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"Bande de zazous !" de Guillaume Nail

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illustration de couverture : Camille Jourdy Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


Guillaume Nail

bande de zazous ! Illustrations de Camille Jourdy


Le train entre en gare il est bleu. Je ferme les yeux. Avant il Êtait orange. Comme une comète en partance.


1. la gare de Mâcon n’est pas à Mâcon

Six semaines que j’attends. Finalement, c’est passé presque vite. À tous les retours de l’école, j’ai ouvert le tiroir du buffet pour admirer nos billets de train : deux allers-retours Mâcon-Loché TGV (TGV !) – Paris Gare de Lyon, départ 8 h 23, arrivée 10 h 06. Chaque soir, j’ai barré au crayon vert les jours sur le calendrier. Et aujourd’hui, ça y est, enfin.

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La Terre entière pense Noël, mais le seul truc qui m’obsède, moi, c’est que je vais monter dans le TGV. ET voir Paris. Ça pique les yeux, je n’ai quasi pas dormi. Et mon pouvoir télépathique m’informe que ma mère non plus : une vraie pile électrique. À sa décharge, les voyages la stressent. Mais à la voir s’engouffrer comme une furie dans la voiture, je crois que c’est pire que d’habitude. Depuis hier, elle est sur le pied de guerre, et que je te prépare la bûche pralinée et les feuilletés saucisse. Et que je te place le petit Jésus sur le buffet pour qu’il soit à portée de main quand minuit sonnera. En avalant mon Nesquik, j’ai même aperçu la table déjà mise avec la belle vaisselle du dimanche et les bougies. Et là, ça fait deux minutes qu’elle farfouille dans son sac en pestant. Je sais qu’on est en avance, mais quand même… – Tu démarres pas ? je demande timidement. – Ton carnet de santé ! Je sais plus ce que j’ai fichu de ton carnet de santé ! elle s’agace. La voilà qui repart en direction de la maison. Rouvre la porte. Rallume les lumières. Réveille mon père. À travers le pare-brise, une étoile 8


filante barre le ciel. Je souris : je vais prendre le TGV. Voir Paris. Et… Ma mère revient, le livret bleu à la main. Elle le balance sur le tableau de bord. Le TGV. Paris. ET un médecin spécialisé, donc. Mot compte triple. Enfin, question de point de vue… – Tu te rends compte ? elle lance. Manquerait plus qu’on le loupe alors que le rendez-vous est calé depuis des semaines ! Elle démarre en quatrième vitesse. Le paysage défile à toute allure et je nous imagine fuyant une catastrophe apocalyptique. Il nous reste trois heures à vivre et le médecin qu’on rejoint est le seul à pouvoir sauver l’humanité. Toujours plus nombreuses, les étoiles filantes zèbrent le ciel – chaque impact d’astéroïde nous rapproche de la Fin… La boîte de vitesses crisse. Le sort de la planète dépend de nous et ma mère négocie les virages à toute berzingue. Elle vient même de griller un feu sur la rocade déserte. (Bon, faut dire que, comme des nouilles on a poussé jusqu’à la gare de Mâcon, qui n’est pas la bonne, et du coup on est ric-rac quand on parvient enfin, dix kilomètres plus loin, à la bonne gare, Mâcon-TGV). 9


En déboulant comme une furie sur le parking, elle bingue la fourgonnette garée à côté de nous. Ça fait un bruit bizarre, comme un ploc. – Mais pourquoi tu ne m’as pas dit que ça ne passait pas ! elle me crie. Je croyais que ça passait, moi. Ma mère a fait un enfant uniquement pour pouvoir tout lui reprocher. Et cet enfant, c’est moi. Si je lui avais dit « Ça ne passe pas », elle m’aurait répondu : « Tu veux le volant ? » Alors que j’ai dix ans. Je ne vois qu’une seule explication : elle m’aime pas. Elle a commandé un autre modèle au catalogue, elle m’a eu moi. Du coup, elle est déçue. Je souffle sur mes moufles pour me réchauffer. On n’est que seize sur le quai de la gare et le train est annoncé à l’heure. Je lève un œil sur ma mère : elle est en train de se ronger les ongles. Je lève la tête vers le ciel. Il n’y a plus d’étoiles.


2. rapide comme une orange

Déçu, déçu, déçu. Y a pas d’autre mot. Au début, pourtant, ça démarrait fort. « Éloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît. » J’ai tourné la tête à quatre-vingt-dix degrés quand la rame – orange, donc – est entrée en gare. Une vraie fusée sur rail – modèle de grâce et d’aérodynamisme. À côté d’un tel paquet d’acier, toutes les navettes de la Terre peuvent aller se rhabiller. Une fois dedans, pareil, j’étais comme un fou. Le skaï des sièges. L’ambiance feutrée des gens 11


qui rangent leur valise. J’avais hâte que le train s’élance pour éprouver enfin la vitesse. 5.4.3.2.1. Ignition… Ça y est, on allait toucher la lune. Tu parles. On est partis depuis au moins vingt minutes et les vaches et les collines défilent toujours dou-ce-ment… Tellement doucement qu’il faut coller le nez à la vitre et loucher sur les voies pour comprendre qu’on avance vite. Moi qui espérais un bolide… En plus, j’ai l’impression d’être enfermé dans une boîte – on étouffe làdedans ! – et c’est le cauchemar tellement on est mal assis. – Tiens-toi tranquille, à la fin, souffle ma mère. Je ne me sens vraiment pas super. Et l’odeur de sandwich à l’œuf que ma mère déballe de son papier d’alu n’aide pas vraiment – un monsieur change même de place. J’essaie de me concentrer sur le paysage, sauf que ça donne aussi mal au cœur. Je retourne à mon livre, mais ma jambe me fait mal. – Je peux aller aux toilettes ? je demande. – Encore ? J’y suis déjà allé deux fois. 12


– J’ai envie, j’insiste. Ma mère ne répond rien, sa bouche est pleine. Elle se replonge dans mon dossier médical – trois fois au moins qu’elle le lit ! – et souligne des mots sur un bloc-notes. Je compte trois vaches, quatre vaches, six, douze… Je trépigne : – On arrive bientôt ? Elle m’attrape le poignet et regarde ma montre. Puis jette un œil à nos billets rangés dans la pochette transparente. Arrivée dans cinquantesix minutes – merci le trajet interminable ! Trouver une parade, vite. – J’ai vraiment mal au cœur, je répète d’une voix faiblarde. Je crois que je vais ayeûter mon petit déjeuner. – Ah non, tu vomis pas ! souffle ma mère. Mais elle remarque que je suis vraiment blanc. Elle cède : – Bon, d’accord, vas-y. Ouf. S’il y a bien un truc chouettement pensé dans le TGV, c’est les toilettes – que personne ne montre à la télé ! On est tranquille, personne ne vous regarde, et l’atmosphère est comme différente, l’air plus respirable. C’est paradoxal, je sais. Assis pépère (je vous rassure, j’ai baissé la 13


lunette et je suis tout habillé), je vois mon reflet dans le miroir. Pas brillant. Je ferme les yeux dans l’espoir que ma tête ne soit qu’un mauvais rêve. Je les rouvre. Raté. Ma tête de mauvais rêve est toujours là…


2 bis. interlude à l’autoportrait

Dans les livres, en général, il y a toujours ce moment où – comme l’auteur n’a pas réussi à placer certaines informations sur ses personnages – le héros annonce un truc du genre : « Ah oui, je ne vous ai pas dit, je m’appelle Anatole Legrouillard, j’ai neuf ans trois quarts et je suis en CM1 bilingue à l’école des Dauphins verts dans le 15e arrondissement de Paris – bordure 14e. J’ai le pouvoir de voyager dans le temps, j’aime le cabillaud pané en forme de bateau mais pas les escargots sans coquille… » Sauf que…

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