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"Journal d'un chien de campagne" de Olivier Ka et Charles Duertre (ill.) - extrait

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JOURNAL D’UN CHIEN DE CAMPAGNE


Illustration de couverture : Charles Dutertre Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com


Olivier Ka

journal d’un chien de campagne Illustrations de Charles Dutertre


1. matin

J’ai entendu un bruit. Quelqu’un s’est levé. C’est qui ? Hein, c’est qui ? Douce ? Petite ? Peut-être Jeu ? Ou Grogne ? J’espère que c’est Douce, elle me câline, elle, le matin. Ou alors Petite, parfois elle me brosse le poil dès le réveil en chantant. Jeu, lui, est énervé quand il se lève. Il ne fait jamais attention à moi. Quant à Grogne, même pas la peine d’y penser. Si c’est lui, je me planque sous le canapé. 7


Je bondis hors de mon panier. Je m’étiiiiire, jusqu’à en avoir des frissons sur le sommet du crâne. Ça y est. Je suis complètement réveillé. Les marches craquent. Je tends l’oreille… Petite ! C’est elle, c’est Petite ! J’ai reconnu son pas ! Je me presse contre la porte. Et je sautille sur place. Pour qu’elle aille plus vite. Elle arrive. J’ai envie d’aboyer mais je me retiens. Ça me fait des choses dans le ventre, des petites contractions. La porte s’ouvre. Je me tords dans tous les sens, parce que je suis content, je suis trop content ! Et j’ai envie de faire pipi. Oh là là, qu’estce que j’ai envie ! – Gus, calme-toi ! Je tournicote autour de ses mollets. Petite sent le sommeil. Une odeur d’œuf, un peu, et aussi de sucre. Petite me gratte la tête. Ce que c’est bon. J’en tremble de partout. – Mais oui, t’es beau, mon chien. T’es beau. 8


Elle avance jusqu’à la porte, celle qui mène dehors. Je cours entre ses jambes. Je vais sortir ! Je vais sortir ! Petite ouvre la porte. Ventre à terre, je fonce, je m’éjecte. La fraîcheur me saisit. Wah ! Wah ! – Gus, tais-toi ! Je cours, l’herbe est mouillée, ça me donne encore plus envie de faire pipi. Il faut que je trouve un endroit. Le bon endroit. Je traverse le jardin, je vais jusqu’au fond, côté forêt, là où ça sent bon le champignon et le crottin de cheval. Le matin, les odeurs sont neuves. Elles dansent au ras du sol. Je fourre ma truffe dans l’herbe, je respire fort, pour en avoir plein la tête. Par là, je vais faire pipi par là, sur le tas de feuilles mortes. Et puis non. Là, c’est mieux. De ce côté, vers le buisson, les senteurs sont plus lourdes. En fait non, plutôt là, contre la souche, celle qui sent la mousse. J’hésite, je ne sais pas vraiment quel est le meilleur endroit. 9


Des fois, je ne me pose pas de question, mais ce matin, c’est comme ça, j’ai la tête qui tourne. Il est important de choisir le bon endroit. Une bonne pisse au bon endroit, c’est un bon démarrage pour la journée. La souche fera l’affaire. Je lève la patte et me laisse aller. Ah, bon sang, quel bonheur ! J’arrose l’écorce, j’inonde les racines, et après je gratte la terre, je gratte avec frénésie, j’y mets toute mon énergie. Plus je gratte, plus il y a des odeurs qui s’échappent de la terre, ça m’enveloppe, c’est le tourbillon. Le jardin fait trois lancers de bâton de profondeur, et deux de large. Les jours où je suis vraiment en forme, si je tourne en rond, j’arrive à courir au moins dix lancers de bâton avant d’en avoir marre. Et quand Jeu s’amuse avec moi, alors là, je suis capable de battre tous les records. Wah ! Wah ! Wah ! Je ne sais pas pourquoi j’aboie, c’est sûrement parce que j’ai pensé à Jeu, au bâton, 10


j’ai bien envie que quelqu’un m’en lance un. Mais Petite n’est pas là. Elle doit être dans la cuisine. Peut-être qu’elle a mis à manger dans ma gamelle ?! Je m’élance, je parcours les trois lancers de bâton à plein régime, jusqu’à la porte restée ouverte, je galope sur le carrelage, vers la cuisine. Petite est en train de faire chauffer quelque chose dans une casserole. Ça sent bon. C’est pour moi ? Hein, dis, c’est pour moi ? Gnii… Mgnii… – Non, Gus, j’ai rien pour toi. Laisse-moi tranquille. Va dans ton panier. Elle ne va rien mettre dans ma gamelle. C’est pas encore le moment. Mais je reste à côté d’elle, on ne sait jamais. Des fois, parce que je suis là, elle me donne des choses à manger. Des fois, il y en a aussi qui tombent par terre, alors c’est pour moi. Je regarde bien ses mains, je ne loupe pas un geste. Et j’attends. On pourrait croire 11


que ça m’ennuie, de ne pas quitter des yeux Petite, comme ça, mais c’est le contraire. J’aime bien. J’y prends même du plaisir. Parce qu’elle sait que je suis là, parce qu’elle est à côté de moi, parce qu’on est ensemble, tout simplement.


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"Journal d'un chien de campagne" de Olivier Ka et Charles Duertre (ill.) - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu