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Du même auteur au Rouergue Cornichon Jim, roman dacodac, 2015. Une histoire de sable, roman doado, 2016. Des poings dans le ventre, roman doado noir, 2017. Un truc à finir, roman coll. l’Estive, 2018.
L’auteur et l’éditeur remercient le Centre national du livre pour son soutien.
Illustration de couverture : © Germain Barthélémy Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com
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Benjamin Desmares
LA TRIBU DES DÉSORMAIS tome 1
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« Le jardin s’accrochait partiellement à la falaise et des essences variées croissaient sur ses parties abruptes, accessibles à la rigueur, mais laissées le plus souvent à l’état de nature. Il y avait des calaios, dont le feuillage bleu violet par-dessous est vert tendre et nervuré de blanc à l’extérieur, des ormandes sauvages, aux tiges filiformes, bossuées de nodosités monstrueuses, qui s’épanouissaient en fleurs sèches comme des meringues de sang… » Boris Vian – L’Arrache-cœur
« À part le ciel, je n’ai rien reconnu. » Francis Lemarque – Marjolaine
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chapitre 1
Elias ne connaissait la ville que décrépite. Tout était en miettes depuis longtemps et les constructions en béton, fissurées, verdâtres et envahies par les mousses montraient de sérieux signes de fatigue. Il y avait bien les photos jaunies, rangées dans une boîte en métal, que son père sortait quand l’envie de raconter le prenait. Mais les photos, comme les histoires de son père, n’avaient pas de sens à ses yeux. Elles étaient, les unes comme les autres, semblables aux mensonges. La ville pourrissait et ça n’avait rien de triste ou d’alarmant. La rouille sur le métal et les façades craquelées étaient dans l’ordre des choses. Tout comme l’eau dans les rues et le vieillard accroupi, quelques mètres devant lui. Elias s’était immobilisé en débouchant dans la rue. Il observait le dos voûté de l’homme monter et descendre au rythme de sa respiration. Les mains du vieillard attendaient, sans bouger, à la surface de l’eau. Elles plongèrent ensemble pour ressortir aussitôt, emprisonnant une poignée d’algues translucides qui lui firent penser aux éclats de vitraux qui pendouillaient là-bas,
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aux fenêtres de l’église. Au milieu des algues apparut le reflet furtif d’une peau d’anguille. Le vieillard serra le tout contre sa chemise crasseuse, la tête de l’anguille surgit entre ses mains ridées. L’homme jura. Le poisson, dans un dernier effort, avait glissé entre ses doigts. – Saloperie ! jura de nouveau le vieux Il se tenait toujours dans la même position, la mine défaite, écumant. – Pas de chance, dit Elias pour signaler sa présence. L’homme s’était redressé et le dévisageait avec une expression où se mêlaient à parts égales méfiance et haine. – Quoi ? aboya le vieux. Dégage ! C’est mon coin, ici. Elias prenait cette rue régulièrement et ne l’avait jamais croisé. – Je passe juste, dit-il. Je vais à… – Tu vas nulle part. Ici, c’est mon coin, répéta le vieux. Un bâton venait d’apparaître entre ses mains noueuses. Elias s’éloigna sans se retourner. Il remonta la rue et retrouva les premières maisons qui, bien qu’au sec, restaient pourtant abandonnées depuis la Catastrophe. Tout à l’heure, la mer se retirerait de la plupart des rues inondées. À la place ne subsisterait qu’un tapis d’algues fines et de vase noire recouvrant indifféremment pierres et carcasses de voitures. Il stoppa devant un immeuble. Celui-ci, comme tant d’autres, avait brûlé, mais la devanture en verre avait été en partie épargnée et offrait un morceau de vitre sale qui lui permettait d’apercevoir son reflet. Elias aimait s’arrêter ici pour se regarder. Il avait grandi en quelques
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mois et était désormais plus grand que son père. Mais les centimètres gagnés l’avaient été au détriment du reste. Il était bien trop mince à son goût. Ses cheveux longs et fous, presque noirs, renforçaient la finesse de sa silhouette et donnaient à son visage une touche féminine. Il emprunta plusieurs rues abandonnées, s’arrêtant, se retournant fréquemment, à la manière dont les petits animaux aux multiples prédateurs avancent hors de leur tanière. Le sol était jonché de débris, mélange familier de plaques de plâtre aux taches noires, de bouts de ferraille tordus, de cordages élimés et de gravats divers. Enfin, il s’engouffra entre deux maisonnettes en ruine. Derrière, il prit un escalier étroit et moussu puis un chemin pentu où les taillis et les branches pourries qui traînaient par terre faisaient la loi. Il approchait. Quand il arriva au pied du château d’eau, la sueur collait la toile de sa chemise sur sa peau. Il observa le tas de ronces au pied du bâtiment. Lors de sa dernière visite, une épine s’était cassée dans la pulpe de son pouce. Le doigt s’était infecté et son père avait dû lui faire des cataplasmes d’argile durant plusieurs jours avant que son doigt ne dégonfle et que la fièvre s’en aille. Il n’était pas revenu en ville depuis. Il contourna le bâtiment et s’arrêta à l’endroit où il avait posé la bâche la fois précédente, au pied d’un tas de détritus, mélange familier de tiges de fer rouillées et de gravats. Une brouette, dont l’un des flancs était déchiré, trônait tout en haut. Elias s’assura d’un coup d’œil qu’il était bien seul puis, après avoir déplié la bâche, commença à s’y enrouler. Il termina l’opération par la tête et se retrouva avec ses deux mains collées aux tempes.
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Il piétina ensuite jusqu’à l’unique endroit du mur où les ronces ne dépassaient pas ses genoux puis se faufila entre le béton et les broussailles. Les premiers mètres étaient les plus délicats. Il força le passage, pas après pas, alors que les ronces s’élevaient au-dessus de lui, insistant quand une épine s’accrochait dans le plastique et freinait son avancée. Les ronces, lui avait appris son père, étaient les premières à avoir changé sur l’île. La Catastrophe les avait fait prospérer sans qu’on y fasse attention. Ce n’est que plus tard qu’on s’était rendu compte qu’elles avaient muté. Les épines faisaient à présent plusieurs centimètres et la moindre piqûre s’infectait. Et comme s’il avait été décidé que tout irait désormais de plus en plus mal, leurs fruits exhalaient maintenant une odeur fétide qui n’attirait plus que de grosses mouches noires. Alors qu’il arrivait à l’entrée du château d’eau, une branche s’accrocha dans ses cheveux. Il fit un pas, la ronce s’étira mais ne céda pas. Elias insista et quelque chose lâcha enfin – a priori, une touffe de cheveux – et il put accéder à la porte du château. Il entra. Le rez-de-chaussée offrait une vue écœurante, composée de poutres pourries mêlées à d’autres éléments de métal et de bois noircis. Du lierre courait sur le sol et grimpait le long du mur. Il n’y avait rien de tout ça dans le bois où il habitait. Rien d’aussi déprimant. Son père lui avait expliqué le fonctionnement des châteaux d’eau. Apprendre qu’il suffisait autrefois de tourner un petit objet dans sa main pour obtenir de l’eau potable, froide ou chaude, avait quelque chose
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d’irréel. Elias avait parfois l’impression que son père se moquait de lui quand il lui racontait le monde d’avant la Catastrophe. Il jeta un œil plus haut, des marches manquaient et la première se trouvait bien au-dessus de sa tête. Il prit de l’élan et sauta, agrippa la marche, et se hissa en agitant ses jambes dans le vide. Certaines marches avaient la solidité d’une branche pourrie, d’autres avaient disparu, comme la rambarde dont il ne restait aucune trace. Elias commença l’ascension avec précaution. L’escalier débouchait sur le vide. Là encore, des marches manquaient, cinq en tout, qui menaient à une plateforme de métal et dont ne subsistait que la partie scellée dans le mur de béton. Il sauta et s’agrippa au plancher métallique. Elias laissa son corps se balancer dans le vide. C’était agréable de se sentir maître de son destin, d’avoir sa vie entre ses mains. Il bascula ses jambes vers l’arrière et profita de cette impulsion pour se hisser à la force des bras. Sa tête était au niveau de la plateforme lorsque celleci céda. C’était comme s’il venait de se vider de ses organes en une seconde. La plaque de métal s’était affaissée dans un horrible grincement de ferraille. Elias ne tenait plus que d’une main. Il pensa d’abord à son père, qui ne le retrouverait jamais, puis il imagina, non pas la chute, non pas la mort, mais sa carcasse pourrissant au milieu des poutres rongées par l’humidité, tout en bas. Oui, il le voyait parfaitement, son corps que peu à peu recouvrirait le lierre.
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Chaque balancement affaiblissait la prise de sa main. Il allait lâcher, il allait lâcher et alors… Elias envoya sa main libre vers la plaque. Ses doigts se refermèrent sur l’acier froid. Il essaya de se hisser. C’était impossible, trop dur. Il se demanda combien de temps il allait tenir comme ça avant de lâcher. Il respira plusieurs fois à fond, puis contracta les muscles de ses bras et tira de toutes ses forces. Le bruit du métal en train de geindre accompagna son dernier effort. Elias parvint à poser son menton sur l’acier. Il bavait et grognait. Il ramena un coude puis un genou sur la plateforme à moitié effondrée et se redressa. Sans perdre de temps, il attrapa le premier barreau de l’échelle métallique qui montait vers le plafond. Il gravit les échelons, déverrouilla le loquet d’une trappe, la poussa des deux mains, et l’ouvrit en grand. Un carré de ciel bleu apparu, il enjamba les derniers barreaux de l’échelle et se hissa à l’extérieur avant de se laisser rouler sur le toit du château d’eau. Allongé sur le dos, écumant, Elias reprit sa respiration. S’il parvenait à redescendre, jamais plus il ne reviendrait ici. Il s’en fit la promesse.
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