Illustration de couverture : © Marta Orzel Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Magali Wiéner
nuit rouge
Première partie RODRIGUES
1. aimer
Je tourne en rond, je ne tiens pas en place. Mes mains sont moites, mon cœur s’emballe et me tape dans les tempes. Un mélange de panique et d’adrénaline. La peur de ne pas être à la hauteur et en même temps l’excitation de participer, comme avant une compète. Sauf que ce soir, ce n’est pas une course, je n’aurai pas à nager plus vite que les autres. Non, ce soir, pas de piscine, pas d’odeur de chlore, ce soir c’est la Fête de la musique. Greg, Anthony, Théo, Jonas et Aurélie donnent un concert, et c’est une première pour Aurélie, les autres assurent, ils ne la laisseront pas se ridiculiser. Et moi, je serai au premier rang, pour l’encourager. J’ai le 21 juin gravé dans le cerveau depuis le début du mois. Depuis qu’ils ont eu la confirmation qu’ils monteraient sur une des scènes installées par la mairie de Paris. Je me suis juré d’y être, même si Jean-Séb, mon entraîneur, nous rabâche les mêmes conseils : « L’hygiène de vie les gars, c’est la clé de la réussite, vous évitez les nuits blanches et ce qui va avec, je vous fais pas de dessin. On est d’accord. » 7
J’ai aussi promis de laisser le groupe tranquille dans leur cave de la rue Santerre, pour les dernières mises au point. Je bous d’avoir été mis à l’écart. Je calme mon envie en m’enfilant une série. Ça doit être ça « tuer le temps ». J’ai les yeux scotchés sur l’horloge de mon téléphone avec l’impression que rien ne s’écoule. Comme si le sablier était bloqué. Ça finit par me mettre sur les nerfs. Je suis à vif. Ma mère entre : – Rod, tu pourrais déposer quelques cartons ? J’entends son stress dans sa voix. Elle continue : – C’est comme d’habitude, tout le monde s’affole en même temps. Pas la peine qu’elle m’explique, les soldes commencent dans quinze jours et les boutiques attendent les sacs en papier, écologiques et équitables, que ma mère dessine et fabrique. Je ronchonne : – Je dois bientôt partir. Y a Nico qui doit passer. – Quand c’est pas les compétitions, c’est les copains, mais moi, j’aimerais bien que tu m’aides… – Oui, m’man, demain, promis. – Sans faute, je te prépare tout. Elle s’éloigne, contrariée. Elle s’enferme dans son atelier et les machines reprennent leur ronronnement. Dix-neuf heures, Nico et Cédric sonnent, enfin. C’est comme s’ils me libéraient. Ma mère entrebâille la porte de son atelier : 8
– Rod, tu rentres pas trop tard, j’ai besoin de toi demain, j’ai une commande à livrer dans le 13e, je ne peux pas me permettre de… Je ne la laisse pas finir, je déteste quand elle s’angoisse sans raison. – C’est bon, maman, t’inquiète… À demain, bisous. – N’oublie pas tes clés. Je claque la porte. Je dévale les escaliers et retrouve mes copains. On file à pied jusqu’aux quais où on commande des pizzas, du Coca et des frites. Près des estrades installées pour les concerts y a déjà du monde. Je reconnais des visages du lycée, des terminales qui s’agglutinent en bande sur les rares bancs disponibles. La foule devient plus compacte. Tous les styles. Chapeaux, foulards, casquettes. Lunettes noires et cheveux mouillés de gel. Bouches rouges, cils gainés de mascara. Jeans, jupes, joggings. Un petit groupe s’approche et nous demande si on sait qui commence. Nico lâche, « C’est Nuit rouge. » Au même moment, des riffs de guitare les annoncent. Les regards se tournent vers la scène. Ils sont là, tous les quatre. Tenues sobres : jeans usés et tee-shirts noirs. Anthony, longue mèche sombre sur l’œil droit, à la batterie. Théo, piercing perle d’acier au sourcil droit, à la basse. Jonas, lunettes de soleil rondes, à la guitare électrique. Greg, cheveux longs et Borsalino en cuir noir, à la deuxième guitare. Je brandis mon 9
téléphone. Série de photos et vidéos. Ne rien perdre de leur concert. Chacun accorde son instrument, cherche le bon son. La stridence électrique de la guitare laisse place à des sonorités moins agressives. La batterie s’emballe. Elle annonce du rock bien frappé qui en quelques secondes sature l’atmosphère. Les amplis explosent quand Greg hurle : – On est Nuit rouge et on est là pour trouer la nuit ! Hystérie collective. Rires. Sifflets. Pétards. Une nouvelle série de hurlements. Les garçons s’échauffent. La foule prend le rythme et tangue. Greg prévient sur les cris : – Tout doux, tout doux, on attend la chanteuse. Ses doigts s’effritent sur les cordes. La guitare mugit sur des accents très rock. Enchevêtrement de notes disparates, incertaines et pourtant l’harmonie est là, échappant aux règles habituelles. Public en effervescence. Déhanchements, bras aériens en extension vers le ciel. Les peaux se rencontrent. Tabac, parfums mêlés, sueur, haleines alcoolisées. L’odeur m’écœure, les cris m’étourdissent, la foule m’oppresse. J’ai besoin d’air. Je me glisse hors du rang, j’atterris contre le bord droit de la scène, il y a moins de monde. Je colle mes paumes sur les parois lisses et froides de l’estrade, ça va mieux, je respire. Qu’est-ce qu’elle fait Aurélie ? Comme si elle avait entendu mon impatience, comme si elle voulait apaiser mon corps qui flanche, elle surgit. Elle s’immobilise devant 10
le micro. Frôle du regard le public. Mes yeux sur elle. Ce soir, elle a les cheveux noirs très lisses et sa frange impeccable caresse ses sourcils. Jean et débardeur à rayures, super moulants. Elle affiche un air rebelle en glissant ses pouces bagués d’obsidienne sous le cuir épais de sa ceinture. Sa bouche d’un rouge sombre s’approche du micro, elle commence par une chanson d’Amy Winehouse. Je pourrais lui souffler les paroles, je l’ai tellement entendue la chanter. Elle hésite par moments. Une déception diffuse m’enveloppe, elle est capable de mieux, je sais de quoi je parle, je l’ai vue dans la cave. J’ai envie de lui murmurer qu’on s’en fiche, ce qui compte c’est l’ambiance qu’elle va mettre. Elle regarde dans le vide, un point au loin, elle est mal à l’aise. J’essaie de l’encourager intérieurement. Qu’elle fonce, qu’elle se fasse confiance, qu’elle ne se censure pas. Et ça marche ! Sur la chanson suivante, elle est moins raide, elle se gondole, les mains sur les hanches. Sa voix rocailleuse sonne mieux, timbre unique, reconnaissable entre tous. Réaction positive du public qui applaudit. Elle s’assouplit et sourit. Sirène rock’n’roll, elle n’a plus peur et elle se lance. Les explosions de batterie, les contrepoints de basse lui donnent vie. Elle tourne, virevolte, tourbillonne. Son bassin épouse la mélodie et se balance. Ses bras dessinent des arabesques imaginaires. Elle ferme les yeux, tête penchée en arrière. Je la trouve émouvante. Leur musique gagne la foule. 11
Quand la dernière mesure vibre, des cris fusent. Ils en veulent encore. Des applaudissements en cadence les supplient. Dopée par leur succès, Aurélie chante avec Greg deux autres chansons. Ultime accord, j’ai le cœur qui bat à trois mille. Ils saluent, remercient, annoncent une pause, le temps qu’ils quittent la scène et que les autres y prennent place. Je monte sur la scène. Je m’approche d’Aurélie, elle me sourit. Sous mes yeux, la peau de son cou. Si fine, si lisse, si souple. J’ai envie de l’embrasser. Est-ce qu’elle sent ce qui se passe en moi ? Elle me tapote le haut du bras. – Toi, t’es vraiment notre premier fan ! Ça t’a plu ? – Franchement, c’était super. – J’ai un peu merdé au début, j’arrivais pas à être dedans… Pas le temps de l’apaiser, de lui dire combien je l’ai trouvée au top. Greg lui montre du doigt le matériel qu’ils doivent ranger. Ils sont chronométrés, y a un groupe qui attend la place. Aurélie s’éloigne. À ce moment-là, Nico me fait signe : – Rod, on te laisse, on va tracer, on a un plan à République. On s’appelle pour l’entraînement. Je pense pas que j’irai demain, mais après, j’en rate pas un, t’as ma parole. Je hoche la tête pour lui dire que c’est bon. Il s’éloigne avec les autres. Ce n’est pas vraiment 12
le déroulement que j’avais imaginé mais ça ne me dérange pas. Au contraire. Je me tourne vers Aurélie : – Et toi, tu fais quoi après ? – J’ai ma copine qui m’attend avec des potes, pas très loin. Tu peux venir, on va pas te laisser tout seul. Greg s’impatiente : – Eh, Aurél et Rod, c’est pas le moment de discuter… On n’a pas toute la vie. Elle continue à charger les caisses, elle me glisse à voix basse : – Vaut mieux que tu descendes de la scène. Je te donne mon numéro, au moins, on sera sûrs de se retrouver. J’ai le cœur qui bat trop fort. Un groupe de reggae branche ses platines et ses ordis. Les mecs s’éclatent au mixage. La musique coule, je m’y fais un cocon. Je me sens bien. Super bien. Je n’aurais pas pensé que ça se passe si facilement. Une demi-heure plus tard, Aurélie est de retour. Elle s’est changée : courte jupe en jean, collants noirs, paire de Stan Smith aux pieds. J’adore son style. Elle se penche vers moi. Son parfum m’envahit. J’ai envie de la manger. – On peut rester là, ça a l’air bien, on retrouvera mes potes après. Ce qui lui va me va. Elle ferme les yeux et tourne sur elle-même. Ses seins frôlent mon torse. Embrasement intérieur. J’accueille le désordre du cœur. Éclats de 13