la mo ntée des « »
O
Du même auteur au Rouergue Rien ne presse, Majesté ! – roman zigzag (Illus. Benoit Audé), 2015. Théo, chasseur de baignoires en Laponie – roman dacodac (Illus. Gaspard Sumeire), 2016. Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche – roman dacodac (Illus. Gaspard Sumeire), 2018. L’enlèwement du « V » – roman dacodac (Illus. Emma Constant), 2019.
illustration de couverture : © Emma Constant Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Pascal Prévot
la montée des « O » illustrations d’Emma Constant
Pour Judith, le trĂŠsor de la parole.
I. les lettres s’envolent
Mira Epelbaum chantonnait dans son bureau de l’office de protection des Voyelles rares. Sa voix s’échappait par sa fenêtre ouverte sur une radieuse journée d’été. Note à note, la mélodie se détachait dans la cour et s’égrenait le long des rosiers tapissant la façade. Un étage au-dessus, elle tintait aux oreilles d’Omicron Pie. Il était presque huit heures du matin. Une tasse de café en main, debout devant des flots de roses mousseuses, Omicron Pie respirait à pleins poumons l’air encore frais des 9
premières heures du jour. Il lui restait peu de temps pour en profiter. La chaleur intense qui s’était abattue sur Paris depuis plusieurs semaines l’obligerait bientôt à refermer ses croisées. Mira ferait rapidement de même. Aussi, avant de se mettre au travail, un sourire sur les lèvres, prenait-il le temps de l’écouter fredonner un air oriental dans les rosiers. Mira n’utilisait que des voyelles. C’était son métier et sa passion : rassembler et sauver les voyelles rares – ces voyelles au son plus compliqué que les « a » et les « u » habituels – dispersées dans toutes les langues du monde. Mira avait repris la direction de l’office de protection des Voyelles rares lorsque son fondateur et arrière-grand-père, Simon Epelbaum, un peu fatigué, avait jugé bon de prendre sa retraite, à presque cent ans. – Finalement, j’aurais pu continuer quelques années, avait coutume de répéter Simon, maintenant qu’il pétait à nouveau la 10
forme après avoir renoué avec ses vieux amis plus que centenaires comme lui. Mira savait que son arrière-grand-père la taquinait. Il était bien trop content de descendre les rues parisiennes en patins à roulettes avec ses copains hilares. Mira fredonnait. Exclusivement des « a ». Depuis quelques mois, elle enquêtait sur l’un d’eux en particulier, n’apparaissant qu’au détour de mots presque oubliés des langues khoïsanes d’Afrique australe. – Il m’arrive de l’entendre passer, rapide comme le vent, dans un enregistrement, expliquait-elle le soir à Omicron, devant une salade de lentilles, et hop ! Il a déjà filé. Même pas le temps de brandir mon filet à voyelles ! Omicron Pie approuvait et reprenait de la salade. Il était bien placé pour savoir que les lettres peuvent faire des blagues. C’était même en poursuivant une lettre volée, le « v », qu’il avait fait la connaissance de 11
Mira, de son arrière-grand-père et des deux autres plus-que-centenaires, Hector Bujibuli et Lino Balatum, devenus ses grands amis. L’aventure avait été extraordinaire et lui avait valu d’être nommé au poste envié mais pas très clair, de directeur du département des Polices et Caractères au ministère de l’Orthographe. – Que fais-tu exactement de tes journées ? lui demandait régulièrement Mira, en mélangeant de la compote de pommes-rhubarbe à son yaourt. – Je veille à la bonne santé des lettres. Par exemple… Elles doivent être grasses mais pas trop. La graisse, c’est le nom qu’on donne à l’épaisseur du trait des caractères d’imprimerie. Si les caractères sont trop maigres, on ne les voit plus. Ça complique la lecture. S’ils sont trop gras, ils bavent sur le papier. – Je vois, un équilibre délicat… – Je m’assure aussi que les lettres ne modifient pas l’ordre de l’alphabet. En ce moment, 12
on a des démêlés avec le « n ». Il veut passer devant le « m ». Il prétend que ce n’est pas parce qu’il arrive après deux « m » dans le mot « maman » qu’il est condamné à rester éternellement le petit dernier. – Hum… Un cas de jalousie typique dans les familles nombreuses. D’ailleurs, il y a aussi deux « a » dans « maman »… remarqua Mira, obnubilée par ses voyelles rares. – Eh oui ! Donc, pourquoi pas deux « n »… ? Don Pedro d’Alfaroubeira, notre bien-aimé ministre de l’Orthographe, est embêté. S’il accepte, on l’appellera le « nimistre ». Tu te souviens de Kevin Talon, le sous-directeur du département des Conjugaisons ? Il pense qu’on peut s’en sortir en proposant au « m » de donner sa deuxième jambe au « n ». – Tu crois que le « m » peut accepter ? – Le « m » ne s’y prêtera jamais. Il aime ses deux jambes. – On peut le comprendre. J’aime assez les miennes aussi. 13
– Et moi, donc ! Mais Talon est ambitieux. Il s’en moque. Il n’a pas digéré que je sois nommé directeur. Il veut prendre sa revanche. En attendant, je garde un œil sur le « n ». À vrai dire, Omicron Pie s’ennuyait un peu derrière son vaste bureau du ministère. Le « n » se laissait le temps de réfléchir et les autres lettres avaient le comportement
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sage et paisible des très vieilles choses. Aussi Omicron avait-il trouvé le temps d’écrire le récit de son aventure avec le « v ». Le livre était en passe d’être édité. Omicron en avait reçu les premiers exemplaires la veille. Avec un soupir de satisfaction, il reposa sa tasse sur le rebord de sa fenêtre et s’installa confortablement dans son fauteuil, L’Enlèwement du « V » à portée de main, sur la table basse. Il savoura les quelques secondes qui le séparaient de sa relecture. Dans les rosiers, les trilles d’un merle perché sur le faîte du toit se mêlaient au fredonnement de Mira. Omicron se décida à porter paresseusement la main sur son livre. Il le posa sur ses genoux et l’ouvrit au hasard. Il commença à lire. « – Monsieur Pie ! Quelle bonne surprise ! Auriez-wous oublié quelque chose ? s’exclama-t-elle. – Bonjour, mademoiselle Epelbaum. Pas le moins du monde. Je suis wenu consulter wotre arrière-grand-père. » 15
C’était le récit de sa deuxième rencontre avec Mira. Il était en train de tomber amoureux. Il ne le savait pas encore. Il hésita. Peutêtre devrait-il corriger le texte ? Peut-être était-ce l’occasion d’indiquer que son nom se prononce à l’anglaise, « paille », comme la tarte, et non pas « pie », comme l’oiseau ? Il relut le passage. Quel merveilleux souvenir ! Puis il se figea. Quelque chose se passait. Les lettres frissonnaient. Impossible qu’elles aient froid, par cette chaleur. Les lettres pouvaient-elles souffrir du froid ou du chaud ? Il ne l’avait jamais entendu dire. Mais il est vrai qu’il avait une formation de mathématicien et qu’il avait été nommé par erreur au ministère de l’Orthographe. Troublé, Omicron Pie frotta énergiquement ses paupières. – Je travaille trop sur écran. Un peu de lassitude visuelle, pensa-t-il. Il rouvrit les yeux. Le frémissement des lettres s’était accentué. Les mots vibraient sur la page, certains rebondissaient les uns sur 16
les autres, comme sur une piste d’auto-tamponneuses, d’autres sautillaient sur place ! Omicron se demanda avec angoisse s’il existait des lunettes capables de corriger cet ahurissant défaut de vision. Un rapide coup d’œil
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circulaire le rassura, les objets qui l’entouraient se tenaient tous rigoureusement à leur place. Sa vue n’était pas en cause. Il revint à son livre. Les mots avaient rompu l’ordre des phrases. Ils se pelotonnaient en haut de la page, en un magma grouillant. Le reste de la feuille était devenu parfaitement blanc. Puis, sans avertissement, la pelote de mots décolla. Semblable à un essaim d’abeilles, les lettres s’envolèrent par la fenêtre et s’éloignèrent rapidement. Omicron contempla avec stupeur la page vide devant lui et feuilleta frénétiquement le livre. Toutes les feuilles étaient blanches. Il se rua à sa fenêtre. Dans le ciel de Paris, où qu’il portât son regard, s’échappant de milliers de fenêtres, des essaims de lettres montaient dans l’azur avant de se confondre en d’épais nuages. Au rez-de-chaussée, Mira chantonnait toujours. Sans doute n’avait-elle encore ouvert aucun livre.