Skip to main content

"Par les rafales" de Valentine Imhof - extrait

Page 1

Par les rafales


© Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Sophy Rickett / Millennium Images, UK © Éditions du Rouergue 2018 www.lerouergue.com


Valentine Imhof

par les rafales roman


À mon ombre gardienne‌


need you dream you find you taste you fuck you use you scar you break you lose me hate me smash me erase me Trent Reznor, Eraser (in The Downward Spiral)


Se tiennent près de cette source froide Dans un nid de verdure où elles sont nées, Les sages vierges du Wyrd, Urdr, la première, Vervandi, la seconde, qui écrit les runes, Et Skuld, la troisième des Nornes : Les lois qui déterminent la vie des Hommes Elles fixent pour toujours et scellent leur destin. Völuspá, 20


Première partie Verdandi « Ce qui est » Vivant, mais enchaîné dans les antres anciens, Loki, le dernier fils d’Ymer, tordant sa bouche, S’agite et se consume en sa rage farouche ; Tandis que le Serpent, de ses nœuds convulsifs, Étreint, sans l’ébranler, la terre aux rocs massifs, Et que le loup Fenris, hérissant son échine, Hurle et pleure, les yeux flamboyants de famine. Leconte de Lisle, « La Légende des Nornes » (Deuxième Norne), Poèmes barbares (1889)

Là-dessus se détache le navire qui s’appelle Naglfari : il est fait des ongles des morts […] Le loup Fenrir va, gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel. Gylfaginning, chap. 51


Chapitre 1

viensmortamonsecoursviensomortsecoursjetenpriejetoyje viensqueveuxtuomortjesuistoutenfeujattendsdetoiguerison

4 novembre 2006, Nancy, hôtel, chambre 107 Les voilà à poil tous les deux. Des fringues éparpillées dans toute la chambre. Un jeu à boire stupide. On confie une chose qu’on a faite et dont on n’est pas fier. Si l’autre a commis un péché comparable, il vide son verre, une forme d’aveu, sinon, c’est le premier qui boit et relance la partie par la confession d’un nouveau petit secret honteux. Alex a triché tout du long. Pas question de partager quoi que ce soit de vrai avec ce type. Ils ne sont pas là pour ça, ni l’un ni l’autre. Elle ne lui a même pas dit son prénom. Il ne le lui a d’ailleurs pas demandé. Il le connaît déjà, c’est sûr. Ça, et tous les autres renseignements que l’autre bâtard lui aura donnés. Il est passé la chercher, comme convenu, devant la petite gare du bled qu’elle lui avait indiqué l’autre soir au concert. Ils ont un peu roulé, dans sa voiture de location qui sent le désodorisant de bagnole qui fait gerber. Elle a commencé, pour la forme, à l’interroger pour son pseudo-article sur Trent Reznor.

13


Les réponses du gars étaient évasives, hésitantes, mais elle a continué à jouer la groupie fascinée par les souvenirs bidon qu’il inventait et s’est mise à griffonner, frénétique, des notes illisibles sur son calepin. Puis il a proposé de s’arrêter dans un café de campagne pour boire un pot. Pour le plaisir d’être en France, parce que c’est si différent des États-Unis… Oui, elle sait. Soit. Le Café des amis. Un comptoir en Formica jaune, une grosse grenouille L’Héritier-Guyot qui sourit au milieu, trois tables en Formica rouge, deux papys à casquette debout devant un blanc limé, une mamie derrière le bar. La France éternelle, celle de « Route nationale 7 ». Alex n’aurait pas été étonnée de voir Trenet débarquer d’une Frégate ou d’une DS et faire irruption pour entonner sa mélodie du bonheur disparu. Les deux semaines de congés payés, les bouchons joyeux où l’on inventait des jeux pour distraire les mômes, Paris à deux jours de voiture de la Méditerranée… Un rêve en couleur que les trois vieux qui les regardaient entrer avaient sans aucun doute vécu… Deux demis, et une coupelle de cacahuètes sorties d’un distributeur-boule qui, lui non plus, n’a pas d’âge. Alex s’est laissé absorber dans la contemplation du lieu. La collection de trophées et fanions sportifs, la dizaine de cartes postales punaisées derrière la dame, dont l’une de la basilique de Lourdes, où clignote, surimprimé en rose sur fond bleu marial, un « LOURDES – Les 18 Apparitions », une bouteille de Cynar, artichaut vert hurlant sur étiquette rouge, et l’indispensable Fernet-Branca, remèdes infaillibles des lendemains de cuites carabinées. Elle a recentré son attention sur son interlocuteur quand leurs genoux se sont cognés sous la table. Elle pouvait lire dans ses yeux que ça n’avait rien d’accidentel. Et cette absence d’ambiguïté s’est confirmée quand il a enserré ses jambes entre les siennes. Elle n’a rien fait pour se dégager. Au contraire. Elle a répondu par un regard caressant, lui aussi sans équivoque. La partie venait tout juste de commencer.

14


Puisqu’il les sentait sur la même longueur d’ondes, good vibes et même intérêt passionné pour la musique, le gars lui a proposé de trouver un hôtel pour pouvoir y discuter tranquillement, boire un coup, fumer un peu d’herbe. Just chill out, et plus si affinités… Elle a envoyé tous les signaux pour lui faire comprendre qu’elle n’attendait que ça depuis le début… Elle le tenait. Ils ont donc repris la route. Il a fait un arrêt dans une épicerie de village dont il est ressorti avec du gin, de la vodka et du whisky. Tout un programme… Et apparemment rien pour diluer. Ça allait bien cogner, mais elle a de l’entraînement. Puis ils ont roulé, sans vraiment parler, l’intégrale de Robert Johnson dans l’autoradio. Il s’est finalement garé sur le parking d’un hôtel de chaîne, genre qui accueille à toute heure du jour et de la nuit, sans questions et sans discrimination. Idéal pour la famille de touristes fatigués, le chauffeur routier en transit, le VRP et sa mallette d’échantillons, les couples illégitimes pour un cinq à sept ni vu ni connu, les putes avec leurs michetons… Tout ça pour un prix raisonnable, propre, et sans personne pour vous faire chier à l’entrée. Juste bien. Alex s’est vaguement demandé à quelle catégorie de clients ils appartenaient, mais, à vrai dire, elle s’en foutait. Elle a mis sa capuche avant de sortir de la voiture. Le froid lui a giflé le visage après la chaleur ensuquante de la bagnole. Et elle voulait surtout éviter les caméras de sécurité. La chambre lui a semblé plutôt petite, minimaliste, anonyme comme le reste. Même pas les moches lithos habituelles, bouquets de fleurs, paysages toscans ou canaux vénitiens, sûrement peints à la bouche et à la chaîne, par des handicapés du tiers-monde et diffusés dans tous les motels et maisons de retraite de la planète. Murs beiges, plafond beige, couvre-lit beige. Neutre. La salle de bains a des faux airs de Sanisette, elle a même pensé qu’elle pouvait être autonettoyante. Le tout lui faisait l’effet d’une cabine de bateau, étroite et apparemment calculée au plus juste et au plus fonctionnel. Elle était parée à larguer les amarres, peut-être pour de bon.

15


Rapidement, le gars s’est révélé très infantile et a manifesté un goût évident pour les jeux. De toutes natures. Et c’est comme ça qu’il a initié le pseudo « jeu de la vérité », censé leur permettre de mieux faire connaissance tout en picolant. Elle invente les histoires les plus improbables, et à la manière dont il écluse, elle le soupçonne de tricher lui aussi. Ça lui va. C’est de bonne guerre. Pour pimenter les choses, les joints et la chaleur aidant, ils commencent à s’effeuiller. Un vêtement en moins pour chaque vilenie en commun. Et, au rythme où ils mentent, ça va plutôt vite… Lorsqu’elle sort de son T-shirt, il manque de faire une attaque. Et la surprise lui donne un air encore plus idiot. Il ne s’attendait certainement pas à ça. Une fille au corps intégralement tatoué, comme habillée à l’encre noire, toute écrite. Il se lève pour venir la toucher, tellement il a du mal à y croire. Penché sur elle, il tente de déchiffrer le texte, de tout près, comme un myope, mais les lettres petites et serrées se refusent à la lecture. No access. Alors il se rassied et se souvient, pêle-mêle, d’un documentaire sur les yakuzas, de comment il a souffert quand il s’est fait tatouer un lézard sur l’omoplate pendant un Spring break à Cancun, et aussi, très vaguement, d’un film érotique japonais devant lequel il s’était tripoté quand il était ado. Et il en est tout excité. Cette nana est très certainement givrée, elle doit faire tout un tas de trucs dingues au lit. Et pour le savoir, il faut accélérer la partie. Alors, à coups de mensonges éhontés, ils se retrouvent vite à poil, sur les draps, en pleins préliminaires. Coups de langues voraces, baisers explorateurs, caresses rapaces, malaxages avides. Tout semble plutôt bien engagé, quand le mec s’interrompt, net, soudain inquiet… – Où est ma cravate ? Alex se fige aussi sec, dégrisée. Le voilà qui la laisse en plan, saute du lit et commence à arpenter la pièce, fébrile, les yeux rivés au sol, comme un chien de sang. Elle vient de comprendre comment il veut la terminer. Il a décidé de l’étrangler.

16


Elle se redresse et s’assied dans le lit, prête à l’accueillir. Son cœur pompe un sang noir concentré en adrénaline. Elle prend de longues inspirations, amples, calmes, maîtrisées. Elle compte bien lui opposer toute la résistance dont elle se sent capable et mobiliser ses dernières forces pour cet ultime combat. Elle ne va pas se laisser faire, ça non ! Il trouve enfin ce qu’il cherchait, rembarque sur le queen-size, et debout au-dessus d’elle, le sourire conquérant, il s’applique à ajuster, autour de son propre cou, un nœud de cravate dans les règles de l’art. Ce gars en contre-plongée avec sa quincaillerie qui pendouille et sa cravate à rayures n’est pas, tant s’en faut, une vision très glamour. Mais elle l’observe, sans rien laisser paraître, avec une expression gourmande qu’il interprète comme un encouragement, puisqu’il se remet à bander illico. Elle libère un peu de la tension qui la condense et remballe, pour l’instant, son scénario de strangulation. Il y a visiblement une suite au programme. – Fais-moi confiance, tu vas adorer ! Elle est plutôt sceptique, mais ne demande qu’à voir. Quand il se rallonge sur elle, les deux pans de sa cravate reposent, languides, sur sa poitrine. Comme deux longs mollusques épuisés après l’accouplement. – Tiens ! Attrape les extrémités, et commence à tirer dessus pour serrer. Ça va provoquer une putain d’érection, comme t’as pas idée. Ça va te plaire, je vais te défoncer ! Je suis sûr qu’on t’a encore jamais baisée comme ça ! Alex aurait nettement préféré qu’il la ferme. Parce qu’en matière de défonçage, elle a déjà eu son compte, et pas qu’un peu. Et le minable couché sur elle n’est vraiment pas de taille, c’est certain… Un voile rouge passe devant ses yeux. Elle sent qu’elle pourrait lui foutre son poing sur la gueule et lui arracher les couilles avec les dents. Pour lui donner un aperçu de ce qu’ils lui ont fait dans la cabane, et de ce qu’elle aussi y a fait. Sa vue se brouille, son cœur s’emballe et pulse un sang lourd de rage dans tout son corps. Elle

17


serre les dents et se met à respirer lentement par le nez, pour se calmer, pour se contenir. Pas maintenant. Pas tout de suite. Il faut qu’elle se contrôle encore un peu. Elle parvient à museler la bête et à la renfermer tout au fond dans sa cage, puis elle reprend son rôle. Celui de la fille un peu conne et un peu barrée, prête à tout pour un scoop, même à tailler des pipes en backstage à toute une clique pour un seul autographe. Elle obéit, à la lettre, aux injonctions du gars, enroule les deux bandes de tissu moiré autour de ses poings pour bien assurer sa prise, et commence à serrer. Par curiosité. Pour participer à une sorte d’expérience. Un peu comme l’assistante du magicien qui continue à sourire comme une idiote en faisant coucou de la main alors qu’il la découpe vivante. Et surtout pour que ce con arrête de fanfaronner ses promesses et qu’il en arrive au fait. Il continue visiblement à s’échauffer. – Allez, vas-y ! Fais pas ta timide ! N’aie pas peur ! Je vais te faire crier, salope, et tu vas en redemander ! Non, ça, elle n’a pas peur. Surtout pas de ce pauvre type qui, pour stimuler sa virilité, la traite de salope. Et non, aucune chance qu’elle lui demande de remettre le couvert. Alors elle se borne à appliquer les consignes et serre un poil plus fort. Il ferme les yeux, totalement absorbé par ses sensations. Elle observe alors son visage qui commence à se congestionner. Il se met à transpirer abondamment et s’obstine à souffler, comme un asthmatique, ses encouragements répugnants, humides et chauds, dans son oreille, tout en se frottant paresseusement sur son ventre. Elle peut sentir son sexe qui durcit. La respiration d’abord sifflante tourne aux raclements de gorge pénibles, et le râle rauque se change bientôt en un début de brame. Les bras le long du corps, coudes posés, attentive, Alex maintient la tension sur le nœud coulant. Il lui écarte les jambes un peu plus et commence à se frayer un passage en elle. Elle ferme les yeux, pour ne plus le voir, et lève un peu le bassin pour lui faciliter la tâche. Elle enserre avec ses cuisses les reins du

18


gars qui commence à trouver, crescendo, son rythme de croisière et se met à la clouer sur le lit façon marteau-piqueur. Elle se détache alors de son propre corps. Elle prend de la hauteur et se met à flotter dans la chambre. Elle se regarde sur les draps, gémissante, écartelée. Comme une grenouille de laboratoire décérébrée, épinglée pour sa vivisection. Elle est alors transportée dans la cabane et y rencontre le petit animal hurlant de terreur qu’ils ont fait d’elle. La respiration du type est maintenant difficile. Il suffoque et pèse de plus en plus lourdement sur son corps. Le rythme de machine à coudre ralentit, devient plus irrégulier, se détraque. Il exhale un long grognement de catarrheux avant de s’affaisser subitement sur elle. Le silence à nouveau. Il ne bouge plus du tout. Seul son cœur cogne, affolé, dans sa poitrine, et communique ses battements prisonniers au corps d’Alex. Il vient de perdre connaissance. Elle ne relâche pas sa prise et continue à tendre le garrot. Jusqu’à ce qu’elle entende le cou craquer comme du bois mort. Elle sent alors que la haine, qu’elle contenait depuis des heures, enfle et la submerge. Elle ne peut plus la dominer et la laisse jaillir par tous ses pores. Il a voulu tirer sa crampe avant de la buter, le fils de pute ! Il n’a pas pu s’en empêcher ! Et il s’est fait avoir comme un con pour une partie de baise nulle dans un hôtel minable ! Alors, elle soutient la tête molle du gars de la main droite et commence à le frapper au visage du poing gauche, des coups secs, méthodiques, qui claquent dans le silence et éclatent l’arcade, le nez, la pommette. Elle veut le faire disparaître, le gommer, le volatiliser. Ses doigts, dont les phalanges blanchies se couvrent de sang, sont toujours enroulés dans la cravate. Elle change de main et efface l’autre profil. Un salaud de moins qui ne retournera pas dans son nid bourbeux pour raconter à l’autre comment il l’a retrouvée et toutes les saloperies qu’il lui a faites au pieu avant de lui régler son compte.

19


Elle aspire l’air à grandes goulées, bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. Son cœur pourrait exploser. Elle sanglote tout en continuant de frapper. Un coup, puis encore un. Et puis plus rien.


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
"Par les rafales" de Valentine Imhof - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu