La moisson des innocents
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Du même auteur, dans la même collection : Code 1879, 2011 (Prix Cézam des lecteurs 2012) Depuis le temps de vos pères, 2012
Ouvrage publié sous la direction de Jean-René Dastugue Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Plainpicture/Gallery Stock/Michael Prince © Dan Waddell, 2013 © Éditions du Rouergue, 2014 pour la traduction française www.lerouergue.com
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Dan Waddell
La moisson des innocents
Traduit de l’anglais par Jean-RenÊ Dastugue
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Meurtre de Kenny : deux suspects 22 juillet 1992 Deux écoliers sont actuellement entendus par les policiers chargés de l’enquête sur le meurtre ignoble dont a été victime Kenny Chester, mineur à la retraite. Les deux enfants, âgés selon nos informations de seulement neuf et dix ans, ont été arrêtés hier soir à leur domicile respectif, quelques jours après la découverte à Dean Bank, un site isolé et pittoresque de Mackington dans le Northumberland, du corps battu et sommairement enseveli de monsieur Chester, soixante-treize ans. The Herald connaît les noms des deux garçons mais ne les révélera pas pour préserver la sécurité de leurs familles. Ils seraient élèves d’une école primaire proche du domicile de monsieur Chester et du lieu du crime. La nouvelle a laissé les habitants de Mackington complètement abasourdis. « Nous n’arrivons pas à croire que des membres de notre communauté aient commis une telle atrocité », nous a déclaré madame Gladys Wrenshaw, commerçante. « Tout le monde est sous le choc. Kenny était quelqu’un de bien, connu et respecté. Avoir été abattu ainsi, comme un animal, c’est ignoble. Ceux qui ont fait cela devraient craindre pour leur vie. Il y a ici des gens qui pourraient les mettre en pièces. » 9
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Avant d’ajouter : « Et ce ne serait que justice. » Il y a maintenant trois jours que la Grande-Bretagne a été saisie d’horreur suite à la découverte du corps de monsieur Chester, veuf, quelques heures après que sa famille a signalé sa disparition. Le cadavre présentait de multiples blessures. L’un des inspecteurs a confié au Herald qu’il avait été victime d’une agression d’une « violence inouïe ». Selon toute vraisemblance, ses meurtriers ont ensuite essayé de dissimuler le corps en l’enterrant. D’après une source policière, il est possible que monsieur Chester, qui a travaillé pendant quarante-huit ans aux Houillères Mackington, jusqu’à sa retraite il y a huit ans, ait été encore vivant quand on a commencé à l’ensevelir. Un porte-parole de la police a officiellement annoncé : « Deux garçons de Mackington sont entendus dans le cadre de l’enquête. »
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1 Son empressement à extirper ce fichu truc en liège était tel que le bouchon finit par se rompre dans le goulot. Il lâcha un juron puis fouilla le tiroir à la recherche d’un couteau qu’il finit par dénicher au milieu d’un fatras de couverts, d’instruments de cuisine et de toutes sortes de détritus. De la pointe de la lame, il fit tomber ce qui restait du bouchon dans le vin rouge. Du même tiroir, il sortit une passoire en métal piquée de rouille à force de ne pas servir et l’utilisa pour filtrer le contenu de deux grands verres. Il se félicita de sa capacité à récupérer la situation et prit une profonde inspiration. Cela n’allait pas être simple. Une odeur d’humidité flottait dans l’air. Il ne se rappelait pas à quand remontait la dernière fois qu’il avait ouvert une fenêtre, encore moins pulvérisé du désodorisant. Qu’est-ce qui lui avait pris de l’amener ici ? Ne perds pas le contrôle, se dit-il. Reste dans l’instant. Il s’imaginait ne jamais connaître un moment comme celui-là. Elle ne s’était pas enfuie en courant. Pas encore. Sa maladresse risquait de tout gâcher et il s’en voudrait à jamais. Il passa sa main moite dans ses cheveux, se frotta le visage avec la paume, inspira profondément pour la deuxième fois, ramassa les verres et retourna dans le salon. 11
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Elle était debout devant la table et sortait du sac les plats à emporter qu’elle disposait avec soin sur les serviettes en papier fournies par le restaurant. Son parfum était puissant mais agréable. Mêlé aux senteurs de la nourriture, il masquait l’odeur d’humidité. Il ressentit un autre pincement d’anxiété. S’il avait su qu’ils viendraient ici pour leur premier rendez-vous, il aurait pris la peine de faire un ménage plus approfondi. Dans le séjour, cela allait à peu près, mais il ne fallait pas qu’il la laisse s’approcher de la cuisine. L’évier débordait de vaisselle sale et il imaginait aisément que des formes de vie douteuses avaient dû commencer à se développer dans les strates les plus anciennes. Il lui tendit un verre, miraculeusement propre. Elle lui adressa un sourire plein de chaleur. Elle ne semblait pas gênée. Ils burent une gorgée de vin. Les effluves de curry lui chatouillèrent les narines et son estomac gargouilla. Il avait l’impression d’être une boule de nerfs. Cela faisait si longtemps. Ça n’était pas tant qu’il manquait de pratique mais plutôt qu’il n’était jamais en condition. Quand elle avait proposé de quitter le bar où ils s’étaient retrouvés, il avait immédiatement accepté, sans vraiment croire à sa chance. Il avait suggéré un curry et elle avait dit oui, s’ils commandaient des plats à emporter. « On va chez moi ? », avait-il demandé, certain qu’elle refuserait. Elle avait répondu « d’accord » et avait souri. Depuis cet instant, sa respiration s’était accélérée et ses mains étaient moites. Il essayait tant bien que mal de dissimuler sa gêne et de paraître normal. Ou quelque chose de ressemblant. Dix ans auparavant, il avait payé une prostituée pour coucher. Une expérience pitoyable et humiliante. Toutefois, il préférait cela à la fréquentation d’une femme qui aurait 12
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cherché à en savoir plus sur lui. Avec le temps, la compagnie des prostituées était devenue moins humiliante mais de plus en plus déshumanisante. Il s’était décidé à rencontrer quelqu’un, par le biais d’une agence matrimoniale. Par trois fois, il avait annulé des rendez-vous à la dernière minute. Et puis, il y avait de cela à peine trois semaines, en se rendant au travail sous une pluie battante, il l’avait rencontrée à l’arrêt de bus. Elle était belle, grande, blonde, une certaine classe même, elle s’exprimait bien. Le jour suivant, elle était de nouveau là. Le troisième jour, il avait engagé la conversation. Elle était passionnée, à l’écoute. Elle avait ri à l’une de ses mauvaises blagues. Le quatrième jour, il l’avait invitée à sortir. Elle avait dit oui. Il s’était demandé si elle ne se moquait pas de lui. Elle devait s’absenter pendant une semaine dans le nord pour raisons professionnelles, mais ils se verraient à son retour. Il lui avait demandé ce qu’elle faisait. « Recouvrement de dettes », avait-elle répondu. Depuis, il n’avait quasiment pas dormi. Il avait même failli lui poser un lapin mais, à présent, il était content d’avoir fait l’effort. Elle lissa l’avant de sa robe noire et s’assit. Il alla jusqu’au lecteur de CD posé sur une étagère. Depuis sa sortie de prison, il avait cessé de lire. La télévision et sa console de jeux étaient ses seules distractions. Il ne possédait pas beaucoup de CD, mais il avait un album de Frank Sinatra. Il le glissa dans le lecteur et baissa le volume au cas où elle n’apprécierait pas Sinatra, mais il savait aussi qu’un murmure en bruit de fond serait une bonne chose. Il n’y avait rien de pire que le silence. Il l’avait enduré pendant des années. Il s’approcha de la table et examina les paquets. « Qu’avonsnous là ? », s’interrogea-t-il à voix haute. Au restaurant indien, il était à ce point désorienté qu’il avait passé la commande 13
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dans une espèce de brouillard. « Poulet dhansak. Agneau bhuna. Lequel préfères-tu ? – L’agneau », répondit-elle sans hésiter. « Il y a des lentilles dans le dhansak. » Elle frissonna. « Je déteste les lentilles. » Aïe, pensa-t-il. Un mauvais point. Pourquoi ne lui avait-il pas demandé ? « Heureusement, j’adore ça », dit-il. Il lui tendit le plat de bhuna et lui proposa de lui servir de l’aloo gobi et du riz. Quand il prit la cuillère, il s’aperçut que sa main tremblait. Elle lui adressa un sourire compatissant, comme si elle comprenait son malaise. Il ne dit rien, s’assit et commença à se servir. Elle prit une bouchée de curry et se mit à hocher la tête. « Mmm », apprécia-t-elle. « Bon choix. » Le sang lui battait les tempes et sa bouche était sèche. Il but une gorgée de vin ce qui n’arrangea ni l’un ni l’autre. Il sentait la panique monter. Mange, s’ordonna-t-il. Cela devrait t’aider à garder le contrôle. Il engloutit quelques morceaux de choufleur. C’était bon. Il se sentit mieux. Il la regarda et sourit. « Content que tu aimes ça. – J’adore le curry », répondit-elle. « Si on me disait que je n’ai plus le droit de manger qu’un seul type de cuisine jusqu’à la fin de mes jours, je choisirais la cuisine indienne. – Moi aussi », approuva-t-il. Il commençait à se détendre. À se sentir capable de tenir jusqu’au bout. « Même si la pizza risque de me manquer énormément », ajouta-t-elle. La manière dont elle avait prononcé ce « énormément » lui accrocha l’oreille, la dernière syllabe plus traînante. Jusque-là, sa voix avait été dénuée d’accent – et là, bizarrement, il avait reconnu quelque chose, sans vraiment savoir quoi. « Qu’est-ce qu’on écoute ? », demanda-t-elle. 14
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« Frank Sinatra. Tu apprécies ? » Elle hocha vivement la tête. « Je l’adore. J’aime bien la musique douce. » À nouveau ce léger accent qu’elle avait dissimulé auparavant. Il ne voulait pas la questionner, être indiscret, et ruiner ce moment. Mais sa curiosité, et la nécessité de faire la conversation, furent les plus fortes. « Tu viens de quel coin ? », l’interrogea-t-il en enfournant une pleine fourchette de dhansak. Puis une autre. Il avait faim. « Je me suis installée à Leicester il y a deux ans. – Et avant ? – J’ai beaucoup déménagé après avoir quitté l’école. – Je veux dire, au départ. Tu as un accent que je n’arrive pas à situer. » Son propre accent, l’accent geordie du Nord-Est de l’Angleterre, s’était estompé. Cela faisait vingt ans qu’il n’avait pas mis les pieds chez lui. D’ailleurs, il n’avait plus de « chez-lui ». Il avala un peu plus de curry. « Newcastle », répondit-elle. Merde, pensa-t-il. La panique revint et son cœur se mit à battre plus fort. Il ressentit une brûlure à l’estomac. « Oh », se contenta-t-il de répondre. Elle reposa son couteau et croisa les bras. « Près de Mackington. » L’accent était soudain plus épais. Il s’arrêta net de manger. L’inconfort dans son estomac empira. Il posa les yeux sur elle. Son visage avait changé. Plus dur, le regard moins tendre. Elle commença à hocher lentement la tête. Il reconnut quelque chose dans ses yeux. Oh, Seigneur tout-puissant, non. « Eh oui », lança-t-elle. Il se leva. Comment ? 15
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« Qui es-tu ? – Cela n’a pas d’importance, Craig. » Craig ? Cela faisait vingt ans qu’il avait cessé d’être Craig. La douleur qui lui tordait les tripes augmenta. « Qu’est-ce que tu veux ? », dit-il en grimaçant. Il avait l’impression qu’on lui enfonçait un couteau brûlant dans l’abdomen, de plus en plus profondément. Elle haussa les épaules. « Que tu meures. » La douleur le plia en deux. De la sueur commençait à lui couler des sourcils. Il vomit copieusement et tomba à genoux. Il releva la tête. Elle s’était levée et avait repris son sac à main suspendu au dossier de la chaise. Un autre éclair de douleur le fit suffoquer. Il essaya de parler mais il avait trop mal. Il s’écroula sur le flanc, recroquevillé. Ses intestins se détruisaient, se liquéfiaient. Elle s’accroupit à côté de lui. Il ne l’avait pas encore remarqué, mais elle avait sorti un poignard de son sac. La souffrance s’intensifia, le fit se tordre, se convulser. Il hurla. Elle demeura immobile et sourit quand son cri ne fut plus qu’un faible gémissement. « Cela va prendre un certain temps avant que le poison ne te tue, Craig », expliqua-t-elle d’une voix douce. « Et chaque seconde va être une véritable torture… » Il n’entendit pas la suite. Il se tortilla, sentant le feu qui lui consumait le ventre lui envahir tout le corps. Il essaya de s’asseoir, mais la douleur était trop forte. Il cria une fois encore, pitoyable. Elle posa la pointe du couteau contre son cœur. « Je pourrais abréger tes souffrances. » Il acquiesça. Cela empirait. Sa salive formait des bulles à l’orée de ses lèvres. Pitié, pensa-t-il, ne plus avoir mal. Tuemoi. « Oui », hoqueta-t-il. 16
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« Va te faire foutre », cracha-t-elle, venimeuse. « Tu n’as montré aucune pitié. Tu ne mérites aucune pitié. » Elle remit le couteau dans son sac qu’elle glissa sur son épaule. Elle s’avança vers le mur, attrapa une chaise, la traîna contre le sol et s’assit, penchée au-dessus de lui. « Je vais m’installer là et te regarder crever, juste pour être sûre. » Son agonie était telle qu’il parvenait à peine à respirer. Il resta allongé, suspendu dans une bulle de douleur.
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2 L’inspecteur principal Grant Foster n’arrivait pas à imaginer pire manière de passer les premières heures du dimanche matin que de se retrouver sur une scène de crime avec un cadavre dans une voiture incendiée. Rien, pas même se prendre un coup de pied au cul. Il détestait être d’astreinte de nuit les samedis. Ils étaient toujours noyés par l’alcool et les dégâts qu’il provoquait. L’alcool était à l’origine de plus de la moitié des décès sur lesquels il avait enquêté depuis vingt ans à la Criminelle. Si ce n’était pas une bagarre à la sortie d’un bar qui avait mal tourné, c’était un conducteur ivre, ou un petit ami bourré qui avait perdu les pédales et employé quelque chose de plus mortel que ses poings. Les drogues arrivaient loin derrière. Si l’on décidait, demain, de fermer les pubs et les boutiques d’alcool en Angleterre, le taux de criminalité chuterait plus vite que le bonus d’un banquier en période de crise. Personnellement, cela ne changerait pas sa vie. Il continuerait à vider méthodiquement la cave de son père et il lui restait assez de grands crus pour tenir un an ou deux. Cette pensée lui remonta à peine le moral. Il aurait dû être chez lui, endormi, après avoir sifflé un château Lafite Rothschild de 1970. Au lieu de ça, il se retrouvait garé dans une rue cossue 18
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de Chiswick, dans l’ouest de Londres, douillettement installé dans sa voiture, bercé par le murmure de la radio et le ronron de la clim qui soufflait un air chaud sentant le renfermé. Les habitants du quartier avaient signalé une voiture en flammes. Les policiers arrivés sur les lieux n’avaient pas pu s’en approcher tout de suite, mais une fois que les pompiers eurent éteint l’incendie, ils avaient trouvé les restes d’un corps dans l’habitacle. Ils n’avaient pas pu faire grand-chose. La voiture devait être chargée à l’arrière d’une dépanneuse, avec le cadavre, pour que la police scientifique examine le tout. Pendant ce temps-là, le job de Foster consistait à organiser le porte-à-porte en espérant que des voisins-espions planqués derrière leurs rideaux les aident à reconstituer les événements. Les renseignements qu’il attendait sur le propriétaire de la voiture finirent par arriver. David Stephen Lowell, trentedeux ans, domicilié à Acton, Londres ouest. Il n’était pas très loin de chez lui. Le véhicule – une Golf – lui appartenait depuis trois ans. Foster consulta sa montre. Presque deux heures du matin. Un peu tard pour appeler les Lowell et vérifier si leur voiture avait été volée ou si les restes carbonisés étaient ceux du propriétaire. Le corps était dans un tel état qu’il ne serait pas évident de le séparer de la carcasse incendiée et encore moins de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Quelqu’un toqua à son pare-brise. L’inspectrice Heather Jenkins, le regard fatigué et l’air frigorifié en dépit de la douceur inhabituelle de ce mois de novembre. Il actionna le bouton de sa vitre électrique. « Alors, bien au chaud ? », ironisa-t-elle. « Pas autant que notre client », répondit-il en faisant un geste en direction du tas de ferraille noircie. « Mais ça va. J’ai 19
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les infos sur le propriétaire – un homme, trente-deux ans, il habite à moins de deux kilomètres d’ici. – Ça semble coller », dit-elle. « On a touché le gros lot au numéro 16. Un type avec une tête de nain de jardin, vivant seul, et qui semble être du genre à savoir ce que fait chaque habitant de sa rue. Il est président du comité de vigilance du quartier. Il a presque fallu que je le dissuade d’installer un centre opérationnel dans son salon. – Il a vu quelque chose ? – Il a remarqué la voiture dehors, vers 22 h 30. Une heure plus tard, elle n’avait pas bougé. Il a vu quelqu’un côté conducteur et il a décidé de sortir se balader, l’air de rien. Il est passé à côté de la voiture, une Golf noire, dans laquelle se trouvait un homme jeune, la trentaine, les cheveux châtain clair. Il parlait sur son portable et, d’après notre espion, semblait “agité”. – Qu’entend-il par là ? – Il a dit qu’il pleurait et qu’il criait aussi. Il pense l’avoir entendu répéter “Vous ne pouvez pas me faire ça !”, avec quelques jurons par-ci par-là. » Quand ils connaîtraient son identité, ils seraient en mesure de tracer l’appel. « En dehors de cela, il n’a vu personne s’approcher de la voiture », poursuivit Heather. « Il s’apprêtait à se mettre au lit, vers minuit et demi, quand la voiture a pris feu. Il a regardé dehors, mais il n’a vu personne s’enfuir. Ensuite, il nous a appelés. – Le moteur était en marche ? – Apparemment pas. En tout cas, pas quand il a fait sa balade. » Le portable de Foster sonna. C’était le centre opérationnel. Il dit oui deux fois de suite avant de raccrocher. 20
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« Montez », dit-il à Jenkins en démarrant. « Madame Lowell a appelé il y a quelques minutes, morte d’inquiétude parce que son mari n’est pas rentré. » La maison, modeste, se trouvait dans une de ces rues calmes, à l’écart, où les portes d’entrée donnent directement sur la rue. Madame Lowell vint leur ouvrir. Une femme timide, proche de la trentaine, les yeux cernés et gonflés. Elle les fit entrer en leur chuchotant que sa fille était au lit. « Quel âge a-t-elle ? », demanda Heather. « Quatre ans », répondit-elle, toujours à voix basse. Mon Dieu, pensa Foster, cette matinée ne fait qu’empirer. Elle les conduisit dans un petit salon où une télévision, posée dans un coin, diffusait une lumière pâle et des sons assourdis. « Quand votre mari est-il sorti, madame Lowell ? – Vers 17 ou 18 heures, hier après-midi. – Vous a-t-il dit où il allait ? – Il avait quelques courses à faire. Je ne m’en suis pas préoccupée, jusqu’à ce qu’il commence à être tard. Il aime faire un tour en voiture, de temps à autre. Il dit que ça l’aide à se détendre, à réfléchir. Ça ne se passe pas très bien au travail ces derniers temps. Mais il ne part jamais aussi longtemps. – L’avez-vous appelé ? – Plusieurs fois, après une heure du matin. Je suis tombée directement sur sa messagerie. Comme je vous l’ai dit, il aime être tranquille certaines fois. » Heather s’éclaircit la gorge. « Vous dites qu’il avait des difficultés au travail. De quel ordre ? – Il est dans l’informatique. Ils vont licencier du monde. Il pense faire partie du lot. – Y a-t-il autre chose qui semble le préoccuper ? » 21
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Elle réfléchit en silence. « Rien que je sache. Il a souvent des passages à vide depuis que je l’ai rencontré. Il finit toujours par s’en sortir. Et cette fois-ci, ce sera pareil. Je veux juste qu’il rentre. Pouvez-vous m’aider à le retrouver ? » Foster prit une longue inspiration. Cela ne servait à rien de lui cacher la vérité plus longtemps. « Madame Lowell, la voiture de votre époux a été retrouvée dans une rue du quartier de Chiswick. Elle a été incendiée. » Il marqua une pause. « Il y avait une personne à l’intérieur. – Est-elle blessée ? – Elle est morte, madame Lowell. – S’agit-il de David ? – Nous ne savons pas encore », répondit-il, même si, au fond de lui-même, il pensait le contraire. Les seules autres explications possibles étaient que la voiture avait été volée et que le voleur se trouvait à l’intérieur quand elle avait pris feu. Ou bien Lowell avait mis en scène sa propre mort et le cadavre était un clochard ou autre. La première hypothèse était hautement improbable car les voleurs de voitures évitent de se garer dans les rues résidentielles. La seconde était, à la base, peu plausible, mais le témoignage du voisin fouineur la rendait carrément fantaisiste. « Nous devons encore faire quelques analyses. » La femme se mit à pleurer. Heather s’assit à côté d’elle et passa un bras compatissant autour de ses épaules. « Y a-t-il quelqu’un que nous pourrions appeler ? », demanda-t-elle. Foster inspira profondément et se leva. Soudain, l’air de la pièce lui semblait trop chaud. Si Lowell n’était pas en ligne avec sa femme avant que la voiture ne prenne feu, alors de qui s’agissait-il ? Il patienta pendant qu’elle appelait sa mère. 22
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« Y a-t-il eu des problèmes avec la voiture, des soucis mécaniques, des pannes, ce genre de choses ? », lui demanda-t-il quand elle eut raccroché. Elle secoua la tête. « Non, David en prend grand soin. Il la lave toutes les semaines, intérieur et extérieur. Il aime réparer les choses. » Foster se tourna vers le manteau de la cheminée. Il y avait quelques photographies de leur enfant, une petite fille souriante avec un visage d’ange surmonté de boucles brunes. « Avez-vous des photographies de votre mari ? – Oui », répondit-elle, presque hésitante. « Assez peu, cependant. Il n’aime pas qu’on le prenne en photo. » Elle traversa la pièce et ouvrit un placard logé sous une bibliothèque aux rayonnages peu garnis. Elle revint avec un petit dossier rempli de clichés. Elle en sortit quelques-uns et commença à les trier. « Il ne me laisse même pas sortir tout ça », expliqua-t-elle. Elle trouva la photo qu’elle cherchait. « Voilà. C’était il y a presque quatre ans. Devant l’état civil de Fulham. Mes parents nous accompagnaient. David n’a pas de famille. » Elle tendit la photo à Heather qui la regarda et sourit. « Vous êtes très belle », dit-elle. Madame Lowell sourit à son tour, les yeux pleins de larmes. Heather passa le cliché à Foster. Un jour ensoleillé. Un couple heureux. Et une paire d’yeux bleus qu’il n’avait pas vue depuis plus de vingt ans. La photo lui échappa des mains et tomba sur le sol. Foster s’installa dans sa voiture, incapable de détourner les yeux de la photographie. Il avait laissé Jenkins réconforter l’épouse de Lowell jusqu’à ce que sa mère ou un officier de police féminin arrive sur place. Il avait prétexté un coup 23
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de fil. Il n’avait pas menti, mais il lui fallait aussi rester seul quelques instants, pour reprendre ses esprits. Était-ce bien la personne à laquelle il pensait ? Il n’en était pas certain. Il avait demandé à madame Lowell de lui raconter tout ce qu’elle savait au sujet de son mari, sous le prétexte de retrouver un proche afin d’obtenir de l’ADN. Il était orphelin, avait-elle expliqué, fils unique. Il avait grandi dans le Nord-Est. Venu à Londres à l’âge de seize ans, il avait fait seul son chemin. Pas de famille, un passé presque inexistant et qu’il n’évoquait jamais. Elle savait que c’était douloureux pour David et évitait d’en parler. Cette fois-ci, il n’aurait pas besoin de Nigel Barnes pour résoudre les énigmes du passé. Et s’il avait vu juste, Foster connaissait l’histoire de ce type aussi bien que la sienne, voire mieux. Il abaissa sa vitre, aspira à pleins poumons l’air frais de la nuit, expira lentement et fixa son téléphone en le conjurant de sonner. À peine installé dans sa voiture, il avait réveillé un contact au Home Office, se rendant immensément impopulaire par la même occasion, pour qu’il entre le nom de Lowell dans le système et lui rapporte ce qu’il trouverait. Son portable sonna enfin. Rien. Pas de signaux d’alerte, d’alarmes ou de sirènes. Il se sentit vide. Peut-être s’était-il trompé. Heather apparut côté passager et grimpa dans la voiture. « Sa mère est avec elle. L’officier de police est en route. Nous sommes sûrs que le corps dans la voiture est bien celui de son mari ? » Foster hocha la tête mécaniquement. « Qu’est-ce qui ne va pas ? », l’interrogea-t-elle, l’air sincèrement inquiète, tout en se tournant vers lui. « C’est la première fois que je vous vois aussi troublé pendant une visite. 24
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Quand vous avez regardé cette photo, on aurait dit que vous veniez de voir un fantôme. – Peut-être bien. C’est possible. » Elle haussa les sourcils. « Ça ne vous va pas de jouer les mystérieux, Grant. Votre côté bourru vous va mieux. Vous avez déjà croisé la route de David Lowell, n’est-ce pas ? – Je crois bien. – Quand ? – Il y a bien longtemps. Dans une autre vie. »
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