Illustration de couverture : © Marta Orzel Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Catherine Verlaguet
le processus
À toutes les jeunes filles et jeunes garçons qui passeront peut-être par cette histoire.
MA MÈRE – Claire ! T’as fait ton sac ? Fabien et moi, on l’a fait. J’y pense tout le temps, depuis. C’était il y a quinze jours. Ça fait quinze jours que ça prend toute la place dans ma tête, dans mon corps. Ça me tient chaud partout, ça me chatouille dans la nuque, me colle des papillons dans le cerveau, des étincelles dans le ventre et des paillettes dans les yeux. Je rougis quand j’y pense. Faut pas que j’y pense. MA MÈRE – Claire ! Mais ce matin, ce n’est pas ça qui me tracasse. MA MÈRE – Tu viens déjeuner ?
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Le lendemain du jour où on l’a fait, j’ai senti un petit pincement au fond de mon ventre – un peu à droite, là. Je n’ai pas compris ce que c’était. Mais aujourd’hui, quinze jours après, je m’en souviens et j’ai peur de comprendre ce que ça pourrait être. Aujourd’hui, quinze jours après, j’ai un jour de retard de règles. Je n’ai jamais de retard. J’espère me tromper. Je dois forcément me tromper. Ce n’est pas en une fois, comme ça… Le fait de l’avoir fait a peut-être perturbé le fonctionnement habituel de mon corps… ? Mais il y a le souvenir de ce petit pincement, là, et cette terrible impression de certitude qui ne me lâche pas. Je ne vais pas pouvoir passer la journée comme ça. MA MÈRE – J’y vais chérie ! T’oublieras pas de fermer la porte, hein ? Je m’appelle Claire Valège. J’ai quinze ans. J’attends que la porte de la maison claque derrière ma mère. 8
Mon père part tôt : on ne se croise pas le matin. Je mets ma veste, prends mon sac, m’arrête, écoute, en apnée. J’entends la voiture de ma mère qui démarre, qui s’éloigne… Quand je n’entends plus rien, je reprends enfin mon souffle et le mouvement de ma journée : sortir de la maison, fermer la porte à double tour, être éblouie par le soleil trop fort en ce début de matinée… Je plisse les yeux, grimace : ma rétine est brûlée. D’habitude je prends le bus, quatre stations. Mais là… Je veux acheter un test pour confirmer. Je ne veux pas l’acheter dans la pharmacie à côté de chez moi, où tout le monde me connaît. Il y en a une sur le trajet du lycée. C’est pour ça qu’aujourd’hui je pars tôt : je vais au lycée à pied. Pas question d’attendre demain pour voir si mes règles débarquent – pas question de passer la journée dans cet état de stress… Dans ma tête, les « et si » commencent à tourner : je les bloque, ne veux pas y penser – rien n’existe pour l’instant. Je passe la porte de la pharmacie. La clochette retentit, délicate, l’air de dire : « Bonjour ! Bienvenue ! Ici, vous êtes en sécurité ! » 9
Derrière son guichet, un pharmacien me fait signe d’approcher – je panique. Le guichet d’une pharmacienne se libère de l’autre côté : je me rapproche d’elle, m’excuse auprès de l’homme d’un signe de tête – il comprendra, j’espère, que les jeunes filles préfèrent avoir affaire à une femme, parfois. MOI – Un test de grossesse, s’il vous plaît. Je ne tremble pas en disant ça. À l’intérieur de moi, tout est calme. Il n’y a que tout au fond, quelque part, que quelque chose gronde – quelque chose que je retiens. J’arrive même à sourire ! Je formule ma demande comme si je récitais l’annuaire : automatique, sans affect. Rien n’existe pour l’instant. LA PHARMACIENNE – Pardon ? J’ai parlé trop doucement. Il faut que je répète. Il faut que je répète ? Oui. Je dois me répéter. Le grondement tapi au fond de moi remonte dans ma gorge et me coupe le souffle… Je répète, donc, un peu plus fort, un peu plus moite, un peu plus souriante aussi – sourire crispé – un peu plus horriblement mal à l’aise, sensiblement énervée : est-ce qu’elle ne pourrait pas faire un effort quand
même, par souci de discrétion ? Les pharmaciens n’ont-ils pas une règle là-dessus ? Sur la confidentialité ? Comment mon problème peut-il rester confidentiel si je dois le hurler haut et fort en travers de la pharmacie ? MOI – Un test de grossesse, s’il vous plaît ! Je sens sur moi le regard de ma voisine de comptoir. Je ne tourne pas la tête vers elle, je ne veux pas la voir. Je ne sais pas si elle est méprisante, inquiète ou désolée. Je ne veux pas savoir. C’est mon histoire, pas la sienne. Pas d’histoire pour l’instant. Juste un test, pour vérifier. La pharmacienne disparaît puis revient avec une petite boîte. LA PHARMACIENNE – Vous savez comment on fait ? MOI – Je lirai la notice. LA PHARMACIENNE – Vous sortez le test de son sachet plastique, vous enlevez le capuchon – vous verrez, il y a une petite languette. Vous urinez sur la languette – pas besoin d’être à jeun. Au début, un plus et un moins vont apparaître – ça ne veut rien dire, 11
c’est juste pour confirmer que le test fonctionne. Vous attendez trois minutes. Au bout de trois minutes, soit vous avez deux moins et vous n’êtes pas enceinte ; soit il y a un moins et un plus – dans ce cas vous êtes enceinte. Même si le plus est faible, même s’il est très faible… Vous pensez en être à combien ? MOI – C’est pour une amie. LA PHARMACIENNE – … Elle pense en être à combien, votre amie ? MOI – Elle a un retard de règles. LA PHARMACIENNE – Vous savez de combien ? MOI – Un jour. LA PHARMACIENNE – Comme je vous le disais, même si le plus est très faible, le test est positif. Vous avez des questions ? MOI – … Pourquoi il reste un moins ? La pharmacienne ne semble pas comprendre ma question. MOI – Si le test est positif, il y a un moins et un plus. Il sert à quoi, le moins ? LA PHARMACIENNE – Ah ! Simplement à indiquer que le test fonctionne – c’est un marqueur de fonctionnement. D’autres questions ? Je secoue la tête. Ne la regarde pas dans les yeux. 12
Je regarde mes ongles, le bout de mes doigts qui tapotent le comptoir. Elle m’annonce le prix. Je paye. Elle me rend la monnaie… Tout ça me semble tellement long ! Tellement plus long que ce que j’avais imaginé ! MOI – Merci. J’enfouis le sachet dans mon sac et sors presque en courant, en regardant par terre. Je ne sais pas si la dame qui était au guichet à côté de moi me regarde, mais je sens son regard dans mon dos – ce n’est peut-être que dans ma tête, mais – son regard qui semble dire : « Pauvre fille ! » Puis qui regarde la pharmacienne qui lève les yeux au ciel, complice… La clochette de la pharmacie retentit aussi quand je sors : « Merci de votre visite ! Passez une bonne journée ! » Ouf ! Je suis dehors. Mon cœur se calme. Ça, c’est fait. Première étape : terminée. Je marche vers le lycée. Ça se bouscule dans ma tête. Le test est dans mon sac. 13