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"La sourcière" de Elise Fontenaille - extrait

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Du même auteur au Rouergue Jesse Owens, le coureur qui défia les nazis - 2020, roman doado. La dernière reine d’Ayiti - 2016, roman doado. La révolte d’Éva - 2015, roman doado Noir. EBEN ou les yeux de la nuit - 2015, roman doado. La cité des filles-choisies - 2014, roman doado. Banksy et moi - 2014, roman doado. Les trois sœurs et le dictateur - 2014, roman doado. Les poings sur les îles - 2011, album (ill. Violeta Lópiz). Le garçon qui volait des avions - 2011, roman doado. L’été à Pékin - 2010, roman dacodac. La cérémonie d’hiver - 2010, roman doado Noir. La reine des chats - 2010, roman zigzag (ill. Céline Le Gouail). Un koala dans la tête - 2009, roman dacodac. Chasseur d’orages - 2009, roman doado.

Et aussi Bel ordure – 2016, Calmann-Lévy. Lettre à Dennis Rodman, bouffon de la Corée du Nord - 2015, Les Échappés/Charlie Hebdo. Blue book - 2015, roman, Calmann-Lévy. Ma vie précaire - 2012, roman, Calmann-Lévy. Le palais de mémoire - 2011, roman, Calmann-Lévy. L’homme qui haïssait les femmes - 2011, roman, Grasset. Les disparues de Vancouver - 2010, roman, Grasset (prix Erckmann-Chatrian 2010). L’aérostat - 2008, roman, Grasset. Unica - 2007, roman, Stock (grand prix de la SF 2008, prix Rosny). Brûlements - 2006, roman, Grasset (prix Plume d’or 2006). L’enfant rouge - 2002, roman, Grasset. Demain les filles on va tuer papa - 2001, roman, Grasset. Le palais de la Femme - 1999, roman, Grasset. La gommeuse - 1997, roman, Grasset.

Illustration de couverture : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com


Élise Fontenaille

la Sourcière


Aux surréalistes, à Dada. À celles et ceux qui n’ont pas peur de rêver les yeux ouverts. Aux anciens volcans. Aux Brodeuses !


Nature les fait sorcières : c’est le génie propre à la femme. Elle s’ingénie, imagine, enfante des songes et des dieux. Voyante à certains jours, elle a l’aile infinie du désir et du rêve. Jules Michelet, La Sorcière, 1862.


la Brodeuse

Une nuit de lune rousse, au pays des volcans assoupis. Nuit de tempête, un vent fou hurle comme les loups ! Gallou la Brodeuse est chez elle, dans sa maison de lave noire, encerclée par les bois ; elle achève son ouvrage, devant un feu. Elle frissonne, en tirant les fils d’or, écoute les arbres se tordre et gémir, et la pluie fracasser les volets. – Un temps à ne pas mettre une loutre dehors ! Elle rajuste sa pelisse et jette une bûche dans le feu. Rrrou, la chatte, se roule en boule sur son coussin. Une gerbe d’étincelles jaillit et la force à reculer. Feu, la salamandre, qui dort dans la braise, darde sa langue de flamme. Soudain, on gratte à la porte. – Ai-je rêvé ? se demande la Brodeuse à voix haute… Vivant seule, elle aime se parler à elle-même. Le grattement a cessé ; Era, la chienne, court vers la porte en gémissant. Sur son perchoir, Athéna, la chouette, hulule, réveillée par toute cette agitation. – Allons voir…

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Gallou se lève, une lampe-tempête à la main, et ouvre la porte à grand-peine : le vent jette des seaux de pluie glacée sur le bois. La Brodeuse scrute la nuit, lève la lueur vacillante… Elle ne voit rien. Elle s’apprête à fermer la porte lorsqu’elle distingue une ombre à ses pieds. Croit voir une bête blessée. Elle se penche : une forme, pelotonnée, roulée en boule dans une cape noyée par la pluie. Era se précipite et flaire. Gallou pose la lampe, soulève la capuche, dégage un buisson de cheveux roux, un petit visage livide apparaît. Elle se penche, entrouvre la cape, dévoile un ventre rond comme la lune… Elle porte la fille à l’intérieur, devant le feu, sur les coussins, faisant fuir Rrrou. La Brodeuse examine le corps frêle à la lueur des flammes, la chemise ne cache rien. – Mais c’est une enfant ! Sur le point d’accoucher… Dieu ! Qui lui a fait cela ? Vite de l’eau chaude, des draps, une bassine ! De l’huile de sauge pour ranimer la fille, qui ouvre ses grands yeux noirs et geint – bête blessée. – N’aie pas peur ! Tu es chez une amie… On va aider ton enfant à naître. Elle lui caresse le front. – Tout se passera bien. Mais en elle-même, elle n’en est pas sûre… La fille est jeune, au sortir de l’enfance, si frêle… Elle pense : qu’est-ce qui t’a pris de sortir dans un tel état, par une si violente tempête ? Que fuis-tu ? Ou plutôt qui ? Les draps rougissent, l’eau se teinte d’écarlate.

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La fille mord le chiffon que la Brodeuse a mis entre ses dents ; sous la douleur, son corps s’arc-boute. – Si tu hurles, l’enfant aura peur, il ne voudra pas sortir ! Oh la souffrance muette… Longue, interminable. Cela n’en finira-t-il jamais ? La Brodeuse éponge le front de la fille, regard implorant. – Ne t’en fais pas, va… Ça finira. On est toutes passées par là. Sourire tendre, apaisant. Et d’un coup, alors que la jeune fille n’y croyait plus, crucifiée par la souffrance… La délivrance. Tantôt elle était une, lourde, pleine de douleur… Et là, la voilà deux. Légère, brindille, brisée… Apaisée. La lune en elle, tout à l’heure pleine, n’est plus qu’un croissant. L’aube blanchit la fenêtre, le bébé gigote dans les mains rouges de Gallou, qui verse une larme… Elle pense à une autre naissance, il y a longtemps déjà. – Allons ! Il n’est pas temps de pleurer… L’enfant est là. Elle le prend dans ses bras, le nettoie dans la bassine d’eau tiède. – C’est une fille ! Une belle petite fille ! Elle a déjà la crinière rousse de sa mère… Une diablesse, ça promet ! Née coiffée… Cela porte bonheur, on le sait. La jeune accouchée sourit, un faible sourire, qui illumine son visage livide… Elle serre son enfant dans ses

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bras, contemple le petit visage, caresse le pelage roux, l’embrasse, et s’endort. Gallou prend la nouvelle-née et la dépose dans le berceau, remisé au grenier, qui n’a pas servi depuis tant d’années, et qu’elle n’a jamais pu jeter. Elle touche le front de la jeune fille, dont elle ne connaît même pas le nom. – Tu brûles de fièvre ! Tout le jour, et toute la nuit, la fièvre monte, monte… Entre les soins au bébé et à sa mère enfiévrée, Gallou a juste le temps de faire chauffer de l’eau, encore et encore, et de changer les draps rougis : toute son armoire y passe. Le filet de sang qui sort de son ventre ne veut pas se tarir… La Brodeuse se démène, mais toute sa science des plantes ne peut rien y faire. Le corps de la fille est incandescent, elle gît dans une mare de sang. Au soir, la fille se cabre, tend les bras vers son enfant, la prend dans ses bras et gémit, dans un souffle : – Tu me vengeras. Elle ferme les yeux… Jamais ne les rouvrira. Tu me vengeras. De qui, de quoi ? Gallou prend le nourrisson, le couche dans son berceau, tire un drap sur le corps et le visage de la jeune fille – le dernier drap blanc qui lui reste, le plus beau, en lin brodé par ses soins : un champ de fleurs. Elle y a passé plus d’une lune, avec son aiguille. Un drap de noces…

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C’est devenu un linceul. Elle l’enterrera avec, en face de Gabriel. Son dernier cadeau, pour celle qui a échoué chez elle, le corps lourd, un soir de tempête. – Ton cœur aussi devait être bien lourd, pour que tu t’enfuies ainsi, par une si terrible nuit. D’où venais-tu ? Où allais-tu ? Pourquoi n’y avait-il personne à tes côtés ? Et celui qui t’a mise dans cet état, où est-il ? Se souciet-il de toi, au moins ? Pauvre petite, pauvre petite… murmure-t-elle, en litanie. Elle rit d’un œil et pleure de l’autre. Heureuse de la naissance de ce bel enfant, en bonne santé… Bouleversée par la mort de la jeune mère, trop fragile, brisée par son accouchement. Mais qu’aurait-elle pu faire de plus, Gallou ? La nuit fut bien longue, pour elle aussi. Essuie tes larmes, la Brodeuse. Garde tes sourires pour la nouvelle-née. Pas le temps de pleurer la disparue : il faut prendre soin de l’enfant. Par chance, il lui reste du lait de sa chèvre. Une jarre de lait tiède, dont elle voulait faire des fromages… – À croire que je t’attendais. La tempête est tombée, le ciel est d’un bleu de vitrail. Dehors, un dédale de feuilles arrachées et de branches brisées. Gallou enjambe les obstacles, l’enfant dans ses bras, et entre avec elle dans la source chaude qui fume au fond du jardin.

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La voici dans l’eau blanche avec la petite, qui ouvre grand ses yeux et sourit, tendant ses menottes vers le visage de la Brodeuse. L’an passé, en lui tirant les cartes, la Gitane avait parlé d’un nouvel enfant. Une fillette, qui la consolerait, effacerait le malheur. La Brodeuse avait haussé les épaules. Un enfant, à son âge… Et pourquoi pas une pluie d’or ? Gallou sourit, en baignant la nouvelle-née, et c’est l’aurore qui illumine son visage. L’inconnue, elle l’enterre le jour même – pourquoi attendre ? Elle lui donne le nom de Blanche : elle était si pâle… En face du rosier sous lequel gît Gabriel. Depuis tant d’années, le rosier est devenu immense. Au printemps, il donne des roses énormes, d’un rouge sombre, presque noir. Sur la tombe de la fille, elle plante un rosier blanc. Bientôt, les deux rosiers mêleront leurs branches, Blanche et Gabriel se consoleront l’un l’autre de n’être plus de ce monde… – L’enfant, je l’ai appelée Garance, dit-elle à l’Aveugle, à cause de ses cheveux roux sombre. Comme les racines de la plante, dont elle se sert pour teindre les étoffes. L’Aveugle sourit, touche l’enfant du bout des doigts : – Garance… Un beau nom, gorgé de vie. Bienvenue en ce monde, Garance ! À Gallou, il prédit :

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– Ne t’en fais pas : elle aura une belle vie, et te tiendra compagnie. Tu ne vieilliras pas seule… C’est le ciel qui te l’envoie. Il y aura de l’amour entre vous, je te le dis. La Brodeuse sourit, en donnant du lait à l’enfant. – Tu parles d’or, le Luneux. Comme toujours… Ses yeux brillent. Elle se souvient d’un autre petit, celui qui gît sous le rosier. Mais dans ses bras, l’enfant s’agite… Elle agrippe les longs cheveux d’argent de la Brodeuse. Désormais, ses jours et ses nuits seront au service de la petite. Fini, le temps du chagrin ! Elle est grande, Gallou, haute comme un homme. Elle en impose. Épaules larges, beau visage rond, pommettes hautes, yeux gris fendus… Une louve. Voix suave et ferme, elle n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. Solitaire, elle se suffit à elle-même. – Je n’ai besoin de personne, disait-elle, avant cette nuit de tempête. Juste de mes fils, de mes aiguilles, et de tissu à broder. Et la petite est arrivée. – Comment ai-je pu vivre sans elle, murmure-t-elle, en la berçant. Il lui semble qu’elle a toujours été là. Son rire de cristal, ses menottes, son gazouillis… Elle est la joie de vivre, celle de l’eau qui jaillit de la source.


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"La sourcière" de Elise Fontenaille - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu