du même, datée du 20 août 1787, les Coehinchinois, avant de se retirer, pillèrent tout le pays. Etant revenus quelques mois après, eux et leurs partisans mirent encore le pays au pillage, et, principalement, « on enlève de tous les temples les idoles, les cloches, les statues et tout ce qui est en cuivre ou en meta! pour en faire des liards » [Archives M-E, 691, pp. 788. 792, 794.] Cela explique en partie la rareté des spécimens de l'art annamite ancien dans les pagodes. (-) Voir d'autres extraits de la même lettre dans Nouv. des Miss. Orient... en rjXj et 1-88, II. p. 88-93, et Nouv. Lettr. Edif., t. VI, p. 454-458.


— 1 '.). — VII. — Lettre de M. La Bartette a M. Blandin, DE COCHINCHINE, LE 23 JUIN I 786 ; REÇUE A PARIS LE 25 JUILLET I 788. . ..[175J Je ne saurais vous exprimer combien j'ai été sensible à votre tendre souvenir, lorsque j'ai reçu votre chère lettre datée de St0 Hélène le Ier juin 1785 Monseigneur (') vient de m'écrire tout récemment ; je viens aussi de lui répondre, il y a quelques jours. Mais hélas ! notre cher et doux commerce qui a duré pendant douze ans vient d'être interrompu peut-être pour bien longtemps : car voilà que Nhac vient de passer de ce côté-ci avec une formidable armée, soit à pied, soit par eau. Vos Tonkinois, qui s'en sont toujours moqués, n'ont jamais vu un pareil jour. De tous ceux qui étaient au don Phuxuàn (-), soit grands mandarins, soit soldats, aucun n'a pu s'en échapper. Ils ont fait un carnage que je ne saurais vous exprimer. Depuis le Phu-xuàn [176] jusqu'au Sông Giânh (*), dans cinq jours tout a été expédié. On croit même que de tous les autres Tonkinois qui se trouvaient aux forts plus proches du Tonkin, il n'y aura eu qu'un très petit nombre qui aura pu prendre la fuite. Au reste ne croyez pas que je vous parle de choses bien éloignées. Il n'y a que cinq jours que le don Phu-xuàn a été pris, et celui de Dinh-cát (4) où je suis, hier seulement. On croit que Liiy Sây (5) l'aura été avant-hier, et pour vous faire plaisir, je vous dirai que Quan D-ai a été pris précisément qu'il était tout occupé à faire toutes les diableries possibles dám chav, etc., dans la plus fameuse pagode de tout Phu-xuàn, pour recouvrer sa santé qui était déjà bien délabrée. Si vous étiez au Tonkin à prêcher à vos Tonkinois, quelle belle matière pour vous ! car je connais bien votre zèle. Vous savez bien quels sont les services que Quan Dai a rendus à notre Sainte Religion tandis qu'il était encore au Tonkin : aussi Dieu, toujours juste et équitable, lui a rendu comme il le méritait ; qu'il en soit à jamais béni (") ! Depuis que je suis ici, je

(') II s'agit de M. Davoust, Jean, du diocèse du Mans, parti en 1753 pour le Tonkin, sacré évèque de Céram et nommé coadjuteur du Tonkin occidental en 1771 [ailleurs 1772], vicaire apostolique en 1780, mort le 17 août 1789, âgé de 63 ans. [-) Bon Phu-xuàn, « le fort de Phu-xuàn » : c'est Hué. (?>) Sông Giânh, fleuve qui servait de limite entre le royaume de la Cochinchine et celui du Tonkin, dans le Quâng-binh actuel. (*) Le fort de Dinh-cát était situé à deux ou trois kilomètres au Nord et en aval de la citadelle actuelle de Quàng-tri. (5) Le « Mur de Sày » ou mieux « de Thày », le « mur du Maître », était l'ensemble du système de défense que les Cochinchinois avaient élevé sur les deux rives, principalement sur la rive gauche du fleuve de Dông-ho'i, dans le Quâng-binh, pour s'opposer aux attaques des Tonkinois(6) Dans une lettre de M. Le Breton, missionnaire au Tonkin, adressée à M. Blandin, à Paris, datée du ю juillet 1787, on lit : « Le mandarin Co-tao, vice-roi du Phû-xuàn et ci-devant gouverneur de Xw Nam où il persécuta vivement la religion dans la vue


— 1.-) —

(

me suis aperçu que les Tonkinois qui étaient ici opprimaient le peuple d'une manière bien indigne. Ils étaient trop orgueilleux. C'est pourquoi je ne doute nullement pas que ce ne soit une punition de la part de Dieu. La guerre étant venue ici inopinément, le P. Chiêu n'a pas pu s'en retourner ; il a été obligé de rester ici. Nous sommes fort inquiets sur son sort ; car s'il vient à être découvert, on ne manquera point de faire main basse sur lui, parce que non seulement les rebelles, mais même tous les payens de cette partie-ci ont conçu une haine implacable pour tous les Tonkinois sans exception. Aussi il a bien peur dans le ventre, et ce n'est point sans 177] raison, puisque tout ce qu'on a pu rencontrer des Tonkinois jusqu'ici, tout a été passé au fil de Tépée. Je pense au reste que nos chers Messieurs du Tonkin ne seront pas Fâchés de cette révolution : elle ne peut être que très avantageuse à la religion ; d'ailleurs une très cruelle famine dure au Xir Nam depuis près d'un an. Je ne doute pas que Dieu ne permette tout ceci pour sa plus grande gloire. Il s'est levé une terrible persécution cette année dans la partie des Tày-scrn. L'édit portait qu'il fallait fouler la croix. Des gens qui en sont venus nous ont rapporté qu'elle a cessé ; mais, comme nous n'avons encore aucune lettre de nos Messieurs qui y sont, je ne puis vous en dire encore rien de certain. Cependant il y a apparence que dans peu nous en saurons quelque chose : car la guerre qui d'un côté nous ôte la douce consolation que nous avions de communiquer avec le Tonkin, nous ouvre de l'autre celle de communiquer avec Quáng que nous avions perdue depuis si longtemps. Le 2 août. Depuis que les rebelles sont ici, nous y avons bien de misères. Ils tracassent tellement leur monde, que personne ne croit pouvoir vivre. Le fameux Luy Sây vient d'être rétabli comme du temps de Chua Nguyèn : ainsi voilà notre chère communication perdue ; nous la regrettons beaucoup. Les rebelles viennent de passer au Tonquin ; ils y ont déjà pris le don Dinh-câu (1) ; aujourd'hui ils sont, dit-on, au Xir Nam; vous pourrez probablement savoir par les lettres du Tonquin les suites de leur expédition. Serait-il donc possible qu'aujourd'hui le Tonkin, cette nation si nombreuse (comparée surtout à la Cochinchine) et si guerrière, eût le dessous avec une poignée de gens de

de plaire au Prince et encore plus d'attraper de l'argent, qui a fait lui seul plus de tort à la religion que tous les mandarins ensemble. Co-tao, dis-je, témoignait beaucoup de dévotion aux idoles et de respect pour les bonzes. Il en avait assemblé un grand nombre dans le temple appelé Thièn-mô, « Chéri du ciel », pour y taire des jeûnes, des prières et des sacrifices pendant huit jours. Avant que ce terme fût expiré, on lui apporta subitement la nouvelle que les ennemis étaient à la porte de la citadelle ; il fut blessé et emmené en basse Cochinchine où il est mort. Un de ses fils arrêté en fuyant fut écrasé sous les pieds des éléphants. » [Archives M-E, 691, p. 811,. Í1) <( Le Fort du camp du Pont » était situé dans la partie Sud de la province actuelle de Hi-tïnh. La région porte encore ce nom de Dinh-càu. XII, 7


- 4 cette espèce, avec de la canaille! Si cela est, les Tonkinois pourront bien dire avec raison: Facti sumus opprobrium vicinis nostris, subsannatio et illusio his qui in circuitu nostro sunt. Si c'était encore l'armée de Chúa Nguyen, je n'en dirais rien, parce que je sais que, dans le Tonquin même, il y a bien des gens qui se souviennent encore de lui. En tout cas, je désirerais de tout mon cœur que les rebelles eussent sur les doigts; car je vois qu'il n'y a rien de bon à en attendre : ils ont déjà détruit ici toutes nos plus [178] belles églises. Ils détruisent toutes les pagodes et obligent tous les bonzes à porter les armes et aller à la guerre: voilà le seul bien qu'ils feront à la Cochinchine. Je ne crois pas qu'ils poussent leur orgueil jusqu'à vouloir prendre tout leTonkin et y régner; je crois qu'ils y auront été pour faire seulement parade de leur bravoure et tâcher d'en enlever une partie de l'or et de l'argent que les Tonkinois avaient pris du temps de la fuite de Chúa Nguyèn: ainsi je pense que sous peu de jours ils seront de retour dans cette partie-ci, et soyez sûrs qu'alors ils vont nous rechercher et se jeter sur nous. Veuillez bien prier pour nous. Au reste j'ai su bien certainement depuis que Quan frai n'est pas encore mort, que de tous les mandarins qui étaient au Phu-xuân, c'est le seul qu'on n'a pas tué : il a été livré au Roi Nhac ; il est aujourd'hui à Cui-nhcrn, réduit, dit-on, au riz et au sel : il aura bien du temps pour jeûner [Archives M-E, 746, p. 175-178.]

VIII. — Lettre de M. La Bartette a M. Descourvières ('), a Paris, EN PARTIE DU 10 JUILLET, EN PARTIE DU Ier AOÛT 1786. . ...|i8i] Le petit vaisseau de Macao est arrivé aussi à bon port. Nous avons retiré tous nos effets qui y étaient, excepté les 400 piastres que le capitaine venait de donner en marchandises à la dame appelée Cô Nâm, qui s'est chargée volontiers de nous en rendre compte, lorsqu'une formidable armée de rebelles est venue de ce côté-ci. (Ici il conviendrait mieux de pleurer le sort de ce pauvre vaisseau que d'en entreprendre le narré.) Ils ont pris le vaisseau avec tout ce qu'il y avait dedans; ils ont démoli tout le vaisseau pour en faire des ponts. Ils ont pris le capitaine, qui était, dit-on, un honnête homme, avec trois officiers du vaisseau; ils les ont tués tout de suite, et tous les matelots ont été

f1) Descourvières, Jean-JacqueSj du diocèse de Besançon, d'abord missionnaire à Loango en Afrique, partit en 1776 pour Macao, où il exerça la charge de sousprocureur de 1777 à 1780 et de procureur de 1780 à 1788. Dénoncé aux mandarins du Kouang-tong comme introducteur de missionnaires et recherché par eux, il fut obligé de s'éloigner, et fut député par la mission de Siam à Paris. Il mourut à Rome le 6 août 180 A-


distribués sur différentes galères du Tyran pour aller faire la guerre. Aussitôt qu'ils sont arrivés au palais delà Courou étaient les Tonkinois, ils y en ont fait un massacre que je ne saurais vous exprimer.... Toute [182J la substance de C.ô Nâm a été enlevée; toutes ses maisons ont été détruites; la pauvre dame a été obligée de prendre la fuite, je ne sais où, avec les mains vides. En cinq ou six jours les Tày-sojn se sont rendus maîtres de cette partie soumise aux Tonquinois. Mais leur orgueil et leur cupidité n'en sont point encore satisfaits ; ils viennent de porter les armes jusques au Tonkin. Je voudrais bien de tout mon cœur qu'ils y eussent sur les doigts; car je vois évidemment qu'il n'y a rien à en attendre de bon, ni quant au spirituel, ni quant au temporel. Ils n'ont pas les moindres sentimens d'humanité ; ils sont pires que les tigres. En tout cas, nous ignorons encore les suites de leur expédition.... On vous apprendra sans doute la grande persécution que les rebelles ont suscitée dans la partie de Quáng depuis environ huit ou neuf mois. On nous a dit que l'édit portait que tous les chrétiens, grands et petits, hommes et femmes, devaient fouler l'image de la croix. Comme nos Messieurs qui y sont ne nous ont point écrit depuis ce temps-là, nous ne savons point quelles en auront été les suites C'est du 10 juillet qu'est écrit tout ce qui est ci-dessus Le Roi Nhac est entré hier avec la plus grande magnificence dans l'ancienne Cour de Cochinchine d'où les Tonquinois viennent d'être chassés Cochinchine, le Ier août 1786. [Archives M-E, 746, p. 181-183.]

IX. — Lettre de M. Longer a M. Blandin, reçue a Paris le 25 juillet 1788, écrite en partie le 26 juillet 1786, en partie le 3 mai i 787. .... [ 1 97 j Nouvelles très récentes. Le soir du 13 du présent mois, l'armée navale, ou, pour parler avec plus d'exactitude, les barques des Tây-scrn, sont entrées dans le port qui conduit au palais du vice-roi tonquinois à Phu-xuàn, autrement dit Hue. Le 15, ils se sont rendus maitres de tout ce que les Tonquinois possédaient dans cette province, et les ont tous massacrés, à l'exception du grand C1) mandarin qu'ils ont blessé dangereusement, et qui est

i1) Sous les mots le grand, l'auteur avait écrit tràn, abréviation de trân-thà, gouverneur de province. Ce mot a été barré. xii, -,


-, a mort en route, lorsqu'on le Faisait conduire dans la province de Qui-nho'n, où le Tyran fait sa résidence ('). Le 18, ils sont arrivés àDinh-cat, province où est situé notre petit collège, et dans laquelle se trouvent pour le présent Më'r La Bartette et M. Girard (2). A un demi-quart de lieue de l'endroit où je suis, ils ont tué un pauvre Tonquinois qui s'était déguisé en habit cochinchinois afin de pouvoir évader, mais qu'on a malheureusement reconnu. [198] Je crains beaucoup pour mon cuisinier que M. Le Breton (:j) avait donné à M. Doussain (v), et que ce cher confrère m'avait cédé. Car les Tonquinois ont tellement opprimé le peuple depuis plus de 12 ans qu'ils se sont emparés de nos provinces septentrionales, qu'on les a ici en exécration, et il n'y a que la religion qui puisse la surmonter. Aussi je ne crains rien de la part de nos chrétiens; mais les gentils qui nous environnent haïssent les Tonquinois à la mort, et, sachant d'ailleurs la récompense promise à ceux qui les dénonceront, pourront bien envelopper mon pauvre cuisinier dans la haine commune. En conséquence je l'ai fait cacher, et j'espère sous un ou deux jours le confier à de bons chrétiens qui sont sur les montagnes. Pour revenir à ma narration : le grand mandarin du Dinh-cát, ayant vu l'ennemi s'approcher de la forteresse où il demeurait, n'a pas jugé à propos de l'attendre, ayant des forces trop inégales ; mais il s'est enfui, peut-être un peu trop tard. Je viens en effet d'apprendre qu'il a été arrêté, et malgré sa dignité de gendre de Chúa Trinh, il a été foulé aux pieds par les éléphants. Les autres mandarins ont presque tous péri malheureusement, à l'exception de celui qui gouvernait les provinces les plus septentrionales, et qui paraissait le plus homme de bien. Les rebelles, non contents de leur expédition, ont porté la guerre au Tonquin même. On fait courir le bruit qu'ils ont arrêté votre pauvre Chúa, mais la nouvelle n'est pas certaine, et je suis plus porté à croire une autre nouvelle, à savoir que l'avant-garde des rebelles a été entièrement taillée en

(*) Au lieu de la phrase qui commence à « blessé » et finit à « résidence », l'auteur avait écrit une autre phrase qu'il a effacée : « garrotté à peu près comme on lie des pourceaux, et qu'ils font porter comme marque de leur triomphe. » L'auteur a dû, par après, apprendre la mort du mandarin tonkinois, et ayant biffé ce qu'il avait écrit auparavant, il a mentionné cette mort. (2) Girard, François-Joseph, du diocèse de Besançon, parti le 12 mars 1785 pour la Cochinchine, mort en décembre 1812. f3) Le Breton, Louis-François, du diocèse d'Avranches, parti pour le Tonkin occidental en 1774, fut provicaire pour la partie méridionale de la mission, et mourut au Nghè-an le 27 août 1789. (*) Doussain, Jean-André, du diocèse d'Angers, parti pour la mission de Cochinchine le 21 octobre 1781, nommé évèque d'Adran [ne pas confondre avec Mgr Pigneau de Béhaine, qui porta le même titre episcopal] et coadjuteur en 1808, mort le 14 décembre i8oq-


pièces par vos chers Tonquinois. Notre Sainte Religion et nos pauvres ouailles ont déjà beaucoup souffert depuis ce changement de maîtres. On prend les églises pour faire des loges aux éléphants.... ï 99 j Notre petit collège a été obligé de se disperser, car on oblige tout le monde d'aller à la guerre depuis 15 ans et au-dessus. Les vieillards et les femmes veuves et les filles sont même obligés de réparer les ponts et les grands chemins, d'émonder le riz, etc. Les pauvres filles sont même menacées d'être ravies des mains de leurs parents, pour devenir la solde d'une troupe de bandits impudiques à l'excès En Cochinchine, le 22 juillet 1786. J'oubliais de vous dire que les rebelles ont noyé un capitaine portugais et son frère, après les avoir garrottés dos à dos. Ils ont aussi tué deux autres de l'équipage, brûlé le vaisseau qui était à la rade, et forcé le reste de l'équipage d'entrer dans leur milice. . . . [200J Le 3 mai 1787, je suis encore du nombre des vivants; mais nous n'entendons que nouvelles de mort. Je viens d'apprendre que les Cochinchinois de nos provinces septentrionales sont placés à l'avant-garde de l'armée du jeune rebelle. Quoique son frère l'ait repoussé par trois fois, on ne sait encore qui de l'assiégeant ou de l'assiégé aura le dessus. Si le siège dure longtemps, nous ne saurons bientôt plus où nous retirer. On signifie nouvellement un ordre de prendre les jeunes garçons depuis la quinzième année commencée. On garde à vue les restes de la famille royale de Cochinchine. Le bruit court que les Anglais doivent amener cette année le fils d'ông Chung ('), héritier présomptif de la couronne. Son père réfugié à Siam est. dit-on, sur le point de conduire l'armée de terre du côté de Qui-nho'n. On ajoute que le Roi des rebelles, trop pressé par son jeune frère, a député vers ông Chûng afin de lui céder le trône usurpé. Ce qui est certain, c'est que depuis l'année dernière, il y a des vaisseaux qui côtoient les terres de Cochinchine, et ont même combattu contre plusieurs barques des rebelles, qui ont eu le dessous. On entend clairement des coups de canon qui semblent venir du côté de la mer. Quoi qu'il en soit, nous sommes fort mal à notre aise vê phán xác (-). Longer, Prêtre. Excusez, je vous prie, mon style laconique, vraiment je vous écris à tout hasard, car il est très probable que la présente ne pourra vous parvenir. [Archives M-E, 746, p. 197-200.] {l) Ong Chùng, c'est de Gia-long qu'il s'agit. Ce prince avait porté, dans sa jeunesse, avant de s'appeler Ánh Й&, le nom de Chiro-ng Щ. En mai 1787, le prince Cànhfils de Gia-long, était en France avec Mgr d'Adran. (2) Vê phdn xác, « quant à ce qui regarde le côté matériel ». XII, 7


— i8 — X. — Lettre de M. Doussain a M. Blandin, a Paris. DE COCHINCHINE, LE 6 JUIN I 787, REÇUE LE 25 JUILLET I788. .... |2Oi C'est donc le )our de la Fête-Dieu que les rebelles sont fondus dans cette partie où nous sommes, et au moment que vos Tonquinois s'y attendaient le moins ; bien plus, votre Quan Dai était pieusement occupé à faire une neuvaine dans un fameux temple à Phu-xuàn pour le recouvrement de sa santé, lorsqu'on vint lui apprendre que la guerre était aux portes du don (l). Pour lors il ne s'agissait plus ni de prier, ni de jeûner, ni de sacrifier, mais de courir aux armes et tâcher de se défendre. D'abord les rebelles les entouraient dans le don et voulaient leur donner le temps de se rendre. Les mandarins tinrent conseil ; Quan Dai avec quelques mandarins étaient d'avis de lever côj bac *2), mais les autres {déchirure) [202J et voulurent lever cîr dieu (ó) : ce que voyant, les rebelles fondirent sur eux et en firent un massacre horrible. Quan£>ai fut pris et conduit au Roi Nhac, qui lui a fait trancher la tête. Heureusement il échappa un jeune homme demi haché, qui alla porter la nouvelle à Dinh-cát que tous leurs confreres étaient morts, et qu'ils n'avaient point d'autre moven pour se sauver que de fuir. Aussitôt cette nouvelle, tous les soldats de cette place prirent la fuite. Etant parvenus à moitié chemin, ils furent inquiétés par le peuple qui voulait les prendre; ce que voyant, ils dirent: si le peuple vient pour nous prendre thl chem (4); si c'est la guerre thl chiu dâu (5). On alla porter la nouvelle aux rebelles qui étaient déjà arrivés a Во-chính par mer. Les rebelles en prirent 200 avec 3 éléphants ; on les conduisit au mandarin Tày-so'n qui les fit précipiter à la mer. Les soldats du don Leo-heo (6) étaient pareillement fuis ; mais arrivés au milieu du Во-chính, le peuple les a arrêtés et livrés au mandarin, et ont eu la plus part la tète tranchée, ou jetés à la mer ; les petits enfants et les femmes n'ont pas été exemptés. Il n'y a eu que le don de Dong-hcri qui s'est sauvé sans rien perdre. Ils furent d'abord attaqués par les galères; voyant qu'ils ne pouvaient résister, ils se retirent dans une forêt voisine, et de là [déchirure], ils firent I203J route pour le Tonquin (V. (ij Bon, « le fort ». (2) C& bac. « l'étendard blanc ». (3) C& dieu, « l'étendard rouge ». (i) Thï chém. « alors nous serons décapités ». (ъ) Thl chiu dâu, « alors nous ferons notre soumission ». (*>) J'ignore où est ce « fort Leo-heo » : sans doute dans la partie cochinchinoise du Quâng-biiih, et probablement en deçà du fort de Dông-ho'i, car les soldats de ce dernier fort purent se sauver à temps. (') Voyant la route mandarine coupée au fleuve Sang Gianh par la flotte Tây-so'n, ils regagnèrent le Nord par la route des montagnes, le ctàng-thiro-ng, qui passe dans l'intérieur des montagnes.


— 19 — Voilà ce qui s'est passé dans cette partie-ci. Je laisse à vos Messieurs à vous faire la narration des maux qu'ont faits les mêmes rebelles au Tonquin, depuis le commencement de juillet jusqu'en septembre où ils sont rentrés ici. Ce n'est pas tout. Nhac a deux frères; un de ses frères qui avait été à Ké-cho' sans dire rien à son frère, avait envie de faire roi dans cette partie-ci ; il laisse partir Nhac pour Qui-phu 0), c'est le lieu de sa résidence, et aussitôt après, il se fait reconnaître pour Dux С hua par tout le peuple 'â). Nhac, sachant cette nouvelle qui ne lui a pas plu, a fait des menaces à son frère, qui, bien loin de se désister, a levé une armée de 60 mille hommes et est allé battre Nhac à Quiphu. Il y est depuis les Cendres ; ils se sont déjà battus deux fois, où on dit que B-ii'C Chùa a déjà perdu la moitié des siens. Ce qui prouve qu'il n'est pas bien dans ses affaires, c'est qu'il exige que tout le monde parte pour la guerre. Que de maux, mon cher confrère! Que de misère ! [204] Dieu daigne nous envoyer un libérateur ! Le peuple accablé de misère soupire plus que jamais après Chùa Nguyen. On dit qu'il est à £>ông-nai, mais j'ai bien de la peine à le croire. ř>úx Chúa, lorsqu'il est allé battre son frère, avait intention d'aller à Ké-cho' et s'y faire reconnaître pour Chúa ; la chose était possible, et il ne perd point encore ce projet de vue. Il a encore trois grands mandarins au Tonquin, un à Cher Vïnh en Xùj Nghè, et deux autres à Bô-chinh. Tout le monde pense que s'il vient à avoir absolument le dessous, il va s'en aller tout droit au Tonquin. Vous saurez que friíx Chúa a pris pour femme une fille de Vua Le. Dernièrement il est entré un ambassadeur tonquinois en Cochinchine ; on ignore quel est le sujet de son ambassade. En voilà assez de la guerre.... [Archives M-E, 746, p. 201-204.]

XI. — Lettre de M. Doussain a M. Blandin, de la Haute Cochinchine, le 16 juin 1788. .... Tous nos chrétiens sont partis pour le Tonquin ; il ne reste que les vieillards et les femmes. Dans la partie de la cour royale autrefois sous l'autorité des Tonquinois, il n'y a que deux mandarins pour lever les tributs et pour veiller à ce qu'on ne fuie point. Il est très difficile de voyager : quiconque n'a (!) Qui-nhcrn. (-) Ce nouveau roi Tây-scn est Nguyèn-vàn-Huê, second frère cadet de Nhac, qui entra en lutte avec son frère, et prit un titre de règne en 1788. Les renseignements donnés par M. Doussain complètent, pour la chronologie, ceux que nous fournissent les documents indigènes. Voir Tableau chronologique des dynasties annamites, dans BEFEO. V (1905), n" 1-2. XII, 7


20 — point de the (l) est pris et emprisonné. Chaque village est obligé de faire deux ou trois maisons pour recevoir les marques des passants; par ce moyen ils ont enlevé tout le peuple tàn suât (-). Cependant nous pouvons encore exercer le Saint Ministère, toutefois à petit bruit, de peur de trop nous faire connaître. On a rétabli plusieurs églises cette année dans mon district, et grâce à Dieu, il y a dans cette province un assez bon mandarin. Je ne vous rapporterai point un trait de justice rendu en faveur d'un monastère à Dinh-cát par le Roi et ses mandarins : Monseigneur ne manquera pas d'en parler(3). M. Longer est souvent inquiété et souvent obligé de prendre la fuite à raison qu'on l'a accusé de nourrir de beaux jeunes gens très propres à faire des soldats [Archives M-E, 766, p. 227.]

XII. — Lettre de M. Boisserand (4), du i i août 1789. [Dans cette lettre on relate une discussion qui eut lieu entre Gia-long et Më1 d'Adran sur le culte des ancêtres]. .... I.256J Voici la réponse du Roi : « II serait bien à souhaiter que cet usage (5) pût se concilier avec le christianisme ; car selon ma manière de voir, il n'y a pas d'autres obstacles véritables qui puissent empêcher tout mon royaume d'être chrétien. Déjà j'ai défendu la magie et l'astrologie judiciaire ; je regarde le culte des idoles comme faux et superstitieux, et si je supporte les bonzes, c'est pour ne pas trop aigrir mon peuple. La monogamie n'est pas non plus un principe dont nous avons peine à nous convaincre. Mais je tiens au culte des parents, et de la manière dont je vous l'ai exposé il ne me paraît point ridicule; il est la base de notre éducation; il inspire aux enfants, dès l'âge le plus tendre, le respect filial, et donne aux pères et mères cette autorité sans laquelle ils ne pourraient empêcher bien des désordres dans l'intérieur des

(!) The, « feuille, passe-port ». (-) Tân suât, « ils sont entièrement enrôlés ». (a) Dans une lettre du même à M. Descourvières, à Paris, datée du 8 juillet 1787, il est dit, à propos de ce couvent de religieuses annamites : « Nous avons presque perdu toutes nos églises; dans mon district on en a démoli onze, et deux des maisons du monastère avec le tiers de la principale maison, et de ces églises, on en a fait des maisons pour les soldats; on a aussi détruit les temples et enlevé les idoles pour fondre des canons, des marmites.... » [Archives M-E, 746, p. 206]. ('*) Boisserand, Barthélémy-Bernard, de Chalon-sur-Saône, licencié de Sorbonně, parti pour la Cochinchine le 6 novembre 1787, mort le 13 novembre 1797. (5) II s'agit de certaines marques de respect ou de culte religieux rendues au cadavre des parents défunts.


familles. Get honneur rendu aux parents devient public, s'étend, s'enracine ; je désire cependant comme vous qu'il soit fondé sur la vérité, et qu'on éloigne toute erreur. Si donc je venais à déclarer là-dessus mes sentiments à tous mes sujets, et à leur faire connaître qu'on ne doit faire cette cérémonie que dans des vues purement civiles, que toute autre croyance à ce sujet n'est venue que d'une erreur populaire, etc., cette conduite de ma part ne pourrait-elle pas excuser les chrétiens, et les autoriser à se conformer à cet usage ? Je consens encore à changer les différentes cérémonies que vous jugerez superstitieuses ; mais si je venais à les supprimer toutes, j'augmenterais les soupçons qu'ont déjà mes sujets sur ma manière de penser ; et peut-être que s'ils croyaient que j'ai changé de religion, ils me seraient beaucoup moins attachés. Je vous prie de vouloir y faire attention, et de permettre aux chrétiens de se rapprocher un peu plus du reste de mes sujets. Cette conduite, si désirable dans les particuliers, devient comme nécessaire dans les personnes qui occupent quelque place considérable dans l'Etat. Vous voyez en effet qu'à des époques différentes pendant le cours de l'année, l'étiquette de la Cour prescrit plusieurs de ces cérémonies, et que je suis obligé moi-même d'y paraître accompagné de tous mes officiers. Si le grand nombre d'entre eux embrassait la religion, ne pouvant faire comme eux dans les circonstances où je me trouve, je serais obligé de faire ces cérémonies presque seul, et d'avilir par là la majesté du trône. Si au contraire vous pouviez, conjointement avec moi, exposer à mes sujets ce que croient déjà presque tous ceux qui sont les plus sensés, les officiers chrétiens pouvant comme les [258J autres m'accompagner et rendre les mêmes honneurs aux ancêtres, il n'y aurait plus aucun motif de les éloigner des premières places de l'Etat. » La conversation en resta là. M»r d'Adran vous aurait fait part de tous ces détails, s'il n'en avait été empêché par une incommodité qui lui est survenue, et par le départ précipité pour Macao. . . . (1) [Archives M-E, 746, p. 256-258.]

il) Cette lettre est curieuse, en ce qu'elle nous replace sous les yeux la vieille querelle des rites, alors réglée par Rome depuis plus d'un demi-siècle. Nous y voyons les sentiments de Gia-long, son désir de ménager un rapprochement entre ses sujets païens et les chrétiens. M. Boisserand, « licencié en théologie », conclut à l'adoption d'un moyen terme, qui consisterait à garder les pratiques du culte des ancêtres, à condition que l'on écartât toute idée religieuse erronée, et que ces pratiques fussent considérées comme d'ordre purement civil. Il base son opinion sur des raisonnements théologiques, et sur des pratiques suivies en France, à Versailles même, soit à la mort du roi, où l'on continue pendant plusieurs jours à lui préparer ses repas comme s'il était encore vivant, soit quand on passe devant le trône vide du roi, ou devant la statue de Henri IV, et que l'on se découvre ou que l'on s'incline. C'était l'opinion des anciens Jésuites. Il serait tout de même bien intéressant de connaître là-dessus l'opinion de l'évèque d'Adran. La consultation donnée par M. Boisserand refléterait-elle ses XII, 7


convictions personnelles ? Un fait tendrait tout d'abord à le prouver: c'est que, en 1789, date de la lettre, M. Boisserand devait être arrivé en mission depuis à peine un an, et que, par conséquent, il ne pouvait avoir, sur les cérémonies dont il s'agit, que l'opinion de MëT d'Adran. Mais nous avons de nombreux documents qui nous attestent quels étaient les sentiments de l'évêque lui-même. Dans une lettre datée du « jour de sacre 1792 » [juin, d'après une note au crayon : peut-être sacre de Msr d'Adran, ou plutôt fête du S* Sacrement], et envoyée par M. Le Labousse à M. Grime, on parle de cette discussion qui eut lieu entre le roi et Mfe'1' d'Adran [Archives M-E, 746, p. 381-384]. La discussion fut amenée par le refus formel que fit l'élève de Msr d'Adran, le jeune prince Cânh, de faire les prostrations devant l'autel des ancêtres : « ... D'après cet événement Monseigneur eut avec le Roi une longue conférence sur le culte des parents. Ce prince dit qu'il était douloureux qu'on ne pût pas allier ce culte avec la religion, et que c'était le seul obstacle qui l'empêchait, lui et ses mandarins, de se faire chrétien. Il fît sur ce culte des réflexions très raisonnables : «Je ne crois pas plus que vous, dit ce prince, que les âmes des païens « viennent se nourrir des mets qu'on leur offre » Alors Monseigneur répondit au Roi : « Si les mandarins et le peuple pensaient et raisonnaient comme Sa Majesté, nen seulef< ment je ne leur défendrais pas de saluer, mais je pourrais moi-même alors saluer. » Le Roi à ces paroles se tournant vers son fils, lui dit : «. Entends-tu ce que dit le Maître ?» Ensuite, s'adressant à Monseigneur: « Que le Maître réfléchisse sur cet article ! S'il ne a s'agit, pour admettre ce culte, que d'instruire le peuple de mon intention et de ma « créance, je ferai un édit »... On a écrit a ce sujet à Rome et a la Sorbonně, mais la Sacrée Congrégation n'a encore rien décidé de positif; elle a dit de l'informer encore » Dans les « Dernières volontés de M°r d'Adran » rédigées « à Mï-cang en la province de Qui-nho'n » [Archives M-E, 746, p. 789-796], on lit: «Monseigneur m'a recommandé, si dans la suite l'occasion s'en présente, de faire savoir a la Sacrée Congrégation qu'à l'article de la mort il était toujours dans les mêmes sentiments sur la prostration devant les cadavres des parens morts » Or, quels étaient les » sentiments » de l'évêque d'Adran sur le salut aux morts ? Il nous l'apprend lui-même dans une longue lettre adressée à la Sacrée Congrégation de la Propagande, le 2 mai 1795 [Archives M-E, 746, p. 459-462]: « .... De hàc re duplex et multis verbis responsum dedi anno 1792 et insequente 1793... Ab triginta annis quàm ad hanc Missionem adveni, sedulam dedi operám studio linguaî, litterarum, religionis, morum ac consuetudinum annamitarum simul et sinensium. Ad id accedit quod viginti et amplius annorum spatio, familiariter saepè versatus sum cum Rege, prseťectis atque aliis quibuscumque tam Christianis quàm Ethnicis. Porrô quanquàm de hâc re quàm maxime acri et intento animo inquisierim. Nihil unquam tamen potui reperire quod vel ipsà re, vel ipsà intentione, ab quoquam possit reprobari. Ipsa enim salutatio, ut probe aiebat Rex., ab omnibus inferioribus, omnibus heris, ad colendos superiores adhibetur... Nec ipsà intentione culpari potest... ,1am a multis annis instant apud me Missionarii ut hanc rem quse ad Missionem permagni interest, S. Cong' exhibeam : at décréta olim édita adeô incertum me ac Huctuantem egerunt, ut ad hanc diem semper distulerim. Porro agendi ratio Christianorum adeô.... intoleranda ab omnibus hîc habetur, ut sine alià morà has litteras ante oculos S. Congis proponere, religioni habeam.... Intereà quod definitum est non modo ego ipse servabo, sed et ab aliis Missionariis etiam servare curabo. . . . » Gia-long, qui, sans aucun doute, n'eut jamais, malgré les espérances de l'évêque et de ses missionnaires, l'intention de se convertir, et qui était obligé de ménager la partie de son peuple et de ses mandarins qu'effrayaient la grande faveur et l'influence de l'évêque d'Adran, Gia-long semblait intentionnellement faire porter toutes les objections qu'il faisait contre la religion chrétienne, sur ce point des honneurs rendus aux morts. Les difficultés se multipliaient. L'évêque d'Adran en écrivit plusieurs fois


- 'JÓ — XIII. — Lettre de M. Lavoué (l) a M. Boiret (2), DU 10 OCTOBRE I79O. [278J II y a près de vingt mois que je suis au collège de Cochinchine, retiré, comme [vous) savez, à Chantabun au royaume de Siam. J'y jouis, ainsi que M. Liot, d'une bonne santé. Les écoliers sont aussi fort bien aux Directeurs du Séminaire de Paris [Archives M-E, 746, p. 499 bis, 500; — p. 619-662 ; — p. 706-707; — p. 709-712; — p. 753-761]. Il disait, entre autres choses, le 30 mai 1795 : ». Quoi qu'il en soit, il y a bien à se défier des missionnaires qui ne savent qu'imparfaitement la langue, qui connaissent peu les usages du pays où ils vivent, qui ne peuvent s'en instruire que par le rapport des autres,... qui n'ont pour règle de leurs jugements que l'éducation et les usages européens.... » II revient sur cette raison, le 30 mai 1798 : « Dans les premiers temps de l'Eglise, les apôtres et les missionnaires qui les ont suivis ont été bien plus indulgents qu'on ne l'est aujourd'hui.... Aujourd'hui les missionnaires, surtout les nouveaux, condamnent tout ce qui est contraire à leur préjugés, à leur éducation.... et regardent comme plus religieux et plus exacts ceux qui défendent le plus de choses-., les usages qu'ils ont vus en Europe. . . . tout ce qu'une éducation européenne leur a fait regarder comme bienséant, honnête, leur fait tant d'impression qu'ils veulent le trouver partout. Ils condamnent ou au moins soupçonnent comme contraire à la foi, tout ce qui n'y est pas conforme.... » Et ailleurs, le 15 juin 1798: « Les apôtres et leurs successeurs n'ont pas tant chicané sur les usages des pays où ils prêchaient.... Sommes-nous plus habiles qu'eux? Faut-il s'étonner que l'univers se soit trouvé presque tout converti à leur prédication, tandis que nous ne sommes que des gagne-petit? Nous raffinons trop. Il est bien à craindre que cela n'aboutisse enfin à la ruine totale de la religion dans ces pays-ci » Voilà la grande raison qui guidait l'évèque d'Adran. Le but de toutes ses démarches, l'unique objectif de toute sa vie, fut la conversion du peuple annamite par la conversion du prince auquel il s'était attaché. Il voulait écarter tous les obstacles qui semblaient s'opposer a la réalisation de ce désir. Il fut déçu dans ses espérances. Pour ce qui regarde les marques de respect rendus aux morts, la question avait été réglée longtemps avant lui. Serait-il téméraire de penser que si l'évèque d'Adran avait vécu un demi-siècle ou un siècle plus tôt et qu'il eût pu associer l'expérience qu'il avait des choses annamites à celle que les Jésuites avaient des choses de Chine, cette question aurait été solutionnée d'une manière peut-être un peu différente ? Dans une lettre écrite le 5 juin 1796 et adressée à MM. Boiret et Descourvières. directeurs au Séminaire de Paris, l'évèque d'Adran exprime d'une manière très large et très originale son opinion sur une question connexe à celle des honneurs rendus aux morts, à savoir la question de l'établissement d'une liturgie chinoise pour les peuples d'Extrême-Orient [Archives M-E, 746, p. 553-556.] H) Lavoué, Pierre, du diocèse du Mans, parti le 6 novembre 1787 pour la Cochinchine, mort le 26 avril 1796. Il exerça le ministère dans les provinces de la Cochinchine française actuelle. (21) Boiret, Denis, de la Flèche, diocèse d'Angers, parti pour le Siam le 14 janvier 1760, passa en Cochinchine en 1764. Envoyé à Rome, pour les affaires de sa mission, en 1773, il fut, en 1776, nommé directeur au Séminaire de Paris. Il exerça la charge de procureur à Rome de 1792 au 16 février 1813, date de sa mort. Il avait rédigé la collection des décisions du Saint Siège, connue autrefois sous le nom de Cahier des décrets. XII, 7


- 24 portants. Je ne vous dirai rien de l'expédition de Cochinchine : Messieurs mes confrères qui sont sur les lieux vous ont sans doute marqué tout ce que Sa Grandeur a eu à souffrir de nos vaillants Français. Je vous avoue que cette nouvelle m'a causé une tristesse bien profonde, et j'aurais été inconsolable si je n'avais appris que la grandeur du courage de notre bon prélat le met audessus de tout. Certainement ses vues méritaient d'être mieux secondées. Il n'a pas, comme on vous l'a écrit, perdu encore toute espérance, et il parait que la Compagnie se charge d'envoyer au Roi des secours pour l'aider à remonter sur son trône. A-t-elle effectué ses promesses, ou s'est-elle aussi retraitée ? C'est ce que j'ignore, car depuis sept mois nous n'avons reçu aucune nouvelle de Sài-gôn. ....Sa Grandeur voulait rappeler le collège au mois de mars de l'année 1789, mais il parait que la crainte des Tày-so*nlui a fait changer de résolution. Ces hommes féroces sont encore très puissants, et il y a tout lieu de craindre que, s'ils viennent de nouveau à Sài-gon, ils en chassent le Roi et par là même les missionnaires, à moins qu'il n'y ait des vaisseaux européens. Suivant le bruit public, il y a maintenant devant cette (l) ville 1 4 ou 15 vaisseaux de guerre : si cela est, il parait que la Compagnie française a envoyé au secours du Roi j

2 79] A Chantabun, ce 10 octobre 1790. [Archives M-E, 746, p. 278-279.]

XIV. — Lettre de M. Liot (2) a M. Boiret, a Paris, de Chantabun, le 8 janvier 1 791. M"'1' • • • • [3!3] Depuis quelques jours j'ai reçu une lettre de d'Adran, dans laquelle Sa Grandeur me marque que le Roi de Cochinchine a eu cette année de [314] l'avantage sur les Tày-scn et s'est emparé de la province de Binh-thuàn, mais qu'il n'y a encore rien eu de décisif, qu'elle pensait que le Roi aurait été l'an passé à Qui-nhcrn et Hue battre les rebelles, mais que la Providence ne Га

(0 D'après une lettre du même à M. Alary, datée du 22 octobre 178g, on disait que ces vaisseaux étaient français et portugais [Archives M-E, 746, p- 282]. C'étaient, d'après d'autres documents, des vaisseaux marchands qui s'étaient rencontrés là par hasard à un même moment, et qui, par leur nombre, impressionnèrent cependant vivement la population et surtout les Tây-scrn. (2) Liot, Jacques, originaire de Preuilly, diocèse de Tours, partit pour la Cochinchine en novembre 1776; il y mourut le 28 avril 181 1 , âgé de 60 ans.


Ч.) pas encore permis, qu'on attend en janvier le retour des vaisseaux européens qui ont été faire un voyage à Manille. Sa Grandeur me dit aussi qu'en mars elle m'enverra chercher avec M. Lavoué et le collège.... [Aixhives M-E, 740, p. 313-314-]

XV. — Lettre de M. Lavoué [a M. ?), À Paris, DU 20 FÉVRIER I79I . .... [336J Suivant la lettre de Monseigneur d'Adran, il y a maintenant douze vaisseaux européens à Saigon. Nous croyons tous qu'avec ce secours le Roi de Cochinchine va aller battre ses ennemis. Heureux s'il peut les vaincre ! Notre sainte religion y gagnera ; car ce prince la favorise toujours beaucoup. Nous ignorons encore quand nous serons rappelés f1); nous le désirons ardemment, car nous sommes fort mal à Siam, où, à ce qu'il parait, nous sommes un peu suspects, parce qu'on croit que nous sommes tous dévoués au Roi de Cochinchine. Ce prince vient de s'emparer de la province de Binh-thuàn. La crainte des Français tient tous les rois voisins dans le respect et fait qu'ils n'osent déclarer la guerre à Sa Majesté cochinchinoise, malgré le désir qu'ils en ont. . . . [337] A Bankoc, ce 20 février 1 79 т .

(Archives M-E, 746, p. 336-337.]

XVI. — Lettre de M. Le Labousse(-), adressée a Paris, de Cochinchine, le 16 juin 1792 (:!). 1

1

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.... 3 58 Voilà bien des lettres que je vous ai écrites depuis trois ans que je suis entré en Cochinchine. . . . [359 Nous sommes toujours ici dans de continuelles alarmes. L'incertitude des affaires du Roi rend aussi notre sort le plus incertain. Dans le mois de (l) Le collège de la mission de Cochinchine, où résidait M. Lavoué, était alors retiré au Siam. \2) Le Labousse, Pierre-Marie, du diocèse de Vannes, parti pour la Cochinchine le 20 septembre 1787, mourut le 28 mai 1801, âgé de 41 ans. Il séjourna dans les provinces Sud de l'Annam et dans la Cochinchine française actuelle. (3) On trouve dans les Nouv. Lettr. Eclif., t. VII, pp. 156-163, une lettre du même, datée du même jour, adressée à M. Grinne, à Vannes, qui répète quelques passages de la lettre ci-dessous. XII, 7


— 2б — février dernier, nous nous sommes vus à la veille d'être obligés d'abandonner notre cher troupeau, et de fuir pour échapper aux mains des ennemis. Ils étaient venus au nombre d'une trentaine de mille hommes par le Laos, qu'ils ont parcouru en vainqueurs, jusqu'au Cambodge. Les Cambodgiens remuaient déjà et se préparaient à venir ici avec les rebelles. D'ailleurs le bruit courait que l'usurpateur avait donné ordre à cette armée de venir par terre se jeter sur cette partie, qu'occupe le Roi, tandis que lui viendrait avec sa flotte boucher tous les ports, pour empêcher le prince d'échapper. S'il eût exécuté ce projet, c'était fait de nous et du Roi, qui, clans ce moment, n'était guère en état de soutenir un échec. Mais la Providence a encore détourné cet orage et nous a rendu un peu le calme. Soit que les ennemis aient eu peur des vaisseaux européens, qui sont tombés ici en grand nombre pour faire le commerce, soit qu'ils aient été arrêtés par deux armées que le Roi de Siam avait envoyées à leur rencontre pour les empêcher d'entrer dans le Cambodge, ils se sont retirés. Les voilà maîtres de la plus grande partie de la Cochinchine, de tout le royaume du Tonquin, qu'ils ont soumis, et probablement du Laos, où ils viennent de tout piller. Le royaume de Cochinchine est ruiné par cette guerre.... Le pauvre Cochinchinois est presque réduit au désespoir. Ceux qui sont dans le parti du Roi sont malheureux ; mais ceux qui sont sous les rebelles le sont bien davantage. . . . J361J Nous avons appris dernièrement qu'un de nos confrères de la haute Cochinchine est actuellement à la cour du rebelle. Il a été obligé d'y venir pour donner quelques médecines à la femme du Tyran. . . . Aucun des confrères qui sont en ces parties n'osait se présenter; mais un des grands mandarins de la Cour, qui est chrétien, les y a déterminés. ... M. Gérard f1), le plus jeune des missionnaires, est celui qui s'est présenté pour être le médecin, quoiqu'il ne sache probablement pas beaucoup la médecine. . . . Rendu à la Cour, il a été accueilli avec beaucoup d'honneur, et le plus grand bonheur peut-être, c'est que la femme du rebelle est morte avant que le missionnaire ait pu la visiter. Le Tyran a été dans la plus vive douleur de ce qu'il n'ait pas été appelé à temps. Il a dit .... qu'il restât dans la ville. ... un si heureux accueil. ... ne tranquillisent pas ce cher confrère ; et aujourd'hui il est plus embarrassé que jamais, parce que le rebelle veut l'envoyer en ambassade à Macao pour inviter les Européens à venir faire le commerce chez lui. ... 362] L'an passé, nous nous sommes vus à la veille de perdre M&n' d'Adran. Ce bon prélat, voyant le mauvais état des affaires du Roi, s'était déterminé à repasser en France, de peur que sa présence ne devînt funeste à tous les missionnaires, si le rebelle venait ici et avait le dessus. Le vaisseau était déjà préparé, lorsque tout à coup la divine miséricorde eut pitié de nous et nous a H C'est Girard qu'il faut lire. Voir Nouv. Lettr. Edif. t. VII, p. 154.


— 27 — encore laissé notre digne pasteur ('). Au moment que j'écris ceci, on prépare encore un vaisseau, qui sous peu de jours doit nous l'enlever et le conduire à Macao, si le Seigneur ne vient promptement à notre secours pour empêcher ce voyage. Le Roi, qui a consenti d'abord, a dit depuis à un de nos confrères que Monseigneur ne pouvait pas s'en retourner. Les mandarins qui sont véritablement attachés au Prince, lui ont représenté que, s'il laissait partir le Grand Maître (c'est ainsi qu'ils appellent Monseigneur), tout le peuple perdrait courage et l'abandonnerait. En cela ils ont raison. Dès que les rebelles sauront

('i Au sujet du projet de retour en France conçu par Ms1' d'Adran, voici ce que cet évèque écrivait a M. Boiret, de Cochinchine, le 20 juin 1792, quatre jours après la lettre de M. Le Labousse [Archives M-E, 746, p. 365-368] : « . . . . [365] Notre position est à peu près la même que l'année dernière. Le Roi n'a encore fait aucune expédition. Il se prépare prochainement [366] à en faire une; mais on craint, comme il est déjà arrivé plusieurs fois, qu'il se contente d'en avoir eu le désir.... [367] Depuis deux ans je cherche a sortir de cette province pour aller au Tonquin y sacrer les évèques de cette partie et surtout mon coadjuteur. Le Roi n'a jamais voulu y consentir, .le l'ai en conséquence pressé de terminer ses affaires, et pour le réveiller de sa léthargie, je lui ai demandé deux fois la permission de me retirer en Europe. Il a fait plusieurs démarches pour m'engager à rester, et a promis qu'il allait accélérer autant qu'il le pourrait. Dieu veuille qu'il ait tout le succès que nous attendons!... » Dans une lettre à M. Boiret, datée du 20 juin 1792, le même M. Le Labousse donne quelques détails plus circonstanciés sur les événements relatés ci-dessus [Archives M-E, 746, pp. 370-371] : « Vous avez sans doute déjà su que Ms?r d'Adran a été l'an dernier sur le point de repasser en France Au moment que j'écris ceci, on prépare encore le vaisseau français le Saint-Esprit, pour le même voyage.... C'est le départ de tous nos Messieurs français, qui ont demandé et obtenu la permission de s'en retourner, qui a en grande partie déterminé Sa Grandeur à solliciter de nouveau l'agrément du prince pour se retirer. Le Roi le lui a accordé ; mais il n'a pas tardé à s'en repentir et à changer d'avis. On n'a pas plus tôt su ici que Monseigneur se disposait à partir, que tout le monde a commencé à crier. Tous les mandarins disaient que, si le Grand Maître (Monseigneur) s'en allait, ils devaient aussi eux-mêmes penser à leur sûreté et prendre la fuite. Le peuple menaçait d'appeler ici les rebelles, dans l'espérance d'un meilleur sort. La mère du Roi, la Reine et toute la Cour ont représenté à ce prince qu'il ne pouvait laisser partir le Grand Maître sans exposer tout le monde et s'exposer lui-même. Il l'a bien senti. Aussi quelques jours [après] est-il venu chez Monseigneur, où ils ont eu ensemble une très longue conversation à ce sujet, etc., et le prince a fini par dire qu'il ne pouvait consentir au départ de Monseigneur. Je pense que de cette affaire les Messieurs français, au moins quelquesuns, resteront. . . . » Le 9 juillet 1792, Monseigneur d'Adran écrit à Monseigneur Doliche [Archives M-E, 746, p. 387-388] : «• . . . . [387] Le Roi part, dans un mois, pour une expédition qui aura pour lui et pour nous des [388] suites de la dernière conséquence.... » On voit par ces détails, et par d'autres épars dans les documents, combien Mb1' d'Adran, les missionnaires et les Français au service de Gia-long déploraient l'inertie et l'irrésolution de celui-ci. Mais ce qui ressort aussi clairement, c'est l'heureux effet que l'énergie morale de l'évèque d'Adran produisit sur l'état général des affaires de Gia-long. XII, 7


— 28 — que Monseigneur s'est retiré, ils ne tarderont pas à venir ici avec la plus grande confiance. Pour nous, il ne nous restera d'autre ressource que la fuite, si nous trouvons quelque issue. Tout ceci, Monsieur, nous jette dans la plus grande tristesse. En perdant Monseigneur d'Adran, nous perdons tout.... Tous les Messieurs français qui sont ici depuis plus de deux ans au service du Roi, vont s'en retourner à Macao. De ce nombre sont les deux MM. Dayot de Rhedon, et M. Vannier d'Auray. MM. Launay et Guilloux de Vannes sont repassés déjà à Pondichéry, le premier l'an passé, et le deuxième en janvier dernier. . . . [Archives M-E, 746, p. 358-363.]

XVII. — Lettre de M. Liot aux Directeurs du Séminaire à Paris, DE TÀN-TRIEU DANS LE frONG-NAI, LE l8 JUILLET I 792 . [392J Je ne sais trop que vous dire de l'état du royaume; les choses sont à peu près comme l'an passé. Il parait que le rebelle de Hue est plus fort que jamais et qu'il opprimera enfin le Roi, si ce prince ne prend pas quelques moyens extraordinaires : ce à quoi il ne pense pas. Seulement il vient de finir quinze espèces de frégates dont le devant, le derrière et la mâture sont à peu près de forme chinoise, et tout le reste a la forme européenne ; ils ont six canons de chaque côté, un en devant et un autre en arrière. Avec ces quinze vaisseaux et une dizaine d'autres qu'il a, il doit aller en personne sous quinze jours dans le port de Quy-nho*n et, suivant les circonstances, s'emparer des états [393) de Nhac, frère aîné des rebelles, qui domine dans cette partie-là, ou du moins prendre et brûler sa marine. Je vous dirai l'an qui vient la réussite de cette expédition. . . . [Archives M-E, 744, p. 392-393.]

XVIII. — Lettre de M. Le Labousse à M. Boiret, de Saigon, le 26 juin 1793. [42 1| Je vous ai déjà écrit deux lettres, l'une par un vaisseau portugais qui allait du côté de Pondichéry, et l'autre par un anglais, qui s'en retournait en Europe. Je vous y marquais la ruine entière de la marine de Nhac, l'aîné des frères rebelles, que le Roi a toute prise et brûlée dans son port de Qui-nho'n, et la mort de Quang-trung, son cadet, qui était à la Cour. Celui-ci est mort quelques jours après la défaite de son frère, dans le moment qu'il préparait


— щ — une armée de terre et de mer pour venir le venger et du Roi et des Européens. Il a laissé deux enfants, qui sont en division : l'un est au Tonquin, et l'autre à la Cour. Le Roi vient de partir avec une forte armée de terre et de mer pour aller [422] attaquer la ville de Qui-nho'n, capitale de Nhac, qu'on appelle le Grand Empereur. MM. Dayot de Rhedon et Vannier d'Auray y sont allés avec leur vaisseau. M. Olivier de Carpentras est avec son régiment et quelques autres Européens dans l'armée de terre. Monseigneur n'a pas encore reçu de nouvelle du Roi .... [Archives M-E, 746, p. 421-422.]

XIX.

Lettre de M. Lavoué à M. Hody ('), À Paris, de Saigon, le 31 juillet 1793.

.... Les ennemis existent toujours, mais leurs forces diminuent visiblement. La division qui s'est mise entre eux sera, nous l'espérons, la cause de leur destruction. Le Roi est plus fort que jamais. L'année dernière, au mois d'août, il brûla toute la marine d'un des rebelles, et cette année il est retourné l'attaquer. Nous ignorons encore quel sera le succès de ses armes. S'il peut prendre la ville capitale de son ennemi, nous espérons que dans peu il recouvrera tout son royaume. Ce prince parait toujours très éloigné de vouloir se faire chrétien; il n'y a pas d'apparence non plus que son fils, que vous avez vu en France, embrasse jamais la religion. . . . [Archives M-E, 746, p. 425.]

XX. — Lettre de M. Lavoué à M. Blandin, à Paris, de Saigon, le ier août 1793 (2). .... [430J Ses ennemis [de Gia-longj .... tremblent même pour eux dans ce moment, surtout depuis la mort du cruel Long-nhircrng qui s'était emparé de tout le Tonquin. Deux de ses enfants se sont fait déclarer rois, l'un de Huê et

i1) Hody, Martin, du diocèse de Bayonne, ancien supérieur du Séminaire d'Arles, archidiacre d'Aire, directeur au Séminaire de Paris en 1751, fut supérieur du même Séminaire une première t'ois de 1756 à 1763, puis de 1772 à 1775 et de 1789 à 1792, époque où le Séminaire fut supprimé par la Convention. Il se retira à Amiens pendant le Terreur, et revint à Paris, où il mourut le 12 octobre 1796. âgé de 83 ans. (-) Une copie d'extraits de cette lettre se trouve à Rome, Bibliothèque VittorioEmmanuele, Mss. Gesuitici, 198 (2327), document 10, p. 91. XII, 7


00 — l'autre du Tonquin ('). Cette mésintelligence les a beaucoup affaiblis.... Nhac. . . . menaçait Gia-dinh. . . ., mais Monseigneur, ayant sollicité le Roi et l'ayant pour ainsi dire forcé d'aller àQui-nho'n dans un temps où on ne s'attendait à rien moins, ce prince brûla sans aucun obstacle la marine de son ennemi et le mit par là dans l'impossibilité de venir attaquer Sai-gon. Il est reparti cette année à la tète de quarante mille hommes pour aller attaquer et prendre Quinhcrn. Il s'est déjà emparé de quatre provinces. Il est dans ce moment auprès de Qui-nWn, mais nous ignorons encore quel sera de succès de ses armes. . . . [Archives M-E, 746, p. 430-431.]

XXI. — Lettre de M. Létondal, procureur des Missions Etrangères À Macao, du 20 décembre 1793. Le Roi, avant que d'aller attaquer son ennemi (vers le mois de juin 1793), a déclaré solennellement son fils pour lui succéder, le faisant gouverneur des provinces méridionales en son absence, sous le conseil d'un grand mandarin (-). Il a remis en même temps ce jeune prince entre les mains de Ms'r l'évèque d'Adran et lui a enjoint d'obéir à ce prélat comme à lui-même pour son éducation, etc., et de le regarder comme un second père à qui il a les plus grandes obligations. Enfin il a voulu qu'avant son départ son fils saluât Më'r l'évèque d'Adran de la même manière qu'il venait de saluer sa personne royale. La Reine a paru partager les mêmes sentiments en cette circonstance. Le Roi s'était aperçu que son fils ne faisait pas de grands progrès, ni dans les lettres, ni dans la vertu, entre les mains des mandarins auxquels il l'avait confié ; il en a pleuré ainsi que la Reine : c'est pourquoi ils l'ont remis entre les mains de Mgr l'évèque d'Adran, son ancien maître, sous lequel on s'aperçoit déjà qu'il profite beaucoup mieux. . . . [Bibliothèque Vittorio-Emmanuele à Rome, Mss.Gesuitici, 198 (2377), document 10.]

(!) Une allusion à ces mêmes faits se trouve dans un passage d'une lettre de M. Le Labousse au Séminaire de Paris, datée de 1793 [Archives M-E, 746, p. 449-453], dont la plus grande partie a été insérée dans les Nouv. Lettr. Edif., t. VII, p. 216-225. Toutefois ce passage ayant été supprimé dans le texte imprimé, nous le reproduisons ici: « [452] II (Long-nhiro-ng, c'est-à-dire Nguyèn-van-Huê) a laissé deux enfants qui ne s'accorderont pas mieux que son frère et lui. Celui qui a été nommé son successeur est le seul fils légitime, mais il y en a un autre plus âgé, né d'une concubine, qui gouverne au Tonquin. Celui-ci ne veut pas se soumettre à l'autre, et déjà toute communication est fermée entre le Tonquin et la Cochinchine. » (2) L'éclit publié par Gia-long à cette occasion se trouve'dans les Archives M-E, 746, p. 457. Il a été donné par Louvet, Cochinchine Religieuse, t. I, p. 541, pièce justificative XXX.


01 — XXII. — Lettre de M8'1' d'Adran, vicaire apostolique de Cochinchine, du Phu-yen, le i 6 juin 1794. Je n'ai pas encore été aussi embarrassé pour vous écrire que je le suis. Je n'ai que cette dernière feuille de papier, une mauvaise plume; je suis assis à terre comme un tailleur, n'ayant d'autre table qu'un coussin. Vous ne comprenez guère tout cela, je vais vous l'expliquer. Au mois de décembre dernier, le Roi, ayant été obligé d'envoyer son fils pour commander les troupes qui gardaient une de ses villes frontières (Nha-trang), étant chargé de son éducation, je l'y accompagnai d'autant plus volontiers que ces provinces étaient dépourvues de missionnaires depuis longues années. Nous y fûmes assiégés à la fin d'avril (*), et le siège dura près d'un mois. L'ennemi, qui, pendant ce temps, perdit beaucoup de monde tant par la désertion que dans les différentes sorties que firent les troupes assiégées, se trouva enfin obligé de lever le siège et de se retirer précipitamment. Le prince se mit à les poursuivre par terre, pendant que le Roi son père les poursuivait par mer. Nous avons passé des gorges de montagnes, où il était impossible d'aller à cheval et en palanquin: il fallait absolument aller à pied; encore avait-on bien de la peine. Enfin nous venons d'arriver à la province où les ennemis se sont retirés, et où ils ont une ville et une citadelle assez bien fortifiées. Le Roi, qui est ici avec une armée de mer, va les attaquer au centre de leurs possessions (qui est la province de Kui-nhan) (2), et son fils reste ici en attendant la suite de cette expédition. C'est à la hâte que je vous écris ces quatre mots. Le bâtiment qui doit vous porter cette lettre, qui sera la seule occasion que j'aurai cette année pour vous faire savoir de mes nouvelles, part ce soir avec le Roi. Ce qui m'afflige, c'est de ne pouvoir écrire cette année à la Sacré Congrégation. Depuis mon retour en ce pays, je n'y ai manqué qu'une seule fois, à cause d'une maladie grave dont j'étais attaqué lors du départ des vaisseaux (3). Avant que de partir de Saigon pour venir ici, j'ai nommé deux grands vicaires pour gouverner en ma place la partie de Cochinchine que je quittais, M. Liot et le R. P. Jacques, franciscain, mon ancien compagnon de voyage. [Bibliothèque Vittorio-Emmanuele à Rome, Mss. Gesuitici, 198 (2327), document 10, p. 108 verso.] (_!) D'après une lettre de M. Liot, citant une lettre de M. Lavoué (mêmes documents, page 10g verso), l'armée navale des Tày-so'n parut à l'entrée du port de Nha-trang le 28 avril 1794 : « Le 2 mai on eut connaissance de l'armée de terre des rebelles, composée de quinze mille hommes, qui, avec quatre ou cinq mille de la marine, formèrent le siège. Mais le 23 du même mois, il furent obligés de le lever, après avoir eu près de mille hommes tués dans trois combats qu'on leur a livrés. » (2) Le document n'est qu'une copie. Mgl d'Adran n'aurait jamais employé une orthographe aussi fantaisiste. Les mots entre parenthèses représentent une glose de la part du transcripteur. (3) Par suite de diverses circonstances, je n'ai pas pu avoir, à Rome, communication de ces lettres de Mgr d'Adran. xii, -


XXIII. — Lettre de Mgr l'évêque de Gortyne, vicaire apostolique du TONQUIN OCCIDENTAL ('), DU 22 AVRIL I 794.... La religion est assez tranquille au Tonquin. Il y a néanmoins toujours des persécutions particulières, mais elles ne lui sont pas autant nuisibles que les guerres continuelles dont ce misérable pays est affligé. Le fameux Nhac (l'un des chefs des rebelles de Cochinchine) est mort le 13 décembre de l'année dernière. Quelques mois avant, se trouvant hors d'état de résister au roi légitime, il a appelé à son secours les troupes de son neveu, qui est le tyran du Tonquin et de la haute Cochinchine. Les chefs desdites troupes lui ont fait tant d'avanies qu'il en est mort de chagrin. On a même fait courir le bruit qu'il s'était empoisonné. . . . [Bibliothèque Vittorio-Emmanuele, Mss. Gesuitici, 198 (2327), document p. 103.]

10,

XXVI. — Lettre de M. Lavoué à Messieurs Boiret et Descourvières, À Paris, de Tàn-triÊu,"en Basse Cochinchine, le 13 mai 1795 (2). .... [464J Que vous dirai-je de la Cochinchine? Les affaires du Roi sont toujours en fort mauvais état. Les deux auteurs de la révolution, savoir Nhac et Long-nhiro'ng, étant devenus maîtres de tout le royaume, se brouillèrent bientôt et finirent par se déclarer la guerre. Le fier Nhac. ... fut vaincu et obligé de se contenter de sept [465 j provinces .... Le Roi . . . , étant revenu à Gia-dinh s'en empara.... Nhac n'osa venir l'attaquer, dans la crainte que son frère n'accourût dans son absence à Qui-nhcrn et ne s'emparât des trésors qu'il tenait cachés dans cette place, la seule fortifiée qu'il eût alors Deux ans après. . ., le Roi alla. . . . attaquer ses ennemis. ... Il brûla toute la marine de Nhac, qui était considérable. Ce coup hardi déconcerta un peu ce fier rebelle, qui jusqu'alors n'avait témoigné que du mépris pour le parti du Roi ; mais il le fut bien davantage, lorsque, l'année d'après, il vit paraître le prince avec une armée considérable par terre et par mer. Il se mit en devoir de repousser la force par la force, leva une armée qui fut vaincue et obligée

i1) Longer, Jacques-Benjamin, du Havre, bachelier de Sorbonně, parti en 1775, d'abord missionnaire en Cochinchine, puis au Tonquin, sacré à Macao le 30 septembre 1792, mort Je 8 février 1831. (2) Un précis de cette lettre, et de quelques autres lettres de M. Lavoué, a été imprimé dans les Nouv. Lettr. Edif., t. VII, p. 312-327.


33 — de se renfermer dans la ville, qu'on environna sans grandes difficultés. Le siège traîna en longueur par la faute du Roi, qui se serait emparé de la place s'il avait suivi les conseils de quelques Européens qu'il avait à son service. Mais, voyant un très grand nombre de soldats qui tous les jours venaient se ranger sous ses drapeaux, il s'imagina que la ville ouvrirait incessamment ses portes et se rendrait à discrétion. Le contraire arriva. Nhac, qui était brouillé avec son neveu (son frère Longnhircrng était déjà mort), fit la paix, demanda et obtint [466J du secours qui força le Roi à lever le siège et à se retirer promptement vers les provinces basses de la Coehinchine. Ce renfort, composé de trente mille hommes (1), étant arrivé aux portes de la ville, fut fort surpris de les voir fermées. Les chefs déclarèrent qu'ils ne se retireraient qu'après avoir salué l'empereur Nhac qui les avait appelés à son secours ; qu'ils étaient amis et qu'ils ne souffriraient pas qu'on les traitât comme des ennemis ; qu'on eût à ouvrir les portes, sans quoi ils étaient résolus de tourner leurs armes contre l'empereur lui-même ; et qu'ils les feraient bien ouvrir. A cette déclaration, Nhac vit bien qu'on allait le détrôner ; mais, comme il n'était pas en état de faire une plus longue résistance, il prit le parti de prévenir le coup. Il fit donc ouvrir les portes, invita les premiers mandarins et leur déclara qu'il leur remettait sa couronne et était résolu de vivre en simple particulier. Ils refusèrent d'abord et le prièrent de s'asseoir sur son trône pour recevoir leur salut, mais il ne le voulut jamais. Son neveu se trouva ainsi maître de presque toute la Coehinchine. Nhac mourut quelques mois après de tristesse et de honte. Le Roi s'en revint à Gia-dmh dont il s'était d'abord emparé. Il se fortifia de son mieux, construisit des galères, etc., et engagea M. Olivier, officier français, à lui faire une ville à l'européenne dans une des provinces nouvellement conquises. Elle était à peine achevée, lorsque les rebelles y accoururent au nombre de quarante mille hommes, résolus de l'escalader; mais tous leurs efforts furent inutiles, et ils furent forcés de lever le siège et de se retirer à Qui-nhcn, où le Roi alla les attaquer par terre et par mer. Mais s'étant mis en campagne, ils forcèrent le prince à se retirer à son tour ; et deux mois après ils vinrent de nouveau mettre le siège devant la ville qui se moqua d'eux. Il la tiennent (467] bloquée depuis quatre mois ; mais on espère que le Roi, qui vient de se mettre en campagne, pourra la secourir à temps et les forcera à se retirer encore une fois. Heureux s'il pouvait les défaire entièrement et se remparer de son royaume! Cette année, tout le monde le désire ardemment, persuadé que si cette guerre dure encore quelque temps, la Coehinchine sera entièrement dévastée. . . .

(') D'après une lettre de M. Le Labousse à M. Boiret, du 13 mai 1795, il y aurait eu 50 à 60 mille hommes. [Archives M-E, 746, p. 472]. MI. 7


- 34 J'arrive des provinces hautes. . . . Je n'ai pu y rester que quelques mois. . . . Les rebelles ont repris toutes ces provinces sans aucune difliculté et presque sans aucun combat. ... Je suis maintenant au collège. . . . [468] Vous ne serez peut-être pas fâchés de savoir le nombre des chrétiens que nous avons dans les provinces que le Roi avait reprises et que j'ai administrées. Binh-thuân, ou le royaume du Ciampa, n'est plus ce qu'il était autrefois. Il est maintenant regardé comme une province de la Cochinchine et n'a plus de roi. Le gouverneur est cochinchinois et a la même autorité sur les naturels que sur les Cochinchinois, qui sont venus en grand nombre s'établir dans cette partie. Les naturels ont leurs mandarins et ne s'adressent qu'à eux pour les causes ordinaires; mais quand il s'agit de quelque cause grave, il faut avoir recours au gouverneur. Nous n'y comptons plus que douze cents chrétiens. . . . En général cette province est peu peuplée et remplie de bois et de déserts. . . . [469] Nha-trang est une petite province qui n'a pas plus de vingt-cinq lieues de tour. . . . sept chrétientés. . . onze cent cinquante à soixante [chrétiens]. . . . lorsque j'y arrivai. J'y suis resté cinq mois auprès de Mgr d'Adran, qui, à la prière du Roi, y avait accompagné le petit prince. Les rebelles y étant accourus avec une puissante armée, nous nous renfermâmes dans la ville. Les ennemis nous tinrent assiégés pendant vingt-quatre jours et nous envoyèrent neuf cents boulets ('). Mais voyant qu'ils ne pourraient jamais enlever la place, ils se retirèrent sans faire presque aucun dégât. Binh-khang. . . . plus grande. . . . bien moins peuplée. . . . Elle était autrefois la résidence d'un gouverneur qui est maintenant à Nha-trang.... Deux cent cinquante chrétiens. Phu-iên.... très fertile et très peuplée, a un gouverneur.... [470] 11 n'y avait que deux mois et demi que j'y étais, lorsque les Tày-scn vinrent s'en remparer. Je me retirai promptement, suivant les ordres que j'en avois reçus de Msr d'Adran. Nous y comptons encore six mille chrétiens. . . . [Archives M-E, 746, p. 464-470.]

(!) Dans une lettre à ses parents du 29 juillet 1795, le même dit que le siège dura vingt jours et qu'ils reçurent neuf cent soixante et quelques boulets [Archives M-E, 746, p. 520]. Dans une lettre de M. Le Labousse du 12 juillet 1796, il est dit que sur les murs de cette citadelle, on avait placé un certain nombre de « canons de bois bien peints », que МУГ d'Adran avait fait placer là pour en imposer aux ennemis. Quant aux vrais canons qu'il y avait aussi, sur le conseil de M°r d'Adran, on ne s'en servit pas [Archives M-E, 746, p. 557I.


— 35 — XXV. — Lettre de M. Le Labousse, à M. Létondal (*), procureur des Missions Etrangères à Macao, de Saigon, le 22 juin 1795. .... [60 1 J Le [Gia-long] voilà en une bien mauvaise passe .... Voilà tous les Européens qui s'en vont. J'ai peur que ce ne soit là notre avant-garde.... Monseigneur [d'Adran] a un bon bateau tout préparé. . . . [602] Vous allez voir arriver à Macao M. Olivier avec M. Dayot, qui doit s'enfuir de son vaisseau, quand il sera rendu au port Saint-Jacques. Cette fuite coûtera probablement bien cher au service du Roi. Sur le vaisseau de M. Olivier se trouve M. Chaigneau, de mon pays. Je vous le recommande : c'est un bien digne jeune homme, qui, parson honnêteté, sa douceur, sa religion, nous a beaucoup édifiés; il fait honneur à l'éducation qu'il a reçue. Il part avec nos regrets. Vous l'aurez bientôt connu. Cultivez cette plante, qui promet de si bons fruits. Je désire beaucoup qu'il puisse trouver à Macao une occasion pour repasser en France, de peur qu'en naviguant longtemps, sa vertu ne fasse enfin un triste naufrage comme celle de tant d'autres. . . . [603J Tâchez d'exhorter à la confession M. Olivier, qui pour la première fois a laissé passer la Pàque dernière sans approcher des sacrements. C'est un bon enfant, et qui a un bon fond de religion, mais il est un peu chaud, et jeune homme. . . . N'oubliez pas les matelots français qui sont avec lui : ils nous ont "tous, à l'exception d'un, donné quelque consolation dans les derniers temps. [Archives M-E, 801, p. 601-603.] XXVI. — Lettre de M. Gire (-) À MM. Boiret, Chaumont et Blandin, à Paris, de Ke-huntng (3) en Haute Cochinchine, le 12 janvier 1796. (Reçue à Londres le 7 février 1797) (4). . . . [550] Ici nous sommes encore sous la domination des Tây-scrn, et nous ne savons quand elle finira. La mort de Quang-trung en septembre 1792 et ensuite

:

(1) Létondal, Claude-François, du diocèse de Besançon, parti le 12 mars 1785, fut sous-procureur à Macao de 1785 à 1788, procureur de 1788 à 1813. Il fonda, avec des aumônes recueillies aux Philippines et au Mexique, le collège général de Pinang. Il mourut à Pondichéry le 17 novembre 1813, pendant qu'il cherchait de nouvelles ressources pour ce collège. (2) Gire, Pierre, du diocèse du Puy, parti pour la Cochinchine le 11 décembre 1789, mort le 20 juin 1804. (3) Kè-hircng, ou Mï-hircng, chrétienté importante dans le Sud de la province du ■Quàng-binh. (*) On a, dans les Nouv. Lettr. Edij., t. VII, p. 343-345, des extraits d'une lettre du même, écrite à ses parents, et datée du 11 janvier 1796, dans laquelle les mêmes événements sont racontés dans des termes à peu près identiques. xri, i


— 36 — celle de Thcri-dirc 0) en décembre 1793, semblaient [551] annoncer la tin de cette tyrannie. Les pensées des hommes sont trompeuses: nous ne voyons encore rien de ce que nous croyions comme assuré. Cánh-thanh, à l'âge de 10 à 11 ans, a réuni dans sa personne l'autorité de son père Quang-trung et même celle de son oncle Thm-dirc Hoàng-dê (2). Les mandarins gouvernent l'État et font la guerre sous le nom du jeune tyran, sans penser à se ranger du côté du Roi légitime. Celui-ci aurait pu, ce semble, chasser ses ennemis de tout son royaume en quelques occasions dont il n'a pas profité. Au mois d'août de l'année dernière, il a fait lever le siège de Nha-trang, qui avait commencé au mois de janvier. Ses ennemis ont été obligés de prendre la fuite, après avoir perdu des canons, des armes et beaucoup de monde dans le courant de la campagne. Ne pouvant s'ouvrir les passages de Quy-nho'n, gardés par une forte troupe, ils ont été obligés de se faire un chemin parmi des bois ; néanmoins ils ont pu en tirer une partie de leur armée et leurs éléphants. Ils peuvent encore former une forte armée pour la prochaine campagne. Il leur sera difficile de conquérir B-ông-nai; il sera peut-être aussi difficile au Roi de chasser entièrement les rebelles.... Cependant nous désirons toujours avec empressement l'arrivée du Roi. . . . Dans ce moment nous jouissons tous de la paix et en Cochinchine et au Tonquin. Depuis la prise et la punition d'ông thai sir [552] et de ses affidés principaux, il ne paraît pas qu'on pense à nous. Les mandarins sont tous occupés de leurs affaires ; ils viennent d'en choisir trois d'entre eux pour tenir les rênes du gouvernement. Ils sont tous les trois des hommes de paix, courageux et estimés parmi le peuple. ... [Archives M-E, 746, p. 549-552.]

XXVII. — Lettre de Mgr d'Adran au procureur de Macao, du 12 juin. 1796. .... M. Chaigneau repasse à Macao pour ses affaires. Ce Monsieur s'est très bien comporté ici. Je le regrette et désire qu'il y revienne. Vous me feriez bien plaisir de lui donner un asile à la Procure. La dépense ne doit pas vous arrêter : il payera celle que vous serez obligé de faire pour lui. S'il revient en Cochinchine, je ne consentirai pas qu'il aille demeurer ailleurs que chez moi.... [Archives M-E, 801, p. 66 1.]

(M Thái-dfrc M Ш' c'est le titre de règne de Nhac, l'empereur de Qui-nhcrn. (-) On voit que le missionnaire était en pays Tày-so'n. Il n'emploie pas, pour désignerles princes usurpateurs, les termes employés ordinairement par les missionnaires demeurant en pays loyalistes, mais il use des titres administratiis et protocolaires.


- з7- XXVIII. — Lettre de M. Le Labousse à M. Blandin, à Paris, de Saigon, le 25 avril 1797 ('). .... Le Roi vient de partir avec une armée formidable pour une expédition qui sera probablement décisive. Sa marine est composée de près de 600 voiles; deux vaisseaux européens sont à la tète de quarante du pays. Je ne compte pas les bateaux, les transports, etc., qui sont en très grand nombre. Il y a quarante mille hommes tant sur terre que sur mer. Ce prince doit aller à Hue pour y contenir l'ennemi avec la moitié de sa marine. Il envoie son fils avec l'autre moitié pour attaquer le Tonquin, où on l'attend avec impatience. Monseigneur accompagne son royal pupille. Le Roi a tout fait pour l'y déterminer. Quand il l'y a fait consentir, il lui a proposé la première place du royaume. Monseigneur lui a répondu qu'il n'était pas venu pour chercher des dignités ou des richesses, il l'a remercié. Les mandarins sont bien frappés d'un tel désintéressement. M. Boisserand suit Monseigneur dans ce voyage. . . . (2) [Archives M-E, 746, p. 564.]

XXIX. — Lettre de M. Chaigneau au procureur des Missions Étrangères À Macao, de Saigon, le 10 juin 1798. [729) Monsieur, Je suis on ne peut pas plus reconnaissant de la bonté que vous avez bien voulu avoir de faire mes petites commissions. Je vous en suis très obligé. J'aurais bien désiré que vous eussiez exécuté le projet que vous aviez l'année dernière et dont vous m'avez plusieurs fois parlé; vous paraissiez désirer passer en Cochinchine cette année, avant [730] votre départ pour Manille. Cela vous eût été bien facile, et vous eussiez pu aller d'ici à Manille, car il y a quelques jours qu'il y avait au bas de la rivière un petit vaisseau portugais qui est parti pour Manille, et vous eussiez pu aisément en profiter. Cela n'eût rien dérangé de vos projets, et nous eût procuré le plaisir de vous voir. Les affaires du Roi sont toujours dans le même état. Il a encore manqué une belle occasion l'année dernière. Il a été à même de conquérir son pays très

(!) Cette lettre a été publiée dans les Nouv. Lettr. Edifi., t. VII, p. 392-401. Toutefois le passage que nous donnons ici n'y avait été reproduit qu'incomplètement. Voir aussi Archives M-E, 746, p. 638, p. 645. (2) док1".- d'Adran traite cette question d'accompagner le prince Cành dans ses expéditions guerrières, dans une lettre à la Sacrée Congrégation de la Propagande du 12 avril 1797 [Archives M-E, 746, p. 627-630]. XII, 7


- 38 — aisément. Il est arrivé chez les ennemis, qui étaient divisés et qui ne l'attendaient du tout point, de sorte qu'il les a pris au dépourvu, mais il n'a pas su en profiter. D'après cette dernière campagne, je doute bien fort que le Roi soit jamais maître de son pays. [731] Je souhaite que vous fassiez un bon voyage et qu'il réussisse au gré de vos désirs, et que la réussite accélère votre retour à Macao et nous procure de vos nouvelles par les premiers vaisseaux. Je suis bien sincèrement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. Le 10 juin 1798, Saigon. [Archives M-E, 801, p. 729-731.] XXX. — Lettre de M. Liot, de Saigon, le 25 juin 1799. [770] M. LeLabousse [771], qui est à Nha-trang avec Monseigneur... vous donne aussi sûrement des nouvelles de la guerre; il les sait de la première main. Cependant je vous en dirai deux mots. Monseigneur, pressé par les instances réitérées du Roi, s'est trouvé obligé d'accompagner le prince qui est allé à Nha-trang en décembre de 1798. Le Roi est allé joindre l'armée de son fils, il y a plus d'un mois et demi. Les dernières nouvelles reçues ici depuis quatre jours, rapportent qu'il y a vingt jours que le Roi a fait le siège de la ville de Quy-nhcřn, y a laissé ses troupes à l'exception de celles de sa maison, est allé avec le prince et Monseigneur jusqu'aux confins de la province de Quâng-ngâi, où on a pris trois magasins, l'un de sapèques et les deux autres de riz ; qu'il y a dans la ville de Quy-nhcn quinze mille soldats Tày-scrn, mais qu'ils n'ont de vivres que pour vingt jours ; que quelques mandarins et soldats Tây-scn se sont déjà rendus au Roi, et qu'il parait infaillible que la ville sera bientôt à son pouvoir [Archives M-E, 746, p. 770-771.]

XXXI. — Lettre de M. Le Labousse aux Directeurs du Séminaire de Paris, DU COLLÈGE DE Bt)NG-NAI, LE 24 AVRIL l800 (1). . . . [870] II (Gia-long) a réussi à faire, avec ses Cochinchinois seuls, des vaisseaux à l'européenne. Il a commencé par défaire pièce par pièce un vieux (*) Cette lettre a été insérée presque en entier dans les Nouv- Lellr. Edif-, t. VIII, p. 147-202. Les passages que nous en donnons ici avaient été écourtés dans le texte imprimé.


-39qu'il avait acheté ; il l'a refait avec tant d'adresse qu'il est plus beau qu'auparavant. Ce premier succès l'a encouragé à en entreprendre un neuf, dont il est venu à bout. Depuis il en a construit deux autres. Ces quatre vaisseaux lui feraient honneur partout. Il les fait avec une grande célérité : ils ne sont pas plus de trois mois sur le chantier ; ils y sont même souvent moins Cependant ils ont une belle grandeur et portent, les uns 26 canons, les autres 36 ; ils ont chacun plus de 300 hommes d'équipage. Le vaisseau le Phœnix est commandé par M. Vannier (en note : M. Vannier est d'Auray en Bretagne; c'est lui qui se distingua si bien avec M. Dayot de Rhedon à l'embouchure du port de Qui-nhcrn, il y a sept ans), qui a pour second M. Renon (en note: M. Renon est de SaintMalo) ; V Aigle par M. de Forçanz (en note : M. de Forçanz est de la Basse Bretagne), et le Dragon-volant par M. Chaigneau (en note: M. Chaigneau est du château de Baizy en Plumergat, près de Sainte-Anne d'Auray). Le vaisseau la Perle, qui vient d'être lancé à l'eau, sera commandé par le Roi luimême. ... [871] C'est le plus grand roi qu'ait eu jusqu'ici la Cochinchine. Monseigneur et ce prince sont deux hommes extraordinaires, dont les fastes de ce royaume conserveront éternellement la mémoire glorieuse. Leur siècle y fera époque. On y lira avec étonnement que le monarque le plus capable d'apprendre, le plus digne de régner, aura eu le bonheur de rencontrer l'homme le plus capable de l'instruire et de le former au gouvernement (1). . . . [Archives M-E, 746, p. 869-872.]

XXXII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Barisy (2), du 2 mars 1801. Le 19 de la ire lune ou 2 mars 1801. Mon cher Barisy, Nous venons de brûler toute la marine des ennemis sans qu'il ait échappé le plus petit bateau. Le combat a été le plus sanglant que les Cochinchinois aient jamais eu. Les ennemis se sont défendus jusqu'à la mort. Nos gens se sont (i) II ne faut pas oublier que cette longue lettre est datée du 24 avril 1800, quelques mois à peine après les magnifiques funérailles que Gia-long avait faites à l'évêque d'Adran, le 16 décembre 1799. Dans d'autres documents, les missionnaires, et M. Le Labousse lui-même, tracent quelques ombres au portrait flatteur que nous avons ici de Gia-long. {-) II y a flottement pour l'écriture de ce nom. Chaigneau écrit Barisy, mais Barisy lui-même écrivant son nom par un s, c'est cette orthographe que nous avons adoptée. XII, "1


supérieurement conduits. Nous avons beaucoup de morts et blessés, mais ce n'est rien en comparaison de l'avantage que le Roi en retire. MM. Vannier, Forsanz et moi y étions, et en sommes revenus sains et saufs. Auparavant d'avoir vu la marine ennemie, je la méprisais, mais je t'assure que c'était à tort : ils avaient des vaisseaux qui avaient 50 et 60 gros canons. Le Roi va partir pour la Cour où il est sûr de ne trouver aucune résistance. Les soldats Tai-son doivent être bien déconcertés; beaucoup veulent se rendre, mais on les refuse. Le Roi leur permet de vivre tranquillement chez eux sans s'occuper de la guerre. Nous ne retournerons pas cette année à Sài-gon. Le roi renvoie tous ses grands vaisseaux pour lui aller chercher du riz. Comme l'occasion presse, je n'ai pas le temps d'en dire davantage ; j'attends à la première occasion. Je suis, en attendant, Ton serviteur et ami, J. B. Chaigneau. Je te prie de faire part à M. Liot de cette nouvelle (*). [Archives M-E, 801, p. 857.]

XXXilI. — Lettre de M. Barisy à M. Létondal, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DU I I AVRIL 18OI (2). ....(867) Mais lui |Gia-longj, il a formé le projet de les attaquer, et l'a exécuté avec la grandeur d'àme et le courage des Nelson, des Duncan, des Hood, des Rodney, etc. Armée rebelle aux ordres de l'amiral Thiuu Phôo (3):

f1) M. Liot était en ce moment dans la basse Cochinchine. C'est là qu'était aussi par conséquent M. Barisy( ) Barisy n'assista pas en personne au combat qu'il raconte ici : mais il dut connaître par ses collègues au service du Roi tous les détails de l'action, (3) Thiêu-phô >}? Щ. : c'était le titre que portait le général en chef des Tây-so'n qui assiégeait Qui-nho-л, Nguyèn-quang-Diêu ^ % $ff. Mais la flotte était sous les ordres directs de son second, le tir-dô pj $£ Vù-vàn-Dung ]j£ ^ Щ [CI. E.. M.]


- 4.1 Vaisseaux

Canons

9 "de 60 (de) 24 livres 5 de 50 24 40 de 16 12 1 36 93 galères 300 chaloupes canonnières 100 lugger Cochinchi. (1)

Hommes 700 600 200 150 50 70

673 (2) 3" division du Roi : Galères 26 65 canonnières

Canons 1 [

Hommes 200 80

Le jour du rabbin (3), 15 de la ire lune, suivant la coutume de ce jour tous les vaisseaux ont fait l'exercice de la manœuvre et du canon. Un joli petit frais du Sud et la surface de l'onde unie comme une glace a donné l'idée au Roi de faire appareiller une division de son armée, à bord de laquelle il s'est embarqué, ayant sous ses ordres: l'amiral Ong Tong Thoui (*), que les Portugais appellent Bouche-Torte ; Ong Yam Koun (5), non pas celui qui a été en ambassade avec M8'r d'Adran, un autre qui était rebelle, qui s'est [868] rendu au Roi à son retour de Siam; le général Ong Tong Dong Tag (6), qui est un des généraux theuk tue (") ou janissaires ; Forsans, Vannier et Chaigneau (я). Enfin à 2 heures 1/2 après midi, cette flottille de 91 voiles a sorti pour aller attaquer une armée dans laquelle il y avait plus de 50.000 hommes d'équipage et 45.000 hommes entre débarquement (9) et garnison des forts d'entrée. Voici l'aperçu de l'entrée de ce port (l0) (fig. 1). (*) Lougfes cochiiichinois. (-) Le total' est-inexact. (3) Barisy veut sans doute rendre, par cette forme fantaisiste, le mot annamite ram, qui signifie 15e jour de la lune. ('*) (Ông) Tong thùy- C'était Vu-di-Nguy ^^Щ, qui périt dans la bataille [Cl. E. M.] (5) (Ông) Gi'â'm quàn §j; Щ. Il s'agit, d'après les détails qui suivent, de Nguyënvàn-Tnro-ng gig ~% Щ. [Cl. E. M.] (G) II s'agit du fameux general Lè-vàn-Duyêt ^ 35С '[$£■ II avait alors le titre de thân-sach quàn tâ-dôn chinh^thong ffl Ш M- & Щ JE $Jt- Peut-être dans le titre mentionné par Barisy, et où le dernier mot est écrit plus loin Ta, faut-il reconnaître ce titre dont les principaux éléments seraient présentés dans un autre ordre : (Ông) thông don ta [CI. E. M.] (i) Lire túc-chwc Щ Щ. [Cl. E. M ] Í8) Barisy orthographie : Forsan, Vannié et Chéniau. (!li Troupes de débarquement ? (Щ Thi-nai ÎÊ Щ, le port de Qui-nho-n. XII, 7


Au coucher du soleil la flottille était à portée de fusil de l'île Ong Datte (1j. Sa Majesté a fait signal au général Ong Tong Dong Tag de préparer 1.200 hommes theuk teuk pour débarquer à la plage de sable. A 7 heures le débarquement s'est effectué sous les ordres du mandarin lieutenant-colonel Ong Fo Vé theuk teuk (-). Ils ont marché dans le plus profond silence tout le long de la plage de sable et sont parvenus à peu de distance des batteries et forts ennemis, sans que personne les ait découverts.

/fc, *

Port de Quin-Nhon autrement Choya

Fig. 1. — Carte du port de Qui-nhctn, d'après le dessin de Barisy. A 10 heures 1/2, le Roi était rendu à un tiers de portée de canon des forts d'entrée. Sans avoir été aperçu, il avait envoyé l'avant-garde composée de 62 canonnières, avec ordre d'aborder les trois premiers vaisseaux et d'entrer y mettre le feu et couper les amarres, afin de mettre le désordre dans le reste de la flotte. Le vent et la marée, qui entrait avec violence, favorisaient ce projet : Ong Yam Quoun l'exécuta. A 10 heures 1/2 précises, il tira son premier coup de canon. Aussitôt le Roi fit signal d'attaque générale. Les 26 galères firent un feu roulant et bien servi sur toute la plage de sable afin de la balayer. Nos douze cents soldats, la bayonnette au bout de fusil, prirent les retranchées de la plage de sable à revers, culbutèrent tout ce qui se présenta, braquèrent les canons sur le fond du port. Alors le Roi ordonna à ses galères d'entrer et d'attaquer toutes ensemble et en ordre de bataille. C'est alors que la mêlée devint sanglante et qu'il eût fallu voir le Roi. Sa destinée dépendait de cette bataille. Le fort de Tarn Toy (3) (1) Hôn Wt. (2) C'est-à-dire le phô-vè glj Щ, « lieutenant-colonel », de la troupe túc-chwc. (3) Tam-tôa so-n H Ш Ш •


- 43 faisait un peu épouvantable sur les galères du Roi, qui étaient foudroyées à portée de fusil. Ong Tong Thoui avait eu la tète emportée d'un boulet ; cette mort avait déconcerté les soldats. Une galère échoua: le général Ong Tong Dong Tag envoya couper la tète au capitaine [870] et fit sur-le-champ mettre le feu à la galère et ordonna d'avancer sur les vaisseaux qui étaient embossés sur la montagne de l'Est et de brûler sans chercher à prendre. Cet ordre fut exécuté avec célérité, bravoure et prudence. Pendant ce temps le général Yam Quoun, après avoir mis le feu aux trois premiers vaisseaux de l'entrée, avait passé entre les deux lignes ennemies et était venu attaquer la queue de leurs galères, qui se mettaient en mouvement pour venir au secours de leurs vaisseaux. Quel fut leur étonnement d'être attaqués par un endroit où ils ne soupçonnaient pas d'ennemis! Foudroyés en tète par les batteries de la plage dont quelques-unes étaient en notre pouvoir, ils furent un instant indécis. Ong Yam Quoun mit le feu à quelques-unes de ses propres canonnières: ceux de la tête crurent que c'était une trahison de quelques-uns de leurs généraux vendus au Roi; alors leur courage commença à chanceler. Ong Yam Quoun faisait des prodiges de valeur: c'était quitte ou double; il s'était trop avancé pour pouvoir en ressortir. Aussi ses soldats, comme des tigres, ne connaissaient plus rien. La flamme et le bruit du canon faisaient de cette nuit une de ces belles horreurs qu'il est plus aisé de sentir que d'exprimer. A 4 heures du matin, le feu était dans tous leurs vaisseaux. A l'aube du jour, il y en avait une grande partie de sautés en l'air avec tous leurs équipages, etc. Les galères et chaloupes canonnières ont tenu jusqu'à 2 heures 1/2 de l'après-midi, 16 de la ire lune, année 62 de Canh-hung ('). La perte du Roi a été considérable: il a eu 4.000 hommes tués. [871] Mais celle des ennemis est incomparablement plus grande: ils ont perdu au moins 50.000 hommes; toute leur marine, qui était formidable, tous leurs transports au nombre de 1.800 voiles, 6.000 pièces de canons de toute grandeur, une immense quantité d'armes et de munitions de guerre et de bouche, l'or, l'argent, les pierreries dont les généraux et les subalternes regorgeaient, ont été la proie du flot. [Archives M-E, 801, p. 867-871.] XXXIV. — Lettre de M. Barisy a « Monsieur Létondal ou Marquini », PROCUREURS DES MISSIONS ETRANGERES A MACAO, DU l6 AVRIL 18OI. .... [9 1 5] Nous attendons à tout moment un courrier du Roi . . . . Dix mille hommes de troupes de terre aux [916] ordres du général Ong Foo Thuon (2) (qui n'est pas l'ami des Portugais, tant s'en faut), se mettent en Í1) C'est-à-dire le 28 février 1801. (2) Sans doute le tà-qudn phó-tir&ng £ "Щ. jflj ffî Nguyên-công-Thai ffà & M [Cl • E. M.] XII, 7


- 44 marche le 10 de la 3e lune 0) pour renforcer l'armée du Roi. Trente guéquiennes(-) ou lougres, et mon vaisseau, vingt galères et cent chaloupes canonnières escortent le. convoi. Il est probable que je serai envoyé en avant, afin de venir reprendre le deuxième convoi ici à Say-gonJe vous ai dit dans celle-ci inclus (3) que la perte de la cargaison du lougre Pélican se montait à 18.800 piastres; mais en outre il y a mon linge.... Il est peu d'hommes qui, suivant son rang, aient éprouvé plus les vicissitudes de la vie humaine que Barisy- A 17 années, officier au service de Sa Majesté Très-Chrétienne; capitaine du lougre du Roi l'Oiseau ; à 18 années (*), employé sur un vaisseau de transport comme 2e lieutenant; à 21 années, commandant à l'île de Groix aux côtes de Bretagne ; à 23, errant en Turquie, fugitif, proscrit, ayant vu I917] M. de Flotte, mon oncle, gouverneur à Toulon pour le Roi, égorgé; mon oncle, M. Boisquenai, commandant à Lorient, dégradé, chassé, proscrit ; mononcle, M. Barisy, prêtre, en prison dans un cachot ; mon beau-frère, M. Lorách, pendu ; mon cousin, M. Le Veyer, pendu ; et enfin moi, errant dans l'Inde, tomber au pouvoir des Malais ; après bien des travaux et des peines attraper la Cochinchine ; aidé par le Roi qui m'honore de sa bienveillance, ramasser quelque chose pour ma vieillesse ; enlevé par le capitaine Thomas, commadnant du Non-Such (5), revenir encore en Cochinchine ; aidé de nouveau par le Roi et le Prince royal, rassembler une dizaine de mille piastres ; aller à la cangue, perdre ma petite fortune, accusé d'empoisonnement, de vol, d'assassinat: et tout cela dans huit jours de temps, et sans qu'il y ait le moindre reproche à me faire ni que l'on puisse seulement y trouver rien qui puisse donner le moindre soupçon ((i). C'est égal, je ne me rebute pas. . . . [Archives M-E. 801, p. 915-917.]

(1) Le 22 avril 1801 . (-) Peut-être ghe chien, « jonques de combat », ou à la rigneur ghe thuyên, « jonques et barques ». (•*) Lettre du 11 avril 1801, dont une partie a été citée ci-dessus. (*) La ponctuation fantaisiste de Barisy ne permet pas de savoir si ces mots se rapportent à la phrase précédente ou à la suivante(5) Sur l'affaire du Non-Sùeh, voir les documents publiés par Louvet, Cochinchine Religieuse, t. I, p. 552-554, (6) Les derniers malheurs dont parle Barisy sont un épisode de la lutte des Anglais et des Portugais pour accaparer le commerce de la Cochinchine. Barisy était l'homme d'affaires d'une compagnie anglaise de l'Inde, la maison Abbott et Maitland, de Madras, d'après une lettre de M- Liot du 3 nov. 1801 [Archives M-E, 747, p. 97]. Il agissait aussi au compte du Roi de Cochinchine. Les Portugais de Macao voyaient d'un mauvais œil les bénéfices aller dans l'Inde. Un de leurs agents, Bouteillot, ou Botelho, ancien ami et associé de Barisy, s'étant ensuite brouillé avec lui pour affaires commerciales, fit, croit-on, échouer le bateau de Barisy, puis l'accusa d'avoir détourné des présents: destinés au roi Gia-long; Barisy fut mis trois ou quatre jours à la cangue


- 45 XXXV. — Lettre de M. Le Labousse aux Directeurs du Séminaire, DE LA PROVINCE DE BlNH-KHANG, LE 20 AVRIL 1 8o I (d). [M8'1' . . . . [6| Nous ne sommes éloignés de l'endroit où d'AdranJ termina sa vie laborieuse (2) que d'une journée et demie de chemin. Nous ne pouvons encore y aller à cause des rebelles, qui occupent toute la province et tiennent bloquée depuis 14 mois la fameuse ville, qu'ils y perdirent en 1799. Ils y sont venus avec toutes leurs forces de terre et de mer, résolus de la reprendre quoi qu'il doive leur en coûter. Le Roi n'a pas encore pu en faire lever le siège. Cependant il a eu de grands succès. Comme leur armée de terre est beaucoup supérieure en nombre, ils avaient fermé tous les passages et s'étaient si bien retranchés dans des défilés, qu'il paraissait impossible de les y forcer. Après plusieurs tentatives inutiles, il a envoyé contre eux un de ses officiers généraux, qui les a chassés de leur retranchement, a pris tous leurs canons et franchi tous les passages. La victoire la plus éclatante, et qui fera époque dans les annales de la Cochinchine, est celle qu'il a remportée tout récemment sur leur marine dans le port de Qui-nhcrn, sur les cartes appelé Chine-Chine. C'est celui où il brûla, il y a 7 à 8 ans, celle de l'aîné des rebelles. Il vient d'y faire le même coup le Ier de mars. Voici la disposition avantageuse de leur armée navale- Outre que l'entrée de ce port est très étroite, qu'il est défendu par plusieurs forts qui le rendent impénétrable, ifs y avaient embossé leurs trois plus grands vaisseaux, chacun à trois batteries de canons d'un très gros calibre. Le reste de leur marine était rangé de manière à ne laisser aucun passage. Aussi le Roi n'y vint pas avec ses grands vaisseaux. Il les laissa dans une rade voisine, et ne prit que 26 galères avec 100 bateaux légers, ou plutôt 100 chaloupes, qui portaient à peu près quatre mille hommes. Ce n'était pas grand'chose pour aller attaquer un port où il y avait en ce moment, tant sur la marine que dans les forts, plus de 20 mille hommes, 60 éléphants, 40 gros

par les mandarins eochinchinois, en l'absence du Roi ; enfin accusé, par le même Botelho, d'avoir empoisonné le capitaine d'un vaisseau anglais, d'Henderson, il fut reconnu innocent. Il y a, dans les Archives du Séminaire, de nombreux documents relatifs à ces tentatives des Anglais pour accaparer le commerce de la Cochinchine. Gia-long se montra d'abord favorable à ce projet. Minh-mang au contraire s'y opposa constamment. (') Les Nouv. Lettr. Edif., t. VIII, p. 209-214, ont publié certaines parties de cette lettre, mais n'ont donné du passage que nous reproduisons ci-dessous qu'un très court résumé. (~) D'après une lettre du même M. Le Labousse du 24 avril 1800 [Archives M. E, 746, p. 839], M8T d'Adran tomba malade dans la province de Qui-nhcn. Ses dernières volontés [Archives M. E, 746. p. 790] sont datées de « Mï-cang, en la province de Qui-nhcrn ». XII, 1


- 46 vaisseaux, et 20 de moindre grandeur, 100 galères et un beaucoup plus grand nombre d'autres bateaux de guerre, tous bien armés. Mais le courage suppléa au nombre. Il s'avance à la vue des ennemis, qui l'attendent de pied ferme, et arrive à la nuit devant le port. Les cent bateaux légers vont mettre à terre, à une certaine distance, les troupes qu'elles portaient. Pendant ce temps-là, les galères, à la faveur des ténèbres et du vent qui les secondaient, s'approchent des premiers vaisseaux, sautent à l'abordage et y mettent le feu. Ils pénètrent dans le port, lancent partout des torches allumées et toutes sortes de matières combustibles. Alors le carnage devint affreux. On tirait de tous les côtés, des forts comme des vaisseaux ; une grêle de boulets sifflaient sur toutes les têtes. Ce n'était partout que flammes, qui consumaient les galères et les vaisseaux ennemis, dont les uns sautaient, les autres coulaient. Cependant on se battait de part et d'autre avec un égal acharnement. Les rebelles avaient le feu à leurs bords, et ils se défendaient encore dans les batteries, jusqu'à ce que l'incendie, se communiquant aux poudres, ne fît tout disparaître par une explosion générale. Enfin l'adresse de nos troupes jointe [7] à leur bravoure l'emporta : elles firent des prodiges de valeur en cette circonstance. Jusqu'ici on n'a pas encore vu en Cochinchine de combat si opiniâtre et si sanglant. Il dura depuis 10 heures du soir jusque vers 10 heures du matin, où il ne resta plus aux ennemis pas même le plus petit bateau. Tout fut brûlé. Les officiers français, MM. Chaigneau, Vannier et de Forçanz, qui commandent les trois vaisseaux, le Dragon, le Phénix et l'Aigle, furent de cette expédition. Ils accompagnèrent le Roi chacun avec un bateau bien armé, et ce fut eux qu'il chargea de faire entrer toutes les galères. Mais il les retint pour sa garde pendant qu'on se battait. Le sang français bouillonnait dans les veines au bruit des canons, et il fallut toute l'autorité royale pour arrêter leur ardeur. Ce prince eut moins de peine à faire avancer son armée au milieu des boulets, qui pleuvaient de toutes parts, qu'à les retenir auprès de sa personne. M. de Forçanz ne put même résister à la fougue guerrière qui l'emportait. Entraîné par son courage, il s'échappe pendant la nuit et entre dans le port, où il brûla lui seul sept galères des mieux armées. MM. Vannier et Chaigneau en eussent bien fait autant, s'ils n'avaient écouté que leur bravoure; mais ils se souvenaient qu'ils avaient sous leur garde tout le royaume en la personne du Roi. Ils y entrèrent au jour avec ce prince. On tira sur lui d'un des forts, où les ennemis tenaient encore, et le boulet ayant tombé dans l'eau à la proue de sa galère s'en releva et lui passa à une coudée au-dessus de la tête. Quelque temps après, ils se retirèrent avec les débris de leur armée et allèrent se réunir à celle de terre. Il est incroyable combien ils ont perdu de choses en ce combat : tout ce qu'ils avaient de précieux était à bord de leurs vaisseaux. Le général, qui est le grand mandarin du Tonquin, quand il vit au jour que le Roi avec une poignée de monde et quelques malheureuses galères avait réduit en cendres une si puissante marine et s'était rendu maître d'un port qu'il croyait


- 47 imprenable, tomba dans une espèce de frénésie et se roula dans la poussière comme un furieux. Le Roi fait actuellement plonger où les vaisseaux ont coulé. Il a déjà retiré 500 gros canons et une quantité innombrable d'autres armes. .... Le Roi, quelques mois avant de brûler leur marine, leur prit un convoi considérable, dans lequel M. de Forçanz coula bas un vaissau qui l'escortait. Le jour même qu'il attaqua le port dont je viens de parler, il y en entra un autre, quelques heures avant ce prince, pour y être comme le reste la proie des flammes. . . . Le Roi vient d'envoyer ses trois vaisseaux européens avec des galères, etc., du côté de la Cour pour intercepter les vivres. Si l'armée qu'il a au Tonquin depuis près d'un an s'y peut soutenir, l'année prochaine nous aurons, j'espère, de grandes nouvelles à nous annoncer (l). . . . [Archives M-E, 747, p. 5-8.] XXXVI. — Lettre de Mgr La Bartette AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS, DE COCHINCHINE, LE 27 JUIN I 80 I . . ... . Ici les choses ont bien changé. Après un très grand nombre de combats donnés de part et d'autre, mais des combats les plus opiniâtres, et après bien des victoires remportées par le Roi légitime sur l'ennemi, enfin le 1 2 juin l'armée navale du Roi a pu entrer dans le port, et le 13 le Roi est entré au Palais royal que ses ancêtres avaient été obligés de quitter (en note : il y a environ 27 ans). Le Roi des rebelles et tous les princes ses frères et toutes ses sœurs ont pris la fuite, mais ils ont déjà presque tous été pris. On les garde encore. On ne les laissera pas en vie assurément. . . . [Archives M-E, 747, p. 17.] XXXVII. — Lettre de M. Barisy a MM. Marquini et Létondal, procureurs a Macao, de Hue, le 16 juillet 1801. Elle est ainsi datée : « Au port de Cua Heou {-), à bord de la frégate Thoai Phon Thoai, 16 juillet 1 801, 6 du 6e mois, année 62 du règne de Canh-hung. » (!) M. Le Labousse ne put tenir cette promesse: il mourut en effet le 28 mai de la même année. Le 27 juin 1801, М«г La Bartette, évèque de Véren, écrivait: «Nous venons d'apprendre encore la nouvelle de la mort du très cher et très aimable M. Le Labousse. ... La mort du cher M. Le Labousse laisse un grand vide dans la mission et me met dans un très grand embarras. C'était un grand ouvrier ; c'était principalement en lui que je mettais toute mon espérance- » [Archives M-E, 747, p. 17.] (2) Cira hàu ou Cura hùru : c'est l'embouchure Nord du fleuve de Hue, ou embouchure de Thuàn-an. XII, 7


- 48 J951) Ma dernière du 10 mai courant Ç) vous annonçait la prise de Tourane du 8 mars, sa garnison, 30 éléphants, 84 pièces de canon en bronze, les magasins de riz de l'armée rebelle; [on al brûlé plusieurs magasins d'habits et argent; mais cela n'était que le prélude de grand coup que le Roi devait frapper. Le 27 mai, l'armée de Táa Quoun (2) de laquelle je fais partie aux ordres du major-général Ong Foo Thuoon (3), est arrivée à Qui-nhon ; Sa Majesté en passa la revue. Elle se trouva être de 10.900 hommes [de] troupes de terre, 27 galères, beaucoup de chaloupes canonnières, etc. [952] Nous passâmes à Qui-nhon jusqu'au 3 juin que notre armée appareilla pour Tourane. Le Roi commandait l'armée de terre et de mer, moi sous ses ordres en qualité de capitaine de pavillon du vaisseau portant pavillon amiral monté par le Roi. Le 15 45 300

thao Thoai Phàon Toai thaod (4) de galères chaloupes canonnières

36 canons 18 » de 12 livres 1 » de 36 » 1 » de 4 »

Dans cette année, il y avait 15.000 hommes de débarquement, aux ordres des généraux Dinh Táa, Dinh Tien, Ong Ton Don Táa f). Le 7 juin, nous arrivâmes à Tourane et y trouvâmes la division de *9 a„# marine commandée par ji i: f Ong Giam Quoun, celui qui a été en Europe bassadeur Fig. 2. — Carte d'après de l'embouchure le dessin de Barisy. de la rivière de Huê,

(M Je n'ai pas trouvé cette lettre dans le recueil. {-) Tâ-quàn à: Jp> corps d'armée de gauche. (3) C'est le tâ-quàn phó-tic&ng Si] ;|fr Nguyèn-công-Tbài dont il a déjà été question [Cl. E. M.]. (i) Thaod, thao, thào : cette orthographe fantaisiste rend le mot annamite tàu, « bateau, jonque barque ». (r>) Dinh-tâ Щ; /£, (commandant du) « corps d'armée de gauche; dinh-tiên 's' É'J» ("commandant du) a corps d'armée d'avant ». « Ong Ton Don Táa» a déjà été expliqué: c'était Lè-vân-Duyêt. l«) Le giàm-quâa §£ 'JfE Pham-vân-Nhân ^ ~% t [CL. E. M.j


Thao Loan Phi Thao Baon F i Thao Fhoan (') 3 thaod de 30 chaloupes canonnières.

32 canons 26 » 26 » 18 » de 8 livres

Chaigneau Forçans Vannier Balle (?)

Le 9 juin, nous appareillâmes tous de compagnie à 4 heures du matin, et le 1 1 , à 8 heures du matin, vînmes mouiller à l'entrée de la rivière de Hué, à portée de canon des forts d'entrée. Notre armée était partagée en deux. Tous les vaisseaux et 30 canonnières formaient une division qui, sous les ordres d'Ong Yam Quoun, bloquait la Bouche d'Ouest nommée Cûa Heou (2). La Bouche de l'Est, nommée Cua Ong, [était] attaquée par le Roi et les généraux ci-dessus nommés, [953] ayant à leurs ordres les 45 galères, 300 chaloupes canonnières et 15.000 hommes de troupes de terre de débarquement (fig. 2). Le 12, à 5 heures du matin, nos galères en ordre de bataille sur trois lignes, ayant entre elles les canonnières, se présentèrent à la Bouche de Cua Ong. Lorsqu'elles en furent à une demi-portée de canon, le feu des trois forts fut dirigé contre elles ; et elles l'essuyèrent sans riposter jusqu'à ce qu'elles se trouvèrent à l'entrée de la rivière, qui par elle-même est très basse et qui, en outre, avait été comblée par différents matériaux et de plus beaucoup de pieux et solives. Alors ces galères et chaloupes canonnières se trouvèrent échouées sans pouvoir ni avancer ni reculer. L'ennemi, ivre de joie, redoubla son feu. Alors le Roi, voyant le péril dans lequel il se trouvait engagé, ordonna aux troupes de sauter à l'eau et forma son armée sur le rivage sous le feu des canons des forts ennemis. Ses galères, quoique échouées, faisaient un feu terrible, et les chaloupes canonnières eurent le bonheur de franchir la barre. Le général en chef, qui est marié à la sœur de l'usurpateur, était dans les forts avec 10.000 hommes des meilleures troupes. Son nom est Ong foo Maathey (3). Sa présomption accéléra sa perte. Voyant de ses murailles la déconfiture qu'il faisait de nos troupes, il crut qu'il n'avait qu'à sortir et s'emparer de notre armée comme on prend des moutons dans un parc. Mais le pauvre citoyen général se trouva bien attrapé, quand après être à 500 toises de ses murailles,

([) Ces noms doivent être lus : Long-phi f| f, «. le Dragon ; Bang-phi «. l'Aigle », et Phwo-ng-phi Щ, Щ, « le Phénix » [CL. E. M.] (2) Le fleuve de Hue se jette dans une longue lagune qui va du Nprd-Ouest au SudEst, et qui communique avec la mer par deux embouchures : l'une, en face du fleuve, appelée aujourd'hui port de Thuàn-an, est le Cita-hàu ou hitu, ou « Bouche d'Ouest ». de Barisy ; l'autre, à l'extrémité Sud-Est de la lagune, appelée aujourd'hui passe de Tu--hiên, est le Cwa-ong, ou c< Bouche de l'Est », de Barisy. (:î) C'est-à-dire le phà-mâ Щ J§ Nguyèn-vân-Tri yjQ ~% fp. Phù-mà était un titre réservé aux époux d'une princesse royale. xrr, :


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il trouva les gardes du corps ou Theuk Teuk, qui commencèrent, la bayonnette au bout du fusil, à le charger avec vigueur. Les autres troupes qui étaient dans [954] les galères vinrent par ses flancs et en queue. Alors il se trouva cerné de toutes parts sans aucune communication avec ses forts. Ce que voyant ses troupes et que nos soldats furieux y allaient avec un acharnement incroyable et qu'il n'y avait aucun moyen de s'échapper par la fuite, ils crièrent quartier. Mais le soldat ivre de carnage n'entendait rien; sourd aux ordres de ses chefs, ce fut avec peine que l'on put l'arracher de sa proie. Le général foo Mathey fut pris vivant et de suite présenté au Roi, qui le tit charger de chaînes. Toute la journée on se prépara pour l'attaque des autres forts, mais par le dedans de la rivière. Les ennemis y avaient 7 thào faisant partie d'une armée de 65 thao sortis du Tong-kin, qui y avaient mouillé dans le port le 10 au soir. Les autres étaient à vue à deux lieux de notre armée, mais leur marche supérieure les a sauvés. Ils avaient en outre 10 de leurs thao, \\ galères, beaucoup de canonnières, sous les ordres de thùa M a a Noë ('), et cela couvert de monde. Nous étions dans nos hunes avec nos lunettes et pouvions distinguer les phvsionomies des principaux acteurs. Il était dix heures du matin lorsque notre avant-garde composée de chaloupes canonnières sous les ordres du colonel commandant le régiment de Fan Vieuk (2), commença à être à portée de leur artillerie. Leur flotte était mouillée en croissant, protégée par leurs 958 (3) batteries dont les feux se croisaient. Nos galères arrivaient lentement et en tâtonnant, ne connaissant pas la rivière, qui se trouvait être à sec, la marée étant basse. Nous vîmes les canonnières ennemies se mettre en mouvement, et nous en distinguâmes 27. Elles s'avancèrent à la rencontre des nôtres. Le général ennemi, que l'on reconnaissait à sa canonnière et à une enseigne de soie rouge qu'il portait à un màt de pavillon de l'avant, voltigeait incessamment pour encourager ses gens; mais la terreur avait devancé le Roi. Le colonel de Fan Vieuk, sans tirer un coup de fusil, aborda toutes les canonnières ennemies en même temps; et alors nous vîmes un court, mais sanglant combat. Les forts tiraient et les thao et galères indistinctement sur ami et ennemi; mais dans cinq minutes nous vîmes le pavillon jaune flotter à la place du pavillon rouge. Pendant cet intervalle, notre armée de galères et le corps de bataille de canonnières arriva, et nous les vîmes aborder les galères et thao ennemis, ensuite débarquer au pied des forts et monter à l'assaut. A midi, le plus grand

('*) Ailleurs Barisy écrit Thuo Maa Noë. Il ne paraît pas douteux que les deux premiers mots représentent le titre de tw-mâ Щ Щ : le dernier peut représenter, soit le mot nôi, « de l'intérieur », soit un nom propre. (2) C'est-à-dire phân-ditc % % [Cl. E. M.] (:i) II y a ici, dans le recueil d'où est extrait ce document, une interversion des numéros de la pagination.


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silence régnait partout, le feu dans plusieurs vaisseaux ennemis tonnait un beau spectacle. La plage de sable vis-à-vis de l'endroit où nous étions mouillés était couverte de fuyards l'espace où la vue pouvait atteindre. Le Roi avait monté la rivière avec toute son armée et était arrivé à 3 heures de l'après-midi au quai attenant [955 J au palais de ses ancêtres. Le peuple, prosterné sur le rivage, semblait attendre l'arrêt que son Roi victorieux allait prononcer. Le plus grand silence régnait, et la terreur que leur inspirait le souvenir de leurs offenses passées n'était pas propre à les rassurer. Aussi quel a été leur étonnement lorsqu'au lieu de trouver un vainqueur irrité descendre clans leur ville, ils y ont trouvé un Henry IV, un père clément et miséricordieux ! La sérénité et la bonté peintes sur son Front tut le présage de ce qu'ils devaient attendre pour l'avenir. Toute l'armée en bataille dans le plus profond silence attendait les ordres du Roi, lorsqu'à 6 heures du soir Sa Majesté ordonna à toutes ses troupes de se rembarquer, et elle-même vint coucher dans son bateau après avoir établi des corps de garde dans tous les quartiers et défendu le pillage sous peine de la mort. Le 15 juin [80T, à 8 heures du matin, 5'' mois de la 62й année du règne du vieux Canh-hung, la 27e année de l'usurpation de la famille de Wandoé (') surnommée Tais-shon ou Teschon, ce qui signifie famille de la montagne (-),. est entré dans la capitale du royaume de Cochinchine le neveu de l'ancien roi, du frère cadet duquel il est fils (■'). Le Roi n'a pas entré au palais, mais a été s'asseoir dans une salle d'audience en dehors (4), dans laquelle le peuple a coutume de s'assembler pour espérer 95 6 le Roi les jours de son lever. C'est dans cette salle où à 10 heures du matin je le vis, entouré d'une multitude de tous âges et de tous sexes. Une faible garde et sans appareil entourait ce monarque. Du plus loin qu'il m'aperçut, il m'appela et me demanda comment je trouvais qu'était Chaigneau lorsque j'avais quitté le vaisseau (Nota Bene: qu'il en avait envoyé savoir des nouvelles la nuit après la prise de Cùa Ong; le pauvre Chaigneau était fort mal dans ce temps ; je ne vous dis ceci en passant que pour vous faire connaître l'esprit de ce prince). Après cela Sa Majesté me demanda si j'avais vu les généraux ennemis, à quoi je répondis que non. Alors le Roi donna l'ordre de me les envoyer. Ensuite il m'a dit d'aller voir les sœurs de l'usurpateur.

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(M <( Wandoé » peut représenter le nom de Nguyèn-vàn-Huè Ifo 2C Ш*> 'е p'us jeune et le plus célèbre des frères Táy-so-n, dont le fils régnait encore a cette époque au Tonkin et à Hue. (-) Tây-so'ii W U-l, '< montagne de l'Est ». En réalité ce nom lui venait du village du Binh-dinh dont elle était originaire [Cl. E. M.]. (:f) Gia-long était en réalilé le fils de Chiro-ng-vo, lequel était, non pas un frère cadet, mais l'un des aînés du dernier roi, Huê-vircng ou Due-Ton. 1*) Le Long-cdc |I [§} [Cl. E. M.]. XII, "


J'y fus. Elles étaient dans un réduit assez obscur, pas des plus élégant, ce qui faisait le contraste frappant de leur temps passé d'avec le présent. Ces dames étaient au nombre de cinq: une de 16 années m'a paru très jolie; une petite de 12 années, fille de la princesse du Tung-kin, passable; trois autres de 16 à 18, brunes un peu, mais de physionomie agréable ; trois jeunes garçons, dont l'un de 15 années, aussi brun et d'une figure commune; deux autres garçons de 12 années, aussi fils de la princesse du Tung-kin, d'une charmante physionomie et de manières [957] agréables. Après une courte visite, je fus conduit dans une autre prison. J'y vis Madame Theèu Doán, la femme du général de la marine ennemie que le roi a brûlée à Quin-nhon (l); elle est d'une belle physionomie et paraît douce et polie. La mère de ce général avait à peu près 40 à 50 [ans]. Elle causa longtemps avec moi et se récria sur son malheureux sort. Dans une autre prison peu distante était la mère du général en chef de l'armée qui assiège Quin-nhon, Thieuu phóo (2). Cette dame est âgée de 55 années à peu près, et d'une belle figure. Dans sa disgrâce elle montra beaucoup de fermeté ; elle est honnête et sans fierté. Ensuite la femme du général too Matthew sœur du jeune Roi usurpateur : elle ferait un bon soldat; Madame Theuk háuv Dinh, femme du général de l'artillerie (3) ; Madame Ton Lin Kéen, femme du vice-amiral de la marine (4), et enfin etc., etc., etc., car il y en a tant qu'il faudrait avoir dans la tête un almanach pour s'en rappeler. Le Roi a abandonné toutes les maisons des officiers ennemis au pillage : et j'en suis fâché, car les soldats ont cassé, brisé tout ce qui s'est trouvé sous leurs mains. Il y avait à coup sur des maisons qui, quoique dans le goût chinois, auraient été de superbes palais à Paris, de beaux jardins remplis d'arbres curieux et de beaux vases de Japon. Enfin voilà à quoi s'est terminée la vengeance du Roi, J 959] et à coup sûr elle est bien faible.... Dans leurs forts d'entrée aux bouches de la rivière, malgré la quantité de morts qu'ils ont eus, le Roi a pris 13.700 hommes (et combien de fuyards il y avait !), 284 pièces de canon, et beaucoup de mortiers en fonte coulés en 1670 par un nommé Paul Da Crus (5), des armes de toutes les espèces. (!) En d'autres termes, la femme du tw-do p] -ffl* Vû-vàn-Dûng ïEt %. Щ,- Dans la transcription de Barisy il n'est pas aisé de reconnaître le titre et le nom de son mari; mais l'identification n'est pas douteuse. [Cl. E. M.]. (2) Le thiêu-phô 'p Щ Nguyên-quang-Diêu fêjt % Щ (appelé dans quelques textes Tràn-quang-Diêu) [Cl. E. M]. (3) La femme du tir-khâu p\ 7§ EHnh /Ë- Cet officier, dont le nom de famille n'est pas donné dans les textes annamites, mourut peu de temps après dans une tentative pour reprendre Hue [Cl. E. M.](4) Ton Lin représente sans doute le titre de tham-lïnh ^ Щ ou celui de thbng-lïnh Ш Ш ! ma's )e na' Pu identifier le nom propre Kéen. (ъ) On voyait encore à Hué, vers 1885, des canons coulés par ce fameux Paul, ou Jean, de la Croix.


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Le Roi ennemi, nommé Wan Tot ('), était venu en bas pour être présent au combat et animer ses troupes. Il avait sur le bord du grand chemin 70 éléphants et 2000 hommes de troupes sûres. Mais quand le général en chef Thuo Maa Noé lui envoya dire que tout était perdu, de se sauver, alors il monta sur un éléphant et au même instant Thuo Maa Noé arriva lui-même. Mais son second n'a pas eu autant de bonheur que lui, car il a été rattrapé il y a trois jours ; c'est ce misérable qui est l'auteur de la persécution contre les chrétiens : son nom est Noé haw L'oée (2). Le Roi ne s'est pas endormi sur le rôti. Il a envoyé à la poursuite des ennemis; mais malgré toute sa diligence. Wan Tot et Thuo máa Noé ont passé la rivière Choum Diaine (:i) et sont I960] arrivés de l'autre côté quelques minutes avant nos chaloupes canonnières que le Roi n'avait pas pensé à faire passer par le large pour entrer dans cette rivière. Ce n'est que plus de 12 heures après la prise de la ville que l'idée lui en est venue. Tous ses éléphants, bijoux, or, argent, ont été pris [par] le général Ong Ton Don Taá que le Roi avait envoyé par terre à sa poursuite. ....[961] A Cué Hau, le général Dinh Thong (4) y était avec 7000 hommes; à Hay Wane (5), le général Dinh Thien avec 7000 hommes ; Ong Tong Dong Taá du côté du Tonkin. En sorte que le Roi avait à Hue), avec sa garde de theuk-teuk, les régiments de noé theuk ((i) et fan vieuk, le général Dinh Taá et sa division, ce qui pouvait faire 8 à 9 mille hommes.... [962) Les majors-généraux [du général Theuk hauv Dinh), au nombre de trois, sont prisonniers. Le premier, qui est un homme de grande réputation, dont le nom est Dou doue Cane ("'), est un homme de 30 années ; une ligure dure, mais noble ; il a l'air martial ; il est grand et n'est ni gros ni maigre, le teint bruni par le soleil, beaucoup de barbe et noire comme un geai. On le conduisit an Roi ; il était chargé de fers. Sa Majesté l'interrogea sur l'état de la grande armée jde Qui-nho'n), sur les projets des généraux. Il répondit à toutes ces questions avec politesse et noblesse. Le Roi lui dit: « Général 96 3 Cane, vous êtes un brave homme et je vous estime ; mais enfin vous êtes un sujet qui avez porté les armes contre votre Roi, ce qui m'empêche de vous traiter suivant

i') Wan Tot représente sans doute un autre nom personnel, que nous ne connaissons pas, du jeune souverain Tày-so'n, Quang-Toàn Jt fjk • Г-) C'est-à-dire le nài-hâu ^J Щ Lè-vàn-bri Ш%. Щ [Cl. E. M.]. \'л"\ Le Sông-Gianh, fleuve qui servait de limite entre le Tonkin et la Cochinchine. '*') Sans doute Dinh-trung Щ Ф, (commandant du) « corps d'armée du centre». fï) Hâi-van Щ Щ, le Col des Nuages. \г>) Nôi-chwc f^J ÎJË- Les autres noms ont déjà été identifiés [Cl. E. M.]. (") Le do-doc $$ Щ Cane. Un officier supérieur des Tày-so-n nommé Lu'ong-vanCanh Щ ^ Jf?, avait été fait prisonnier dans les combats qui précédèrent immédiatement la prise de Hué : peut-être est-ce de lui qu'il s'agit ; mais les documents annamites lui donnent le titre de Ihong-binh $i &, et non de do-doc [Cl. E. M.j. xii. 7


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mon inclination. Mais je sais rendre justice à la bravoure : c'est pourquoi je veux adoucir votre sort. » Alors il ordonna de lui oter ses Fers et de ne lui en mettre que de très légers. Le lendemain je fus le visiter, et je pense que tous ses l'ers ensemble pouvaient peser 4 à 6 catv. Il était enchaîné à une colonne. En face de lui était le beau-frère de Thieuu phoo, général en chef de l'armée ennemie. Ce jeune homme avait 24 à 25 années. Le fils de ce général Thieuu phoo, jeune homme dej 16 à 17 années d'une figure agréable, était seulement à la cangue, mais légère. Deux autres majors-généraux, Dou donc Boune (') et Bahaa (-). Ce dernier a perdu un œil pendant le siège de Quin-nhon ; c'est un malin lièvre. Ces deux derniers ont au moins 50 caty de fer et enchaînés à des poteaux. Il y a de plus 144 colonels, lieutenant-colonels, majors, dans une grande caserne à la porte du palais à droite en entrant, tous enchaînés ; par là-dessus 5 à 600 autres, moins marquants, ont de moindres chaînes. Les capitaines, enseignes, sergents, caporaux, sont au nombre de 3.500 à 4.000, tous à la cangue [964J 10 par 10, et aussi enchaînés. Le Roi a levé 52.000 hommes de nouvelles troupes, qu'il incorpore dans ses anciennes. Ce sont tous gens des provinces attachées au Roi. Il n'y a de rebelles en Cochinchine que les gens de la province de Quin-nhon, Quanngai, Phu-yen : aussi tous les mandarins ennemis sont-ils de ces endroits. Le Roi n'en a pas trouvé un parmi les prisonniers depuis le grade de capitaine qui ne soit pas de ces provinces. .... [966J C'est Chaigneau qu'il a chargé d'aller chercher sa mère à Saigon. Elle est proclamée Mère du Royaume Messieurs Forçans et Vannier ont été désignés pour rester dans le port de Tourane.... Moi j'ai demandé au Roi à aller à Madras, afin d'arranger mes affaires qui [sont] bien délabrées. — [ 967 j Chaigneau a eu la permission du Roi de s'absenter trois jours, ce qui lui a procuré le moyen d'aller à Dinh-càt (3), lieu de sa retraite [de Mër La BartetteJ. .... 968] II serait très possible que vous ayez de la peine à lire mon griffonnage, et cela ne serait pas étonnant, car j'ai commencé à écrire à 6 heures du soir, et le jour dans l'instant va paraître. J'entends déjà la jonque qui lève son ancre [Archives M-E, 801, p. 951-970.]

(') Peut-être le dô-d'oc Nguyěn-bá-Phong Sa ÎÛ W.> ^a'1 prisonnier peu de temps avant la prise de Hué [C1--E. M.] (-) Peut-être bá, titre de dignité, « comte », et Ha, nom propre ? (3) Actuellement province de Quàng-tri.


XXXVIIJ. — Lettre de M. Langlois (') a M. Boiret, a Paris, DU ToNQUIN, LE 3 SEPTEMBRE f802.

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.... [632J Aussitôt que le Roi se fut emparé de la haute Cochinchine, on s'imaginait qu'il allait sur-le-champ passer au Tonquin. Mais il arrêta pour cette année-là les progrès de sa marche, parce que ses ennemis étaient encore maîtres d'une province dans l'intérieur de la Cochinchine où étaient encore les deux principaux mandarins du parti des rebelles, avec une armée considérable avec laquelle ils bloquaient la capitale de cette province, dans laquelle le gendre du Roi était renfermé, sans que le Roi eût pu encore faire lever le siège. Le gendre du Roi n'ayant plus de vivres fut obligé de livrer la place; mais avant de la livrer, il se donna la mort. Vous savez aussi que le Roi perdit dans la même année ses deux fils aînés, perte bien grande. Mais pour revenir aux affaires du Tonquin, le jeune tyran qui s'était enfui lors de la prise de la haute Cochinchine, seul avec deux de ses frères, deux de ses grands mandarins et deux ou trois domestiques de sa maison, étant arrivé à la ville royale du Tonquin, fit lever de nouvelles troupes et augmenter les fortifications. Il se livra différents combats aux frontières du Tonquin et de la Cochinchine, où ses troupes furent presque toujours battues. Il y eut des soulèvements dans presque toutes les provinces situées dans les montagnes — Au mois de janvier 1802, le jeune tyran 633 J alla en personne à la tète d'une armée considérable pour tenter de recouvrer la haute Cochinchine. Mais son armée fut si bien battue lorsqu'elle voulait franchir la barrière qui sépare le Tonquin de la Cochinchine, qu'il ne lui prit pas envie de faire une deuxième tentative. Il se contenta de faire fortifier les endroits par lesquels il craignait que le Roi ne vînt attaquer le Tonquin, et surtout à l'embouchure des grandes rivières : ce qui, joint aux autres corvées occasionnées par la guerre, accablait le peuple de misère, surtout dans la province de Nghè-an, où, depuis la prise de la haute Cochinchine, on avait fait des levées de soldats extraordinaires. Mais tous ces préparatifs de défense ont été inutiles. Car au mois de juillet, lorsque le Roi est sorti de Cochinchine pour s'emparer du Tonquin, ses ennemis n'ont lait presque aucune résistance ; et ainsi en moins d'un mois il a conquis tout le Tonquin sans presque coup férir. Il s'était déjà emparé de deux provinces avant qu'à la ville royale on fût averti de sa sortie. Le jeune tyran, se voyant hors d'état de résister, voulut fuir dans les montagnes situées au Nord du Tonquin avec ses frères et ce qui lui restait de troupes dans la ville royale, et s'y tenir caché ou se retirer en Chine. Mais il fut arrêté dans sa fuite et livré aux troupes du Roi. Le plus âgé de ses frères, qui commandait

(li Langlois, Charles-François, du diocèse de Rennes, parti pour le Tonkin le 29 janvier 1792; député a Paris par sa mission en 1805; supérieur du séminaire de Paris de 1823 à 1836 et de 1839 à 1851 ; mort le 13 juillet 1851, âgé de 84 ans. XII, 7


Г avant-garde du corps de troupes qui l'accompagnaient dans sa fuite, tut tué en se défendant contre les habitants des montagnes de la province septentrionale, qui s'opposèrent à son passage et entre les mains desquels tomba le jeune tyran, qui fut alors abandonné par les soldats tonquinois qui l'accompagnaient. Ce prince et tous ses frères et tous ses mandarins ont été pris sans qu'un seul ait pu échapper. Ainsi voilà toute la [634] Cochinchine et le Tonquin délivrés de la tyrannie des rebelles.... C'est un grand bonheur pour nous et nos chrétiens.... Lorsqu'au commencement de son expédition il [Gia-longj passa par la province de Nghê-an, M. de la Bissachère (*) l'alla saluer. Lorsqu'il eut entièrement conquis le Tonquin et fut arrivé à la ville royale, Mgr de Gortyne Ç1) et M. Eyot (3) allèrent aussi le saluer. Il les reçut très bien et promit de donner un édit favorable à la religion. Néanmoins cet édit n'a pas encore été rendu, parce que les avis des mandarins qui composent le Grand Conseil du Roi sont partagés. Quoiqu'il n'ait pas encore donné d'édit, il a néanmoins permis de vive voix de rebâtir toutes les églises qui avaient été abattues . . . «[637] Un autre sujet de crainte, c'est qu'il parait qu'il y a peu d'accord entre les grands mandarins. D'ailleurs les Tonquinois qui soupiraient depuis longtemps après la sortie du Roi de Cochinchine et la délivrance du joug tyrannique sous lequel ils vivaient sous le gouvernement des rebelles, paraissent maintenant être peu contents du Roi, parce qu'ils s'attendaient que ce prince aurait remis sur le trône du Tonquin un prince de la famille Le, qui gouvernait autrefois ce royaume et en avait été chassée par les rebelles de Cochinchine. C'est ce qu'il promettait, et c'est dans cette espérance que grand nombre de Tonquinois le suivaient, les uns depuis longtemps, les autres depuis trois ou [638] quatre ans, les autres plus récemment; et dans tous les édits qu'il portait et les actes qu'il passait, il ne prenait point pour lui le titre de Roi, mais il faisait tout au nom du Roi de la famille Le nommé Canh-hu'ng, quoiqu'il lut déjà mort depuis longtemps. Il en a agi ainsi jusqu'au mois de juin dernier, qu'il s'est fait proclamer Roi sous le nom de Gia-long avant de partir pour la conquête du Tonquin; et après s'en être emparé, il a conservé pour lui ce titre et n'a donné aux princes de la famille Le qui vivent encore que des sommes d'argent et des terres sans en placer aucun sur le trône, ce qui mécontente grand nombre de Tonquinois et donne à craindre que par la suite il n'y ait quelque révolte, surtout lorsque le Roi sera repassé en Cochinchine, où il est probable qu'il fera sa résidence ordinaire, à moins qu'il ne l'établisse dans la province de Nghê-an: car la ville royale du Tonquin est trop éloignée Í1) Pierre-Jacques Lemonnier de la Bissachère, du diocèse d'Angers, parti pour le Tonkin le 11 décembre 1789, député à Paris par la mission de Cochinchine en 1805, mort le ie)É mars 1830, à Paris. (-) Benjamin Longer : cf. p. 6, n. 1. (,:)) Eyot, Pierre, du diocèse de Vannes, parti le 20 janvier 1787, missionnaire puis provicaire du Tonkin occidental, mort a Phúc-lac le 29 juillet 1827.


de la Cochinchine et du Cambodge pour qu'il y puisse faire son séjour ordinaire. . . . [Archives M-E, 693, p. 632-638.] XXXIX. — Lettre de Мь'г La Bartette a M. Chaumont (l), a Paris, DU 17 SEPTEMBRE 1803. .... [6 1 j Le vaisseau anglais est encore ici (2) ; on est à arranger les comptes avec le Roi. M. Barisy, qui était comme subrécargue des Anglais ici, étant mort il y a un an, il se trouve quelque confusion dans les comptes. Je crois cependant que tout se passera à l'amiable et qu'il n'en arrivera rien de fâcheux. Je doute au reste si les Anglais reviendront en Cochinchine pour y faire le commerce, ou non: [62] il parait qu'ils n'y ont pas de profit. D'ailleurs le Roi qui a rétabli la paix dans ces deux royaumes et n'v voyant plus de guerre, semble aujourd'hui ne se soucier guère plus d'entretenir le commerce avec ces Messieurs, parce qu'il n'a plus besoin d'armes, etc.; néanmoins le Roi a témoigné à ces Messieurs qu'il sera toujours très charmé deles voir venir ici taire le commerce avec son peuple (3) .... [Archives M-E, 747, p. 6 1-62. j XL. — Lettre de Мцг La Bartette à M. Foulon (4), procureur des missions etrangeres à macao, de Cochinchine, le 15 avril 1804. 1

.... [1041 Depuis qu'ils [des capitaines de Macao, porteurs de lettres sont partis pour Dóng-nai, il vient d'arriver ici une anecdote bien singulière (M Chaumont, Denis, du diocèse de Rouen, parti en novembre 1776, missionnaire au Fou-kien, en Chine ; député de la mission de la Chine au séminaire de Paris en 1787 ; supérieur du séminaire de 1815 au 25 août 1819, date de sa mort, âgé de 66 ans. (2) C'était un vaisseau de la Compagnie anglaise de Madras [Arch. M-E, 747, p. 57]. (:i) Ces dispositions indifférentes, ou plutôt de pure politesse, ne tarderont pas à se changer en une hostilité déclarée. D'après une lettre de M8'r La Bartette à M. Foulon, procureur à Macao [Archives M-E, 801, p. 1037 et passim], en 1804 les Anglais envoyèrent une ambassade à Gi a- long: «Ils veulent demander, suivant ce qu'on m'a dit, Touran e et le Cap Saint-Jacques. S'ils avaient Tourane, ils y feraient une ville imprenable. ... « L'ambassadeur semblait demander l'appui des missionnaires français, moyennant quoi le gouvernement anglais aiderait la Société des Missions Etrangères pour établir un collège général à Pulo-Pinang. Les procureurs de Macao semblaient gagnés à la cause anglaise (il y avait alors à Macao comme procureur M. Létondal, qui fut le fondateur du collège général). M*=r La Bartette faisait au projet de nombreuses objections. D'ailleurs les Anglais n'eurent pas d'ennemis plus acharnés que les Portugais de Macao. f*j Foulon, Louis-René, d'Avranches, parti de Londres en 1799, procureur à Macao : mort en février i 805. \TT, 7


— 58 — à laquelle on ne s'attendait assurément pas et qui probablement va faire bien du bruit. Ne voilà-t-il pas que le fameux M. Dayot, qui autrefois a demeuré ici si longtemps au service du Roi de Cochinchine du temps que M°r d'Adran était encore à E+óng-nai, et qui s'en alla à cause de quelque mécontentement qu'il eut envers le Roi, ne voilà-t-il pas, dis-je, que ce Monsieur vient [1042 d'arriver à Tourane depuis environ dix jours ? Il est envoyé par le gouverneur de Manille et monte la corvette espagnole appelée la Princesse Royale. Il y vient pour une négociation bien importante, dit-on, savoir pour une association de commerce à former entre le Roi de Cochinchine et ledit gouverneur de Manille pour l'utilité des deux nations. Раиса intelligenti. Il faut que le mystère de l'ambassade anglaise auprès du Roi de Cochinchine ait été découvert par les puissances de l'Europe ; car M. Dayot porte pour nouvelle que la guerre est déjà déclarée depuis dix mois entre la France et l'Angleterre, que toute l'Europe suit le parti de la France et que l'Angleterre se trouve toute seule. Il porte encore pour nouvelle que cette année on attend à Manille l'arrivée de deux escadres, une française et l'autre espagnole. Le gouverneur de Manille informe le Roi d'ici du dessein des Anglais d'avoir un port en Cochinchine et lui suggère de ne pas le leur accorder. De plus, comme on craint à Manille qu'à l'arrivée des deux dites escadres on n'y manque du riz, M. Dayot demande à en acheter; le Roi a déjà donné la permission à M. Dayot d'aller à F>ông-nai et d'en charger son vaisseau. Il parait que le Roi goûte cette association proposée par le gouverneur de Manille. . . . (r) [Archives M-E, 802, p. 1041-1042.]

XLI. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, (datée, d'une autre main « de 1806 ou 1807 »). Monsieur, J

[85 3 J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 2 février 1806 ; je suis on ne peut pas plus sensible à votre souvenir. En 1802, quand je me suis décidé à me fixer en Cochinchine et à y passer le reste du temps que j'ai à vivre, je ne connaissais pas bien le fond du Roi. Je le croyais plus sincère, ou du moins moins faux. Je me suis fié à toutes ses

(*) Dayot devint bientôt odieux a Gia-long, auquel on rapporta qu'il était un agent des Anglais. C'est ce que nous apprend une lettre de M. Audemar, missionnaire en basse Cochinchine, adressée, le 6 juin 1808, au procureur des Missions Etrangères à Macao [Archives M-E, 801, p. 1253].


[

belles promesses et à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée. De plus je voyais la France dans un état qui ne me donnait nulle envie d'y retourner. Mais à présent le Roi est bien changé. Quoiqu'il me témoigne toujours beaucoup d'amitié, je ne suis pas content de la manière dont il parle de notre sainte religion, et je crains bien qu'au premier jour il ne cède aux instances de plusieurs mandarins qui l'engagent à persécuter les chrétiens. Malheureusement je n'ai pas de quoi me tirer de ce pays avec ma famille, 854] n'ayant aucune connaissance dans l'Inde et ne sachant où aller : c'est ce qui me force à rester dans ce pays. Le Roi craint beaucoup les Anglais; il se conduit bien mal à leur égard. Quoiqu'il dise que MM. Abbott et Maitland lui doivent une grande somme, il est bien vrai que c'est lui qui est redevable à ces Messieurs. Je lui ai dit quelque chose à cet égard, mais il ne veut pas rendre ce qu'il tient (l). [Archives M. E., 312, p. 853-854.

XLII. — Lettre de M. Chaigneau a M. Létondal, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES A MACAO,; DE Hu'È, LE 6 JUIN 1807. Monsieur, [1191J J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je suis bien sensible à l'intérêt que vous daignez bien prendre à moi et à ma famille. S'il y avait quelques troubles dans ce pays, j'en profiterais volontiers. M. de la Bissachère vous racontera en détail l'état actuel de la Cochinchine et du Tonquin. Les peuples y sont dans la plus grande misère. Le Roi et ses mandarins vexent le peuple de la manière la plus révoltante ; la justice est à prix d'argent; le riche peut impunément attaquer le pauvre, parce qu'il est sûr avec de l'argent d'avoir la justice pour lui, de sorte que je regarde la Cochinchine comme un malade qui a une forte crise, où la crise emporte le malade ou bien opère un changement dans sa maladie. Je vous suis infiniment obligé de la complaisance que vous avez eue de remettre 70 piastres à M. Berri. Je les ai rendues à M81 de Veren. [1192] Le Roi demande bien souvent des nouvelles de Messieurs Dayot et désire bien qu'ils viennent en Cochinchine.

i1) Vers cette époque on voit, dans les lettres des missionnaires, que l'on craignait en Cochinchine que les Anglais, qui voulaient s'établir a Tourane ou au Cap Saint.lacques, ne prissent occasion de cette conduite de Gia-long à leur endroit pour faire un coup de force en Cochinchine. XII, 7


— Во — Je me recommande à vos prières ainsi que ma famille, et ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect et le plus sincère dévouement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. A Hué, le 6 juin 1807. [Archives M-E, 801, p. 1 191-1 192.]

XLIU. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal. PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DU 12 MAI 1808. Monsieur, [1237J Je profite de cette occasion inattendue pour vous réitérer les assurances de mon profond respect et ma reconnaissance de l'intérêt et de l'amitié que vous m'avez toujours témoignés, et vous prier de me continuer cette amitié qui m'est bien précieuse. Comme Monseigneur de Veren et ces autres Messieurs de Cochinchine vous auront certainement marqué les nouvelles de ce pays, je ne les répète pas. Pour ce qui est de la religion, je crois bien que pendant le règne de ce Roi actuel les missionnaires et les chrétiens seront assez tranquilles, quoique ce prince ne l'aime pas plus que ses mandarins ; pour les femmes, elles sont toutes contre et font peut-être plus de mal que les mandarins. [1238) Je crains bien que le règne actuel ne soit pas de longue durée. Il y a plusieurs partis de révoltés, principalement dans le Tonquin. Jusqu'à présent ils ont été battus et dispersés dès qu'ils ont commis quelques actes d'hostilité ; mais ces partis existent toujours, et ils sont considérables. Tous les peuples sont dans la plus grande misère. Le Roi accable le peuple de corvées et de travaux sans les nourrir ni les payer ; de plus il exige toutes les contributions, et ne pardonne rien. Les mandarins vexent et pillent le plus qu'ils peuvent; [dans] tous les procès et plaintes portées, les mandarins ne jugent que quand ils ont ruiné les deux parties, de sorte que le royaume est dans un état de crise qui ne peut pas durer, les vexations sont trop criantes. Le temps nous apprendra le reste. Que là-dessus et en tout la sainte volonté de Dieu soit faite. Je me recommande à vos prières ainsi que ma petite famille, et ai l'honneur d'être, avec la plus grande considération et le plus profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. [Archives M-E, 801, p. 1237-1238.]


— 61 — XLIV. — Lettre de M. Audemar (•), DE COCHINCHINE, LE 28 AVRÍL l8l I (2) . 11 y a à peu pres un an et demi que M. Dayot fit naufrage et se noya tout près d'ici avec sa femme et une vingtaine d'autres personnes. Ce fut bien sa faute, car il était tout près d'un petit port lorsque la première tempête d'automne le surprit en mer. Cette tempête était affreuse. Ses gens voulaient gagner le port; mais lui, insensé qu'il fut! que fit-il? Il menaça le sabre en main de trancher la tète à celui qui tenait le gouvernail, s'il faisait tant que de diriger le bateau vers le port. Ainsi bientôt il fut submergé. Sept personnes environ d'entre l'équipage purent se sauver à la nage. Qu'il est à craindre qu'il ne soit mort comme il a vécu, en impie ! M. de Forsans vient de mourir aussi, et il est mort en réprouvé ; au moins nous n'avons aucune conjecture pour croire qu'il ait pu sauver son àme (3) — [Archives M-E, 801, p. i 342.J

XLV. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DE HuÊ, LE 30 MAI 1812. 1

1365J Vous verrez par les lettres de Monseigneur de Véren et de ces Messieurs l'état déplorable de cette pauvre mission. Peu à peu les missionnaires y meurent et vieillissent, et il n'en vient point de nouveaux. L'état déplorable où est la religion dans toute l'Europe et principalement en France, ne laisse entrevoir aucune espérance de secours en missionnaires. Quoique je n'aie pas l'honneur d'être missionnaire, je suis aussi attaché de cœur et d'esprit que si )e l'étais réellement ; je prie le bon Dieu de tout mon cœur d'avoir pitié de ces pauvres chrétiens, [ 1 366 j et j'espère que la divine Providence ouvrira quelques voies pour relever ces missions de la chute qu'elles sont au moment de faire.

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i

(M Audemar, Jean-Joseph, de diocèse de Toulouse, incorporé a Digne, parti de Rome en 1804, à l'âge de 47 ans, pour la Cochinchine, sacré évêque d'Adran [ne pas confondre avec MSrPigneau de Béhaine, ni avec M. Doussain] et nommé coadjuteur de Cochinchine en 1818, mort le 8 août 1821. (ž) Sans doute à M. Baroudel ou à M. Létondal, procureurs à Macao. (3) Au sujet de la mort de M. de Forçanz, voir la lettre du P. Clément Marie a Caprauna, missionnaire en Cochinchine, à M; Létondal ('?), procureur à Macao, datée de « Ben nghé in Cocincina d. 20 junii an. 1811 » [Archives M-E, 801 p. '351-1353] • « 1354] In Hue hoc anno Dominus Fossant mortuus est. Non benè vixit, et neque benè ex hac vitâ decessit. Filios quos reliquit, ex Regis mandato U\m"s ac Rmus Verensis curare debebit. Ille enim veluti tutor a Rege constitutus fuit. . . » M8r La Bartette, l'évèque de Véren, continuait à jouer auprès des Français résidant en Cochinchine le rôle qu'avait rempli MSr Pigneau de Béhaine, rôle d'ami, de guide et de soutien. xit. 1


Que la sainte volonté de Dieu soit faite et que son très saint nom soit béni et adoré par toute la terre. . . . [Archives M-E, Soi, p. i 365-1 366.] XLVI. — Lettre de M. Chaigneau a M. Baroudel ('), PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DE HuÊ, LE 3 JUIN l8 1С. 1

1471 J'aurais bien désiré pouvoir rendre quelques services à M. Joze Ribeiro. J'ai fait, ainsi que M. Vannier, ce que j'ai pu, mais infructueusement. Dans ce pays-ci, il n'est plus possible qu'aucun navire européen y vienne : ce sont tous les jours de nouveaux movens de vexation poussés à l'excès, ce capitaine vous le dira. Pour moi je ne puis plus y tenir, et j'attends avec grande impatience que quelques navires français viennent ici, afin d'en profiter pour retourner dans ma patrie. Le Roi est très faible de santé et pourrait bien manquer au premier jour, ce qui occasionnerait [1472J bien du changement dans le gouvernement — A Hué, Cochinchine, le 3 juin 1819. [Archives M-E, p. 1471-1472.] XLV11. — Lettre de M. Vannier a M. Baroudel, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DU I 5 JUIN [819. [1477J Je suis bien charmé que Monsieur de Kergariou soit persuadé qu'il n'a pas dépendu de moi de ce que son expédition n'ait pas eu tout le succès qu'il en pouvait attendre. Assurément j'aurais désiré, et n'avais rien tant à cœur, que de lui faire avoir une audience du Roi. Mais les intrigues de la Cour et la défiance du prince héréditaire a fait que l'on a pas réussi, s'excusant sur les lois du pays et de ce que ce Monsieur n'avait point de lettres du Roi de France pour le Roi, ni du ministre pour le ministre d'ici, disant que l'on ne savait comment le recevoir, etc., etc. Quelle ingratitude pour un prince qui doit aux Européens, surtout aux Français, la conquête de son pays ! Je vous avoue que, depuis cette époque, M. Chaigneau et moi nous sommes bien dégoûtés de la Cochinchine, et que nous allons prendre des moyens pour en sortir et nous en retourner dans notre chère patrie. De plus le prince héritier présomptif parle déjà de persécuter notre sainte religion Ensuite [il] fit entendre que, si on ne persécutait pas les chrétiens, c'était par égard pour nous deux, mais que cela ne devait pas être, qu'on devait, si nous avions du mérite C1) Baroudel, Jean-Jacques-Louis, du diocèse de Besançon, parti le 2 mai 1816, procureur à Macao ; directeur au Séminaire de Paris en 1830. Il se retira de la Société des Missions Etrangères en 1837.


- 63 dans le rovaume, nous récompenser et nous permettre de nous en aller, ce qui peut signifier aussi en cochinchinois nous renvoyer. D'après cet exposé vous voyez bien, Monsieur, que si le Roi venait à mourir, il serait bien difficile que nous restions davantage en Cochinchine. [1478 Ce n'est pas que politiquement nous ayons à nous plaindre du prince, car il nous fait toujours toute l'amitié possible et nous donne souvent des marques de considération sur presque tous les mandarins. . . . [Archives M-E, 801, p. 1477-1478.] XLVIII. — Lettre de M41' La Bartette a M. Baroudel, procureur des missions etrangeres à macao, de Hue, le 5 juin 1820. . ...Í1495] Notre bon roi Gia-long est mort [ 1 496 j aussi vers la fin du mois de janvier dernier. . . . Son fils est entièrement occupé à gagner le cœur de tout le monde, afin de s'affermir bien vite ; car il y a encore bien du monde qui ne le voit pas de bon œil sur le trône : on aimerait beaucoup mieux avoir le fils du prince qui alla autrefois en France. . . . .L'an passé il y eut encore deux vaisseaux de Bordeaux qui vinrent ici, l'un appelé le Henri, commandé par M. Ré (d), et l'autre la Rose, commandé par M. Hardy. Ils y sont demeurés environ trois mois, après quoi ils sont partis, l'unie 13, et l'autre le 14 novembre. M. Chaigneau est parti avec toute sa famille, les deux époux et six enfants. Ils se sont embarqués sur le Henri, sur lequel était M. Jeantet. M. Ré comptait. ... à l'Ile-de-France. . . . louer en s'en allant un navire qui serait venu ici vers le mois d'avril ou le mois de mai pour y acheter du sucre. . . . Ces deux vaisseaux sont venus ici avec la recommandation du gouvernement français et une lettre du ministre de la Marine pour le Roi nouvellement décédé. . . . [Archives M-E, 801, p. 1 495-1 496. XLIX. — Lettre de M. Vannier a M. Baroudel, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DU 13 JUILLET 182O. 1

.... 1487J Monsieur Chaigneau l'an dernier a obtenu du Roi un congé pour deux ans. Il est parti avec toute sa famille pour s'en retourner en Europe, et je crois bien qu'il ne reviendra plus, mais un de ses enfants, pour rapporter au Roi les effets dont il l'a chargé. Il ne reste donc plus que moi ici de tous ceux des Français qui lui ont aidé à conquérir son pays. Encore, si j'avais eu le temps de retirer les dettes qui me sont dues en Cochinchine et au Tonkin, je serais aussi parti avec ma famille, mais ce sera pour l'année prochaine, ayant Rey.

xu.


- 64 pris 80.000 francs d'intérêt dans un armement sur un navire de 800 tonneaux que l'on m'expédiera de Bordeaux dans le mois de janvier prochain, et qui, je crois, sera ici en mai, à moins que quelque événement imprévu, comme la guerre avec les Anglais, n'y mette obtacle. L'Empereur de la Cochinchine a succombé à sa maladie, est mort le deux lévrier dernier. Le vingt-sept mai, on l'a porté en terre en grande cérémonie. Heureusement que sa mort n'a causé jusqu'à présent aucune révolution dans ce pays. Si son successeur se comporte toujours de même, il pourra s'attirer la confiance des mandarins qui n'étaient pas pour lui avant la mort du Roi. Il n'a encore rien dit ni rien fait depuis qu'il règne, concernant notre sainte religion. Il faut espérer qu'il pensera plus mûrement à ce sujet qu'il ne faisait avant de régner. Quant à moi, à mon particulier je ne me plains point de lui ; il me fait toujours un très bon accueil et cause très souvent familièrement avec moi. Je crois que les conseils que son père lui a donnés avant de mourir et ses dernières volontés qu'il lui a laissées par écrit, fait qu'il se comporte d'une manière toute différente de celle qu'il faisait espérer — [1488] Comme ici nous n'avons aucune nouvelle d'Europe, je vous prie de vouloir bien nous les marquer par le retour du porteur Hué, 13 juillet 1820. (Reçue le 21 juillet.) [1489] P. S. — Au moment que je finissais ma lettre, le Roi m'envoie dire d'écrire à Macao pour tâcher de faire venir un médecin ici, avec la vaccine, car il veut l'établir dans son pays et sauver les malheureux que la petite vérole enlève tous les ans dans son royaume, se chargeant de tous les frais, et de récompenser celui qui la portera ('). Mais comme j'ai vu que cela lui aurait beaucoup coûté et que peut-être aucun n'aurait voulu venir, je lui ai proposé M. Despiau pour aller la chercher, qui est depuis longtemps en Cochinchine, et un des médecins du Palais. Le Roi a consenti et lui a donné un papier pour se rendre à Macao et la chercher; les moyens de se la procurer, les dépenses que cela pourra occasionner, le Roi se charge de tout. M. Despiau est aussi chargé d'acheter quelques paquets de biscuits, verres, etc. Ce pauvre Monsieur a reçu l'ordre de partir aussitôt et de s'embarquer sur la somme chinoise qui part demain matin, de sorte qu'il n'a pas eu le temps d'en informer Monseigneur de Yéren, qui sûremeut lui eût donné une lettre de recommandation pour vous. Heureusement que les lettres des missions se trouvaient ici. Je m'empresse à vous les faire parvenir par ce Monsieur, en vous priant de tâcher de l'aider dans ses commissions, car c'est un pauvre bon homme qui se recommande à vos bontés.... ("Archives M-E, 801, p. 1487-1489.] I1) Cette lettre nous présente Minh-mang sous un jour particulier; les autres documents sont moins favorables à son sujet. Il est curieux de voir que ce prince eut le premier l'idée d'introduire officiellement la vaccine dans son royaume.


65 L. — Lettre de M111' La Bartette a M. Baroudel, PROCUREUR A MACAO, DE HuÊ, LE 13 JUIN 182I.

!

[1515) J'ai reçu avec bien de la joie les deux lettres que vous avez eu la bonté de m'écrire en différents temps, par la voie de M. Despiau que le Roi envoya l'an passé pour lui apporter la vaccine, qu'il désirait depuis longtemps. Enfin il a reçu ce qu'il désirait, et il paraît, suivant ce qu'on m'en a dit, que cela réussit assez bien. M. Despiau est un bon homme qui n'a pas inventé la poudre. . . . qui ne voit guère plus loin que son nez. . . . 15 16) II y a un mois que le navire la Rose, parti de Bordeaux, est arrivé ici .... M. Chaigneau, qui s'en était retourné avec toute sa famille, vient de revenir ici avec femmes et enfants, excepté deux enfants qu'il a laissés en France dans des collèges royaux. Il a, dit-on, obtenu la dignité de consul qui lui donne 12.000 francs de revenu annuel. Il a apporté une lettre de Louis XVIII pour le Roi de Cochinchine avec des beaux présents. Il a été d'abord bien accueilli par le Roi et les mandarins. Après qu'en arrivera-t-il? Videbitur infrà.... Je crains beaucoup que M. Despiau ne soit un jour la cause de la perte de l'àme de ces deux petits enfants qu'il a amenés de [15 17) Macao avec lui. Il y en a qui disent qu'il les a offerts au Roi, disant qu'il les avait achetés. Vous avez donné des piastres à M. Despiau, avec des écrits que vous lui avez fait faire; je crains qu'il ne soit longtemps à les rendre. Si avant qu'il fût parti, j'avais pu savoir que c'était lui qui devait être chargé de nos lettres, je n'aurais assurément pas manqué de vous écrire un mot pour vous prévenir qu'il n'était pas bon de lui faire des avances. Je ne sus la chose qu'après qu'il était parti.... [Archives M-E, 801, p. 15 15-15 17.]

LI. — Lettre de Mgr La Bartette a M. Breluque ('), DU 27 JUILLET 182I . .... Notre ancien Roi Gia-long est mort, il y a plus d'un an et demi, et le fils qu'il avait désigné dès son vivant pour lui succéder est monté sur le trône. Il n'est pas ami des chrétiens, il s'en faut de beaucoup, pas même des Européens. On voit bien qu'il ne souffre qu'ils viennent en son royaume que par politique et paraît peu se soucier de leur commerce ; il arrive aussi bien souvent

11) Breluque, Antoine, du diocèse de Besançon, vicaire général de Chartres, confesseur du Roi, directeur au Séminaire des Missions Etrangères en 1815. supérieur de 1820 à 1823, date où il se retira ; il mourut en 1832, âgé de 82 ans. MI, 7


— 66 — que dans leurs achats et ventes, ils ne sont pas d'accord. Je crains que quelque beau jour ils ne viennent à casser les verres. Nos compatriotes s'en iront, et on fera payer l'écot à ceux qui auront resté. . . . [Archives M-E, 747, p. 830.] LU. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, DE HuÊ, LE 2 AOÛT l82I. [819J Monsieur, Nous espérions avec impatience l'arrivée de M. Despiau, et cela pour plusieurs raisons ; mais enfin le 5 mai il est entré dans ce port après une traversée de seize jours, nous a apporté les effets des missions, avec le missionnaire qui a débarqué et passé comme une connaissance de ce Monsieur. Il se trouve aujourd'hui dans une chrétienté près d'ici, attend une occasion favorable pour se rendre à Saigon. Quant aux effets, on les a fait passer à leur destination. J'ai aussi reçu les deux lettres dont vous avez bien voulu m'honorer, la première en date du 12 février et la dernière du 17 avril. La première m'apprend que le seňor Alcantara a renoncé à la navigation, a vendu son navire et s'en est retourné en Europe. J'en suis lâché, parce qu'il aurait pu faire quelques voyages en Cochinchine, mais il n'était pas propre pour la navigation ni pour le commerce. Il serait bien à désirer que le commerce de Macao puisse se renouveler en Cochinchine. L'ancrage, qui était autrefois très cher, a été diminué de moitié, et l'on ne doit plus de présent ; mais ce dernier article n'est jamais bien exécuté, car pour obtenir les différents papiers dont on a besoin pour vendre ou acheter, on ne les obtient pas facilement s'ils ne sont accompagnés de quelque présent en argent. Je vous suis bien sensiblement obligé delà peine que vous vous êtes donnée pour me transcrire toutes les nouvelles d'Europe. Je vois avec peine que notre chère patrie n'est pas plus tranquille que toutes les autres. Monsieur Chaigneau, qui vient d'arriver ici avec sa famille, m'a confirmé les nouvelles que vous avez eu la bonté de me donner. Ce cher Monsieur a été nommé par le Roi de France consul en Cochinchine, jouit des émoluments attachés à cette place, et compte rester ici quatre ou cinq ans, si le commerce avec la France peut avoir lieu. Comme l'on comptait en France que je devais m'en retourner cette année, on l'a comme presque forcé de revenir ici, afin qu'il y eût toujours auprès du Roi de Cochinchine un de nous deux. Malgré la bonne volonté de Louis XVIII, je crois que l'on aura bien de la peine à y établir le commerce, surtout avec avantage, car le gouvernement ne désire avoir aucunes relations avec les nations européennes, qu'il craint, et n'est habitué à faire le commerce qu'avec les Chinois, à qui il fait éprouver des vexations de toutes espèces.


''7 Vous saurez aussi que le Roi de France a écrit par M. Chaigneau au Roi de Cochinchine et lui envoyé des présents, qu'il n'a acceptés qu'après bien des pourparlers, et ce n'est qu'en menaçant de nous en retourner dans notre patrie qu'il a consenti à recevoir la lettre et les présents. Il était toujours dans l'incertitude ou du moins voulait bien faire semblant d'ignorer que ce tut réellement une lettre du Roi, et cela, je crois, pour n'être point en correspondance avec la France, dans la crainte qu'on ne demandât dans cette lettre quelque établissement en Cochinchine pour les Français, à qui il n'en donnera pas plus qu'aux autres nations, malgré les obligations qu'il doit à la France et aux Français qui l'ont servi, desquels il tient son pays. Il répond au Roi, lui envoie aussi des présents. [820J Comme l'arrivée de M. Chaigneau ici a changé mes projets, qui étaient de m'en retourner cette année avec ma famille et cela pour tout à fait, je n'ai demandé au Roi qu'un congé de deux ans pour aller visiter ma famille, et de n'amener avec moi que deux garçons pour leur faire donner de l'éducation, laissant mon épouse ici avec mes autres enfants. Le Roi ne l'a pas jugé à propos, me faisant dire par le grand mandarin des étrangers d'attendre ici le retour du vaisseau la Rose qui devait rapporter la réponse de sa lettre, et que si c'était véritablement une lettre du Roi, qu'il [sic] eût envoyé des ambassadeurs en France, et que c'eût été moi qui serait chargé de les conduire : paroles fausses, et pas un mot de vérité, sur lesquelles je ne compte pas, connaissant trop bien mon homme pour pouvoir y compter; cependant je me vois comme presque forcé d'acquiescer à sa demande, mais au retour de ce navire, s'il n'exécute pas sa promesse, au lieu de m'en retourner avec deux enfants, je partirai pour une bonne fois avec toute ma famille. Je sais d'ailleurs par l'oncle du Roi que ce qui l'a empêché de me laisser partir, c'est qu'il ne pouvait pas, moi partant, remettre cette lettre et ses présents à d'autres qu'à moi, et que cela eût occasionné des dépenses, se croyant obligé de me défrayer du voyage, étant envoyé par lui auprès de notre bon roi Louis XVIII. Voilà le tin mot, ce qui marque bien de l'avarice de notre nouveau Roi. Avec cela il a la qualité d'être très politique et très faux, car on m'a assuré que c'était à ceux à qui il faisait plus de politesse qu'il aimait le moins. Plusieurs mandarins de lettres et de guerre de mes amis, et des premières classes, m'ont assuré qu'il n'avait confiance en personne, pas même en eux ; qu'il se défiait de tout le monde. Cela ne marque pas un cœur droit et généreux ; mais ce que je sais, c'est qu'il commence à se faire haïr de mieux en mieux. Je n'augure rien de bon pour son règne. Je suis sensiblement affligé de la mort de Félix Dayot qui était de mon pays et qui était venu en Cochinchine avec moi en 1789. J'ai demandé à M. Despiau s'il avait reçu tous les sacrements. II n'a pu rien me répondre de positif là-dessus, et m'a laissé dans l'incertitude pour son salut ; c'est ce qui me fait encore plus de peine ('). i1) Au sujet de la mort de M. Dayot, voir plus loin la lettre de M. Baroudel, du 26 janvier 1822.


- 68 Je vous remercie des confitures et fruits que vous m'avez fait le plaisir de m'envoyer. Sur le navire la Rose qui nous a amené M. Chaigneau, il est arrivé trois missionnaires. Monseigneur de Véren sûrement vous parle de ces Messieurs (l). Ce navire est parti pour Manille et doit revenir ici au mois de septembre. La somme (-) qui a apporté M. Despiau ici, à qui je remets cette lettre, emporte deux autres que l'on m'a envoyées pour vous faire passer. Vous en recevrez sûrement quelque autre de Manille par l'occasion de la Rose, à qui je remettrai à son retour ici les deux que vous m'avez envoyées pour l'Europe. Je vous prie de vous ressouvenir de moi dans vos saintes prières et au saint sacrifice, et veuillez bien agréer ici l'assurance des sentiments les plus distingués avec lesquels. J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Philippe Vannier. P. S. — Monseigneur d'Adran est bien malade, l'on désespère même que sa santé se rétablisse. [Archives M-E, 747, p. 819-820.]

LUI. — Lettre de M. Taberd(3) à M. de la Bissachère, DU 8 OCTOBRE 182I. .... Je n'ai pas vu M. Chaigneau depuis le premier jour que je débarquai chez M. Vannier; mais il a eu bien de la misère pour faire connaître sa mission. M. Borel, subrécargue, de qui nous n'avons qu'à nous louer pendant la traversée, va rester quelques années en Cochinchine. Il pourra rendre des services à la mission et je crois qu'il est bien disposé. . . . [Archives M-E, 747, p. 839.]

(!) D'après une lettre de M°r La Bartette en date du 27 juillet 1821, adressée à M. Breluque, ces trois confrères arrivés par la Rose étaient M. Ollivier, qui passa au Tonkin, et MM. Taberd et Gagelin, qui restèrent en Cochinchine [Archives M-E, 747, p. 830.] (2) Jonque ou navire. P) Taberd, Jean-Baptiste, du diocèse de Lyon, parti pour la Cochinchine le 7 novembre 1820, évèque d'Isauropolis et vicaire apostolique en 1830, mort à Calcutta le 31 juillet 1840, âgé de 46 ans. Ses dictionnaires annamite-latin et latin-annamite, qui ne sont que l'utilisation des dictionnaires de Mó'1' Pigneau de Béhaine, ses Argumenta rectœ rationis, ont rendu son nom célèbre.


- «9 LIV. — Lettre de M. Chaigneau a M. Breluque, DU 10 OCTOBRE 182 I. 84 1 j Monsieur, Je suis, grâce à Dieu, heureusement arrivé en ce pays ainsi que toute ma famille. Mais malheureusement j'ai trouvé l'ancien Roi mort et son fils sur le trône, ce qui m'a fait bien de la peine, car je n'ai pas les mêmes espérances avec lui que j'aurais eues avec son père. Pour notre sainte religion, on prétend qu'il ne l'aime pas, mais je ne crois pas qu'il ose persécuter : il est trop politique et trop timide pour cela ; de sorte que je ne puis vous rien dire encore sur cet article. Il n'est pas aimé des mandarins, au moins d'une grande partie. A la mort de son père il a brusqué bien des usages par le grand désir qu'il avait de régner, ce qui a indisposé les vieux mandarins de son père qu'il a presque disgraciés. Le peuple même, qui est extrêmement superstitieux et qui tient aux anciens usages, a, à ce que l'on m'a dit, murmuré sur ce qu'il s'est établi de suite dans le palais. Il n'y a pas encore assez longtemps que je suis de [842] retour ici pour être bien au fait des affaires. Peu de personnes osent parler ; il faut se bien connaître pour dire ce que l'on pense. J'espère que l'année prochaine je pourrai vous rendre un compte plus exact des affaires. Des quatre missionnaires que vous aviez envoyés à bord de la Rose, M. Geland a saigné du nez : bien vite il voulait s'en retourner par le bateau du pilote qui nous a sortis de la rivière de Bordeaux. Ensuite à la mer nous avons trouvé un navire hollandais qui revenait à Amsterdam; il demanda au capitaine à s'en retourner, ce que le capitaine ne crut pas pouvoir lui permettre. Ensuite il est resté à Batavia où il ne fera pas long séjour. Il regrette Saint Roch. Monseigneur de Véren et ces autres Messieurs vous parleront des affaires de la mission, qui vient de faire une grande [perte] par la mort de Mër l'évèque d'Adran (') qui était à la tète du collège. Cela doit bien embarrasser Mer de Véren, jusqu'à ce qu'il ait un de ses nouveaux missionnaires assez instruit de la langue pour pouvoir enseigner. Je suis on ne peut plus reconnaissant de toutes les bontés et toutes les honnêtetés dont vous m'avez comblé pendant mon séjour à Paris. Je ne l'oublierai jamais et ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance. [843] Je vous prie d'assurer tous ces Messieurs de mon profond respect. Je me recommande, ainsi que ma famille, à vos prières, et vous prie de me croire, avec toute l'estime, la considération et le respect possible, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. Hué, le 10 octobre 1821. [Archives M-E, 747, p. 841-844.] (') II s'agit de M. Audemar. XII,


LV. — Lettre de M£r La Bartette et de M. Jarot (') AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS, DE COCHINCHINE ("), LE J OCTOBRE ET LE 12 OCTOBRE I 82 I . [835] Du 12 octobre. Le Roi est parti de son palais le 15 de cette 90 lune (3) pour se rendre au Tonquin, à l'effet de se faire couronner par les envoyés de l'Empereur de Chine selon les usages du pays. Il sera de retour à la dernière lune où finit le deuil du Roi son père. M. Chaigneau a pris le prétexte d'accompagner Sa Majesté jusque dans cette province [836] pour pouvoir avoir la facilité de nous rendre visite. Hier il est arrivé chez nous après midi, et aujourd'hui il est retourné au Phu-xuàn après dîner. Nous avons été charmés de sa rencontre : c'est la première fois que nous avons pu le voir depuis son arrivée qui a été vers le commencement de mai. Le Roi le reçut avec beaucoup de démonstrations de bonté, et donna aussitôt ordre à son trésorier de lui payer ses appointements arriérés, c'est-à-dire depuis son départ jusqu'à son retour. Le 15 septembre dernier, M. Borel a écrit une lettre très honnête et très obligeante à M^r de Véren en réponse à une de Sa Grandeur, dans laquelle ce Monsieur dit: « J'ai demandé au Roi, par l'entremise de Messieurs Chaigneau et Vannier, la permission de rester dans ce pays pour y traiter d'affaires commerciales, ce qui vient de m'ètre accordé. Il me sera donc possible de pouvoir vous être de quelque utilité, soit pour faire passer vos ordres, vos commissions ou vos lettres en France, soit pour toutes autres choses, et je vous assure que ma maison de Bordeaux, Messieurs Balguerie, Serget et Cie, ainsi que moi, nous aurons un véritable plaisir de faire quelque chose qui puisse vous être agréable. » M. Borel reste donc. Le Roi a reçu les présents de Sa Majesté Très Chrétienne et lui en envoie à son tour. Quoiqu'il n'aime pas notre sainte religion, il est bien politique, d'où l'on peut présumer que, s'il veut devenir persécuteur, ce ne sera pas de sitôt. ... Si les relations de commerce existent entre la France et la Cochinchine, elles faciliteront le passage des nouveaux missionnaires qui, en abordant dans ces parages, devront avoir grand soin de ne rien faire paraître qui puisse les faire reconnaître par les payens comme maîtres de la religion. Nous vivons dans un temps où il faut plus s'observer qu'auparavant, et Monseigneur d'Adran, l'ancien, malgré tout son crédit, faisait débarquer les nouveaux missionnaires à l'incognito. . . . [Archives M-E, 747, p. 835-836 ] i1) Jarot, Balthasar, du diocèse de Besançon, incorporé à Quimper, parti le 29 janvier 1792, missionnaire et provicaire en Cochinchine, mort le 22 mai 1823, âgé de 60 ans. (-) Une lettre du même M. Jarot, datée du 15 octobre, trois jours après celle-ci, tut écrite à Co-viru, chrétienté près de la citadelle actuelle de Quàng-tri [Archives M-E, 747, p. 849]. (3) Le 10 octobre 1821.


— 71 — LVI. — Lettre de M. Chaigneau à M. de La Bissachère, DE HUÊ, EN 182 I . 1

[845 Monsieur, Moi et ma famille sommes heureusement arrivés dans ce pays tous bien portant. Mais malheureusement à mon arrivée j'ai appris la mort de l'Empereur; j'ai trouvé son fils Chi E>am sur le trône. Pour mon particulier il m'a très bien accueilli; il a même pleuré avec sanglots en me parlant de l'amitié que son père avait pour moi ; il m'a rapporté plusieurs choses que son père avait dites de moi avant sa mort. Mais ce bon accueil ne m'a point séduit: je le crois, d'après ce que j'ai vu et ce que l'on m'en a dit, très faux, et il n'y a guère à compter sur lui. Il est très orgueilleux ; les mandarins de lettres, très adulateurs, lui ont assuré qu'il était un grand lettré, de sorte qu'il se croit un grand seigneur. Il tient ses mandarins encore plus strictement que son père. Il cherche à se faire craindre, mais il n'y réussit pas et il a beaucoup d'ennemis dans [846] les anciens mandarins de son père. Tous ses serviteurs, quand il n'était que prince, sont actuellement en faveur, tandis que les anciens mandarins de la garde ont beaucoup tombé. Tous les mandarins disgraciés par son père ont presque tous été réhabilités et même ont des grades supérieurs. De plus, à la mort de son père il a été bien pressé de prendre les rênes du gouvernement et de s'établir dans le palais de son père. Pour cela il s'est pressé de faire transporter son père dans la pagode de la reine en attendant le jour de l'enterrement. Vous connaissez les idées superstitieuses des Cochinchinois, qui ne diffèrent guère des Tonquinois, de sorte que vous sentez bien que cela ne doit pas le faire estimer et lui fait des ennemis. Je ne suis pas encore assez au fait des affaires du gouvernement pour donner des renseignements certains. Voilà le Roi parti pour le Tonquin pour son couronnement. Les ambassadeurs de l'Empereur de Chine doivent être arrivés au Tonquin. S. M. a assuré qu'elle serait I847I ici dans le commencement de la 12e lune (janvier). Ma femme et mes enfants vous saluent bien profondément. Moi, je vous réitère mes remerciements pour toutes les bontés et toutes les honnêtetés dont vous m'avez comblé pendant mon séjour à Paris. Je me recommande à vos prières ainsi que ma famille, et suis, avec la plus grande considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. P. S. — Je vous prie d'assurer tous ces Messieurs de mon profond respect. [Archives, M-E, 747, p. 845-847.]

XII,


LVII. — Lettre de M. Baroudel, PROCUREUR DES MISSIONS ÉTRANGÈRES À MACAO, À M. VANNIER, DU 26 JANVIER 1822. .... [33] M. Davot, qui était déjà malade avant de quitter Manille, avait eu, m'a-t-on dit, la précaution de se confesser avant de partir. C'est ce qu'il y a de plus [34J consolant ; car ici on put à peine lui donner l'extréme-onction. Il y a partout des gens sottement prudents et trop peu chrétiens qui craignent d'épouvanter le malade en lui faisant voir le prêtre. Il paraît que ce Monsieur a laissé de quoi vivre à ses enfants, car sa demoiselle vient de faire un très bon mariage. Elle a dû épouser, au mois de septembre, M. Viznanos. l'aînéd'une bonne famille de Manille. C'est un jeune homme très estimable, qui parle français aussi bien que nous, ayant été élevé chez les missionnaires de Pondichéry. Il passe en Europe avec son épouse, étant l'un des députés des Iles Philippines pour les nouvelles affaires. Assurément les électeurs ont fait là un bon choix ; mais je plains M. Viznanos d'une semblable commission. Il m'avait marqué, et la Rose aura pu vous dire, que tout est tranquille à Manille (*).... [Archives M-E, 318, p. 33-34.] LVIII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Baroudel, procureur des missions etrangeres à macao, de Hué, le 25 juin 1822. .... [1543J La frégate du Roi la Cléopàtre a aussi envoyé quelques effets avec M. Imbert (2). Comme aussitôt que Sa Majesté sut l'arrivée de cette Г1; Cette lettre est certainement une réponse à la demande de renseignements formulée par Vannier : on a vu l'inquiétude de ce dernier au sujet des derniers moments de Dayot, dans la lettre qu'il écrivait à M. Baroudel le 2 août 1821. Le Dayot dont il s'agit ici est donc bien le compagnon des Chaigneau, des Vannier, venu au secours de Gia-long sur les instances de Mër d'Adran. Il y eut |Archives M-E, 801, p. 1342] un autre Dayot qui mourut misérablement dans un naufrage (voir supra? p. 61). Dans une lettre du 5 juillet 1792, adressée au procureur des Missions Étrangères à Macao, M?1' d'Adran parle des deux frères Dayot. Le jeune se rendait à ce moment a Manille pour les affaires de son frère. Ms1" d'Adran prie le procureur de le loger à la procure. Il dit : « Ce jeune homme a des talents, parait avoir de la conduite, aime le travail et a le caractère doux et honnête. La chose qui lui manque peut-être le plus, est d'être plus instruit sur ce qui regarde la religion.... » [Archives M-E, 801, p. 461]. Les services que les frères Dayot ont rendus au Roi de Cochinchine paraissent avoir été d'ordre purement commercial. Les Archives du Séminaire de Paris, vol. 312, renferment un bon nombre de lettres d'eux [signées souvent J. M. et Félix Dayot], mais ce ne sont que de courts billets traitant d'affaires d'argent. (2) Imbert, Laurent-Marie-Joseph, du diocèse d'Aix-en-Provence, parti le 20 mars 1820, missionnaire au Sseu-tch'ouan, évèque de Capse et vicaire apostolique de la Corée en 1837, décapité pour la foi à Sai-nam-to, près de Séoul, le 21 septembre 1839, à l'âge de 42 ans.


frégate, il m'envoya de suite à Tourane, de sorte que j'ai réussi à débarquer M. Imbert et les effets. Je ne crois pas que personne en ait eu connaissance. . . . mais je crois que cette voie devient bien difficile .... Le souverain actuel n'aime pas notre sainte religion..». [1544] L'ancien Roi était franc, et l'on pouvait compter sur ce qu'il disait, au lieu que l'Empereur actuel ne dit pas ce qu'il pense, est très politique et a toujours quelques portes de derrière. Il craint les Européens et ne voudrait avoir aucune communication avec les nations d'Europe. Il gouverne assez bien son peuple qui a beaucoup moins de corvées que du temps de son père, il est généreux avec ses soldats et ses mandarins, mais il est très exigeant sur le service. . . . [Archives M-E, 801, p. 1543-15 44.] LIX. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DE HUÊ, le 20 JUILLET l822. .... Il a été bien consolant pour moi d'apprendre de vous que mon ancien ami Félix Dayot, avant de partir de Manille pour Macao, avait eu la précaution de se confesser et de mettre ordre à ses affaires ; qu'ensuite il avait reçu l'extrème-onction. Ce n'est pas ce que M. Despiau m'avait dit, quand je l'interrogeais sur la mort de cet ami. Il faut avoir perdu la foi ou être bien mauvais chrétien pour priver par de sottes craintes un catholique des derniers secours de notre sainte religion. D'après plusieurs lettres que ce cher ami m'avait écrites de Manille, il me laissait cependant à entendre qu'il n'était pas fortuné, que ce qu'il avait gagné dans ses voyages « d'Acapuleo » à peine avait suffi à le mettre au devant de ses affaires, et je crois, d'après ce que l'on m'en a dit, que son épouse était plutôt une femme du monde que de ménage. Je suis charmé que sa demoiselle ait fait un si bon parti, car je m'intéresserai toujours à tout ce qui a rapport à ces deux défunts amis. . . . [Archives M-E, 801, p. 1547.]

LX. — Lettre de Mgr La Bartette à M. de La Bissachère, à Paris, DU 29 DÉCEMBRE l822. I867J Hue, le 29 décembre 1822. .... La frégate qui a amené ici M. Imbert, a resté à Touron. Le capitaine ou le commandant de la frégate désirait beaucoup de passer du côté de la Cour ; mais le Roi ne le lui a pas permis, il a seulement envoyé M. Chaigneau avec ordre que personne de la frégate ne viendrait ici. Le commandant, qu'on


- 74 disait être un bien brave homme, n'a pas dû être bien content de cela. Après avoir séjourné quelques jours à Touron, il a levé l'ancre et s'en est allé. M. Imbert a bien eu de la peine à sortir de la frégate à cause d'un très grand nombre d'espions que le Roi avait [868] envoyés à la suite de M. Chaigneau, et c'est par les soins de ce Monsieur qu'il a pu descendre. Il est arrivé au Collège le grand jour de Pâques, et il y a resté jusque vers l'Assomption de Notre-Dame. Après il est parti pour le Tonquin. . . . [Archives M-E, 747, p. 867-868. j

LXI. — Lettre de M. Chaigneau à M. Baroudel, procureur des missions etrangeres à macao, de Hue, le 23 mai 1823. 1554J Nous attendons avec grande impatience le navire français le la Rose. D'après les lettres que j'ai reçues, il a dû partir de Bordeaux en juillet 1822; il doit passer à Batavia et à Manille avant de venir ici. Nous espérons, M. Vannier et moi, profiter de son retour pour rentrer dans notre patrie, où je désire finir mes jours plus tranquillement qu'ici. Je n'ai été absent que moins de deux ans, mais à mon retour ici j'ai trouvé de bien grands changements. Le fils qui gouverne actuellement ne vaut pas son père, quoiqu'il se croie beaucoup plus savant et lettré. Le souverain actuel n'est pas aimé comme l'était son père ; il a éloigné de lui les anciens serviteurs de son [1555 j père pour placer ses anciens domestiques, qui sont actuellement tous en place. Je ne crois pas ce royaume tranquille pour longtemps ; je crois qu'il y aura sous peu une révolution. . . . [Archives M-E, 802, p. 1554-1555.]

LXII. — Lettre de M. Chaigneau a M. de la Bissachère, DIRECTEUR AU SÉMINAIRE DE PARIS, Ie1' DU NOVEMBRE 1 823. j

(

8 S7

Hué, Ier novembre 1823.

Monsieur, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 23 juin, et j'y ai vu avec bien du plaisir que vous jouissiez d'une bonne santé. Pour moi et ma famille, nous nous portons tous très bien, quoique bien tristes de voir comment vont les affaires à la Cochinchine, où il n'y a pas lieu d'espérer que l'on puisse rien faire sous ce nouveau gouvernement. Les


dernières volontés du feu Roi ne sont pas respectées ; ses anciens et fidèles serviteurs sont au rebut ; M. Vannier et moi ne jouissons plus de la même considération, le Roi a l'air de se méfier de nous. Il est entouré de nouvelles figures qui remplacent les anciens serviteurs, qui ne se gouvernent que sur la figure du chef. Ils voient que le Roi n'a pas pour nous la même considération que son père, et ils font de même. Pour notre sainte religion, je crains bien qu'elle ne fane au lieu de fleurir. Quelles grandes pertes elle vient de faire ! Monseigneur de Véren vient de mourir, et je crois que le chagrin est une des principales causes de sa mort. Nous avons aussi perdu peu de temps auparavant M. B. Jarot. Voyez l'état où se trouve cette pauvre mission. M. Tomassin est faible, et il a une vilaine maladie; il crache souvent le sang. Si le bon Dieu n'envoie un prompt secours, il y a bien à craindre |888| qu'elle ne perde beaucoup. Le souverain actuel ne l'aime pas : on m'a même rapporté qu'il avait parlé de renvoyer tous les missionnaires européens et de persécuter les chrétiens. Il n'en sera que ce que le bon Dieu a décidé ; que sa sainte volonté soit faite ! Ce malheureux père P. Thàt, pour qui j'avais tant d'amitié et de considération, qui paraissait si bien le mériter, était-il à présumer que cet homme eût failli aussi grièvement ? Sa conduite est tout opposée à celle qu'il tenait cidevant ; c'est un diable déchaîné qui fait plus de mal qu'il n'avait fait de bien. Il est cause qu'une grande partie des chrétientés de ce district ont presque abandonné la religion. Le bien se fait lentement, mais le mal va bien vite. Cet homme s'est monté parce que l'on a voulu le relever et le tirer de l'abîme où il se noyait. Il est actuellement déchaîné contre notre sainte religion et ne cherche qu'à la faire mépriser. Il a eu l'audace d'aller prévenir un des factotums du nouveau Roi que j'avais envoyé de France trois missionnaires et les avais introduits dans le royaume, et que j'en avais introduit un autre qui est venu par la frégate de guerre la Calipso qui est venue à Tourane, et il a demandé des soldats pour les aller arrêter. Ce colonel lui a répondu qu'il ne pouvait arrêter personne sans ordre du Roi('). Voilà où en sont les choses. (') Ce prêtre indigène, pour qui M. Chaigneau avait eu tant d'affection, était originaire de la chrétienté de Cô-viru, près de Quâng-tri. Après son apostasie, qui fit perdre à la Mission quelques rizières que lui avait léguées un riche chrétien, il fut nommé ông doi, commandant de compagnie, et périt misérablement en mer pendant un voyage qu'il taisait pour le compte du Roi de Gochinchine. M. Taberd en parle plusieurs fois dans ses lettres, entre autres dans une lettre du 27 février 1827 : a L'officier ou sergent Thàt, jadis prêtre et même encore prêtre quoiqu'il porte le sabre, a d'abord perdu sa place il y a quelques mois et avait été condamné à recevoir 80 coups de rotin. Il a pu à force d'argent éviter ce terrible châtiment, mais il n'a pas profité de cette circonstance pour rentrer en lui-même. Au contraire il a cherché à pouvoir l'obtenir de nouveau. Voilà que le Roi l'envoie sur un de ses navires jusqu'à Singapore et lui a promis que, s'il gérait bien les affaires, il pourrait recouvrer sa place et même augmenter son grade. » [Archives M-E, 747, p. 94g.] N.II. -


- 76 Quoiqu'il y ait un missionnaire cochinchinois ici, il est très rare que nous puissions assister à la messe : il est toujours très éloigné. Le défaut de présence de Msr de Véren dérange tout. Ces Messieurs vous donneront des détails sur la mission. [889] J'espère bien ne pas rester plus d'un an de plus dans ce maudit pays. Il n'y a pas moyen d'y tenir, je crois que je deviendrais fou. Ma santé s'est très altérée depuis que je suis revenu et j'attends avec grande impatience le moment heureux où je pourrai le quitter pour aller finir mes jours dans mon pays, dans la paix et la tranquillité et loin des affaires, car je n'ai aucune espérance de rien obtenir du souverain actuel. Je vous prie de présenter mes respects à tous vos Messieurs. Je me recommande, ainsi que ma famille, à vos prières, et suis bien sincèrement, avec respect et une grande considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, J. B. Chaigneau. (*) [Archives M-E, 747, p. 887-889.] LXIII. — Lettre de M. Taberd à MM. les directeurs du Séminaire des Missions Étrangères, de 1823. .... Le départ de MM. Chaigneau et Vannier va nous laisser bien seuls, et sans aucun appui humain ; mais si Deus pro nobis, quis contra nos est? Heureusement, je pense, la Providence est venue à notre secours en fournissant à M. Chaigneau une occasion de révéler au Roi que nous étions dans son pays. Le Roi venait de recevoir une lettre en latin, il désirait la faire traduire ; il a appelle ces Messieurs et ses interprètes, mais ils n'ont pu le faire. Alors M. Chaigneau a demandé la permission de nous l'envoyer ; nous l'avons traduite et le Roi a témoigné sa satisfaction. II a demandé à ces Messieurs s'il y avait longtemps que nous étions dans son royaume : ils ont répondu pas très longtemps. . . . [Archives M-E, 747, p. 894.] LXIV. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, procureur des missions etrangeres à macao, de Hué, le 22 juillet 1824. . ...[158.9J Vous serez sans doute surpris de recevoir cette lettre d'ici, tandis, comme j'ai eu l'honneur de vous marquer l'an passé, que nous devions, mon ami Chaigneau et moi, nous en retourner avec nos familles sur le navire t1) La suscription de cette lettre porte deux cachets, l'un à l'encre noire : « Colonies par Bordeaux » ; et l'autre plus bas, rond, à l'encre rouge: « juin 22 1824. »


— il — la Rose dans notre chère patrie. La guerre à laquelle nous ne nous attendions pas, survenue entre la France et l'Espagne, nous a empêchés d'accomplir nos désirs, ne voulant pas courir les risques d'être pris; et pour nous en retourner cette année avec plus de sûreté, nous avons chargé Monsieur Borel, subrécargue du navire la Rose, de nous prêter un bâtiment neutre pour venir nous chercher ici, qui à cette époque n'est pas encore arrivé, mais de qui nous avons eu des nouvelles de Singapoure, qui sont pour nous très satisfaisantes, puisqu'il nous annonce que tout en Espagne est pacifié, mais que Louis XVIII était à toute extrémité. Que le bon Dieu daigne avoir pitié de notre pauvre France, et que cette mort n'y cause aucune révolution ! L'an passé nous avons eu le malheur de perdre notre respectable prélat, Monseigneur de Véren, qui est passé à une meilleure vie le six août. Sa mort nous a pénétrés d'une vive douleur, étant liés d'amitié et de respect depuis nombre d'années avec notre vénérable pasteur. . . . [1590) Comme vous savez, Monsieur, que l'homme propose et que Dieu dispose ; et qu'il pourrait bien arriver, que malgré tous nos beaux projets de départ, nous soyons encore retardés un an ici. . . . Il paraît que notre Roi de Cochinchine pense plus mûrement qu'il ne faisait ci-devant au sujet de notre sainte religion, puisque la persécution dont il avait indirectement menacé les chrétiens est restée là. ... [Archives M-E, 801, p. 1 589-1 590. J

LXV. — Lettre de M. E. Chaigneau à M. Baroudel. PROCUREUR DES MISSIONS ETRANGERES À MACAO, DU 13 OCTOBRE 1825. 1

1 1 197 Manila, le 13 octobre 1825. Monsieur, Je vous prie de m'excuser si, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, je vous écris aujourd'hui pour vous demander quelques renseignements concernant l'état actuel de la Cochinchine où je suis appelé à résider sous peu en qualité de consul de France, en remplacement de M. Chaigneau, mon oncle, que vous connaissez, je crois, assez particulièrement. La position dans laquelle vous vous trouvez me donne à espérer que vous pourrez m'instruire complètement de ce qui a rapport à mon admission en ce pays, et l'obligeance avec laquelle vous accueillez depuis longtemps les Français m'encourage à attendre de vous une réponse un peu détaillée. Je me trouve à Manila depuis peu de jours sur le navire le Larose, capitaine Beck, et j'y ferai probablement un 1 1 198] séjour de deux ou trois mois. XII, T


- 78 Si, en me répondant, vous jugiez convenable de vous servir de moi pour remplir vos commissions pour la mission de Cochinchine, comptez sur moi, Monsieur, ainsi que dans toutes les occasions qui pourront se présenter dans la suite. Permettez-moi aussi, Monsieur, de vous demander la faveur d'entrer avec vous en une correspondance suivie et de vous assurer que j'en serai fort reconnaissant. Agréez l'hommage du respect et du dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très dévoué serviteur, E. Chaigneau. Consul de Francia para Cochinchina, passagero à bord de la fregata Larosa, à Manila. [Archives M-E, 312, p. 1197-1198.}

LXVI. — Lettre de M. Baroudel, procureur À Macao, à M. E. Chaigneau, DU 3 NOVEMBRE 1825 (1). [307 1 J'ai reçu avec plaisir votre lettre du 13 octobre dernier, et vous me trouverez facilement disposé à continuer avec vous la correspondance que j'entretenais avec votre excellent oncle. Mais, Monsieur, je ne sais pas trop comment vous allez être reçu en Cochinchine : MM. Chaigneau et Vannier n'étaient plus à la Cour lorsque les vaisseaux du Roi y sont arrivés, de sorte que M. de Bougainville se trouva passablement embarrassé, n'ayant autour de lui que des espions et des interprètes sur qui il ne pouvait compter. Il espérait mieux réussir que ceux qui sont venus avant lui ; mais les défiances du potentat asiatique vont toujours en augmentant ; il n'a pas voulu recevoir les présents qu'on lui apportait et a refusé constamment de donner audience à M. le capitaine. M. Borel qui arriva là en même temps sur le Courrier-de-la-Paix (-), et qui était déjà connu dans le pays, a reçu l'ordre de ne pas aller à la ville royale ; seulement on lui a permis de faire le commerce au port, et en quittant la Cochinchine, il a emmené jusqu'à Singapour un nouveau [308] missionnaire (i) Brouillon. (-) D'après une lettre de M. Borel à M. Baroudel, de Manille, le 9 novembre 1824, le Courrier-de-la-Paix était le nom du bateau que commandait M. Borel [Archives M-E, 312, p. 1183]. On dit dans la même lettre que de Bougainville était alors à Manille avec deux frégates, parties de Brest en mars dernier pour faire le tour du monde, et qu'il se proposait de relâcher en Cochinchine.


- 79 que la frégate avait débarqué et qui était recherché par les mandarins. Si ce malheureux Roi osait faire à sa guise, il ne souffrirait aucun étranger dans ses états ; mais il éprouve contradiction de la part de quelques grands mandarins qui n'ont pas tout à fait oublié les services que nos Français ont rendus à ce pays. Cependant vous ne trouverez probablement aucun compatriote en arrivant, et je vous envoie des lettres que vous pourrez mieux que moi diriger à leur adresse. . . . Est-il vrai que nous allons avoir un consul de France à Canton ? Je souhaite que votre arrivée à votre destination ne donne point d'ombrage à Sa Majesté cochinchinoise : il est à croire que ce qui lui fait le plus de peur, c'est la vue des vaisseaux de guerre. [Archives M-E, 318, p. 317-318]


TABLE.

i 3 4 5 6 6 9 Г2 14 15 18 19 20 23 24 25 25 28 28 29 29 30 31 32 32 35 35

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INTRODUCTION I. — Edit de 1774 sur la Religion chrétienne II. — Lettre de M. La Bartette à M. Alary, du 24 juillet 1780 ... III. — Lettre de M. La Bartette à M. Blandin, du 13 avril 1784. . . IV. — Lettre de M. Longer à M. Blandin, du 13 avril 1784 .... V. — Lettre de M. Le Roy à M. Blandin, achevée le 6 décembre 1 786. VI. — Lettre de M. Sérard à M. Blandin, du 31 juillet 1786 .... VII. — Lettre de M. La Bartette à M. Blandin, du 23 juin 1786. . . VIII. — Lettre de M. La Bartette à M. Descourvières, en partie du 10 juillet, en partie du r;r août 1786 IX. — Lettre de M. Longer à M. Blandin, en partie du 26 juillet 1786, en partie du 3 mai 1787 X. — Lettre de M. Doussain à M. Blandin, du 6 juin 1787 .... XI. — Lettre de M. Doussain à M. Blandin, du 16 juin 1788. ... XII. — Lettre de M. Boisserand, du 11 août 1789 XIII. — Lettre de M. Lavoué à M. Boiret, du 10 octobre 1790. ... XIV. — Lettre de M. Liot à M. Boiret, du 8 janvier 1791 XV. — Lettre de M. Lavoué [à M. ?], du 20 février 1791 XVI. — Lettre de M. Le Labousse, du 16 juin 1792 XVII. — Lettre de M. Liot aux directeurs du Séminaire de Paris, du 18 juillet 1792 XVIII. — Lettre de M. Le Labousse à M. Boiret, du 26 juin 1793 ... XIX. — Lettre de M. Lavoué à M. Hody, du 31 juillet 1793 XX. — Lettre de M. Lavoué à M. Blandin, du 1" août 1793 .... XXI. — Lettre de M. Létondal, du 20 décembre 1793 XXII. — Lettre de M"' d'Adran, du 16 juin 1794 XXIII. — Lettre de M15' l'évêque de Gortyne, du 22 avril 1794 .... XXIV. — Lettre de M. Lavoué à MM. Boiret et Descourvières, du 13 mai 1795 XXV. — Lettre de M. Le Labousse à M. Létondal, du 22 juin 1795. . XXVI. — Lettre de M. Gire à MM. Boiret, Chaumont et Blandin, du 12 janvier 1796 XXVII. — Lettre de M'1 d'Adran au procureur des Missions Etrangères à Macao, du 1 2 juin 1 796 XVIII. — Lettre de M. Le Labousse à M. Blandin, du 25 avril 1797. . . XXIX. — Lettre de M. Chaigneau au procureur des Missions Etrangères à Macao, du 10 juin 1798 XXX. — Lettre de M. Liot, du 25 juin 1799 XXXI. — Lettre de M. Le Labousse aux directeurs du Séminaire de Paris, du 24 avril 1800 XXXII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Barisy, du 2 mars 1 80 1 . ... XXXIII. — Lettre de M. Barisy à M. Létondal, du и avril 1801

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XXXIV. — Lettre de M. Barisv à « Monsieur Létondal ou Marquini », du 16 avril 1801 XXXV. — Lettre de M. Le Labousse aux directeurs du Séminaire de Paris, du 20 avril 1801 XXXVI. — Lettre de Mgl La Bartette aux directeurs du Séminaire de Paris, du 27 juin 1801 XXXV11. — Lettre de M. Barisy à MM. Marquini et Létondal, du 16 juillet 1801 XXXVIII. — Lettre de M. Langlois à M. Boiret, du 3 septembre 1802. . . XXXIX. - Lettre de Mer La Bartette à M. Chaumont, du 17 septembre 1803 XL. — Lettre de M"1 La Bartette à M. Foulon, du 15 avril 1804. • XLI. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, de 1806 ou 1807. . XLII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, du 6 juin 1807. . . XLIII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, du 12 mai 1808. . . XLIV. — Lettre de M. Audemar, du 28 avril 181 1 XLV. — Lettre de M. Chaigneau à M. Létondal, du 30 mai 1812. . . XLVI. — Lettre de M. Chaigneau à M. Baroudel, du 3 jnin 1819. . . XLVII. — Lettre de M. Vannier à M, Baroudel, du 15 juin 1819. . • XLVI1I. — Lettre de Mffr La Bartette à M. Baroudel, du 5 juin 1820. . . XLIX. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, du 13 juillet 1820. . . L. —- Lettre de M"r La Bartette à M. Baroudel, du 13 juin 1821. . LI. — Lettre de M*r La Bartette à M. Breluque, du 27 juillet 1821. LU. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, du 2 août 1 821. ... LUI. — Lettre de M. Taberd à M. delà Bissachère, du 8 octobre 1821. LIV. — Lettre de M. Chaigneau à M. Breluque, du 10 octobre 1821. LV. — Lettre de M"1 La Bartette et de M. Jarot aux directeurs du Séminaire de Paris, du 7 octobre et du 12 octobre 1821. . LVI. — Lettre de M. Chaigneau à M. de la Bissachère, de 182 1. . . LVII. — Lettre de M. Baroudel à M. Vannier, du 26 janvier 1822. . LVIII. — Lettre de M. Chaigneau à M. Baroudel, du 25 juin 1822. . . LIX. — Lettre de M. Vannier à M. Baroudel, du 20 juillet 1822. . . LX. — Lettre de Ms'' La Bartette à M. de la Bissachère, du 29 décembre 1822 LXI. — Lettre de M. Chaigneau à M. Baroudel, du 23 mai 1823. . LXII. — Lettre de M. Chaigneau à M. de la Bissachère du i"1' novembre 1823 LX1II. — Lettre de M. Taberd aux directeurs du Séminaire de Paris, de 1823 ,.... LXIV. — Lettre de M. Vannier à M< Baroudel, procureur des Missions Etrangères à Macao, du 22 juillet 1824 LXV. — Lettre de M. E. Chaigneau à M. Baroudel, du 13 octobre 1825. LXVI. — Lettre de M. Baroudel àM.E. Chaigneau, du 23 novembre 1825.

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