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"La Petite République de Saillans" de Maud Dugrand - extrait

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la petite RĂŠpublique de Saillans


Illustration de couverture : © Anne van der Linden © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com


Maud Dugrand

la petite République de Saillans Une expérience de démocratie participative

la brune au rouergue


Ă€ Maud Millat-Carus


1. Planter le décor

Depuis 2014, Saillans expérimente une forme originale de gouvernance locale, la gestion de la municipalité reposant sur un modèle de démocratie participative citoyenne. Originaire de ce village situé au pied du Vercors, j’en connaissais le potentiel créatif pour y avoir vécu mes plus intenses moments de l’enfance et de l’adolescence. Je me souviens même de véritables états d’exaltation, lors des fêtes, ces rituels qui unissent. Ces rares moments aujourd’hui où les générations se mélangent, où je me sentais en sécurité et libre puisque les adultes gardaient un œil bienveillant sur moi. J’ai fait l’expérience du proverbe africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant. » Grandir quelques années dans un espace sûr au cœur d’une nature magnifique. Où « au milieu coule une rivière »… Le village, situé entre le Vercors et la Drôme provençale, a les pieds dans l’eau et le regard tourné vers Cresta et le massif des Trois Becs, forteresse de calcaire de plus de 1 500 mètres d’altitude, une merveille géologique, gardienne 9


de la vallée et des hommes. Je garde le souvenir intact de véritables moments de grâce au contact des arbres, dans l’eau de la rivière, à l’ombre des platanes de la place du prieuré, à courir les collines aux senteurs de thym, à faire des roues dans l’herbe fraîche avec ma meilleure amie, à goûter à la douceur des soirées d’été, quand le soleil ne se couche plus. Le goût et l’odeur des petits gris et des chanterelles ramassés par mon grand-père lorsque les peupliers du bord de l’eau viraient au jaune or l’automne venu. Tels des arrêts sur image, je me souviens de ce premier regard porté sur la beauté d’un cabanon en ruine au milieu des vignes, dans lequel poussait un arbre. De la fraîcheur d’une treille accrochée au-devant d’une maison entourée de vignes. De l’éclat de la lumière sur l’eau de la cascade au barrage, en amont du village. Je vivais la beauté intensément. J’aimais l’automne par-dessous tout. Quelque chose aujourd’hui me dit que ces ingrédients sont nécessaires à ce qui fait de nous des êtres debout. Nécessaire dans ce que nous avons tous à la fois de plus organique et de plus éthéré. Saillans m’a fait goûter à cette expérience. Mais de là à penser que ce village de 1 300 habitants devienne un modèle de changement de manière de faire, de penser et d’agir la politique, je ne pouvais l’imaginer. En 2014, le paysage politique est sombre. Le Front national bat de nouveaux records électoraux, remportant onze mairies aux élections municipales1. Dans ce contexte, Saillans va faire figure d’exception. Le petit bourg renverse la table après des mois de travail collectif. Des citoyens débutants en politique 1  Les villes remportées par le Front national en 2014 : Beaucaire (Gard), Béziers (Hérault), Camaret-sur-Aigues (Vaucluse), Cogolin (Var), Fréjus (Var), Hayange (Moselle), Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Le Luc (Var), Le Pontet (Vaucluse), Mantes-la-Ville (Yvelines), Villers-Cotterêts (Aisne). 10


décident de plancher sur les priorités de la commune et de se départir de l’habituel fonctionnement avec une tête de liste et un programme défini à l’avance. Les réunions publiques organisées pendant la campagne électorale rencontrent un succès inattendu. Pour la première fois, des habitants prennent la parole, réfléchissent ensemble à une autre façon de faire vivre la politique locale. Mais surtout affirment ne plus vouloir que les décisions politiques se prennent sans leur avis. Le temps des potentats locaux est loin d’être révolu. Mais l’absurdité de certaines décisions politiques pousse des citoyens à s’engager dans les affaires de leur commune et à redynamiser à leur manière une démocratie asphyxiée et minée par l’abstention et le repli identitaire. L’échelon local est peut-être le niveau où peut se transformer la politique. Depuis le 23 mars 2014, date du succès de la liste citoyenne « Autrement pour Saillans… tous ensemble » avec 56,8 % des voix pour un taux de participation de 80 %, l’expérience municipale de Saillans s’invente au quotidien. Le mode de gouvernance est repensé, les institutions réformées. Les élus fonctionnent en binôme, le maire et la première adjointe forment une direction bicéphale. Les habitants s’inscrivent dans des groupes actions projets (GAP) reliés à sept commissions désignées comme prioritaires lors de la campagne électorale. Une charte des valeurs inscrit les trois piliers du projet : la collégialité, la participation et la transparence. Les citoyens ont le droit d’intervenir en comité de pilotage, sorte de conseil municipal où sont discutées collectivement les décisions à prendre. Les indemnités sont réparties entre l’ensemble des conseillers municipaux de manière équitable, seuls le maire et les premiers adjoints étant davantage rémunérés en fonction du temps dégagé dans leur vie professionnelle. 11


Après treize ans passés au journal L’Humanité, je me suis installée en famille à quelques kilomètres de Saillans dès 2010. Mon nouveau terrain d’exploration du monde se situait désormais du côté de la « province » et non plus du bocal d’une rédaction parisienne. Assumant de ne plus « être en pied », journaliste permanente dans une entreprise de presse, mais les deux pieds dans le monde réel, à une plus petite échelle. Je découvrais que les rédacteurs en chef étaient curieux de mon choix de vie et de travail. Je commençais à ratisser la campagne avec soif et allégresse. J’ai pu suivre la lutte contre l’implantation d’un supermarché Casino à l’extérieur du village de Saillans, le véritable déclencheur de ce qui allait suivre, l’erreur qui a coûté son poste à l’ancien maire du village et qui a constitué l’un des terreaux de la victoire citoyenne future. J’ai participé à ma façon à la médiatisation de Saillans puisque j’ai écrit plusieurs articles dans la presse. C’est Catherine Siné, rédactrice en chef de Siné mensuel qui, la première, me lançait un jour de 2014 au téléphone : « Fais-le ce papier sur Saillans. Ce n’est pas parce qu’ils sont des dizaines de journalistes à l’avoir fait, que tu ne dois pas le faire. Tu es quand même bien placée pour en parler, de ce village ! » L’hyper médiatisation m’effrayait intimement. Si le sujet suscitait le plus souvent de la sympathie et de la curiosité, Saillans se retrouvait brutalement sous le feu des projecteurs. Porteur d’espoir, il devenait aussi rat de laboratoire, à peine né, coincé entre le devoir et l’injonction de réussir ou jugé inopérant et inefficace par des reportages rapides et biaisés. Mais surtout, Saillans se racontait au présent. Un récit naissait, occultant le passé et une partie de ses habitants. Ce qui avait eu lieu avant n’avait donc plus de valeur. Il s’agira donc ici de convoquer le passé, lointain et plus récent, à la fois pour comprendre si éventuellement 12


quelque chose peut expliquer ce qui s’invente à Saillans, mais surtout pour donner à voir un certain rapport au monde, qui a toujours existé à Saillans et dans l’ensemble de la vallée. J’ai souvent eu à répondre à cette question : « Alors, Saillans, ça marche ou pas ? » Écrire sur Saillans aujourd’hui, c’est ne pas vouloir chercher à répondre. Le village n’est pas un gadget prêt à être balancé à la poubelle en cas d’obsolescence ou brandi tel un étendard bien trop grand pour lui. Je cherche à raconter l’expérience dans sa complexité. Saillans n’est pas un îlot au milieu d’un océan de vide mais un village inscrit dans une histoire et un territoire de la vallée de la Drôme et du Diois. Une terre irriguée par les protestants fuyant les persécutions. Une terre profondément républicaine, engagée dans la Révolution française et résistante contre le coup d’État napoléonien de 1851. Une terre d’immigration pour les Italiens au début du XXe siècle. Une terre de maquis, celui du Vercors, qui surplombe la vallée. À la fin des années 1960, la vallée fut rudement marquée par l’exode rural avant de se repeupler par l’arrivée de jeunes gens politisés, dont le choix était celui du retour à la terre, refusant les injonctions d’une société capitaliste, préférant construire des îlots libertaires et écologistes. Des jeunes venus de toute la France mais aussi de beaucoup plus loin, comme ces Hollandais, parfois les seuls à faire revivre des villages où ne restaient que des anciens qui les accueillaient à bras ouverts. Beaucoup lancèrent de nouvelles filières agricoles comme celle des plantes aromatiques et s’intégrèrent parfaitement aux us et coutumes d’une ruralité ouverte, entre le Rhône, les Alpes et l’Italie. Ces dernières années, la vallée se peuple d’une nouvelle vague d’habitants venus des villes, souvent diplômés. Des gens assument le choix de gagner moins d’argent et cherchent 13


à vivre autrement en agissant sur un petit territoire. Ces arrivées provoquent des rencontres qui peuvent être fécondes, comme à Saillans où des natifs et des nouveaux arrivants, des anciens et des plus jeunes se sont lancés dans la lutte contre l’implantation du supermarché, qui aurait marqué à coup sûr la mort des petits commerces du centre bourg. La mayonnaise a pu prendre et se transformer en projet politique. Ce frottement ne se fait pas sans douleur, sans heurts, sans incompréhension. Mais il a aussi permis à Saillans quelque chose de passionnant. Comment des personnalités aussi différentes, qu’il s’agisse d’élus ou de citoyens, parviennent à travailler ensemble, à dépasser, ou pas, les conflits ? Un ancien agent de la direction départementale de l’équipement (DDE), natif de Saillans, chasseur et marcheur à ses heures, a pu travailler aux côtés d’un garçon vivant en couple avec un homme, ancien éducateur, grand voyageur et passé par la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto. Une ingénieure agronome, un imprimeur lyonnais de l’âge de son père, ancien objecteur de conscience, une institutrice, l’ancien médecin du village, un conteur, un ingénieur allemand et écologiste vivent une expérience courageuse. Bien sûr, rien n’est simple. Au contraire. L’expérimentation place haut les exigences. Les déceptions sont à la hauteur des attentes et des espérances. L’incitation à la participation peut déranger et même agacer au regard d’une société dont le travail est encore au centre de l’activité humaine. Quel temps reste-t-il à la citoyenneté quand il faut élever des enfants et payer le crédit de sa maison ? L’engagement qu’induisent la participation et la nouvelle gouvernance proposée à Saillans est important. Si l’épuisement a plusieurs fois guetté les élus, les habitants n’ont pas toujours le temps de se rendre à des 14


réunions le soir après le travail. Ils n’ont pas le temps ou simplement pas l’envie. Porter une parole publique n’est pas simple quand on croise tous les jours son voisin. Et puis encore faut-il savoir parler. Dès le départ, une distance s’est parfois installée vis-à-vis de l’expérience. Des sociologues avancent l’hypothèse du « consensus villageois », cette méfiance envers les avis et les points de vue divergents qui permet de maintenir le fragile équilibre du vivre ensemble. Les réfractaires, j’en connais un certain nombre. Leur parole sera relayée afin de comprendre où sont les freins pour ceux qui se sentent dépossédés de leur village, bousculés par l’arrivée des néoruraux. Saillans doit être pensé à partir de ses limites et de ses oppositions. La tension entre ceux qui s’impliquent, ceux qui critiquent, ceux qui vivent à Saillans par choix et ceux qui subissent. La politique est depuis toujours une passion familiale des deux côtés de ma famille. Les convictions sont à gauche. Mon passage au journal L’Humanité à l’époque où il n’était plus nécessaire d’être encarté au parti communiste pour y travailler m’a offert l’occasion de confronter mes idéaux aux désordres du monde. J’ai beaucoup appris des engueulades mémorables dans la rédaction et des moments de joie collective à fabriquer tous les jours un journal. Quelle fierté d’en être ! Mais les années passant, mon engagement se fracassait sur le mur du réel. Le monde tel qu’il tourne me faisait souffrir. L’information ingérée quotidiennement à haute dose me rongeait et me plongeait physiquement et moralement dans des abysses de perplexité. Heureuse d’avoir mis les pieds quelques années au cœur des institutions de la République, là où le pouvoir s’exerce, je n’y voyais bientôt plus que vacuité. L’écriture de mes articles me tenait à flot. Je tenais en racontant 15


comment, parfois, des gens inventent des résistances concrètes à l’air du temps. Et presque toujours, ces résistances naissent à la périphérie, dans les interstices, les marges. Le monde rural encore considéré comme « l’arrière-pays », pour ne pas dire pays d’arriérés, fourmille de lieux, de réseaux dont on a rarement idée quand on habite en ville. Heureusement ma base arrière était la vallée de la Drôme. Je gardais le contact avec une sorte de bruissement de ce que pourrait être le monde de demain. Revenant souvent vers Paris avec cette étrange sensation que la modernité n’était plus là où elle disait être. Quelque chose d’un certain rapport au monde à Saillans que des citadins fraîchement débarqués au village me disent envier.


2. La quincaillerie familiale Une photo. J’ai deux ans. Je porte deux couettes, un short et une brassière à rayures. Je suis assise sur le trottoir. Mon grand-père est agenouillé, penché vers moi. Ma grand-mère se tient sur le pas de la porte de la quincaillerie, vêtue d’un tablier, une main sur la hanche, l’autre appuyée au mur. Dans l’ombre, derrière elle, on devine Léa, sa mère. André, mon grand-père, était plombier et sa femme, Mercédès, tenait la boutique d’articles de cuisine, de pêche et de matériel de plomberie. Ce pas de porte est celui de la maison de famille depuis plusieurs générations. Placée au carrefour principal du village, face au café des Sports, elle m’a toujours paru trop centrale, trop au milieu. Impossible d’y entrer et d’en sortir en catimini, quand on n’a pas envie de parler, qu’on a des choses à faire. Cette maison impose une évidence, elle est au cœur de Saillans comme Saillans est au cœur de mon enfance. Mon grand-père est mort. La boutique a fermé. Ma grandmère l’a transformée en salon, le long de ses longues années de veuvage, pour bavarder le matin avec sa meilleure amie, descendue faire ses courses au village. Deux fauteuils en osier 17


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"La Petite République de Saillans" de Maud Dugrand - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu