De la même autrice Suzanne et l’influence, La clé à molette, 2016 (prix Marcel Aymé 2017)
L’autrice a bénéficié pour cet ouvrage d’une résidence d’écriture à Edenkoben en Allemagne, dans le cadre du jumelage entre la Bourgogne-Franche-Comté et la Rhénanie-Palatinat. Merci au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté (Maison de Bourgogne-Franche-Comté à Mayence), à l’Agence Livre & Lecture Bourgogne-Franche-Comté et à l’équipe d’Edenkoben. Remerciements particuliers à Brigitte pour son soutien continuel, ainsi qu’à Natacha, pour son apparition providentielle.
Photographie de couverture : © Alan Jones/Millennium Images, UK © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com
Frédérique Cosnier
pacemaker
la brune au rouergue
À Marie, Catou, Farah, Lamia, À Gawazi et Salif À Sébastien Au roi René
« Je me suis levé et j’ai continué à marcher. J’étais raide gelé et pourtant j’étais en nage. Le gris à l’est s’est mis à blanchir, virant au rose et au rouge. Ensuite la gigantesque boule de feu s’est élevée des buttes noires. Sur toute cette désolation régnait une suprême indifférence, juste une nuit qui prenait fin et un jour de plus qui commençait, et pourtant l’intimité secrète de ces collines, leur merveilleux silence consolateur, faisaient de la mort une chose de peu d’importance. » John Fante, Demande à la poussière, 1939, trad. Ph. Garnier, 1986
« Je pense que l’avidité de sens ne procède que de la disparition de gestes, auxquels il n’est pas nécessaire d’assigner une signification. Parce que nous avons perdu ces gestes, et ce type de gestes, nous sommes, je crois, désaffectés. Désaffectés, nous sommes privés d’une manière de nous absenter. » Frédérique Ildefonse, Il y a des dieux, 2012
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Électrique, la mésange se démène et parfois, on dirait qu’elle m’observe. Elle est vivante, elle s’agite à l’extrême, elle est présente à ma mémoire qui se refuse à la laisser s’enfuir. Je la revois, par les matins pas clairs, à travers la fenêtre de la cuisine. Elle picore des graines de tournesol, elle rote, elle en étale partout par terre. Elle fait son hystérique en tapant dans la boule de graisse accrochée à la petite maison de bois, sur la pergola. Je la regarde faire son manège. Elle plante son bec et se redresse, replante, redresse, replante, elle montre son petit cul nerveux. Une telle énergie dès le matin, ça me donne toujours envie de retourner me coucher. Ce jour-là, je ne sais pas si elle était à son poste. Je n’avais pas pu observer le lever du soleil car on avait eu une nuit tourmentée à la maison. Gary, notre fauve domestique aux yeux d’or, avait assassiné une cousine de la mésange roteuse. Je ne sais pas comment il l’avait trouvée. D’habitude c’était plutôt des souris qu’il rapportait en offrande. La nuit n’est pas le 9
royaume des oiseaux. Ils sont cachés, on ne les entend plus. Sauf les hiboux ou les chouettes, ça c’est dans l’ordre naturel des choses. Quand tout est rangé. C’est mon père qui avait trouvé le petit cadavre dans l’entrée, à quatre heures du matin. Se lever à quatre heures du matin, ce n’était pas un problème pour lui. Il s’en fichait, cela faisait belle lurette qu’il ne faisait plus ses nuits. Non, c’était plutôt de trouver un oiseau mort sur le paillasson, dans le raffut de plumes que faisait le tigre. Ça lui soulevait le cœur. Parce que les oiseaux, et surtout les mésanges, c’était un peu sa vie. Ça avait toujours été sacré. Il plaçait de petites maisons en bois à tous les endroits possibles du jardin. S’il avait pu en mettre une dans sa chambre, sous son lit, dans son lit, et dormir la fenêtre ouverte toute l’année, il l’aurait fait. Il reconnaissait les chants. Avant, quand il avait encore de vraies dents, il pouvait siffler, c’était beau. Mais à vrai dire, je n’ai pas connu cette époque bien longtemps. Car mon père a toujours été vieux. Quand j’ai entendu l’agitation dans l’entrée, les cris d’Anselme après le chat, je me suis levée et je l’ai trouvé dans sa robe de chambre à pompons beiges et son pyjama matelassé, ambiance grand siècle, faux velours chamarré des grands soirs, portant l’oiseau dans sa main veinée en relief, grosse comme une grue. Le petit corps encore tout chaud palpitait quelques minutes auparavant, et maintenant c’était une minifolie de duvet, avec deux yeux enfoncés un peu humides, et mon père le berçait tendrement sur son cœur en lui parlant. Comme il parlait à ses morts. Tous ces animaux dans la maison et puis autour, tout ce monde de vie et de violence incontrôlables, il fallait qu’on y fasse attention. Ce n’était pas bon pour la santé physique et mentale de papa. Ni pour la mienne, 10
avouons-le. Cela le réveillait et, de fait, me réveillait aussi, parce que je devais me lever pour vérifier qu’il ne faisait pas de bêtises. Une nuit il avait mis un petit corps au frigo, une autre fois il avait ouvert la porte pour aller faire des sépultures païennes dans le noir. Quand je l’ai trouvé dans l’entrée, je suis allée vers lui et je l’ai calmé. Il a soupiré Encore un… Il m’a dit qu’il avait l’impression que le chat ne le comprenait pas bien, qu’il était peut-être trop vieux pour engueuler, ça ne faisait plus d’effet sur personne, Gary lui avait presque rigolé au nez. Je n’ai pas voulu lui faire de peine en lui disant que ses petites engueulades n’avaient jamais vraiment eu d’effet sur quiconque, et encore moins sur moi. Il fallait bien lui laisser sa dignité et cette idée qu’il avait de son autorité. Il en avait de l’autorité, mais pas nichée là où il croyait. C’était plutôt dans sa carrure. Quand on pense que c’était une montagne de temps qui arpentait la surface de la terre depuis plus de quatre-vingtcinq ans et qui continuait il y a peu de tondre le gazon ou de repeindre le plafond, perché sur un escabeau, ça vous imposait le respect. Ou bien l’autorité, c’était aussi quand il me montrait les pas dans le salon, petite répétition maison avant que je rejoigne les filles au studio. Il ne pleurait pas avec son oiseau dans les mains, mais je voyais bien qu’il était tout contrit et très contrarié et parfois, cela pouvait commencer ainsi, ses crises de mélancolie. Il fallait être vigilant. Le docteur Vitreux avait dit qu’il était désormais nécessaire d’éviter toute contrariété, tout bouleversement, même un changement qui m’aurait paru minime. Il avait déconseillé la poursuite du travail chorégraphique, ou alors avec des aménagements : ne plus faire de démonstration, donner ses indications assis sur une chaise. Sans taper 11
du pied, pour éviter les vibrations et les emportements émotionnels. Éviter d’écouter trop longtemps les musiques excitantes aussi, bien sûr. Exit Oum Kalthoum et Asmahane, exit Fairuz. Et Veronica également, qu’il suivait avec moi depuis le premier album, d’abord en cachette, puis à visage découvert, et même en fredonnant ses chansons. Il fallait trouver un rythme plus raisonnable et s’y tenir, avait dit le docteur pour conclure l’entretien qui avait suivi l’annonce des résultats de contrôle. Pacemaker. Un faiseur de rythme. On avait mis cet appareil dans le corps de mon père quelques mois auparavant. Drôle d’aventure. Comme un jeu de mots qui l’avait bien fait rire d’ailleurs, mais moi pas du tout. Je ris rarement, ça me fatigue. Le rire en sait beaucoup trop sur la vérité et sur nousmêmes : c’est effrayant. J’ai pris délicatement l’oiseau mort dans les mains de mon père et je l’ai conduit au salon. C’était souvent là qu’il venait finir ses nuits. Je lui ai dit de s’asseoir dans son fauteuil et de se reposer. Je lui ai posé sur les genoux la grande couverture à carreaux. Non non pas de mots fléchés à cette heure, ça va encore t’exciter le cerveau. Il a protesté qu’il fallait bien qu’il entraîne sa mémoire. Je lui ai répondu de la laisser tranquille. Elle était déjà bien trop en forme. C’était peut-être ça qui le réveillait en pleine nuit. D’ailleurs il le disait lui-même. Ses histoires venaient le retrouver dans le noir et le silence et alors, tout était présent de nouveau, les visages et la chaleur des corps, les paroles et les timbres de voix, tout cela peut-être plus vivant encore que lorsqu’il les avait connus. Il ne reste plus que moi, disait-il. Et toi. Il s’est calé dans son fauteuil, il a cherché sa respiration, d’abord bruyamment, puis, peu à peu, il s’est calmé. Je vois cela au relâchement de sa mâchoire et de ses mains sur 12
l’accoudoir. Les commissures des lèvres se décontractent, les doigts se détendent. Ça retombe et sa peau devient translucide en direct. Je me suis assise à côté de lui. Il a fixé la baie vitrée qui était encore, étant donné l’heure, une fenêtre ouverte sur le noir, encadrée de rideaux aux grandes fleurs sombres. Ses paupières se sont alourdies. Le ciel dormait au fond du jardin derrière le hêtre qui nous faisait des flambées de couleurs invraisemblables à l’automne. Doucement, en dehors de l’époque, exactement là où il vivait depuis des siècles, dans un espace où je ne pouvais pas le rejoindre, un temps qui se dilatait au-delà des limites communes, mon père s’est rendormi, comme il le faisait souvent, à l’aube. Alors j’ai enroulé l’oiseau mort dans un sopalin. J’ai mis un bolduc doré autour du petit paquet, dit une prière pour les anges afin qu’ils accueillent l’animal car sans doute, il avait une âme. Il fallait qu’il aille retrouver tous les esprits du ciel, et je suis allée le cacher dehors sous un tas d’herbes. J’ai continué ma prière dans la fraîcheur, quelque chose comme une pensée secrète en action, inconnue même de moi, pleine de chants, pleine de paroles magiques. J’imagine, c’est simplement cela que j’entends par prière. Puis je suis revenue dans la maison car il faisait vraiment trop frais pour chanter à la belle étoile, toute seule. J’ai enfilé une veste, des bottes fourrées, j’ai mis un bonnet et des gants. J’ai bu un verre de vin cuit en regardant par la fenêtre de la cuisine, la lumière qui commençait à verser la couleur derrière la colline, les chèvres saoulées par l’air de la nuit finissante. J’ai senti la brûlure de mes yeux secs. C’était le jour de mon anniversaire. Je me suis demandé si tout cela était vraiment de bon augure, célébrer le jour de sa naissance en enterrant un oiseau mort, et en buvant du vin cuit en bonnet à pompon dans la cuisine, à cinq heures du matin. Et puis 13
je me suis dit Tttt Tttt ma vieille, ne sois pas trop sentimentale, ou superstitieuse, ou un truc de fille ou je ne sais quoi. Arrête la musique illico et allez on enchaîne : il faut se recoucher. Je suis montée dans ma chambre. Celle que papa avait entièrement retapissée lorsque j’avais quinze ans, cela faisait une dizaine d’années maintenant. Papier vinyle lessivable sur toutes les surfaces et jusqu’au plafond, comme dans une bonbonnière étouffoir. Ocre, avec des fleurs bleues. J’ai allumé la lumière. Les murs bougeaient doucement, tentant de repousser l’épaisseur de la nuit pour me faire un espace plus grand. Je me suis dit qu’il faudrait bien refaire tout ça. Donner un petit coup de neuf, de frais, d’avenir. Et puis j’ai manqué d’air. J’ai ouvert la fenêtre, qui donne en contrebas sur le toit en tôle ondulée du garage, que papa a construit contre le pignon de la maison. J’ai eu envie de faire ce que je faisais lorsque j’étais enfant et que je voulais me rapprocher des vaches muettes du pré juste en face. Je suis descendue sur le toit du garage. Il suffit d’enjamber le rebord de la fenêtre et de se laisser glisser. J’ai posé un pied, et puis l’autre, en testant la solidité de la tôle. J’ai avancé de quelques pas, le dos courbé comme si je ne voulais pas me cogner au plafond des étoiles. Le ciel était sombre, dégagé et accueillant, on voyait un quartier de lune très calme, en apparence inoffensif. Je me suis approchée encore des arbres à l’autre extrémité du toit pour venir toucher leurs feuilles. J’ai tendu la main, caressé les surfaces légèrement rugueuses. Je sentais la douceur de la nuit, l’absence de vent, le sommeil des formes enracinées, l’odeur fraîche et humide de la terre mêlée de milliards de fourmis et d’araignées aux longues pattes de danseuses. Je me suis approchée encore un peu plus près. Je n’ai pas senti le bord coupant de la tôle. Et je n’ai pas crié non plus lorsque 14
j’ai basculé, roulant au pied du mur dans l’exquis tapis de fougères, sans même tenter de m’agripper aux branches qui me griffaient le visage dans ma chute.