Skip to main content

"Phalaïna" de Alice Brière-Haquet - extrait

Page 1

Illustration de couverture et carte : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com


Alice Brière-Haquet

Phalaina


On découvre une nouvelle espèce d’êtres vivants chaque jour. Mais, chaque jour aussi, une espèce disparaît.

La mouche possède 10 chromosomes, le hamster 22, le rat 42, l’humain 46, le chimpanzé 48, la vache 60 et le papillon 380.


LIVRE 1


petite

Le soleil d’automne étalait ses derniers rayons sur la mousse des sous-bois. Les arbres berçaient mollement leurs branches, dessinant sur le sol des ombres douces et dansantes. Les feuilles avaient pris des teintes dorées ou argentées. Par moments, l’une d’elles se détachait sans bruit et venait en valsant se déposer sur le sol. Tout était calme, paisible et, hormis le cadavre qui déjà refroidissait, le tableau était idyllique. Quelques papillons s’attardaient encore, voletant de fleur en fleur. La petite fille les suivait. Heureuse. Sa démarche était encore hésitante, elle marchait depuis peu, mais elle s’amusait de sa liberté. Pieds nus, elle slalomait entre les débris de l’accident avec la grâce particulière des jeunes enfants qui défient les lois de la gravité pour la première fois. Son petit corps rebondi, avec ses bras et ses cuisses qui n’avaient jamais connu l’effort, ses joues modelées, sa cape moelleuse qui glissait de ses épaules, tout semblait prêt à amortir la chute. Douceur dérisoire. Une roue de fer forgé dressait ici ses piques. Là, une portière en bois laqué gisait éventrée sur le sol. Et, partout, les

11


valises avaient éparpillé leur chargement de linge et de papiers. La petite avançait. Le bandeau qui lui couvrait les yeux s’était défait pendant l’accident et les papillons lui étaient apparus, minuscules et merveilleux. Ils étaient bien plus intéressants que ce cabriolet renversé, plus intéressants que les objets épars, plus intéressants que le corps déchiqueté. Alors, elle les suivait. De fleur en fleur. Que c’était bon de marcher ! – Petite ! Quelqu’un au loin l’appelait. Une voix grave, une voix lourde et pleine de dangers. Le charme fut brisé et l’enfant sentit ses jambes trembler, son assurance tanguer, prête à chavirer. Ses grands yeux rouges, déjà, se remplissaient de larmes. Les papillons pourtant se rapprochaient… Oui, ils venaient la consoler. – Petiiite ! – Plus doucement ! fit une seconde voix, tu vas lui faire peur… – Petit-petit-petiiiite ! – C’est pas une poule, tu sais… Les deux voix se chamaillaient, mais l’enfant ne les entendait plus. Les papillons étaient là par centaines à présent, peut-être par milliers. Le battement rythmé de leurs ailes couvrait la petite d’un bourdonnement familier. Avec eux, elle n’avait pas peur. Ils étaient ses amis, elle le savait. Elle le sentait. – Petite ! Viens, tu vas pas rester toute seule ! Ça caille ici la nuit… – Elle te comprend pas, c’est une mioche… Petite, viens nous voir ! Petite, on a des bonbons… Viens nous voir, sale gosse, viens…

12


Mais l’enfant souriait. Les papillons qui jouaient dans ses cheveux la chatouillaient. Tous ensemble, ils tissaient autour de son petit corps un réseau de fils délicats, qui l’entourait, l’enveloppait, la recouvrait… Le filet se resserrait. Elle ne pouvait plus bouger. Sa respiration, même, ralentissait. Mais ce n’était pas très grave. Elle n’avait jamais été aussi bien. Comme dans un cocon. Les papillons, doucement, délicatement, soulevèrent la petite du sol. Les deux hommes étaient entrés dans le sous-bois et ramassaient ici et là les papiers épars. Ils jetaient dans une grande pochette de cuir ces feuilles volantes griffonnées, chiffonnées, déchirées, délavées, parfaitement illisibles. Activité absurde, mais le patron avait bien insisté pour qu’il n’en restât aucune. On ne les payait pas pour réfléchir mais pour agir, et là-dessus ils étaient infaillibles. Les taches de sang se faisaient plus nombreuses. Là-bas gisait le cadavre. – Regarde, le professeur ! – Salement amoché… Les deux hommes s’étaient penchés sur le corps inerte, tordu. Les blessures étaient impressionnantes. Vraiment. Le macchabée portait un costume de flanelle grise flambant neuf et son collier de barbe était fraîchement taillé. La mort semblait rire de cette coquetterie. Le visage si digne était maculé de sang et le binocle pendait vide et inutile sur la veste déchirée. Une impression de sérénité, pourtant, se dégageait de lui. Humphrey s’était assoupi sous l’effet du puissant sédatif. Il n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait, pas eu le temps d’envisager ce qui attendait la petite. Il était parti en paix, heureux.

13


Ce sourire était gênant. Une insulte au bon sens. Le sédatif qu’ils avaient employé pour provoquer l’accident était normalement indétectable, mais, avec la tripotée de scientifiques que le professeur avait pour amis, il valait mieux être prudent. Un seul petit doute et tous les laboratoires du royaume partiraient en quête de la vérité. – Vaut mieux faire disparaître le corps. Les deux hommes se mirent donc au travail. Ils retroussèrent leurs manches et entreprirent d’enterrer le corps du professeur. La tâche n’était pas facile, et les absorba tout entiers. Quand ils eurent fini, la nuit commençait à tomber… De la petite, il n’y avait plus aucune trace. Ils l’appelèrent à nouveau, mais l’obscurité compliquait sérieusement les recherches. Bah, ils diraient qu’elle était morte aussi. Les loups se chargeraient bien de finir le boulot. La semaine dernière, on avait trouvé trois brebis égorgées… Comme une confirmation, un hurlement se fit entendre au loin. Oui, il valait mieux partir. Tant pis pour la môme. S’ils avaient été plus attentifs, c’est sûr, ils auraient remarqué l’étrange cocon qui pendait au marronnier, fruit monstrueux dans la valse timide des premières feuilles mortes. Mais comment auraient-ils pu imaginer qu’une si petite fille pouvait se trouver aussi haut dans un arbre ? Et si on leur avait dit qu’elle allait y passer l’hiver dans un profond sommeil proche de l’hibernation, ils se seraient sans doute payé une bonne tranche de rigolade. Évidemment, ils ne savaient pas qui elle était. Ils rentrèrent donc se mettre à l’abri du froid.


sous la lampe

La chaleur… la chaleur ruisselante qui gonfle le thorax et allonge les pattes. Ce besoin de s’étendre, de s’étirer, de donner prise à l’air et d’embrasser le ciel. Il savait, il sentait que ce n’était pas l’heure, mais il n’en pouvait plus. D’une tension de tout son être, il tenta de se défaire de l’imperméable manteau qui le recouvrait. L’effort demandé, après ces longues semaines de jeûne et de sommeil, était inhumain. Ça tombait bien : il n’était pas humain, et tout le monde sait que les papillons sont bien plus forts que ces tremblants géants de chair rose pâle. Il poussa donc de toute sa force, porté par cette simple certitude : depuis cent quarante millions d’années, ses ancêtres y arrivaient. Il y arriverait donc. La membrane, en effet, craqua et deux ailes humides apparurent dans l’éblouissante clarté. Bientôt le reste du corps suivit : la tête, le thorax, puis l’abdomen. L’insecte déplia ses ailes avec soin, offrant chacune de ses minuscules écailles à l’éclat de la lumière.

15


Avec un temps pareil, il mettrait moins d’une heure à sécher. Et ensuite, à lui la belle vie ! De fleur en fleur. Pourtant, au fond de lui quelque chose ne tournait pas rond… Il y avait un couac dans la machine bien huilée de la métamorphose… Il l’aurait parié : c’était encore l’hiver. Ses yeux tout neufs ne pouvaient rivaliser avec la pression écrasante de la lumière qui le surplombait, mais il lui semblait bien entrapercevoir, là-bas, au fond, un bout de ciel gris clair. De gros flocons venaient peu à peu couvrir les vitres couvertes de givre. Non, il ne les voyait pas et, pourtant, il savait. Un frisson le parcourut. L’œil de lumière s’était encore approché. Ses ailes étaient presque sèches, mais il se sentait incapable d’esquisser le moindre déplacement. La lampe l’avait comme hypnotisé. Il ne vit pas l’aiguille s’approcher de son corps tout neuf, mais il la sentit, évidemment. Le métal froid transperça son maigre corps. Il tenta bien de se défendre, ses ailes nouvelles battirent l’air avec frénésie. Mais c’était aussi vain que douloureux. Il cessa donc et se laissa accrocher au tableau de papier sans trop de difficulté. La délivrance lui sembla durer une éternité… Un souvenir confus s’imposait dans sa mémoire. Celle d’un champ de blé fraîchement coupé, de ses parfums épais, de ses couleurs mordorées. Était-ce un souvenir réel ou bien un rêve confus inscrit au creux de son patrimoine génétique ? Il n’aurait pu parier, et à vrai dire il s’en fichait tout à fait.

16


Ce qu’il regrettait était de ne pas avoir eu le temps de laisser sur terre une descendance. Après tout, c’était sa raison d’être. C’est pour cela que la larve devient papillon. Un hoquet douloureux l’agita encore une ou deux fois, et puis plus rien. Ce fut la fin. John remua un peu l’aiguille. Le spécimen le dérangeait : il avait un bout d’aile encore un peu froissé, qui faisait mauvais effet dans le bel ordonnancement de sa collection de papillons. Il décrocha finalement l’insecte et le jeta dans la corbeille. De toute façon, ce type d’espèce pullulait dans la campagne anglaise. Il en ferait éclore un autre. Cela ne fit même pas flancher son sourire. La vie allait être si belle maintenant que le professeur Humphrey avait disparu. Il éteignit la lampe et s’en alla d’un pas léger chercher une nouvelle chrysalide dans le labo d’à côté. John était un perfectionniste.


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
"Phalaïna" de Alice Brière-Haquet - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu