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Écrire Juliette Ernst

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Née en 1900 à Alger, Juliette Ernst a été  la rédactrice, puis la direc­ trice de L’Année Philologique de 1929 jusqu’aux années 1990. Débutant son travail à L’APh aux côtés de Jules Marouzeau, qui en avait été le fondateur en 1926, Juliette Ernst participe au processus de moderni­ sation de la bibliographie qui traverse alors toutes les sciences et que soutient la Société des Nations. Juliette Ernst a ensuite suivi Jules Marouzeau dans un autre projet d’envergure internationale, la Fédération Internationale des associations d’Études Classiques, où  elle œuvre

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ANTIKE NACH DER ANTIKE ANTIQUITY AFTER ANTIQUIT Y

Écrire Juliette Ernst

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Écrire Juliette Ernst

Herausgegeben von Daniel Barbu, Constanze Güthenke, Karin Schlapbach, Thomas Späth und Adrian Stähli

comme secrétaire depuis sa fondation, en 1948, jusqu’en 1974. Avec ses deux carrières, elle dévoile en fait un même domaine de compé­ tences, que l’on peut résumer par la fabrique des relations internatio­ nales entre spécialistes des sciences de l’Antiquité.

Cette enquête retrace l’histoire de ces deux outils de coopération

internationale que Juliette Ernst a su conjuguer des décennies durant au profit des antiquisants du monde entier.

Ilse Hilbold est docteure en histoire antique de l’Université de Strasbourg et privat-docente de l’Université de Berne. Plusieurs de ses travaux portent sur l’histoire des sciences de l’Antiquité au XXe siècle et sur l’intégration des femmes dans le milieu académique. Elle s’intéresse aussi à l’histoire sociale et politique de la Rome antique.

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ILSE HILBOLD

Écrire Juliette Ernst Bibliographie et sciences de l’Antiquité au XXe siècle

ILSE HILBOLD

ANTIKE NACH DER ANTIKE ANTIQUITY AFTER ANTIQUIT Y

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Antike nach der Antike Antiquity after Antiquity

Herausgegeben von Daniel Barbu, Constanze Güthenke, Karin Schlapbach, Thomas Späth und Adrian Stähli

Band 1


Ilse Hilbold

Écrire Juliette Ernst Bibliographie et sciences de l’Antiquité au XXe siècle

Schwabe Verlag


L’étape de la prépresse de cette publication a été soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l’adresse http://dnb.dnb.de.

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0). © 2022 Schwabe Verlag, Schwabe Verlagsgruppe AG, Basel, Schweiz Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur. L’œuvre ne peut être reproduite de façon intégrale ou partielle, sous aucune forme, sans une autorisation écrite de la maison d’édition, ni traitée électroniquement, ni photocopiée, ni rendue accessible ou diffusée. Illustration couverture: Germaine Ernst, La Sieste, © Fondation Germaine Ernst, Pully (Juliette Ernst sur la pelouse du Télemly). Couverture: icona basel gmbh, Basel Conception graphique: icona basel gmbh, Basel Composition: 3w+p, Rimpar Impression: CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé 978-3-7965-4477-4 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-4527-6 DOI 10.24894/978-3-7965-4527-6 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabe.ch


Table des matières

................................................

7

Liste des abréviations (institutions) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

9

Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

11

1 Formation initiale de Juliette Ernst . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

21

1.1

D’Alger à Lausanne : 1910-1923

..............................

21

1.2

Paris, 1925-1927 : inaugurer une tradition étudiante suisse . . . . . . . .

40

1.3

Motivations parisiennes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

49

2 Sociabilités et cultures : 1927-1934 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

59

Remerciements

2.1

De Genève à Paris : la Société des Nations et le Foyer International des Étudiantes (1928-1930) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

62

2.2

Juliette Ernst au miroir de ses relations familiales (Paris-Lausanne) . .

68

2.3

Juliette Ernst et son cercle amical (Paris-Lausanne)

..............

77

3 Aux origines de L’Année Philologique (institutions et acteurs) . .

87

3.1

De la Revue des comptes rendus à L’APh : origines institutionnelles de la réforme bibliographique de Jules Marouzeau . . . . . . . . . . . . . . . .

3.2

Prosopographie de L’Année Philologique et de la Société des Études Latines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103

3.3

Conditions du recrutement de Juliette Ernst

91

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116

4 Épistémologie de la bibliographie – nationalismes, consensus et réforme (1929-1939) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123 . . . . 128

4.1

Les frontières politiques de la bibliographie d’études classiques

4.2

Jules Marouzeau et la Société des Nations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133


6

Table des matières

4.3

Juliette Ernst et le projet bibliographique de L’Année Philologique . . 143

5 L’international en héritage (1930-1946) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148

5.1

La pratique bibliographique

5.2

Les relations avec les communautés scientifiques allemandes et italiennes dans les années 1930 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156

5.3

À l’épreuve de la guerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171

5.4

Initiatives internationales

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201

6 La FIEC à ses origines : études classiques et humanisme de l’après-guerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 6.1

Bibliographie et documentation des sciences humaines au CNRS . . . . 221

6.2

Aux origines de la FIEC . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 237

6.3

La FIEC en pratique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 249

Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 291 Annexes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 299 Liste des archives consultées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 323 Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 329 Liste des illustrations

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 369

Index nominum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 371


Remerciements

La recherche que j’ai menée sur Juliette Ernst et l’histoire de la bibliographie au XXe siècle s’inscrit dans le cadre d’un projet intitulé Traductions helvétiques de l’Antiquité, initié par Thomas Späth et Stefan Rebenich au sein de l’Historisches Institut de l’Université de Berne et de son département d’histoire ancienne et d’histoire de la réception de l’Antiquité, et financé par le Fonds National Suisse. Cette recherche m’a ouvert les portes de la procédure d’habilitation à l’Université de Berne, dûment achevée au printemps 2021. À tous les acteurs institutionnels qui ont rendu possible ce travail, je souhaite adresser mes plus vifs remerciements. Écrire Juliette Ernst est un projet mené dans le cadre d’une cordiale stimulation intellectuelle qui m’a permis de vivre une expérience de recherche unique et réjouissante. Mon enquête, qui m’a conduite sur les traces ténues de Juliette Ernst et de son ambition d’internationalisation des sciences de l’Antiquité, a été encouragée à chaque instant par les directeurs du projet Traductions helvétiques de l’Antiquité, généreux dans leurs conseils comme dans leur amitié et efficacement secondés par les membres de l’Abteilung für Alte Geschichte und Rezeptionsgeschichte der Antike. Mentionnons, aux côtés de Thomas Späth et de Stefan Rebenich qui enseignent l’art d’aimer les exigences de l’histoire, Laura Simon, Severin Thomi, Seraina Ruprecht, Thomas Gartmann et Jasmin Welte, tous alliés précieux d’une réflexion sur l’Antiquité et ses lendemains. Au-delà du cercle bernois, nombreux sont ceux qui m’ont accueillie dans leur monde. Je pense d’abord à celles et ceux qui ont connu personnellement Juliette Ernst et qui me l’ont si bien racontée que j’ai parfois la fantaisie de croire que moi aussi je la connais. Merci à André Tchernia, à Margarita Vogel, Charlotte Mühlebach (†), Helga et Hans-Armin Gärtner, Jean-Marie Flamand, Ingrid Robbe-Grillet, Marianne Bammate, Pierre-Paul Corsetti (†), Pierre Petitmengin, Atsuko Hosoi. Comme mon travail a porté sur des institutions que Juliette Ernst et Jules Marouzeau ont fréquentées et même modelées, je dois beaucoup à celles et ceux qui m’ont décrit L’Année Philologique, la FIEC, la SIBC, la Société des Études Latines et l’Association Guillaume Budé dans leurs fonctionnements, passés et présents, et qui m’ont donné accès à des archives privées inédites ou raconté leurs fantômes : Marielle de Franchis, Dee Clayman, Paul Schubert, Jacqueline Champeaux (†), Gérard Freyburger, Jean-Louis Ferrary (†), Daniel Dayen. Les départements d’archives de l’Unesco, de la Société des Nations, de la


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Remerciements

Gosteli-Stiftung, de l’EPHE – pour ne signaler que les plus importants – , m’ont tous offert un confort de travail déterminant : merci à leur personnel, en particulier aux bibliothécaires et archivistes, remarquables dans leur efficacité et leur savoir. Enfin, dans ma quête d’une lecture historique de la vie de Juliette Ernst et celle d’une histoire des outils de la science, j’ai été soutenue et écoutée par des chercheurs experts, maîtres dans leurs domaines et dans bien d’autres, qui se sont montrés enthousiastes et curieux de l’approche que je proposais : Corine Defrance, Jürgen von Ungern-Sternberg, Christian Simon, Rebecca Rogers, Christopher Stray, Judith Hallett. À chacun, je voudrais adresser mes remerciements les plus sincères pour leur générosité. L’équipe éditoriale de la collection « Antike nach der Antike / Antiquity after Antiquity » chez Schwabe me fait l’honneur et le plaisir d’accueillir mon livre, qui est passé chez eux entre les meilleures mains, et le Fonds national suisse a accepté de soutenir financièrement sa publication. Je les en remercie vivement. Enfin, c’est vers mes proches et ma famille que je me tourne, eux dont la présence réchauffe mon cœur. À M.G. et notre fille Judith. I.H., Strasbourg, le 13 juillet 2021


Liste des abréviations (institutions)

AIBL : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1663ASEA / SVAW : Association Suisse pour l’Étude de l’Antiquité / Schweizerische Vereinigung für Altertumswissenschaft, 1948ASFU : Association Suisse des Femmes Universitaires, 1924-1993 CICI : Commission Internationale de Coopération Intellectuelle, 1922-1946 CIPSH : Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines, 1949CISH : Comité International des Sciences Historiques, 1926CIR : Conseil International des Recherches, 1919-1931 CIUS / ICSU : Conseil International des Unions Scientifiques / International Council of Scientific Unions, 1931-2018 EFR : École Française de Rome, 1875FIEC : Fédération Internationale des associations d’Études Classiques, 1948FISP : Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie, 1948IICI : Institut International de Coopération Intellectuelle, 1926-1946 IRHT : Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 1937SBC : Société de Bibliographie Classique, 1921-1948 SdN : Société des Nations, 1919-1946 SIBC : Société Internationale de Bibliographie Classique, 1948UAI : Union Académique Internationale, 1919-


Introduction

Au milieu des années 1970, un vent de nouveautés se mit à souffler sur L’Année Philologique (L’APh) : la Bibliographie critique et analytique de l’Antiquité grécolatine publiée depuis 1928 par Jules Marouzeau et façonnée par Juliette Ernst depuis presque aussi longtemps « by hands and by brain »1 voyait son processus de fabrication modifié par des ordinateurs de mieux en mieux adaptés aux contraintes éditoriales d’une bibliographie spécialisée. Cette histoire de l’informatisation de L’APh, qui a ses racines aux États-Unis et se nourrit d’expériences diverses avant d’aboutir à L’APh en ligne, a pour contexte un plus vaste mouvement au sein duquel se développent d’autres entreprises associant le numérique et les études classiques2. Mais c’est aussi l’une des dernières grandes étapes que connut Juliette Ernst, non sans mal, dans sa vie de bibliographe, elle qui avait travaillé depuis 1929 à la bibliographie emblématique des sciences de l’Antiquité que la Société Internationale de Bibliographie Classique (SIBC) publiait sous forme d’épais volumes à l’écriture serrée. Les réticences de J. Ernst à l’égard de l’ordinateur, qui étaient notoires parmi ses collaborateurs3, sont à mettre en lien avec sa conception de la bibliographie, qu’elle voyait comme « une école de conscience et d’exactitude »4 et que, dans son esprit, les outils technologiques mettaient à mal en remplaçant à certains endroits l’action manuelle. Le passage de L’APh à des techniques dans lesquelles l’informatique jouera un rôle prépondérant n’est cependant pas seulement le signe que J. Ernst avait surmonté ses craintes, ni que les contraintes économiques avaient fini par imposer une optimisation de la publication. Cela montre aussi que L’APh était un outil largement international que la communauté scientifique avait investi tant à l’intérieur, au sein de la SIBC et des rédactions, qu’à l’extérieur, où les attentes fortes des antiquisants interdisaient de manquer la modernisation qui se dessiL’expression est de Juliette Ernst, transmise par les témoignages de ses anciennes collaboratrices, Marianne Bammate et Ingrid Robbe-Grillet (Paris, 21 novembre 2015). 2 Varet 1983 pour un regard problématisé sur l’informatisation des disciplines humanistes et des bibliographies (table ronde) ; Cacaly & Losfeld 1990 pour un état des lieux des réalisations et des besoins en sciences de l’Antiquité (colloque) ; Poucet 2001 pour un aperçu des ressources et leur histoire à un niveau international. 3 Selon le témoignage de Pierre-Paul Corsetti (Paris, 22 janvier 2016). 4 Ernst 1981, p. XXX. 1


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Introduction

nait. D’une certaine manière, la communauté internationale avait pris en main le destin de L’APh, poussant à l’informatisation, tandis qu’il échappait à la directrice qui l’avait eu entre les siennes pendant plus d’un quart de siècle. Cette communautarisation de l’instrument bibliographique, qui relève d’une histoire de la réception des outils de travail scientifique, est somme toute plus philosophique qu’administrative ou légale, mais toujours est-il qu’elle avait été souhaitée et préparée par J. Ernst elle-même qui, en conscience, accepta finalement l’idée de la fabrication de L’APh par ordinateur5. Dans le contexte actuel de la généralisation de l’informatique et du numérique dans la pratique des sciences de l’Antiquité et de l’ensemble des sciences humaines, cette première phase d’informatisation de L’APh résonne comme des prémices aujourd’hui révolues dont un historien de la technologie pourrait se saisir. Dans le contexte de l’histoire de L’APh elle-même, cette informatisation est la suite nécessaire d’un travail de longue haleine qui prend ses forces dès les années 1920 dans la conviction que la bibliographie des études classiques est aux sources d’une collaboration internationale réussie et qu’elle en est même une des conditions essentielles. C’est cette histoire-là, celle de la montée en puissance d’un instrument de travail et des modalités de son succès auprès de l’ensemble de la communauté des antiquisants, que cet ouvrage se propose de faire, alors que les usages actuels d’outils numériques qui se sont multipliés ont modifié l’appréhension de la bibliographie et effacé l’importance qu’elle a eue au cours du XXe siècle. Car le champ de la bibliographie a été au carrefour de logiques variées, individuelles, collectives, nationales et internationales, qui toutes avaient en commun un objectif de rationalisation des sciences rendu nécessaire par l’augmentation de la production scientifique et l’inadéquation des outils existants pour en rendre compte selon des normes devenues plus exigeantes. Ce large investissement en faveur de la bibliographie se manifeste d’abord par la rédaction de comptes rendus critiques qui, depuis les universités nord-américaines et européennes, jaugent les publications bibliographiques, distribuant bons et mauvais points en fonction d’attentes en partie dictées par des traditions scientifiques locales en cours d’homogénéisation. Mais ce mouvement de modernisation a en fait dépassé le simple cercle des usagers de la bibliographie et, rassemblant des savants renommés, des bibliothécaires et des hauts fonctionnaires, il a entraîné la création d’organisations spécialement dédiées à l’entreprise bibliographique. En France, la Confédération des Sociétés scientifiques françaises voit le jour en 1919 ; au niveau supranational, la commission de bibliographie de la Société des Nations vient s’ajouter en 1922 à celles, entre autres, de l’Union Académique Internationale ou 5 Lettre de J. Ernst à H. Zehnacker, le 12 octobre 1990, p. 3 (Fonds Trésorerie SIBC) : « Je ne prétendrai pas que nous ayons été dès l’abord des enthousiastes de l’informatique ni même que nous le soyons devenus, mais nous en avons volontiers reconnu les avantages ainsi que la nécessité d’adopter une technique qui l’est dans la plupart des disciplines spécialisées ».


Introduction

du Conseil International des Recherches. À la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle, Marie Curie, Julien Luchaire et Waldo G. Leland ont lu et écouté Jules Marouzeau, et L’APh s’est construite en intégrant les recommandations formulées dès 1922 par la double Prix Nobel en physique et en chimie, concernant la centralisation et la coordination des travaux bibliographiques à l’échelle nationale et internationale. L’Année Philologique, qui est à l’avant-garde d’une plus vaste réforme du champ, sera donc périodique, analytique et critique, et deviendra « un ouvrage de lecture »6 au caractère encyclopédique, dont les nombreux renvois d’une rubrique à l’autre renseignent sur l’interpénétration des sciences de l’Antiquité. Pour répondre aux besoins d’information rapide et exhaustive que la communauté scientifique internationale appelle de ses vœux, L’APh pose les fondements d’une professionnalisation de la pratique bibliographique en confiant sa rédaction à des spécialistes des études classiques qui se démarquent des bibliothécaires de formation7. Au versant épistémologique de la bibliographie, dont témoigne un important corpus de recensions internationales, à son versant social, qui se manifeste par la professionnalisation de la bibliographie et son utilisation comme outil de carrière, s’ajoute encore une dimension politique. Dans un entre-deux-guerres marqué par le sceau des nationalismes, l’effort de réorganisation scientifique est en effet solidaire d’un engagement patriotique – engagement patriotique qui, dans la logique de l’internationalisme scientifique8, colore la circulation des savoirs et des techniques d’une compétition entre nations. L’argument du sens supérieur de la science se heurte à celui de la défense de la patrie, que L’APh applique rigoureusement dans ses relations scientifiques avec l’Allemagne, perçue désormais à travers le prisme de la rivalité. L’Année Philologique ne fonctionne donc pas hors du champ politique, et elle en subit à nouveau les répercussions lorsque la deuxième guerre mondiale éclate et lorsqu’à la sortie du conflit elle est refondée sur des bases plus internationales et humanistes, en concordance avec les objectifs de l’Unesco et du Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines (CIPSH) dont dépendait la Fédération Internationale des associations d’Études Classiques (FIEC)9. Sans doute cette histoire de L’Année Philologique, brossée ici à grands traits pour montrer son intégration dans un plus vaste système universitaire et institutionnel, n’aurait-elle pas vu le jour si le genre biographique n’avait pas connu un regain d’intérêt ces dernières années : le jugement de Pierre Bourdieu,

Ernst 1981, p. XXI. Sur la pratique documentaliste, cf. Fayet-Scribe 2000. 8 Sur l’internationalisme scientifique, cf. Schröder-Gudehus 1978, p. 7 et infra, Chapitre 4.1. 9 Sur l’histoire du CIPSH, voir Belloc 2007 ; sur celle de l’Unesco, Maurel 2006. Sur l’histoire de la FIEC et ses liens avec L’APh, cf. infra Chapitre 6. 6

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Introduction

qui mettait en garde contre « l’illusion biographique »10, a en effet été rééquilibré par des plaidoyers souvent fermes en faveur de la biographie, lieux possibles d’une recherche historique qui peut bien trouver dans les archives d’une vie ce qui fait structure dans une société donnée11. Les études consacrées au rôle et à la place des femmes au sein de l’Université – ou au sein d’autres domaines habituellement dominés par les hommes – ont par exemple largement investi cette forme d’écriture de l’histoire, en transformant la faible représentation des femmes en avantage heuristique12. Un modèle existait donc pour cette recherche qui s’attache à la figure de Juliette Ernst. Née le 12 janvier 1900 à Alger de parents issus de la bourgeoisie lausannoise et libriste13, décédée dans le canton de Vaud, à Lutry le 28 mars 2001, celle-ci a fait une longue carrière de bibliographe à L’APh : elle en a souvent été la seule rédactrice ; pendant la guerre, elle l’a délocalisée en Suisse, et dès 1948, elle a lié les intérêts de L’APh à ceux de la FIEC, où elle a siégé des décennies durant. Il ne s’agissait pour moi cependant ni d’écrire la biographie d’une femme de science exceptionnelle ou d’une « petite main de la recherche »14 – deux extrêmes dont J. Ernst se démarquait de toute façon par son profil – ni de Bourdieu 1986. Voir en France l’infléchissement de la biographie dans les années 1930, des suites du succès de « la longue durée » défendue par l’École des Annales, et jusqu’aux années 1970, au cours desquelles P. Nora et J. Le Goff (1974) se défendent « de la promiscuité des vulgarisateurs de bas étage, des plumitifs de l’historiette » (cités par Piketty 1999, p. 119, qui détaille par ailleurs les difficultés de la biographie). 11 Par exemple Levi 1989, p. 1326 ; Passeron 1990 ; Loriga 1996, p. 228 ; Heinich 2010. Plus généralement sur le genre biographique en histoire, cf. Jost 1995 qui signale que les débats historiographiques autour de la biographie, dont on pronostique régulièrement la fin ou la renaissance, oscillent entre « iconoclasme » et « idolâtrie » (récurrence de la thématique de la « périodicité pendulaire » des genres historiographiques chez Arnaud 1989 ; Le Goff 1989) ; Levi 1989 ; Damamme 1994 ; Piketty 1999 ; Loriga 2010… Voir aussi les travaux autour de la « Biographieforschung », présentés notamment dans Griese 2010, Fuchs-Heinritz 2010 ou Lutz et al. 2018. 12 Sur la biographie dans le champ de l’histoire des femmes, cf. Varikas 1988 qui signale l’ancienneté de son usage et ses fonctions édificatrices (exempla) et apporte un contexte historiographique et méthodologique à ce genre ; Perrot et al. 1986 et Sohn & Thelamon 1998 sur l’historiographie du champ en général. Les exemples de biographies de femmes sont nombreux et relèvent d’approches méthodologiques diverses, dont le présent ouvrage a largement profité, quoique parfois indirectement : Deuber Ziegler & Tikhonov 2004 (86 portraits genevois), Vinel 2013 (biographies et actions militantes collectives dans le milieu sidérurgique), Burguière & Vincent 2014, etc. 13 Sur l’Église libre et le milieu libriste suisse, cf. Issenmann 2007; Bastian 2016. Voir infra Annexe 1, « Vivre sans archives » (contexte familial). 14 Sur ces deux modèles historiographiques, cf. Fauvel et al. 2019, §3. On y classera – ou non – AA.VV. 2004a (femmes dans les sciences de l’homme), Fenet 2011 (parcours personnel et professionnel d’E. Bazin-Foucher), Fayet-Scribe 2012 (S. Briet, documentaliste), Davis 2017 (trois biographies au sein des Annales), de Chantal 2020 (portraits de douze « femmes d’exception »).

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Introduction

limiter mon propos à une nouvelle illustration des structures minorisantes, à présent bien connues, qui orientent les parcours professionnels féminins15. Certes, les modalités de l’intégration de J. Ernst dans le milieu universitaire, sur l’invitation expresse de Jules Marouzeau et sous sa direction, ont bien constitué un axe de réflexion important et un fil rouge pour le présent ouvrage, contribuant à une histoire du genre interrogeant la construction du masculin et du féminin dans et par les sciences. Mais ces éléments ont surtout permis de mettre en lumière les conditions d’émergence et d’existence d’une bibliographie dans le contexte des lendemains de la première puis de la deuxième guerre mondiale. Il apparaît ainsi que la place acquise par Juliette Ernst dans un système masculin a été autorisée par la nouveauté, au niveau institutionnel et administratif, de ses fonctions au sein d’une bibliographie récemment créée. Il apparaît aussi, par un traître effet de miroir, que l’oubli qui a touché J. Ernst à la fin de sa vie et qu’elle a en partie elle-même organisé, renvoie à celui dans lequel la discipline bibliographique était tombée après que les bases de la coopération internationale aient été consolidées16. De fait, la biographie de J. Ernst se confond avec celle de L’Année Philologique, qui lui a donné, « dans le domaine de l’Antiquité, un nom honorablement connu dans le monde entier »17 en échange d’un investissement personnel décliné sous forme d’un effort international tenace, avec une ouverture vers la Suisse, l’Allemagne puis le monde (qui manquait à cet instrument très parisien), et d’une persévérance inlassable dans la redéfinition de la philologie classique devenue, notamment grâce à elle, sciences de l’Antiquité18. Ainsi le prisme biographique facilite-t-il les rapports avec un champ historiographique neuf, l’histoire de la bibliographie, et un objet de recherche qui l’est tout

Voir en particulier Rennes 2005. Sur la mise en oubli des femmes, notamment par elles-mêmes, dans le champ universitaire, cf. les travaux de Londa Schiebinger qui utilise le concept d’agnotologie ; voir aussi Perrot 1998 et Sohn & Thelamon 1998. Sur la pratique d’effacement de la mémoire dont J. Ernst a été elle-même l’actrice et les archives reconstituées pour le présent travail, cf. infra Annexe 1. Voir, dans le courant de l’histoire des femmes savantes, les publications récentes autour de la vie de J. Ernst (Chiron 2020 ; F. Paschoud, à paraître dans un volume collectif anglo-saxon). 17 Ernst 1942-1944 (manuscrit sans pagination, Fonds Flamand). 18 Cf. Ernst 1949a, p. 124. Voir, sur l’amplitude du terrain de J. Ernst, le témoignage précoce que constitue une lettre à son fiancé, P. Tcherniakofsky, datée du 29 mars 1930, ParisMontpellier (Fonds Tchernia), alors qu’elle envisage de venir travailler à Montpellier : « Écoute, petit, n’oublie pas d’apporter des précisions sur les ressources de la bibliothèque de Montpellier. J’avais pensé t’envoyer la liste des périodiques, mais elle est si interminable qu’il serait plus court, je crois, que le bibliothécaire te donne la liste des revues dont il dispose pour l’antiquité grécolatine. Le terme est très large, car nous dépouillons aussi les revues de linguistique générale, d’égyptologie, d’hagiographie, d’archéologie byzantine – enfin tout ce qui, de près ou de loin peut intéresser l’étude du grec & du latin ». 15 16

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autant, l’histoire de L’APh19. Il présente également l’avantage non négligeable de donner un cadre chronologique et thématique à un récit nécessairement pluriel, relevant à la fois de l’histoire sociale, politique, transnationale et intellectuelle20. De la fonction quasiment auxiliaire de la biographie dans ce travail, il ne faudrait pas déduire que ce qui a directement trait à J. Ernst, à sa carrière, à son parcours personnel, n’a pas un intérêt heuristique déterminant. À titre d’exemples, on citera d’abord l’importance qu’a eue, pour L’APh puis pour la FIEC, l’expérience et l’ancrage suisses de J. Ernst, qui apporte en France, non pas seulement un bagage éducatif imprégné de traditions allemandes, mais surtout la diffusion très précoce, après la guerre, de notions et de pratiques humanistes de solidarité à l’égard de l’Allemagne vaincue. On citera ensuite, plus essentiellement, l’accès à des mécanismes de pensée complexes – en particulier pour ce qui concerne les nationalismes et leurs modalités depuis 1930 jusqu’à 1948 – qu’offrent des archives privées que l’historien n’était pas invité à consulter et qui constituent autant de verbalisations de l’esprit d’un temps dont on sait la polysémie. De fait, les archives, inédites et dispersées, qui couvrent les années de formation de J. Ernst à Lausanne et à Paris, celles de sa première intégration parisienne, de son séjour bâlois pendant la guerre, puis de son activité au sein de la FIEC, ont été interrogées en regard de témoignages des proches de J. Ernst et de consultation d’archives publiques et de sources imprimées (articles de presse, comptes rendus des séances de la Société des Études Latines, recensions de L’APh et publications de la FIEC). Toutes ces sources sont la condition d’existence du récit historique de la vie de J. Ernst, celui-là même qu’elle avait refusé de rédiger21 et dont elle avait elle-même organisé la difficulté en détruisant ou en faisant

Sur l’histoire de la bibliographie, voir cependant Hale 1970, Jasenas 1973 et Raabe 1990 qui constituent les seuls travaux, généralistes et quelque peu anciens, sur le sujet. Mentionnons encore Fayet-Scribe 2000 sur l’histoire de la documentation, où l’on trouvera certains éléments intéressant l’histoire de la bibliographie. Pour ce qui concerne l’histoire de L’APh, voir Hilbold et al. 2016 et Hilbold et al. 2017. Signalons aussi un mémoire de fin d’études rédigé pour l’obtention du statut de bibliothécaire par Ursula Bernhardt à l’issue d’un stage à L’APh, où elle a travaillé sous la direction de J. Ernst (Bernhardt 1987). Successeur de J. Ernst au secrétariat de la FIEC, François Paschoud a rédigé des nécrologies de J. Ernst et un exposé à l’occasion du cinquantième anniversaire de la FIEC, où l’on trouve des données intéressant l’histoire de la bibliographie (Paschoud 1997 ; Paschoud 2001a-2001d). 20 Le Goff 1988, p. 50 « [contestait] l’appartenance au genre biographique d’ouvrages […] où le personnage historique qu’on affecte de mettre au premier plan est noyé dans son environnement » : sans doute cette critique trouvera-t-elle des arguments dans la recherche développée ici, qui, précisément, n’a pas été pensée comme une biographie dans sa plus pure acception. 21 Témoignage d’A. Tchernia, 1er février 2016, Paris. 19


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détruire ses papiers personnels22, en fonction d’un positionnement partagé avec un grand nombre de femmes actives dans le monde académique et qui s’opposait à celui des professeurs masculins, membres de l’institution universitaire, pour lesquels il était naturel de léguer papiers et archives personnelles. Bibliothèques et archives conservent partout dans le monde de nombreuses correspondances de savants, mais aucun dossier vraiment conséquent ne porte le nom de J. Ernst. « L’Année Philologique, notre aventure »23, un article d’une dizaine de pages rédigé en 1981 pour célébrer la publication du cinquantième tome, constitue peut-être la principale concession que J. Ernst ait faite à ce positionnement, puisqu’elle y énumère des dates et y nomme ses relations, sous couvert toutefois d’une trame d’écriture liant toujours son destin à celui de L’APh, qui justifie et guide l’argument, effaçant sa propre trajectoire pour mieux montrer celle d’une œuvre collective. Contrariant l’anonymat que J. Ernst avait entretenu, dix-sept fonds d’archives publiques se trouvant en France, en Allemagne, en Suisse et en Italie, ont pourtant pu être exploités, convoquant aussi bien les correspondances de savants que leurs dossiers de carrière ou ceux des entreprises auxquels ils ont été associés24, et permettant ainsi un regard croisé sur la trajectoire de J. Ernst et celles de ses divers interlocuteurs. Onze fonds privés en possession des proches de J. Ernst ont également été reconstitués après qu’une enquête, reposant sur une petite brassée d’indices, ait permis d’identifier ceux qui, parmi les vivants, avaient connu de près J. Ernst. Retrouver ses nièces Margarita Vogel, Charlotte Mühlebach et Anne-Claire Schmid, ses héritières les plus directes, a ainsi constitué la première pièce du puzzle et a ensuite ouvert la possibilité de prendre contact avec Ajoutons que les papiers de Jules Marouzeau ont été détruits lorsque J. Ernst a refusé la proposition de sa veuve, qui voulait les lui donner. J. Ernst a de même refusé de prendre les papiers de Scarlat Lambrino, qui concernaient la bibliographie qu’il préparait pour la Collection de Bibliographie Classique et qu’il avait laissés à l’École Française de Rome (témoignage, dans les deux cas, de P.-P. Corsetti, Paris, par téléphone, 28 janvier 2016 et 25 février 2016). 23 Ernst 1981. 24 Les correspondances de savants consultées sont conservées notamment à l’Institut de France à Paris, à l’Istituto Nazionale di Studi Romani à Rome ou à la Bayerischen Staatsbibliothek à Munich. Les dossiers de carrière le sont au Staatsarchiv Basel-Stadt à Bâle pour Juliette Ernst et Walther von Wartburg, aux Archives de la Société des Nations à Genève pour J. Ernst, à l’École Pratique des Hautes Études pour Alfred Ernout et Jules Marouzeau, aux Archives nationales pour J. Ernst et J. Marouzeau. Les fonds versés par le CNRS qui concernent L’APh sont conservés aux Archives nationales, ceux qui concernent la coopération internationale bibliographique de la CICI le sont aux Archives de la Société des Nations à Genève et à celles de l’Unesco à Paris. Quant aux fonds concernant la Nachkriegshilfe développée à l’Université de Bâle après 1945, ils sont conservés au Staatsarchiv de Basel-Stadt et, aux Archives diplomatiques à La Courneuve, ce qui relève des relations diplomatiques franco-suisses d’après-guerre ou l’occupation française en Allemagne. Pour plus de détails, cf. infra Annexe 1 et Hilbold 2019b. 22

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les anciens collègues de J. Ernst à L’APh25, de rassembler les dernières traces matérielles de son travail bibliographique26 et de consulter, témoignage rare s’il en est, la correspondance de leur « Tante Juliette » avec son fiancé, que conservait André Tchernia, le fils de Paul Tcherniakofsky. Ce corpus d’une centaine de lettres, qui couvre les années 1928 à 1934, renseigne, sous le voile de l’intime, sur les conditions qui ont mené J. Ernst à développer sa spécialisation bibliographique pour défendre la coopération internationale. Celle-ci est ensuite particulièrement documentée par les archives de la SIBC et de la FIEC, qui, toutes deux, donnent à voir l’imbrication des réseaux de coopération internationale, où J. Ernst, à la suite de J. Marouzeau, opère comme dénominateur commun entre CIPSH, FIEC et SIBC. Enfin, dans une démarche reprenant les principes de l’oral history, plus de vingt-cinq entretiens ont été menés avec ceux qui ont vécu et travaillé aux côtés de J. Ernst, parfois quelques mois avant leur propre disparition. Ces témoignages et archives ont ainsi permis de dérouler une histoire, nécessairement fragmentaire, et un récit, nécessairement reconstruit, sur près d’un siècle : de 1910, lorsque J. Ernst débute à Alger sa formation scolaire, à 1993, lorsqu’elle quitte définitivement Paris et son métier de bibliographe. Il est vrai cependant que la grande force de l’œuvre bibliographique de J. Ernst tient à sa réaction face à l’internationalisme scientifique, ce qui a fait porter l’essentiel de l’étude sur les années 1925 à 1955, quand J. Marouzeau pose les fondements de sa réforme du champ bibliographique et que J. Ernst interprète, à travers le prisme de son propre parcours, les ambitions coopératives de la bibliographie d’études classiques27. En fin de compte, dans ce travail, l’écriture de la vie de J. Ernst s’inscrit dans le courant d’un genre biographique renouvelé qui mobilise les nombreuses ressources de l’historien·ne, celles de l’histoire du genre, des savoirs et du monde académique, comme celles d’une histoire politique et sociale du transnational. De cette hybridation naît une histoire des sciences, originale en cela que l’histoire des 25 C’est ainsi Margarita Vogel qui m’a mise sur la piste de Jean-Marie Flamand, l’un des proches amis de J. Ernst au sein de L’APh où il a travaillé avec elle de 1987 à 1993 et que j’ai retrouvé grâce à l’unique indication donnée par Margarita Vogel, celle de son prénom et de celui de son fils (« un beau prénom, Virgile », témoignage de M. Vogel, 1er octobre 2015, à Fribourgen-Brisgau). Jean-Marie Flamand a lui-même accepté de répondre à mes questions et il m’a de plus permis de consulter les documents qu’il avait sauvés de la destruction lors de la « liquidation » de l’appartement parisien de J. Ernst dans les années 1990. 26 Une grande part du travail bibliographique de J. Ernst consistait à répondre aux demandes de renseignement que lui envoyaient des savants du monde entier. L’essentiel de cette correspondance du quotidien a été détruit par J. Ernst, qui faisait peu de cas de l’archive, mais le Fonds Flamand en a gardé quelques exemplaires. 27 L’ouverture de la FIEC vers les pays du bloc de l’Est ou l’informatisation de L’APh, qui constituent des objets de recherche prometteurs, aux problématiques encore différentes de celles développées ici, feront, je l’espère, l’objet de futurs travaux.


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idées qui la fonde vise cette fois-ci une histoire des outils de la science, adossée et soutenue par l’histoire d’une vie. Or, l’enjeu était de ne pas trahir le caractère fortuit d’un parcours individuel et c’est ainsi que l’une des entrées à cet ouvrage, qui prend pour origine une expérience très réjouissante des archives et d’une écriture consacrée à un champ disciplinaire et à l’une de ses représentantes, pourrait être d’« utiliser le moi [en l’occurrence celui de J. Ernst] pour briser l’excès de cohérence du discours historique, c’est-à-dire pour s’interroger non seulement sur ce qui a été, sur ce qui s’est produit, mais aussi sur les incertitudes du passé et les possibilités manquées »28.

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Loriga 1996, p. 228.

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