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Du même auteur au Rouergue Souviens-toi de la lune, 2010, roman doado noir Le cœur des louves, 2013, roman doado Chat par-ci/Chat par-là, 2014, roman boomerang La langue des bêtes, 2015, roman doado
Illustration de couverture : © Patrick Connan Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
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StĂŠphane Servant
SIRIUS
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– Des zoiseaux ? – Non, Kid, répondit la jeune fille, ce ne sont pas des oiseaux. Le petit tenait son nez levé vers la nuit qui étendait son immense couverture au-dessus de ce coin du monde. La cabane était perchée tout en haut du chêne, à une dizaine de mètres du sol. Avril et Kid étaient allongés sur la plate-forme qui formait une terrasse à l’aplomb du vide, si bien qu’on aurait pu croire qu’eux aussi étaient suspendus au milieu du ciel. – Ce sont des étoiles filantes. Au-dessus d’eux, tout autour d’eux, par-delà la ramure du chêne, la nuit était comme poudrée d’or, rayée par les traînées lumineuses de toutes ces comètes qui s’en allaient mourir de l’autre côté du monde. Avril n’en avait jamais vu autant. Depuis quelque temps, les nuits étaient presque plus lumineuses que les jours. Comme si un animal énorme lacérait le ciel à grands coups de griffes. – T’es sûre ? C’est pas des zoiseaux ?
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– Non, je te l’ai déjà dit, répondit patiemment Avril. Les oiseaux, ça avait des ailes. C’était vivant. Là, ce sont des étoiles. Des bouts d’étoiles. Des gros cailloux qui tombent. Ce que tu vois, ce sont les derniers moments de ces étoiles. Avril était fatiguée, aussi elle n’eut pas le courage d’expliquer à Kid comment les débris de roche s’enflammaient en rentrant dans l’atmosphère. Comment ils se désintégraient et se transformaient en poussière et comment cette poussière retombait ensuite sur notre monde. Cette même poussière dans laquelle leurs pas laissaient des traces nettes. Cette même poussière qui poudrait leurs cheveux, sans doute en ce moment même sans qu’ils n’en sachent rien. – C’est des zétoilfilantes, répéta Kid en hochant la tête. Des zétoilfilantes ! C’est beau, hein ? – Oui, Kid, c’est beau, approuva Avril. Kid ne dit rien pendant un moment. Le chêne gigantesque tanguait mollement. Au-dessus, il y avait tant de rayures mordorées que la nuit ressemblait à une broderie orientale ou à une toile de ce peintre à l’oreille coupée dont Avril avait oublié le nom. Les étoiles semblaient toutes filer vers l’est. Et, curieusement, le ciel dans cette direction était beaucoup plus sombre. C’était magnifique. Vraiment magnifique, et tout aussi terrifiant. – Dis, Avril, pourquoi elles filent, les zétoiles ? demanda Kid en tournant son regard vers la jeune fille. Elles jouent à casse-casse ? – Non, elles ne jouent pas à cache-cache, elles filent, c’est tout. Kid se gratta le bout du nez. – Elles ont peur, alors ?
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Avril caressa la joue sale de l’enfant. – Ne t’en fais pas, Kid, rien ne peut effrayer les étoiles. Les yeux du gamin brillaient dans l’obscurité, pareils aux étoiles enflammées là-haut. Kid lui sourit. Un petit sourire un peu forcé. Avril voyait bien que son explication n’était pas suffisante. Elle voyait bien ce que Kid se disait dans sa petite tête d’enfant : À quoi bon filer quand rien ne nous menace ? Si on se trouve bien quelque part, pourquoi ne pas y rester ? Kid en était persuadé : si les étoiles se ruaient à l’autre bout du ciel, c’est qu’elles étaient en danger, sans doute poursuivies par quelqu’un ou quelque chose. Avril essaya d’imaginer à quoi pourrait ressembler une telle créature. Est-ce qu’il y avait là-haut un Dieu si furieux qu’il faisait fuir jusqu’aux étoiles ? Est-ce qu’il y avait autre chose dans le ciel que l’ombre portée de l’homme, la faim d’un ogre jamais rassasié ? Avril caressa une nouvelle fois la joue du gamin. – Ne t’en fais pas, frérot, on regardera demain dans le Livre de Madame Mô, tu veux ? Kid hocha la tête lentement. – D’accord, Avril. Et il vint se blottir contre la jeune fille. Ils restèrent ainsi pendant un long moment, allongés sur les lames de bois de la terrasse, suspendus à une hauteur vertigineuse, à regarder les étoiles mortes embraser le ciel. Une dizaine de mètres plus bas, les pins bruissaient dans la nuit. Tout semblait calme et tranquille. – Tu sais, murmura Avril, avant, on disait qu’il fallait faire un vœu quand on voyait une étoile filante. – C’est quoi, un vœu ?
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– C’est quelque chose que tu souhaites très fort dans ton cœur. Kid leva les yeux vers Avril. Les contours de son visage anguleux étaient éclairés par les zébrures du ciel. Il semblait poudré d’or lui aussi. – Alors j’ai plein de vœux dans le cœur, dit Kid. – Oui ? Qu’est-ce que tu voudrais faire comme vœu ? Kid réfléchit intensément. – D’abord, avoir de bonnes choses à manger. De très bonnes choses. Des beignets de pois chiches. Des tas. Et puis… et puis voir un zoiseau, un vrai. Le gamin essayait de compter sur ses doigts comme Avril le lui avait montré mais il s’embrouillait. Finalement, il abandonna et battit des mains. – Et puis que Sirius, il arrive très vite. Comme ça, on ira à la Montagne. Et on retrouvera Pa et Ma. Avril lui ébouriffa les cheveux sans rien dire. – Mais tu sais, le vœu plus important de tous ? ajouta le gamin. Avril lui sourit. – Non, dis-moi. – C’est qu’on reste toujours ensemble, sœurette. Elle le prit dans ses bras. Ils levèrent ensemble leurs regards vers la broderie effilochée du ciel et prononcèrent leur vœu en même temps. – C’est d’accord, Kid. – Tu crois qu’elles ont entendu les zétoiles ? – Oui, les étoiles entendent tout. Le gamin s’endormit peu après et Avril le transporta à l’intérieur jusqu’à sa paillasse de fougères sèches. Il était si léger, ce petit corps entre ses bras.
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Elle écouta sa respiration paisible et elle espéra qu’ils n’auraient jamais à quitter cet endroit. Kid n’en savait rien mais le monde au-delà de la forêt n’avait plus rien à voir avec les jolies photographies en couleur du Livre de Madame Mô. C’était un endroit désolé où ne brillaient que des étoiles noires.
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Au matin, Avril fut réveillée par un tremblement de terre qui fit vaciller la haute cime du chêne. La cabane frissonna et gémit. La jeune fille se leva, attentive aux répliques qui ne manqueraient pas de suivre. Elle s’avança au milieu de la cabane, scrutant les tremblements de l’Arbre. Sur sa paillasse, Kid se retourna en grognant et il enfouit sa tête sous la couverture élimée. Une nouvelle secousse agita les feuilles du chêne. On entendit un grondement. Comme Avril levait la tête, il y eut un grand craquement et, soudain, une dizaine de planches vermoulues du toit se fendirent et cédèrent. Un déluge de feuilles, de poussière et de sciure s’abattit sur les épaules de la jeune fille. En toussant, Avril sortit sur la plate-forme devant la cabane. Elle se pencha au-dessus d’une cuvette remplie d’eau de pluie et se débarbouilla le visage. Elle se redressa, inspira profondément l’air frais et humide du petit
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matin. Au pied de l’Arbre, très loin en dessous, la forêt était enrubannée de brume, toute grondante de l’écho inquiétant des arbres morts déracinés par la secousse. Avril guetta le tintement des boîtes de conserve mais seuls les arbres gémissaient. La jeune fille déroula l’échelle de corde et elle descendit jusqu’aux branches maîtresses du chêne. Elle ausculta l’écorce, à la recherche de fissures. Mais non, l’Arbre était sain. Bien vivant. Il ne s’effondrerait pas de sitôt. Elle avait trouvé la cabane cinq ans auparavant, alors que Kid n’était encore qu’un tout petit enfant. Elle était sur les routes depuis bientôt six mois quand elle avait aperçu cet arbre magnifique, immense, qui lançait ses branches vers le ciel. Elle avait suivi sa direction à travers la forêt, comme elle aurait suivi une boussole. Elle avait vu l’échelle de corde déroulée qui reposait contre le tronc. Elle avait grimpé et, là-haut, elle avait découvert la cabane. L’endroit débordait alors de provisions en tout genre : bonbonnes d’eau, boîtes de conserve, nourriture déshydratée. Tout était propre et net. Il y avait une table, des chaises, des ustensiles de cuisine, des outils, deux paillasses faites de fougères sèches. L’endroit était parfait. Elle s’attendait à ce que les propriétaires fassent leur apparition mais personne ne s’était montré, ni ce jour-là ni les suivants. Elle s’était installée là avec Kid et c’était le meilleur refuge qu’elle ait jamais trouvé. Ici, dans l’Arbre, au milieu de la forêt, loin de tout, elle se sentait en sécurité. Avril remonta jusqu’à la plate-forme. Kid était assis là, emmitouflé dans sa couverture. Il se frottait les yeux. Un coin de ciel bleu apparaissait
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à travers le toit. L’enfant montra le tas de feuilles au milieu de la pièce. – T’as vu, il a plu des feuilles dans la cabane cette nuit. Je savais pas qu’le ciel il avait des feuilles. Avril lui ébouriffa les cheveux. – Il va falloir réparer le toit, dit-elle. Elle se mit à balayer le plancher. – Ça veut dire qu’on va aller en bas ? Tous les deux ? La jeune fille hocha la tête. Les yeux de Kid s’agrandirent de plaisir. – Oh, ça c’est chouette ! Elle fit bouillir de l’eau pour le thé puis ils partagèrent une barre énergétique qu’ils mâchonnèrent sans conviction. Les rations s’amenuisaient. Le coffre était presque vide. Cela faisait bien longtemps qu’ils avaient épuisé le stock de nourriture qu’elle avait trouvé à son arrivée. Avril ne s’était pas vraiment montrée économe et plus l’enfant grandissait, plus son appétit devenait insatiable. Il y a deux ans, elle avait dû aller dans la forêt à la recherche d’une Capsule de survie. Par chance, grâce au signal sonore qu’elle émettait encore, elle en avait déniché une à moins d’un jour de marche. Elle partageait son contenu avec Madame Mô, une vieille femme à moitié aveugle qui vivait de l’autre côté de la forêt. Elle s’y rendait avec Kid une fois par mois et ils en rapportaient des sacs à dos remplis de provisions qu’ils entreposaient dans un grand coffre. La dernière fois qu’Avril avait regardé à l’intérieur, celui-ci lui avait semblé beaucoup plus plein. Elle soupçonnait Kid de s’être servi en secret mais elle n’avait rien dit.
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Quand ils eurent fini de déjeuner, Avril fourra une scie et une hache dans son sac à dos. Elle glissa le couteau à sa ceinture. Kid bondissait à travers la pièce en chantonnant joyeusement. Ils déroulèrent l’échelle de corde et Kid entreprit la descente. Ils progressèrent prudemment dans une brume épaisse et collante, pareille à une gigantesque toile d’araignée. Dans la forêt, au ras du sol, l’air était froid, humide, chargé d’odeurs lourdes. Partout autour d’eux, les arbres morts gémissaient. Appuyés les uns contre les autres, ils ressemblaient à des hommes ivres sur le point de s’effondrer. Ils marchèrent en silence, traversèrent des murs de ronces desséchées, des chaos d’arbustes entrelacés. Mis à part les craquements lugubres des arbres, tout était calme. C’était incroyable de penser qu’un jour la forêt avait bruissé de chants d’oiseaux, de cris de bêtes. Avril s’en souvenait très bien : la vie était bruyante. Les oiseaux, les insectes, les plantes, la moindre chose vivante avait son propre son, sa petite musique. Même au plus profond des bois, jamais cette musique ne cessait. Depuis que la vie s’était tue, le monde n’était que silence. Un long silence qui vous faisait presque bourdonner les oreilles. Kid allait devant sur le sentier, bondissait de tronc en tronc, sautait par-dessus les fondrières. Avril était souvent obligée de siffler pour le rappeler. Le petit haussait les épaules. – De quoi t’as peur ? Qu’est-ce que tu veux qui s’passe ? – On ne sait jamais, disait Avril. Il y a plein de bombes qui n’ont pas explosé. Elles sont peut-être là, juste sous les aiguilles de pin.
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– C’est bon, je fais attention. – Et puis on pourrait t’entendre. – Y’a rien ici, y’a rien que nous. Oui, c’était vrai. Hormis la vieille Madame Mô, cela faisait des années qu’ils n’avaient vu personne. Ni homme ni animal. Si bien qu’ils auraient pu être seuls au monde. Avril frissonnait parfois à cette idée. Mais elle savait qu’il ne fallait pas baisser la garde. Si elle avait trouvé le grand chêne, d’autres pouvaient le trouver aussi. Avril posa son sac quand elle eut repéré un pin à la ramure bien proportionnée. Le grand tronc était couché dans une petite clairière, pareil à un géant foudroyé. – On va fabriquer une nouvelle cabane ? demanda Kid. – Non, on va juste couper des branches et on les attachera sur le toit. Pendant qu’Avril peinait sur la scie, Kid entreprit de gratter le sol pour y trouver des racines. Il le fit discrètement car Avril ne voulait pas qu’il creuse la terre. Elle disait que tout était empoisonné, que c’était dangereux de manger des racines qu’on ne connaissait pas, que c’était les animaux qui faisaient cela. Kid pensait que les animaux avaient bien raison. Il ne connaissait rien de meilleur que de fourrer ses doigts dans la terre brune. C’était doux, c’était chaud. Pourquoi aurait-il dû se priver de ce plaisir ? Un matin où ils étaient allés dans la forêt couper des fougères, Kid avait trouvé une bête sous la terre. Une vraie bête vivante. Une sorte de brindille molle et rose dont il n’avait jamais osé parler à Avril. La bête se tortillait entre ses
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doigts. C’était magnifique. Il avait essayé de lui parler mais la brindille n’avait pas répondu. Elle ne pensait qu’à gigoter. À ce moment-là, Avril l’avait appelé, il fallait repartir. Alors Kid avait fourré la bête dans sa bouche. Quelle drôle de sensation que de la sentir bouger sur sa langue ! C’était comme les chatouilles que lui faisait parfois Avril. Il s’était mis à rire et sans s’en rendre compte, d’un seul coup, il avait avalé la brindille molle et rose. Il avait eu beau chercher dans sa bouche, la bête avait disparu. Elle devait être dans son ventre mais elle était maintenant invisible. Kid en était persuadé, elle n’en était jamais ressortie. Elle vivait là, quelque part, en lui. Sans doute devait-elle se sentir bien seule à présent, à se tortiller dans l’obscurité de son ventre. Aussi, dès qu’il en avait l’occasion, Kid fouillait le sol de ses petits doigts pour trouver un compagnon à la bête. Mais, hélas, il n’avait jamais retrouvé une autre brindille molle et rose. Ce matin-là, il parvint tout de même à mettre la main sur trois vieilles capsules rouillées qu’il enfila sur le collier qu’il portait autour du cou. Avril s’épongea le front. L’humidité de l’aube n’était plus qu’un souvenir. Le ciel était entièrement dégagé, presque blanc, et un soleil ardent faisait roussir la terre. Tout autour d’eux, les troncs morts des pins étincelaient comme du métal. – Allez, Kid, on rapporte toutes ces branches à la cabane. Le gamin essuya ses mains dans son dos et ils charrièrent les morceaux de bois le long du sentier embroussaillé.
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Arrivés à une dizaine de mètres du grand chêne, Avril prit soin de remettre en place la corde à laquelle étaient accrochées de vieilles boîtes de conserve lestées de tessons de verre. Avril disait que c’était une alarme censée les protéger. Kid n’avait jamais bien compris de quoi puisqu’ils étaient seuls au monde. Maintenant que Madame Mô était aveugle, elle ne se serait pas aventurée jusqu’ici toute seule. Les boîtes n’avaient jamais fait le moindre bruit, sauf au moment des tremblements de terre. À l’aide d’une corde, ils hissèrent les branches jusque sur la plate-forme. Kid grimpa sur le toit avec une facilité surprenante. Ses premiers pas, il les avait faits sur la terrasse. Et il savait presque grimper dans le chêne avant de savoir marcher. Avril peinait à le suivre quand il sautait de branche en branche. Il pouvait descendre de l’Arbre sans l’aide de l’échelle de corde et elle avait bien du mal à lui interdire d’aller se promener tout seul dans la forêt quand il prétextait avoir envie de faire ses besoins. Ils travaillèrent presque jusqu’au soir. Fourbus, ils s’allongèrent tous les deux sur la terrasse. Maintenant le soleil sombrait par-delà la mer des arbres morts. Une énorme boule rouge, zébrée d’éclairs jaunes. Autrefois, Avril n’aurait pas prêté attention à tous ces détails. Elle ne se serait jamais émue d’un coucher de soleil, de la chanson d’une averse, de l’ombre élancée d’un pin. Aujourd’hui, elle se surprenait à passer de longues minutes à contempler ces prodiges, bouche bée. Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître.
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Plus tard, après avoir partagé une ration, une des dernières du coffre, Avril posa le Livre près de la bougie. Kid, qui jouait sur sa paillasse avec une vieille paire de lunettes rouillée, rechigna un peu. Cela inquiétait Avril. Le gamin ne voulait plus lire. Pourtant, au début, le Livre que lui avait offert Madame Mô, l’avait passionné. Il le réclamait souvent : « Avril, tu me lis le Livre ?! » Les images des fleurs et des fauves du cirque l’impressionnaient particulièrement. À présent, il s’en désintéressait. Plus le temps passait et plus son esprit semblait décliner. Il y a quelques semaines, il savait compter sur ses doigts et aujourd’hui on aurait dit qu’il avait presque oublié tout ce qu’elle lui avait appris. L’éduquer était un combat de tous les jours. – Allez, viens, Kid, insista-t-elle, on va chercher si on trouve des étoiles filantes dans le Livre ! Il vint finalement s’installer à côté d’elle sur le tronc d’arbre qui leur servait de banc. Elle tourna les pages et s’arrêta sur une image. On y voyait une grande ville, une nuée de toits de tuiles rouges d’où parfois s’élevait un clocher élancé. – Regarde, est-ce que tu peux lire ce qui est écrit là ? Tu connais les lettres, c’est facile. Kid se pencha, tira la langue pour mieux se concentrer. – Pffffffff, finit par lâcher le gamin. J’y arrive pas. Avril l’encouragea. – Mais si, je t’ai appris l’alphabet. Regarde, là, c’est un « r », et là un « o ». Kid ajusta les lunettes tordues sur son nez et fit une moue boudeuse. – Ça sert à rien de lire.
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– Mais si, Kid, tu dois apprendre à lire. Regarde Madame Mô, si elle n’avait pas les livres, elle s’ennuierait beaucoup, non ? – Madame Mô, elle lit pas. Ses yeux ils marchent plus. C’est toi qui enregistres les histoires avec le matégnophone. – Le magnétophone, corrigea Avril. Allez, Kid, fais un effort. – Non, je lirai pas, ça sert à rien. Est-ce que ça remplace des bonnes choses à manger de lire ? Est-ce que ça remplace les beignets de pois chiches ? Non ! Alors, tu vois, ça sert à rien. Avril fit des efforts pour rester calme. – Kid, s’il te plaît. – Et les zoiseaux, ils apprenaient à lire ? questionna le gamin, les yeux plissés. – Non. Kid se leva, triomphant. – Ah, tu vois ! Les zoiseaux, ils avaient pas besoin de lire, et pourtant, c’était les plus forts parce qu’ils pouvaient voler dans le ciel ! Alors ça sert à rien ! – Mais justement, Kid. Les animaux ne savaient pas lire, c’est pour ça que c’était des animaux. Nous, nous sommes des humains. Et on a inventé la lecture, l’écriture. Et regarde, on a aussi construit des villes, des églises, des ponts, des routes, et… – Et les bombes, glissa le gamin. Avril leva les yeux au ciel. – Oui, les bombes aussi. Mais regarde, regarde cette image. Tu ne trouves pas ça beau ? Cette ville, elle est magnifique, avec toutes ces…
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– Pfffff, n’importe quoi, la coupa Kid. Tout ça, c’est des histoires. C’est pour m’obliger. Les villes et les zéglises, ça existe pas. C’est juste que des dessins sur le Livre. Oui, tout ça c’est que des zinventions. Avril secoua la tête. – Allons, Kid, tu peux me croire… – Moi, déclara l’enfant d’une voix boudeuse, je connais que Madame Mô, toi, notre Arbre et la forêt. Le reste, c’est que des zinventions ! – Non, Kid, je te jure, ça existait. Le gamin la fixa avec un air soupçonneux. – Tu dis toujours la même chose. Mais c’est quand que ça existait ? – Quand il y avait des oiseaux. – Et tout a disparu ? Avril haussa les épaules. Elle ne savait pas quoi répondre. – Mais non, Kid. On vit loin de tout ici. Mais ailleurs, il y a certainement des villes. Oui, il y a certainement… Elle ne finit pas sa phrase. Elle ne savait pas s’il restait quoi que ce soit au-delà de la forêt. Kid regarda la nuit qui noyait le monde au-delà de la porte. Il paraissait subitement triste. – Tout a disparu, dit-il d’une petite voix. Tout a disparu à cause de la guerre. La Montagne, peut-être qu’elle a disparu aussi. Comme Pa et Ma. Et Sirius, il viendra jamais. Il glissa du banc et alla se pelotonner sur sa paillasse. Avril le rejoignit, posa une main sur son épaule. Elle pensa à ce qu’elle avait dit. Oui, tout cela avait existé. Les humains avaient construit des routes, des
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ponts, des villes, des églises. Et tout cela s’était écroulé en si peu de temps… Oui, Kid avait peut-être raison. Lire ne servait plus à rien sinon à ne pas oublier le passé. Kid sanglotait doucement. Contre la cloison de bois était épinglée une photo jaunie. Trois silhouettes. Un couple et un chien noir. L’homme et la femme souriaient à l’objectif. La femme, enceinte, avait les mains jointes sur son ventre rebondi. Derrière eux, on devinait un chalet de bois planté au bord d’un lac et, plus loin encore, les montagnes immenses et enneigées. Le chien noir, impassible comme une statue, arborait une étoile blanche sur le front. – Pa et Ma n’ont pas disparu, Kid. On les retrouvera. Le gamin renifla un peu. – On ira à la Montagne ? Comme sur la photo ? – Oui, Kid. Les montagnes sont là depuis le début du monde. Et elles seront toujours là. – Quand ? Quand c’est qu’on les retrouvera ? – Tu le sais, Kid, je te l’ai dit. – Dis-moi le encore. Avril regarda le grand chien noir sur la photo. – Quand Sirius viendra nous chercher, ce sera le signe. Ça voudra dire que la guerre est finie et que nous pourrons arrêter de nous cacher. – Oui, quand Sirius sera là, ce sera le signe, murmura l’enfant. Le casse-casse sera fini et tout recommencera, on sera tous ensemble avec Pa et Ma et Sirius. Plus tard, après que Kid s’était endormi, Avril sortit sur la terrasse.
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Elle regarda le croissant de la lune faucher les étoiles puis elle alluma une bougie. Elle disposa près d’elle une tasse d’infusion et cala le vieux magnétophone de façon à ce qu’on entendît bien sa voix. On arrivait presque au bout de la bande. La couverture du livre craqua quand elle l’ouvrit. Le parfum du papier et de l’encre vint délicieusement chatouiller ses narines. Elle arrivait à la fin de l’histoire qu’elle enregistrait pour Madame Mô. C’était une pièce de théâtre. Pleine de tendresse et de fureur. Les deux amoureux étaient séparés par leurs familles. Mais ils bravaient tous les interdits pour se retrouver. Nul doute que dans les prochaines pages, l’histoire tournerait mal. Elle adorait lire à voix haute. Autant pour faire plaisir à Madame Mô que pour avoir le bonheur de se plonger dans des histoires où des hommes et des femmes étaient prêts à tout par amour. Un monde où l’amour l’emportait sur la peur, la maladie et la faim. Elle lisait avec application, se coulant avec délectation dans la peau des personnages. Avril tourna les pages et, quand elle fut prête, elle pressa le bouton « enregistrer ». Et la bande se mit à défiler.
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