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"Tracer" de Guillaume Nail - Extrait

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Du même auteur au Rouergue Angela ? Qui veut la peau de Barack et Angela ? – 2016, roman dacodac (ill. Gaspard Sumeire). Bande de zazous ! – 2017, roman dacodac (ill. Camille Jourdy).

L’auteur a bénéficié pour l’écriture de cet ouvrage d’une aide du Centre national du livre.

Photographie de couverture : © Metin Demiralay/Trevillion Images Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com


Guillaume Nail

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Est-ce qu’un paysage peut suffire à nous changer ? changer ?


Partie 1

ALSACE


1. constat

Comme un goût de moisi dans la bouche. Emjie frotte chaque dent, brosse à poils durs et crache. Le mince filet de bave s’écoule lentement. Puis plonge vers le néant. Elle imbibe d’alcool un coton, tapote. L’effluve mentholé pique le palais, agace ses gencives, au tour de la langue maintenant. Emjie râpe, astique, s’arrache la peau pour faire partir ce PUTAIN DE GOÛT FAISANDÉ qui envahit ses narines, inonde son corps fatigué. Elle déglutit. Ça brûle dans sa bouche. Emjie lève la tête, son reflet dans le miroir. Ses cadavre :: cernes ont viré jaune cadavre. Non, pas cadavre vaseline périmée, plutôt. Elle approche sa main, souffle, puis inspire par le nez. Toujours ce même goût de moisi. La saveur du sang dans sa bouche, métallique. Elle a frotté trop fort. Alors Emjie attend, le regard fixe. Aller au bout de cette tristesse qui perce ses pupilles. Ça vient… 11


Elle hoquette une fois, deux, puis s’effondre. Lâche prise, abandonne. Jette la brosse contre la faïence et se laisse glisser le long du mur jusqu’à ce que ses fesses atterrissent sur le carrelage. Les jambes ne portent plus, impossible de pleurer à cause des yeux secs, exténués. Emjie laisse la salive s’enfuir, mouiller le pyjama. Elle voudrait n’être qu’une loque, s’évanouir dans la matière inerte de l’univers et ne plus jamais se réveiller. – Émilie, – Émilie, tout va bien ? bien ? La voix de Balou. Mobiliser l’énergie, vite. Sortir son :: un son – Oui. – Oui. Le souffle régulier de son oncle, à la porte. Il Puis :: patiente. Puis – Je – Je t’ai fait chauffer ton lait. Un temps. Emjie à terre, en chien de fusil. La main encore :: de Balou caresse la porte. Hésite puis, encore – Bon – Bon ben… j’y vais ? vais ? Et s’éloigne.


2. les faits

Entre Heimersdorf et Feldbach, la route est droite. Quelques mélèzes clairsemés, pas de gibier impromptu. Pour la conductrice, rien qu’à se concentrer sur le ruban en pointillés qui s’étire jusqu’à la Suisse. Les parents d’Emjie vont chercher du fromage, du chocolat, de l’or planqué, tout sauf l’essentiel. La radio balance du Balavoine. Emjie sait. La radio balance toujours Balavoine avant la météo. Le rapport dira ça : ça : heure du décès, 11 h 57. 11 h 57. Morts sur le coup. Sans savoir qu’ils annonçaient du beau temps tout le week-end. Ni même entendre : entendre : Et pourtant il faut vivre… Ou survivre. Sans poème. Sans blesser ceux qui nous aiment. Un gars arrive, en face. Bourré, enfin, pas complètement. Trois Ricard, peut-être quatre. Il glousse avec son pote. Chante à tue-tête sur Balavoiiiine, oublie de regarder la route deux secondes – oui, deux secondes 13


suffisent –, se déporte à gauche, l’écart est infime. Mais suffisant pour surprendre la mère d’Emjie. Elle ne comprend pas ce qui arrive, le choc. Frontal. La tôle qui explose se plie se tord, broie les corps au passage explose le pare-brise – carotide tranchée pour son père – il est à côté. Le volant écrase les frêles poumons de sa mère. Puis le silence. La campagne d’Alsace, la Suisse pas loin. Une vache regarde. Un geai siffle. C’est l’heure de la météo. * – Asseyez-vous. – Asseyez-vous. Mme Velneau Les chaises crissent, la proviseure Mme Velneau – les élèves la surnomment Velcro – s’avance, murmure à l’oreille de la prof de philo. Deuxième cours de l’année, Discours de la méthode. Descartes se croit déjà plus futé que tout le monde. – Mademoiselle – Mademoiselle Rielin ? Rielin ? Emjie lève les yeux, tous les regards sont braqués sur elle. Un simple geste de Velcro, Emjie se voit debout et la suit jusqu’à son bureau, long couloir à droite, deux étages puis contourner les colonnes de béton. La porte s’ouvre et après, la totale. Les gendarmes, l’adjointe au maire, l’infirmier scolaire, ils sont venus ils sont tous là. Ses oreilles bourdonnent elle n’entend plus. 14


– Je – Je suis sincèrement désolée, Émilie, se lamente la proviseure. Tu peux.


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"Tracer" de Guillaume Nail - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu