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"Jour couché" d'Emilio Sciarrino - extrait

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jour couché

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Du même auteur La maladie, Christophe Lucquin, 2015.

Graphisme de couverture : Olivier Douzou Photographie de couverture : © Amelie Berton/Millennium Images UK © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com

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Emilio Sciarrino

jour couchĂŠ

la brune au rouergue

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Prologue

Si vous lisez ces mots, c’est que je ne suis plus là. Ceci est ma démission. Je m’appelle Marco, j’ai trente ans et je suis un raté. Je fais partie de « ceux qui ne sont rien », comme on dit, et le pire, c’est que je croyais avoir réussi ma vie. Au moins, ceux qui ne sont rien, ils le savent. On ne les entend jamais, d’ailleurs. Mais croire qu’on est quelqu’un, et découvrir qu’on n’est rien, c’est perdre deux fois. Au collège, quand on demandait à mes camarades quel travail ils voulaient faire plus tard, ils répondaient : « Gagner beaucoup d’argent. » Les professeurs, choqués, avaient beau leur expliquer que ce n’était pas un travail, et encore moins un but dans la vie, c’était peine perdue. En fait, ces gamins avaient tout compris. L’ambition de « faire du fric » les guiderait au lycée et dans leurs études supérieures. Pour certains, les plus habiles ou les plus chanceux, elle se réaliserait. Moi, j’étais d’un autre avis. Je voulais faire un travail intéressant, culturel, épanouissant. J’hésitais : artiste, écrivain ou journaliste ? Je ne me préoccupais pas de l’argent. Bref, j’étais un idéaliste. 7

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Il fait nuit. Je marche dans Paris. Demain je devrais prendre l’avion pour rentrer à Rome et voir ma famille. La dernière fois, mes cousins se sont écharpés à propos de la politique. Ils se sont traités mutuellement de fascistes et de populistes, juste pour faire avancer le débat. Cette fois, tout le monde sera triste parce que le projet de revenu universel est tombé à l’eau. Ce sera le grand sujet de conversation. L’autre sujet ? La crise, le chômage, la précarité, bref : ma situation et mon avenir. « T’as trouvé du travail ? » « Non ? Et une copine ? Non plus ? » « Quoi ? Célibataire et au chômage ? Mais qu’est-ce que tu fais à Paris ? Tu devrais rentrer à la maison. » C’est vrai. Pour survivre dans la capitale, je galère au jour le jour. Mais je ne rentrerai pas. Jamais. À trente ans, après de longues études, c’est zéro boulot et pas la moindre idée sur mon avenir. Au beau milieu de ma vie, je me retrouve totalement paumé. Un enfer. Ce soir, je n’ai plus rien à bouffer et plus un rond. J’ai décidé d’en finir. Je n’ai jamais supporté l’idée de mourir, mais la vie ne me réussit pas. Au moins, si je me tue, je reprendrai le contrôle. Comme Socrate. Comme Virginia Woolf. Je n’ai pas de pierres dans mes poches pour couler plus vite, mais ce n’est pas grave. Virginia, ma chère Virginia, je te le promets, je ne vais pas me rater. L’eau glacée va m’emporter ; je ne serai plus là pour assister à ma déchéance. Je vais le faire. Je démissionne de la vie, bye.

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PREMIÈRE PARTIE Génération précarité

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Chapitre premier 1. Sorbonne City

Quand je toquai à la porte du bureau de M. Baudon, je sentis une bouffée d’anxiété m’étreindre le cœur. Je ne fis pas attention à la puissante odeur de brocoli qui flottait dans le couloir et vérifiai l’heure sur la montre à mon poignet. J’avais longtemps cherché le bureau, m’égarant dans les couloirs de Sorbonne City, et j’avais quelques minutes de retard. – Entrez, fit une voix impérieuse. Baudon m’attendait, assis à son bureau. Il était massif, vêtu d’une veste en tweed, et paraissait étrangement placide. Sa tête au front ample était surmontée d’une houppe blanche. – Bienvenue, Marco. Asseyez-vous, je vous en prie, et expliquez-moi tout, dit Baudon, en me jaugeant de son regard perçant. Je lui exposai mon projet de thèse sur les animaux dans la littérature du XXe siècle, dans l’espoir qu’il accepte de diriger mes travaux. J’essayai d’être clair, mais je trébuchai sur les mots, car Baudon semblait fouiller en silence dans 11

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mon cerveau ; j’avais peur qu’il n’y trouve pas une miette d’intelligence. Je venais de débarquer d’Italie et je me sentais très intimidé par ce professeur renommé. J’avais étudié à l’université de Rome, La Sapienza. Après mon master de lettres, je m’étais rendu compte que l’Italie ne pouvait rien m’offrir dans l’immédiat ; les jeunes y étaient condamnés au chômage. Je décidai de déménager à Paris pour continuer mes études et trouver un travail. Mes parents en étaient très fiers ; ils ne savaient pas que « laisser monter son fils à Paris, c’est l’envoyer à sa perte », comme écrit Balzac quelque part. Je terminai d’expliquer pourquoi, à mon avis, il était intéressant d’étudier la représentation littéraire des animaux, en me demandant si mes paroles avaient vraiment du sens. Baudon médita un instant, les yeux perdus dans le vague, avant de déclarer sobrement : – Excellent projet, je défendrai votre candidature pour un contrat doctoral. Je crus ce jour-là que Baudon m’avait élu dans le cercle des savants et que son avis éclairé me garantirait un brillant avenir. J’ignorais qu’un prof touchait, en plus de son salaire, une prime proportionnelle au nombre d’étudiants qu’il encadrait. Baudon avait absolument besoin de thésards pour accroître son influence et son prestige, pour surveiller ses partiels et corriger ses copies à sa place. Par l’entremise de Baudon, dont l’autorité était indiscutable dans le milieu, j’obtins un contrat qui m’engageait à écrire une thèse et à donner des cours. Je devais encore découvrir tous les secrets de l’université. Le campus nommé Sorbonne City, 12

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issu d’un conglomérat d’établissements, avait été installé au nord de la région parisienne, dans des bâtiments étriqués et insalubres, aux murs tagués « mort au capitalisme », « un bon président est un président mort », « Sorbonne City of God ». Il y régnait une odeur âcre de sueur et de vieilles baskets. Les étudiants étaient si peu motivés qu’ils séchaient souvent mon cours de méthodologie de la recherche. Dès que je pouvais, je m’exilais à la BNF, où je passais mes journées. Je m’initiai ainsi à la théorie littéraire et à la philosophie française. Mes lacunes étaient tellement immenses que je m’accordais à peine le temps de déjeuner pour travailler le plus possible. Mais plus je lisais, plus je me rendais compte de l’ampleur vertigineuse de mon sujet. Les animaux, découvrisje, se trouvaient absolument partout. Tous les auteurs majeurs en parlaient. Une vie ne suffirait pas pour épuiser ce sujet. Plus j’avançais, plus ma thèse semblait grossir sans limites. Curieusement, Baudon ne m’avait pas prévenu de cet écueil ; il pensait sans doute que je m’en rendrais compte tout seul et que mon égarement même serait salutaire. Un beau matin, à la sortie d’un cours, je croisai Mme Dubois. Elle avait les joues rouges et le front humide de sueur. Je remarquai les petits trous qui constellaient son pull-over bleu pastel défraîchi et rongé par les mites. Elle sortait d’un cours mouvementé. Parce que ses étudiants renâclaient face aux devoirs, et qu’ils ne voyaient pas l’intérêt de lire en entier Surveiller et punir de Michel Foucault, Dubois s’était lancée dans un long sermon, qui se terminait par la phrase suivante : « De toute façon, vous serez tous caissiers chez Franprix. » Or, pendant qu’elle les blâmait, les étudiants l’avaient discrètement 13

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enregistrée avec leurs smartphones ; la vidéo tournait déjà en boucle sur YouTube. Elle avait atteint plusieurs milliers de vues. On trouvait même des remix où, sur un rythme techno, on entendait, répété des dizaines de fois, « De toute façon, vous serez tous caissiers chez Franprix. » – Dans la société de la défiance, tout délateur passe pour un lanceur d’alerte, ça me fait penser à la sombre période de la collaboration, me disait Dubois d’une voix suraiguë, en épongeant la sueur qui collait ses cheveux grisonnants sur son front. Le scandale prit de l’ampleur. Les étudiants demandaient le licenciement de Dubois, refusaient d’aller à ses cours, et n’avaient aucune intention de s’excuser. La prof, loin de regretter son emportement, persistait et signait ; elle exigeait le retrait immédiat de la vidéo ; elle prétendait être « de gauche » et vouloir provoquer une « prise de conscience ». En aucun cas, elle n’aurait admis qu’elle avait fait un faux pas, et son obstination même devenait une preuve d’innocence. Les services de YouTube, contactés par la direction de l’université, répondaient invariablement qu’ils n’effectuaient pas de censure sur les contenus. Les enseignants, galvanisés par la polémique, lancèrent une pétition : Sauvons l’université Nous, professeurs de Sorbonne City, condamnons solennellement toute tentative d’intimidation à l’égard de notre collègue. Nous exigeons le retrait de la vidéo de YouTube et des autres réseaux sociaux qui nuisent au bon fonctionnement de l’université. Nous déplorons vivement l’action de quelques agitateurs professionnels, infiltrés parmi les étudiants, qui veulent déstabiliser 14

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les enseignants. Une minorité de jeunes radicalisés s’attaquent au principe même du cours magistral. Ils en appellent à la fin de la notation et de la sélection. Face à cette inacceptable subversion des valeurs, nous ferons preuve de la plus grande fermeté. Il n’y aura pas d’examens en chocolat… J’évitai de signer cette pétition. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise par rapport à mes collègues, qui étaient aussi mes chefs et mes recruteurs. Je faisais tout pour les satisfaire : je surveillais leurs examens, corrigeais leurs copies, retravaillais leurs articles avant publication, finalisais les maquettes de livres et des revues scientifiques, je m’occupais de toutes sortes de tâches, comme faire des photocopies, leur apporter du café, soulever des cartons de livres, remplacer la secrétaire. Quand je n’étais pas à la BNF, je passais mon temps libre au secrétariat, rédigeant ma thèse sur un coin de table, comme pour signaler ma présence et ma disponibilité, dans l’espoir de décrocher un nouveau contrat de travail. J’étais, comme on dit, proactif. Enfin, après un labeur acharné, j’achevai ma thèse. – Mon cher, vous vous êtes bien débrouillé, me glissa Baudon lors du pot qui suivit ma soutenance. Il tenait une flûte de champagne dans une main, un petit four dans l’autre : – Maintenant, il faut faire des plans pour la suite. Avezvous pensé à votre avenir professionnel ? – Je voudrais devenir enseignant-chercheur. – N’y a-t-il pas d’autres carrières qui vous tenteraient ? m’interrogea Baudon. Je pouvais sentir son odeur de Cologne un peu trop prononcée. – Non, pas vraiment. – Hum. Très bien. Bonne chance, alors. 15

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