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"La route de Ness" d'Alice de Poncheville - Extrait

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L’autrice et l’éditeur remercient le Centre national du livre pour son soutien.

Illustration de couverture : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com


Alice de Poncheville

la route de Ness


À Zacharie.


« […] si les maîtres de monde étaient préparés à recevoir la lumière, ils pourraient voir et comprendre. Malheureusement, un fatal bandeau les aveugle, le bandeau des préjugés et des faux principes, dont on les a pétris et infectés dès l’enfance. » Thomas More - L’Utopie - 1516 « This is fake news! » Homo Politicus - Réseaux - 2021


Un vent puissant se leva sur le pays. Dans le ciel assombri, il précipita les nuages et les dernières minutes du siècle finissant. La tempête naissait, autoritaire. Le vent forcit, inclina les arbres et balaya le sol. Les animaux se réfugièrent dans leurs terriers, les humains avancèrent courbés, surpris par les bourrasques, leurs cheveux en désordre aspirés vers le ciel. On fila se mettre à l’abri pour se serrer les uns contre les autres, heureux d’être sains et saufs, encore inquiets, mais prêts à fêter la nouvelle année et remplis d’espoir devant l’ère qui s’ouvrait. Un siècle commençait, tout neuf. Dans l’hôpital de la Ceinture qu’on appelait la Bulle, comme dans la clinique de la Colline dénommée la Pagode, les naissances se bousculaient. La vie ! La vie jaillissait inquiète et impatiente. Le grand nombre d’enfants qui avaient choisi d’arriver ce jour-là allait dessiner un pic sur la courbe démographique du pays.

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Un puissant grognement monta du sol, accompagna le râle des femmes qui accouchaient et les cris des premiers nouveau-nés. Puis le tremblement de terre éclata… Une première secousse bouscula les corps, la deuxième agita les esprits. La troisième déracina des arbres et fit osciller les constructions humaines. L’hôpital de la Ceinture, large bulle aplatie construite sur les ruines de l’ancienne zone commerciale, vacilla. Du matériel médical tomba à terre, les cloisons se lézardèrent. Le personnel eut l’impression que le bâtiment se mettait à glisser sur le sol comme une goutte d’eau sur une vitre. Certains imaginèrent qu’ils commençaient un grand voyage, car la secousse ne s’arrêtait pas. Elle roulait sur elle-même telle une vague gigantesque. Tout autour, on entendait des craquements de bois et de pierre, le langage secret de la matière. Sur la Colline, au milieu de son parc fleuri, la clinique de la Pagode tanguait. Ses treize étages cerclés de titane ondulaient gracieusement, sans aucun risque d’effondrement. La Pagode semblait danser, un peu ivre. Depuis longtemps, elle avait résisté à tout, ne craignant ni les colères du magma ni le vent en furie. Elle se laissait porter par les éléments, rassurée par l’intelligence des matériaux qui la composaient et confiante dans le charme de sa danse. À l’intérieur, le personnel vaquait à ses occupations, tout en maîtrise et en sang-froid. La secousse se calma, ses dernières ondes se perdirent entre les herbes. Dans l’hôpital de la Bulle, une sonnerie grave retentit, mais Doris, concentrée sur l’enfant qui venait de

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naître, son enfant, l’entendit à peine. Elle avait accouché au milieu de la troisième et grande secousse. Le tremblement de terre et la naissance de son bébé ne faisaient qu’un dans son esprit et dans son corps. Jonas, son compagnon, se tourna vers l’infirmière lorsque la sonnerie eut cessé. – Ça sonne la fin du tremblement de terre ? lui demanda-t-il. – Je ne crois pas, répondit-elle. Le médecin reposa le test qu’il venait de faire au bébé et lança un signe de tête positif à l’infirmière. Celle-ci prit aussitôt le nouveau-né dans ses bras. – Nous devons lui administrer les premiers soins, murmura-t-elle. On allait nettoyer ses mucosités, rincer son corps et l’habiller. Et puis on le leur rendrait. Doris eut un mouvement d’inquiétude et Jonas capta son regard troublé. Il hésita à suivre l’infirmière, à lui reprendre l’enfant, mais celle-ci sortit de la salle d’accouchement d’un pas si décidé qu’il n’eut d’autre choix que d’aller réconforter sa femme. Le visage de Doris affichait une expression qu’il ne lui avait jamais vue, un mélange de soulagement, d’inquiétude et d’émerveillement. Sur sa peau pâle, ses joues faisaient deux taches rouges. Ses yeux étaient devenus immenses, comme pour capter toutes les images de la naissance de son enfant, ce miracle qui avait eu lieu ici et qui se renouvelait partout, jour après jour. Pendant quelques instants, Jonas fut l’homme le plus heureux du monde. Doris et le bébé qui venait de naître étaient des êtres merveilleux pour lesquels on pouvait vivre et mourir.

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Le médecin abandonna le couple et rejoignit la salle de soins où l’infirmière nettoyait le bébé. Il saisit le téléphone et composa le numéro de la clinique de la Pagode tout en observant scrupuleusement les gestes de l’infirmière. – Allô ? Oui, ici le docteur Francœur, hôpital de la Bulle. Je voudrais parler au professeur Janpaire, c’est une Urgence bleue. De l’autre côté, au standard de la clinique de la Pagode, on s’activa. Le professeur Janpaire répondit au bout de quelques secondes. – Nous avons un enfant bleu particulièrement dense. Né il y a… – Douze minutes, intervint l’infirmière de la Bulle. Elle manipulait l’enfant avec un soin extrême. Dans le téléphone, la voix du professeur Janpaire se fit pressante et passionnée : – Vous avez de la chance, il y a un remplaçant ! Une remplaçante, plutôt ! – Une fille ? – Oui… C’est la seule Pâle qui soit née aujourd’hui. Elle a exactement le même nombre de minutes au compteur. – Mais ici, c’est un garçon ! – Oh ! Un bébé est un bébé… Et vous avez quelques bonnes techniques d’effacement, non ? – Oui… bien sûr. – Alors, on se dépêche ! Tandis que l’infirmière emmaillotait l’enfant, deux membres du personnel médical sonnaient à la porte du local. Le docteur Francœur leur ouvrit tout en jetant un œil dans le couloir. Il fallait rester discret.

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Les employés se dirigèrent vers la table à langer, un sourire béat aux lèvres, montrant une expression émerveillée proche de la vénération. Ils regardèrent le nouveau-né comme s’ils cherchaient à découvrir quelque chose sur son visage. On voulait savoir si le fait d’être un Dense donnait au bébé un aspect différent, une coloration particulière à sa peau, à ses petits ongles tout juste formés. L’enfant avait déjà les yeux grands ouverts, mais le regard vague, comme tous les bébés, ce regard étrange qui semblait encore attaché au monde qu’il quittait. Pourtant, bien que rien ne soit visible sur le visage doux et calme de l’enfant, dans la pièce, tout le monde y lisait des signes exceptionnels. La naissance d’un bébé bleu dense, en cette fin d’année qui ouvrait un siècle nouveau et en ce jour de tremblement de terre, prenait le sens d’une bénédiction. – Article 38 ! lança solennellement le docteur Francœur. Les membres du personnel acquiescèrent en silence. L’article 38 leur imposait le secret médical le plus absolu concernant les naissances. Pour travailler dans l’équipe Enfantement, ce qui était une chance et le signe de capacités particulières, il fallait montrer un grand dévouement et une loyauté totale. Ils terminèrent de préparer l’enfant, remplirent les documents administratifs et bientôt, on frappa à la porte. Un envoyé de la clinique de la Pagode entra, un berceau à la main. Il le déposa sur la table médicale, tendit au docteur Francœur le dossier du bébé pâle qui venait d’arriver, puis avec d’infinies précautions, il saisit l’autre couffin où dormait l’enfant bleu dense. À son

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tour, il sembla subjugué par le nouveau-né. Quelques secondes plus tard, il s’éclipsa de la salle de soins, emportant son butin. L’échange d’enfants avait eu lieu. Les employés de l’hôpital de la Bulle rangèrent la salle et stérilisèrent les plans de travail. Il leur fallut quelques minutes pour se rappeler qu’un autre couffin se trouvait là. On l’avait complètement oublié. À l’intérieur, une petite fille chauve comme un œuf dormait paisiblement. Elle souriait aux anges et cette expression vieillotte n’avait jamais semblé aussi juste. Oui, ce bébé-là n’avait pas tout à fait touché terre. Il lui fallait encore un peu de temps pour terminer son voyage. Un peu de temps et les bras aimants d’une mère pour l’ancrer parmi les humains.


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"La route de Ness" d'Alice de Poncheville - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu