Le Royaume de Pierre d’Angle est une saga en quatre tomes écrite par Pascale Quiviger et largement plébiscitée par les libraires et la presse (Télérama, Le Monde des livres, Okapi, Le Monde des ados, Géo ado, Je Bouquine). Sélectionnée dans de nombreux prix (Libr’à Nous, Libraires en Seine, Prix littéraire de l’imaginaire BooktubersApp), elle a remporté le prix Elbakin.net 2019 et le Prix Millepages 2019.
l i v r e
4
l e r o ya u m e de pierre d'angle
pa s c a l e q u i v i g e r
La Catastrophe réclame son dû et tout Pierre d’Angle entend son appel. Tant que la première fille de mai ne lui sera pas livrée, les éléments se déchaîneront. Le Passeur attend à la lisière de la forêt tandis qu’Ema et Thibault, déchirés, s’apprêtent à affronter l’impensable. Comment surmonteront-ils cette épreuve ? Sauront-ils vaincre leurs ennemis qui, de plus en plus nombreux, comptent exploiter leur douleur pour renverser la couronne ? Pour la première fois de son histoire, le royaume se tient au bord du gouffre…
épik
l e r o ya u m e de pierre d'angle
les voyages dans l’imaginaire
???? €
ISBN : 978 2 8126 2086 7
4
I-21
www.lerouergue.com
couv-PA4.indd 1
20/11/2020 09:03
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 2
08/12/2020 15:51
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 3
08/12/2020 15:51
La saga du Royaume de Pierre d’Angle comprend Livre I – L’art du naufrage Livre II – Les filles de mai Livre III – Les adieux Livre IV – Courage
Illustration de couverture et carte : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 4
08/12/2020 15:51
Pascale Quiviger
LE ROYAUME DE PIERRE D’ANGLE Courage LIVRE IV
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 5
08/12/2020 15:51
Pour mes parents qui, chacun à sa façon, ont toujours œuvré en vue d’un monde meilleur.
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 6
08/12/2020 15:51
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 7
08/12/2020 15:52
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 8
08/12/2020 15:52
Chapitre 1 Ma belle Ema. Si tu lis cette lettre, tu es vivante et moi, je suis mort. Je t’avais promis un royaume heureux, j’ai manqué à ma promesse, pardonne-moi. Manfred avait mal au ventre. Il ressentait une sorte de froid brûlant qu’il ignora d’abord parce qu’il supervisait le nettoyage de la salle de bal. Les tables avaient été défaites, les tréteaux repliés, les chaises rangées le long des murs, le plancher balayé, lavé, ciré. Le gâteau à cinq étages avait rebroussé chemin jusqu’à la cuisine, avec ses fleurs de sucre et ses amoureux en pâte d’amande. Quelle soirée tragique. La mariée en pleurs sur l’épaule de sa mère, le marié porté disparu, les invités dispersés, les monarques… où étaient les monarques ? La douleur le reprenait. Chaude ou froide ? Foie ou rate ? Il se mit un peu à l’écart. Par la fenêtre, de gros flocons blancs masquaient la nuit noire. Il pressa une main sur son uniforme, entendit le froissement du papier et comprit qu’il n’avait pas mal au ventre : il avait mal à la lettre. Manfred fut ainsi le premier à savoir que le roi était mort. Aux premières lueurs de l’aube, près du Centre, un batelier et son fils mirent leur barge à l’eau comme tous les matins. Le sol était couvert de neige, des filets de brume s’entrelaçaient sur la Constante. Un silence étrange pesait sur les rives et 9
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 9
08/12/2020 15:52
même la rivière coulait sans faire de bruit. Quand sa rame heurta quelque chose de dur, le batelier crut d’abord qu’il s’agissait d’un tronc d’arbre. Il le poussa pour le contourner. – Oh la vache, Alexandre, regarde-moi ça ! C’était un homme. Il flottait sur le ventre, les bras en croix. Ils le hissèrent sur la barge. Le noyé, bouffi par la rivière, portait un baudrier somptueux. Ses yeux grands ouverts reflétaient un étonnement presque enfantin. Et puis les cheveux blancs, la balafre, les boutons en forme de renard, la qualité du costume à moitié déchiré… – Le roi, nom d’un chien. Le roi avec, dans la gorge, une flèche brisée. Le batelier, qui n’était pas un imbécile, manœuvra jusqu’à la berge, fit descendre son fils parmi les quenouilles, lui ordonna de courir à la maison, de s’enfiler dans son lit comme s’il n’en était jamais sorti et de ne parler à personne de ce qu’il venait de voir. – Personne, Alexandre. Puis il rejoignit le débarcadère le plus proche, où un charretier attendait déjà de traverser. Au lieu de l’embarquer, le batelier lui demanda s’il pouvait louer sa charrette. – Pour quoi faire ? – Pour lui. Le charretier jeta un œil sur le cadavre. – Allez merde, le pauvre. C’est lui qu’ils cherchent, alors… Il montra des silhouettes dans la brume, plus loin en aval. Elles bougeaient lentement, penchées sur la rive. – Je veux le ramener chez lui, dit le batelier. – Je t’accompagne. – Vaut mieux que tu restes. – C’est ma charrette. – C’est mon roi. – Aussi le mien. 10
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 10
08/12/2020 15:52
– Réfléchis un peu dans ta grosse tête, charretier. Une flèche ! L’affaire est signée. Vaut mieux oublier ce que tu as vu. Reste ici. – Et ma charrette ? – Attends-moi jusqu’à midi. Si je reviens pas, prends ma barge en échange. Vends-la, elle vaut bien ta brouette. Ils glissèrent ensemble la dépouille sous la bâche, puis le charretier s’installa au bout de l’embarcadère, les pieds ballants. Tout compte fait, il préférait ne pas s’en mêler. La brume s’effilochait, vagabonde, et la lumière du jour dispersait les esprits de la rivière. La charrette s’ébranla. Les roues tournaient par à-coups. Le cheval était lent et couvert de croûtes. Le batelier n’alla pas bien loin avant qu’une figure n’émerge du brouillard pour se planter au milieu de la route et lui fasse signe de s’arrêter. – Oh, oh, charretier ! Tu viens de la Constante ? – Oui. – Et tu vas… ? – Au château. – Qu’est-ce que tu transportes ? – Un chargement. L’inconnu sembla très intéressé. Élégant et beau garçon, il parvenait néanmoins à faire mauvaise impression. – Je peux jeter un coup d’œil ? Sans attendre la réponse, il souleva la bâche, puis la replaça hâtivement. – Qui d’autre l’a vu ? – Personne. – Tu es certain ? – Je jure. Le jeune homme réfléchit un moment. Il montra la charrette décrépite et son cheval plus mort que vif. – Aurais-tu besoin d’une charrette neuve, par hasard ? 11
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 11
08/12/2020 15:52
– Pas vraiment… – Une charrette neuve, avec la monture, bien sûr, en récompense de ta trouvaille. Une seule condition : cette trouvaille n’a pas eu lieu. On se comprend ? Le batelier était baigné de sueurs froides. Tout se passait exactement comme il s’y attendait. Il aurait peut-être dû laisser son monarque flotter sur le ventre. Son monarque ! Des brindilles plein les cheveux, des algues entre les doigts, remorqué jusqu’à l’estuaire comme un vulgaire poisson ! Pas question. – On se comprend ? répéta l’autre. – Oh oui qu’on se comprend ! cria le batelier. J’ignore que mon roi a été tué d’une flèche à la gorge, j’ignore, tant qu’à y être, que son frère est le meilleur archer du royaume ! C’est ça ? Hein ? – Tu vis dangereusement, toi. Laisse-moi t’informer, puisque tu es si ignorant, que le roi s’est noyé. Qu’il a péri aux mains de son aide de camp, le capitaine Lebel. Qu’en ce moment même, rien n’est épargné pour retrouver le coupable. Alors, cette charrette neuve ? On change d’avis, peutêtre ? Le batelier ne possédait que sa vieille barge et son sens de l’honneur. Il pouvait facilement se départir de l’une, mais pas de l’autre. L’inconnu le croyait charretier, c’était utile : on aurait du mal à retrouver sa famille. – Non, on change pas d’avis. – Eh bien tant pis pour toi. Le jeune homme jeta un coup d’œil en direction de la rive. Il aurait dû avertir les autres que les fouilles se concluaient, mais l’occasion était belle de s’accaparer tout le mérite. – Tu permets ? demanda-t-il en montant sur la charrette et en s’emparant des guides. Je m’occupe de tout. – Pourquoi vous ? 12
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 12
08/12/2020 15:52
Le beau brun lui adressa un sourire déplacé dans les circonstances, et troublant à cause du métal qui brillait dans sa bouche. – Parce que ton chargement, c’est mon cousin. Une heure plus tard, enfermé dans le donjon d’apparat, le batelier entendit sonner les cloches de la tour la plus haute. Elles avaient déjà sonné la veille pour la fausse urgence qui avait forcé Thibault à fuir vers la grotte de Frenelles sans savoir que la mort le rattraperait là où il espérait lui échapper. Un coup très long, deux autres courts et un quatrième, interminable : Le roi est mort. Au contraire de la veille, elles disaient la vérité. Jacquard avait consacré des années entières à obtenir cette mélodie lugubre. À la première sonnerie, il surgit de nulle part. Il ne s’était pas fait annoncer, personne ne le vit venir, mais, tout à coup, il était là, au château. Émacié, la barbe rêche et souffrant d’une blessure abominable, il gravit seul l’escalier monumental. Par une humilité inconcevable, il cogna pour qu’on l’admette et essuya ses bottes avant d’entrer. Sa longue attente se dénouait ainsi, sans tambour ni trompette, comme si elle le prenait au dépourvu, comme s’il n’avait rien à voir dans tout ce drame, comme si, sans la cloche, on ne l’eût jamais revu. Tout avait pourtant été calculé. N’ayant aucune chance de sortir vainqueur d’un bain de sang, Jacquard avait évité d’affronter la garde de Thibault. Il avait choisi d’isoler sa cible et de détruire d’une seule flèche le dernier obstacle entre une vie d’errance et un règne incontesté. Tenu par un singulier code d’honneur, il restait droit dans la déviance. Quand le retour de l’Isabelle l’avait privé du trône, il avait passé un pacte avec lui-même : il ne reprendrait la couronne qu’en exterminant son frère de ses propres mains. Le soir du duel, il avait cru le moment venu. En sortant perdant de la lutte exténuante, il avait redoublé de 13
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 13
08/12/2020 15:52
détermination. De ses propres mains, pas autrement. Au cours des semaines suivantes, Thibault s’était enfermé dans son bureau. Il cherchait le moyen de tirer Jacquard de son trou tandis que Jacquard, cloîtré chez son puissant protecteur, faisait exactement la même chose. L’annonce publique du mariage de Guillaume Lebel avait brusquement changé la donne. La salle de bal rassemblerait l’entourage du roi, les conseillères et une multitude de personnages importants venus des cinq régions. Toutes les têtes pensantes du royaume sous un seul et même toit, le reste de l’île à découvert, quelle occasion inespérée. Il avait suffi à Jacquard de planter de faux convives au château et de poster des équipes un peu partout dans la campagne. Lancelot Beauvais, le fils du maître escrimeur, chargé de former des hommes en région, s’était laissé corrompre en un clin d’œil. Ses recrues suivaient les ordres d’un traître sans même s’en apercevoir et Jacquard avait la mainmise sur toutes les tours de défense. Le plan devait entrer en exécution « au signal convenu », la fausse alarme sonnée aux Bois. L’appel aurait l’une de ces deux conséquences : Thibault se mettrait en route vers l’urgence ou resterait dans la salle de bal. S’il sortait, il serait capturé et livré à Jacquard. Mais à cause des menaces systématiquement dirigées contre Lysandre, il hésiterait peut-être à s’en séparer. Jacquard préférait cette option, et l’avait soigneusement préparée. Benoît attirerait le roi dans une pièce reculée tandis que les faux convives retiendraient les autres dans la salle de bal. Quelle que soit sa décision, la flèche frapperait Thibault, discrètement, fatalement. Jacquard savait qu’il s’agissait de sa dernière chance. Pour vaincre, il devait se montrer. Mais s’il se montrait sans vaincre, il ne pourrait plus disparaître comme il l’avait déjà fait trois fois. Le souterrain de l’aile nord, le faux exil à Lamotte, le creux de rocher de la pointe de l’Oubli… Il avait déjà trop 14
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 14
08/12/2020 15:52
souvent tenté le sort. Le soir du mariage déciderait de son destin : couronné ou condamné. Pourtant, une fois les cloches lancées à toute volée, Thibault n’avait choisi aucune des deux options prévues. Il n’avait pas répondu à l’appel, il n’était pas resté dans la salle. Sa fuite vers la grotte de Frenelles, qui déjouait tous les plans de son frère, avait failli le sauver. Un seul détail avait signé son arrêt de mort : contre toute attente, la nature avait doté Benoît d’un cerveau, et, par pur miracle, le capitaine lui avait confié le dessin qui révélait la cachette du roi. Benoît connaissait la grotte pour avoir accompagné Thibault lors de sa visite à l’amiral Dorec. Il connaissait aussi le tunnel d’évidement qui partait de la citerne royale parce qu’Ovide, effrayé par les fantômes, l’avait supplié d’y déposer avec lui des objets qui parlaient d’eux-mêmes (vêtements, provisions, couvertures). En voyant le roi quitter la salle flanqué d’Ema et de Lysandre, Benoît avait réagi dans la seconde. Il s’était arrangé pour faire avertir Jacquard qu’il savait caché au port. Puis (par excès de zèle) il avait pris l’initiative d’inonder le tunnel. Jacquard avait galopé vers le ravin où, à défaut de cadavres, il avait trouvé une trace de sang que Styx avait suivie jusqu’à la grotte de Frenelles. L’affrontement avait eu lieu. Succès. Jacquard ne s’en sortait pas pour autant indemne. L’épée de Thibault avait manqué son cœur de peu. La lame avait glissé sur ses côtes pour s’enfoncer dans ses muscles en sectionnant un nerf au passage, juste sous son bras. La douleur était si atroce qu’il n’avait même pas inspecté la grotte. Igor l’avait ramené au port en coup de vent et le docteur Ricard l’avait examiné sous une pluie d’injures. Tout en gueulant, Jacquard respirait l’optimisme. Qu’on lui trouve un cadavre, et le tour serait joué. Au lever du jour, dans le silence irréel qui pesait sur la campagne, il fut exaucé au-delà de ses espérances. La providence 15
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 15
08/12/2020 15:52
lui fournissait non seulement un cadavre, mais aussi un coupable en la personne du capitaine, mystérieusement disparu et resté introuvable. Guillaume Lebel, régicide ! Jacquard ne méritait pas un tel butin, il le savait, mais il l’encaissa volontiers.
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 16
08/12/2020 15:52
Chapitre 2 Benoît entama cette nouvelle page de l’histoire avec un accablant rhume de cerveau. La nuit épique qui venait de s’achever, il l’avait passée ligoté dans le cellier. C’est de là qu’il avait entendu sonner les cloches et de là qu’il percevait maintenant l’agitation de la cuisine, Marthe déchaînée, Sabine en sanglots, les assistants rudement alignés au mur par les hommes de Jacquard. Lui, Benoît, le pivot de la révolution, le futur chambellan, grelottait dans ses sous-vêtements sans que personne ne pense à le libérer. Le sommelier le trouva par hasard en venant chercher une bouteille pour noyer son chagrin. Benoît dut se rhabiller et défriser ses boucles en tire-bouchon avant de rappeler son existence au prince. Après de longues recherches, il le trouva à la chancellerie, au bout d’un corridor éclairé comme en plein midi, alors que, dehors, le jour gris surmontait à peine les nuages. Des torches, encore des torches, à croire que le feu en personne s’était emparé du château. La sueur de Benoît, elle, était froide, et ses sinus allaient éclater. Un garde le fit pénétrer dans la pièce dépouillée où Jacquard discutait avec un homme entièrement vêtu de velours, à la barbichette soignée et au regard cinglant. – Ah, Benoît, nota négligemment le prince. Voici monsieur d’Enfer, mon nouveau chancelier. D’Enfer, Benoît. 17
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 17
08/12/2020 15:52
La barbichette sourit sans sourire, le valet s’inclina, le chien montra ses crocs jaunes. – Tu as vu, Benoît ? La chancellerie. Ah ah ! Montrez-moi la chancellerie et je vous décrirai le roi ! De son seul bras mobile, Jacquard montra la pièce en ricanant. Son mouvement révéla l’autre chancelier, celui de Thibault, tassé dans un coin. Plus gris, plus déprimé que jamais, il tentait de reporter le moment d’ouvrir la voûte. Grâce à sa neutralité politique, Pierre d’Angle se voyait confier les trésors des Territoires nordiques menacés de pillage par des guerres incessantes. Elle recevait un paiement proportionnel à la valeur de ce qui lui était confié. Ces paiements, en retour, finançaient les besoins de l’île. Le chancelier de Thibault se doutait bien que Jacquard voulait ces merveilles pour son propre usage et risquait de provoquer de graves incidents diplomatiques. Dès qu’il connaîtrait le secret de la serrure, la paix du royaume serait mise en péril. D’ailleurs, la voûte contenait aussi la couronne de grenat : qui sait si Jacquard n’allait pas l’enfoncer tout bonnement sur sa tête, sans aucune cérémonie. Jusqu’ici, le prince s’entêtait à lui poser la mauvaise question : – Où est-elle, cette maudite clef ? – Je l’ignore, sire, répondait le chancelier sans mentir. Ou alors, Jacquard allait se coller le nez à la triple porte cloutée : – Je ne vois même pas la serrure ! – Moi non plus, sire. La serrure était effectivement invisible, d’ailleurs Thibault s’était beaucoup amusé à créer son mécanisme. Dans un basrelief surpeuplé se trouvait un cerisier en fleur sous lequel une bergère cajolait son troupeau bien portant. Si on faisait basculer le bord de son bonnet, sa houppette se déplaçait en 18
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 18
08/12/2020 15:52
dévoilant une manivelle ; si on abaissait la manivelle, le plus gros mouton se mettait à trottiner en découvrant la serrure. Mais une serrure n’est rien sans clef, et il fallait faire appel à un autre objet rangé dans une autre pièce, et dont seuls le monarque et son successeur immédiat connaissaient l’emplacement : le sceptre royal. La clef se révélait une fois dévissée la tête du renard de jade qui surmontait le bâton d’ébène. Pourtant ce n’était pas tout. Quand on quittait la voûte, il fallait refermer à triple tour, et un cadran placé sous la jupe de la bergère compilait les fermetures. Au nombre de cent, la serrure se bloquait. Dans la tension qui avait précédé le mariage, c’est exactement ce que Thibault avait ordonné à son chancelier : « Ouvrez, fermez, jusqu’à cent. Ne restez pas coincé à l’intérieur, vous allez manquer le banquet. » Pour rouvrir, il fallait maintenant remettre le cadran à zéro en poussant l’œil du plus petit mouton à l’aide d’une aiguille ou d’un cure-dent. Le pauvre homme tournait et retournait le problème dans sa tête. Aiguille ou cure-dent, là n’était pas le problème. Jacquard savait où trouver le sceptre, parce que son père agonisant le lui avait révélé, mais il ignorait qu’il s’agissait de la clef. Le chancelier savait qu’il s’agissait de la clef, mais il ignorait où trouver le sceptre. Il tremblait. La pointe de son nez était blanche, ses yeux barbotaient dans de larges cernes bleus, Styx bavait sur ses chaussures et Jacquard se retenait à grand-peine de l’étrangler. L’arrivée de Benoît en sueur lui donna un moment de répit. – Alors, Benoît, qu’est-ce que tu me veux ? jappa le prince, infiniment frustré. Benoît se raidit. Au lieu de l’accueil triomphal auquel il s’attendait, il n’obtenait qu’un aboiement. Triste fait : Jacquard lui devait son trône, mais pas son respect. À travers sa sinusite, Benoît récita néanmoins la phrase préparée pour l’occasion : 19
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 19
08/12/2020 15:52
– Bon brince, je viens brendre vos insdruczions et be revêdir, si del est vodre bon vouloir, de vodre audoridé. Par la même occasion, il lui aurait volontiers suggéré de raser la barbe si forte sur un visage si noble, mais il eut le bon sens de se retenir. – Carte blanche, chambellan, répondit Jacquard pour se débarrasser de lui. Commence par la toilette funéraire, tiens. « Toilette funéraire » ? Ah ! « Chambellan » ? Enfin ! Responsable de la chambre du roi et (pourquoi pas ?) de toute la domesticité. Benoît se hâta vers le quartier des serviteurs en oubliant ses hémorroïdes. Avant de se consacrer à la toilette de Thibault, il avait, lui aussi, quelqu’un à détrôner. Un instant suffit pour que Manfred lui cède le tout-puissant trousseau de clefs et se retrouve ligoté à son tour entre les conserves. Un même cellier, une même corde et, à peu de choses près, les mêmes sous-vêtements, pourtant Manfred subit l’offense avec élégance et sans la moindre goutte au nez. Il était calme et distant, d’un côté. Enragé et déchiré, de l’autre. Lui qui avait consacré le meilleur de ses jours au respect des conventions, il se sentait soudain possédé par une violente rébellion. Voilà, c’était tout décidé : il n’obéirait plus qu’à sa propre loi. Fidèle à lui-même, il appliquerait les plus hauts standards de délinquance (discrétion, cohérence, minutie). Déjà, la nuit précédente, il avait obtenu de Charles un double complet des clefs du château qu’il avait enterré derrière la cabane du gardien de parc. Il était aussi convaincu que Benoît lui rendrait son autorité sans même s’en apercevoir. L’idiot viendrait le supplier de l’assister dans des tâches écrasantes, lui demander le nom des domestiques ou quelle clef ouvrait quelle porte. Manfred était prêt. Il n’eut pas à attendre bien longtemps. Dix minutes à peine et Benoît cognait à la porte du cellier comme à celle d’une suite privée. 20
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 20
08/12/2020 15:52
– Entre. – Les zierges fudéraires, Banfred, où du les as fourrés ? – Délègue, Benoît, répondit posément Manfred, malgré la chair de poule qui lui hérissait tous les poils. Charge un autre de la chambre de veille. – Imbossible. Alors, ces zierges fudéraires ? – Dans la cassette des cierges funéraires, au fond de la chambre funéraire, avec les draps funéraires. Benoît claqua la porte. Un quart d’heure plus tard : – La crabate laballière du défunt ? – Le défunt ne portait jamais de cravate lavallière. – Un zabot ? – Le défunt détestait les jabots. – Ah. Hmm. Et quelles bonnaies on doit lui bettre sur les baubières ? – Il a les yeux ouverts ? – Boui. Manfred aurait voulu savoir sur quelle expression. Il aurait voulu voir le corps de Thibault, le laver respectueusement, l’habiller, l’honorer, comme il l’avait fait trop récemment pour Albéric et Clément. Il aurait voulu lui dire adieu en tant que chambellan, et aussi en tant qu’ami. – La monnaie la plus lourde, répondit-il seulement. Benoît claqua la porte. Une demi-heure plus tard : – Qui doit ze charger du zervice fudèbre ? – Le même officiant que pour le mariage d’hier. – Et quel dailleur j’adache à la garde-robe du brince ? – Legault. – Legault du bort ? – Celui-là. – Ah bon ? – C’est le meilleur. C’était le pire. 21
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 21
08/12/2020 15:52
Une bonne partie de la matinée s’écoula ainsi. À moitié nu dans son cellier, Manfred continuait d’orchestrer la domesticité. En quelques heures à peine, et sans avoir l’air d’y toucher, il s’arrangea pour que le prince soit assisté par les domestiques les moins aptes. Ses repas arriveraient froids, son feu s’éteindrait, ses lampes se tacheraient de suie et ses buvards d’encre. Avec un peu de chance, il porterait des pantalons trop courts, des chemises trop longues, des bottes mal cirées aux semelles décousues. Benoît, qui n’avait jamais consacré une seule minute à ses collègues, ne connaissait ni leur tempérament ni leurs compétences. Il ne se rendrait même pas compte qu’il desservait Jacquard au lieu de le servir. Pire encore, les gens de la cuisine se moquaient de lui chaque fois qu’il descendait au cellier. Marthe lui criait de rapporter des cornichons et Sabine, des navets. La situation manquait de classe et c’est pourquoi, dès treize heures, Manfred fut installé dans la salle à manger des métiers libéraux au titre de « consultant ».
Pierre-dangle4-INTBAT-2021.indd 22
08/12/2020 15:52