Bénézet Bujo
Introduction à la théologie africaine Deuxièm édition Deuxième revue et corrigée
Bénézet Bujo
INTRODUCTION À LA THÉOLOGIE AFRICAINE
Deuxième édition revue et corrigée
Publié avec le concours de l’Institut de Missiologie Missio et avec l’aide du Conseil de l’Université de Fribourg.
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A mes auditrices et auditeurs de l’Université de Fribourg
Table des matières ABRÉVIATIONS
11
AVANT-PROPOS
12
INTRODUCTION
14
PREMIÈRE PARTIE
LES ÉLÉMENTS AVANT-COUREURS DE LA THÉOLOGIE AFRICAINE Chapitre I
La dimension libératrice dans la société traditionnelle africaine
§1
La vie biologique comme point de départ de la foi en Dieu et comme héritage des pères
20
§2
La vie au sens intégral
20 24
§3
La place spécifique des ancêtres
26
§4
Esquisse d’une éthique négro-africaine comme conséquence d’une anthropocentrique Le théocentrisme ne fait pas entièrement défaut chez les Négro-Africains Le quatrième commandement Le meurtre est quelque chose d’abominable dans toute l’Afrique traditionnelle Le sixième commandement a, dans l’histoire de l’évangélisation, été une grande pierre d’approchement pour le christianisme Une autre dimension anthropocentrique de l’éthique négro-africaine concerne les biens matériels Le Négro-Africain connaissait aussi une règle stricte par rapport à l’usage de la parole Une dernière question à se poser est celle de l’intention dans l’éthique africaine
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7.
Conclusion
33 34 35 35 36 36 37 37 38
8
Chapitre II
Le temps colonial et les missionnaires étrangers
39
§1
Les colonisateurs Fixation des frontières L’autorité traditionnelle des chefs Lutte contre les structures socio-religieuses
40 40 41 41
§2
Les missionnaires étrangers et leur rôle dans la colonisation
44
Chapitre III
Position des écrivains et théologiens africains
49
§1
La prise de conscience des écrivains africains
49
§2
Problématique de la Négritude et sa remise en question
53
1. 2. 3.
§3 1. 2. 3.
Réaction des Théologiens africains L’impulsion ou la chiquenaude donnée par Placide Tempels Apparition des théologiens sur la scène Nouvelle problématique
56 56 60 64
DEUXIÈME PARTIE
MODÈLES THÉOLOGIQUES CONCRETS Chapitre I
Approches christologiques
74
§1
Considérations préliminaires Jésus comme Chef Jésus comme Maître d’initiation Jésus comme Guérisseur
74 75 76 77
Élaboration d’une christologie proto-ancestrale Le Christ comme Proto-Ancêtre Le Christ comme modèle proto-ancestral dans la vie morale négro-africaine
79 81 85
Conclusion
90
1. 2. 3. §2 1. 2.
9
Chapitre II
Approches ecclésiologiques
92
§1
Structure du modèle de la famille africaine Les vivants Les morts Les non-encore-nés La palabre comme élément de cohésion et d’harmonie
92 93 95 97
1. 2. 3. 4. §2 1. 2. 3.
L’Église-Famille en Afrique Le fondement : Jésus Christ comme ProtoAncêtre Coup d’œil rapide sur la compréhension néotestamentaire de la famille Fonctionnement du nouveau Peuple de Dieu a. Vers une nouvelle compréhension de la hiérarchie ? b. Communauté de fraternité dans une Église « palabrique » c. La palabre familiale comme un service thérapeutique
102 103 103 105 107 107 108 111
Conclusion
113
Chapitre III
Théologie trinitaire dans le contexte africain : deux pistes
115
§1
Dieu comme fondement ultime de la vie
115
§2
La Parole de Dieu comme fondement de la vie
117
Conclusion
119
Chapitre IV
Esquisse d’une eschatologie africaine et chrétienne
120
§1
L’immortalité individuelle et communautaire
120
§2
L’eschatologie chrétienne dans la perspective africaine
123
Conclusion
125
10
Chapitre V
Le point de départ de l’éthique africaine
127
§1 1. 2.
Fondement de l’éthique africaine La communauté tridimensionnelle L’unité cosmique ou l’homme en tant que relation au monde ambiant
128 128
1.
Elaboration et articulation des normes La palabre comme lieu du surgissement des normes Concept de la personne et de la liberté
§2 2. §3 1. 2. 3.
131 133 134 141
Actualité de l’éthique africaine Droits humains Les problèmes touchant les personnes âgées Les problèmes concernant l’avortement et l’euthanasie
145 146 147 148
Conclusion
149
REMARQUES FINALES
150
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
152
INDEX DES NOMS
158
11
Abréviations ACA ACS AFER BTA Concilium CRA FZPhTh HK HPhG KatBl LThK MThZ NRTh NZM QD RCA RDC RGG RThL SANT SCEAM SCG StdZ ThdG ThGl ThPh VSS ZEE
Au Coeur de l’Afrique African Christian Studies African Ecclesial Review Bulletin de Théologie Africaine Concilium. Internationale Zeitschrift für Theologie Cahiers des Religions Africaines Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie Herder Korrespondenz Handbuch Philosophischer Grundbegriffe Katechetische Blätter Lexikon für Theologie und Kirche Münchener Theologische Zeitschrift Nouvelle Revue Théologique Neue Zeitschrift für Missionswissenschaft Quaestiones disputatae Revue du Clergé Africain République Démocratique du Congo Die Religion in Geschichte und Gegenwart Revue Théologique de Louvain Studien zum Alten und Neuen Testament Symposium des Conférences des Evêques d’Afrique et de Madagascar Summa contra gentiles Stimmen der Zeit Theologie der Gegenwart Theologie und Glaube Theologie und Philosophie Vie Spirituelle Supplément Zeitschrift für Evangelische Ethik
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Avant-Propos Ce petit ouvrage est le fruit d’un cours que l’auteur a dispensé durant les années académiques 2004-2005 et 2005-2006 à la demande des étudiantes et étudiants africains de la Faculté de Théologie de Fribourg. En réalité, l’auditoire est allé au-delà de ce petit cercle restreint pour embrasser d’autres intéressés, sans distinction ni de continents ni de Facultés ou d’appartenance culturelle. Le but de ce cours était l’initiation à l’inculturation en général et à la théologie africaine en particulier. Plusieurs années auparavant, nous avions déjà publié un autre ouvrage allant dans le même sens et issu également d’une série de cours donnée au public allemand à l’Université de Francfort-sur-le-Main. 1 Bien que le présent écrit ait des ressemblances avec l’édition allemande et malgré qu’il ait repris plusieurs éléments de celle-ci, surtout dans sa première partie, il n’en est pourtant ni une réédition, ni une version française. Il est substantiellement différent, en particulier si l’on prend en considération les thèmes de la deuxième partie. Cela est tout à fait normal lorsque l’on tient compte aussi bien de l’écart d’âge entre les deux écrits que de la différence entre les deux auditoires (Francfort et Fribourg). Cela étant, il ne s’agit pas d’un livre qui ne tient que compte du public africain dit de la diaspora, mais il s’adresse au monde théologique du continent africain en tant que tel, sans exclure d’autres aires culturelles intéressées à faire connaissance du développement de la pensée théologique en Afrique. Il nous reste à remercier nos auditrices et auditeurs, en particulier les femmes africaines qui se sont engagées de manière on ne peu plus exemplaire à réclamer auprès des autorités académiques un cours qui, au-delà de la théologie occidentale classique, les prépare à la mission qui leur incombera dans leurs milieux africains. C’est aussi sur l’insistance de ces mêmes auditeurs et auditrices que nous nous sommes finalement résolu à mettre nos réflexions sous forme de livre. – Pour la mise en forme, nous remercions spécialement la Sr Léocadie Ameyo Dijoumdiriba Billy de la Congrégation des Sœurs de la Providence de Saint Paul du diocèse de Kara, au Togo. Sans son dévouement, hors du commun, ce livre serait resté au niveau du manuscrit. Quant à la révision stylistique, nous nous savons redevable à Monsieur Knock Billy qui, malgré ses nombreuses occupations et en dépit de jargons théologiques situés en dehors de sa spécialité, a effectué un travail immense et soigné. Je ne saurais assez le remercier pour l’accomplissement de cette tâche bien ingrate. – Le mérite du formatage et de l’index des noms revient à 1
Cf. B. Bujo, Afrikanische Theologie in ihrem gesellschaftlichen Kontext, Düsseldorf 1986. Traduction anglaise : African Theology in Its Social Context, 2nd Reprint, Nairobi 2003; éd. américaine portant le même titre a paru à Maryknoll/New York 1992. Traduction italienne : Teologia africana nel suo contesto sociale, Brescia 1988.
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Monsieur Claudius Luterbacher-Maineri et à Madame Edith Birbaumer à qui nous voudrions exprimer notre profonde gratitude. Finalement nous remercions sincèrement les éditions Academic Press, en particulier leur directeur, Monsieur Felix Furrer, pour avoir accepté de publier ce manuscrit. Dans le monde qui est le nôtre, les finances constituent les nerfs de travaux scientifiques. Aussi tenons-nous à exprimer nos profonds remerciements à l’Institut Missiologique (Missionswissenschaftliches Institut) de Missio Aachen ainsi qu’au Conseil de l’Université de Fribourg qui ont fait preuve d’une grande générosité en accordant un subside important pour la publication de cet ouvrage. Nous dédions cet écrit à nos auditrices et auditeurs de Fribourg qui, par leurs questionnements et leurs palabres académiques, nous ont grandement inspiré dans la rédaction de ce livre. Fribourg, en septembre 2008 Bénézet Bujo
Introduction Quand on parle de la théologie africaine, dans des milieux non avertis, habitués à une théologie considérée comme universelle, nommément la théologie de type occidental, on se heurte inévitablement à des objections qui remettent en question la vitalité d’une telle entreprise et dénomination. Ce fut déjà le cas dans les années soixante du dernier siècle, quand, à la jeune Faculté de Théologie Catholique de Kinshasa, une discussion académique opposa l’étudiant Tharcisse Tshibangu à son doyen Alfred Vanneste. 2 Aujourd’hui, il est permis de dire que ce stade de discussion sur la possibilité et la dénomination de la théologie africaine est largement dépassé, malgré une certaine réticence dans certains milieux occidentaux et chez certains africains qui, jusque là, ne s’étaient pas préoccupés d’une théologie inculturée. Et pourtant, on sait que par exemple un des théologiens occidentaux les plus connus du XXe siècle, Karl Rahner, avait posé cette question sans aucune ambiguïté. En effet, en analysant l’enseignement fondamental du Concile Vatican II, il en arrive à parler de trois périodes qui caractérisent l’histoire de l’Église : x la première période, courte, est celle du christianisme judaïque, x la deuxième période, plus longue, est imprégnée de l’hellénisme et de la culture européenne, x la troisième période, enfin, est celle qui doit nécessairement englober le monde entier où l’Église se propage. 3 Karl Rahner est d’avis que la transition de la première période à la seconde, en particulier grâce à l’apôtre Paul, ne fut pas un christianisme d’export : ici, il y eut quelque chose de spécifique qui se produisit et constitua un christianisme surgissant du terroir du paganisme lui-même. 4 Selon le théologien allemand, cette Église européenne, issue du paganisme, avec sa culture propre, s’est comportée avant Vatican II comme une maison commerciale d’exportation d’articles tout faits à être vendus à l’extérieur. 5 L’intention de l’Église de Vatican II c’est de stopper une telle politique et de devenir une Église ouverte au monde, à toutes les cultures. 6 Pourtant, au moment où, en 1980, Rahner écrivait son étude, il se demandait dans quelle mesure, par exemple, le code du droit canonique qui était encore en préparation allait tenir compte des autres cultures, telles que les cultures africaines, asiatiques et latino-américaines. 7 Dans 2
Cf. le texte chez B. Bujo/J. Ilunga-Muya (éd.), Théologie africaine au XXIe siècle. Quelques figures, Vol. I, Fribourg 2002, 169-190. 3 Cf. K. Rahner, Schriften zur Theologie, Bd. XIV, Zürich 1980, 287-302. 4 Cf. ibid. 295. 5 Cf. ibid. 288. 6 Cf. ibid. 291. 7 Cf. ibid. 289.
Introduction
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quelle mesure, s’interrogeait Rahner, un Maasaï de l’Afrique de l’Est pouvait-il se tenir à la morale matrimoniale de l’Occident et dans quelle mesure la matière eucharistique concernant le vin issu des raisins pouvait-elle être obligatoire pour les chrétiens d’Alaska ? 8 On le voit, de telles questions exigent des réponses qui ne peuvent plus se contenter de la théologie glorieusement régnant en Occident. Comme à l’époque de l’apôtre Paul, un nouveau christianisme ne surgira des différentes cultures que si l’on développe substantiellement de nouvelles théologies avec des éléments culturels propres. En un sens, on parlera d’un christianisme africain, asiatique, latino-américain et européen, etc. Les théologies qui interprètent les données révélées pour les incruster dans les différentes cultures seront africaines, asiatiques, latinoaméricaines, européennes... Dans ce petit mot d’introduction il n’est pas question de se livrer à justifier l’existence de la théologie africaine ni de résumer les discussions du passé. Nous y reviendrons au cours de notre exposé. Ajoutons seulement qu’en Afrique noire on assiste principalement à deux tendances ou courants dans la théologie. La première tendance voudrait souligner l’intelligence de la foi (intellectus fidei) en recourant à la culture africaine, pendant que le deuxième courant adresse une critique parfois acerbe au premier en faisant valoir qu’on ne peut rien attendre de l’ethno-théologie (ethno-philosophie) pour faire sortir l’Afrique de sa situation socio-économique et politique désastreuse. Par contre, la tendance culturelle s’efforce de prouver à la seconde que la racine de tous les maux concerne la pauvreté anthropologique (Mveng) qui va au-delà de la pauvreté purement économique tout en l’englobant.9 En effet, la pauvreté anthropologique concerne l’identité même de la personne à partir de sa dignité qui est plus qu’économique. C’est de fait parce que l’homme africain se voit dénier sa culture, sa tradition, que les puissances étrangères le manipulent à leur gré. C’est ici que se situe le problème de l’esclavage nègre que beaucoup d’Occidentaux essaient de minimiser, en voulant rejeter la faute en même temps sur les Noirs euxmêmes, notamment sur les chefs et rois d’avant la colonisation. En clair : s’occuper de l’inculturation ne peut s’opposer à la libération économique. Il s’agit de donner au Noir la conscience de son identité pour s’affirmer à tous les niveaux. Il faut qu’il commence par apprécier sa tradition tout en la situant dans le contexte moderne. C’est le problème de la réception du moderne dans le contexte africain. Cela ne concerne pas uniquement le christianisme, mais l’inculturation doit s’étendre à tous les domaines de la vie, y compris l’économie, les droits, la politique, etc. 8 9
Cf. ibid. 289. Cf. E. Mveng, L’Afrique dans l’Église. Paroles d’un croyant, Paris 1985, 209s.
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Introduction
En ce qui nous concerne, notre point de départ sera la théologie qu’il faudra développer à partir de la culture et des réalités africaines. Nous nous efforcerons d’approcher le problème à deux temps. Il s’agira d’abord de décrire la situation de la société africaine avant et pendant l’époque coloniale pour en mettre en évidence les conséquences résultées au temps postcolonial (1ère partie). Ensuite, nous proposerons des modèles théologiques concrets tels que la christologie, l’ecclésiologie, la Trinité, l’eschatologie et le problème de l’éthique africaine et chrétienne (2e partie).
PREMIERE PARTIE LES ELEMENTS AVANT-COUREURS DE LA THEOLOGIE AFRICAINE
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Dans cette première partie il s’agira de décrire le contexte qui a poussé les Africains à réfléchir à une façon propre de concevoir leur théologie en vue d’une proclamation plus efficace de la Parole de Dieu. On sait en effet – et nous venons juste de le rappeler à la suite de Karl Rahner – que toute théologie est située : elle dépend de circonstances concrètes socioéconomiques, politiques ou religieuses dans lesquelles le christianisme se meut. A chaque époque, mais aussi suivant les différentes cultures, avons-nous fait remarquer, on aura des réflexions théologiques conditionnées qui voudraient interpréter la foi et proclamer l’Evangile dans le temps10. Non seulement les courants patristiques et scolastiques, mais toutes les tendances théologiques ultérieures jusque à nos jours n’ont été possibles que grâce aux problèmes complexes qui n’ont cessé d’agiter notre monde. C’est donc dans le sillage de cette interpellation perpétuelle de mettre à jour le discours sur la foi qu’il faut aussi situer la naissance de la pensée théologique africaine. Dans ce qui suit, nous rappellerons les points fondamentaux de la tradition africaine : la structure, l’organisation de la société traditionnelle et la religion qui sous-tend le tout. Il s’agira de montrer comment cette société africaine d’avant la colonisation et le christianisme n’était pas ressentie comme un poids par les Africains, mais elle garantissait plutôt une vraie libération pour ses membres. C’est justement parce que le colonialisme et le christianisme occidental n’ont pas perçu cela que l’Africain s’est senti oppressé et n’a accepté les éléments étrangers à sa culture que pour la forme, sans s’en laisser profondément pénétrer. Afin de ne pas demeurer dans des généralités, cette première partie, après avoir analysé la tradition africaine, rassemblera un certain nombre de témoignages qui montrent comment l’agir autoritaire teinté de complexes de supériorité du Blanc à l’égard du Noir a poussé ce dernier à chercher une porte de sortie en recourrant à ses propres racines culturelles en vue d’un progrès et d’une libération véritables dans tous les domaines, y compris dans le domaine de la religion. C’est ainsi qu’une pensée théologique authentiquement africaine s’est mise petit à petit en route et dont nous allons décrire le développement.
10 Cf. le sous-titre d’un ouvrage du Père M.-D. Chenu, La Parole de Dieu. Vol. II. L’Evangile dans le temps, Paris 1964.