Du même auteur au Rouergue jeunesse Au galop sur les vagues – 2010, roman dacodac. La première fois on pardonne – 2010, roman doado. Je préfère qu’ils me croient mort – 2011, roman doado. Les chiens de la presqu’île – 2012, roman dacodac. Mon cœur dans les rapides – 2012, roman dacodac. L’aventure au bout du chemin – 2013, roman dacodac. Les sauvageons – 2013, roman doado. Après la peine – 2014, roman doado. La chanson pour Sonny – 2015, roman doado. Les regards des autres – 2016, roman doado. La maraude – 2016, roman doado.
En littérature générale Absentes – 1999, La brune. Avec tes mains – 2009, La brune, Babel n°1129, 2011. Une étoile aux cheveux noirs – 2011, La brune, Babel n°1197, 2013. À l’ombre du jasmin – 2012, La brune, Babel n°1282, 2014. Juste écouter le vent – 2015, La brune.
Photographie de couverture : © plainpicture/Cavan Images Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Ahmed Kalouaz
uppercut
L’uppercut est un coup de poing portÊ de bas en haut, dans un combat de boxe.
« Carter est le nom d’esclave qui fut donné à mes ancêtres qui travaillaient dans les champs de coton d’Alabama, et dont j’ai hérité. » Rubin Carter (Le 16e Round)
1. l’internat
J’avais tellement tiré sur la corde en trois ans de collège qu’un jour je me suis retrouvé dans un internat de montagne, au milieu d’autres élèves du même genre que moi. Des tocards ayant soit redoublé, soit mis le bazar partout où ils étaient passés. Pas vraiment délinquants, mais certains déjà à la marge. Pour tous, le fait de se retrouver au collège de Nantizon signifiait être coupé de sa famille, et languir toute la semaine après le car et le train du retour. Moi, j’avais la boxe pour m’occuper le corps et la tête, ça allait à peu près. Pour me faire un décor familier, j’avais collé quelques photos sur une porte de placard, dès le soir de mon arrivée. Ailleurs, on trouvait surtout des portraits de joueurs de foot avec leurs tatouages, leurs cheveux en crête. Contrairement aux affolés du ballon rond, mon idole était un boxeur noir de peau, comme moi, et s’appelait Rubin Carter, un ancien poids moyen dont j’avais découvert l’histoire un peu par hasard. Un Noir américain surnommé l’Ouragan, 7
car il envoyait la plupart de ses adversaires au tapis avant la fin du combat. Une nuit de juin 1966, à Paterson, dans le New Jersey, alors qu’il s’apprêtait à disputer un championnat du monde, il s’est fait arrêter avec un ami, près d’un bar où venait d’avoir lieu une tuerie. Rubin Carter était noir, et en Amérique, c’est un vrai handicap. Il a évité la chaise électrique mais a été condamné à la prison à perpétuité. Cette histoire m’a marqué, car j’ai la peau de la même couleur que celle de Carter. Dans l’internat où l’on m’a envoyé, si c’est pas vraiment le bagne, ça a quand même le goût de la galère. Alors depuis la rentrée, c’était souvent, faute de mieux, jour de désœuvrement avec celui que j’appelle La Bûche. Une habitude prise, par paresse ou provocation, de jouer à des choses qui ne servent qu’à laisser filer le temps. Pas le tuer, c’est trop violent, pas dans nos gènes. Autour de nous, c’était un peu le même cirque, les uns accrochés à leur téléphone, les autres se traitant de fils de bâtard à tour de bras, dès le lever du soleil. En décidant de fuguer ce matin-là, on avait laissé tout ça derrière nous, pour un temps au moins. Comme on avançait sur un chemin défoncé, La Bûche, toujours friand de questions insensées, m’a demandé quel film j’aimerais bien voir, si on trouvait un cinéma sur notre route. Je lui ai répondu sans hésiter, l’œil rivé sur la cime des arbres : – L’Ouragan. – Hein ? 8
– Hurricane en anglais. La vie de Rubin Carter, si tu préfères. – Et c’est qui, ce mec ? – Un boxeur. On a même fait ce film sur lui. À l’internat de Nantizon ou ailleurs, on ne devait pas être nombreux à connaître son histoire. Pas comme quand Cassius Clay est mort, et qu’aussitôt le monde entier a su qu’il était arrivé au bout de son chemin tremblant. Même le président Obama était venu assister aux obsèques, accompagné d’un tas de Mister Charlie1 qui devaient pourtant le détester pour ce qu’il avait été. Des Mister Charlie que Rubin Carter dégueulait tout autant à son époque. C’est comme ça qu’il appelait les Blancs, les racistes, ceux qui portaient peut-être la cagoule du Klan2. – Ce mec, comme tu dis, c’était un grand boxeur. Il y a même un type qui a fait une chanson sur lui. – Une chanson sur un boxeur, tu te fous de moi ? – Je t’assure. Il était en prison à cette époque. – Tu m’embrouilles ! Qui était en prison ? Le chanteur ou le boxeur ? – Et toi tu m’agaces à rien comprendre, La Bûche ! – Arrête de m’appeler comme ça. – Au fait, il te vient d’où ce surnom ? 1 « Mister Charlie » : expression péjorative utilisée dans la communauté afro-américaine pour désigner un homme blanc autoritaire. 2 Ku Klux Klan : organisation secrète xénophobe créée dans le Sud des États-Unis à la fin de la guerre de Sécession. Elle prône la suprématie de la « race » blanche sur les autres.
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– Laisse tomber, parle-moi de ton ouragan. – À Paterson, l’endroit où il s’est fait arrêter, quand les vieux évoquaient Carter, c’était avec des larmes dans les yeux, des visages graves. Moi qui suis noir de peau, là-bas en Amérique, j’aurais été considéré toute ma vie comme un descendant d’esclaves. On avançait tous les deux sans savoir quand se terminerait notre escapade. Depuis le temps qu’on en rêvait, de se tirer de ce trou à rat. Dès le premier jour de notre arrivée au collège, je crois. Un bâtiment perdu au milieu des montagnes, ouvert juste pour accueillir des gars comme nous. Lascars de mauvais poil au carnet scolaire saturé par les remarques, raturé dans les marges, tellement on avait, chacun à notre façon, poussé le bouchon un peu loin. Jusqu’à constituer un gang de perturbateurs, élèves mettant les cours en l’air, les profs en détresse, les directeurs en pétard. Avec ma gueule de noiraud des cités, je n’étais jamais en reste, et ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, que je faisais du zèle dans cette matière. En plus, je me servais souvent de mes poings pour régler les problèmes, fallait pas insister et me provoquer deux fois. C’est à la salle de boxe que j’avais fait la connaissance de Rubin Carter. Pas en vrai, bien sûr, il était mort depuis quelques années. Mais grâce à un entraîneur, je savais presque tout de lui. Ses frasques d’adolescent, sa faim de bagarres, malgré sa petite taille. Jusqu’à cette fameuse nuit de juin 1966. 10
Quatre corps criblés de balles découverts à l’intérieur d’un bar de Paterson. L’affaire qui allait l’envoyer en prison pour de longues années, lui faire côtoyer le couloir de la mort, une vie écrite avec la rage et les larmes, noir sur blanc. – La Bûche, on se pose un peu ? J’ai les pieds en feu. – Fallait rester peinard à Nantizon, mauviette. – Le souffle, ça va, mais c’est mes chaussures. – T’as qu’à marcher pieds nus. On est finalement repartis et j’ai plus rien dit. Il nous restait, pour arriver à Vizille, à descendre dans le bon sens la côte de Laffrey, dont on venait de longer le lac. J’en avais profité pour tremper mes pieds dans l’eau froide, mais pas trop longtemps parce que ça pinçait sérieusement. La Bûche s’est mouillé les cheveux qu’il a tirés vers l’arrière. Ses mèches blondes et rousses lui donnaient une allure de Viking. C’est lui qui, sur un coup de tête, avait eu l’idée de tailler la route, et je ne me suis pas fait tirer l’oreille pour lui emboîter le pas. Ni une ni deux, on est passés par-dessus le mur et la grille du collège pour nous retrouver sur le chemin qui mène à la route qu’on a remontée le plus vite possible avant de nous mettre à l’abri derrière un petit bois. Puis on a filé sur la droite en longeant le mur du cimetière. Ensuite on a essayé d’avoir l’air tranquille et calme, pas le genre de fugueurs qui ont du monde aux trousses. Au mieux, on savait que notre absence ne se remarquerait pas avant l’heure du repas de midi. C’était un bon matelas d’avance assuré. 11
– Tu es sûr que ton oncle va vouloir nous recevoir ? – Je l’ai pas appelé, mais au moins, on sait où aller. – Et s’il nous met dehors ? La Bûche n’a pas répondu à la question, comme s’il ne se l’était jamais posée avant. De toute façon, embarqués dans l’aventure, on n’avait plus trop le choix. Aidées par la pente, les voitures qui descendaient filaient à fond la caisse, tandis que celles qui montaient peinaient à grimper la côte. – Tu sais au moins où il habite, ton oncle ? – Tu me prends pour qui ? – C’est juste pour savoir. – Sa maison se trouve derrière le château de Vizille, c’est facile à trouver. Une heure après, on y était, devant le fameux château, et sans hésiter, La Bûche s’est engagé dans une ruelle. Il s’est arrêté à hauteur du numéro 34. – C’est là. Y a plus qu’à sonner et à espérer qu’il soit bien luné. La réponse n’a pas tardé, car on a aussitôt entendu une voix qui grommelait derrière le haut portail métallique, quelqu’un qui marchait sur les gravillons. Quand le battant s’est ouvert, je me suis tenu à l’écart. Un colosse venait de tirer la poignée. Pas loin de deux mètres de haut, des épaules larges comme l’horizon, et un regard noir à vous coller la frousse. Il a fait un pas de côté pour nous laisser entrer. Sous son œil interrogateur, nous nous sommes glissés dans le jardin. 12
– Qu’est-ce que tu fais là, gamin ? – On vient te dire bonjour. – Ah bon. Et c’est qui, ton ami ? – Tu peux l’appeler Rubin le boxeur, il sera content. Surpris par la réponse, j’ai souri et tendu la main vers l’oncle qui m’a écrasé les doigts. – Suivez-moi, vous devez avoir soif à force de marcher. C’est sûr qu’il était loin de s’attendre à ce que nous allions lui annoncer. Prendre sa maison pour un hôtel, une nuit ou deux. Nous n’avons pas répondu, nous contentant de le suivre dans un long couloir qui donnait dans une grande pièce où trônait une télé en marche. – Alors comme ça, vous venez me dire bonjour ? C’est gentil. Un petit coup à boire, ça vous ira ? – Oui, a répondu le neveu. – Asseyez-vous là, dans le fauteuil, et éteins-moi cette télé, Cédric. J’ai tendu l’oreille, surpris d’entendre ce prénom que je connaissais pourtant, même si peu de monde l’utilisait à l’internat. – Ta mère est au courant ? – Non, je voulais te faire la surprise. Moi, pour ne pas prendre part à la conversation, et éviter le piège où on risquait de tomber tôt ou tard, je me contentais de regarder les coupes et les photos qui ornaient un meuble de la pièce. J’ai cru, sur nombre d’entre elles, reconnaître le visage de l’oncle. 13
Plus jeune, la chevelure en bataille, tenant le plus souvent sous son bras un ballon de rugby et poursuivi par une bande de gaillards tout autant hirsutes. – C’est ma jeunesse que tu as là sous les yeux, petit. J’ai l’air de m’exposer, mais ça fait de bons souvenirs. – J’aimerais bien en avoir autant un jour. – L’entraînement, y a que ça qui compte, et du courage. Remarque, pour boxer, il en faut, non ? – Oui, mais je n’en suis pas là. – Il faut un début à tout. Moi, j’ai commencé gamin ici, à Vizille, avant de partir à Grenoble d’abord, et à Clermont ensuite. À l’époque, le club te trouvait un bon boulot, tu étais tranquille. Mon ami, pas trop sportif de son côté, se contentait de nous écouter, certainement occupé à rechercher le bobard qu’il était dans l’obligation de trouver pour expliquer la vraie raison de notre présence chez le rugbyman. – C’est à Clermont qu’ils m’ont surnommé La Bûche. Étonné, j’ai levé les yeux vers lui, mais il a anticipé. – Je jouais en deuxième ligne, et j’avais une bonne poussée à ce qu’il paraît. Un journaliste a dû écrire ça, et c’est resté. Le demi de mêlée s’appelait Le Merdeux. Et ainsi de suite, y avait La Guêpe, et plein d’autres. Je venais vaguement de comprendre que le surnom de mon ami était une sorte d’héritage familial. Un adulte avait certainement prononcé ce nom-là un jour au collège, connaissant la carrière de l’oncle, et 14
tout le monde l’avait colporté sans vraiment savoir d’où il venait. Moi le premier. – Assez bavardé ! Vous devez avoir faim, non ? Devant notre manque de réaction, il a répété la question en poursuivant : – Moi, à votre âge, fallait pas m’en promettre, et comme on dit, l’appétit vient en mangeant. Allez, suivez-moi ! Nous l’avons suivi jusqu’à la terrasse d’un restaurant faisant face au château. La devanture ne payait pas de mine, mais une bonne odeur de friture flottait sous nos narines. L’oncle a salué le patron et un certain nombre de clients avant de nous désigner une table dans un coin de la salle. – C’est ma cantine ici. On venait y boire des coups après les matchs. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Finalement, tout le monde est tombé d’accord pour une belle assiette de frites accompagnée d’un steak. – Alors, comment vous êtes arrivés jusqu’ici ? En stop ? La question nous a pris de court tous les deux, déjà occupés à nous pourlécher les babines. Je préférais laisser à Cédric le soin de répondre, mais l’oncle, avant que l’un de nous n’ait ouvert la bouche, a foncé dans le tas à sa manière. – Allez, racontez un peu, il n’y a rien de grave. Pas besoin de créer des embrouilles. Comme ça on pourra déguster de bon appétit. – Je vais vous dire, monsieur. 15