le festin des hyènes
De la même autrice chez le même éditeur, dans la même collection Les Bois dormants, 2007 À l’angle du renard, 2009 (prix Ouest-France/Étonnants Voyageurs, prix Émile Guillaumin) (Babel n° 1130, 2012) Les Hommes sirènes, 2011 Les Oubliés de la lande, 2012 (prix du roman de la ville de Carhaix, 2012) Julius aux alouettes, 2014 La Chaise numéro 14, 2015 (prix Cezam Pays de Loire, 2017) (Babel n° 1438, 2017) La Femme murée, 2018
chez d’autres éditeurs La Verticale de la lune, Zulma, 2005 (Babel n° 1243, 2014) Damned ! Les enquêtes de Léo Tanguy, t. 11, Coop Breizh, 2010 Ceux qui vont mourir, Le Cercle SIXTO, 2017 « Gourin – Trois-Rivières Aller Retour », in Nouvelles de Bretagne, Collection « Miniatures », collectif, Magellan & Cie, 2017 La Mâle-mort entre les dents, Bruno Doucey, 2020
Photographie de couverture : © Minden Pictures/Yva Momatiuk et John Eastcott/Biosphoto © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Fabienne Juhel
le festin des hyènes
la brune au rouergue
Au bout du petit matin, la mâle soif et l’entêté désir… Gonflements de nuit aux quatre coins de ce petit matin soubresauts de mort figée destin tenace cris debout de terre muette la splendeur de ce sang n’éclatera-t-elle point ? Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal
à mes quatre petits guetteurs d’aube
ELIA
1. la hyène-Mère
Elle apparut à l’aube du vingt et unième jour. Avant que ne commencent le fracas des oiseaux et les jacasseries des singes hurleurs. La crinière rousse tout embroussaillée. Son petit dans la gueule. Un chiffon de fourrure, le corps bandé comme un arc et qui n’en menait pas large d’être promené ainsi par les routes, et de si bon matin encore, soupirant après la tanière où dormait son jumeau. La chaleur d’un gîte quitté à regret. Il avait bien tenté de lui résister, croyant à un jeu pour l’aguerrir : il gronda sourdement, puis grogna, feula ; il cracha enfin. Comme ses manœuvres d’intimidation n’opéraient pas, la meilleure défense restant l’attaque, il finit par planter les aiguilles de ses dents dans la chair rose des babines. D’un revers de patte, sa mère l’envoya rouler dans la poussière avant de l’attraper au col, pinçant entre ses mâchoires son bourrelet de peau. Alors, dans un réflexe mécanique, il 13
rentra le train de ses pattes arrière, pelotonna sa queue sous son ventre et fit le dos rond. Mais c’était bien mal connaître son espèce que d’y voir là de la résignation. Car, dans l’humeur de ses pupilles ocre, ombrageant les prunelles, sous les paupières mi-closes, il y eut cette coloration sombre et soudaine. Passé la feutrine de sa fourrure, presque encore un duvet, la petite bête était à fleur de peau, viscères noués, muscles contractés ; le tout serré à bloc. Si bien que ce n’était plus un nourrisson qu’elle tenait dans sa gueule, la mère, mais une boule d’airain. Ne s’en doutant pas ou, plus vraisemblablement, ne s’en souciant guère. Certes, le petit se tiendrait coi. Soumis à l’autorité maternelle, à la pression de ses mâchoires qu’on disait partout redoutables. Du moins jusqu’au terme de la course. Ensuite, il se vengerait en s’attaquant au premier venu, à son frère s’il le retrouvait. La femelle trottinait maintenant à découvert sur la piste de latérite, l’échine hirsute, le dos voûté, avec cette allure gauche propre à ceux de sa race et qui les fait passer pour des félins de second ordre. Charognard des terres arides, de mèche avec les vautours dont les cordons entourent leurs festins. Pestilence de la savane. Fléau enfanté par les Fétiches pour trouer la nuit de leurs rires. Cauchemar des enfants. Les hyènes. Méprisées. Boudées. Risée des conteurs. Étrangeté de la nature qui aura doté les femelles d’un phallus. Clan soumis à la loi matriarcale d’un individu alpha. La femelle dominante. 14
Celle-ci donc. La hyène-Mère regagnait la tanière collective après s’en être éloignée le premier mois de l’allaitement. Elle trottait sur la piste des hommes empruntée juste par nécessité, cherchant à gagner du temps sur le réveil de la savane. Bientôt les barbicans s’époumoneraient au sommet des acacias ; par leurs cris désordonnés et perçants, ils signaleraient sa présence. L’orbe rouge du soleil vibrionnait derrière les franges de carex. On devinait, immobiles, pareils à des rocs, tantôt la croupe ou le dos, tantôt l’échine d’une trentaine de buffles couchés, massifs, éparpillés au milieu du troupeau dont les déplacements paraissaient se dérouler au ralenti. Encore quelques secondes avant que l’astre ne s’élevât à la verticale des acacias, tel un ballon de baudruche. L’instant d’après, en lévitation, avant de perdre sa couleur sang, jeté dans l’immensité d’un ciel trop bleu. Devant l’imminence de l’éclosion, le fauve accéléra l’allure. Si le gardien de chèvres, appuyé sur son bâton, ne s’était pas assoupi dans l’aube naissante, il aurait pu apercevoir la robe tachetée de la bête miroiter au mitan de la piste, puis disparaître dans les épineux, après l’arbre de Mawa. Alors, le chef Kalao en eût été le premier averti par ses soins. Il aurait envoyé son adjoint frapper aux portes pour convoquer les hommes. Les villageois auraient pris connaissance de l’ordre du jour. Et chacun d’affûter sa machette, les enfants autorisés à porter en bandoulière un arsenal de ferraille et de bidons, avant de marcher ensemble vers le clan. 15
Une trentaine d’individus adultes installés en amont du village. Bien trop proches des hommes et de leurs bêtes. Du chemin de l’école. Et du chemin de l’eau. C’est sûr, la hyène-Mère reviendrait avec ses sœurs prélever sa dîme sur le troupeau. Mais, à cette heure encore vierge de sang et d’effroi où sa route ne fait que croiser le gardien de chèvres, le troupeau ne l’intéresse pas. Occupée à contrer la course du soleil, la gueule rassasiée de sa progéniture. Pourtant, elle a repéré les petits qui, tout à leurs jeux de cabrioles, se sont éloignés du groupe. Les chèvres ne méritent vraiment pas d’être si mal payées de leurs efforts pour élever leurs chevreaux et nourrir les hommes. Et l’animal se souviendrait de l’homme endormi à l’aube du vingt et unième jour. Sa haute silhouette épousant son bâton de gardien, la nuque cassée et les yeux clos ; le bas du visage enrubanné d’une bande de tissu pour faire barrage aux grappes de mouches. Des bataillons de diptères agglutinés aux lanières de chair que les hyènes engloutissent, arrachées à la charogne alanguie dans l’herbe floquée de sang.
2. le chemin de l’eau
La nuit moribonde bataillait avec le jour, rechignant à céder du terrain au ciel et sur la terre, comme deux chiens qui se disputent le même os – l’un voulant l’enterrer, l’autre en extraire la moelle –, quand Maman Sambani ordonna à Elia d’aller puiser l’eau au marigot. L’injonction maternelle était dans l’ordre des choses, inhérente à la ritournelle des journées domestiques dont les femmes d’Afrique ont la charge, et au labeur qui les remplit ; liée au bon déroulement du jour à naître, juste après l’instant où Maman Sambani demandait à l’enfant de quitter sa natte. – Ma fille, le jour t’appelle, l’ouvrage ne manquera pas. Une bouillie de maïs attendait Elia près du foyer. Encore engourdie de sommeil, l’esprit embrumé par un rêve dont les images commençaient doucement à s’estomper, Elia lutta pour retrouver la sensation de légèreté éprouvée au réveil avant que la collision du réel ne la saisisse tout entière. La présence de Maman Sambani, allant et venant dans 17
la maison, la contrariait ; elle la rappelait à ses tâches domestiques alors que le désir de s’y soustraire la taraudait. Comme une envie de prolonger la nuit, de retourner au no man’s land temporel des songes. Ses rêves étaient-ils faits, s’interrogeait Elia, pour la tirer vers une vie meilleure, une vie où elle ne serait pas condamnée à marcher dans les pas de Maman Sambani, ou n’étaient-ils qu’une simple récréation ? Un beau livre d’images. Comme celui-ci dont elle se trouvait encore tout imprégnée. Une plaine herbeuse sous un ciel bleu électrique, nu et vertigineux. La jeune fille y traçait son sillon tel le nageur s’ouvre les flots par le mouvement métronomique de ses bras. Avec grâce, elle écartait les franges des rideaux de carex. À peine si les fougères et les euphorbes frissonnaient sur son passage. Elle ne portait pas de bassine ni le canari traditionnel. Si la savane lui était familière, Elia n’avait aucune raison de s’y aventurer. Elle était l’affaire des hommes, des guerriers et des chasseurs ; le territoire des prédateurs. Les fauves la parcouraient en longues foulées souples. Après leurs agapes de chairs, ils s’assoupissaient sous l’ombre d’un acacia parapluie. Mais, dans son rêve, Elia n’avait rien à craindre des pièges de la savane. Ni des braconniers. Deux bêtes l’escortaient. Superbes créatures façonnées pour la course, agrafées à sa taille : une lionne sur sa gauche, une antilope bordait son flanc droit. Une fragrance musquée serpentait d’une bête à l’autre. Au loin, après les maigres frondaisons d’une barrière d’acacias, se détachait une chaîne de montagnes aux collerettes bleues crochetant les nuages porteurs de pluie. Il n’y avait ni commencement ni fin à ce rêve, rien qui expliquât cette marche déterminée, ainsi qu’un foyer laissé derrière 18
soi, une guerre ou une famine à l’origine de la transhumance des hommes. Une promenade en somme où seuls comptaient la présence des bêtes et l’infini du ciel bleu soutenu par l’enfilade de colonnes montagneuses. Cela aurait pu être la même séquence repassée devant ses yeux, en boucle. Un détail pouvait-il en éclairer le sens ? Ou l’absence d’un élément familier à l’enfant ? Elia fronça les sourcils, plissa les yeux pour se projeter làbas. Elle revoyait les scarabées posés à l’équilibre sur la pointe des tiges de graminées, les flancs des bêtes traversés par des ondes électriques, leurs oreilles mobiles, l’ondulation des échines. Aucun insecte ne grésillait dans les herbes, pas un souffle de vent, pas un chant. Ni cri ni respiration. Juste le chuintement du silence cosmique. Si Maman Sambani ne l’avait pas sortie plus tôt du sommeil, peut-être qu’Elia aurait pu connaître le terme de sa course. Sa contrariété se mua en quelque chose qui ressemblait à du ressentiment. Bientôt, rattrapée par l’impérieuse réalité, l’enchaînement des actions qui tendraient tous les filins de ses muscles, et la fatigue douloureuse qui s’ensuivrait, Elia oublierait la sérénité, le sentiment de sécurité dont elle jouissait dans son rêve, rassérénée par la présence des deux compagnes à ses côtés. Surtout, elle ne s’attarderait pas à en percer le sens, sa signification totémique. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle faisait ce rêve. Jamais elle n’allait au-delà de cette savane, pire qu’un désert. Impossible d’atteindre les montagnes bleues. 19
Peut-être qu’en enfourchant l’antilope, sa course en eût été changée. Était-il possible d’interférer dans le déroulé du rêve, et, par sa seule volonté, reprendre là où il s’arrêtait pour en hâter le dénouement ? D’abord, il lui faudrait devenir sourde à l’appel maternel, et, pressée contre l’encolure de sa monture, se laisser abrutir de vent et de vitesse pour franchir le col des montagnes. Elia se promit d’essayer la nuit prochaine. * Sitôt la dernière cuillerée de bouillie raclée dans la calebasse, Maman Sambani surgissait. Dans sa bouche, entre ses lèvres, passant la barrière des dents, tous les matins, le même commandement : – Il est temps, ma fille, d’aller puiser l’eau au marigot. Mais, ce matin-là, le ton de Maman Sambani surprit l’enfant. Ou était-ce son rêve de savane qui déclencha en elle une furieuse envie d’insubordination ? Depuis que la Terre supportait ce vieux continent noir de soleil, balafré de pistes poussiéreuses bordées d’épineux, ces territoires déroulant des arpents de plaines craquelées où serpentait une végétation rase et rare, peuplée d’animaux puissants, parfaites mécaniques de férocité, ce terreau aride, riche d’espèces panchroniques, le portage de l’eau incombait aux femmes comme la juste réponse à toute cette hémorragie solaire. Une servitude volontaire, déclarée d’utilité publique. Inscrite dans leur nature pelvienne. Tant de voies d’eau circulaient entre les neuf portes de leurs corps pour s’aboucher, ici, à leur ventre, leur vagin, là, à 20
leurs seins – sang, cyprine, lymphe, glaires, morve, menstrues, liquide amniotique, lait, salive et larmes ! L’eau appelle l’eau. Un destin scellé à la mamelle.
Fillettes, elles y mettaient de l’ardeur et aussi, il faut bien le dire, un peu d’insouciance par leurs jeux et leurs danses ; femmes, de l’abnégation, une forme d’obstination têtue. Et si, enfant, Elia l’avait accompli en bon petit soldat de l’eau, la jeune fille sentait bien que ces jours-là étaient désormais comptés, alors que Bako, Ravaka, Lizi et Violette s’en acquittaient sans barguigner pendant que leurs frères jouaient au foot, accomplissaient des prouesses acrobatiques à vélo avant d’aller à l’école. Leurs exploits étaient salués par les aboiements des chiens. Des chiens maigres et jaunes qui jaillissaient dans leurs roues, mordaient rageusement le ballon. Les chiens n’accompagnaient jamais les filles. Ils n’étaient pas les gardiens des femmes. Elia pensa qu’ils préféraient l’excitation des jeux plutôt que protéger le chemin de l’eau. Comment leur donner tort ? Et tous les jours recommencés, serinée de case en case, de village en village, portée par les vents des déserts, les brises lacustres aux quatre coins de l’Afrique : – Il est temps, ma fille, d’aller puiser l’eau au marigot. Car l’injonction avait un précédent, un commandement originel, enfanté dans la poussière ocre et rouge, elle qui n’aspirait qu’à devenir une motte terraquée féconde et nourricière. Un commandement prononcé au dernier jour de la Création 21
alors que tout ce qui portait la vie sur Terre s’était déjà vu assigner une fonction : – Femme, tu puiseras l’eau au sel de ton front. Et jamais personne au village pour fêter leur retour ou saluer leur courage. En déclenchant une grève pour sommer les hommes de reconnaître la valeur de leur travail, les femmes auraient pu tirer profit de leur statut. Aux porteuses d’eau, la communauté reconnaissante… Y avait-il, dans tout le pays, se demandait Elia, et sur cette Terre, un seul animal – hormis le petit à la mamelle – qui comptât sur un autre pour lui fournir sa ration journalière ? La lionne rapportait-elle à son fainéant de mâle de l’eau dans sa gueule ? – Et que celui qui a soif trouve la source ! Tel eût été le mot d’ordre de la première grève de l’eau menée par les femmes africaines dont Elia aurait pris la tête. Alors, on aurait vu les hommes aux torses d’argile perdre d’un coup de leur superbe, leur épiderme peler comme pèle l’écorce des eucalyptus, leurs muscles, gagnés par l’ankylose, se déliter au soleil, et leurs corps, devenus friables, retourner à la poussière. L’eau était la force des femmes d’Afrique. Et une épine à leur talon. Occupées par les tâches domestiques, les filles délaissaient l’école. La corvée d’eau rognait sur les heures d’apprentissage, elle tuait dans l’œuf, dès l’ovule, toute manœuvre de sédition. Elle perpétuait l’infériorité dans leurs gènes, l’infériorité du genre et laissait le champ libre aux superstitions, aux droits coutumiers, aux chefs traditionnels, aux hommes. 22
Et cela perdurerait aussi longtemps que la brûlure du soleil sur l’échine de l’Afrique. – Elia, ma fille, tu puiseras l’eau au sel de ton front, à la sueur de tes aisselles, au ruissellement sur tes hanches… Ainsi parlaient, d’une même voix, toutes les mères africaines. – C’est avec l’eau du corps qu’on tire celle du puits. Ainsi parlait Maman Sambani. * Mais, ce matin-là, Maman Sambani n’avait pas employé le ton habituel. Pas davantage crié. L’ordre était connu, intériorisé par Elia. Pas un mot de plus que ces douze-là, cadencés en trois temps pour s’accorder à la marche, bien que forcée, toujours gracieuse et chaloupée de la jeune fille sur le chemin de l’eau : Il est temps, ma fille, Un déhanché à droite, d’aller puiser l’eau Un déhanché à gauche au marigot. Un coup de reins ! Ponctué d’un claquement de langue. Avec l’impression d’avoir reçu une volée de tiges sèches sur le dos. Instinctivement, l’enfant avait courbé l’échine avant de se couler hors de la natte. Elle était allée prendre la bassine remisée près du foyer. Y mit-elle, ce matin-là, plus de lenteur que d’habitude ou de la mauvaise volonté, puisqu’on la disait forte tête, toujours 23
est-il que l’injonction ne fut pas suivie des recommandations habituelles. Maman Sambani mettait pourtant un point d’honneur à ordonner le jour à coups de proverbes, jaillis comme des graines de sorgho entre ses lèvres. Proverbes talismans. Formules grigris. Sentences amulettes chargées de préserver sa maisonnée du mauvais œil. Ainsi y en avait-il pour son homme préparant ses filets pour qu’un chambo géant ne l’entraîne pas par les fonds bien qu’un tel poisson appartînt au monde des contes. Pour ses fils sur le chemin de l’école même s’ils montraient peu de dispositions pour les études. Et, pour sa fille chargée de la corvée, Maman Sambani disait : – Entends-moi bien, Elia, cela doit être un aller-retour sans détour. L’enfant acquiesçait. D’ordinaire. – Oui, amayi. Ou bien alors : – Le chemin le plus court court souvent à sa perte… La formule sonnait comme un avertissement. Elia devinait une réalité plus sordide : la morsure d’un serpent, la charge d’un rhinocéros, la mâchoire d’un crocodile ou la violence d’un homme. Maman Sambani n’osait orner ses préceptes d’exemples pour éviter de donner corps aux esprits malveillants. – Les esprits rôdeurs sont des sangsues, disait-elle, promptes à se nourrir de l’imagination des hommes. 24
Elle-même ne s’exemptait pas de ces formules bien qu’elle en fût autant la détentrice que la garante. Des formules autoimmunes transmises par sa propre mère, laquelle les avait recueillies de la bouche de sa mère, et ainsi de suite, depuis que l’Être primordial avait créé l’Œuf qui engendrerait les vingt et une premières espèces à partir desquelles l’Homme noir était né. Alors, pourquoi Maman Sambani n’avait-elle pas assuré Elia de la bienveillance des Fétiches ? La jeune fille avait attendu sur le seuil. La moitié de son corps tendu vers la piste où la lumière jaune avait fini par gicler de l’œuf solaire, l’autre encore tournée vers la maîtresse du foyer. – Amayi…, murmura Elia. Peut-être était-ce le moment de lui déclarer qu’elle préférait accompagner ses frères à l’école, qu’instruite et savante, elle serait aussi utile à la communauté qu’un chef ou un prêtre. Mais Maman Sambani avait détourné son regard pour s’emparer d’un balai. Et tandis qu’elle traquait la poussière à grands coups frénétiques, Elia s’imagina que c’était son ombre ou peut-être l’empreinte de son corps qu’elle effaçait pour la chasser de la maison avec une énergie disproportionnée qu’elle ne lui connaissait pas. Cette fureur la stupéfia. Elle avait beau se creuser la tête, elle ne voyait pas ce qui avait pu l’irriter. Sauf à avoir deviné son désir de liberté. Elia sentit la bouillie remonter dans sa bouche. Un hoquet étouffé dans la paume, et c’est une part de son petit déjeuner qu’elle abandonna sur le seuil aux fourmis rouges avant de tourner les talons. 25
L’âne l’attendait dans son enclos. Elle flatta son encolure, lui communiquant toute la tendresse dont elle se sentait privée ce matin-là, avant de lui passer le licol. Pendant qu’il mâchouillait la longe, elle le harnacha d’une ceinture de bidons multicolores, puis le tira hors du village. Mais la jeune fille avait beau délier sa cheville, sautiller sur le chemin – parce que c’était encore de son âge –, le cœur n’y était pas. L’élan n’y était plus. Considérant soudain l’âne, elle lui en voulut de n’être qu’une bête de somme, non une lionne ou cette antilope sur le dos de laquelle Elia aurait pu découvrir un monde plus vaste. Elle l’aurait bien battu pour ça si elle ne s’était sentie épiée par Maman Sambani. La jeune fille espérait que son malaise s’apaiserait au marigot. Elle comptait sur la présence de Bako, Ravaka, Lizi et Violette pour la réconforter, la remettre dans de meilleures dispositions, tout en se doutant que son trouble ne manquerait pas de resurgir au retour, grandissant à l’approche du foyer où l’attendrait Maman Sambani dont elle avait perçu l’hostilité sans en comprendre la raison. Alors que c’était elle, Elia, qui avait toutes les raisons de se mettre en colère contre l’injustice qu’on faisait à son sexe. Une colère froide, un serpent d’eau logé dans sa poitrine, l’obligea à respirer par saccades, semblables à des sanglots secs. * Les singes hurleurs, les barbicans et les pygargues vocifères accompagnèrent ses premiers pas hors du village. Ils couvraient par leurs cris la musique creuse des bidons accrochés 26
aux flancs de l’âne. Une cacophonie perchée dans les hauteurs des arbres ; leurs branches s’agitaient dans un bruit de papier froissé sans qu’on pût distinguer dans les frondaisons ni poil ni plume d’un de ces animaux braillards. On aurait dit que, dérangés par leur équipage, ils la houspillaient, s’excitaient, se contaminant à leurs propres cris. Pourtant ces animaux étaient acclimatés aux hommes ; ils connaissaient les porteuses d’eau et leurs ânes ; il y avait bien longtemps qu’ils ne s’effrayaient plus des bidons brinquebalants ni du cri des essieux des brouettes. S’agissait-il de nouvelles colonies ? La jeune fille faisait-elle plus de bruit qu’à l’accoutumée ? Les animaux avaient-ils perçu son malaise se disputant à son désir d’échapper à ses devoirs de fille, s’en trouvaient-ils rendus nerveux à leur tour ? Bien que leur ramage lui semblât plus important que d’ordinaire, Elia décida de ne pas y accorder de l’importance. Ce en quoi elle avait tort. – Tintamarre dans les airs, arrivée de nouvelles… Un proverbe de Maman Sambani.