Du même auteur au Rouergue Passionnément, à ma folie – roman doado, 2017 Philibert Merlin, apprenti enchanteur – roman dacodac, 2017 Le mur des apparences – roman doado, 2018
illustration de couverture : © Juliette Barbanègre Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com
Gwladys Constant
mamie fait sa valise
Pour Vincent B., petit garçon au grand cœur !
chapitre 1
La pizza mille fromages et les frites étaient au four, et j’étais bien content, quand ça a sonné (la porte, pas le four). Je me suis précipité pour ouvrir, comme toujours, car je suis très curieux. J’aime les chasses au trésor, les surprises, les énigmes, tout ce qui fait qu’on se demande : « qu’est-ce que c’est ? ». Ce soirlà, derrière la porte, sur le paillasson avec les coccinelles qui disent « bonjour », il y avait mamie, un chapeau à fleurs sur le chignon et une valise à la main. Ça m’a fait rire. Maman est arrivée derrière moi et s’est exclamée : 9
« Maman, qu’est-ce que tu fais là ? », ce qui m’a fait comme une décharge électrostatique de pull. Cela se produit chaque fois que maman appelle mamie « maman ». Je ne peux pas me faire à l’idée que ma maman a une maman qui est ma mamie. Ça me met sens dessus dessous. – Il est arrivé quelque chose à papa ? », a demandé maman, la voix pleine d’inquiétude, ce qui m’a encore plus embrouillé, vu que mon papa était dans le salon devant la télé et qu’il allait très bien quelques secondes avant. – Rassure-toi, ton père n’a rien, a dit mamie. Je peux entrer ou tu comptes passer la soirée avec moi sur le paillasson ? J’ai regardé ma mamie qui enlevait son chapeau et sa veste. J’ai regardé la valise, qu’elle venait de poser dans un coin et j’ai demandé : – Tu pars en voyage ? – Oui, Armand, elle a dit. – Tu vas où ? 10
– Ailleurs. Le four a sonné, papa est arrivé et s’est exclamé : – La mater ! Ça alors, qu’est-ce que vous faites là ? – Bonsoir, mon gendre. Ne m’appelle pas mater, j’ai ce surnom en horreur, tu le sais très bien. – Ne m’appelez pas mon gendre, vous savez que je déteste. J’ai eu mal à la tête comme devant un problème d’algèbre : comment mamie peut-elle être la maman de maman et la mater de mon père qui est son gendre et qui lui dit « vous » comme s’il ne la connaissait pas. – Vous ne m’avez pas répondu, qu’est-ce qui vous amène ? Rien de grave au moins ? – Ah ! La gravité, Jean-Pierre, la gravité… qu’est-ce donc ? Tout est si… relatif ! – Mais oui, bien sûr… » Ça, c’est un TIC de langage qu’à mon père quand il est déshameçonné et qu’il ne 11
comprend pas une situation. Mon papa est professeur de mathématiques à l’université et si quelque chose lui échappe, il dit aussi : – Certaines considérations dépassent mon sens de la logique. Ce soir, il ajoute : – Bon, cela étant, belle-maman, ce qui n’est ni relatif ni approximatif, c’est la cuisson de la pizza. À table ! Armand, mets un quatrième couvert, s’il te plaît. J’ai sorti une quatrième fourchette. – Bon, maman ! s’est agacée ma maman en sortant une quatrième assiette, un verre et un couteau, veux-tu bien nous dire ce qui se passe au juste ? On est vendredi soir, tu débarques sans prévenir à la maison avec ta valise, je pense que nous sommes en droit de savoir. Ça, c’est un TIC de langage de ma mère : quand elle ne comprend pas une situation, elle dit toujours : « Nous sommes en droit de savoir ». Papa m’a expliqué que c’est 12
une déformation professionnelle car elle est avocate. Mamie a demandé à mon père qui est son gendre : – Jean-Pierre, tu n’aurais pas un verre de ce délicieux vin rouge que vous avez rapporté des Pouilles l’été dernier par hasard ? – Il n’y en a plus, belle-maman. Un verre de lacryma-christi vous irait-il ? – Oui, mon gendre, chacun fait de son mieux, j’en ai conscience. Mon père a haussé un sourcil, s’est gratté la tête et a sorti une bouteille du placard. Il a rempli trois verres. J’ai toussé. – Excusez-moi, j’ai dit, mais quand les grandes personnes boivent du vin qui pue, moi j’ai le droit de boire du… Ma mère n’a même pas attendu que je finisse ma phrase et m’a servi un verre de soda avec impatience, comme si j’étais coupable de la valise de mamie dans le couloir ! Puis maman a remué la salade verte si fort 13
que j’ai eu pitié d’elle, rien qu’en m’imaginant à la place de ses feuilles. J’ai eu envie de crier : « Elle t’a rien fait, la salade ! » mais je me suis révisé et j’ai tourné dix fois ma langue dans ma bouche. Un quart de pizza aux mille fromages est arrivé dans mon assiette et j’étais bien content, quand ça a sonné (le téléphone cette fois, pas la porte d’entrée). – La barbe ! a rugi mon père qui se rase pourtant tous les matins (je le regarde faire). On va pas être tranquille ce soir. – Délicat, Jean-Pierre, très délicat ! a rouspété mamie. Dites carrément que je vous dérange… – Vous ne me dérangez pas, belle-maman, simplement, j’aimerais bouffer ! – Oh ! s’est exclamée maman, choquée. – Allô ? a grondé mon père. Oui, beaupapa, belle-maman est ici ! Je vous la passe ? Non ? Comme vous voulez ! Bonne soirée également. 14
Mon père a reposé le téléphone sur son socle puis a lancé : – Maintenant, bon appétit ! Il y a eu un bourdonnement de silence comme des mouches et des anges qui volent. On n’entendait plus que le bruit des couverts et de la gorge de mamie qui buvait son vin comme une assoiffée. Personne ne regardait personne et tout le monde regardait sa part de pizza, comme si c’était quelque chose de très intéressant ou une œuvre d’art. – Euh… Je peux avoir du ketchup avec les frites ? ai-je demandé en me faisant tout petit par la voix. – Je peux avoir une réponse à ma question ? a interrogé maman en regardant mamie. – Quelle question, ma fille ? a demandé mamie. – Qu’est-ce que tu fiches ici avec ta valise ?! – Je quitte ton père, a répondu mamie, très calmement. – Vous quoi ?! a demandé mon père. 15
– Je quitte Hubert, je demande le divorce, a répété mamie, toujours calmement. – Mais tu n’as pas le droit ! s’est exclamée ma mère. – Je te croyais avocate, ma fille, a rétorqué mamie. Ne me dis pas que tu n’es pas au courant que le divorce est légal depuis 1884. Mes parents ont cessé de manger et déposé leurs couverts à côté de l’assiette comme si mamie venait de leur annoncer que le président de la République avait été guillotiné en place de Grève. – Mais pourquoi ? a demandé maman, d’une voix tremblante. Qu’est-ce qui ne va pas ? – Le papier peint de la cuisine, a répondu mamie. – Mais oui, bien sûr… a soupiré mon père.